Lettre à François Fillon par Lotfi Hadjiat


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Monsieur le peut-être prochain président de la république française, j’aimerais vous édifier sur un point sur lequel vous semblez ignorant. Vous avez déclaré récemment que « la France n’est pas coupable d’avoir voulu partager sa culture », relativement à ses conquêtes coloniales, en Afrique, en Asie… Sauf votre respect, il s’agit là d’une ineptie, une ineptie plus grosse que la faillite de la France (dans tous les domaines, surtout intellectuel). Puis, face aux critiques virulentes, d’Élie Domota notamment, vous vous êtes rattrapé en déclarant : « bien sûr que l’esclavage est un crime, bien sûr que la colonisation, aujourd’hui, avec les critères qui sont les nôtres, est un crime ». En sous-entendant par là qu’avec les critères du XIXe siècle, ce n’était pas un crime. Permettez-moi de vous montrer que la conquête de l’Algérie par la France était déjà dénoncée comme un crime au moment même où celui-ci était commis, au XIXe siècle. Voici pour commencer quelques extraits de la longue dénonciation dudit crime par le grand poète Lamartine, en 1846, à l’assemblée nationale française.


« (…) après une possession de douze ou quinze années, où il faut que la France, pour se décider, connaisse, sache, sente la vérité tout entière : à notre grande douleur, quelquefois à notre honte, il faut savoir découvrir les plaies de notre pays, afin d’appeler l’attention énergique du gouvernement, l’attention plus énergique de l’opinion, pour corriger, pour guérir (…) »

« Ce système d’extermination, Messieurs, puisqu’il n’y a pas d’autre mot, je vais le qualifier. Comment se pratique-t-il ? comment s’est-il défini lui-même ? Vous ne le savez peut-être pas, permettez-moi de le dire : il s’est défini lui-même, il s’est caractérisé, avoué tout haut, non pas dans un acte officiel, mais dans un acte semi-officiel, qui nous a été communiqué à une autre époque, dans une commission de la Chambre. Oui, à une époque où on cherchait, comme aujourd’hui, à se définir à soi-même les conditions de l’occupation paisible de l’Algérie par le gouvernement, par un gouvernement chrétien (Mouvement), il y a eu ce paragraphe dans les instructions données par une commission du gouvernement à la commission d’Afrique, aux généraux qui allaient explorer la question sur les lieux, il y a eu cette phrase : « Quant à l’extermination des indigènes, quant au refoulement violent de la population, vous aurez à examiner si ce mode de pacification serait jamais praticable. » (Sensation) « .
(…)

« Le système de razzias a été le moyen d’exécution, de refoulement qui avait été recommandé à notre commission coloniale d’enquête. (Bruit et réclamations nombreuses). J’affronterai toutes les dénégations, tous les mouvements, toutes les intentions de la Chambre. La France saura la vérité, elle entendra ce qu’on fait de son nom, de son drapeau, de son honneur. (Murmures) ».

« Elle le saura, et j’en accepte ici la responsabilité. Je n’apporte à cette tribune que des pièces authentiques. Si j’avais voulu y apporter ces récits, dont les correspondances de l’Algérie sont remplies, j’aurais trop contristé le sens moral de mon pays. Je vais lire des extraits authentiques copiés non pas sur des journaux algériens ; vous pourriez les révoquer en doute, bien qu’ils soient censurés et qu’ils soient une vérité semi-officielle ; mais sur des pièces authentiques, peu nombreuses, qui serviront à caractériser dans l’imagination de la Chambre, dans la pensée de la France, le système militaire qui a été suivi jusqu’à aujourd’hui. Nous ne venons pas en accuser les généraux et les soldats, mais la nature même du système qui peut permettre de tels résultats, le système de l’expulsion violente des indigènes. Lisez les menaces du commandant en chef : « Je pénétrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos maisons, je couperai vos arbres fruitiers… » (Murmures.)

« Je brûlerai vos moissons. Et, les Arabes n’étant pas venus au-devant de nous, ajoutait plus tard le général dans une de ses lettres, nous fîmes un ruban de feu d’environ deux lieues de largeur. » (Mouvement d’horreur général) (1 lieue = 4 km)

Voici d’autres expéditions, d’autres récits par des officiers généraux qui en ont été les exécuteurs obligés, et dont vous aurez tout à l’heure le témoignage.
« Chacune de nos colonnes, ravageant dans sa marche tous les villages ou réunions de tentes qu’elle rencontrait, portait la désolation dans le pays. Aucun homme ne fut épargné ! Les femmes furent prises, les troupeaux enlevés, les silos vidés, et le feu brûla tout ce qui ne parvint pas à s’échapper. »
Sur un autre point, du côté de Medeah, le bulletin d’Alger raconte ces exécutions sauvages.
Et voici les réflexions que ces hommes, que ces écrivains endurcis laissent échapper de leur plume :
« C’était un beau spectacle, au milieu de l’incendie de ces vallées, c’était un beau spectacle que la vue de nos soldats échelonnés sur les pitons nombreux et les couronnant de feu. »
La beauté de l’incendie, la beauté de la dévastation, voilà ce qui frappait ces hommes. Quant aux populations ainsi traquées dans ce réseau de feu et confondues avec leurs troupeaux, écoutez encore, voici le texte :
« Je vous les confie, dit un colonel, vous pouvez en disposer. »

Or, savez-vous de quoi se composaient ces troupeaux ? De 60 000 têtes de bœufs. Ces populations, savez-vous de combien d’âmes elle se composaient, de combien de femmes, d’enfants, de vieillards ? Lisez le Moniteur algérien de quelques jours plus tard ; elles se composaient de 7 000 âmes, femmes, enfants, vieillards et soldats arabes. Savez-vous combien sont parvenues jusqu’à la Maison Carrée, de ces 7 000 âmes ? 3 000. Le reste était mort de misère en route.
Plusieurs membres : Ou échappé !

M. de Lamartine : Quelques-uns heureusement s’étaient échappés ; mais un grand nombre de femmes et d’enfants, et vous allez en voir la preuve, avaient expiré dans la longue route. C’est l’extinction de la race par l’extinction des enfants. L’Algérie se dépeuple ainsi par le germe.
M. Gustave de Beaumont : Il y a de meilleurs extraits à faire dans les annales de l’Algérie… de plus honorables !
M. de Lamartine : Je prends ceux qui sont le plus propres à vous faire frémir et réfléchir. Et savez-vous combien de lieues on leur a fait faire ainsi ? 250 lieues ! (1 lieue = 4 km)
Vous pourrez confronter ; je ne dis rien qui ne soit pris textuellement sur les écrits officiels dont j’ai eu l’honneur de vous parler. Mais il faut que vous sachiez la vérité.
Ce n’est pas moi qui chercherai jamais à déshonorer la gloire française, mais jamais je ne rendrai la gloire de nos soldats, leur humanité, complices de ce système barbare qui arrive à de pareils résultats, et je crois les défendre en montant à cette tribune pour accuser le système de guerre qui les déshonorerait !
Écoutez encore, à la date du 18 mai 1845, c’était dans un village du Jurjura couvert en tuiles :
« Tous les Arabes qui sont sortis pour combattre ont été passés au fil de l’épée : tout le reste de la population a été brûlé sous les toitures incendiées des maisons. » (Algérie 1844, mois de juin.)
Quelle est donc la puissance qui force ces hommes à se vanter de pareils actes et à se dénoncer ainsi eux-mêmes de leur propre bouche ?
Je vous le demande à vous-mêmes. Est-ce nous qui avons inventé ces bulletins atroces qu’on a fait circuler en France et pour lesquels certaines voix voudraient obtenir aujourd’hui un bill, non pas d’indemnité, je le reconnais, mais un bill de silence. Ce bill de silence, elles ne l’obtiendront pas.
Et les mêmes actes se renouvellent le 26 et le 27 juillet 1845 dans les mêmes montagnes du Jurjura.
Et en 1846, Messieurs, il y a peu de mois, pendant que nous faisions retentir cette tribune des accents de justice, de bienveillance et d’humanité, en ce moment même peut-être, les mêmes dévastations ont encore lieu.
En 1845, on a porté les flammes jusque dans les oasis du désert, à 80 lieues du littoral de nos occupations.
On a occupé les soldats à couper les arbres fruitiers. Ainsi, on a fait la guerre à la nature : on ne fait plus seulement la guerre aux hommes, on la fait aux germes, à la reproduction, à la nature. (Mouvements).
Cette exécution de sang-froid, savez-vous combien elle a duré ? Elle a duré toutes les journées du 30 avril et du 1er mai. Deux cents bulletins sont pleins de mêmes faits depuis quatre ans. Lisez dans les annales algériennes les innombrables récits de tribus massacrées par le système des razzias.
Ainsi, la petite tribu des Ousias a été surprise endormie sous ses tentes, dans la nuit, pendant l’expédition du 7 avril ; elle a été fusillée et sabrée, sans exception de sexe (…) ».
Voilà ce que nous faisons d’une population que nous voulons fondre avec nous, que nous voulons attirer à nous par l’attrait de notre conduite, de nos doctrines, de notre religion et de notre humanité ! La place que Dieu lui a donnée sur le sol, nous la lui enlevons ; nous voulons ce sol, et pour cela nous la refoulons, nous sommes contraints de l’exterminer. Eh bien ! Entre les Arabes et nous, il y a un juge, Messieurs ! Ce juge, c’est Dieu. S’il leur a donné une terre et un soleil, c’est apparemment qu’il leur reconnaissait le droit d’en jouir et de les défendre.
Voilà le système militaire tout entier ; jamais vous ne trouverez d’autres résultats, quelle que soit l’humanité des généraux, que je n’accuse pas. C’est le système que j’accuse ; car, Messieurs, il y a quelque chose de plus cruel que Néron et Tibère : c’est un système faux. Nous ne sommes pas dans les temps de la barbarie et des caractères féroces ; mais nous sommes dans des idées fausses. Oui, il y a quelque chose de plus cruel, en effet, que la cruauté individuelle, c’est la cruauté froide d’un système faux ; et c’est contre celle-là que je m’élève à cette tribune pièces en main !
Voulez-vous la définition de la guerre de razzia par celui-là même qui l’a inventée ? Elle n’est pas de moi cette définition ; vous allez juger le caractère de cette guerre par la définition qu’en a faite celui qui en est l’auteur ; la voici dans son texte :
« Vous ne labourerez pas, vous ne sèmerez pas, vous ne pâturerez pas sans ma permission. » Qu’est-ce qu’une razzia ? ajoute l’écrivain militaire. « C’est une irruption soudaine ayant pour objet de surprendre les tribus… pour tuer les hommes, pour enlever les femmes… », les femmes innocentes et les enfants. L’enlèvement d’enfants à la mamelle, par des cavaliers qui ont tué les pères et enlevé les mères, je le demande à votre bon sens, y a-t-il bien loin de là, d’un pareil système de guerre, d’un pareil système de refoulement, à un honteux et fatal système d’extermination ? C’est à votre conscience réfléchie de me répondre ; je ne vous demande pas une réponse en face de la gloire de votre pays que vous craindriez de ternir, mais une réponse que vous me ferez en silence, dans le secret intime de votre conscience.
Enfin il est un autre général qui a dit sa pensée sur ce système ; c’est la dernière citation que j’aie à vous faire, ayez la patience de l’entendre, comme j’ai eu la patience de la copier : « Depuis onze ans, on a renversé les maisons, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une fureur tous les jours croissante. »
Messieurs, c’est le général Duvivier qui dit cela ; vous le connaissez tous, il a noblement participé à cette guerre ; mais rentré dans le silence de sa vie de citoyen, il n’a pu s’empêcher de repasser douloureusement sur les actes dont il avait été témoin, et d’en faire la dénonciation à l’indignation de son pays. Voilà cette paix, Messieurs ; je vous laisse juger du mot qu’elle mérite ici : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, là où il a fait le désert, le vide, le sang, il a appelé cela la pacification de l’Algérie. Si la pacification ainsi entendue était le résultat du système militaire, je ne craindrais pas de suivre l’exemple de courage donné par mes honorables amis MM. de Corcelle, de Tracy, de Tocqueville, Desjobert ; je ne craindrais pas, au nom de la conscience du pays, d’engager la France à renoncer à l’Afrique, plutôt que de tolérer une guerre d’exécutions signalée par de tels actes. »
« Je dis qu’il n’y aurait, ni dans ce temps, ni dans l’avenir, aucune excuse qui pût effacer un pareil système de guerre, dans l’état de force, de discipline, de grandeur et de générosité que nous commande notre situation civilisée ! Je pourrais vous parler d’autres actes qui ont fait frémir d’horreur et de pitié la France entière, les grottes du Dahra, où une tribu entière a été lentement étouffée ! J’ai les mains pleines d’horreur : je ne les ouvre qu’à moitié. (Agitation) »


Passons maintenant à Clemenceau, toujours sur la colonisation, et toujours à l’Assemblée nationale française, en 1885 :


« Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles (de Jules Ferry). Non, il n’y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu’à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n’essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie ».


Enfin, quelques mots de Victor Hugo sur la conquête de l’Algérie, dans Choses vues.


« Le général Leflô me disait hier soir le 16 octobre 1852 : – Dans les prises d’assaut, dans les razzias, il n’était pas rare de voir des soldats jeter par les fenêtres des enfants que d’autres soldats en bas recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d’oreille aux femmes et les oreilles avec, ils leur coupaient les doigts des pieds et des mains pour prendre leurs anneaux ».


Ces enfants embrochés vivants n’ont finalement vu des Lumières françaises que le reflet du soleil sur les baïonnettes…

Voilà monsieur François Fillon, ce que pensaient de la colonisation française, les Français, avec leurs « critères » à eux à cette époque coloniale. Je ne serai pas désobligeant et ne vous demanderai pas de m’expliquer en quoi le Code de l’indigénat et les écoles indigènes (imposés par la France, en Algérie notamment, après avoir détruit les écoles où étaient enseignées les mathématiques, les sciences, l’histoire…, eh oui, on n’enseignait pas seulement la religion) étaient un « partage de la culture » française. Je ne vous demanderai pas non plus comment on « partage sa culture » avec ceux qu’on extermine. Bien sûr, la France se grandirait d’enseigner aux écoliers les pages glorieuses de son histoire, Saint-Louis, Philippe-Auguste, Philippe-le-Bel, le chevalier Bayard, Du Guesclin… mais elle se grandirait aussi en reconnaissant et en enseignant les pages honteuses de son histoire, la conquête de l’Algérie, la déshumanisation radicale des peuples colonisés (que dénonça, en pleine période coloniale, avec ses « critères » à lui, Louis-Ferdinand Céline, le plus grand génie de la littérature française), le génocide des Vendéens… Tiens, en parlant des Vendéens… D’aucuns, dont moi, considèrent que leur extermination par les troupes de la république maçonnique française ne fut qu’un prélude à l’extermination des Algériens, mais c’est une autre question…