Histoire de l’Ordre des Assassins


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Ouvrage: Histoire de l’Ordre des Assassins

Auteur: Joseph von Hammer-Purgstall

Année: 1833

traduit de l’allemand et augmenté
de pièces justificatives
J.J. Hellert et P.A. De La Nourais

arbredor.com
Les Assassins, ou Haschischin, étaient plus qu’une secte, c’était un Ordre mystique comportant sept degrés ou grades. «Rien n’est vrai et tout est permis, tel fut toujours le principe de la doctrine secrète». Suivant le degré d’instruction du candidat, il était ou Bateni, c’est-à-dire initié au culte intérieur et au sept des termes allégoriques, ou Dkhaheri, c’est-à-dire celui qui se renferme dans le culte extérieur.

La doctrine de Mohammed, ébranlée à l’extérieur par les croisés et minée intérieurement par la corruption, l’impiété et l’irréligion de l’ordre des Assassins, allait être menacée d’une chute plus rapide et plus certaine, si les pèlerins d’Europe, qui s’étaient couverts de fer pour conquérir la Terre-Sainte, se rencontraient avec les Assassins dans une communauté d’efforts pour planter sur les débris de l’islamisme, la croix et les poignards.

Les meurtres avaient généralement pour but, soit de se venger des ennemis de l’Ordre, soit de complaire à ses amis, soit enfin d’obtenir de riches récompenses. Ceux à qui l’accomplissement de ce devoir avait coûté la vie étaient considérés comme des martyrs, jouissant dans le paradis d’une haute félicité. Leurs parents recevaient de riches présents, ou s’ils étaient esclaves, ils étaient affranchis.

L’ORDRE DES ASSASSINS

LIVRE PREMIER

Introduction
Dans tous les pays et chez tous les peuples, les événements tournent et se reproduisent en général dans un cercle infini et perpétuel, comme les nuits et les jours suivent la loi éternelle de la rotation. Toutefois, en parcourant l’histoire de la destinée du genre humain, nous rencontrons par intervalle des faits qui nous surprennent par leur grandeur et la richesse de leurs résultats, et interrompent l’uniformité de l’histoire du monde, tantôt en nous faisant éprouver de douces et fécondes émotions ; tantôt en nous offrant le triste spectacle d’un monde bouleversé par le fanatisme. Plus est agréable ou pénible l’impression que laisse dans notre esprit le récit de ces événements, plus ils méritent d’exciter l’attention de l’observateur et de trouver un impartial historien. Des faits inouïs et dont la vérité, bien que révoquée en doute, n’en est pas moins incontestable, sont une mine bien précieuse pour l’écrivain à qui il est donné de l’exploiter. Des événements dont la connaissance est parvenue jus-qu’à nous depuis qu’on écrit l’histoire, des plus singuliers et des plus surprenants est sans contredit l’existence et la puissance de l’Ordre des Assassins, de cet ordre qui formait un état au sein des états et demandait à ses membres une soumission que n’avaient pas encore exigée de leurs sujets les despotes de l’Orient ; de cette association de fourbes et de dupes, qui, sous le prétexte d’améliorer les moeurs et d’épurer les croyances, ne faisait que saper les bases de toute morale et de toute religion ; enfin de cet ordre d’Assassins qui tenait toujours le poignard suspendu sur la tête des Princes. Pendant deux siècles en-tiers ; ils furent tout-puissants, parce qu’ils étaient partout redoutés. Enfin cette

tourbe d’Assassins fut exterminée, et disparut sous les débris du khalifat, dont elle avait juré la ruine ; parce qu’il était le centre de toute autorité spirituelle et séculière. L’Organisation politique de cette société ne peut se comparer à celle d’aucune autre des sociétés secrètes ou des associations de brigands et de pirates qui ont précédé ou suivi. L’histoire de ces dernières ne nous présente que de malheureux essais ou d’infructueuses imitations. Quelque renommée que se soit acquise, des extrémités de l’Orient aux confins de l’Occident, le nom d’assassin qui, dans toutes les langues, a conservé la signification de meurtrier, il n’en est pas moins vrai qu’on n’a su jusqu’à ce jour que bien peu de choses sur l’histoire et les destinées de l’Ordre, sur ses doctrines, sur les principes de son gouvernement. Encore, ces détails, si incomplets par eux-mêmes, nous ont-ils été transmis sans suite ; sans ordre, sans aucune vue claire et précise. Longtemps on a regardé comme un conte oriental et comme une tradition populaire tout ce que racontaient de cette colonie d’Assassins les historiens byzantins, les Croisés et surtout Marco Polo ; on n’ajoutait pas plus de foi aux récits de ce dernier qu’à ceux qu’Hérodote nous avait donnés sur les Pays et les peuples de l’antiquité la plus reculée. Cependant plus les voyages ou l’étude des langues nous dévoilent l’Orient, plus nous ajoutons de confiance à ces vénérables matériaux d’histoire et de géographie, plus nous voyons dans tout son jour le respect que professaient pour la vérité le père de l’histoire ancienne et celui des voyageurs modernes. L’historien de l’Ordre. des Assassins s’estime heureux de trouver sur sa route les recherches philosophiques, historiques, chronologiques et topographiques d’un Falconet, d’un Sylvestre de Sacy, d’un Quatremère et d’un Rousseau : ces ouvrages, qui ne laissent rien ignorer des rapports de l’Europe avec l’Orient, ne lui ont pas été moins utiles que ceux des Deguignes et des d’Herbelot, et que l’histoire récente des croisades par Wilken, pour laquelle cet écrivain a exploré les plus anciens documents que nous ont laissés les historiens des croisades et les Arabes contemporains ; mais ni Withof, avec sa loquace prolixité, ni Mariti, dont l’esprit étroit se complaît dans l’obscurité, ne sauraient mériter la même reconnaissance de la part de l’historien. Outre l’ouvrage arabe d’Aboulféda, celui de Mirkhond en langue

persane et les morceaux pleins d’intérêt que nous a donnés Jourdain sur la dynastie des Ismaélites, il est encore une foule de sources inconnues où peut puiser l’historien. Tels sont, chez les Arabes, la grande topographie d’Égypte par Macrisi et les prolégomènes politiques d’Ibn-Khaledoun ; chez les Turcs, la Géographie précieuse et les Tables chronologiques d’Hadschi-Khalfa, le Lit de roses des khalifes par Nasmisade, les deux Collections des histoires et des contes de Mohammed le secrétaire et de Mohammed Klaufi, l’Explication et le choix des histoires par Hessarfenn et Moliammed-Effendi ; et chez les Persans, l’Histoire universelle de Lari, le Musée de Ghaffari, etc., ouvrages qui, tous, peuvent servir de modèles dans l’art de classer les faits et d’écrire l’histoire. Tels sont encore l’Histoire de Wassaf, le Conquérant du monde par Dschovaïni, la Biographie des poètes par Devletschâh, l’Histoire du Thabéristân et du Ma-sendérân de Sahireddin, et enfin, les Conseils aux rois par Dschelali de Kaïn.
Tous ceux qui jouissent de l’inappréciable avantage de pouvoir puiser à ces sources encore inexplorées de l’histoire orientale, ne peuvent s’étonner assez de la richesse de ces trésors. Là, l’historien apprend quel fut le gouvernement de ces grandes monarchies, comment une multitude d’autres dynasties héritèrent de cette puissance d’abord unique ; il les voit se produire sous mille et mille formes, il pénètre au sein des chronologies les plus fabuleuses des peuples anciens, en même temps qu’il trouve sous sa main les annales les plus exactes des empires modernes. C’est alors qu’il découvre quelles ténèbres régnaient avant l’apparition du prophète et quelles lumières se répandirent après lui ; il aime à lire les miracles des Persans, les hauts faits des Arabes, à voir : comment le génie destructeur des Mogols menaçait les empires d’une destruction totale, et admire la judicieuse politique des Ottomans. À la vue de tant de richesses encore ignorées, désespère de ses forces ; la plus longue vie lui semble trop courte pour épuiser cette mine féconde, et l’abondance des Matériaux ne contribue qu’à augmenter son incertitude sur le choix. Malgré cette foule d’écrits divers, il ne trouve nulle part un ouvrage complet ; peu importe que son choix soit guidé par le hasard ou par ses affections particulières ; la nouveauté ou l’intérêt des faits excitera toujours l’attention. D’ailleurs, dans un siècle éminemment

historique. Il se présentera des hommes qui sauront mettre en oeuvre ces documents inconnus.
Un proverbe arabe dit : « On ne laisse point sur la route la pierre de construction : » celui qui veut étendre ses connaissances, qui s’est voué aux recherches historiques et qui peut puiser aux sources, s’inquiète peu de savoir avec quoi et dans quel but il commencera ses travaux. Il n’en est pas ainsi de l’écrivain consciencieux qui ne travaille avec amour qu’après s’être entouré de tous les documents connus, désireux de s’éviter par une scrupuleuse exactitude le reproche de légèreté. Envisagés sous ce rapport, les matériaux d’abord si nombreux pour l’histoire de l’Orient, se réduisent dans une étonnante progression. Où est en Orient ou en Occident la riche bibliothèque qui possède les ouvrages nécessaires pour traiter à fond les époques les plus mémorables de l’histoire orientale et dont le nom même nous est à peine connu ?
Qui, par exemple, se chargerait d’écrire l’histoire du khalifat, celle du gouvernement des familles de Ben-Ommia et d’Abbas, saris connaître dans tous ses détails l’histoire de Bagdad par Ibn-Katib ; et celle de Damas par Ibn-Hassaker, la première en soixante, la seconde en quatre-vingts volumes ? Qui oserait faire une histoire complète de l’Égypte sans avoir lu Macrisi et les ouvrages où cet auteur a puisé lui-même ?
Celui qui veut écrire l’histoire persane rencontre encore de plus grandes difficultés, qu’il veuille traiter soit l’époque la plus reculée où la vie des héros est si entremêlée de fables, soit l’époque intermédiaire Où la monarchie persane se subdivise en un nombre infini de dynasties ; soit enfin l’époque moderne où cet empire s’écroule en proie à toutes les fureurs de l’anarchie. Plu-sieurs siècles encore passeront avant que les trésors littéraires de l’Orient soient complétés dans les bibliothèques de l’Occident par des princes amis des lettres ou des voyageurs avides d’instruction avant que des traductions ou des études philosophiques plus étendues les rendent accessibles au grand nombre. Il est impossible d’écrire l’Histoire l’Orient sans lire et sans consulter les auteurs originaux. Explorer ces sources ; tel est le premier devoir de l’écrivain. L’histoire des Ottomans fait seule exception : aujourd’hui encore on peut s’ouvrir les

sources relatives à l’histoire primitive de ce peuple, sources qui n’ont pas plus de cinq cents ans d’existence ; elles peuvent en outre se compléter et se rectifier par les histoires contemporaines des Byzantins, et de quelques Européens modernes. Cependant un ouvrage historique exige tant d’années de recherches et de si longs travaux préparatoires, que c’est seulement lorsque nous nous sommes vu en possession de toutes les sources originales qui pouvaient éclairer l’histoire des Assassins, que nous nous sommes déterminé à livrer au public le résultat de nos études. On y trouve en abondance des matériaux que l’Europe savante s’affligerait de ne point connaître et dont la rareté avait plus d’une fois arrêté au milieu de leur carrière ceux qui avaient tenté d’écrire l’histoire des empires d’Orient. Quand même de brillantes descriptions de batailles, un récit d’actions éblouissantes et de magnifiques entreprises commerciales, la liste des grands monuments qui furent élevés durant cette période, présenteraient quelque sécheresse, elle sera plus que compensée par le haut intérêt historique qu’inspire, cet ordre des Assassins qui a si fortement influé sur les gouvernements et les religions de l’Orient. Les Assassins ne sont qu’une branche des Ismaélites, qui ne sont point, comme on a longtemps supposé, les ancêtres des Arabes, descendus eux-mêmes d’Ismaël, fils d’une femme nommée Hagar, mais une secte qui a pris naissance au sein même de l’Islamisme, et dont l’origine remonte à l’Imam Ismaïl, fils de Dschafer. Afin de faire connaître à fond quelles étaient leurs doctrines et sur quelles bases fut assise leur puissance, nous croyons nécessaire de remonter à l’Islamisme même et de dire quelques mots de son fondateur et des sectes qui s’élevèrent de la nouvelle religion qu’il venait de proclamer.
Au septième siècle de l’ère chrétienne, lorsque Nouschiwan, surnommé le juste, faisait briller sur le trône impérial de Perse l’éclat de ses hautes vertus, et que le tyran Phocas déshonorait par ses cruautés celui de Byzance, la même année où les armées persanes fuyaient pour la première fois devant les hordes arabes du vice-roi révolté d’Hira, et où Abraha, roi chrétien de Habesch, le Seigneur des Éléphants, accouru de l’Afrique pour détruire la sainte maison de la Kaaba, fut contraint de renoncer à son entreprise, arrêté par la variole qui dévastait

alors le vieux continent, ou, comme dit le Coran, l’année où les oiseaux de la vengeance céleste jetèrent après ses troupes de petites pierres qui causèrent leur mort, cette année, si mémorable pour les Arabes qu’elle fut pour eux la date d’une ère nouvelle, celle des éléphants, la nuit même où le palais de Khosroès à Médaïn fut prêt à s’écrouler, ébranlé jusque dans ses fondements par un tremblement de terre qui tarit les lacs et éteignit sous les ruines des temples les es feux sacrés, cette nuit, Mohammed vint au monde. Sa biographie a été écrite par tous les peuples qui suivent ses lois ; Maracci1, Gagnier2 et Sale3 ont tiré de ces nombreux volumes ce qu’on connaissait de lui jusqu’à ce jour en Europe ; le premier, entrainé par un zélé fanatique, ne présente pas toujours les faits sous leur véritable jour ; le second est le plus profond et le plus véridique ; le dernier est libre de préjugés ; mais en écrivant la vie de ce législateur à la fois conquérant et prophète, il est difficile d’atteindre à la hauteur ou se sont élevés Voltaire,4 Gibbon5 et Muller.6 Nous nous bornerons donc ici à ne dire de lui que ce que ces trois derniers historiens ont omis faute de sources ; cependant il est nécessaire de donner une idée juste de sa doctrine et de celle des Ismaélites qui dans la suite mine et remplace la première.
Mohammed, fils d’Abdallah et petit-fils d’Abdolmotaleb, sorti du sang le plus noble parmi les Arabes, c’est-à-dire de la famille des Koreisch ; gardienne des clés de la sainte Maison de la Kaaba, se sentit appelé à ramener sa nation perdue dans l’idolâtrie à la connaissance d’un seul et vrai Dieu. En commençant ce grand oeuvre, il se proposait de purifier la religion naturelle des taches de la superstition, entreprise essayée avant lui par divers prophètes à des époques différentes, et d’accomplir cette sublime mission en devenant le législateur de son peuple. Trois religions, le Christianisme, le judaïsme et le


1 Maracii Prodromus Alcorani. Patavii. 1698.
2 Gagnier, Vita Mohammedis ex Abulfeda, Oxonii 1723.
3 Sale’s Koran, London, 1734 ; Mohammed, par Claudius et Savary.
4 Voltaire, Essai sur les Moeurs et l’Esprit des Nations t. II, chap. 6.
5 The History of the decline and fall of the roman Empire, by Gibbon, chap. I.
6 Les vingt-quatre livres de l’Histoire Universelle, par J. de Muller, liv. XII, chap. 2.


sabéisme, se partageaient l’Arabie. Fondre ces trois religions en une seule, réunir ce qu’elles avaient de commun, afin que la religion nouvelle pût donner aux Arabes la liberté et la puissance dans le monde politique, tel était son but ; il l’atteignit au déclin de sa vie, après avoir passé toute sa jeunesse en méditations. Sa mère, Emina, née juive, mais convertie en bas âge, dans un voyage en Syrie, par le moine chrétien Sergius, avait, dès son enfance, imbu son esprit des idées religieuses que Moïse et J.-C. avaient jetées dans le monde. Aussi l’idolâtrie de la Kaaba, où trois cents idoles réclamaient l’adoration des peuples, lui apparaissait-elle dans toute sa turpitude. Les juifs attendaient le Messie comme le sauveur d’Israël, les chrétiens le Paraclet comme un consolateur, un médiateur : pénétré de ces croyances, Mohammed arrivé à l’âge de 40 ans, âge qui de tout temps fut considéré sans l’Orient comme l’âge nécessaire d’un prophète, sentit au fond de son âme comme une voix divine qui l’exhortait à lire au nom du seigneur les commandements du ciel7 et à se faire reconnaître par son peuple comme le prophète et l’envoyé de Dieu. Son éloquence entraînante, ce génie de poésie enthousiaste dont la nature l’avait doué, la vivacité de son imagination, la noblesse de ses manières commandaient un profond respect ; ses moeurs étaient douces, il était brave, généreux et possédait au plus haut degré le don de la persuasion ; ces qualités qu’admirent tous les peuples, mais plus encore les fils du Désert, lui gagnèrent tous les coeurs. L’Arabe de tous les temps a sympathisé avec les héros et a chéri la libéralité, mais rien n’égale son amour pour les grands poètes, dont les oeuvres, écrites en lettres d’or, étaient suspendues aux murs de la Kaaba en honneur de Dieu, comme témoignage d’une inspiration divine.
Le Coran est le chef-d’oeuvre de la poésie arabe ; ce qui distingue ce poème de tous les autres, c’est la sublimité des idées qui percent au milieu d’un chaos de traditions et de lois confuses, et l’énergie du langage. Jamais, ni avant ni après lui ; poète arabe n’eut une si haute gloire. Lebid, un des sept grands


7 Ikra biismi reblike, lis au nom de ton seigneur : tel est le commencement de la première sourate qui fut publiée ; dans l’ordre actuel, elle se trouve la quatre-vingt-seizième.


poètes dont les ouvrages portaient le nom d’Al-Moallakat, les suspendus, parce qu’ils étaient suspendus aux murs de la Kaaba, les en arracha comme n’étant pas dignes d’un tel honneur après avoir lu le commencement sublime de la deuxième sourate du Coran ; Hassan le satirique, qui poursuivait le prophète de sa verve moqueuse et qui, suivant la tradition, fut, réfuté par des vers envoyés du ciel, se vit forcé de reconnaître la puissance irrésistible de sa parole et de ses armes après la conquête de la Mecque, et Kaab, fils de Soheir, lui rendit un hommage spontané, en lui adressant une hymne de louanges qui lui fit obtenir du prophète comme récompense le don de son manteau. Il se trouve encore aujourd’hui parmi les trésors, de l’empire Ottoman et est vénéré et touché tous les ans au mois de ramadan, avec de grandes cérémonies, par le sultan, les grands fonctionnaires et la cour. La haute destinée à laquelle parvint Mohammed en changeant le titre de poète contre celui de prophète, engagea depuis quelques poètes arabes à suivre son exemple, mais ce fut sans succès et souvent au péril de leur vie : Moseleima, contemporain de Mohammed et comme lui poète de la nature, fut cependant sur le point d’être pour lui un rival très dangereux. L’idée qu’on ne saurait jamais atteindre la divinité du Coran n’avait pas encore reçu la sanction des siècles : Ibn-Mokaffas, l’agréable traducteur des fables de Bidpai, qui s’était enfermé des semaines entières pour faire un seul vers et qui soutint la comparaison avec ce passage sublime du Coran sur le dé-luge : Terre, bois tes eaux, cieux, retenez vos cataractes, ne rapporta pour fruit de ses longs travaux que la renommée d’un déiste ; Motenebbi (homme qui prophétise) acquit à la vérité la gloire d’un grand poète, mais non celle d’un prophète. Ainsi le Coran fut exclusivement regardé pendant douze siècles comme un poème incréé céleste, inimitable, comme la parole éternelle de Dieu.
La parole du prophète c’est la sunna, c’est-à-dire la collection de ses harangues et de ses commandements qu’il donnait de vive voix. Dans ces lois, de même que dans le Coran écrit, on trouve une vive imagination une grande force de volonté, une connaissance profonde de l’homme ; on y reconnaît à chaque pas le génie du grand poète et du législateur. Jusqu’à ce jour le Coran

n’a été présenté nulle part sous ce point de vue ; dans ce qui suit nous allons analyser la parole du prophète.
L’acte de foi de l’islamisme, c’est à dire résignation à la volonté de Dieu, est : « il n’y a d’autre Dieu que Dieu et Mohammed est son prophète ; » toute sa doctrine se réduit à cinq articles de foi et à autant de devoirs pour le culte extérieur : les premiers consistent dans les dogmes suivants : la croyance en Dieu, à ses anges, à ses prophètes, au jugement dernier et à la prédestination ; les devoirs religieux sont l’ablution, la prière, le jeûne, l’aumône et le pèlerinage à la Mecque. Ils forment à eux tous un mélange de christianisme, de judaïsme et de sabéisme, seulement il n’y a point d’autres miracles que celui de la création et de la parole, c’est-à-dire les vers du Coran l’Assension de Mohammed qui s’y trouve n’est qu’une figure dans le genre de celle d’Ézéchiel, et l’alborak ou le cheval céleste du prophète avec un visage d’homme ; une imitation de la vision du prophète juif. Les dogmes des choses dernières, du juge-ment des morts, de la balance où se pèsent les âmes, du pont de l’épreuve, des sept enfers et des huit Paradis, sont empruntés aux traditions persanes et égyptiennes. Les joies que donnent les plaisirs des sens et les raffinements de la volupté, des lits de gazon sous l’ombrage, près desquels murmurent des ruisseaux cachés sous les fleurs, des kiosques dorés, des coupes précieuses, des buffets magnifiques, des sofas moelleux, des sources aux ondes argentées et de jeunes garçons d’une ravissante beauté, sont les plus grandes récompenses du ciel ; les sorbets mousseux et le plus pur vin puisé aux sources de Kewszer et de Selsebil, sont la nourriture de l’homme pieux qui se sera abstenu sur la terre de boissons enivrantes ; de jeunes filles aux yeux noirs et d’une éternelle jeunesse partageront la couche du juste et surtout de celui qui aura remporté la palme du martyre dans une sainte guerre contre les ennemis de la foi ; à lui félicité éternelle, car le paradis est sous l’ombre des épées, et l’épée des croyants doit servir sans cesse contre les infidèles, jusqu’à ce qu’ils se convertissent à l’islamisme ou se soumettent en payant un tribut ; c’est chose légale que de tuer celui qui menace la foi ou l’empire, et si le meurtre est quelquefois pardonnable, la révolte ne l’est jamais. Le Coran règle encore les droits des époux et des héritages, les

droits et les devoirs des femmes, auxquelles Mohammed a le premier assuré une existence civile dont elles semblent avoir à peine joui avant lui chez les Arabes ; mais il est muet sur l’ordre de successibilité au trône, sur les droits à exercer sur les pays conquis et sur la manière de les gouverner. La domination suprême est à Dieu, il la donne et l’ôte à qui lui plaît. Ces formules générales par lesquelles on exprimait la volonté céleste ouvraient un vaste champ aux despotes et aux usurpateurs, mais la pensée intime de Mohammed était que la domination appartenait de droit au plus vaillant ; et il déclara un jour expres-sément qu’Omar, dont il avait remarqué l’énergie extraordinaire, possédait toutes les qualités d’un prophète et d’un khalife. La tradition ne nous a rien conservé de semblable sur le compte du débonnaire Ali, son gendre. Il n’était point échappé à la perspicacité du prophète, que dans les développements successifs de l’histoire du monde, rien n’était stable, qu’aucune institution humaine n’était d’une durée permanente et qu’il arrivait rarement qu’un siècle héritât de l’esprit du siècle qui l’avait précédé ; c’est dans cet esprit qu’il faut entendre une de ses prophétiques paroles : « Le khalifat ne durera que trente ans après ma mort. »
Il est à présumer que si Mohammed avait voulu donner à ses plus proches parents la succession, ou, comme disent les Arabes, le khalifat, il aurait revêtu de cette dignité son gendre, Ali ; mais, comme pendant sa vie, il n’avait fait à cet égard aucune disposition, car les louanges qu’il adressa à Ali, et que rapportent les sectateurs de ce dernier, sont trop problématiques pour être une preuve de ses volontés ultérieures, il paraît qu’il voulut abandonner aux croyants le choix du plus digne. Après lui les Moslimins proclamèrent émir et imam celui qui le premier s’était converti à l’islamisme, Eboubekr-Eszszidik, le vrai, et après son règne, qui fut de peu de durée, Omar-Alfarouk, le tranchant, et lui jurèrent fidélité en lui donnant la main. La sévérité d’Omar, aussi inflexible pour les autres que pour lui-même, et la vive énergie de son caractère, donnèrent dès le principe à l’islamisme et au khalifat cette tendance fanatique et despotique qui avait été jusque, là entièrement étrangère à ces naissantes institutions. L’esprit de conquête s’était, il est vrai, déjà révélé dans les premières

entreprises de Mohammed contre les chrétiens de la Syrie, les juifs du Khaïbar et les idolâtres de la Mecque ; les victoires d’Eboubekr dans l’Yémen et la Syrie, apprirent aux fidèles qu’il suivait les traces du prophète ; mais c’était à Omar qu’il était réservé de consommer le triomphe de l’islamisme et du khalifat. Ce vaillant général prit Damas et Jérusalem, renversa l’ancien trône des Perses et ébranla celui de Byzance, auquel il enleva deux de ses plus puissants appuis, la Syrie et l’Égypte. Ce fut alors que le zèle aveugle du khalife et de ses généraux détruisit les trésors littéraires amassés pendant des siècles par les philosophes grecs et persans, que la bibliothèque d’Alexandrie servit à chauffer des bains publics, et que les livres de Medaïn firent déborder les eaux du Tigre.8 Omar proscrivit, sous les peines les plus sévères, l’usage de l’or et de la soie, et défendit aux Moslimins de se livrer à la navigation, ce puissant moyen de communication et de commerce pour les peuples, et d’échange pour les idées. C’est ainsi qu’il conserva ses conquêtes et affermit les doctrines de l’islamisme, veillant avec une sorte de jalousie à ce que leur pureté fût à l’abri des atteintes de toute influence étrangère et à ce que les moeurs des vainqueurs ne fussent point cor-rompues par le luxe des vaincus. Ce n’était pas sans fondement qu’il redoutait pour les Arabes le contact de la civilisation et des institutions plus avancées des Grecs et des Persans. Mohammed lui-même avait déjà fait sentir à son peuple, si avide du merveilleux, la nécessité de se défier des contes et des récits fabuleux des Persans.
Osman laissa échapper les rênes du gouvernement, que son prédécesseur, Omar, avait tenues d’une main si ferme. Ce khalife fut le premier qui périt dans une conspiration sous les poignards des révoltés. Ali, gendre de Mohammed, ne monta sur le trône, souillé du sang de son prédécesseur, que pour le teindre bientôt du sien. Une grande partie des Musulmans refusa de reconnaître Ali, gendre de Mohammed, comme prince des vrais croyants, et de lui


8 Ce fait se trouve raconté non seulement par Aboulfaradsch, mais encore par Macrisi et Ibn-Khaledoun ; il est en outre confirmé par Hadschi-Khalfa.


rendre hommage ; ils furent appelés Motasali, les apostats9, et formèrent une des plus grandes et des premières sectes de l’islamisme ; à leur tête était Moawia, de la famille d’Ommia, dont le père, Ebousofian, avait été un des adversaires les plus redoutables du prophète. Il fit suspendre les vêtements ensanglantés d’Osman à la chaire de la grande mosquée de Damas, afin d’exciter les Syriens à venger sa mort sur Ali ; mais la haine éternelle qu’Aïsché avait jurée à Ali, du vivant même de Mohammed son époux, et de son père Eboubekr, hâta sa perte plus encore que l’ambition de Moawia ; cette haine datait de la sixième année de l’hégire, où, pendant l’expédition que fit le prophète contre la tribu Moszthalak, Aïsché, la chaste, s’égara avec son compagnon de voyage Sofwan, fils de Moattal. Ce fut l’objet de beaucoup de conjectures calomnieuses ; nombre de sceptiques et d’incrédules contestèrent à Aïsché le nom de chaste, au point qu’il fallut envoyer du ciel une soura afin d’apaiser ces bruits et sauver l’honneur d’Aïsché et du prophète. C’est depuis cette sentence, prononcée par les saintes écritures de l’islamisme, qu’elle n’a plus cessé d’être considérée comme le modèle de la chasteté. Quatre-vingts calomniateurs tombèrent aussi-tôt sous le glaive vengeur, mais ce ne fut que plus tard qu’Ali Fraya de son trône et de sa vie ses doutes inconsidérés. Aïsché conduisit elle-même ses deux généraux, Tallin et Sobeir et les encouragea par sa présence dans la bataille où ils périrent tous deux. Une partie des troupes d’Aïsché refusèrent de combattre et se déclarèrent hautement en faveur de son ennemi ; depuis lors on les appela Khawaredschi, les transfuges, et plus tard elles formèrent une secte puissante, aussi hostile que celle des Motasali à la famille de Mohammed, mais qui pro-fessa sur un grand nombre de points une doctrine différente. À la seconde ba-taille près de Saffaïn, Moawia fit porter le Coran devant l’armée sur les pointes des lances10, et, après celle de Neheran, Ali fut forcé d’abdiquer l’empire à Daumetol-Dschendel, et bientôt après il fut assassiné. C’est ainsi que, par une suite de révoltes et d’assassinats, le khalifat, d’abord héréditaire dans la famille


9 Aboulféda, Annales Moslemici, t. I, p. 282.
10 Aboulféda, t. I, p. 314.


d’Ali, passa à celle d’Ommia, après un laps de 30 ans, terme fatal que Mohammed lui avait fixé.
Le khalife ou successeur du prophète était non-seulement émir-al-mominin, prince des vrais croyants, mais encore imam-al-moslimin, chef des soumis ; prince suprême et pontife, il portait de la même main l’étendard et le glaive, et se revêtait du manteau du prophète. Ce monde nouveau, créé par l’islamisme, ne devait jamais obéir qu’à un seul khalife légitime comme la chrétienté à un seul pape. Mais aussi, de même que souvent trois papes se disputaient la triple tiare, l’on vit trois khalifes se disputer la domination suprême des trois parties du monde. Après que la famille d’Ommia eut perdu son trône de Damas, elle régna encore en Espagne, de même que la famille d’Abbas sur les bords du Tigre, et celle de Fatima sur les rives du Nil. Les Ommiades, les Abassides et les Fatémites, régnaient à la fois, en qualité de khalifes à Grenade, à Bagdad et au Caire ; aujourd’hui encore, les princes des familles de Katschar et d’Osman occupent avec le même titre les trônes de Téhéran et de Stamboul ; les droits de ces derniers à un pareil titre sont légitimes, car, après la conquête de l’Égypte par Selim, les insignes du khalifat, l’étendard, le glaive et le manteau du prophète, qui jusqu’alors se gardaient au Caire, furent confiés à la garde des saintes villes de la Mecque, où il naquit, et de Médine, où était son tombeau. C’est pour cela qu’ils s’appellent gardiens des deux saintes villes. Padischah et schah, empereur et roi, sultan-alberrein et khakan-albahrein, sont des mots qui signifient dominateurs et seigneurs de deux parties du monde et de deux mers ; ils pourraient aussi facilement se dire les protecteurs de trois saintes villes, les maîtres de trois parties du monde et les dominateurs de trois mers, car Jérusalem, la Mecque et Médine sont en leur possession. Ils commandent en Europe, en Asie et en Afrique ; enfin, la mer Noire, la mer Rouge et la mer Blanche, baignent des contrées soumises à leur pouvoir.
Ces courts éclaircissements justifieront cette digression sur la puissance actuelle des Moslimins. Revenons maintenant à leur histoire primitive.
Les premiers et les plus grands schismes qui éclatèrent au sein de l’islamisme durent leur origine à l’interminable lutte qui s’engagea pour acquérir

la puissance séculière, et la scission dans les croyances amena bientôt le démembrement de l’empire. Nous avons déjà remarqué quelle fut l’origine des grandes divisions politiques et religieuses des motasali et des khawaredschi, des apostats et des transfuges ; ces deux partis avaient des opinions tout opposées sur les divers dogmes de la religion dominante, mais surtout sur les droits qu’ils attachaient aux dignités de khalife et d’imam. Ce sont ces prétentions diverses qui ont fait naître dans l’islamisme tant de sectes différentes : on n’en compte pas moins de soixante-douze ; une tradition fait prédire à Mohammed que la religion de son peuple se divisera en soixante-treize branches, mais qu’une seule sera la vraie. Scheheristani et Macrisi nous en donnent l’instructive énumération, que nous omettons ici à dessein, et nous fournissent des détails circonstanciés sur chacune d’elles. Sylvestre de Sacy est le premier qui ait appelé sur toutes ces diverses sectes l’attention publique, dans une petite lecture qu’il fit à une séance de l’Institut de France.
Examinons actuellement ces deux branches principales de l’islamisme au moment où cette religion nouvelle s’est répandue dans l’Asie. Aujourd’hui encore, après une existence de douze siècles, on en voit surgir une innombrable quantité de petites sectes. De ces deux branches ont pris naissance les doctrines des sunnites et celles des shiites, qui encore aujourd’hui offrent beaucoup de points de dissemblance ; le plus grand c’est que les sunnites regardent comme légale la succession des quatre premiers khalifes ; les shiites au contraire ne reconnaissent d’autres droits que ceux d’Ali et de ses successeurs. Les Sunnites ont en horreur le meurtre qui fut commis sur la personne d’Osman, et les shiites ne sauraient pardonner celui dont Ali et ses fils furent les victimes ; ce qui fait l’exécration des uns est justifié par les autres, ce que les uns admettent les autres le repoussent. Cette opposition, qui existait déjà dans la plus grande partie de leurs dogmes, prend, avec le cours des siècles, un caractère bien plus marqué à mesure qu’il se manifeste une plus complète dissidence entre les divers intérêts politiques des différentes nations qui suivent cette religion. De temps immémorial presque toutes les guerres entre les Turcs et les Persans, dont les premiers sont sunnites et les autres shiites, sont aussi bien des guerres

de religion que des guerres de peuple à peuple, et les essais si souvent répétés, et en dernier lieu encore par Schah-Nadir, pour confondre et réunir ces deux sectes, furent toujours aussi infructueux que ceux qui furent tentés pendant plusieurs siècles pour réunir l’église chrétienne d’Orient et celle d’Occident. Leur schisme ne saurait se mieux comparer dans l’histoire qu’à celui des sunnites et des shiites.
Tous les traités publiés jusqu’à ce jour en Europe sur les divers systèmes religieux de l’islamisme ont tous été puisés à des sources sunnites. Ils nous ont appris que les sunnites, ceux que nous considérons comme les vrais croyants, se partageaient en quatre classes qui bien que d’accord entre elles sur les points essentiels des dogmes, se divisaient sur quelques autres moins importants ; du reste, cette différence peut, selon nous se comparer à celle qui dans l’église catholique existe entre le rite romain, celui des Grecs arméniens et le rite syrien, tous d’une égale valeur canonique. Les quatre sectes des Sunnites, entièrement orthodoxes sont appelées du nom des quatre grands imams Malek, Schafii, Hanbali, Abou-Hanife ; ce sont leurs pères de l’église ; leur doctrine et surtout celle du dernier, qui est considérée comme dominante dans l’empire Ottoman, est suffisamment connue par l’exposé précieux qu’en a fait Mouradja-Ohsson. Les sectes des shiites qui se subdivisent encore en plusieurs autres ne le sont pas autant. De même que les non-catholiques se subdivisent en protestants, réformés, anabaptistes, quakers etc., les Shiites ont quatre sectes principales, qui sont les kaissaniyé, les seidiyé, les ghoultat et les imamié. Nous mettrons à pro-fit les travaux d’Ibn-Khaledoun et de Lari pour en donner un aperçu précis, aperçu réclamé tant par la nouveauté du sujet que par les rapports qu’elles ont avec notre histoire. La principale cause de leur dissidence est leur manière d’interpréter les prétentions d’Ali et l’ordre de successibilité à la dignité d’imam, c’est-à-dire de pontife suprême de l’islamisme qui devait être héréditaire dans la famille de ce gendre de Mohammed.

I. Les Kaissaniyé, ainsi appelés d’un affranchi d’Ali, soutiennent qu’il avait transmis le droit de succéder non à ses fils Hassan et Hossein, comme le croient presque tous les autres shiites, mais à leur frère Mohammed-Ben-Hanfie ;

cette Secte se divise en plusieurs branches ; nous n’en mentionnerons seulement que deux ; la première est celle des Wakifiyé, ceux qui sont debout ; suivant eux la dignité d’imam est restée dans la personne de Mohammed, et n’a pas été transmise à un autre, car telle est leur croyance, le prophète n’est jamais mort, il n’a fait que disparaître de la terre pour reparaître plus tard, opinion partagée par les deux poètes arabes Koszir et Seid-homaïri ; la seconde est celle des Haschemiyé, qui prétendent que la dignité d’imam a été transférée de Mohammed-Ben-Hanfie à son fils Abou-Haschem, qui a nommé pour son successeur Mohammed, de la famille d’Abbas, qui l’aurait transmise à son fils Ibrahim, et celui-ci à son frère Abdallah-Seffah, fondateur de la dynastie. Il est évident que le but des Haschemiyé était d’établir les prétentions de la famille d’Abbas au trône des khalifes, c’est ce que fit en effet Abou-Moslem, un des principaux docteurs et prédicateurs de cette secte.

II. Les Seidiyé qui forment la seconde secte principale des Shiites, soutiennent que la dignité d’imam a été transférée par Ali11, d’abord à Hassan et Hossein, puis à Ali-Seinolabidin, qui à son tour la transmit à son fils Seid ; presque toits les autres Shiites regardent après Seinolabidin, comme l’imam légitime, son fils Mohamtned-Bakir, frère de Seid. Les Seidiyé, outre qu’ils différaient entre eux sur le mode d’après lequel la dignité d’imam avait été transférée par succession ; ne peuvent encore s’accorder avec les Imamié sur deux points essentiels.

Ils ne reconnaissent comme véritable imam que celui qui à la piété réunit encore la libéralité, la valeur, l’érudition et les autres vertus qui font la gloire du prince et le bonheur des peuples ; les Imamié, au contraire, ne demandent que l’observation des devoirs religieux, tels que la prière, le jeûne et l’aumône.

À l’exemple de Seid, ils regardent comme légitimes les khalifats d’Eboubekr, d’Osman et d’Omar, tandis que la plus grande partie des autres shiites les repoussent comme illégitimes, et qu’ils sont en horreur aux Imamié. C’est cette diversité dans les croyances qui a fait donner aux seidiyé, par les autres shiites, le surnom de Réwafis, dissidents. Les seidiyé se divisent encore en


11 Après 3.-C. 750 ; de l’hégire, 132.


d’autres branches, suivant qu’ils font remonter l’origine de l’imamat à Seid, à son père Seinolabidin ou à son frère Bakir. C’est d’eux que sortit cette multitude de prétendants au trône, qui se sont élevés dans le nord et l’ouest de l’Asie ; tel fut Edris, fils d’Edris, frère de Mohammed12 ; c’est à ce dernier, connu généralement sous le nom de Nefs-Sekiyé, l’âme pure, que le fils de Seid ; Yahya, pendu à Khorassân, avait dit-on, cédé ses prétentions à l’imamat, et Edris, le même que nous avons nommé plus haut, sut les faire valoir, pour fonder la dynastie des Edrissites, dans la ville de Fez, qu’il avait bâtie. Suivant d’autres, Mohammed fils d’Abdallah, nommé aussi l’âme pure et Mehdi, céda l’imamat à son frère Ibrahim, et celui-ci à Issa son plus proche parent. Ces trois hommes, qui avaient élevé des prétentions au khalifat, sous le règne de Manszour, expièrent leurs tentatives par la perte de la vie ; leur supplice affermit la famille d’Abbas sur le trône, qui, plus tard, fut encore une fois ébranlé par un des descendants d’Issa avec le secours des Africains du Zanguebar (Sindschi ) qui alors inondèrent l’Asie. Dans le Dilem, un certain Naszir-Atrousch invita le peuple à reconnaître les prétentions qu’élevèrent au khalifat Hassan-Ben-Ali, un fils d’Omar, le frère de Seinolabidin et l’oncle de Seid ; c’est de cette manière que s’établit la domination d’Hassan, dans le Taberistan, c’est ainsi que les seidiyé propagèrent aux dépens du khalifat abasside leurs opinions sur la succession de l’imamat en Afrique et en Asie.13

III. Ghoullat, les exagérés. Ce titre qui est commun à plusieurs sectes indique l’exagération et le débordement de leurs doctrines, qui dépassent de beaucoup les bornes de la raison, et dans lesquelles on reconnaît facilement des traces de métaphysique gnostique, et de mysticisme indien. Ils parlent seule-ment d’un imam, comme les juifs d’un messie, et attribuent à Ali les mêmes propriétés divines que les chrétiens à Jésus-Christ ; quelques-uns admettent en lui la nature divine et la nature humaine, d’autres n’admettent que la première ; il en est qui croient qu’en les seuls imams, s’opère la transmigration des


12 Après J.-C. 787 ; de l’hégire, 179.
13 Ibn Khaledoun, I. Ier. chap. III, § 25. — Lari, au chapitre des douze imams.


âmes, que la nature parfaite d’Ali, se transmet de lui à ses descendants, d’un imam à un autre et ainsi jusqu’à la fin du monde. Selon d’autres, cette série de transmigrations successives a été interrompue par Mohammed-Bakir, fils de Seinolabidin et frère de Seid, quelques-uns croient qu’il erre encore sur la terre, qu’il est caché comme Khiser, le gardien de la source de la vie ; d’autres assurent que c’est Ali lui-même, qui est assis tout vivant sur un trône de nuages où le tonnerre est sa voix, et la foudre rapide l’instrument de ses colères. Ces sectes de Ghoullat sont regardées comme hérétiques et athées, non seulement par les sunnites, mais encore par les shiites ; c’est ainsi que sont considérés les ariens et les nestoriens, non seulement par les catholiques romains, mais aussi par les jacobites de Byzance ; ils sont tous compris sous la dénomination générale de moulhad, ou moulhahid, impies : la base de leur doctrine est une vénération insensée, et une véritable idolâtrie pour les premiers imams, qui loin de l’admettre, la frappèrent d’une réprobation publique. Déjà du temps d’Ali, on en avait fait brûler quelques-uns : Mohammed Ben-Hanfye, rejeta avec horreur les doctrines de Moukhtar, qui lui attribuait une nature divine, et l’imam Dschafer maudit tous ceux, qui à l’avenir imiteraient l’exemple de Moukhtar. Cet anathème n’empêcha pas que cette doctrine n’eût après eux des partisans et des propagateurs. On voit sans peine où elle conduit, et quel parti en tirèrent d’habiles fourbes et de politiques prétendants au trône ; elle fut entre leurs mains un instrument puissant dont ils se servirent pour exciter à la révolte et usurper le pouvoir. C’était chose facile que d’invoquer le nom d’un imam invisible et parfait, pour détourner les peuples de l’obéissance qu’ils avaient jurée à des princes visibles et imparfaits, ou d’attribuer à un usurpateur qui s’élevait les perfections d’un être qui avait déjà passé par les divers degrés de la migration des âmes, et par ce moyen, lui faire obtenir le pouvoir suprême.

IV. Toutefois les Ghoullat, bien qu’ils prêchassent les doctrines exagérées du dieu fait homme et de la métempsycose, étaient en général, bien moins dangereux pour les princes que les Imamié, qui leur avaient emprunté le dogme d’un imam disparu, et avaient établi jusqu’à lui, une suite non inter-rompue et perpétuée par une filiation naturelle, d’imams révélés, mais après lui

cachés. Tandis que quelques-uns terminent la série des imams révélés au douzième, d’autres n’en admettaient que sept ; ces deux sectes n’exigeaient pas même comme les Seidiyé, des princes appelés au trône, les vertus les plus nécessaires à un souverain, mais seulement la piété et la bienfaisance ; au moyen de ces doctrines, des intrigants aussi adroits qu’effrontés, régnèrent sous le nom de princes ineptes, et parvinrent à asseoir leur domination sur les peuples, en se servant d’eux comme d’un jouet. Les Imamié se divisent en deux classes, les Esnaaschrie ou les douze, ainsi appelés de ce qu’ils terminent la série des imams révélés par Mohammed-Ben-Hassan-Askeri, qui était le douzième ; ils disent de ce dernier qu’il avait disparu dans une grotte près de Hella, qu’il y demeurait invisible, jusqu’à ce qu’il reparût à la fin du monde, sous le nom de Mohdi, celui qui conduit. La seconde classe est celle des Sébiin, les sept, qui ne reconnaissent que sept imams dans l’ordre suivant : 1° Ali, 2° Hassan, 3° Hossein, 4° Ali-Seinolabidin, la gloire des hommes pieux, 5° Mohammed-Bakir, celui qui préside aux secrets, 6° DschaferSadik, le sincère, 7° son fils Ismaïl, qui mourut avant son père, est pour eux le dernier imam ; ils en ont emprunté le nom d’Ismaïlites, de même que les Esnaaschrie ont pris celui d’Imamites. Les uns et les autres ne se divisent donc qu’au septième imam. Les Imamites transmettent de la manière suivante l’imamat, depuis Moussa-Kassim, fils de Dschafer et frère puîné d’Ismaïl, 7° Moussa-Kassim, 8° Ali-Risa, 9° Mohammed Taki, 10° Hadi, 11° Hassan, 12° Askeri et son fils Mohammed-Mehdi. Les prétentions de ces imams étaient tellement appuyées et si bien reconnues sous les premiers Abassides, que Maimoun appela publiquement le huitième d’entre eux, Ali-Risa, pour lui succéder, au grand mécontentement de toute la famille d’Abbas, qui certainement aurait empêché un pareil ordre de successibilité, si Ali-Risa n’était pas mort avant Maimbun. Les Sebiin, à qui l’on donna encore le nom d’Ismaélites, furent, dans leurs efforts pour soutenir leurs prétentions au trône, bien plus heureux que les Imamiés. La domination des premiers s’étendit d’abord, sous la dynastie des Fatémite, sur les bords de la mer et dans l’intérieur de l’Afrique, jusqu’à Mahadia et au Caire, et cent cinquante ans plus tard, elle s’établit en Asie, avec le royaume des Assassins, dans les montagnes de

l’Irak et sur les confins de l’Assyrie., Les Ismaélites de l’Afrique ont reçu des historiens de l’Orient, le nom d’Occidentaux ; celui d’Orientaux a été donné aux Ismaélites de l’Asie. Avant de commencer l’histoire de ces derniers que nous : nous proposons d’écrire, nous ajouterons encore quelques mots, afin de pouvoir donner sur les premiers des détails plus circonstanciés, car c’est à eux que les autres doivent leur origine. Le fondateur de la secte des Ismaélites d’Orient était Obeidollah, qui s’annonçait comme fils de Mohammed-Habib, fils de Dschafer-Mostadik, fils de Mohammed, fils d’Ismaïl, c’est-à-dire comme descendant, au quatrième degré du septième imam. Celui-ci, d’après la doctrine des Ismaélites, était le dernier des imans révélés, et Mohammed, Dschafer-Moszadik, Mohammed-Hahib, ses fils, petit, fils, et arrière petit-fils, furent regardés comme des imams secrets, Mektoum, jusqu’à ce qu’Obeidollah, le premier des imams révélés, parvint à faire valoir les droits de la famille d’Ismaïl au khalifat. Toutefois, ces droits furent disputés pendant longtemps et avec acharnement par la famille d’Abbas, qui avait le plus grand intérêt à détruire à la fois la validité des prétentions de ses rivaux au khalifat et la pureté de leur généalogie. Sous le règne du khalife Kadir-Billah, tous les légistes tinrent à Bagdad, une assemblée secrète, dans laquelle les plus célèbres d’entre eux, notamment, Abouhamid-Isfraïni, l’Imam Koudouri, le scheik Samir, Abjourdi et d’autres déclarèrent14 que les prétentions des Fatémites au khalifat étaient nulles et sans fondement et qu’il n’y avait rien de vrai dans ce qu’ils alléguaient sur leur descendance. La pusillanimité des Abassides, plus encore que cette fin de non-recevoir, prouva combien cet arrêt était juste, cinquante ans plus tard, lorsque l’émir Asrlan-Bessasiri, lieutenant du prince dilémite Behaod-dewlet mamelouk de naissance au service des Fatémites du Caire, fit pendant un an frapper la monnaie à Bagdad et faire les prières publiques au nom du khalife égyptien Mostanszer, en omettant, celui du khalife de Bagdad Kaïm Biemril-lah.15 Ces prétentions au trône, la nécessité de se défendre toujours, nous en-


14 Arès J.-C. 1011 ; de l’hégire 402.
15 Après J.-C ; 1058 ; de l’hégire 450.


gagent à suspecter les doutes soulevés par Ismaïl, de la famille d’Abbas, contre la pureté de la descendance d’Obeidollah, fondateur de la dynastie des Fatémites. De célèbres historiens arabes, tels que Mascrisi et Ibn-Khaledoun, les regardent comme, les suggestions d’une politique passionnée et leur refusent toute confiance. Le grand juriste Kadi-Eboubekr-Bakilani professe une opinion toute contraire, en faveur de laquelle militent, comme nous le verrons, non-seulement l’autorité de ce scheik mais encore d’autres puissants motifs tirés de la doctrine secrète des Ismaélites. Cette doctrine secrète, sur laquelle est basée aussi celle des Assassins, ne sera parfaitement connue, que lorsque nous aurons encore ajouté quelques détails sur les sectes et les différents partis de l’islamisme.
Souvent le fanatisme religieux est accusé par l’histoire d’être l’auteur des guerres sanglantes qui dévastent les empires et déchirent les états ; cependant si la religion fut rarement le but, elle fut presque toujours l’instrument d’une politique avide et d’une ambition sans bornes. Les usurpateurs ; les conquérants, se servaient de l’influence qu’exerçaient les sectaires, pour jeter le trouble au sein des gouvernements.
Plus il y aura de contact entre les intérêts politiques et religieux, plus il y aura de semences de guerres civiles et de guerres religieuses. L’histoire des anciens Perses, des Romains, des Égyptiens et des Grecs ne nous en offre presque aucune, parce que la religion, uniquement, considérée comme moyen de civiliser les peuples, ne pouvait ni affaiblir ni étendre les droits du souverain. Le christianisme n’a fait couler le sang que lorsque infidèle à son origine, il devint un servile instrument entre les mains de papes et de princes ambitieux : c’est ce qui arriva sous Grégoire VII et ses successeurs, où la tiare commandait au sceptre ; sous Luther, où comme nous l’assure Gibbon16, la rébellion détruisait les grands principes de la religion chrétienne qui avant tout ordonnaient le respect de la liberté naturelle. Il n’en était pas de même de l’islamisme, qui, propagé comme le Coran par le glaive, réunissait en même temps la dignité de


16 Gibbon, tom. I, chap. XIII.


pontife et de souverain, dans une personne qui était à la fois imam et khalife. De là tant de guerres plus meurtrières dans cette histoire que dans celle des autres religions. Chez presque toutes les sectes ; les shiismes, sont sortis des contestations élevées sur l’ordre de successibilité au trône ; il n’y en a presque aucune de quelque importance qui ne soit en même temps devenue dangereuse à l’état et à la famille régnante comme parti politique ; en un mot, il n’en est pas qui ne soit portée dans le sens véritable de ce mot devenir la secte dominante, et qui n’ait tâché d’usurper le trône et d’entraîner les princes de l’islamisme à embrasser leur doctrine. Leurs missionnaires appelés Daï, n’exigeaient pas seulement la foi, mais encore l’obéissance, et étaient envoyés en même temps pour propager la religion et recruter des partisans pour les prétendants au trône. Toutes les hérésies dont nous avons déjà parlé jusqu’ici, étaient proprement, d’après leur esprit, celles de sectes usurpatrices. Toutefois, au sein même de l’islamisme, il s’en élevait d’autres d’un caractère bien plus désastreux encore, qui, en foulant aux pieds tous les principes de la foi et de la morale, préparaient au nom de l’égalité et de la liberté générale, la ruine des trônes et des autels. C’est de ces dernières, dont le caractère est entièrement différent et que, pour les distinguer des précédentes, nous appellerons révolutionnaires, dont il nous reste à parler maintenant.
Dans le royaume de l’erse, la monarchie la plus ancienne et à la fois la mieux constituée de l’Orient, la tyrannie était déjà depuis longtemps poussée jusqu’à ses dernières limites ; les excès du despotisme qui contrariaient sans cesse les efforts de la liberté, l’avaient livré à toutes les horreurs de l’anarchie. Aussi longtemps que la doctrine de Serdouscht se conserva dans sa pureté primitive, comme le feu sacré dans les temples, les peuples ne purent emprunter dans leurs soulèvements le masque de la religion ; mais lorsque, sous les Sassanides, des idées nouvelles à l’esprit de réforme eurent ébranlé l’édifice de la vieille doctrine, l’empire marcha vers sa ruine à mesure que le feu sacré s’éteignit dans les sanctuaires. Des novateurs et des athées surgirent de toutes parts, et en ébranlant les fondements des autels devinrent plus dangereux encore pour les trônes. Nous ne connaissons que très imparfaitement les sectes

qui professaient l’ancienne doctrine des mages, c’est pourquoi nous n’avons que des idées incomplètes sur la religion des Persans. On a voulu à toute force réunir en un seul système les opinions des différentes époques de l’empire, et le dualisme et le manichéisme ont souvent été cités comme la doctrine originaire de Serdouscht ; de là ces idées flottantes et contradictoires que nous rencontrons non seulement chez les Grecs, mais encore chez Anquetil et Kleuker, qui les ont puisées dans les livres du Send nouvellement découverts. Herder d’ailleurs, a déjà appelé sur ce sujet toute notre attention ; ce que nous dit de la secte des Mages Macrisi, qui suivant toute probabilité, a pris pour guide Schehristâni, confirme assez les positions du savant allemand. Il en cite plusieurs : 1° Les Keyoumerssié, c’est-à-dire les partisans, de la doctrine la plus ancienne d’après Keyoumersz, le premier des hommes qui fut appelé roi ; 2° les Servaniyé, qui reconnaissent Servan c’est-à-dire le temps infini, comme le moteur et l’auteur de toutes choses ; 3° les Serdouschtiyé ou disciples de Serdouscht, le réformateur de l’ancienne doctrine de Hom ; 4° Séneviyé ; les véritables dualistes ; 5° les Maneviyé c’est-à-dire les manichéens ; 6° les Farkouniyé, espèce de gnostiques, qui admettaient deux principes ; le père et le fils : la querelle qui s’était élevée entre les deux principes fut, d’après eux apaisée par un troisième pouvoir céleste ; 7° les Mastékiyé, ou partisans de Mestek, qui, les premiers, déclarèrent la guerre à toute religion et à toute morales et prêchèrent la liberté et légalité universelles, ainsi qu’une complète et froide indifférence pour les actions humaines et la communauté des biens et des femmes. Mastek, en laissant un libre essor à toutes les passions, ne gagna pas seulement les esclaves, les pauvres et les hommes de la basse classe, qui partout sont les plus nombreux, et qui généralement n’ont rien à perdre et tout à gagner, mais encore ceux qui avaient tout à perdre et rien à gagner, les grands de l’empire et jusqu’au roi Kobad même ; père de Nouschirwan. Celui-ci expia sa folie par la perte de son trône et par la prison dont il ne fut retiré que par la sagesse et la vertu de son visir Bisiirdschimihr. Son fils, Nouschirwan le juste, employa le fer et le feu pour purifier le royaume et la foi de cette déplorable engeance, sans pouvoir

toutefois l’anéantir entièrement, ainsi que nous le montrent les événements postérieurs.17
Déjà dans les premiers siècles de l’islamisme on vit un semblable esprit se manifester dans les doctrines dissolues de plusieurs chefs de sectes, jusqu’à ce que Babek et Karmath vinrent le propager encore sur des monceaux de cadavres et des villes en cendres, et le rendre aussi terrible aux rois que désastreux à l’humanité. Les Persans, dit Macrisi, se sont regardés de tout temps comme le peuple le plus libre et le plus civilisé, et n’ont considéré les autres que comme d’ignorants esclaves. Après que les Arabes eurent détruit leur empire, ils n’eurent pour eux que des sentiments de haine et de mépris ; ils cherchèrent à amener la perte de l’islamisme, non-seulement en suscitant ouvertement la Guerre, mais ils voulurent encore ébranler l’édifice de la foi et de la monarchie, en répandant des doctrines occultes, et en semant de pernicieuses divisions, qui, plus tard, devaient amener de sanglantes insurrections. Comme en général ces doctrines portaient le cachet de l’irréligion et du libertinage, leurs partisans reçurent le nom de Sindik18, esprits forts, mot tiré par corruption de celui descend, la parole vivante de Serdouscht ; leur apparition au sein de l’islamisme date du commencement du khalifat de la famille d’Abbas, car les premiers khalifes de cette maison avaient tenté, mais en vain, de l’extirper par le glaive. Ce fut dans les provinces les plus orientales de l’ancien royaume persan, où s’étaient conservés quelques débris de leur antique puissance et de leur vieille civilisation, et où les doctrines de l’islamisme n’avaient que faiblement pénétré, que se développa avec le plus de force le germe de ces idées si menaçantes à là fois pour l’imamat et pour le khalifat. C’est ainsi que sous le khalife Manszour, parurent dans le Horassân les Rawendi19 qui enseignaient la transmigration des âmes, et cinquante ans plus tard, dans le Dscharschan, sous le règne d’Abdol-Kahir, les Mohaniméens20, c’est-à-dire les Rouges ou les Ânes, ainsi appelés, soit


17 Macrisi, Lari.
18 Voyez Hadschi-Khalfa et les notes de Beiskius sur Aboulféda 2e part., f. 86.
19 Après J.-C. 758 ; de l’hégire 141.
20 Après J.-C. 778 ; de l’hégire 162.


parce qu’ils portaient des habits rouges, soit parce, qu’on leur donnait le nom d’Ânes-Vrais-Croyants, car la racine arabe hamere, peut signifier également, il est un âne, ou, il est rouge. La même année la Transoxane vit surgir les Sefidd-schamegan, c’est-à-dire ceux qui sont vêtus de blanc, dont le fondateur était Hakem-ben-Haschem, surnommé Mokanaa, le masque, parce qu’il portait un masqué d’or, et Sasendeimah, celui qui disposait du clair de lune, parce que pendant la nuit il produisait au-dessus d’une fontaine ; à Makhscheb une lueur merveilleuse qui jetait sur les lieux environnants une clarté semblable à celle de la lune. Il voulait se servir de cette jonglerie comme d’un miracle confirmatif de sa mission. De même Mani, chef des Manichéens ; pour convaincre ses disciples de la divinité de son caractère, leur présentait un livre rempli de portraits magnifiques exécutés avec un art merveilleux (ertengi-mani). Mokanaa enseignait que Dieu avait revêtu la forme humaine depuis qu’il avait ordonné à ses anges d’adorer le premier homme, que depuis, la nature divine s’était transmise de prophète en prophète, d’abord à Abou-Moslem, qui avait mis sûr le trône la famille d’Abbas, et enfin à lui. Il était disciple d’Abou-Moslem, que les Rawendi reconnaissaient aussi pour leur maître, et qui paraît également avoir enseigné le premier au sein de l’islamisme, la doctrine de la transmigration des âmes. À cette doctrine de la métempsycose, (Tenasouch) Mokanaa ajouta celle de la transformation de la nature humaine en la nature divine (Houloul) doc-trine que la Perse avait empruntée aux Indes depuis que, comme nous l’avons vu plus haut, elle était devenue le dogme principal des Ghoullat.21
Sous Mamoun ; septième khalife abasside, lorsque les traductions et les encouragements d’hommes instruits, venus de la Grèce et de la Perse à Bagdad, eurent porté les sciences au plus haut degré d’élévation, l’esprit des Arabes qui jusque là avait profondément pénétré dans la philosophie grecque, dans la théologie persane et dans le mysticisme indien, s’affranchit dès lors de plus en plus, des liens dont l’avait enlacé la doctrine de l’islamisme. Les personnages les plus marquants de la cour des khalifes, s’étaient tellement identifiés avec la


21 Voy. Herbelot aux mots Mani, Erteng, Mokaana et Hakem ben Hasehem.


doctrine de ceux qu’on appelait Moulhad, scélérats, et Sindik, esprits forts, qu’ils en avaient reçu le nom. C’est alors, la première année du troisième siècle de l’hégire, que surgit un sectaire terrible pour les gouvernements, qui, comme Masdek en Perse, deux siècles et demi auparavant, prêchait l’indifférence des actions humaines, la communauté de tous les biens, et qui faillit renverser le trône, des khalifes, comme Masdek celui de Khosroès. Babek appelé Khourremi, soit, comme le veut Lari, du bourg de Khourrem, lieu de sa naissance, ou suivant d’autres de l’extravagance de sa doctrine (en persan extravagant) couvrit pendant vingt ans de ruines et de cadavres le vaste empire des khalifes, jusqu’à ce qu’enfin, battu et pris par Moteaszem, successeur de Mamoun, il fut exécuté en présence même du khalife.22 Babek avant de faire tomber sous la hache ses prisonniers, faisait déshonorer sous leurs yeux leurs femmes, et leurs filles. On prétend qu’il eut à souffrir les mêmes outrages de la part du commandant du château où il fut fait prisonnier. Lorsque le khalife lui fit couper les pieds et les mains, il se prit à rire et témoigna même au milieu des supplices de la criminelle insouciance de sa doctrine. Le nombre des victimes qui, dans l’espace de vingt ans, tombèrent sous le glaive, est évalué par les historiens à un million. Noud, un des dix aides du bourreau, se vantait d’avoir a lui seul égorgé au moins vingt mille hommes, tant fut terrible et sanglante la lutte que livrèrent aux partisans de la doctrine nouvelle de l’égalité et de la liberté les défenseurs du trône du khalifat et de la chaire de l’islamisme.23
À cette époque si orageuse et si féconde en cruautés, vivait à Ahwas, dans les provinces méridionales de la Perse, Abdallah, fils de Maimoun-Alkaddah, fils lui-même de Daissan le dualiste. Son père et son grand père, qui avaient fait passer le dualisme de la doctrine des mages dans l’islamisme ; l’avaient élevé dans les anciens principes monarchiques et religieux des Persans, et poussé à des actions qui devaient amener, sinon leur rétablissement ; du moins la destruction de l’empire et de la foi des Arabes.


22 Après J.-C. 837 ; de l’hégire 223, d’après Hadschi Khalfa ; suivant Lari, après J.-C. 841 ; de l’hégire 227.
23 Voy. Lari, d’herbelot, V°. Balek.


HISTOIRE DE L’ORDRE DES ASSASSINS

suite…

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