LE JOUEUR – roman


Afficher l'image d'origine  Afficher l'image d'origine

Ouvrage: Le Joueur

Auteur: Fédor Dostoïevski

Année: 1866

 

 

I
Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les
nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. Je pensais
qu’ils m’attendaient avec Dieu sait quelle impatience, mais je me
trompais. Le général me regarda d’un air très indépendant, me
parla avec hauteur et me renvoya à sa soeur. Il était clair qu’ils
avaient gagné quelque part de l’argent. Il me semblait même que
le général avait un peu honte de me regarder.
Maria Felipovna était très affairée et me parla à la hâte. Elle
prit pourtant l’argent, le compta et écouta tout mon rapport. On
attendait pour le dîner Mézentsov, le petit Français et un Anglais.
Comme ils ne manquaient pas de le faire quand ils avaient de
l’argent, en vrais Moscovites qu’ils sont, mes maîtres avaient organisé
un dîner d’apparat. En me voyant, Paulina Alexandrovna
me demanda pourquoi j’étais resté si longtemps, et disparut sans
attendre ma réponse. Évidemment elle agissait ainsi à dessein. Il
faut pourtant nous expliquer ; j’ai beaucoup de choses à lui dire.
On m’assigna une petite chambre au quatrième étage de
l’hôtel. – On sait ici que j’appartiens à la suite du général. – Le
général passe pour un très riche seigneur. Avant le dîner, il me
donna entre autres commissions celle de changer des billets de
mille francs. J’ai fait de la monnaie dans le bureau de l’hôtel ; nous
voilà, aux yeux des gens, millionnaires au moins durant toute une
semaine.

Je voulus d’abord prendre Nicha et Nadia pour me promener
avec eux. Mais de l’escalier on m’appela chez le général : il désirait
savoir où je les menais. Décidément, cet homme ne peut me regarder
en face. Il s’y efforce ; mais chaque fois je lui réponds par
un regard si fixe, si calme qu’il perd aussitôt contenance. En un
discours très pompeux, par phrases étagées solennellement, il
m’expliqua que je devais me promener avec les enfants dans le
parc. Enfin, il se fâcha tout à coup, et ajouta avec roideur :
– Car vous pourriez bien, si je vous laissais faire, les mener à
la gare, à la roulette. Vous en êtes bien capable, vous avez la tête
légère. Quoique je ne sois pas votre mentor, – et c’est un rôle que
je n’ambitionne point, – j’ai le droit de désirer que… en un mot…
que vous ne me compromettiez pas…
– Mais pour perdre de l’argent il faut en avoir, répondis-je
tranquillement, et je n’en ai point.
– Vous allez en avoir, dit-il un peu confus.
Il ouvrit son bureau, chercha dans son livre de comptes et
constata qu’il me devait encore cent vingt roubles.
– Comment faire ce compte ? Il faut l’établir en thalers… Eh
bien, voici cent thalers en somme ronde ; le reste ne sera pas perdu.
Je pris l’argent en silence.
– Ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit. Vous êtes si
susceptible !… Si je vous ai fait cette observation, c’est… pour ainsi
dire… pour vous prévenir, et j’en ai bien le droit…
En rentrant, avant le dîner, je rencontrai toute une cavalcade.

Les nôtres allaient visiter quelques ruines célèbres dans les
environs : mademoiselle Blanche dans une belle voiture avec Maria
Felipovna et Paulina ; le petit Français, l’Anglais et notre général
à cheval. Les passants s’arrêtaient et regardaient : l’effet était
obtenu. Seulement, le général n’a qu’à se bien tenir. J’ai calculé
que, des cinquante-quatre mille francs que j’ai apportés, – en y
ajoutant même ce qu’il a pu se procurer ici, – il ne doit plus avoir
que sept ou huit mille francs ; c’est très peu pour mademoiselle
Blanche.
Elle habite aussi dans notre hôtel, avec sa mère. Quelque part
encore, dans la même maison, loge le petit Français, que les domestiques
appellent « Monsieur le comte ». La mère de mademoiselle
Blanche est une « Madame la comtesse ». Et pourquoi ne seraient-
ils pas comte et comtesse ?
À table, M. le comte ne me reconnut pas. Certes, le général ne
songeait pas à nous présenter l’un à l’autre ; et quant à M. le
comte, il a vécu en Russie et sait bien qu’un outchitel1 n’est pas un
oiseau de haut vol. – Il va sans dire qu’il m’a réellement très bien
reconnu. – Je crois d’ailleurs qu’on ne s’attendait même pas à me
voir au dîner. Le général a sans doute oublié de donner des ordres
à cet effet, mais son intention était certainement de m’envoyer
dîner à la table d’hôte. Je compris cela au regard mécontent dont il
m’honora. La bonne Maria Felipovna m’indiqua aussitôt ma place.
Mais M. Astley m’aida à sortir de cette situation désagréable, et,
malgré le général, M. le comte et madame la comtesse, je parvins à
être de leur société. J’avais fait la connaissance de cet Anglais en
Prusse, dans un wagon où nous étions assis l’un près de l’autre. Je
l’avais revu depuis en France et en Suisse. Je ne vis jamais


1 Précepteur.


d’homme aussi timide ; timide jusqu’à la bêtise, mais seulement
apparente, car il s’en faut de beaucoup qu’il soit sot. Il est d’un
commerce doux et agréable. Il était allé durant l’été au cap Nord et
désirait assister à la foire de Nijni-Novgorod. Je ne sais comment
il a fait la connaissance du général. Il me semble éperdument
amoureux de Paulina. Il était très content que je fusse à table auprès
de lui et me traitait comme son meilleur ami.
Le petit Français dirigeait la conversation. Hautain avec tout
le monde, il parlait finances et politique russes et ne se laissait
contredire que par le général, qui le faisait d’ailleurs avec une
sorte de déférence.
J’étais dans une très étrange disposition d’esprit. Dès avant le
milieu du dîner, je me posai ma question ordinaire : « Pourquoi
me traîner encore à la suite de ce général et ne l’avoir pas depuis
longtemps quitté ? » Je regardai Paulina Alexandrovna ; mais elle
ne faisait pas la moindre attention à moi. Je finis par me fâcher et
me décidai à être grossier.
De but en blanc je me mêlai à la conversation ; j’avais la démangeaison
de chercher querelle au petit Français. Je m’adressai
au général et, tout à coup, lui coupant la parole, je lui fis observer
que les Russes ne savent pas dîner à une table d’hôte. Le général
me regarda avec étonnement.
– Par exemple, dis-je, un homme considérable ne manque
pas dans ces occasions de s’attirer une affaire. À Paris, sur le Rhin,
en Suisse, les tables d’hôte sont pleines de petits Polonais et de
petits Français qui ne cessent de parler et ne tolèrent pas qu’un
Russe place un seul mot.
Je dis cela en français.

Le général me regardait toujours avec étonnement, ne sachant
s’il devait se fâcher.
– Cela signifie qu’on vous aura donné une leçon quelque part,
dit le petit Français avec un nonchalant mépris.
– À Paris, je me suis querellé avec un Polonais, répondis-je,
puis avec un officier français qui soutenait le Polonais ; une partie
des Français passa de mon côté quand je leur racontai que j’avais
voulu cracher dans le café d’un « Monseigneur ».
– Cracher ! s’exclama le général avec un étonnement plein
d’importance.
Le petit Français me jeta un regard méfiant.
– Précisément, répondis-je. Comme j’étais convaincu que,
deux jours après, je serais obligé d’aller à Rome pour nos affaires,
je m’étais rendu à l’ambassade du Saint-Père pour faire viser mon
passeport. Là, je rencontrai un petit abbé d’une cinquantaine
d’années, sec, à la figure compassée. Il m’écouta avec politesse,
mais me pria très sèchement d’attendre. J’étais pressé ; je m’assis
pourtant et me mis à lire L’Opinion nationale. Je tombai sur une
terrible attaque contre la Russie. Pourtant j’entendis de la chambre
voisine quelqu’un entrer chez le Monsignore. J’avise mon abbé
et je lui demande si ce ne sera pas bientôt mon tour. Encore plus
sèchement il me prie d’attendre. Survient un Autrichien, on
l’écoute et on l’introduit aussitôt. Alors je me mets en colère, je me
lève, et, m’approchant de l’abbé, je lui dis avec fermeté : « Puisque
Monseigneur reçoit, introduisez-moi ! » L’abbé fait un geste
d’extraordinaire étonnement. Qu’un simple Russe prétendît être
traité comme les autres, cela dépassait la jugeote du frocard. Il me
regarda des pieds à la tête et me dit d’un ton provocant, comme s’il
se réjouissait de m’offenser : « C’est cela ! Monseigneur va laisser

refroidir son café pour vous ! » C’est alors que je me mis à crier
d’une voix de tonnerre : « Je crache dans le café de Monseigneur,
et si vous n’en finissez pas tout de suite avec mon passeport,
j’entrerai malgré vous ! – Comment ! mais il y a un cardinal chez
Monseigneur ! » s’écria le petit abbé en frémissant d’horreur, et, se
jetant sur la porte, il se tourna le dos contre elle, les bras en croix,
me montrant ainsi qu’il mourrait plutôt que de me laisser passer.
Alors je répondis que j’étais hérétique et barbare, et que je me
moquais des archevêques et des cardinaux. L’abbé me regarda
avec le plus singulier des sourires, un sourire qui exprimait une
rancune et une colère infinies, puis arracha de mes mains le passeport.
Un instant après il était visé.
– Pourtant vous… commença le général.
– Ce qui vous a sauvé, remarqua le petit Français en souriant,
c’est le mot « hérétique ». Hé, hé ! ce n’était pas si bête.
– Vaut-il mieux imiter nos Russes ? Ils ne se remuent jamais,
n’osent proférer un mot et sont tout prêts à renier leur nationalité.
On me traita avec plus d’égards quand on connut ma prouesse
avec l’abbé. Un gros pane2, mon plus grand ennemi à la table
d’hôte, me marqua dès lors de la considération. Les Français mêmes
ne m’interrompirent pas quand je racontai que deux ans auparavant,
en 1812, j’avais vu un homme contre lequel un soldat
français avait tiré, uniquement pour décharger son fusil. Cet
homme n’était alors qu’un enfant de dix ans.
– Cela ne se peut ! s’écria le petit Français. Un soldat français
ne tire pas sur un enfant.


2 Pane : « monsieur », en polonais.


– Pourtant cela est, répondis-je froidement.
Le Français se mit à parler beaucoup et vivement. Le général
essaya d’abord de le soutenir, mais je lui recommandai de lire les
notes du général Perovsky, qui était en 1812 prisonnier des Français.
Enfin, Maria Felipovna se mit à parler d’autre chose pour
interrompre cette conversation. Le général était très mécontent de
moi, et, de fait, le Français et moi, nous ne parlions plus, nous
criions, je crois. Cette querelle avec le Français parut plaire beaucoup
à M. Astley.
Le soir, j’eus un quart d’heure pour parler à Paulina, pendant
la promenade. Tous les nôtres étaient à la gare. Paulina s’assit sur
un banc en face de la fontaine. Les enfants jouaient à quelques
pas, nous étions seuls. Nous parlâmes d’abord d’affaires. Paulina
se fâcha net, quand je lui remis sept cents guldens3. Elle comptait
qu’on m’en eût donné deux mille comme prêt sur ses diamants…
– Il me faut de l’argent coûte que coûte ou je suis perdue.
Je lui demandai ce qui s’était passé durant mon absence.
– Rien, sauf qu’on a reçu de Pétersbourg deux nouvelles ;
d’abord que la grand’mère était au plus mal, puis, deux jours
après, qu’elle était morte. Cette dernière nouvelle émanait de Timothée
Petrovitch, un homme très sûr.
– Ainsi tout le monde est dans l’attente.
– Depuis six mois on n’attendait que cela.


3 Monnaie autrichienne.


– Avez-vous des espérances personnelles ?
– Je ne suis pas parente, je ne suis que la belle-fille du général.
Pourtant, je suis sûre qu’elle ne m’a pas oubliée dans son testament.
– Je crois même qu’elle vous aura beaucoup avantagée, répondis-
je affirmativement.
– Oui, elle m’aimait. Mais pourquoi avez-vous cette idée ?
Je lui répondis par une question :
– Notre marquis n’est-il pas dans ce secret de famille ?
– En quoi cela vous intéresse-t-il ?
– Mais, si je ne me trompe, dans le temps, le général a dû lui
emprunter de l’argent.
– En effet.
– Eh bien ! aurait-il donné de l’argent s’il n’avait pu compter
sur la babouschka ? Avez-vous remarqué qu’à table, à trois reprises,
en parlant de la grand’mère il l’a appelée la babouschka ?
Quelles relations intimes et familières !
– Oui, vous avez raison. Mais dès qu’il apprendra que j’ai une
part dans le testament, il me demandera en mariage. C’est cela,
n’est-ce pas, que vous voulez savoir ?
– Seulement alors ? Je croyais que c’était déjà fait.

– Vous savez bien que non ! dit avec impatience Paulina… Où
avez-vous rencontré cet Anglais ? reprit-elle après un silence.
– Je me doutais bien que vous m’interrogeriez à son sujet.
Je lui racontai ma rencontre avec M. Astley.
– Il est amoureux de vous, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Et il est dix fois plus riche que le Français ? Qui sait même
si le Français a de la fortune !
– Pas sûr. Un château quelque part.
– À votre place, j’épouserais l’Anglais.
– Pourquoi ?
– Le Français est mieux, mais plus vil ; l’Anglais est honnête
et dix fois plus riche ! dis-je d’un ton tranchant.
– Le Français est marquis et plus intelligent.
– Qu’en savez-vous ?
Mes questions déplaisaient à Paulina. Je voyais qu’elle voulait
m’irriter par l’impertinence de ses réponses. Je lui exprimai aussitôt
cette pensée.
– Je m’amuse en effet de vos colères, répliqua-t-elle. Il faut
que vous me payiez l’impertinence de vos questions.

– J’estime, en effet, que j’ai le droit de vous poser toute sorte
de questions, répondis-je très tranquillement, puisque je suis prêt
à payer mes impertinences et à vous donner ma vie pour rien.
Paulina se mit à rire à gorge déployée.
– Dernièrement, à Schlagenberg, vous étiez prêt, sur une parole
de moi, à vous jeter, tête baissée, dans le précipice ; et il avait,
je crois, mille coudées. Je la dirai quelque jour, cette parole que
vous attendiez, et nous verrons comment vous vous exécuterez. Je
vous hais pour toutes les libertés de langage que je vous ai laissé
prendre avec moi, et davantage encore parce que j’ai besoin de
vous. D’ailleurs, soyez tranquille, je vous ménagerai tant que vous
me serez nécessaire.
Elle se leva ; elle parlait avec irritation ; depuis quelque
temps, nos conversations finissaient toujours ainsi.
– Permettez-moi de vous demander quelle personne est mademoiselle
Blanche ?
– Vous le savez bien. Rien n’est survenu depuis votre départ.
Mademoiselle Blanche sera certainement « madame la générale »,
si le bruit de la mort de la babouschka se confirme ; car mademoiselle
Blanche, sa mère et le marquis (son cousin au troisième degré)
savent très bien que nous sommes ruinés.
– Et le général est amoureux fou ?
– Il ne s’agit pas de cela. Tenez, voici sept cents florins, allez à
la roulette et gagnez pour moi le plus possible. Il me faut de
l’argent.

Elle me quitta et rejoignit à la gare toute notre société. Moi, je
pris un sentier et me promenai en réfléchissant. L’ordre d’aller
jouer à la roulette me laissait abasourdi. J’avais bien des choses en
tête, et pourtant je perdais mon temps à analyser mes sentiments
pour Paulina. Parole, je regrettais mes quinze jours d’absence. Je
m’ennuyais alors, j’étais agité comme quelqu’un qui manque d’air,
mais j’avais des souvenirs et une espérance.
Un jour, cela se passait en Suisse, dormant dans un wagon, je
me surpris à parler haut à Paulina. Ce furent, je crois, les rires de
mes voisins qui m’éveillèrent.
Et une fois de plus, je me demandai : « L’aimé-je ? » et, pour
la centième fois, je me répondis : « Je la hais. » Parfois, surtout à
la fin de nos conversations, j’aurais donné, pour pouvoir
l’étrangler, toutes les années qu’il me reste à vivre. Oh ! si j’avais
pu enfoncer lentement dans sa poitrine mon couteau bien aiguisé !
Il me semble que je l’aurais fait avec plaisir. Et pourtant, je puis
jurer aussi que si, là-haut, sur le Schlagenberg, la montagne à la
mode, elle m’avait dit : « Jetez-vous en bas ! », je l’aurais fait avec
bonheur. D’une ou d’autre façon, il faut que cela finisse. Elle se
rend très bien compte de tout ce qui se passe en moi. Elle sait que
j’ai conscience de l’absolue impossibilité de réaliser le rêve dont
elle est le terme, et je suis sûr que cette pensée lui procure une joie
extrême. Et c’est pourquoi elle est avec moi si franche, si familière.
C’est un peu l’impératrice antique qui se déshabillait devant un
esclave. Un outchitel n’est pas un homme…
Pourtant, j’avais mission de gagner à la roulette. Dans quel
but ? Il était évident que durant les quinze jours de mon absence,
une foule d’événements étaient survenus dont je n’avais pas
connaissance. Il fallait tout deviner, et je n’avais pas seulement le
temps de réfléchir. Je devais aller à la roulette.

II

suite…

le-joueur