L’ACADIE DU DISCOURS


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Sociologue. – Impliqué dans la recherche en alphabétisation au ministère de l’Éducation du Québec puis avec l’Institut de l’Unesco pour l’éducation de Hambourg

Auteur : Hautecoeur Jean-Paul
Ouvrage : L’Acadie du discours Pour une sociologie de la culture acadienne
Année : 1975

PRÉFACE
de Pierre Perrault

Les minorités doivent se garder
d’un trop grand culte pour l’histoire
Louis-J. ROBICHAUD,
ex-premier ministre du
Nouveau-Brunswick.

Écrire une préface à ce livre troublant et lucide, d’une lucidité qui nous faisait défaut sur nous-mêmes, ne m’a pas été facile. J’ai longtemps cherché la manière de m’en tirer sans dommage. Avec élégance. À chaque reprise je me retrouvais au même point, incapable de prendre et garder mes distances ; en toute subjectivité. Aussi bien me suis-je résigné à me mettre en cause et à vous impliquer. Car nous sommes, vous et moi, pour ainsi dire, partenaires dans cette humble tragédie : quel autre nom prétendez-vous donner à ce mal dont je souffre et vous tiens responsable ? Si un jour vous acceptiez de nommer cette instance, peut-être pour-rions-nous enfin la résoudre. Mais cela serait beaucoup vous demander. Aussi bien par mes propos je m’efforcerai de vous y astreindre. De cet effort je n’attends pas grand-chose sauf de découvrir le chemin de ma liberté en nommant mes empêchements. Je prétends exaspérer en moi le sentiment de l’obstacle qui est la seule explication valable de mon insignifiance en terre d’Amérique. Nous sommes, paraît-il, six millions et n’avons laissé de trace que sur les arbres. Je chercherai donc à vous décrire tel que je vous perçois, c’est-à-dire en tant que colonisateur de ma conscience de colonisé, et à en récolter un sentiment adéquat.
[X] Je ne vous étonnerai pas en affirmant tout de suite que je me sens visé par l’Acadie dont vous êtes la négation par personne interposée. Vous avez confié cette sale besogne au maire Jones et vous en lavez les mains. Tant que nous avons vécu dans le vase clos d’un royaume qui n’était pas de ce monde, nous pouvions facilement nous payer de mots. Dès lors que nous avons entrepris de quitter nos villages et notre silence nous avons rencontré notre réduction. Toute tentation d’être s’est butée à vos refus. Vous aviez déjà, pour ainsi dire, réfuté, éliminé les francophones de l’Ouest. Ceux d’Acadie ne sont pas en très bonne posture. Vous avez partout suscité des maires Jones. Vous n’êtes pas le maire Jones mais vous le permettez, vous ne l’avez pas empêché tout du long de notre histoire. Vous êtes celui qui se cache derrière. Le maire Jones je n’ai rien à lui reprocher. C’est un pauvre type. C’est aux autres que je m’adresse non pour qu’ils me comprennent mais pour bien les identifier, pour mieux les connaître. Non pas pour les réfuter mais pour ne plus rien espérer. Et c’est de ce refus d’espérer que je voudrais m’entretenir avec moi-même et avec vous sans prétendre éveiller votre attention mais pour nommer mon désespoir de cause. Car je n’ai plus rien à confier à une providence des conquêtes.
L’Acadie, je vous le dirai tout de suite, est une autre forme, et des plus amères, de mon propre exil. Je suis délogé d’Acadie comme de moi-même. C’est là que j’ai réalisé le plus cruellement à quel point j’étais relégué au discours que je vous tiens depuis deux siècles et présentement. Vous êtes partout ailleurs et sans l’ombre d’un doute. Je ne suis que dans le discours où j’ai élu domicile. Autrefois je pou-vais encore garder le silence. Ma preuve était faite. Elle avait la forme d’un toit et le goût du pain. Aujourd’hui quand je dépose la parole et ses intentions et ses chimères, je m’expatrie, je réintègre la capitulation, je deviens locataire du quotidien, je change d’identité. Tous mes gestes, tous mes actes me contredisent. Je m’absente de mes propres définitions. J’achète le pain des autres. Je range mes images dans l’imagerie. J’endosse une citoyenneté, une étrangeté, une conformité que je n’ai pas choisies. Je m’évanouis dans la force des choses. Je me renie en toutes lettres. Et le coq a chanté depuis deux siècles sur mes innombrables capitulations. Je me comporte comme si jamais je n’avais envisagé autre chose, comme si aucune légitimité ne rongeait mes entraves. Comme si l’alouette avait pour toujours renoncé à la colère. Au point que l’autre en arrive à se laisser réconforter par une telle soumission, par les apparences. Il est satisfait de réduire tout mon entêtement, tous mes discours et poèmes et chansons au pittoresque des caléchiers du Château Frontenac puisque les [XI| portiers obséquieux, les garçons d’ascenseur, de table, de chambre, les bagagiers, les cuisiniers, et les managers parlent angle-terrien. Il les trouve irréprochables et d’une politesse exquise. Il refuse d’entendre le silence qui en dit long. Comment mettre en doute sa légitimité ? Toutes les apparences lui donnent raison. Il n’arrive pas à se percevoir comme l’autre. Et com-me le maire Jones quand il refuse de nous entendre, vous êtes persuadé que nous n’existons pas. Notre impuissance vous donne raison. Quand nous ressentons l’of-fense, c’est pour réintégrer le discours. Paternellement vous nous dissuadez même de notre langage pour nous remettre à notre place, qui est celle de tout le monde. Et vous croyez nous avoir rendu justice en nous, confondant, en nous concédant le droit de n’être rien d’autre que vous, en nous réduisant à une citoyenneté britannique sans nuance. Et nous ne pouvons que protester pour la forme.
Prétendre que l’Acadie n’a de lieu que dans le discours, n’est-ce pas désavouer le discours lui-même ? N’est-ce pas donner raison à l’autre ? Pourtant Jean-Paul Hautecoeur y consacre cet ouvrage et toute son application. Est-ce pure dérision ? Et cet étrange discours ne connaît qu’un seul propos. Il décrit, il raconte, il s’efforce de cerner, de situer, de nommer un royaume qui n’existe pas ailleurs que dans le discours. Quelqu’un a rayé le mot Acadie sur la carte du monde. Un peuple se dit acadien et se retranche dans cette géographie de l’âme : le discours. Et il n’a d’autre certitude, d’autre prétexte, d’autre entreprise que cette parole qu’il tient comme une auberge. L’auberge du rêve. Tout le reste lui est dérobé. Il est réduit à une parole qui ne change pas le cours des événements. Et je reconnais cette parole où j’ai investi tous mes désespoirs, qui me sert à aménager le refuge où je préserve contre votre confédération une identité chimérique, illégale et clandestine. Une parole qui s’effrite, qui s’érode, d’avoir à n’être jamais vécue. Une parole à refaire chaque jour, à recommencer, précaire, instable, fuyante, anachronique. Car je ne m’y reconnais pas moi-même, ni mes fils voués à d’autres musiques. Comme ce-lui, dont parle Fernand Dumont, forcé de vivre dans une maison imaginée par l’autre, qui « refait sans cesse son lieu par la parole », sans cesse je m’acharne à une parole étrangère au vécu. Sorte de cinéma qu’on se fait à soi-même pour ne pas se résoudre tout de suite à cette plus que mort : une identité suspendue, dé-tournée, falsifiée. Ce qu’on pourrait appeler une parole en l’air, provision en vue d’un voyage purement hypothétique. De la poésie en somme. C’est en toutes lettres ce qu’on a bien nommé l’aliénation, cette chimère qui s’accommode laborieusement d’un vécu détrôné, qui entretient un espace [XII] irréel où les projets se consument d’eux-mêmes. Il y eut l’homme des cavernes. Comme l’Acadien j’habite une légende, un discours auquel je ressemble de moins en moins, une citoyenneté idéologique et sans passeport. Je suis l’homme des tavernes où le vendredi je fourbis des colères inoffensives.
Ce livre nous permet donc d’assister à l’étrange construction d’un immense édifice de paroles. Ne cherchez l’Acadie nulle part ailleurs. Elle est tout entière dans ce discours que les Acadiens tiennent sur eux-mêmes parfois sans trop y croire. Un château de cartes qui s’écroule au moindre vent de la réalité. Elle n’a nulle part ailleurs la moindre signification tangible, ni dans la géographie du New Brunswick (sauf quelques noms de villages encore tolérés), ni dans la politique de la Nova Scotia, ni dans le commerce de la Prince Edward Island, ni surtout dans la bière et le pain quotidiens. Quand un peuple s’est résigné à ne plus faire son pain ni à brasser lui-même sa bière, à quoi peut lui servir de préserver le dis-cours ? Sinon à souffrir. Peut-être se trouve-t-il encore quelque part dans la mai-son du bout du rang d’une dernière concession un colon périmé qui cherche à tenir, à la hache, l’antique langage des défricheurs qui est le seul discours que nous ayons tenu dans la réalité. Et il s’efforce pour le compte d’un avenir illusoire à enclore avec les perches de cèdre une ancienne idée de royaume. Il est le dernier responsable d’une entreprise partout ailleurs avortée. Comme l’Abitibi,
il est sur le point de rendre les armes. On lui avait pourtant promis un royaume. Ses curés, ses hommes politiques les plus éminents (c’était pas des trous-de-cul, dirait Hauris) lui ont dit en toutes lettres : « un royaume vous attend » et il a cru, le colon du bout du rang, qu’il défrichait pour « les années à venir et futures » sa part du royaume. Et il a passé aux actes comme en Octobre. Il a recommencé toute l’histoire à la hache. Il a enclos un royaume « grand comme la France ». Et maintenant il est seul au bout du rang à ne pas y croire. À refuser de réfuter lui-même toute une vie. À ne pas comprendre qu’il était rachetable. À ne pas com-prendre que ce qu’il a défriché puisse être tombé entre les mains de la Noranda Mines, de la Domtar, de l’autre. Entre vos mains. Et ni moi je ne comprends rien au courage. Je ne comprends pas comment à chaque coup vous avez récupéré tous

nos coups de hache. Et si ce n’est vous, c’est donc votre frère. Mais il y a quelque part une trahison. Peut-être faut-il questionner le colon du bout du rang pour sa-voir qui a accepté les trente deniers. Peut-être le savons-nous déjà trop bien.
Nous avons donc déserté le réel pour le poème. Les haches ne sont plus possibles. Comment désormais passer aux actes ? Quelle énergie reste [XIII] possible qui fasse éclater le discours ? Les haches qui autrefois agrandissaient le royaume, les haches elles-mêmes sont devenues mercenaires et travaillent pour les compagnies. Il ne nous reste qu’une imitation du réel (carnavals pour touristes bien intentionnés et logés au Hilton et au Holiday Inn) qu’on pourrait appeler folklore si cela n’était pas outrager un mot qui n’a pas mérité telle mauvaise fortune. L’Acadien s’est réfugié dans son propre pittoresque et il a lui aussi, comme nous, timidement, entrepris d’en avoir honte et de vendre ses courtepointes et ses chansons. D’ailleurs c’est par cette fenêtre du grenier que l’autre le regarde. C’est la seule différence qu’il lui concède. Il est devenu le typical french canadian, une variété négligeable des sujets de Sa Majesté. L’autre refuse même de considérer autre chose que la chanson et les courtepointes inoffensives. Pour le reste ils sont sujets de Sa Majesté, soldats de Sa Majesté. Et le discours nous est renvoyé comme une balle par un mur : celui de votre indifférence à notre singularité. Et certains finis-sent par vous croire :

Quand c’qu’on a joint le service… dans
la dernière guerre… ils nous ont pas demandé
si on était Acadiens ou… Ils nous ont demandé…
On était un Canadien. Pas même français, ni anglais
On était un Canadien.

Voilà comment un Acadien répond de son identité. En questionnant ceux qui l’ont forcé à « joindre le service » et qui l’ont privé pour autant de sa langue. Mais peut-être qu’il ne s’intéresse plus à sa langue et à son identité. Peut-être que vous l’avez persuadé par votre discours. Car à notre discours vous avez opposé le vôtre pour nous dépouiller de nous-mêmes. Ce qui est une tricherie. Vous avez falsifié notre âme et nous sommes quelques-uns à vouloir la déterrer, l’éveiller, la mettre en oeuvre.

La parole ainsi définie par les murs, ainsi réduite à n’avoir plus d’objet que la chimère, inlassablement, s’achemine à la rencontre de l’histoire qu’elle invoque sans cesse comme « une permission de Dieu ». Sans toutefois soupçonner que l’histoire a été dérobée, soustraite, rachetée comme l’Abitibi, investie par l’autre. Elle reste belle, la parole, ou médiocre, selon les porte-parole. Elle trouve un sens et ne trouve pas d’application. C’est pourquoi elle se récuse elle-même, ayant expérimenté sa vanité. C’est pourquoi les fils renient la chouenne des pères incapables de passer aux actes, et à l’histoire. C’est pourquoi Octobre. C’est pourquoi l’exil des uns, la littérature [XIV] des autres, la chanson facile de tous les royaumes proposés par la chanson, c’est pourquoi toutes les autres tentations qui nous désolidarisent du discours collectif. Car les images s’usent rapidement qu’on ne récolte jamais. Quel travail harassant de toujours recommencer dans l’esprit sa propre justification ! Les Juifs y sont parvenus d’une certaine manière. Mais une telle fidélité à la couleur des yeux et à une certaine façon d’invoquer les violons a-t-elle un sens ? Ce que nous tentons de préserver, ce que nous cherchons désespérément à mettre au pouvoir, est-ce autre chose qu’une forme que nous avons au préalable abandonnée, cédée comme un dernier carré ? Une âme depuis long-temps inhabitée, livrée, résignée, rendue comme une place. Un costume que nous tirons des coffres de cèdre pour la Saint-Jean, cette fête annuelle des chimères que vous subventionnez et qui ne nous donne en vérité aucune raison de nous réjouir.
Et il nous arrive de douter de notre propre légende. Nous n’avons guère pro-duit de vérités parce que la géographie n’appartient pas à la soumission mais au pouvoir. Si le pouvoir n’a pas supprimé d’avance le mot Québec comme il a effacé le mot Acadie, c’est seulement qu’il n’avait pas prévu que nous allions nous l’approprier pour nommer nos intentions. Nous n’étions à leurs yeux que des Canadiens-français-catholiques, donc inoffensive succursale d’une géographie entière-ment usurpée par l’autre. Mais je vous soupçonne de l’intention d’investir à son tour la québécoisie, cette idée généreuse et concrète, cette forme enfin tangible du royaume à venir.
Vous n’arrivez pas à tolérer autre chose que le discours. La moindre prise sur le réel vous importune. Notre seule maîtrise, notre seule vérité qui n’était pas confinée au discours a été énoncée par la hache des défricheurs occupés à enclore le royaume. Jusqu’au jour où à leur tour ils furent réduits en esclavage, devenant bûcherons, cédant l’être à l’avoir, préférant le petit pain des Anglais à leur maîtrise. Toute la défaite est là et nulle part ailleurs. La conquête est récente. Elle est d’hier et presque achevée. Il ne reste que les gâteaux Vachon et les skidous Bombardier. Le sens du royaume nous l’avons perdu ce jour-là. Menaud a manqué de courage. Il s’est à son tour réfugié dans le discours, comme son auteur incapable de tirer les conséquences de son imagination. Car pour tirer il faut des armes et ils n’avaient que la hache et l’écriture. Nous avons tout confié à l’écriture et cédé la politique aux foremen. Nous avons jeté avec les vieux ostensoirs ostensibles notre entêtement à enclore le territoire. Nous avons perdu le sens de la hache et cherchons vainement l’outil, l’arme d’une conquête. Nous n’avons rien trouvé de mieux que la parole pour l’instant. Et je vous [XV] parle. Mais c’est moi que je cherche à convaincre. J’ai désespéré depuis longtemps de faire entendre raison aux chiens méchants de Moncton ou d’Ottawa et à ceux qui les laissent japper. Je me nomme Québec dans l’espoir fou de prendre racine dans ma propre reconnaissance.
Sans doute n’avons-nous plus que le choix d’imposer une justice qui ne nous sera pas rendue. Il s’agit pour nous de nous rendre à cette évidence. Je m’excuse de la longueur du cheminement. Nous avons même besoin de votre assistance pour rendre notre prétention irréconciliable. Votre indifférence nous réduit à la haine. Mais la haine est un territoire, une réalité qui donne un sens à l’avenir. C’est pourquoi j’ai choisi de me mettre en cause et de vous écrire. Je connais d’avance toutes les réponses mais je prétends les éprouver encore une fois comme pour me couper la retraite. J’aurais pu m’adresser au maire Jones. J’ai préféré vous inventer de toutes pièces, vous concéder toute la noblesse de l’esprit, vous faire crédit de sagesse, vous choisir parmi les meilleurs. Et vous demander ce que vous pensez de ceux qui ont proposé en votre nom la fin des nationalismes à une nation qui a mis trois siècles à se nommer. Je vous propose donc mon discours, ce candidat au réel. Allez-vous l’empêcher de naître ? Le renvoyer à l’utopie par la force que vous détenez ? Et j’invoque ici l’esprit. Qu’est-ce que l’esprit ? N’est-ce pas un lieu où nous avons en commun cette capacité de ne pas réduire l’homme à la loi du plus fort. Et qu’est-ce que l’homme sinon cette force qui finit toujours par venir à bout de la force et des oppressions. Si je suis l’opprimé dont j’ai la conscience, il doit bien y avoir quelque part un oppresseur. Aurez-vous le courage de le nommer vous-mêmes ? J’en appelle non pas à votre peuple, non pas à l’histoire, non pas à la rentabilité dont vos marchands prétendent qu’elle est la seule règle, mais à ce qui en vous répugne au meurtre, au génocide et à l’hypocrisie du bilinguisme où on nous pousse pour mieux nous enliser. Est-il parmi vous un seul juste pour prendre la peine de répondre autrement que par la force à mon inquiétude désespérée ? Ou alors n’êtes-vous tous que les humbles sujets de la barbarie fondamentale ? et rentable ?
Je ne prétends pas pour l’instant refaire l’histoire mais la soumettre à votre ré-flexion. Le monde est parsemé d’hypothèses généreuses qui souvent refusent de tenir compte de quelques indigènes d’Amazonie qui se permettent, en 1975, de cribler de flèches quelques inoffensifs explorateurs blancs. Qu’est-ce qui est inoffensif quand il s’agit de l’histoire ? Vous invoquez l’histoire et ne reconnaissez que la force. Ce qui ne vous empêche pas de prétendre que XVI]

pour éviter les rapports de domination entre individus, entre groupes, il faudrait s’ouvrir sur le plus grand système possible : l’humanité. On y vient lentement depuis des siècles. Dans le sang. (Henri LABORIT)

Un jour je vous parlerai du sang. En attendant je ne vous tiens pas responsable des Croisades, ni des génocides qui ont assuré votre empire. Ni même de cette intention de dépasser les confédérations, un jour, vers le haut, vers le plus grand système possible ; l’humanité, ce qui vous autorise à ne pas entendre pour l’instant mon discours ni celui des Indiens d’Amazonie. Du système actuel je retiens que vous êtes le bénéficiaire, l’héritier légitime si on ne respecte que les règles du système. Vous avez hérité de la force. Avez-vous retenu d’autres leçons ? Nous avons hérité de la faiblesse et invoquons l’usurpation. Tous vos pères ne furent pas guerriers. Certains étaient musiciens, peintres, humanistes, pieux, réformateurs. Tous ont profité de la force. Votre cinéma Western est une preuve éclatante de la barbarie. Vous avez été criblés de flèches par les Sauvages. Vous avez fait justice. Vous avez pris vos mesures de guerre. Vous n’avez épargné que les vaincus… dont je suis. Vous êtes donc l’héritier d’une conquête, et moi celui d’une défaite. Je n’ai dans votre système pas plus de droit à la souveraineté que l’Indien montagnais qui contemple la mine de fer de Schefferville. Je pourrais vous cribler de flèches si j’avais l’innocence d’un indigène d’Amazonie. Je pourrais m’engager dans les événements d’Octobre. D’où vient que je m’en tiens au discours ? À cette entreprise dérisoire de vous expliquer que nous sommes six millions à ne pas vous ressembler. Six millions réduits à cet apprentissage de la haine qui progresse en moi comme une identité.

Bien sûr je n’attends pas que le Canada donne au monde l’exemple d’une sa-gesse capable de nous rendre à nous-mêmes, de nous restituer un avenir. Je reconnais que seule la force nous donnera raison. Mais j’imagine parfois que l’esprit que je vous concède pourrait dénoncer la domination dont vous tirez, je le reconnais, beaucoup d’avantages, un certain sentiment de puissance dont vous prétendez ne pas abuser mais dont vous ne songez pas à vous départir. J’en appelle donc à votre humanité, ce plus grand système possible dont parle un certain Laborit, à qui vous avez donné le prix Lasker. Démarche désespérée, s’il en fut, sauf pour sauvegarder l’estime. Démarche stérile, sans doute, sauf pour démontrer l’irréconciliable, sauf pour vous exclure de mon humanité. Celui qui n’a pas d’allié, il doit avant tout pouvoir bien nommer ses ennemis. Je tiens à vous signaler que vous [XVII] êtes plus excusable de m’opprimer dans les faits que de ne pas l’admettre dans l’esprit. Je refuse votre neutralité. En cette occurrence ayez au moins le courage de prendre votre parti même s’il contredit la justice. Nous nous sommes confiés à la parole, n’ayant pas d’autre gardien. Vous avez pu en toute liberté vous laisser aller à l’imaginaire, à l’invention, à la connaissance, ayant confié aux armes, à la force et à la politique le soin des basses besognes, dont l’extermination des Beotuks, la déportation des Acadiens et l’assimilation des Québécois. Vous avez l’âme belle pour autant et il vous arrive de vous apitoyer sur les bébés-phoques, ce qui ne demande pas un bien grand courage. Or je suis un bébé-phoque et ma race est en péril. Que vous importe ? Je n’ai pour me défendre qu’un discours qui ne parvient pas à vos oreilles. Et ce discours qui n’en peut plus de ne pas passer aux actes (mais que reste-t-il à faire en dehors du désespoir) je lui confie le soin de vous questionner en votre âme et conscience, de vous expliquer que votre force est en creux dans ma faiblesse, que vous êtes à mon détriment. Je vous propose de me rendre possible en théorie. N’avez-vous pas d’autres outils pour vous faire valoir que l’usurpation ? N’avez-vous pas sur l’univers une vision moins grossière que celle de la United Fruit ? Je n’ai pour me défendre que ce discours et mon exaspération croissante, et mon ignorance. Vous êtes devenu ce que vous avez usurpé. Mais ne vous réjouissez pas outre mesure de votre culture. Elle pue de mes sueurs de bûcheron. Il y a du sang de Nègre dans les veines du marbre de vos salles, de bain. Mais je ne vous demande pas de me rendre mon passé. Je vous acquitte de tout ce que vous m’avez dérobé. J’accepte de me recommencer à zéro, au bout du rang. Je n’exige qu’une simple chose que vous nommez, si je ne m’abuse, vous aussi, liberté. Je ne demande que mon destin, ma légitimité, pour les – années à venir et futures ». Je n’implore pas votre aide. Je ne prétends pas que vous ayez le courage de Byron en faveur de ma libération. Je sais que j’aurai à me battre, et que le dominateur considère la féodalité comme un droit. Mais que vous l’admettiez seulement. Verbalement. Rien n’est plus platonique. Une simple reconnaissance du bout des lèvres sans engagement de votre part. Mais j’ai bien peur que vous n’ayez pas même cet élémentaire courage de l’esprit et cela équivaut à nier l’existence à six millions d’hommes, à endosser leur éventuel et prochain anéantissement. Il faut admettre que vous avez l’habitude de ces malheureux accidents de parcours. On ne domine pas le monde avec des prières, diraient Duplessis et Trudeau. Ils sont allés à bonne école, il faut l’avouer.
[XVIII] Allons-nous nous résigner à cette loi de la jungle, à ces douteuses légitimités de la force qui donnent droit aux femelles en rut ? N’avons-nous pas envie d’un autre orgueil pour satisfaire la pensée et pour écrire l’histoire ? L’aristocratie n’a jamais été autre chose que la domination du plus fort. En sommes-nous toujours à cette règle grossière pour établir les souverainetés ? Je sais bien que vous n’êtes pas responsables des mécanismes quasi biologiques qui ont érigé la force, enclos le territoire, endoctriné les sentinelles, pointé les canons et généré cet hybride effarant et robotique qui obéit aux ordres sans poser de question à la tragédie : le policier. Qu’un tel comportement suggère une comparaison avec celui des rats n’étonnera personne. Par contre l’homme dispose d’un cerveau qui est le siège de l’imaginaire. Il peut inventer le monde et ses règles. Pourquoi faut-il que l’homme qui pense recule toujours devant celui qui agit ? Il ne proteste qu’à dis-tance respectueuse et encore pourvu qu’il y trouve son avantage. Les poètes ont souvent servi les princes. La pensée n’a pas encore fait la conquête du pouvoir et s’il lui arrive de le prendre elle ne se résout pas à le remettre à l’imaginaire. Et c’est l’imaginaire toujours qui cède à la force, à l’armée, aux corps expéditionnai-res, aux grands électeurs du royaume comme ITT, Canadian Bechtel, Alcan, Domtar. Tout se passe toujours comme si l’action déformait la pensée, l’asservis-sait, la conscrivait de telle sorte que celle-ci finisse toujours, à l’extrême, par défroquer de son humanité. Comme si le biologique l’emportait infailliblement sur le pathétique. Pourtant vous n’avez pas l’excuse du pouvoir, comme les colombes, pour ainsi contraindre l’imaginaire au silence complice, pour obéir aux ordres.
Je n’ignore pas en conséquence que l’homme se sente perpétuellement menacé par l’homme. Et que vous soyez prêt à défendre votre pays contre tout agresseur.

Comme moi le mien. Or il se trouve que c’est le même, du moins en partie. Il reste à déterminer qui est l’agresseur. Est-il possible d’en douter ? Et faut-il préférer son pays à la justice ?
« J’aime trop mon pays pour être nationaliste », a dit Camus et dirait Trudeau s’il pouvait s’exprimer avec adresse. Encore faut-il avoir un pays pour en dire au-tant. Vous m’avez privé de cette liberté en exerçant votre force, votre richesse, en vous portant acquéreur de mes vieilles armoires pour les exorciser, en satisfaisant votre énorme appétit de richesses naturelles, en dévorant nos forêts avec nos bras, en fondant vos universités sur une richesse que vous avez réussi à nous rendre inaccessible. En refusant le partage vous me forcez à la séparation. Cette puissance d’attraction, vous la nommez instinct de conservation. Quand cet instinct s’exerce aux antipodes, vous le qualifiez d’impérialisme. Il s’agit encore et toujours de [XIX] s’approprier l’histoire par tous les moyens. Toute conquête relève de cet instinct et d’un désir inavoué de pillage. Voulez-vous connaître vos motivations ? Il suffit de lire ce qu’écrivait en octobre 1755, un certain Lawrence (connaissez-vous cet homme qui était en quelque sorte le maire Jones de son époque ?) : « Je me flatte d’espérer que l’évacuation du pays par les habitants hâtera grandement cet état de choses (soit l’établissement de colons anglais sur les terres acadiennes) parce qu’elle nous met immédiatement en possession de grandes quantités de bonnes terres prêtes à la culture. » Voilà pour le pillage. Aujourd’hui les méthodes ne sont plus les mêmes mais je maintiens que la fermeture actuelle de l’Abitibi au seul profit des compagnies minières et forestières relève de la même intention fondamentale qui organise l’évacuation du pays en déportant les Acadiens. Il s’agit toujours de reprendre le royaume, de le dérober.
Une lettre datée du 9 août 1755 est encore plus explicite à propos de ce que Lawrence lui-même nomme pieusement l’évacuation :

Nous formons actuellement le noble et grand projet de chasser de cette province les Français neutres qui ont toujours été nos ennemis secrets et ont encouragé nos sauvages à nous couper la gorge. Si nous pouvons réussir à les expulser cet exploit sera le plus grand qu’aient accompli les Anglais en Amérique car, au dire de tous, dans la partie de la Province que ces Français habitent, se trouvent les meilleures terres du monde.

En deux mots, vous aviez peur des Sauvages et envie des terres. Mais je ne vous cite pas, pour la millième fois, ce discours lamentable dans le but de vous accuser de méfaits anciens mais pour décrire la situation présente. Vous n’avez pas cessé depuis 1755, depuis 1760 de vous comporter en agresseur, de nous as-siéger dans toutes nos maîtrises. Encore un peu, vous rachetiez l’Oratoire Saint-Joseph pour mieux nous exploiter. Nous n’avons même plus d’orgueil tellement vous nous avez dépouillés. Et quand vous levez le drapeau blanc du bilinguisme c’est pour mieux camoufler les dernières opérations qui consistent à nous dissuader de nos intentions désespérées.
Quand le maire Jones en février 1968 oblige le conseil municipal, de Moncton en dépit des protestations timides de maître Léonide Cyr, échevin francophone mais bilingue, à prêter le serment d’allégeance à la reine [XX] d’Angleterre, n’est-il pas lui aussi inspiré par la même peur des sauvages (les étudiants) et par la cupidité ? Et voici, pour votre édification, le texte de ce serment qui nous est odieux :

I do sincerely promise and swear that I will be faithful and bear true allegiance to her Majesty Queen Elizabeth the Second and that I will defend her to the utmost of my power against all traitors, conspiracies or attempts whatsoever.

Qu’en dites-vous ? Or donc si vous ne récusez Jones et Lawrence je suis votre ennemi. Car Jones obligeait le pauvre Léonide Cyr à prêter tel serment à cause de la menace terrifiante d’une timide délégation d’étudiants francophones réclamant du bilinguisme à l’hôtel de ville, ce qui leur fut refusé. Et mon pays serait le vôtre ? Or je réclame de Jones et de vous bien davantage. Je suis donc un traître. Je menace vos fortifications. Que ferez-vous de mon exaspération ? Bien sûr je me sens mal à l’aise de vous en demander plus qu’à Léonide Cyr, plus qu’aux Acadiens eux-mêmes. Mais les faibles, tout compte fait, se taisent, récusent leurs poètes, votent pour le maire Jones, respectent la loi et l’ordre, s’efforcent de passer inaperçus. Et quand ils viennent à l’hôtel de ville, il suffit de les interrompre, de les forcer à parler anglais, pour les désarçonner, pour les vaincre une fois de plus sans avoir à les déporter. Il suffit de ne pas comprendre leur langue pour qu’ils se sentent coupables. Et alors ils reculent. Ils prêtent le serment d’allégeance qui les dénonce. Ou encore ils prononcent leur nom avec un accent anglais.

J’sais pas pourquoi…
J’ai même dit mon nom en anglais
tabarouette
chu tannée, kaline
Irène DOIRON

Je sais que vous allez me dire que la souffrance d’Irène et la mienne ne sont qu’exceptions. Que nous ne sommes que quelques poètes à ressentir l’humiliation. Que les autres s’en accommodent. Que, jusqu’à ce jour, nous n’avons pas assez aimé la liberté. Que ça n’est pas à vous de faire ce travail. Que nous sommes à notre compte dans la défaite et l’humiliation. Et vous me citez notre grand silence d’Octobre. Nos prisonniers des mesures [XXI] de guerre, du moins ceux que le cinéma nous a montrés, étaient comme vidés de toute substance. Humiliés sans orgueil. Prisonniers subissant la prison. Anéantis par les ordres. Je le reconnais. Mais l’homme n’a jamais que le courage de sa force. Et vous avez retenu toute la force par tous les moyens, de Lawrence à Jones. Mais ce silence majoritaire que vous invoquez si souvent pour justifier votre royaume, il n’en aime pas moins la liberté que nous n’avons pas prise de passer aux actes. C’est cela que vous nous reprochez. Dans notre amour de la liberté, il y a un mépris de la force qui nous retient encore de vous combattre. Nous avons trop appris à avoir peur du meurtre, peur de ressembler à Lawrence, d’imiter Jones, de vous remplacer tout bonnement dans la domination. C’est pourquoi nous résistons à notre propre révolution. Votre histoire n’a pas souvent reculé devant la mort des autres. Nous, au contraire, nous méfions outre mesure de la violence. Et si nous y parvenons, un jour, collective-ment, cela sera peut-être grâce à vous mais cela sera certainement de mauvais gré. Nous n’avons pas appris à bâtir un royaume par ces moyens. Nous avions bien naïvement confié cette charge aux défricheurs. Et nous espérons encore leur rendre, aux défricheurs, le pays qu’ils ont aimé, qu’ils aiment encore secrètement et qui est celui que vous exploitez. Chacun sa manière. Considérez la différence. L’amour de la liberté que nous avons choisi ne s’accommode pas facilement de la violence que vous pratiquez. Et c’est pourquoi nous hésitons encore. Et c’est pour-quoi nous comptons encore sur votre bonne foi, sur votre esprit… et que vous ne garderez pas pour vous toutes les femelles en rut.

Est-il une liberté des peuples sans souveraineté ? Est-il un courage des hom-mes désarmés ? Je veux répondre à votre accusation. Nous sommes un peuple soumis, dites-vous. Il est vrai que nos pères ont invoqué la providence pour se justifier avec le destin. Le ciel leur servait d’exil. Pour rendre sa soumission habitable, le pauvre s’invente des alliances célestes. Il s’intitule comme il peut. Il s’intercède un royaume dont personne ne veut. Il devient folklorique au sens où il perpétue un habitat archaïque qui le retranche du présent, d’autant qu’il n’a aucune maîtrise sur ce présent qui le manipule à sa guise. Il se donne donc une contenance. Il se promet un royaume qui n’est pas de ce monde. Une telle stratégie n’est pas appréciable en terme d’efficacité. Ceux qui méprisent une telle résistance ne savent pas ce qu’il en coûtait de vivre dans les conditions qui leur furent faites. Qui peut dénoncer son père à bout d’âge sans risque d’erreur ? Je ne doute pas, pour ma part, que nos pères (je ne parle pas de nos évêques [XXII] comme tous les princes et de nos politiciens) aient résisté au meurtre, au génocide, à l’incessante agression de vos politiques impérialistes. Ils ont été rebelles à leur manière. À main nue. À la mitaine. À la hache et au godendard. Ils ont en quelque sorte amorcé la misère : le blasphème qui rapièce notre langage n’est-il pas la trace futile d’une colère impuissante ? Un jour je vous parlerai de la colère. Ils ont porté sur leur dos la colère jusqu’à ce jour qui s’apprête à l’embaucher. Bien sûr nos pères ne reconnaissent pas tous leur discours dans le nôtre. Certains sont même étonnés qu’on les aime. D’autres ont fini par vous ressembler. Et ils ont voté contre notre espérance en octobre pour sauvegarder leurs maigres rentes. Et j’irai jusqu’à dire par loyauté. Ils sont contradictoires et explicables. Ils n’ont pas la force aujourd’hui de sortir de l’ombre et de rentrer dans l’écriture. Quand vous justifiez sur leur dos votre domination, considérez qu’il leur a fallu trois siècles pour passer de Pierre Tremblay qui « a déclaré ne savoir signer de ce interpelé » par le notaire qui rédigeait son contrat d’engagement pour la Nouvelle-France au début du XVIIe siècle, à la troisième année primaire d’Alexis Tremblay qui n’est pas membre du St. Lawrence Yacht Club ; onze générations pour franchir à la mitaine trois années de scolarisation. Faut-il s’étonner que nos vieux hésitent à apposer leur croix sur nos propositions ? Moraliser sur le silence et l’inertie d’un peuple c’est souvent oublier les circonstances exténuantes, le poids de l’histoire, une déportation, un maire Jones. J’admire votre culture sans oublier que la connaissance est une richesse et que nous étions pauvres, pauvres de tout ce que vous aviez usurpé. De cela ils finiront bien par se rendre compte… Ce jour-là nos pères enfin réconciliés avec les fils auront appris que la royauté dont vous vous prétendez n’était qu’une image falsifiée d’eux-mêmes. Et alors ils se confondront avec le royaume et deviendront irréductibles.
Déjà ce sentiment vous inquiète qui surgit de tous les violons. Nous nous sommes payé des poètes avant de faire fortune. Et les poètes devancent les événements. Ils précèdent même le rêve. Ils le fomentent. Ils induisent en révolution pour dépasser toute éventualité. La sagesse traditionnelle finira-t-elle par se reconnaître dans cette logique de sept lieues ? N’ont-ils pas eux-mêmes imaginé « la suite du monde » que nous prétendons tenir ? Je n’ai d’argument que la constance de l’homme du bout du rang. Nous cherchons avec ce goût du Québec ancien et nouveau à découvrir et nommer un lieu à notre mesure. Souvent à défaut du vocabulaire de la lutte des classes nous le nommons pays, Québécoisie, Terre-Québec, la Batèche ou autrement. Vous êtes-vous avisé d’une telle chose ? Avez-vous lu les poètes [XXIII] qui nous posent de terribles questions ? Et si oui, qu’avez-vous fait quand on a mis Miron en prison ?
Ce que vous avez fait, je vais vous le dire. Vous avez ouvert vos coffres-forts et vérifié vos titres. Je me rends compte que je suis dépossédé… que vous me possédez en toute légalité : car, il faut bien le dire, vos titres sont en règle avec la loi du plus fort. Et nous y revoilà. Toujours la même question de vie ou de mort. Faudra-t-il encore une fois reprendre le pénible travail de cantonnier d’amener l’eau au moulin d’une parole tricentenaire, de nourrir le même grand discours in-cohérent des peuples asservis ? Car il ne reste nulle part dans les greffes des notaires aucune trace de l’héritage que nous revendiquons. Nous sommes hors la loi et le savons fort bien puisque de temps à autre nous cherchons refuge dans la clandestinité et la colère impuissante. La colère est-elle aussi une preuve d’impuissance ? Il nous reste le discours pour échapper à l’espace de la farine qui nous étreint. Nous sommes prisonniers du pain et de la bière des autres. Sur le point de dispa-raître. Écrasés par le mépris des notaires qui s’en tiennent aux actes. Vous vous apprêtez à nous mettre à l’imparfait. Déjà vous possédez nos croix de chemin et nos coqs de clocher. En guise d’oraison vous direz : il s’appelait Menaud, il a bu le Kakebongué. Vous direz : il invoquait le violon, il a donné un mauvais coup d’archet. Déjà vous nous décomptez sans tenir compte du désespoir de cause.
J’ai parfois l’impression d’avoir été libéré sur paroles et n’avoir pas le droit de me taire. Je radote. Je chouenne. Je réinvestis mon parolis dans le désert, suspectant l’imprévisible, coincé entre l’imparfait et l’éventuel. Le présent m’est dérobé. Un pied dans la mémoire et l’autre dans l’espérance. Je vous écris cela parce qu’il le fallait bien, parce que c’est plus fort que moi, parce que j’ai la mort dans l’âme d’avoir lu ce livre cruel, lucide, implacable de Jean-Paul Hautecoeur. Livre lourd de conséquences, livre constituant presque une reddition. Livre qui évoque une liberté inexprimable, un égoïsme timide, une inimitié peureuse, une mort dans l’âme qui n’accuse personne. Description lucide, cruelle, involontaire, désespérée du masochisme de l’opprimé qui cherche par tous les moyens à élaborer un projet collectif susceptible de concilier un maigre possible de servitude et un timide rêve de liberté. À travers le discours officiel d’une douteuse élite et les propos plus agressifs d’une jeunesse déjà partie pour l’exil, Jean-Paul Hautecoeur examine à la loupe, sans merci, le nationalisme acadien, son triste échec incessant et son lamentable discours. Mais ce discours est le mien. Il me raconte. Il est l’image de mon propre débat avec les images, [XXIV] avec les mots. Le décalque de mon ignorance et de mes redondances. De mes colères futiles et de mes soumissions rentables. De ma lâcheté quand Michel Blanchard cherche à obtenir le droit élémentaire de parler ma langue devant les tribunaux d’un pays qu’on prétend le mien. Je tiens ici le même discours aplati :

Il est temps qu’on se le dise : nous sommes chez nous ici, au Nouveau-Brunswick ! Notre devise ne pourrait pas être « maîtres chez nous », comme diraient nos voisins, niais bien « partenaires chez nous ».

Qu’est-ce qu’un partenaire minoritaire, sinon un perdant ?
Qu’est-ce que ce discours timide, peureux, bonne-ententiste, lâche, sinon celui qui règne à Québec sans couleur, sans poésie, sans audace, vendu, traître au royaume ? Ils ont « de la patience à revendre », disent-ils d’eux-mêmes. Et ils désapprouvent les étudiants d’avoir tenu un discours concret, d’avoir pris pied un instant dans la réalité, d’avoir démontré que vous ne voulez pas de nous d’un océan à l’autre. Ils ont accepté la défaite et le verdict de Jones mais ils ont l’excuse de leur pauvreté, de leur faiblesse, d’être minoritaires. Mais nous et notre gouvernement outrageusement majoritaire et libéral ?

Depuis 1760 nous tenons ce discours honteux. Et vous ricanez. Vous savez que nous sommes inoffensifs. Lord Durham vous a rassuré sur ce « peuple ignare, apathique et rétrograde ». Ce qui ne l’a pas empêché de constater par ailleurs notre goût pour la bonne entente.
Ils sont doux et accueillants, frugaux, ingénieux et honnêtes, très sociables, gais et hospitaliers, ils se distinguent par une courtoisie et une vraie politesse qui pénètrent toutes les classes de leur société.

Vraies victimes de choix pour un conquérant ayant les vices de ces vertus et les vertus de ces vices.
De prime abord, j’ai eu l’intention d’écrire une lettre de rupture, comme on dit en amour, à un ami anglais. Encore m’eût-il fallu pour y parvenir avoir eu droit dans ma petite vie à une telle amitié. J’ai cherché autour de moi cet interlocuteur de choix susceptible d’entendre mes raisons et de me donner les siennes sur cette longue querelle de frontières. Je n’ai trouvé personne à qui écrire ces mots simples, presque banals : dear friend, ce qui [XXV] ne peut manquer de vous paraître douloureux. Vos prétentions de m’obliger à partager avec vous une citoyenneté britannique et une reine étrangère résistent-elles à pareille épreuve ? Mais vous savez vous accommoder de telles contradictions quand elles n’écorchent que les autres et pourvu qu’elles soient rentables comme le fédéralisme. Camus avait un ami allemand et leur querelle était possible. Mais on n’a pas d’amis parmi ses valets. Et je suis votre serviteur. Je reconnais que vous n’aimez pas la servilité des serviteurs mais vous n’avez pas su vous en passer pour accomplir vos conquêtes. Je suis donc votre serviteur pour avoir abandonné toute résistance. C’est déjà tout de même quelque chose qui m’attache à vous. Je connais mon mal : il se nomme la servitude. Et depuis que je m’en suis avisé je cherche une délivrance. Nos rap-ports, vous le regrettez, se sont gâtés depuis que j’ai perdu l’usage de la servilité, depuis que je n’accepte plus la servitude, parce que je me suis rendu compte grâce à Trudeau, grâce au maire Jones et grâce au courage que vous n’aurez pas de faire taire les chiens méchants et de prendre fait et cause pour mon courage, que vous voulez ma peau. Et je me sens, malgré toutes les bassesses de mon discours patriotique, irréfutable d’avoir été si longtemps irréductible.

Je ne veux plus être votre serviteur. Je cherche un nouveau prétexte à nos dis-tances respectueuses. Et si je ne suis pas votre ami que me reste-t-il qui restaure mon orgueil ? C’est pourquoi cette préface je la destine et la dédie à celui que je nomme enfin mon ennemi pour l’avoir reconnu à ses fruits. Je n’ai à vous proposer pour faire comprendre mon incompatibilité que cette image du petit train de Town of Mount-Royal qui amène chaque matin à leur bureau du centre-ville ces mes-sieurs très dignes qui tiennent toutes les ficelles de nos destins et dont vous êtes un peu complice, innocemment barricadés derrière les colonnes, insensibles à l’humiliation des autres, du Financiel Post… et je vous avouerai que je ne prends plus jamais le petit train pour ne pas abuser de la colère. Un jour je vous parlerai de la colère
PIERRE PERRAULT.

INTRODUCTION

suite…

L-Acadie-du-discours