Ainsi parlaient nos ancêtres


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Ouvrage: Ainsi parlaient nos ancêtres

Auteur: Pierre Grenand

Année: 1982

AVANT-PROPOS
Le présent travail est consacré à l’étude ethno historique
des Wayapi, amer-indiens vivant en Guyane française et en Amapa (Brésil).
Ils sont actuellement répartis en onze villages installés sur le fleuve
Oyapock et les bassins du Jari et de l’Amapari.
L’ethnie est divisée en deux sous-tribus aux dialectes distincts,
les Wayapi et les Wayapi-puku. Le premier groupe totalise 379
personnes (dont 366 en Guyane) et le second 190. L’existence de petits
groupes non contactés semble en outre de plus en plus certaine.
Les Wayapi appartiennent. à la famille linguistique Tupi-
Guarani dont ils constituent, avec les Emerillon, l’avancée la plus
septentrionale:
La présente thèse se veuf résolument description et analyse
de données pour une large part nouvelles et se refuse à élaborer
toute théorie sur l’appréciation de 1’Histoire par les Amérindiens
des basses terres, tant nous en sommes encore à l’aube dans ce
domaine. Notre prétention, au delà de la subjectivité inévitable qui
empêche l’ethnologie de devenir une authentique science naturelle,
n’est que de présenter une analyse suffisamment fiable pour être
reprise ultérieurement dans des travaux de synthèse.

INTRODUCTION
L’exotisme m’intéresse dès lors qu’il me permet de rencontrer
et de contempler des hommes libres. Il ne s’agit pas seulement
de l’aspect esthétique. des choses qui fait d’eux des symboles
vivants de liberté, mais bien de la geste d’une société, telle qu’elle
m’a été insufflée au cours de longues années de vie partagée.,
L’intérêt majeur que je porte aux Amérindiens et plus
particulièrement à ceux de Guyane auxquels ce travail sera consacré,
est dû – cela peut paraître une boutade – à leur immense capacité
de survie culturelle. Si l’on observe tant soit peu de près l’histoire
d’une population amérindienne, on est effaré par le poids écrasant
des processus destructeurs, tant politiques que matériels,auxquels
elle a été – et est encore souvent – soumise. On peut,devant
de telles situations, se demander si nos sociétés seraient
porteuses de telles aptitudes à la résistance.
Il est donc essentiel, a mon sens, de penser l’Histoire
des Amérindiens comme l’histoire d’une survie et non comme celle d’une
décadence car c’est la démarche qui correspond,semble-t-il, le mieux
à leur pensée. A partir de cet a.priori, le seul que nous nous permettons
de poser, nous essaierons de reconstituer le changement des

sociétés sans tenir compte de la linéarité assignée au XIXème siècle à
l’évolution des groupes humains.
Je ne pense pas en effet que les concepts de régression et
de progression soient utilisables dans ma perspective,en dépit de leur
aptitude à décrire des processus historiques. Dès lors que l’impératif
principal est la survie des hommes, les chemins qu’ils choisissent –
atomisation ou regroupement, isolement ou alliance stratégique, changement
de mode de subsistance – ne peuvent être envisagés que du point
de vue d’un gain pour la société qui était condamnée à mourir. Par contre,
dès lors que des hommes, ne recherchant plus de solutions, s’en
remettent à d’autres pour leur survie, ils renoncent du même coup à
faire perdurer leur société.
Bien entendu, à travers ces changements, il s’agira avant
tout de mettre l’accent sur les dynamiques ou les stratégies partout
où le faisceau des documents permettra autre chose que des conjectures.
Il est en conséquence bien clair pour moi, comme pour
S. DREYFUS (1976) que l’histoire amérindienne telle qu’elle vient
d’être définie suppose une réflexion politique de la société sur elle-même
et sur les ethnies qu’elle côtoie
Au delà de mes propres polarités, les recherches ethno historiques
en Guyane française me semblent depuis longtemps opportunes
et ce, pour plusieurs raisons :

– la position géographique est particulière :
le pays est une extrémité (extrémité des Guyanes ; frontière nord-est
du bassin amazonien) qui favorise la convergence de plusieurs civilisations.
– on y trouve une situation écologique de transition
avec plusieurs biotopes (forêt de terre ferme, marécages côtiers, savanes)
ayant conditionné des écosystèmes humains différents.
– Il y vit six peuples autochtones totalisant plus
de trois mille personnes, répartis entre trois grandes familles linguistiques
: Karib, Tupi, Arawak.
– L’écartèlement des populations indigènes entre
trois puissances (France, Hollande puis Surinam, Portugal puis Brésil),
a créé une situation politique conflictuelle dont les conséquences sont
encore vivantes.
La variété des cultures est ainsi prévisible d’entrée de jeu
et laisse supposer un puzzle historique pour le moins enrichissant pour
l’historien des basses terres d’Amérique tropicale.
Le travail que je présente doit donc être considéré comme
le premier volet d’une recherche sur l’ensemble des ethnies peuplant ‘
ou ayant peuplé la Guyane et les régions adjacentes.
Il se limite à l’ethnohistoire des Wayapi, ethnie pour laquelle
je considère posséder une somme de sources écrites et de traditions
orales suffisantes pour réaliser une confrontation fructueuse.
L’équilibre entre les deux est à ce point primordial qu’il me semble
prématuré de vouloir écrire l’histoire des autres populations de
Guyane.

Mon choix des Wayapi s’est a posteriori révélé des plus
intéressants en ce sens qu’il s’agit de la société amérindienne de Guyane
qui a le plus bougé territorialement aux temps modernes et qui, par
voie de conséquence, a fait un maximum d’expériences au niveau du contact
inter tribal. Nous pouvons donc postuler qu’elle nous apportera plus de
données que d’autres sociétés pour la reconstitution de l’histoire culturelle
et événementielle de la région. A partir de là, il est possible
de s’assigner un certain nombre d’axes de recherche devant conduire à
une bonne connaissance du passé :
– définition des ethnies (ethnies vraies, groupes
de filiations, etc…),
– étude des modifications de l’écosystème au regard
de la démographie et des évènements.
– identification linguistique des ethnies de la
région étudiée.
– mise en évidence des incidences démographiques
sur l’organisation sociale.
– description des mécanismes de survie à partir
de tactiques opérantes : regroupement, alliance, éclatement et guerre.
– appréciation de l’étanchéité des diverses ethnies
entre elles : c’est-à-dire mesure de la diffusion culturelle et linguistique
avec tentative de définition des alluvionnements successifs.
– examen du rôle de la communauté en tant qu’unité
moderne d’impulsion culturelle et politique.
Ces axes ne constituent pas le plan du présent travail,
mais seront des points de repère que le lecteur retrouvera à chaque chapitre.

Il m’a semblé que le discours wayapi offrait un continuum
suffisamment solide, quoique non objectif, pour embrasser un tout culturel
cohérent et éviter le morcellement caractéristique des archives,
d’ailleurs tout aussi inobjectives. En intitulant le coeur de mon travail
« Les Wayapi par eux-mêmes », j’ entends donc bien faire des Wayapi,
ou du moins des plus sages d’entre eux, des historiens de la culture
à la Marc BLOCH ou à la LE ROY LADURIE. Leur démarcation constante du
présent.par rapport au passe d’une part, et la différenciation soigneuse
qu’ils établissent entre histoire et mythe d’autre part, leur confèrent
pleinement ce titre.

Ce travail voudrait aussi être un témoignage contre l’opposition
homme sauvage/homme civilisé, tant il est vrai que l’histoire . –
révèle à l’analyse des modes de pensée, des stratégies et des réactions
permutables et combinables en tout lieu et en tout temps. Il
n’y a pas pour moi, selon la terminologie proposée par LEVI STRAUSS
(1961) une « histoire cumulative » face à une « histoire stationnaire ».
Pour lui, l’ histoire stationnaire » (1961, p. 73) serait le fait
de cultures solitaires. Ces définitions présupposent à la fois un
étalonnage sur les dimensions et les rythmes de l’Histoire occidentale,
et l’existence par isolement de sociétés quasiment immobiles. Elles me
semblent donc réfutables, dès lors où
1) la distinction entre deux histoires n’est
pas indispensable pour l’analyse d’un corpus historique ;
2) la solitude d’une société est un choix,
donc l’inverse de l’immobilité, puisqu’une telle attitude ne se justifie

que par rapport aux ethnies voisines.
A partir de ces notions simples, l’Histoire peut donc être
envisagée dans son universalité.

suite…

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