LA LUTTE IDEOLOGIQUE


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Ouvrage : LA LUTTE IDEOLOGIQUE

Auteur : MALEK BENNABI

Traduit de l’arabe
par Nour-Eddine Khendoudi
PREFACE A L’EDITION FRANÇAISE
Bennabi ou la périlleuse solitude d’un combattant
sur le front idéologique
Après la parution de son livre Le Problème de la culture Malek Bennabi
confirme, avec La Lutte idéologique dans les pays colonisés et Le Problème
des idées dans le monde musulman notamment, l’originalité d’une oeuvre
qui met en évidence le rôle des idées dans la vie des hommes et des nations.
C’est pourquoi le lecteur averti, bien au fait de la pensée arabe moderne,
peut saisir, d’emblée, la différence et la portée des questionnements tels que
livrés par Bennabi à la réflexion et comment ils n’ont jamais été abordés
avant lui dans toute l’aire arabe. On appréciera, en outre, la nouveauté des
thèmes, la précision de l’approche, la démarche méthodique et la rigueur du
raisonnement.
Bennabi contourne les utopies qui traduisent le passéisme outrancier des
uns et évite le suivisme inconsidéré des autres. Ce ne sont pas là les chemins
de la renaissance ; ce sont des illusions qui n’ont fait qu’aggraver le cas et
les thérapies qu’ils ont inspirées n’ont fait qu’accentuer le mal. Illusions et
fausses thérapies entretenues dans les pays arabes par les intellectuels plus
enclins à la polémique et à s’enliser dans les guéguerres idéologiques
abstraites. Une bonne partie du temps est consommé pour vanter les mérites
de modèles sortis d’un autre temps soit nés sous d’autres deux.
C’est donc au milieu de ce brouhaha général et en plein milieu de ces
querelles bruyantes des intellectuels arabes que Bennabi, cavalier solitaire,
est apparu sur la scène.
*
Ce sont tous ces problèmes de la civilisation, c’est-à-dire le drame des
peuples dans toute l’aire méridionale de la planète des hommes, qui étaient
la préoccupation majeure de Bennabi, «apôtre et chantre de la renaissance »
comme le qualifiait son ami de toujours, le Dr Abdelaziz Khaldi. Le réveil des
peuples du Sud, leur décollage et leur réintégration dans l’histoire passent
par la création d’une dynamique qui met fin à l’inertie qui frappe les
énergies, bloque les potentialités et ankylose les esprits.
Si pour lui, les trois acteurs de l’histoire sont : les personnes, les idées et
les choses, et si la civilisation reste une action concertée de ces trois éléments
elle est, toujours, in fine, fonction d’une idée, son produit, en somme. Ce qui
explique son combat pour initier les jeunes intellectuels à la question
déterminante des idées, à leur rôle dans l’histoire et partant, dans la
civilisation.
Problème essentiel à résoudre, les idées demeurent, ainsi, à la base de ce
blocage. Les idées, ces êtres vivantes qui se placent, au sein au coeur de toute
dynamique, de toute épopée humaine ou, par leur panne, expliquent tous les
maux des peuples. En fin de compte, et plus que tout autre facteur, c’est
toujours sa majesté l’idée qui détermine l’orientation des sociétés et fixe leur
sort dans le concert des nations. C’est pourquoi, « les victoires se décideront
sur le front de la bataille idéologique », écrivait Bennabi.
*
La Lutte idéologique dans les pays colonisés, premier essai que Bennabi a
écrit directement en arabe en 1960 au Caire où il a résidé comme réfugié
politique de 1956 à 1962. L’ouvrage est surtout un témoignage doublé d’un
démontage du subtil jeu d’un combat contre les idées. Le lecteur trouvera
quelques éléments d’autobiographie livrés à travers quelques jalons d’une
vie tourmentée. L’endurance du penseur, les aspects d’un combat inégal,
engagé dans l’indifférence et l’ingratitude. Tout ce passe, en plus, dans le
sillage d’une coalition sinistre entre le colonialisme et la colonisabilité,
d’une complicité périlleuse entre le coquin et la moukère, comme il aimait
qualifier les deux acteurs en chef, du drame du monde musulman et du tiersmonde,
en général.
Les séquences de la lutte se passent au Caire. Bennabi, enthousiasmé par
la Révolution de juillet 1952 (il désenchantera amèrement, par la suite), est
arrivé de France avec son ouvrage L’Afro-Asiatisme. Dans cet ouvrage, il
appelle à un vaste bloc englobant le monde musulman et les espaces chinois
et hindous. Une éventualité qui soulèvera les craintes des stratèges
américains, par la voix de Samuel Huntington, dans son retentissant Le Choc
des civilisations, près d’un demi-siècle après.
Militant engagé, il relate comment il a été, lui-même, poursuivi dans la
capitale égyptienne par des agents en charge d’une mission aussi spéciale
que curieuse, du moins pour les intellectuels qui ne croient pas au rôle des
idées et leur importance capitale : mission de traquer certaines idées et leurs
auteurs pour les annihiler et leur soustraire toute efficacité. D’ailleurs, ses
mésaventures sont explicites dans l’ouvrage. L’ouvrage reste aussi l’histoire
d’un combat nébuleux et sournois qui échappe généralement à l’entendement
voire aux facultés d’assimilation, dans les pays du tiers-monde. L’auteur
avertit que les moyens utilisés ne sont pas exhaustifs. Le combat est long et
pénible. Il est livré au mieux dans l’isolement, l’indifférence et loin de tout
appui. Au pire, il est mené dans l’hostilité générale de la société que l’auteur
ou le promoteur des idées entend défendre contre les agressions sournoises,
insidieuses et funestes. Bennabi, lui-même, et son oeuvre ont payé le tribut de
cet appel. Ceux qui s’y mettent l’auront fait à leur dépends. Ils auront à
confronter un terrible dilemme : trahir leur société pour le compte de ses
ennemis ou subir les fourbes de ces derniers qui peuvent dresser la société
contre eux. L’auteur dépeint, parfois pathétiquement, les contours et le fond
de cette pénible et paradoxale réalité
On comprend mieux pourquoi sa pensée est en passe d’être ensevelie avec
lui.
Il me reste au terme de cette présentation de dire mes vifs remerciements
à Madame Rahma Bennabi, la fille du penseur, pour la confiance qu’elle m’a
témoignée en me demandant de prendre en charge les travaux de traduction
de certains ouvrages de son père. L’objectif partagé est de soustraire de
l’oubli une oeuvre profonde, limpide et, pour tout dire, rare et efficace.
N. E. K.
Alger, juillet 1998.
INTRODUCTION DE L’EDITEUR
LA LUTTE DANS QUEL BUT ?
« Plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier. »
Dostoïevski, Les Frères Karamazov.
L’idée de l’empire se confond avec celle de l’hégémonie : depuis les
empires orientaux de l’Antiquité, la guerre du Péloponnèse, paroxysme des
luttes pour l’hégémonie, jusqu’en 1939 où en Europe le IIIe Reich allait, avec
une idéologie à base « biologique », prétendre à une hégémonie mondiale, et
cette sentence du général de Gaulle : « C’est une histoire éternelle. Chaque
empire, à son tour, prétend à l’hégémonie. Il en sera de même jusqu’à la fin
du monde.»
Si nous analysons les empires, leur mode d’extension et le type
d’hégémonie qu’ils ont exercés, nous aurons deux cas de figure : une volonté
hégémonique au sein d’une même civilisation (la guerre entre nations de
même culture comme par exemple la bataille de Sadowa ou le cas du IIIe
Reich) ; une volonté hégémonique d’une civilisation sur les « autres » (le cas
du colonialisme du XIXe siècle).
Pour la première variante et très récemment, les nazis ont fait de l’Europe
un terrain d’affrontements pour des raisons évidentes de domination et de
puissance, et on pouvait lire les intentions affichées de ses dirigeants:
«Compte tenu de sa vocation éminemment civilisatrice, l’Allemagne sera
puissance ou ne sera pas ». Avant que Maurice Barrès n’analyse
merveilleusement dans Colette Baudoche cet affrontement entre deux
civilisations de même nature avec des arguments nationalistes, Balzac écrira
« sans se donner la peine d’essuyer ses pieds qui trempent dans le sang
jusqu’au cheville, l’Europe n’a-t-elle pas sans cesse recommencer la guerre»
et de Gaulle nous racontera dans ses Mémoires de guerre combien il était ému
lorsque ses parents évoquaient devant lui les batailles perdues, le siège de
Paris et la séparation de l’Alsace, ce qui cultivera chez lui la situation
diminuée de la France. Il nourrira d’ailleurs cette ambition pour que le peuple
français redevienne une « vedette de l’histoire ».
Le reste, tout le reste, est connu. Une Seconde Guerre mondiale avec des
millions de victimes.
La lutte dans quel but ? La volonté de puissance et la domination.
Pour la deuxième variante, l’exemple le plus probant est sans doute le
colonialisme du XIXe siècle.
Cette partie nous intéresse particulièrement puisque c’est cette lutte que
Bennabi envisage dans l’ouvrage la Lutte idéologique dans les pays colonisés
(l’évolution des mots ne change pas le fond du problème). Or, Bennabi ne
s’intéresse qu’à un aspect de cette lutte : le comment ? Il écrit : « Nous nous
sommes déjà demandé comment se conduit le colonialisme (…). Cette
question comporte, en fait, deux aspects : le premier a trait à la manière
(comment ?) et le second à la raison (pourquoi ?). Nous l’étudions ici à
travers le premier aspect uniquement. »
Or, la question du pourquoi est d’un intérêt capital pour la nature même de
la lutte.
Une lutte doit avoir des motivations, un but et des moyens.
Dans cet ouvrage au titre évocateur, la Lutte idéologique dans les pays
colonisés, le rapport entre colonisés et colonisateurs est évident.
Le colonialisme (la civilisation conquérante) justifie (la question du
pourquoi) son idéologie par des objectifs d’ordre social, économique,
politique et idéologique.
La colonisation est définie comme « se mettre en rapport avec des pays
neufs pour profiter des ressources de toute nature de ces pays, les mettre en
valeur dans L’intérêt national et, en même temps, apporter aux peuplades
primitives qui en sont privés les avantages de la culture intellectuelle, sociale,
scientifique, morale, artistique, littéraire et industrielle, apanage des races
supérieures. » (Merignhac, précis de législation et d’économie coloniales.)
Justification sociale : « Nous, les colonisateurs, devons conquérir des
terres nouvelles afin d’y installer l’excédent de notre population, d’y trouver
de nouveaux débouchés pour les produits de nos fabriques et de nos mines.»
Cécil Rhodes
Justification économique : « Il ne faut pas se lasser de le répéter : la
colonisation n’est ni une intervention philosophique, ni un geste sentimental.
Que se soit pour nous ou pour n’importe quel pays, elle est une affaire. Qui
plus est, une affaire comportant invariablement à sa base des sacrifices de
temps, d’argent, d’existence, lesquels trouvent leur justification dans la
rémunération.» Rondet-Saint
Justification politique : «La colonisation est la force expansive d’un
peuple, c’est sa puissance de reproduction, c’est sa dilatation et sa
multiplication à travers les espaces ; c’est la soumission de l’univers ou d’une
vaste partie à sa langue, à scs moeurs, à ses idées et à ses lois. Un peuple qui
colonise, c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et
de sa suprématie future. » (P. Leroy-Beaulieu)
Justification idéologique : L’idéologie coloniale associe «colonisation»
et «civilisation» et pour légitimer sa conquête, le colonisateur a souvent
besoin d’affirmer sa mission civilisatrice ou son «devoir supérieur de
civilisation». (Jules Ferry)
Foi absolue dans la supériorité de la civilisation européenne et de ses
valeurs, voilà ce qui justifie le pourquoi de la colonisation : « L’idée d’une
stricte hiérarchie des sociétés et des civilisations humaines avait
puissamment servi à légitimer à ses débuts l’entreprise coloniale, à la fonder
en droit et en raison.» (Raoul Girardet, L’Idée coloniale en France.) ou Léon
Blum, qui déclara en 1925 : « Nous admettons le droit et même le devoir des
races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même
degré de culture et de les appeler aux progrès réalisé grâce aux efforts de la
science et de l’industrie…
Nous avons trop d’amour pour notre pays pour dévouer l’expansion de la
pensée, de la civilisation française. »
La dimension maritime n’est pas en reste dans cette pensée de supériorités
et de domination puisque Ratzel écrira « la mer comme source de la grandeur
des peuples ». Notons que Ratzel était membre fondateur du Comité
colonial.
Il est à retenir que le concept de civilisation est un argument fondamental
de l’idéologie coloniale.
On le voit donc bien, le colonialisme a ses justifications (le pourquoi),
mais aussi ses moyens : des moyens humains et matériels au service d’un but.
Les moyens et le but sont les éléments essentiels et fondamentaux d’une
lutte.
Quant aux pays colonisés…
Mais précisons d’abord le sens de la lutte chez Malek Bennabi, car le
lecteur peut être induit à penser que le titre de l’ouvrage est belliqueux et
empreint d’un certain ostracisme.
Il n’en est rien, car l’idée et le but de la lutte chez Malek Bennabi sont
«l’édification d’une civilisation comme solution aux problèmes des pays
arriérés en construction ». C’est dans cette vision que s’inscrit le titre de
l’ouvrage.
Homme extrêmement sensible à l’état de décadence du monde musulman,
Bennabi a lutté pour le changement, pour l’édification d’une société
consciente de son drame : percer le mystère qui enfante et engloutit les
civilisations.
La nature de la lutte est donc civilisationnelle, comme l’écrit Emile
Barrault : «… Quel nom s’est-il donné (l’Occident) dans ses rapports avec
l’Orient ? Il s’appelle civilisation. »
Mais ne nous y trompons pas : toute société ne peut prétendre à ce
qualificatif, car la civilisation « n’est pas toute forme d’organisation de la vie
humaine dans toute société mais une forme spécifique propre aux sociétés
développées, spécifiée dans l’aptitude de ces sociétés à remplir une certaine
fonction à laquelle la société sous-développée n’est adaptée ni par son
vouloir ni par son pouvoir, ou, si l’on veut, ni par ses idées, ni par ses
moyens», écrit Bennabi.
Une autre précision s’impose : dans la perspective de la lutte et ses
exigences, Bennabi y a déjà confronté sa démarche qu’on trouve dans ses
ouvrages, notamment les Conditions de la renaissance et Vocation de
l’Islam.
Il a d’ailleurs, dans la préface de Vocation de l’Islam, pris vivement à
partie des hurluberlus qui prétendaient résumer sa lutte dans une phrase :
« Restons nous-mêmes ». Sa réaction résume toute son aversion pour les
démarches irréfléchies, superficielles. Outré aussi par la façon désinvolte
dont est traité le drame que vit le monde musulman.
En outre, dans une lutte, les choses doivent être bien définies et identifiées,
sous peine de réduire son action à une agitation sans conséquence.
Le colonialisme, pour Bennabi, n’est pas un outil de démagogie et une
phraséologie interminable, ni un alibi pour des contestations stériles et
parfois sans fondement, un jeu de mots sentimentaux cherchant des émotions
et non des actions ; c’est une réalité intimement liée à notre état
civilisationnel et culturel : elle met en cause la responsabilité de l’homme
dans toutes ses dimensions.
Il reconnaît même que « l’entreprise coloniale quand on cesse de la
regarder sous l’angle moral n’aura pas été en fin de compte tout à fait dénuée
d’intérêt humain » .
Nous devons donc connaître notre rapport avec le « colonisateur » pour
nous débarrasser de cette « fragmentation de la personnalité » ou de la
«dépersonnalisation », phénomène qu’à étudié Jacques Berque car le
colonialisme est très habile, ses méthodes sont imperceptibles, il a l’art de
changer d’attitude selon les besoins de sa tactique, de maîtriser les
changements, si bien que nous dit Bennabi, quel que soit votre rapport avec
lui, celui de « servitude et de soumission » ou de « haine et de révolte ». en
définitive il saura s’adapter pour vous neutraliser et vous paralyser.
De sérieux clivages peuvent être ainsi constatés entre cette vision
ordonnée, lucide, efficace, et une vision de la lutte tronquée et superficielle,
car si la lutte est bien présente dans les esprits des musulmans, parfois un peu
trop, la signification est floue et, par conséquent, leurs actions ne sont
qu’agitation dans le vide.
Tout au long de cet ouvrage, on s’apercevra de cette réalité. Toutes les
luttes ardentes contre ce que Bennabi appelle le colonialisme (l’idée de la
renaissance incarnée par les cheikhs Ibn Badis et El Medjaoui, les
nationalismes, le problème du Proche-Orient, la conférence de Bandung, la
création de l’Etat du Pakistan, le rôle des élites, etc.) se sont soldées par des
échecs patents et constants.
Dans ce siècle de la « mondialisation », paroxysme de la lutte idéologique,
les choses doivent être évaluées à leur juste valeur.
La lutte idéologique est devenue sans conteste un élément de géopolitique
moderne et récemment, un responsable du pays le plus puissant du monde a
lancé l’idée d’une « agence d’information du XXIe siècle » chargée de mener
« la guerre des esprits ». On ne peut être plus convaincu et convaincant sur
l’importance de la lutte idéologique.
Mais si le concept de « mobilisation » est important dans le but du
changement social et de l’action historique, face à cette puissance étendue à
l’échelle planétaire, face à ce défi intelligent et puissant, la lutte et la riposte
appropriée ne peuvent être que dans une prise de conscience d’abord dans le
but et ensuite dans les moyens.
Le comment et le pourquoi dans cette lutte restent les seuls éléments qui
doivent impérativement guider les actions.
La lutte dans quel but pour les musulmans ?
Dans cette lutte, le problème doit être posé en termes de civilisation. En
outre, pour être prêts à engager cette lutte, les musulmans doivent se hisser
au niveau de la civilisation. C’est la seule perspective à même de donner un
sens et une justification à la lutte, sinon nous pouvons dire avec Jean-Marie
Domenach : « Cette Europe dont vous évoquiez le déclin n’a jamais été aussi forte dans
les esprits. (…) Le monde s’occidentalise à toute allure et à ce moment-là, ou
bien nous sombrons avec lui, ou nous proposons un autre modèle. »
« Dieu peut vous faire des héritiers de leur terre, afin qu’il voie comment
vous vous conduirez . » (Coran)
Il reste une réalité : dans cette perspective historique, le musulman
impregné des idéaux de l’Islam, doit défendre et agir pour répandre la justice
et vivre en paix avec tous, son action doit être humaine, esthétique et non
exclusive, car comme l’écrivait Malek Bennabi : « Quelles que soient les
voies nouvelles qu’il pourrait emprunter, le monde musulman ne saurait
s’isoler à l’intérieur d’un monde qui tend à s’unifier. Il ne s’agit pas pour lui de
rompre avec une civilisation (occidentale) qui représente une grande
expérience humaine, mais de mettre au point ses rapports avec elle.»
Alger, décembre 2004.
A. Semani
Avertissement *
Il est peut-être nécessaire d’attirer d’emblée l’attention du lecteur sur le
sens accordé au terme littérature progressiste, abordé en plusieurs endroits
dans cette étude : notre intérêt porte sur la littérature parue au sein de certains
milieux intellectuels dans les pays européens et incarnée en France par des
auteurs d’obédiences politiques différentes comme Mauriac, de droite, et
Sartre ou Francis Jeanson, de gauche.
Malek Bennabi
El Maadi, le Caire le 2 mai 1960.

* L’avertissement, destiné à l’origine à l’édition arabe, est présenté ici allégé. Nous n’y avons reproduit
que l’essentiel. (N.d.T.)


AVANT-PROPOS
II est des thèmes qu’il n’est vraiment pas utile d’aborder si les arguments
présentés ne découlent pas d’une expérience personnelle. Une expérience qui
permet de les éclairer de l’intérieur.
La lutte idéologique dans les pays colonisés compte parmi ces questions.
Le lecteur ne s’étonnera pas alors de se trouver devant un écrivain qui traite
un tel thème à partir d’un jugement que lui trace sa propre expérience avec
tout ce qu’elle implique comme détails de sa vie personnelle. Il n’est pas
nécessaire d’évoquer ici les raisons de cette attitude de l’écrivain dans les
pays colonisés. Cela mènerait, en effet, à un long propos sur la situation dans
ces pays et sur leurs fondements intellectuels. Ce sujet sera peut-être abordé,
du moins en partie, au cours de cette étude.
II suffit néanmoins de dire dans cet avant-propos que l’écrivain est acculé
à une telle attitude. La nature du sujet l’y oblige, plus particulièrement
lorsque des conditions difficiles le forcent à défendre ses idées au cours d’une
période déterminée. Alors que la lutte idéologique franchit une étape
particulière, à l’instar de ce qui se passe dans les pays colonisés où, trop
souvent, on ignore ce combat bien qu’il se déroule à l’intérieur des frontières
et qu’ensuite ils en constituent, eux-mêmes, l’enjeu.
Il y a d’une part cet aspect. De l’autre, nous relevons comment, à
l’extérieur, l’auteur progressiste ignore de son côté cette lutte : nous
constatons, à titre d’exemple, comment, en participant au combat contre le
colonialisme aux côtés des colonisés, son action se limite exclusivement au
seul domaine politique. Il se retire et s’en lave les mains dès que ce combat
prend l’allure d’une lutte idéologique, comme s’il n’en avait cure, ennuyé par
sa nouvelle tournure. Il pense, en d’autres termes, que l’homme colonisé a le
droit de se défendre tant que cette défense se limite strictement au champ
politique, mais, une fois transposée au domaine des idées, il estime que cet
homme a mis son nez dans un champ auquel il n’a pas droit.
Il est possible d’expliquer une telle situation par la lourde chape de
l’opacité qui couvre la lutte idéologique dans les pays colonisés ; ce qui place
les autochtones à l’intérieur et les auteurs progressistes à l’extérieur dans
l’incapacité de saisir ses contours. Néanmoins, l’expérience montre que
parfois, cette ignorance peut être, d’une façon ou d’une autre, une simple
parodie, le fruit d’une simulation. Par ailleurs, les dirigeants politiques
nationalistes dans les pays colonisés adoptent dans la bataille des idées – pour
des raisons déterminées – une attitude neutre ou négative, voire hostile.
En dehors des pays colonisés, l’écrivain progressiste adopte, pour sa part,
une position similaire alors que, engageant le combat contre le colonialisme,
il se range aux côtés de ce même colonialisme dès que cette bataille revêt un
aspect idéologique.
En analysant cette attitude étrange, l’on arrive à déduire que l’auteur
progressiste est contraint, dans une telle bataille, à répondre à des
considérations qui lui sont inculquées ou que son comportement découle dans
ce domaine de complexes hérités. Dans les deux cas, son attitude à l’égard
de la lutte idéologique dans les pays colonisés est une attitude au pire hostile,
neutre au mieux. Si bien que lorsqu’un écrivain originaire de ces pays
présente un livre pour l’éditer, l’auteur progressiste lui consacre trois ou
quatre lignes dans son journal pour l’annoncer en ces termes : « Un livre dont
l’auteur a adopté une position qui va à l’encontre de la position défendue par
les partis nationalistes. »
Si l’on imagine que ce journal est distribué à grande échelle dans les pays
colonisés où se déroule justement la lutte idéologique, on mesure alors
l’impact de cette phrase lourde d’ambiguïté sur le sort de l’oeuvre. Cela est
d’autant plus perceptible lorsque le journal concerné, abondant dans cette
même ligne après sa parution, publie, par exemple, la liste des « meilleures
ventes du mois » en passant complètement sous silence l’oeuvre en question1.
Nous assistons ainsi à d’aussi étranges concordances entre les positions de
certains écrivains progressistes et les plans élaborés par le colonialisme. La
suspicion et le doute s’emparent alors de tous ceux qui assistent à ces

1. Bennabi relate ici une expérience qu’il a personnellement vécue. (N.d.T.)

coïncidences suspectes au point de se demander : « S’agit-il d’un simple
hasard des choses ou, au contraire, d’une action concertée qui porte
l’estampille de la lutte idéologique dans sa forme la plus obscure ? »
Quoi qu’il en soit, l’étude de cet aspect du problème n’est pas l’objet de
notre essai ici puisqu’il est nécessaire, en l’abordant, de prendre en
considération les données propres à la personnalité progressiste et les
particularités qui lui sont inhérentes, ce qui n’entre pas en ligne de compte
dans notre étude. Mais il n’est nullement vain de rappeler aux lecteurs
quelques détails sur ce qu’on peut convenir d’appeler « la littérature
progressiste » sans ignorer toutefois le combat de ses tenants et leur vive
réaction face à la répression pratiquée en Algérie ou en Afrique du Sud, à titre
d’exemple.
En Algérie, nous avons vu comment l’auteur progressiste a tenu un rôle
appréciable lorsqu’il a mis à nu la barbarie du colonialisme dans ce pays
colonisé et comment il l’avait portée à la connaissance de l’opinion publique
mondiale.
Une telle constatation ne fait paradoxalement qu’accentuer l’ambiguïté et
animer le trouble né de son mutisme face à certains crimes colonialistes, alors
qu’en général, des méfaits de moindre degré soulèvent son ressentiment. Son
attitude nous plonge dans la stupéfaction devant des faits chargés de
significations : nous avons vu par exemple, voilà une année, comment la
presse, même dans les pays arabes, a présenté une tragédie survenue en
Algérie sous le titre : « Enlèvement d’un grand traître en Algérie ». Elle a
rapporté par cette information, reprise au demeurant d’une agence de presse
américaine, le drame douloureux et le crime impardonnable perpétré par le
colonialisme contre la personne vénérée de cheikh Larbi Tebessi, victime à
Alger d’un odieux rapt commis par l’organisation de la « Main Rouge1 » ,
pour disparaître à jamais.
Celui qui a suivi les informations en rapport avec ce drame verra qu’il a
parcouru dans les journaux l’information insidieuse sur l’enlèvement du
« grand traître » en deux lignes, puis une mise au point de trois lignes qui
intervient une semaine après.

I. l’inventeur de la « Main Rouge », pure invention du SDECE, est le généra] Grossin. placé sous la
direction de Constantin Melnik et sous la responsabilité du Premier ministre Michel Debré. A ce sujet, voir
un espion dans le siècle, Pion, 1994, de Constantin Melnik. (N.d. T.)

Le rattrapage était en outre si tempéré et tellement dénué de vigueur qu’il
n’a pas dissipé, loin s’en faut l’équivoque indélébile gravée dans les esprits.
Comme si la main qui a rédigé la mise au point était une consoeur de la main
qui a rédigé l’information une première fois sur l’enlèvement et une collègue
de celle qui a commis le kidnapping.
Notons ainsi comment trois lignes souillent un nom respectable, suivies de
deux lignes pour une mise au point suspecte…
Puis la nuit baisse définitivement le rideau de son épaisse obscurité sur le
drame de ce martyr, qui a lutté contre le colonialisme trente ans de sa vie
durant.
La presse progressiste, de droite ou de gauche, s’est réfugiée dans le
mutisme alors qu’elle s’est âprement déchaînée lorsque un cardinal avait été
arrêté et jugé.
Arrive ensuite le tour d’un autre personnage, le journaliste Henri Alleg en
l’occurrence, qui fait son apparition. Interpellé par la même « Main Rouge »
qui a enlevé cheikh Larbi Tebessi, il a subi le supplice des mains des mêmes
tortionnaires. Mais lui est toujours vivant et s’est même permis de publier un
livre sur la torture qu’il a endurée et son livre a été diffusé en millions
d’exemplaires dans un seul pays, la Grande-Bretagne. La presse progressiste
a largement fait écho de son cas et de son ouvrage. Les Etats-Unis l’ont
présenté lors d’une exposition de livres organisée à Moscou durant le mois
d’août 1959. Et dire que c’est l’oeuvre d’un écrivain communiste1 !
Celui qui s’intéresse à de pareilles questions n’est-il pas en bon droit de se
demander s’il s’agit vraiment de simples concours de circonstances ? Ou bien
s’agit-il, en fait, de tentatives organisées pour atteindre des desseins précis ?
Autrement dit, ne s’agit-il pas de concours de circonstances ordonnées et
liées à la lutte idéologique ?
Témoigner de la sympathie pour un homme arrêté et torturé est un devoir.
De même qu’il est nécessaire de compatir à tout drame humain. C’est
cependant un devoir aussi que de s’attacher à la liberté de pensée même
devant la mort, en dépit de la peur qu’elle provoque.

1. Il s’agit de son livre La Question. L’ouvrage a été largement médiatisé en Occident et a valu à son
auteur Henri Alleg une notoriété internationale débordante.Alleg, ancien directeur du quotidien
communiste Alger-Républicain, qui a reparu d’une façon éphémère à Alger avant de changer de titre,
s’intéresse toujours au monde des idées en Algérie. (N.d. T.)

De tels détails peuvent se manifester sous différentes formes relevées dans
les positions qu’adopte l’auteur progressiste à des niveaux différents.
Je garde toujours présent à l’esprit l’étonnement que la lecture d’un livre a
suscité en moi, et c’est peut-être l’une de mes lectures les plus utiles. J’ai
minutieusement suivi l’idée de l’auteur. En plusieurs endroits et plus d’une
fois, j’ai relevé des similitudes irréfutables entre ses idées et celles que j’ai
moi-même exprimées dans un livre que j’avais publié quelque temps
auparavant.
La surprise m’est venue au fil de la lecture du fait que l’auteur progressiste
n’a pas évoqué – fût-ce une seule fois – mon livre, même lorsque la parfaite
similitude de nos vues ne pouvait être expliquée par la simple coïncidence.
Bien plus, je le voyais recourir dans pareils cas aux détours et aux formules
obliques pour exprimer une idée identique. Il utilisait des termes différents
qu’il enchaînait ensuite d’un commentaire, en écrivant à titre d’exemple :
« Il est de trop et il est superflu de dire ceci et cela…», comme s’il tentait par
un tel commentaire biaisé de faire croire que cette ressemblance des idées
découle de la nature des choses et d’éloigner ainsi de l’esprit du lecteur toute
interrogation sur ce point.
Ainsi, il n’est pas nécessaire de citer un écrivain originaire d’un pays
colonisé lorsqu’on emprunte une de ses idées, puisqu’il s’agit de quelque
chose de substituable au regard du commentaire formulé par l’écrivain
progressiste qui s’en est servi. Dans un autre contexte, il n’utilisait pas un tel
commentaire mais changeait seulement de vocable pour exprimer la même
idée : par exemple j’ai parlé de peuples afro-asiatiques et je les ai décrits
comme constituant « la classe prolétaire dans le monde », l’auteur
progressiste a modifié cette formulation par une expression qui a donné :
« La classe prolétaire mondiale ».
A la lumière de ce qui précède, il n’est pas dans mon intention, néanmoins,
d’émettre un jugement généralisé au sujet de la littérature progressiste et des
auteurs progressistes. Nous relevons dans l’expression de leurs positions en
Europe la probité des idées, l’intégrité morale, le courage et la grandeur
d’âme. Des qualités qui forcent le respect de tout être respectable. Cela dit, il
est de notre devoir également, dans cet avant-propos, d’attirer l’attention du
lecteur non averti et dépourvu de toute expérience sur certains aspects non
connus de la lutte idéologique dans les pays colonisés.
Chapitre premier
Généralités sur la lutte idéologique
suite…