LA TRIPLE REVOLUTION


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Auteur : WALTHER RATHENAU -1867-1922

Ouvrage : La Triple Révolution

Année : 1921

traduit par David Roget


Walther Rathenau, né le 29 septembre 1867 à Berlin – mort le 24 juin 1922 dans la même ville, est un industriel, écrivain et homme politique allemand. Issu d’une famille juive, il se veut l’exemple d’une assimilation culturelle et nationale réussie, affirmant que « seul du sang allemand coule en moi ». Il est cependant la cible privilégiée des discours antisémites et sera assassiné par l’Organisation Consul.

Personnalité importante de l’histoire allemande du début du XXe siècle, Walter Rathenau est le fils d’Emil Rathenau, fondateur d’AEG et magnat de l’électricité, et de Mathilde Nachmann1. Walter Rathenau fait ses études à la faculté des Sciences de Berlin et de Strasbourg. À 26 ans, il est nommé à la tête d’une société d’aluminium. En 1899, son père lui offre un poste important au sein de sa société d’électricité, dont il prendra la tête en 1914.

Carrière politique

Ardent partisan de la politique impériale allemande, il s’engage en politique et soutient les opérations d’agression pendant le premier conflit mondial. Il dirige notamment le département des matières premières. Il lance un appel à la « guerre totale » au printemps 1918 et, après l’armistice du 11 novembre, choisit de soutenir les institutions de Weimar. Devenu ministre de la Reconstruction en 1921 et ministre des Affaires étrangères en 1922, sous la république de Weimar, Walter Rathenau négocie avec les représentants soviétiques Christian Rakovsky et Adolf Joffe le traité de Rapallo qui efface la dette de guerre et qui permet à la république de Weimar de contourner les stipulations des traités de paix (entraînement de troupes allemandes sur le territoire soviétique).

Stefan Zweig écrit de lui2 : « Ses paroles coulaient comme s’il avait lu un texte écrit sur une feuille invisible et il donnait cependant à chacune de ses phrases une forme si accomplie et si claire que sa conversation, sténographiée, aurait constitué un exposé parfaitement propre à être imprimé tel quel. […] Il y avait dans sa pensée je ne sais quoi de transparent comme le verre et par là même d’insubstantiel. J’ai rarement éprouvé plus fortement que chez lui la tragédie de l’homme juif qui, avec toutes les apparences de la supériorité, est plein de trouble et d’incertitude. […] Toute son existence n’était qu’un seul conflit de contradictions toujours nouvelles. Il avait hérité de son père toute la puissance imaginable, et cependant il ne voulait pas être son héritier, il était commerçant et voulait se sentir artiste, il possédait des millions et jouait avec des idées socialistes, il était très juif d’esprit et lorgnait du côté du Christ ».

En dépit de ses succès, il devient impopulaire en tant que juif, partisan de la république de Weimar et signataire d’un traité avec un État communiste. Il est alors choisi pour cible par l’extrême gauche mais aussi par les groupes nationalistes d’extrême droite. Son style flamboyant et son intelligence3, mise au service du gouvernement allemand, s’opposent au chaos dans lequel les forces révolutionnaires issues des Corps Francs (cf. Freikorps) espèrent construire une nouvelle société sur les ruines de la Première Guerre mondiale. Il est alors considéré par ses ennemis comme un représentant de l’« Ancien régime ». Selon Hellmut von Gerlach, un journaliste pacifiste ami de Rathenau, Rathenau est honni parce qu’« il est juif et […] il est la réfutation vivante de la théorie antisémite qui veut que le judaïsme soit nocif pour l’Allemagne »4. L’assassinat de Rathenau « doit inciter la gauche à frapper », et pour le procureur du Reich, une fois « le soulèvement de la classe ouvrière écrasé, [permettre] la mise en place d’un gouvernement d’extrême droite »5. L’Organisation Consul, groupe terroriste dans lequel évolue Ernst von Salomon, décide de l’assassiner pour provoquer la chute du gouvernement. Les membres de l’organisation passent à l’action le 24 juin 1922 : un cabriolet ayant deux hommes à bord vêtus de manteaux en cuir et de capuches (Erwin Kern et Hermann Fischer, tous deux anciens officiers de marine) s’approche de la voiture du ministre. Rathenau est abattu de plusieurs coups de pistolet automatique. Les assassins prennent alors la fuite en lançant une grenade. Une vaste opération de police est déclenchée et la plupart des groupes nationalistes sont décapités.

Un million de personnes assistent à ses funérailles. Un journal berlinois note : « Le directeur d’une des plus grandes entreprises du monde avait été tué et des ouvriers communistes venaient pleurer sur sa tombe et maudire ses meurtriers. »6

Le 17 juillet 1933, Hitler fait un geste hautement symbolique en honorant publiquement les assassins de Rathenau.

wikipedia.org


 

L’ÉCONOMIE NOUVELLE

En dehors des conséquences résultant, pour la vie
internationale, de longues hostilités, les répercussions
de la guerre atteindront profondément la vie intérieure
des nations et mettront lentement en lumière le fait
que le grand événement, qui prit la forme d’une guerre
civile entre Européens, signifie surtout un bouleversement
dans le domaine de la politique sociale. Les
résultats politiques de ce bouleversement tendront à
la démocratisation dans les Etats autocratiques, à la
concentration dans les Etats démocratiques. Les résultats
sociaux, promoteurs d’une économie nouvelle,
conduiront peu à peu à une nouvelle organisation des
couches sociales.
Ainsi nous serons amenés à concevoir l’économie
sociale de l’avenir et chaque jour il deviendra plus
urgent d’accentuer les traits du tableau, parce que, d’une
part, les hypothèses s’incrustent toujours plus profondément
et que, d’autre part, l’habitude de peser les
conséquences, même les plus lointaines, exige une
persévérance de plus en plus grande tout en accordant
de moins en moins de temps. Pour être concluante,
l’estimation doit, avant tout, embrasser d’un seul
regard l’avenir le plus proche comme le plus lointain.
Il faut traiter comme un tout les représentations des
étapes successives de l’évolution, tout en se réservant
l’examen ultérieur de leur entrée successive dans le
domaine pratique. Les idées d’évolution ne pouvant
devenir populaires que plusieurs années après la guerre
et demandant des dizaines d’années pour se réaliser,
il faut les unifier et remettre à plus tard la discussion de
leur mise en pratique.
Établissons le bilan d’après-guerre. Nous nous
trouvons immédiatement en présence de la dépopulation
la plus considérable de tous les temps. Dix
millions d’êtres humains sont morts ou mutilés, cinq
millions sont revenus de captivité. Tous hommes
dans la force de l’âge. Leur nombre correspond
environ à la totalité de la population mâle de
l’Angleterre avant la guerre. La diminution de la
production mondiale annuelle consécutive à cette
perte peut s’évaluer au moins à quinze milliards.
Cela représente, à peu de chose près, l’épargne annuelle
de l’Europe entière. La diminution de la production
intellectuelle échappe à toute investigation.
Les frais de guerre sont, pour l’Europe, de quatre
à cinq cents milliards. Presque le total de la fortune
nationale de l’Amérique. Les pertes représentent un
peu moins de la moitié de ces frais de guerre apparents ;
cependant les transmutations de la fortune nationale
correspondent à la totalité. Aux frais apparents il
faut ajouter les capitaux nécessaires au paiement des
pensions aux mutilés et aux survivants — ces capitaux
représentent en somme des transmutations —

les frais de restauration des pays dévastés, des moyens
de production et de matériel de guerre détériorés et
détruits — ceux là sont des pertes sèches. Ces deux
postes augmentent les frais apparents dans la proportion
de deux cent milliards et les porteront à environ
six ou sept cents milliards, tandis que les pertes
sèches atteindront un peu plus de la moitié de cette
somme.
Les pertes sèches atteignirent leur point culminant
au début de la guerre, lorsque le monde se précipitait
sur ses réserves; elles diminuèrent lorsque la guerre
parvint à se suffire à elle-même, en ce sens que la
majeure partie des industries se transformèrent en
industries de guerre. Ainsi à la fin de chaque année,
les objets de première nécessité étaient tirés du sol
national et le travail annuel seul pouvait être considéré
comme gaspillé et les outils détériorés comme perdus
économiquement. Dans cet ordre d’idées l’Allemagne
était plus favorisée que ses ennemis ; nous employions
nos stocks de matières premières et de produits manufacturés,
nous arrivions à posséder de grandes disponibilités
et continuions à exploiter notre propre pays. Nos
ennemis, par contre, pouvaient toujours acheter une
grande partie de ce dont ils avaient besoin et, de ce
fait, s’endettaient à l’étranger. Par contre ils avaient
l’avantage de maintenir jusqu’à un certain point leurs
industries de paix et leurs exportations et de protéger
leur change.
Outre les terribles sacrifices humains, il faut considérer
comme perdus économiquement les matières
premières, les objets à demi manufacturés et les marchandises

qui existaient avant la guerre. Ajoutons
encore aux pertes les économies que les peuples auraient
faites sous forme de nouveaux placements, au cours
d’un même nombre d’années de paix. Pertes encore,
les dévastations, les détériorations et l’appauvrissement
des moyens de production fixes et mobiles. En
compensation citons les fabriques nouvellement construites,
d’ampleur médiocre mais non négligeable et
qui pourront servir à l’économie future, cela spécialement
dans les domaines de la chimie, de la métallurgie
et de l’architecture navale.
De prime abord, il paraît absurde que, malgré ces
pertes incroyables on puisse, chez les Etats belligérants,
discerner certains indices d’un accroissement de la fortune
nationale, accroissement qui, dans ces conditions,
pourrait n’être qu’apparent. Prenons un exemple banal :
un agriculteur possède un bien inaliéné, d’une valeur
de 100 000 marks. Il le cède à son fils et dote ses trois
filles en prenant une hypothèque de 50 000 marks pour
chacune d’elles. Les enfants évaluent alors leur fortune
à 150 000 marks, quoique la valeur du bien n’ait
pas augmenté. En réalité chaque mark de leur fortune
supputée vaut tout au plus 60 pfennigs. De même, la
somme des créances sur la fortune nationale a augmenté,
tandis que cette fortune ne s’est pas accrue, mais a
au contraire, diminué. Les nouvelles créances se
basent sur des fournitures, sur des productions et sur
des redevances. Si, comme chacun le fait, on calcule
ces prétentions séparément et qu’on les ajoute à l’effectif
total de la fortune, celle-ci paraît avoir beaucoup
augmenté, tandis qu’en réalité elle ne dispose que de

100%, de sorte que le découvert a eu lieu aux dépens
de l’unité de valeur.
Nous sommes en présence de deux conclusions erronées
et qu’il faut éviter. En premier lieu, la baisse
des changes ne peut être attribuée exclusivement à ces
circonstances; en réalité elle provient d’autres causes.
En outre, dans le domaine de l’économie politique, il
ne faut pas mettre en parallèle, sans plus, la diminution
de l’unité de fortune avec une baisse de la valeur de
l’argent, qui entraîne après elle un renchérissement
général. Car l’Etat, vu son pouvoir d’imposition, possède
le moyen de remédier quelque peu à la situation
de la dette, en frappant le revenu, pour remplacer, au
moins partiellement, la dépréciation de l’argent par
celle des rentes et des recettes ; il peut m.ême procéder
à la confiscation des fortunes; toutefois, il ne sera pas
possible d’écarter complètement les conséquences de
l’inflation des emprunts. Ici nous touchons déjà au
deuxième facteur, peut-être le plus délicat, du bilan
général des charges: la transmutation des créances, ou,
comme nous les nommons habituellement, des fortunes.
Tous ceux qui ont eu affaire avec la guerre sont devenus
les créanciers des abstentionnistes; cela dans
toutes les hiérarchies et sans que la morale ait toujours
été respectée. Beaucoup de gens ont risqué leur
vie et ont été cruellement lésés dans leur situation
domestique, parceque leur solde minime ne compensait
nullement les dommages apportés à la profession
qu’ils exerçaient en temps de paix; d’autres ont fourni
un travail économique plus ou moins important et
souvent exagérément rétribué; ils ont acquis une

fortune sans courir aucun danger et sans aucun mérite
moral. En dehors de ces cas extrêmes, les classes
moyennes, les rentiers et les propriétaires urbains sont
les plus durement frappés; car les ouvriers sauront
bien adapter leurs salaires aux nouvelles conjonctures;
le bien-être renaîtra lentement mais suffisamment, la
propriété rurale continuera à prospérer; ces résultats
se manifesteront lorsque l’Etat s’avisera, d’une façon
décisive, de compenser les charges en confisquant les
fortunes et en frappant les épaules les plus solides.
Ce transfert de richesse aux dépens des classes
moyennes doit éveiller un profond souci d’ordre
moral. Les classes moyennes supérieures détiennent
une grande part de notre intelligence scientifique,
technique, journalistique et littéraire, fournissent le
contingent moyen de nos fonctionnaires publics et
privés. A l’abaissement de la classe moyenne correspond
l’élévation d’une catégorie d’enrichis appartenant
à des couches populaires qui ne connaissent ni frein,
ni responsabilités. Il sera aussi difficile de les atteindre
par des mesures légales tendant au nivellement
des fortunes qu’il leur sera facile de protéger leur
fortune par les moyens mêmes qu’ils ont mis en oeuvre
pour l’acquérir. Ces conjonctures engendreront l’exaspération
des haines de classes et cela aura son bon
côté, en ce sens qu’on cessera d’adorer la richesse et
que l’on pourra imposer des limites à la liberté sans
bornes de l’exploitation.
Nulle catégorie de la classe moyenne ne saurait
être aussi durement frappée que les propriétaires
urbains ; pourvu encore que la dépréciation systématique

de l’argent ne remédie pas à un moindre mal par un
pire. Nous entendons par propriétaire celui qui, derrière
une première et presque toujours une deuxième
hypothèque, possède encore un excédent de la valeur
d’une maison. Malgré sa liberté de reconstruire et de
louer, le propriétaire n’est souvent pas autre chose
que l’administrateur de ses créanciers hypothécaires;
il encaisse le gain provenant de l’augmentation des
loyers et de la valeur du terrain, mais, pour faire
face à une aggravation du taux de l’intérêt du capital
engagé, il a encore tous les risques à courir d’une diminution
de la valeur et du rendement. Si donc, comme
cela en a tout l’air, le taux habituel de l’intérêt demeure
surélevé d’un pour cent, aggravant d’autant les
charges de l’hypothèque, l’excédent, la réserve, ne
servant plus qu’à couvrir une partie des dettes, est
pour ainsi dire perdu ainsi que la fortune du propriétaire,
autrefois à son aise. Lorsque, par-dessus le
marché, les encaissements diminuent , cet excédent
est complètement perdu et, en outre, une partie de
l’hypothèque. Or, cela ne tarde pas à arriver lorsque
la fortune, les revenus, les dépenses et les besoins
locaux diminuent, lorsque les magasins et les hôtels
ferment faute d’affaires.
Le moment est venu où les communes urbaines,
volontairement ou sous l’empire d’une législation populaire,
devraient envisager une saine politique de
réforme de la propriété foncière. Les moyens, qui sont
nombreux, pourraient être laissés à l’appréciation
locale; le principe serait celui qui devrait être à la
base de toute action fiscale: où le fisc prend, il doit

aussi donner. Ce qu’il devrait donner, c’est la garantie
d’hypothèques à bon marché et au besoin un supplément
de rente; par contre la propriété foncière paierait
à la commune un droit de dévolution. Ainsi, dans
un laps de temps indéterminé, celle-ci serait maîtresse
de toutes les augmentations futures de la valeur de la
propriété foncière. Il en résulterait pour les générations
futures un partage plus équitable de la propriété
et un assainissement des finances urbaines.
Les dangers économiques résultant du changement
d’assises de la fortune dépassent ces dangers sociaux
et moraux. Toute personne possédant une fortune,
même modeste, deviendra créancière de l’Etat. Les
dettes de l’Etat se sont multipliées, les lourdes charges
des pensions s’y sont venues ajouter. Les sommes
annuelles provenant de l’ensemble de l’administration
et devant être distribuées aux destinataires peuvent
être évaluées au double de l’époque nationale antérieure.
Même au cas de la mainmise la plus tenace sur les
fortunes, qui ne saurait guère aller au delà d’un tiers,
la dette nationale sera diminuée à peine de trente
milliards vu l’inégalité des fortunes. Comment sera
formé le corps de l’administration? comment et à
quelle place faudra-t-il appliquer les tentacules de l’appareil
financier destinées à tirer environ le tiers de son
suc nourricier à l’organisme, pour préparer une nouvelle
circulation? tel est le problème qui se pose devant
l’avenir de notre puissance économique et dont dépend
notre future existence, tant matérielle que politique.
C’est là le point qui formera plus loin le centre
de notre discussion.

Les conjonctures nationales: commerce extérieur,
change, établissement des prix, cèdent le pas aux questions
primordiales relatives à la diminution et à la
transmutation des fortunes. Leur importance reste
néanmoins considérable.

suite page 9.

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