DESTINÉES DE LA BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE[1]


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par E. Chastel

Il semblait que dès longtemps tout eût été dit sur la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, lorsque récemment une discussion solennelle à l’Assemblée nationale a remis, d’une manière assez inattendue, la question sur le tapis.

Dans la séance du 15 juin dernier, Mgr l’évêque d’Orléans, plaidant à la tribune de Versailles pour la liberté de l’enseignement supérieur catholique, s’attacha surtout à incriminer, au point de vue religieux, l’enseignement qui se donne à l’Université. Entre autres citations dont il appuya sa censure se trouvèrent quelques passages d’un discours sur l’histoire de la chirurgie, prononcé par M. le docteur Le Fort, à l’École de Médecine, et dans lesquels il s’exprimait ainsi : Sans les Arabes il est probable que les œuvres médicales de l’antiquité auraient été à jamais ensevelies dans le néant. Le fanatisme religieux des premiers chrétiens n’avait pas même fait grâce aux couvres de l’antiquité, et là destruction des bibliothèques avait mis le comble aux malheurs de la science. Il me faut ici rectifier une calomnie imaginée et propagée, pour des raisons faciles à comprendre, par les moines du moyen âge. Ce ne fut pas au vie siècle par Omar, mais au IVe et à l’instigation de l’évêque Théophile, que fut brûlée la bibliothèque d’Alexandrie placée dans le temple de Sérapis, en même temps que la populace excitée contre eux massacrait les savants qui y avaient cherché asile. — Et ailleurs : On ne peut nier que l’influence de la première période du christianisme n’ait eu comme résultat de plonger la science dans les ténèbres les plus profondes.

Quelque soin que l’honorable professeur eût pris au début de son discours, de distinguer dans le christianisme l’œuvre divine du fondateur de celle des hommes qui l’ont altérée, on ne peut nier que l’extrême généralité des termes dont il s’était servi en parlant des rapports du christianisme et de la science ne prêtât le flanc à la critique.

Mais il s’agissait là avant tout d’un point d’histoire ; et le professeur se crut autorisé à répondre dans sa lettre du 21 juin, que l’opinion publique, à qui Mgr Dupanloup l’avait dénoncé, n’avait que faire en pareille matière ; et au surplus, pour prouver la vérité de son assertion concernant la bibliothèque d’Alexandrie, il cita un passage d’Orose, prêtre latin du Ve siècle, qu’un ecclésiastique, disait-il, ne pouvait ignorer ni récuser. Quant à l’influence du christianisme sur les sciences médicales en particulier, il la caractérisait par la citation de certains procédés curatifs absurdes conseillés par Aétius d’Amida, médecin chrétien du VIe siècle (p. 9-10).

L’évêque d’Orléans ne répliqua point ; mais à sa place, un écrivain, qui se désignait simplement par la lettre X, releva le gant et mit le professeur au défi de justifies le sens et la portée qu’il attribuait aux passages en question. L’Univers, oubliant sa vieille querelle avec Mgr Dupanloup, ouvrit avec empressement ses colonnes au contradicteur anonyme, tandis que le Dr Le Fort recourut à l’hospitalité du Temps. La controverse, plus piquante que courtoise, s’échauffa peu à peu, sans en devenir à notre gré plus concluante[2]. C’est toujours un malheur pour les questions d’histoire de se trouver mêlées à des débats actuels, politiques ou religieux. Chacun des partis, moins préoccupé de la vraie physionomie des faits que de l’avantage qu’il en peut retirer pour les besoins de sa cause, oublie aisément le rôle d’historien pour celui d’avocat, en sorte que rarement après eux la question se trouve résolue.

Essayons donc, dans des conditions peut-être plus favorables, de poursuivre la discussion ; et, laissant de côté tout ce qui se rapporte à la question médicale, sur laquelle nous nous déclarons incompétent, recherchons l’influence que le christianisme d’une part, de l’autre l’islamisme, exercèrent sur les destinées de la bibliothèque d’Alexandrie. Pour cela reprenons succinctement dès son origine l’histoire de cet établissement, et à chacun des, principaux incidents qu’elle présente, discutons à notre tour les témoignages des historiens, et les conclusions qu’en ont tirées nos deux critiques.

 

— I —

Chacun sait que les premiers Ptolémées, comprenant l’admirable situation de leur capitale comme trait d’union entre l’Orient et l’Occident, avaient entrepris d’en faire, pour l’ancien monde, un foyer de civilisation et de lumières. Sur le conseil de Démétrius de Phalère, ils y appelèrent de toutes parts les savants, les poètes, les philosophes les plus illustres et fondèrent en leur faveur le célèbre musée et les non moins célèbres bibliothèques d’Alexandrie[3]. La première et la plus considérable des deux était située dans le quartier de Bruchium près du port. La seconde, destinée à lui servir de succursale, fret établie par Ptolémée Philadelphe dans l’enceinte du temple de Sérapis[4] qu’il venait d’élever somptueusement sur une éminence dominant le quartier de Rakhotis. Des sommes énormes furent, sous son règne et celui de ses successeurs, consacrées à enrichir ces deux collections. Déjà. du temps de Philadelphe, Démétrius évaluait, selon Épiphane, à 54.800, selon Josèphe à 200.000 le nombre des volumes déjà acquis, et se faisait fort de le porter à 300.000. Un peu plus tard, en effet, un nouveau compte-rendu évaluait la Bibliothèque du Bruchium à 490.000, et celle du Serapeum à 42.800 volumes ; Aulu-Gelle et d’après lui Ammien Marcellin en estimaient le total à 700.000[5]. Si ces chiffres paraissaient exorbitants (comme ils l’ont paru au correspondant de l’Univers qui, sans s’inquiéter du texte d’Orose, y lit à deux reprises quadraginta au lieu de quadringenta – p. 20), il faut se rappeler d’une part avec Ritschl[6] qu’on y comprenait les doublets et les copies, ce qui réduisait la collection du Bruchium à 400.000 ouvrages, et d’autre part que maint écrit, même de peu d’étendue, formait souvent à lui seul plusieurs rouleaux[7].

Tel était l’accroissement prodigieux qu’avaient acquis ces deux dépôts lorsque, après la bataille de Pharsale, Jules César, à la poursuite de Pompée, vint débarquer à Alexandrie, où son rival s’était réfugié et à son arrivée avait trouvé la mort. Mais César lui-même, que sa passion pour Cléopâtre retint dans cette ville, s’y vit assiégé par la flotte d’Achillas, meurtrier de Pompée. Pendant le, combat qui s’ensuivit, la flotte fut brûlée dans le port, le feu se communiqua aux édifices voisins et atteignit la Bibliothèque du Bruchium avec les 100.000 volumes qu’elle renfermait[8].

 

— II —

Mais Alexandrie ne tarda pas à se voir richement dédommagée de cette perte. Après le meurtre de César, Marc-Antoine, épris à son tour des charmes de Cléopâtre, qui était remontée sur le trône d’Égypte, lui fit présent des 200.000 volumes sur parchemin qu’il avait enlevés à la Bibliothèque de Pergame lors de la prise de cette ville[9] et qui furent placés au Serapeum que l’incendie n’avait point atteint.

Le dépôt de ces livres au Serapeum n’avait fait jusqu’ici l’objet d’aucun doute. Renaudot l’affirme positivement sur la foi des anciens auteurs : Restitutam, dit-il, fuisse à Cleopatrâ, translatâ Pergamenâ, et in Serapeo collocatam antiqui autores tradunt (Hist. patriarch. Alex., 1743, p. 70). C’est donc arbitrairement que, sur un faible indice, le correspondant de l’Univers préfère adjuger cette collection au Sebastium (p. 43). Ce temple, élevé en l’honneur de l’empereur Auguste, ne put évidemment recevoir ce dépôt du vivant d’Antoine, et il eût été bizarre d’y transporter plus tard 200.000 volumes déjà si honorablement logés ailleurs. Il est vrai que Philon, faisant l’énumération des cours, des portiques, des salles, etc., qui décoraient le Sebastium, mentionne aussi des bibliothèques. Mais M. X. lui-même nous apprend qu’il y avait des livres dans la plupart des temples, et assurément le simple mot de bibliotheca, vaguement ajouté à tant d’autres détails, ne saurait convenir à une collection de l’importance de celle dont il s’agit ici (Philon, de Virt. ad Caïum, éd. 1691, p. 1013). Écartons donc cette hypothèse toute nouvelle, et laissons au Serapeum ce que tous les auteurs s’accordent à lui attribuer.

Grâce à cette nouvelle ressource, le musée recommença à fleurir. Devenu déjà, du temps de Philon, le siège du judaïsme alexandrin, il devint, sous Ammonius et Plotin, le siège de la philosophie néo-platonicienne qui, depuis Constantin, pour résister au christianisme triomphant, se fit, sous Jamblique, l’alliée intéressée du paganisme. On vit des philosophes, non contents de pallier par d’ingénieuses allégories les absurdités du polythéisme vulgaire, hanter eux-mêmes les temples des dieux, se prosterner devant leurs images, participer aux sacrifices, consulter les entrailles des victimes.

L’irritation des chrétiens d’Alexandrie fut portée à son comble. Leur patriarche Théophile demanda avec instances à Théodose un édit général pour la destruction des temples. En attendant que cette mesure pût s’effectuer, on lui accorda, pour l’usage de son troupeau, un vieux temple de Bacchus ou de Mithra, dont les rites honteux, trahis par les emblèmes qu’on y trouva, furent livrés à la risée publique. Les païens indignés se jetèrent sur les profanateurs, puis, attaqués à leur tour, se retranchèrent sous la conduite de quelques sophistes dans le temple de Sérapis d’où ils firent des sorties redoutables et allèrent jusqu’à contraindre, par des tortures, leurs prisonniers à abjurer[10]. L’empereur, sollicité de nouveau, donna l’ordre d’abattre les temples. La foule chrétienne, aussitôt excitée par Théophile et conduite par le préfet de la ville et le commandant de l’armée, se rua sur l’édifice, pilla les offrandes et les objets précieux qu’il renfermait, détruisit le sanctuaire et la statue de Sérapis, puis l’édifice entier fut démoli et rasé, autant du moins que le permit l’extrême solidité des matériaux[11].

Dans ce désastre, que devint la bibliothèque du Serapeum ?

Ici se place le récit d’Orose sur lequel le Dr Le Fort avait principalement appuyé son assertion.

Orose, prêtre espagnol, attiré en Afrique par la renommée de saint Augustin, en était parti l’an 415 pour la Palestine dans le dessein de consulter saint Jérôme sur quelques points de dogme. Dans ce voyage, il eut l’occasion de visiter la capitale de l’Égypte, et à son retour, en d46, il écrivit à la demande d’Augustin son Historia adversus paganos, abrégé d’histoire universelle destiné à la réfutation des païens. C’est là qu’en racontant les campagnes de Jules César et le sinistre accident qui avait détruit alors la première bibliothèque d’Alexandrie, il rappelle en quelques mots l’autre ravage qu’elle avait eu à subir de son temps, et dont il avait vu lui-même les traces[12].

Ce passage ayant fourni la principale matière du débat entre nos deux critiques, il importe de le citer et de l’analyser en entier d’après l’édition d’Havercamp, généralement reconnue pour la plus correcte.

Après avoir raconté l’incendie de la flotte égyptienne, Orose continue en ces termes :

Ea flamma, cum partem quoque urbis invasisset, quadringenta millia librorum proximis forte ædibus condita exussit ; singulare profecto monimentum studii curacque majorum, qui tot tantaque illustrium ingeniorum opera congesserant. Unde, quamlibet hodieque in templis exstent quæ et nos vidimus armaria librorum, quibus direptis exinanita ea a nostris hominibus, nostris temporibus memorent, quod quidem verum est[13] ; tamen honestiùs creditur alios libros fuisse quæsitos qui pristinorum curas æmularentur, quàm aliam ullam fuisse bibliothecam, quæ extra quadringenta millia librorum fuisse, ac per hoc evasisse credatur.

Observons que dans ce passage il n’est point question, à la vérité, de livres brûlés, mais de livres pillés (direptis) et d’armoires ou cases vidées (exinanita armaria), celles-là mêmes qu’Orose avait vues (ea quæ vidimus).

Et quand, et par qui ces cases avaient-elles été vidées, et ces livres pillés ? Par nos coreligionnaires, dit Orose, à ce qu’on rapporte, et de notre temps (a nostris hominibus nostris temporibus memorent). Un des quatre manuscrits d’Orose que possède la bibliothèque de Leyde supprime a nostris hominibus. Mais comme les trois autres le maintiennent, Havercamp déclare cette suppression non seulement suspecte ; mais inadmissible. En revanche, il est disposé à supprimer le : quod quidem verum est qui suit, et à, voir dans cette affirmation une note marginale d’un copiste, insérée plus tard dans le texte, ce qui est possible ; mais ce dont il ne donne aucune preuve ; du reste le memorent qui vient ensuite atteste au moins que telle était du temps d’Orose l’opinion accréditée en Égypte.

Jusque-là tout est assez clair. Il n’en est pas de même de la dernière partie du passage qui a embarrassé Havercamp lui-même. Pour la comprendre il faut se souvenir que la phrase qui précède, depuis quamlibet jusqu’à tamen, n’est qu’une incidente, une sorte de parenthèse, où Orose rappelle un de ses souvenirs de voyage, et après laquelle il cherche à s’expliquer comment, 400.000 volumes ayant été brûlés du temps de César, il a pu s’en trouver un si grand nombre à piller du temps de Théodose. Il faut, dit-il, admettre, ou qu’il y avait à Alexandrie une autre bibliothèque qui échappa au désastre, — ou plutôt honestius creditur qu’après ce désastre on fit de nouvelles acquisitions de livres pour le réparer. Orose, qui n’avait vu Alexandrie qu’en passant, quatre siècles après l’incendie du Bruchium, dont il ne restait sans aucun doute aucun vestige, put aisément ignorer qu’il eût existé dans cette ville deux bibliothèques distinctes, l’une brûlée du temps de César, l’autre épargnée par le feu et bientôt enrichie par Antoine. En effet dans l’histoire de ce triumvir et de ses rapports avec Cléopâtre, Orose ne fait nulle mention de ce magnifique présent. Il suppose en conséquence qu’après le premier désastre, il ne restait plus de collection littéraire à Alexandrie et que les livres pillés du temps de Théodose provenaient tous de nouvelles acquisitions. Telle est bien l’opinion que les historiens lui attribuent (Acad. des insc., IX, 40). Nous n’hésitons pas à regarder ici la version du Dr Le Fort (p. 37), quoique non correcte de tout point, comme bien plus fidèle que celle de son adversaire. Ce dernier (p. 50), contre les règles de la syntaxe latine, fait de quam un pronom relatif qui, dans la phrase, ne se rapporte à rien, au lieu d’une conjonction (quàm) répondant au comparatif honestius creditur, et c’est ainsi qu’il se croit autorisé à voir dans ces deux derniers mots l’expression d’un doute sur le pillage des livres par les chrétiens, au lieu d’un doute, mal fondé à la vérité, mais, nous le répétons, fort compréhensible chez Orose, sur l’existence primitive des deux bibliothèques.

Voici donc comment nous pensons que doit se traduire le passage en question :

Le feu de la flotte, s’étant communique à une partie de la ville, consuma 400.000 livres qui se trouvaient dans les édifices voisins, monument remarquable du zèle des anciens qui y avaient rassemblé, les œuvres de tant d’illustres génies. De là, vient que, quoique aujourd’hui il existe dans les temples des cases de livres que nous avons vues, et qui, par le pillage de ces livres, furent, à ce qu’on rapporte, vidées de notre temps par nos coreligionnaires (ce qui est vrai en effet), — cependant il est plus raisonnable de croire que, pour rivaliser avec le zèle des anciens, on fit l’acquisition d’autres livres, que de croire qu’indépendamment de ces 400.000 volumes, il y eût alors une autre bibliothèque qui échappa au désastre.

Mais, objecte encore l’anonyme (p. 42-3, 46), dans ce passage d’Orose, non plus que dans le plaidoyer de Libanius en faveur des temples, le Serapeum n’est point nommé. Non, sans doute ; Orose, dans cette unique phrase de son récit, n’avait pas à désigner tel temple en particulier au milieu. de tant d’autres déjà dévastés de son temps, et quant à, Libanius, son silence s’explique mieux encore puisque son discours pro templis, où il protestait contre les dévastations illégales commises par des moines, précéda d’un an au moins l’édit impérial qui ordonnait la destruction du Serapeum[14].

Mais pourquoi s’en tenir au seul témoignage d’Orose, quand nous avons pour le compléter celui d’auteurs mieux informés que lui ? Écoutons Rufin, qui dans ce, même temps avait vécu six ans en Égypte, avait étudié sous Didyme à Alexandrie et qui raconte presque en témoin oculaire les principaux détails de l’événement[15] ; écoutons un autre contemporain, le philosophe Eunape,qui, en décrivant ces scènes, a pu en charger le tableau, mais non l’inventer ; écoutons enfin Socrate et Théodoret, historiens du Ve siècle, mais tous deux également dignes de foi. Tous nous montrent de concert l’évêque Théophile sollicitant de l’empereur la destruction des temples, présidant en personne et excitant le peuple à celle du Serapeum. Sur les instances de Théophile, dit Socrate, l’empereur avait ordonné la destruction des temples et cet ordre fut exécuté par les soins de Théophile… Il purifia le temple de Mithra et renversa celui de Sérapis[16]. — Le récit d’Eunape, dont voici la substance, est encore plus complet :

Après la, mort d’Ædesius, le culte et le sanctuaire du dieu Sérapis furent détruits à Alexandrie ; non seulement le culte fut anéanti, mais les bâtiments eux-mêmes. Tout se passa comme lors de la victoire des géants de la fable et le même sort atteignit aussi les temples de Canope. Sous le règne de Théodose, Théophile, sorte d’Eurymédon, chef des Titans, conduisit la troupe sacrilège. Evetius, préfet de la ville, et Romanus, commandant de l’armée, réunirent leurs efforts aux siens contre les murailles du Serapeum qu’ils détruisirent en entier tout en faisant la guerre aux offrandes. Ils ne purent cependant, à cause de la pesanteur des matériaux, arracher le pavé du temple, mais ils bouleversèrent tout le reste, se vantant de la victoire qu’ils venaient de remporter sur les dieux, etc.[17]

Devant une telle réunion de témoignages, nous ne comprenons pas qu’on persiste à nier la destruction du Serapeum par les chrétiens d’Alexandrie[18], et la part qu’y prit leur patriarche Théophile. Il est vrai que, dans la traduction trop abrégée qu’il donne de ce dernier passage, l’anonyme, à notre grande surprise, oublie de mentionner le nom de Théophile, cependant si important dans ce débat, et dont le rôle est si vivement caractérisé par Eunape, et remplace par le simple terme de magistrats l’action commune du préfet, du général et du pontife.

Quant à la Bibliothèque, n’oublions pas à notre tour qu’elle faisait partie de ces bâtiments (οίxοδομήματα) qui, selon Eunape, furent détruits en même temps que le sanctuaire. Or, si aucun des auteurs susnommés ne nous dit que Théophile eût commandé le pillage des livres qu’elle renfermait, aucun non plus rie nous parle du moindre effort de sa part pour l’empêcher. Et de fait, ce prélat dont Socrate et Sozomène dépeignent le caractère empreint de lâcheté autant que de violence, qui, pour apaiser les moines anti-origénistes censurés dans un de ses mandements, reniait devant eux ses précédentes convictions, se faisait le persécuteur de leurs adversaires, faisait flétrir par un concile la mémoire et les écrits d’Origène, s’acharnait enfin à la ruine du grand Chrysostome[19] — n’était pas homme à arrêter dans ses déprédations une multitude furieuse qu’il avait lui-même déchaînée, à faire respecter d’elle le sanctuaire et les instruments d’une science profane, à sauver de ses mains les volumes qu’elle se faisait sans doute un jeu de mettre en pièces et de jeter au vent. La destruction du temple et de ses annexes dut entraîner inévitablement la dévastation de la bibliothèque et la mettre dans l’état où Orose la trouva vingt-cinq ans après[20].

A la vérité encore, les mêmes auteurs ne nous parlent point du massacre de savants que M. Le Fort prétend avoir été commis à ce moment-là.

Dès la publication de l’ordre impérial, acclamé par la foule, ils s’étaient enfuis et dispersés, et pendant l’émeute qui avait précédé, les violences avaient été réciproques, si ce n’est même plus meurtrières du côté des païens[21]. Mais ce fut pour la science que les suites de cet événement furent surtout regrettables. Privée par la destruction de la Bibliothèque d’une ressource si précieuse, elle le fut encore de ses principaux représentants. Devant l’exaspération populaire et les menaces de l’autorité, la plupart des professeurs du musée se virent forcés de quitter Alexandrie. L’enseignement demeura suspendu. Le philosophe Hiéroclès fut battu de verges pour quelques traits de satire lancés contre le christianisme. Bientôt, sous le pontificat de Cyrille, digne neveu et successeur de Théophile, la noble Hypatie, dont la science et les vertus illustraient l’école d’Alexandrie, fut, sur d’injustes soupçons, massacrée par des chrétiens. Ses disciples se dispersèrent ; l’école n’eut plus dès lors à sa tête que des maîtres obscurs, et vers la fin du Ve siècle on se plaignait de ce que ses auditoires demeuraient déserts, tandis que les cirques et les théâtres regorgeaient de spectateurs[22]. Opprimée à Alexandrie, la philosophie néoplatonienne se réfugia dans Athènes ; depuis Proclus elle y répandit encore quelque lustre, jusqu’au jour où Justinien, résolu d’en finir avec le paganisme, ne laissa aux docteurs qui en étaient suspects d’autre alternative que la conversion et l’infamie ou la mort[23].

En tout cela il nous est impossible de voir les marques du moindre respect pour la science. Nous ne voyons pas non plus ce qu’avait à faire dans un plaidoyer pour la liberté de l’enseignement l’apologie d’un évêque qui avait ouvert la carrière à de pareils exploits. Elle nous eût paru mieux placée dans un plaidoyer précédent contre la liberté religieuse.

Mais d’un autre côté, sachons distinguer les hommes et les temps. Pour juger de l’influence que le christianisme exerça : jadis sur la science, ne nous bornons pas à l’époque où l’Église, soutenue par le bras séculier, commençait à user despotiquement de ce privilège. Rappelons-nous plutôt les temps antérieurs où, ne comptant encore que sur elle-même, luttant par la persuasion seule, quand ce n’était pas par le martyre, elle se munissait au besoin des armes de l’intelligence et ne dédaignait rien de ce qui était propre à porter la lumière dans les esprits ; les temps où Justin martyr, Théophile d’Antioche, Athénagore employaient à la conversion des païens la philosophie qui les avait conduits eux-mêmes jusqu’au seuil de l’église ; où Pantænus, Clément, Origène, tous profondément versés dans la science de leur temps, fondaient avec son aide la célèbre école catéchétique d’Alexandrie, appelaient l’érudition classique à l’appui de l’instruction chrétienne, et attiraient de tous côtés les philosophes eux-mêmes par la supériorité de leur enseignement. Rappelons-nous le temps encore où Eusèbe, pour composer ses savants écrits, puisait largement dans la bibliothèque de son ami Pamphile, où Grégoire de Nazianze allait s’instruire dans les écoles d’Athènes et d’Alexandrie, où Basile de Césarée fréquentait celle de, Libanius, correspondait familièrement avec ce rhéteur, recommandait à la jeunesse chrétienne la lecture des écrits des anciens. Enfin, pour citer aussi l’église latine, les Cyprien, les Lactance, les Ambroise, les Butin, les Jérôme, Tertullien lui-même, malgré ses boutades montanistes, peuvent-ils passer pour des contempteurs ou des ennemis de, la science ? Augustin, déjà converti à l’évangile et sur le point de se, vouer au ministère sacré, considérait-il comme une profanation ou seulement comme un hors-d’œuvre ses études et ses entretiens philosophiques ?

Ne faisons clone pas peser sur le christianisme, en particulier sur le christianisme des premiers siècles, les reproches trop souvent, il est vrai, mérités dans la suite par ceux qui s’intitulaient ses défenseurs.

 

— III —

Mais revenons à la bibliothèque d’Alexandrie, à celle du moins que, depuis la ruine de celles du Bruchium et du Serapeum, on avait travaillé à reconstituer. Du cinquième au septième siècle, en effet, de nouveaux efforts avaient été faits pour y réussir, et ces efforts n’avaient pas été complètement infructueux[24]. Indépendamment des exemplaires et des versions de la Bible, des commentaires des théologiens[25] et des volumineux écrits des controversistes, des ouvrages d’un autre genre y avaient également trouvé place. Ce qui restait de savants à Alexandrie, grammairiens ; mathématiciens, médecins surtout, et même philosophes, non contents de relever autant que possible par leurs travaux la, réputation du musée, employaient de nombreux calligraphes à copier les ouvrages de leurs prédécesseurs. Ou ne peut donc admettre avec M. le docteur Le Fort qu’il n’y eût plus alors de bibliothèque à Alexandrie[26].

Tout à coup, en 644, les Sarrasins, sous la conduite d’Amrou, envahissent l’Égypte, et après deux sièges se rendent maîtres d’Alexandrie. Dans ce péril, le grammairien Philoponus s’adresse au général donc il avait su, par son caractère et son esprit ; capter la bienveillance, le supplie de laisser à la ville tout ce qui ne serait d’aucune utilité pour les vainqueurs. Que désirerais-tu donc ? lui demande le général. — Les livres de philosophie conservés dans les bibliothèques royales. — Je ne puis te les accorder sans l’aveu du calife. Si nous en croyons Abulfarage[27], la réponse d’Omar fut que, si ces livres ne renfermaient que la doctrine du Coran, ils étaient inutiles, que dans l’autre cas, ils étaient pernicieux ; qu’ainsi, en tout état de cause il fallait les détruire. Sur quoi, ajoute-t-il, Amrou exécuta l’ordre du calife, et le contenu de la bibliothèque, distribué dans les quatre mille bains publics d’Alexandrie, servit à les chauffer durant six mois.

Mais l’historien arabe de qui nous tenons ce récit écrivait cinq ou six siècles après Omar et la conquête de l’Égypte ; tandis qu’Eutychius, nommé patriarche d’Alexandrie trois siècles après seulement, n’en fait aucune mention. Dans ses Annales de l’Égypte[28], ouvrage fort estimé des savants, il parle de divers actes de l’administration d’Amrou, de la capitulation de la ville, du convoi de blé que sur l’ordre d’Omar il rit partir pour Médine, pressée par la famine, du canal qu’il lit creuser pour le transport, d’une mosquée qu’il fit bâtir à Fostat, et ne dit pas un mot de la destruction de la bibliothèque. Comment admettre que ce patriarche, cet annaliste, ignorât un fait aussi mémorable qui se serait passé dans le chef-lieu de son diocèse, ou que, le sachant, il ne déplorai pas amèrement l’acte barbare qui eût anéanti d’un seul coup, avec les chefs-d’œuvre de l’antiquité, les trésors de la littérature chrétienne ?

Aussi ce fait, auquel, selon Mgr Dupanloup, on a jusqu’ici toujours ajouté foi, a-t-il trouvé, au contraire, dès longtemps de nombreux et savants contradicteurs. Renaudot[29], d’Ansse de Villoison, Gibbon[30], Sismondi[31], Ampère, et parmi les Allemands Reinhard, Heine, Sprengel, etc.[32], ont émis à cet égard plus que des doutes. Outre le silence significatif des écrivains les plus rapprochés du temps d’Omar[33], ils font ressortir l’exagération manifeste ou plutôt l’absolue invraisemblance du récit d’Abulfarage ; ils rappellent le respect des musulmans pour la Bible, et la tolérance des califes pour les ouvrages où le nom du vrai Dieu était invoqué.

A notre avis le sort de la troisième bibliothèque d’Alexandrie fut probablement celui de tant d’autres établissements de ce genre qui, dans les temps anciens et modernes, mais surtout au moyen âge, ont péri, ou de mort lente par l’oubli et le délaissement, ou bien se sont trouvés enveloppés dans les désastres publics. En Orient,, les Turcs détruisirent volontiers ce que les Arabes avaient épargné. En 868, ils conquirent l’Égypte et saccagèrent Alexandrie dont la dévastation entraîna sans doute celle de sa dernière bibliothèque[34].

Du reste M. le docteur Le Fort (p. 7) convient lui-même que la religion de Mahomet ne pouvait permettre le retour de l’esprit scientifique, que même en Espagne le fanatisme musulman reparut quand le pouvoir des califes commença à décroître et qu’ainsi l’histoire de la médecine arabe finit au douzième siècle avec Averrhoès.

Pour ce qui concerne la science musulmane en général, l’histoire des quatre ou cinq derniers siècles nous en apprend bien davantage sur sa profonde décadence, et nous permet moins que jamais de mettre l’ignorance et l’intolérance chrétienne en contraste avec le libéralisme et l’érudition des musulmans (p. 7).

Ceci nous ramène au point de départ de la présente discussion et nous porte à conclure que si l’adversaire de M. Le Fort, avec ses licences de traducteur et ses objections souvent mal fondées, y prend mal à propos un ton de vainqueur, il est de nouveau à regretter que M. Le Fort lui-même, par la légèreté de certaines affirmations et la témérité de certains jugements, ait fourni des armes aux ennemis de l’Université.

 

E. CHASTEL.

 

[1] Lettres à M. le docteur Le Fort, professeur à l’École de Médecine, en réponse à quelques-unes de ses assertions touchant l’influence anti-scientifique du christianisme et l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie au IVe siècle, broch. in-8°, Paris, 1875.

[2] La correspondance qui s’y rapporte a été publiée par l’auteur anonyme sous le titre inscrit en tête de cet article. C’est à sa brochure que nous renverrons nos lecteurs pour nos citations de l’un et de l’autre correspondant.

[3] Bonamy (Mémoires de l’Acad. des Inscr., t. IX, p. 397 et suiv.). Ersch u. Gruber Allgem. Encycl., t. III, p. 49, ss. Frid. Ritschclii Opusc. philolog., t. I, Lpz., 1867, Die Alex. Bibliotheken.

[4] Epiphan., De mensur. et ponder., II, 166. Ammien Marcellin, XXII, p. 252.

[5] Ritschl. Opusc. phil., l. c., p. 19, 28-9.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Ainsi les Métamorphoses d’Ovide en formaient 15 ; les œuvres de Didyme en formaient selon les uns 3000, selon d’autres 6000. La bibliothèque particulière d’un Grec nommé Épaphrodite comprenait, dit-on, 30.000 volumes rares et choisis (Bonamy, l. c. p. 409. Ritschl, l. c. p. 19, 29).

[8] Plutarque, Vie de César, c. 64.

[9] Plutarque, Vie d’Antoine, c. 76.

[10] Rufin, Hist. ecclés., XI, 22, suiv.

[11] Eunape, Vita Ædes., Éd. Boissonad. p. 44.

[12] Orose, Hist. adv. Pag., VI, c. 15, éd. Havercamp.

[13] Dans la traduction que le correspondant anonyme donne de cette partie du passage, trois erreurs me semblent à relever : 1° Undè quamlibet exstent, n’a jamais pu signifier : (p. 21) en outre il existe ; 2° quibus direptis ne peut se rapporter à templis qui en est beaucoup trop éloigné (p. 13), mais à librorum, qui le précède immédiatement ; 3° armaria librorum quæ vidimus ne signifie point qu’Orose eût vu des armoires avec des livres, encore moins des armoires pleines de livres (p. 21, 22), mais des armoires ou plutôt des cases qui avaient servi à placer des livres et qui maintenant étaient vides (exinanita), et néanmoins faciles encore à reconnaître dans un édifice non complètement ruiné.

[14] Le discours de Libanius fut présenté à Théodose entre 389 et 390 ; l’édit de Théodose fut publié en 391.

[15] Hist. eccl., XI, 22. Voyez ci-dessus.

[16] Socrate, Hist. eccl., V, 16. Théodoret, V, 22.

[17] Eunape, Vit. Ædes. Éd. Boissonad. I, p. 43, 45, cum notis, p. 274.

[18] C’est en vain que l’anonyme s’appuie d’un passage d’Evagrius pour soutenir que le Serapeum subsistait encore sous le règne de Marcien. Evagrius (Hist. eccl., II, 5), parlant des soldats de l’empereur poursuivis par les monophysites insurgés, ne dit point qu’ils se réfugièrent dans le temple de Sérapis, mais sur l’esplanade qu’il occupait autrefois (άνά τό ίερόν τό πάλαι Σεράπιδος).

[19] Socrate, Hist. ecclés., VI, 7, 16, Sozomène, id. VIII, 11-20.

[20] Allgem. Encyclop., III, p, 53. — Acad. des Inscr., l. c., p. 412, — Ampère, Voyage en Égypte, p. 72.

[21] Socrate, V, 16.

[22] Voyez notre Histoire de la destruction du paganisme dans l’empire d’Orient. Paris, 1850, p. 246-9.

[23] Ibid., p. 280-8.

[24] Bonamy, l. c., p. 414. Sprengel (Allegm. Encycl., III, p. 54).

[25] Renaudot, Hist. patr. Al., 170.

[26] Ampère, l. c. p. 71.

[27] Abulfarage, Hist. dynast., p. 114.

[28] Eutychius, Annal., II, 320.

[29] Renaudot, l. c., p., 170.

[30] Gibbon, id., Chute de l’empire rom., c. 51.

[31] Sismondi, id., c. 14.

[32] Allgem. Encycl., III, p. 54.

[33] Gibbon se prévaut également du silence d’Elmacin, d’Abulfeda, de Murtadi et d’autres musulmans (ibid.).

[34] Allg. Enc., l. c. p. 54.