L’homme de cour


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Auteur : Gracián Baltasar
Ouvrage : L’homme de cour
Année : 1684

traduit de l’espagnol
par Amelot de la Houssaie

Titre original :
Oraculo manual y arte de prudencia.

La première édition de L’Homme de cour, traduit de l’espagnol par Amelot de la Houssaie, a été publiée à Paris, chez la veuve Martin et Jean Boudot, au Soleil d’or, en 1684.
Image de couverture : Baltasar Gracián
(retable conservé à Graus).

I
Tout est maintenant au point de sa perfection, et l’habile homme au plus haut.
Il faut aujourd’hui plus de conditions pour faire un sage, qu’il n’en fallut anciennement pour en faire sept ; et il faut en ce temps-ci plus d’habileté pour traiter avec un seul homme, qu’il n’en fallait autrefois pour traiter avec tout un peuple.

II
L’esprit et le génie.
Ce sont les deux points où consiste la réputation de l’homme. Avoir l’un sans l’autre, ce n’est être heureux qu’à demi. Ce n’est pas assez que d’avoir bon entendement, il faut encore du génie. C’est le malheur ordinaire des malhabiles gens de se tromper dans le choix de leur profession, de leurs amis, et de leur demeure.

III
Ne se point ouvrir, ni déclarer.
L’admiration que l’on a pour la nouveauté est ce qui fait estimer les succès. Il n’y a point d’utilité, ni de plaisir, à jouer à jeu découvert. De ne se pas déclarer incontinent, c’est le moyen de tenir les esprits en suspens, surtout dans les choses importantes, qui font l’objet de l’attente universelle. Cela fait croire qu’il y a du mystère en tout, et le secret excite la vénération. Dans la manière de s’expliquer, on doit éviter de parler trop clairement ; et, dans la conversation, il ne faut pas toujours parler à coeur ouvert. Le silence est le sanctuaire de la prudence. Une résolution déclarée ne fut jamais estimée. Celui qui se déclare s’expose à la censure, et, s’il ne réussit pas, il est doublement malheureux. Il faut donc imiter le procédé de Dieu, qui tient tous les hommes en suspens.

IV
Le savoir et la valeur font réciproquement
les grands hommes.

Ces deux qualités rendent les hommes immortels,
parce qu’elles le sont. L’homme n’est grand qu’autant
qu’il sait ; et, quand il sait, il peut tout. L’homme qui ne
sait rien, c’est le monde en ténèbres. La prudence et la
force sont ses yeux et ses mains. La science est stérile,
si la valeur ne l’accompagne.

V
Se rendre toujours nécessaire.

Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est
l’adorateur. L’homme d’esprit aime mieux trouver des
gens dépendants que des gens reconnaissants. Tenir les
gens en espérance, c’est courtoisie ; se fier à leur
reconnaissance, c’est simplicité. Car il est aussi
ordinaire à la reconnaissance d’oublier, qu’à
l’espérance de se souvenir. Vous tirez toujours plus de
celle-ci que de l’autre. Dès que l’on a bu, l’on tourne le
dos à la fontaine ; dès qu’on a pressé l’orange, on la jette à terre.

Quand la dépendance cesse, la
correspondance cesse aussi, et l’estime avec elle. C’est
donc une leçon de l’expérience, qu’il faut faire en sorte
qu’on soit toujours nécessaire, et même à son prince ;
sans donner pourtant dans l’excès de se taire pour faire
manquer les autres, ni rendre le mal d’autrui incurable
pour son propre intérêt.

VI
L’homme au comble de sa perfection.

Il ne naît pas tout fait, il se perfectionne de jour en
jour dans ses moeurs et dans son emploi, jusqu’à ce
qu’il arrive enfin au point de la consommation. Or
l’homme consommé se reconnaît à ces marques : au
goût fin, au discernement, à la solidité du jugement, à la
docilité de la volonté, à la circonspection des paroles et
des actions. Quelques-uns n’arrivent jamais à ce point,
il leur manque toujours je ne sais quoi ; et d’autres n’y
arrivent que tard.

VII
Se bien garder de vaincre son maître.

Toute supériorité est odieuse ; mais celle d’un sujet
sur son prince est toujours folle, ou fatale. L’homme
adroit cache des avantages vulgaires, ainsi qu’une
femme modeste déguise sa beauté sous un habit
négligé. Il se trouvera bien qui voudra céder en bonne
fortune, et en belle humeur ; mais personne qui veuille
céder en esprit, encore moins un souverain. L’esprit est
le roi des attributs, et, par conséquent, chaque offense
qu’on lui fait est un crime de lèse-majesté. Les
souverains le veulent être en tout ce qui est le plus
éminent. Les princes veulent bien être aidés, mais non
surpassés. Ceux qui les conseillent doivent parler
comme des gens qui les font souvenir de ce qu’ils
oubliaient, et non point comme leur enseignant ce qu’ils
ne savaient pas. C’est une leçon que nous font les astres
qui, bien qu’ils soient les enfants du soleil, et tout
brillants, ne paraissent jamais en sa compagnie.

VIII
L’homme qui ne se passionne jamais.

C’est la marque de la plus grande sublimité d’esprit,
puisque c’est par là que l’homme se met au-dessus de
toutes les impressions vulgaires. Il n’y a point de plus
grande seigneurie que celle de soi-même, et de ses
passions. C’est là qu’est le triomphe du franc-arbitre. Si
jamais la passion s’empare de l’esprit, que ce soit sans
faire tort à l’emploi, surtout si c’en est un considérable.
C’est le moyen de s’épargner bien des chagrins, et de se
mettre en haute réputation.

IX
Démentir les défauts de sa nation.

L’eau prend les bonnes ou mauvaises qualités des
mines par où elle passe, et l’homme celles du climat où
il naît. Les uns doivent plus que les autres à leur patrie,
pour y avoir rencontré une plus favorable étoile. Il n’y a
point de nation, si polie qu’elle soit, qui n’ait quelque
défaut originel que censurent ses voisins, soit par
précaution, ou par émulation. C’est une victoire

d’habile homme de corriger, ou du moins de faire mentir la censure de ces défauts. L’on acquiert par là le renom glorieux d’être unique, et cette exemption du défaut commun est d’autant plus estimée que personne ne s’y attend. Il y a aussi des défauts de famille, de profession, d’emploi, et d’âge qui, venant à se trouver tous dans un même sujet, en font un monstre insupportable, si l’on ne les prévient de bonne heure.

X
Fortune et renommée.

L’une a autant d’inconstance que l’autre a de fermeté. La première sert durant la vie, et la seconde après. L’une résiste à l’envie, l’autre à l’oubli. La fortune se désire, et se fait quelquefois avec l’aide des amis ; la renommée se gagne à force d’industrie. Le désir de la réputation naît de la vertu. La renommée a été et est la soeur des géants : elle va toujours par les extrémités de l’applaudissement, ou de l’exécration.

XI
Traiter avec ceux de qui l’on peut apprendre.

La conversation familière doit servir d’école
d’érudition et de politesse. De ses amis, il en faut faire
ses maîtres, assaisonnant le plaisir de converser de
l’utilité d’apprendre. Entre les gens d’esprit la
jouissance est réciproque. Ceux qui parlent sont payés
de l’applaudissement qu’on donne à ce qu’ils disent ; et
ceux qui écoutent, du profit qu’ils en reçoivent. Notre
intérêt propre nous porte à converser. L’homme
d’entendement fréquente les bons courtisans, dont les
maisons sont plutôt les théâtres de l’héroïsme que les
palais de la vanité. Il y a des hommes qui, outre qu’ils
sont eux-mêmes des oracles qui instruisent autrui par
leur exemple, ont encore ce bonheur que leur cortège
est une académie de prudence et de politesse.

XII
La nature et l’art ; la matière et l’ouvrier.

Il n’y a point de beauté sans aide, ni de perfection
qui ne donne dans le barbarisme, si l’art n’y met la main. L’art corrige ce qui est mauvais, et perfectionne ce qui est bon. D’ordinaire, la nature nous épargne le meilleur, afin que nous ayons recours à l’art. Sans l’art, le meilleur naturel est en friche ; et, quelque grands que soient les talents d’un homme, ce ne sont que des demi-talents, s’ils ne sont pas cultivés. Sans l’art, l’homme ne fait rien comme il faut, et est grossier en tout ce qu’il fait.

XIII
Procéder quelquefois finement, quelquefois rondement.

La vie humaine est un combat contre la malice de l’homme même. L’homme adroit y emploie pour armes les stratagèmes de l’intention. Il ne fait jamais ce qu’il montre avoir envie de faire ; il mire un but, mais c’est pour tromper les yeux qui le regardent. Il jette une parole en l’air, et puis il fait une chose à quoi personne ne pensait. S’il dit un mot, c’est pour amuser l’attention de ses rivaux, et, dès qu’elle est occupée à ce qu’ils pensent, il exécute aussitôt ce qu’ils ne pensaient pas. Celui donc qui veut se garder d’être trompé prévient la ruse de son compagnon par de bonnes réflexions. Il entend toujours le contraire de ce qu’on veut qu’il entende, et, par là, il découvre incontinent la feinte. Il laisse passer le premier coup, pour attendre de pied ferme le second, ou le troisième. Et puis, quand son artifice est connu, il raffine sa dissimulation, en se servant de la vérité même pour tromper. Il change de jeu et de batterie, pour changer de ruse. Son artifice est de n’en avoir plus, et toute sa finesse est de passer de la dissimulation précédente à la candeur. Celui qui l’observe, et qui a de la pénétration, connaissant l’adresse de son rival, se tient sur ses gardes, et découvre les ténèbres revêtues de la lumière. Il déchiffre un procédé d’autant plus caché que tout y est sincère. Et c’est ainsi que la finesse de Python combat contre la candeur d’Apollon.

XIV
La chose et la manière.

Ce n’est pas assez que la substance, il y faut aussi la circonstance. Une mauvaise manière gâte tout, elle défigure même la justice et la raison. Au contraire, une belle manière supplée à tout, elle dore le refus, elle adoucit ce qu’il y a d’aigre dans la vérité, elle ôte les rides à la vieillesse. Le comment fait beaucoup en toutes choses. Une manière dégagée enchante les esprits, et fait tout l’ornement de la vie.

XV
Se servir d’esprits auxiliaires.

C’est où consiste le bonheur des grands que d’avoir auprès d’eux des gens d’esprit qui les tirent de l’embarras de l’ignorance en leur débrouillant les affaires. De nourrir des sages, c’est une grandeur qui surpasse le faste barbare de ce Tigrané qui affectait de se faire servir par les rois qu’il avait vaincus. C’est un nouveau genre de domination que de faire par adresse nos serviteurs de ceux que la nature a fait nos maîtres. L’homme a beaucoup à savoir, et peu à vivre ; et il ne vit pas s’il ne sait rien. C’est donc une singulière adresse d’étudier sans qu’il en coûte, et d’apprendre beaucoup en apprenant de tous. Après cela, vous voyez un homme parler dans une assemblée par l’esprit de plusieurs ; ou plutôt ce sont autant de sages qui parlent par sa bouche, qu’il y en a qui l’ont instruit auparavant. Ainsi, le travail d’autrui le fait passer pour un oracle, attendu que ces sages lui dressent sa leçon, et lui distillent leur savoir en quintessence. Au reste, que celui qui ne pourra avoir la sagesse pour servante tâche
du moins de l’avoir pour compagne.

XVI
Le savoir et la droite intention.

L’un et l’autre ensemble sont la source des bons
succès. Un bon entendement avec une mauvaise
volonté, c’est un mariage monstrueux. La mauvaise
intention est le poison de la vie humaine, et, quand elle
est secondée du savoir, elle en fait plus de mal. C’est
une malheureuse habileté que celle qui s’emploie à faire
mal. La science dépourvue de bon sens est une double
folie.

XVII
Ne pas tenir toujours un même procédé.

Il est bon de varier, pour frustrer la curiosité, surtout
celle de vos envieux. Car, s’ils viennent à remarquer
l’uniformité de vos actions, ils préviendront et, par conséquent, ils feront avorter vos entreprises. Il est aisé
de tuer l’oiseau qui vole droit, mais non celui qui n’a
point de vol réglé. Il ne faut pas aussi toujours ruser,
car, au second coup, la ruse serait découverte. La
malice est aux aguets, il faut beaucoup d’adresse pour
se défaire d’elle. Le fin joueur ne joue jamais la carte
qu’attend son adversaire, encore moins celle qu’il
désire.

XVIII
L’application et le génie.

Personne ne saurait être éminent, s’il n’a l’un et
l’autre. Lorsque ces deux parties concourrent ensemble,
elles font un grand homme. Un esprit médiocre qui
s’applique va plus loin qu’un esprit sublime qui ne
s’applique pas. La réputation s’acquiert à force de
travail. Ce qui coûte peu ne vaut guère. L’application a
manqué à quelques-uns, et même dans les plus hauts
emplois. Tant il est rare de forcer son génie ! Aimer
mieux être médiocre dans un emploi sublime
qu’excellent dans un médiocre, c’est un désir que la
générosité rend excusable. Mais celui-là ne l’est point,
qui se contente d’être médiocre dans un petit emploi,

lorsqu’il pourrait exceller dans un grand. II faut donc avoir l’art et le génie, et puis l’application y met la dernière main.

XIX
N’être point trop prôné par les bruits de la renommée.

C’est le malheur ordinaire de tout ce qui a été bien vanté, de n’arriver jamais au point de perfection que l’on s’était imaginé. La réalité n’a jamais pu égaler l’imagination, d’autant qu’il est aussi difficile d’avoir toutes les perfections qu’il est aisé d’en avoir l’idée. Comme l’imagination a le désir pour époux, elle conçoit toujours beaucoup au delà de ce que les choses sont en effet. Quelque grandes que soient les perfections, elles ne contentent jamais l’idée. Et, comme chacun se trouve frustré de son attente, l’on se désabuse au lieu d’admirer. L’espérance falsifie toujours la vérité. C’est pourquoi la prudence doit la corriger, en faisant en sorte que la jouissance surpasse le désir. Certains commencements de crédit servent à réveiller la curiosité, mais sans engager l’objet. Quand l’effet surpasse l’idée et l’attente, cela fait plus d’honneur. Cette règle est fausse pour le mal, à qui la

même exagération sert à démentir la médisance ou la calomnie avec plus d’applaudissement, en faisant paraître tolérable ce qu’on croyait être l’extrémité même du mal.

XX
L’homme dans son siècle.

Les gens d’éminent mérite dépendent des temps. Il ne leur est pas venu à tous celui qu’ils méritaient ; et, de ceux qui l’ont eu, plusieurs n’ont pas eu le bonheur d’en profiter. D’autres ont été dignes d’un meilleur siècle. Témoignage que tout ce qui est bon ne triomphe pas toujours. Les choses du monde ont leurs saisons, et ce qu’il y a de plus éminent est sujet à la bizarrerie de l’usage. Mais le sage a toujours cette consolation qu’il est éternel ; car, si son siècle lui est ingrat, les siècles suivants lui font justice.

XXI
L’art d’être heureux.

suite…

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