L’AURORE NAISSANTE


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Ouvrage: L’aurore naissante (Aurora consurgens)

Auteur: Jacob Boehme 

Année: 1612

Traduit par Louis Claude de Saint-Martin

Avertissement du traducteur
Jacob Bêhme, connu en Allemagne, sous le nom du philosophe Teutonique, et auteur de l’Aurore Naissante, ainsi que de plusieurs autres ouvrages théosophiques, est né en 1575, dans une petite ville de la Haute Luzace, nommée l’ancien Seidenburg, à un demi-mille environ de Gorlitz. Ses parents étaient de la dernière classe du peuple, pauvres, mais honnêtes. Ils l’occupèrent pendant ses premières années à garder les bestiaux.
Quand il fut un peu plus avancé en âge, ils l’envoyèrent à l’école, où il apprit à lire et à écrire ; et de là ils le mirent en apprentissage chez un maître cordonnier à Gorlitz. Il se maria à 19 ans, et eût quatre garçons, à l’un desquels il enseigna son métier de cordonnier. Il est mort à Gorlitz en 1624, d’une maladie aiguë.
Pendant qu’il étoit1 en apprentissage, son maître et sa maîtresse étant absens pour le moment, un étranger vêtu très simplement, mais ayant une belle figure et un aspect vénérable, entra dans la boutique, et


1 Orthographe originale respectée tout au long de cet ouvrage. (Note de l’éditeur Arbre d’Or).


prenant une paire de souliers, demanda à l’acheter.
Le jeune homme ne se croyant pas en état de taxer
ces souliers, refusa de les vendre ; mais l’étranger
insistant, il les lui fit un prix excessif, espérant par
là se mettre à l’abri de tout reproche de la part de
son maître, ou dégoûter l’acheteur. Celui-ci donna le
prix demandé, prit les souliers, et sortit. Il s’arrêta à
quelques pas de la maison, et là d’une voix haute et
ferme, il dit : Jacob, Jacob, viens ici. Le jeune homme
fut d’abord surpris et effrayé d’entendre cet étranger
qui lui était tout à fait inconnu, l’appeler ainsi par
son nom de baptême ; mais s’étant remis, il alla à lui.
L’étranger d’un air sérieux, mais amical, porta les
yeux sur les siens, les fixa avec un regard étincelant
de feu, le prit par la main droite, et lui dit : Jacob, tu
es peu de chose ; mais tu seras grand, et tu deviendras
un autre homme, tellement que tu seras pour le
monde un objet d’étonnement. C’est pourquoi sois
pieux, crains Dieu, et révère sa parole ; surtout lis
soigneusement les écritures saintes, dans lesquelles
tu trouveras des consolations et des instructions,
car tu auras beaucoup à souffrir ; tu auras à supporter
la pauvreté, la misère, et des persécutions ; mais
sois courageux et persévérant, car Dieu t’aime et t’est
propice.
Sur cela l’étranger lui serra la main, le fixa encore
avec des yeux perçans et s’en alla, sans qu’il y ait d’indices
qu’ils se soient jamais revus.

Depuis cette époque, Jacob Bêhme reçut naturellement,
dans plusieurs circonstances, différens développemens
qui lui ouvrirent l’intelligence, sur les
diverses matières, dont il a traité dans ses écrits.
Celui dont je publie la traduction est le plus informe
de ses ouvrages ; indépendamment de ce que c’est
celui qu’il a composé le premier, et qu’il ne l’a pas terminé,
en ayant été empêché par une suite des persécutions
qu’il éprouva, il ne l’avoit entrepris, ainsi qu’il
le dit lui-même, que comme un mémorial, et pour ne
pas perdre les notions et les clartés qui se présentaient
en foule à son entendement, par toutes sortes
de voles. Aussi cette Aurore n’est-elle pour ainsi dire
qu’un germe et qu’une esquisse des principes que
l’auteur a développés dans ses écrits subséquens.
D’ailleurs comment auroit-il pu produire à cette
époque-là des fruits plus abondans et plus parfaits ?
Ce nouvel ordre de choses dans lequel étoient comme
entraînées toutes les facultés de son être, ne lui offroit
encore, en quelque façon, qu’un amas confus d’élémens
en combustion. Ce n’étoit pas seulement un
cahos ; mais c’étoit à-la-fois un cahos et un volcan ; et
dans le choc et la crise où se trouvaient tous ces élémens,
il ne pouvoit saisir les objets qu’à la dérobée,
comme il nous en avertit dans plusieurs endroits.
Il avoue aussi très-souvent son incapacité et son
insufisance. Il déclare n’être encore que dans les
douleurs de l’enfantement, et il dit formellement au

chap. 21, que cette oeuvre n’est que le premier bourgeon
de la branche.
Néanmoins dans les ouvrages qu’il a fait succéder
à celui-ci, il faut convenir que quant à la forme et à la
rédaction, il y a aussi une infinité de choses à désirer.
L’art d’écrire si perfectionné dans notre siècle, et
dans le siècle précédent, ne l’étoit point lorsque cet
auteur a vécu ; et même, soit par le rang où il étoit né,
soit par son éducation, soit enfin par des raisons plus
profondes, et qui ont permis que l’arbre fût recouvert
d’une écorce aussi peut attrayante, afin d’éprouver
ceux qui seroient propres ou non à manger de ses
fruits, Jacob Bêhme est resté, en fait de style, au-dessous
des écrivains, dont il lut le contemporain ; ou
pour mieux dire, il n’a pas même songé à avoir un
style.
En effet, il se permet des expressions et des comparaisons
peu distinguées ; il se laisse aller à des répétitions
sans nombre ; il promet souvent des explications
qu’il ne donne que fort loin de l’endroit où il
les avoit promises ; il se livre à de fatigantes déclamations
contre les adversaires de la vérité ; enfin pour
en supporter la lecture, il ne faut nullement chercher
ici le littérateur.
En outre, il faut s’attendre à trouver dans cette
Aurore même, quelques contradictions, ou si l’on
veut, quelques inadvertances. Quoique l’auteur

annonce qu’il n’a écrit que pour lui et pour soulager
sa mémoire, on ne pourra douter qu’en écrivant
il n’ait eu en vue aussi les autres hommes, puisqu’à
tous les pas il parle comme s’adressant à une seconde
personne ; puisqu’il donne souvent des avis salutaires
à ses lecteurs ; et que ces mêmes lecteurs, il les renvoie
à la vie future, où, dit-il, ils ne pourront plus
douter de ce qu’il avance ; enfin parce qu’il avoue en
plusieurs endroits être obligé de publier le fruit de ses
connaissances, de peur d’être condamné lors du jugement,
pour avoir enfoui son talent.
On a lieu de présumer également que, soit lui,
soit les amis instruits qui l’ont connu, soit même les
rédacteurs de l’édition allemande qui me sert de texte,
ont fait quelques corrections à l’Aurore Naissante ;
et qu’ils y ont inséré, après coup, quelques passages
qui ne paraissent pas à leur place, puisque vû leur
profondeur, ils auroient dû être précédés d’explications
et de définitions, qui en apprenant le sens qu’ils
devoient avoir, les eussent rendus plus profitables ; et
parce qu’on trouve cités dans cette Aurore plusieurs
des écrits de la même plûme, qui n’ont été composés
qu’après celui-ci.
Il ne faut pas non plus être étonné de voir l’auteur
entrer en matière, sans être retenu par des difficultés,
qui arrêtent aujourd’hui toutes les classes scientifiques.
Lorsqu’il songea à exposer sa doctrine, il n’eut
point à combattre des obstacles qui sont nés depuis,

et qui rendroient à présent son entreprise si difficile.
Les sciences physiques n’avoient point encore pris le
rang dominant et presque exclusif qu’elles ont de nos
jours ; elles n’étoient pas en conflict, comme elles le
sont devenues, avec les sciences divines, morales et
religieuses.
Ainsi d’un côté, en parlant de la nature, Jacob
Bêhme pouvoit employer alors les mots de propriétés,
qualités, essences productrices, vertus, influences,
qui sont comme proscrits de la nomenclature actuelle.
De l’autre, en parlant des sciences divines, morales
et religieuses, il trouvoit toute établie dans la pensée
des hommes l’existence de Dieu, celle de l’âme
humaine, spirituelle et immortelle, celle d’une dégradation,
et celle des secours que la main suprême
transmet depuis la chûte universellement et journellement
à l’espèce humaine dégénérée ; et si à cette
époque, on n’avoit point encore appris à l’homme,
qu’il peut et doit lire toutes ces notions-là dans luimême,
avant de les puiser dans les traditions, ainsi
que mes écrits le lui ont enseigné de nos jours, au
moins la croyance commune étoit-elle accoutumée à
les regarder comme fondamentales, et comme étant
consacrées dans ce qu’on appelle les livres saints.
Car la révolution de Luther avoit bien en effet
dévoilé des abus très révoltans, mais ne portant point
le flambeau jusque dans le fond des choses ; elle laissoit
encore l’esprit de l’homme s’appuyer en paix et

en silence, sur la persuasion de la dignité de son être,
et sur des vérités, les unes terribles, les autres consolantes,
dans lesquelles son coeur trouve encore une
nourriture substantielle, lors même que sa pensée ne
parvient pas à en percer toutes les profondeurs.
Jacob Bêhme pouvoit donc s’occuper librement
alors à élever son édifice, tandis qu’aujourd’hui il lui
auroit fallu employer tout son tems et tous ses efforts
à en faire apercevoir et adopter les bases. Dans ce
tems-là, il n’avoit qu’à décrire ; aujourd’hui il n’auroit
eu d’autre tâche que de prouver. Dans son tems
il lui suffisoit d’un pinceau ; aujourd’hui on ne lui eût
permis que la règle et le compas.
C’est ce qui fait que dans le siècle dernier, il a eu
plus de partisans qu’il n’en peut espérer dans celuici.
Il en a eu en grand nombre dans les différentes
contrées de l’Allemagne. Il en a eu en Angleterre de
très-distingués, les uns par leurs connoissances, les
autres par leur rang.
On cite parmi les premiers, le fameux Henri Morus,
(que personne ne confondra sans doute avec le chancelier)
et parmi les seconds on cite le roi Charles Ier,
qui, selon des témoignages authentiques, avoit fait
des dispositions pour encourager la publication des
ouvrages de Jacob Bêhme en anglais, particulièrement
de celui appelé Mysterium magnum, le grand
Mystère.

On rapporte, sur-tout, que lorsqu’il lut en 1646
l’ouvrage intitulé Les Quarante Questions sur l’Âme, il
en témoigna vivement sa surprise et son admiration,
et s’écria : que Dieu soit loué ! puisqu’il se trouve
encore des hommes qui ont pu donner de sa parole
un témoignage vivant tiré de leurs expériences
Ce dernier écrit détermina le monarque à envoyer
un habile homme à Gorlitz, avec ordre premièrement,
d’y étudier avec soin les profondeurs de la
langue allemande ; afin d’être parfaitement en état
de lire Bêhme en original, et de traduire ses oeuvres
en anglais ; et secondement, de prendre des notes sur
tout ce qu’il seroit possible d’apprendre encore à Gorlitz
de la vie et des écrits de cet auteur.
Cette mission fut fidèlement remplie par Jean Sparrow,
avocat à Londres, homme d’une vertu rare et
d’un grand talent. Il est reconnu pour être le traducteur
et l’éditeur de la totalité des ouvrages de Bêhme
en anglais, le dernier de ces ouvrages n’ayant cependant
vu le jour qu’après le rétablissement de Charles
II dans les années de 1661 et 1662. Il passe aussi pour
avoir pénétré profondément dans le sens de l’auteur.
On regarde sa traduction comme très-exacte, et elle a
été d’un grand secours aux autres traducteurs anglais
qui sont venus depuis, entr’autres, à William Law.
En France, parmi les admirateurs de Bêhme, on
cite feu M. Poiret. Il avoue, (voyez le Dictionnaire
de Moréri), que cet auteur est si sublime et si obscur,

qu’il ne peut être vivement senti et réellement
entendu de personne pour savant et grand esprit
qu’on puisse être, si Dieu ne réveille et ne touche
divinement, et d’une manière surnaturelle, les facultés
analogues à celles de l’auteur.
Il prétend qu’il n’y a rien de plus ridicule que
d’avancer, comme quelques-uns le font, que Bêhme a
tiré ses connaissances de Paracelse. Il peut bien, dit-il,
s’être conformé à lui en quelques termes et manières
de s’exprimer ; mais il n’y a rien du tout dans Paracelse,
ni de ses trois principes, ni des sept formes
de la nature spirituelle et corporelle, (nous pouvons
ajouter ni de sa Sophie, ou de son éternelle vierge)
qui sont pourtant les vraies et uniques bases de Jacob
Bêhme, lequel on ne sauroit lire avec quelque dicernement,
sans s’apercevoir et sentir qu’il ne parle pas
d’emprunt, et que tout lui vient de source et d’origine.
Il y a eu plusieurs éditions complettes des OEuvres
de Bêhme, en allemand ; les Flamands, les Hollandais,
les ont également traduites et imprimées chacun dans
leur langue ; quelqu’un des ouvrages de cet auteur
ont été traduits en latin ; particulièrement les Quarante
Questions. Sa réputation s’étendit de son tems
dans la Pologne et jusques en Italie. J’ai appris aussi
que de nos jours on avoit commencé à le traduire en
russe. Enfin, pendant qu’il a vécu, et depuis sa mort,
il a été regardé parmi les partisans des profondes
sciences dont il s’occupe, et parmi les émules qui ont

couru la même carrière que lui, comme le prince des
philosophes divins.
Toute fois, quant à sa doctrine, prise en elle-même,
et malgré l’avantage qu’elle avoit le siècle dernier,
de pouvoir s’élever sur des bases qui n’étoient pas
contestées, il ne faut pas le nier, elle est tellement
distante des connaissances ordinaires ; elle pénètre
dans des régions où nos langues manquent si souvent
de mots pour s’exprimer. Enfin, elle gêne tant d’opinions
reçues, que dans le tems même où il a écrit, elle
ne pouvoit être accueillie du plus grand nombre, et
que le cercle de ses véritables partisans ne pouvoir
être que très-resserré, en comparaison de celui de ses
adversaires et de ses détracteurs.
Depuis que cet auteur a paru, ces obstacles qui
tiennent au fond des choses, et qui sont indépendants
de ceux qui appartiennent à la forme, se sont accrus
pour la plupart à un point prodigieux. De nos jours,
sur-tout, les sentiers de la science supérieure dont il
s’est occupé ont été obstrués par une infinité d’enseignemens
hasardés, ou reposant sur la base précaire
des prédictions et du merveilleux ; enseignemens peu
substantiels et mal épurés qui ont discrédité d’avance
le terme sublime et simple où sa doctrine tend à nous
conduire.
D’un autre côté, la philosophie humaine en matérialisant
tous les ressorts de notre être, a effacé le
vrai miroir dans lequel Jacob Bêhme nous enseigne

à nous reconnoitre. De-là elle n’a pas eu de peine à
annuller le peu de croyance qui eut dû servir d’appui
aux principes qu’il nous expose. Elle a oublié
qu’elle ne nous portoit pas au-delà de la surface des
choses ; elle s’est prévalu de sa clarté externe, et de
son imposante méthode pour déprimer d’autant les
sciences divines, qu’elle ne s’est pas même occupée
de soumettre à l’observation, et dont elle a cru qu’elle
avoit triomphé complettement dès qu’elle avoit discrédité
les défenseurs mal-adroits qui les avoient déshonorées.
Il est vrai que ces sciences divines ellesmêmes,
et la croyance sur lesquelles elles reposent
n’ont presqu’universellement reçu de la part de leurs
propres ministres et de leurs propres instituteurs, que
de notables préjudices, au lieu des développemens
qu’elles auroient eu droit d’en attendre.
Mais s’il n’y avoit rien, de quoi auroit-on donc pu
abuser ? D’ailleurs, les sciences humaines, au lieu de
guérir nos maux, après nous les avoir découverts, les
ont grandement augmentés, en ne nous donnant des
remèdes que pour les maladies extérieures, tandis
qu’il falloit renouveler la masse de notre sang. Elles
nous ont tués, tout en prétendant nous apporter la
vie ; et par leur inexpérience, leur mauvaise foi et leur
orgueil, elles ont éteint la mèche qui fumoit encore,
et ont achevé de briser le roseau cassé.
Il n’étoit donc pas possible que l’ouvrage dont je
publie aujourd’hui la traduction, se présentât avec

plus de désavantages et dans des circonstances moins
favorables. Pour en juger on n’a qu’à lire l’Encyclopédie
à l’article Théosophes, et le nouveau Dictionnaire
Historique, par une Société de gens de lettres,
à l’article Boehm (Jacob), et l’on verra quelle est présentement
parmi les Français, la réputation de mon
auteur, et quel crédit doit avoir sa doctrine.
J’avoue qu’elle est souvent obscure, et que son obscurité
ne disparoitra qu’autant que le lecteur suivra
les conseils que l’auteur donne lui-même fréquemment
pour parvenir à l’intelligence de ses ouvrages.
Or, comment pourra-t-il suivre ces conseils, s’ils ne
reposent que sur ces mêmes bases essentielles et
constitutives que les systèmes régnant ont abolies ?
Ce sera à lui à sonder ses forces ; à scruter profondément
la nature de son être ; à s’aider des secours
et des notions subsidiaires qui ont paru de nos jours
sur ces grands objets ; enfin, à prendre d’énergiques
résolutions, s’il ne veut pas faire avec cet auteur une
connoissance infructueuse.
Quant à moi, si au sujet de la doctrine de Jacob
Bêhme j’avois un reproche à joindre à tous ceux dont
on la couvrira, (reproche toutefois, qui ne seroit que
conditionnel et qui ne tiendroit probablement qu’à
l’altération de nos facultés) ce seroit de porter jusqu’à
l’épuisement l’analyse de certains points, que dans
l’état de notre nature actuelle nous ne devrions, pour
ainsi dire, qu’effleurer. Ce seroit de nous repaître

jusqu’à satiété, du spectacle détaillé et de la description
en quelque sorte anatomique de tous les ressorts
cachés qui constituent l’être divin, tandis que
nous n’avons seulement pas la vue assez nette pour
saisir leur jeu extérieur, et la pompe si attrayante de
leur majestueux ensemble. Mais l’auteur a répondu
d’avance à cette objection, en annonçant que pour
lire et entendre son livre, il faut être régénéré.
Au reste, si le lecteur en réfléchissant à toutes ces
observations et à tous les obstacles que je viens de
peindre, me demandoit pourquoi je me détermine à
publier un pareil ouvrage, voici d’abord ce que, j’aurois
à lui répondre.
Malgré l’opposition apparente qui règne entre les
sciences naturelles et les sciences divines, elles ne
sont cependant divisées que parce que dans la main
imprudente de l’homme les premières ne veulent
devoir qu’à elles-mêmes leur origine, et que les
secondes en ne doutant pas que la leur ne soit sainte
et sacrée, prétendent cependant la faire reconnaître
pour telle, sans en savoir offrir la démonstration la
plus efficace et sans exhiber les plus beaux de leurs
titres. Mais ces deux classes de sciences sont unies
par un lien qui leur est commun ; l’une est le corps,
l’autre est le principe de vie. L’une est l’écorce, l’autre
est l’arbre ; ou, si l’on veut, ce sont deux soeurs, mais
dont la cadette, qui est la science naturelle, n’a pas
voulu avoir pour son aînée les égards qui lui étoient

dûs, et dont l’aînée ou la science divine a eu la faiblesse
et la négligence de ne pas savoir conserver son
rang, et de laisser sa soeur cadette non-seulement lui
disputer son droit d’aînesse, mais même la légitimité
de son existence.
Or, tout annonce qu’il se prépare pour ces deux
classes de sciences, une époque de réconciliation et de
réhabilitation dans leurs droits respectifs. Elles sont
l’une et l’autre dans une sorte de fermentation qui ne
peut manquer de produire, peut-être avant peu, les
plus heureux résultats. La science divine en avançant
vers le terme de son vrai développement, et en sentant
qu’elle descend de la lumière même, reconnoîtra
qu’elle n’est point faite pour marcher dans des voies
isolées, obscures et ténébreuses ; qu’elle ne peut se
montrer avec tous les avantages qui lui sont propres,
qu’en s’unissant par une alliance intime avec l’universalité
des choses, et qu’en siégeant, comme un astre
vivificateur, au milieu de toutes les vérités physiques
et de toutes les puissances de la nature.
Et la science naturelle, à force de scruter les bases
des choses physiques, à force de tourmenter les élémens
et de provoquer le feu caché dans ces substances
déjà si inflammables par elles-mêmes, leur
fera faire une explosion qui la surprendra, qui dissipera
ses préventions, et lui fera regarder sa soeur
aînée comme sa compagne inséparable et comme son
plus ferme soutien.

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