DISSERTATION SUR L’EXISTENCE DES GÉNIES


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Auteur: Jean de Burigny

Ouvrage: DISSERTATION SUR L’EXISTENCE DES GÉNIES

Dans laquelle on rapporte
ce que les peuples les plus célèbres
et les Philosophes ont pensé.
I. — CE QUE L’ÉCRITURE NOUS APPREND
DES ESPRITS
L’existence des anges était un dogme reçu presque
généralement chez tous les Juifs. Les seuls Saducéens
contredisaient cette doctrine, en niant qu’il y eût des
Esprits1; ce qui doit paraître très singulier, puisque
les Livres sacrés de l’Ancien Testament, et même le
Pentateuque, supposent en une infinité d’endroits
qu’il y a des anges. La première espèce dont il soit
parlé dans l’Écriture est celle des chérubins. Dieu en
avait placé un à l’entrée du Paradis terrestre2 pour
garder l’arbre de vie après la désobéissance du
premier père. Le Prophète Ezéchiel suppose3
qu’ils avaient des ailes.
Les Commentateurs qui ont fait la description de
la figure des Chérubins4 ont moins consulté l’Écriture
 que leur propre imagination: aussi en ont-ils fait
des monstres. Ils ont cru qu’ils tenaient de l’homme,
de l’aigle, du bœuf et du lion. Ils avaient, disent-ils,
le visage de l’homme, le dos couvert d’un grand poil
comme celui de la crinière d’un lion, les cuisses et les
pieds de veau, et le corps couvert de quatre grandes

1Act., c. 23. v. 8.
2Genes., c. 3. v. 14.
3Ezéch., c. 10. v. s. et 10.
4V. Calmet, sur la Genèse, c. 3.

ailes
: d’autres les ont dépeints comme un homme,
dans la tête duquel on voyait la face de l’homme, du
bœuf et du lion de trois côtés, et un aigle placé sur un
casque qui couvrait cette tête à trois faces. Entre et
derrière les épaules, on voyait quatre grandes ailes,
deux de chaque côté. Cette figure avait quelque rapport au Sphinx
; ce qui a fait croire à saint Clément
d’Alexandrie que le Sphinx des Égyptiens était une
imitation du Chérubin des Hébreux. Le Prophète
Isaïe parle de ces esprits5
; il assure que Dieu est assis sur les Chérubins
: il fait aussi mention des Séraphins,
 et c’est le seul des écrivains sacrés qui en dise
quelque chose; il les dépeint6
comme ayant six ailes.
Nous voyons dans les Psaumes, qu’il y a un ordre de
substances spirituelles appelées Vertus7
, qui servent de ministres à l’être éternel.
Le nom le plus communément donné à ce genre
de créatures est celui d’Anges, qui dans son origine
signifie député ou messager. L’auteur de la Genèse,
qui suppose l’existence de ces esprits, n’a pas jugé à
propos de parler du temps de leur création; ce qui a
été l’occasion de plusieurs conjectures frivoles pour
les Commentateurs, qui se croient dans l’obligation
de deviner ce que l’Auteur qu’ils interprètent a laissé

5Isaï., c. 37. v. 16.
6C. 6. v. 2.
7Benedicite Domino omnes virtutes ejus, ministri ejus, qui facitis
 voluntatem ejus, (Ps. 102, v. 21).

dans l’obscurité. Les Pères grecs et latins qui ont
précédé saint Augustin ont enseigné8
que les anges furent créés avant le monde
; et ils se fondent sur le passage de Job9
qui dit que les fils de Dieu louaient
l’Éternel avec les astres du matin, lorsqu’il posait les
fondements de la terre. Saint Augustin suivi en cela
du plus grand nombre des Interprètes, a cru que
les anges avaient été créés le premier jour avec la
lumière. Origène a prétendu que, sous le nom d’eaux
supérieures que l’Écriture place au-dessus du
Firmament et que le Prophète invite à louer le seigneur,
il ne fallait point entendre des eaux réelles, mais les
esprits bienheureux, et que les eaux inférieures, qui
sont placées dans les abîmes, n’étaient autre chose
que les Démons, mais ces allégories ont trouvé peu
de partisans. Ce qui est constant par l’Écriture, c’est
qu’il y a un grand nombre d’esprits méchants, dont
la principale fonction est de persécuter les hommes
et de les induire en tentation10. Ils n’étaient pas
méchants dans l’origine, mais ayant voulu se rendre
indépendants de l’Être suprême, ils sont restés dans
cet état habituel de méchanceté. Le temps qui a
précédé leur apostasie n’est point exprimé dans
l’Écriture, saint Augustin a cru qu’ils avaient péché le jour
même de leur création. La preuve qu’il en donne n’est

8Petau, de Angel. L. I, c. 15. Calmet, comment. Genes., c. I.
9Job, c. 38. v. 7.
10Job, c. I. v. 12. Ecclésiastique, c. 39, v. 33 et 34.

pas démonstrative. Il se fonde sur ces paroles de la

Genèse : il sépara la lumière des ténèbres, c’est-à-dire,
que selon ce Père, Dieu sépara les bons Anges d’avec
les mauvais. On ne trouve le nom ni d’aucun Ange, ni
d’aucun diable dans les Livres écrits avant la captivité,
car le terme de Satan qui répond à celui d’adversaire
,caractérise plutôt les fonctions du chef des mauvais
esprits, qu’il ne le désigne par son vrai nom; c’est ce
qui a fait dire aux Juifs dans le Talmud de Jérusalem,
que c’était à Babylone que leurs pères avaient appris
les noms des anges11,
Les Livres sacrés écrits depuis la destruction de
la Monarchie des Juifs nous apprennent les noms
de quelques Anges. Daniel12parle de Michel et
de Gabriel. Il suppose que Gabriel avait des ailes.
Raphaël est le héros du Livre de Tobie13 il triomphe
d’Asmodée; il le saisit et l’enchaîne dans les déserts
de la haute Égypte. C’est lui qui présente à Dieu les
prières de Tobie; et il est un des sept esprits qui sont
toujours devant le Seigneur14 Il est fait mention d’Uriel et de Jérémiel dans le
quatrième Livre d’Esdras; mais ce Livre n’est pas canonique.

11Nomina angelorum ascendisse cum Judeis ex Babylonia. Historia vet

.Perfarum, Hysde c. 20, p. 273.
12Daniel, c. 9, v. 21.
13Tobie c. 8, v. 3, c. 12, v. 12 et 15.
14Apocalypse c. I, v. 4.

Le premier nom propre de diable que nous lisions
dans l’Écriture, est celui d’Asmodée, dont il est parlé
dans le Livre de Tobie15; et en expliquant assez
naturellement ce qui est dans cet Ouvrage, on pourrait
penser que le diable est susceptible d’amour et de
jalousie: il semble que ce sont ces passions qui déter-
minèrent Asmodée à tuer les sept premiers maris de
Sara. Il est parlé dans ce même Livre16
d’une recette,
pour mettre en fuite tous les démons. Elle consistait à
mettre sur des charbons une partie du cœur d’un gros
poisson, qui malheureusement n’est pas nommé. La
fumée éloignait les mauvais esprits. La musique
produisait aussi ces mêmes effets; et le Roi Saül y avait
recours, pour être soulagé, lorsqu’il était tourmenté
par le mauvais esprit17
. C’était une opinion reçue
chez les Juifs, que les Diables avaient part à tous les
malheurs qui affligeaient les hommes. Ils croyaient
que la plupart des maladies devaient être attribuées
à l’opération des démons; ils pensaient que quelques-
uns de ces esprits présidaient aux maladies du jour,
et d’autres à celles de la nuit. Ils ne doutaient pas que
David ne supposât cette doctrine, lorsqu’il parle du
démon du midi18
.Mais si le genre humain a des ennemis terribles

15Tobie c. 3, v. 8.
16Tobie c. 6, v. 18.
17Reg. L. 1, c. 16, v. 23.
18Psaume 90, T. 6, v. le P. Calmet.

dans la personne des mauvais esprits, il a aussi de
puissants protecteurs dans les Anges, dont les fonctions
sont de veiller sur la conduite des gens de bien, et de les secourir
: c’est ce que David suppose,
lorsqu’il console ceux qui sont dans l’oppression par
l’espérance du secours des anges19.
Ces bien heureux esprits non seulement ont soin de
particuliers, mais aussi il y en a de préposés pour veil-
ler sur toute une nation. Il est parlé dans le Prophète
Daniel de l’Ange des Perses et de l’Ange des Grecs20.
Michel est nommé le protecteur du peuple d’Israël.
Quoique ces créatures ne fussent occupées qu’à faire
du bien aux hommes, on craignait cependant de les
apercevoir, dans la persuasion où l’on était, que l’on
ne pouvait pas voir un Ange sans courir risque de
la mort; ce qui a fait dire à Gédéon: malheur à moi,
j’ai vu l’Ange du Seigneur face à face21! Les anges,
quoique purs esprits, sont presque toujours représentés
dans l’Ancien Testament, comme ayant des corps,
et paraissant faire des fonctions corporelles. On les
voit manger chez le patriarche Abraham22
. Le Prophète Michée nous fait entendre que le nombre de
ces esprits est très grand23, lorsqu’il assure qu’il a vu

19Immittet angelus Domini in circuitu zimentium eum, et eri
-piet eos. 33, v. 8.
20Daniel, c. 10, v. 13, 10, 21.
21Juges, c. 6, v. 22.
22Genèse, c. 18, v. 9.
23Rois, I. 3, c. 22, v. 19.

le seigneur sur son trône, et toute l’armée des cieux à
sa droite et à sa gauche.
Le Nouveau Testament entre dans un plus grand
détail de la haine dont le démon est animé contre les
hommes. On y voit que Jésus-Christ même ne fut pas
à l’abri de la témérité de l’Ange tentateur24. Cet esprit
rebelle tente le Sauveur dans le désert. Il le transporte
sur le pinacle du Temple, ensuite sur une montagne
très haute d’où lui ayant montré tous les Royaumes
de la Terre, il lui dit25: je vous donnerai tous ces états
avec leur magnificence, parce qu’ils m’ont été livrés,
et que je les donne à qui je veux, si vous m’adorez.
Saint Pierre assure26
que le Diable, semblable à un
Lion rugissant, n’est occupé qu’à chercher à dévorer
les hommes. Ces esprits impurs non contents de tour-
menter le genre humain, entrent aussi dans les corps
des animaux. Ils vont quelques fois se promener dans
des lieux arides, sans pouvoir trouver de repos27.
Leur demeure ordinaire est l’Enfer, d’où ils ne sortent que
lorsque Dieu leur permet d’aller tenter les hommes
;car saint Pierre et saint Jude assurent28
que les Anges rebelles furent précipités dans le Tartare, pour y être

24Matth., c. 4.
25Luc, 4, v. 5 et 6.
26Epit., 1, c. 5, v. 8.
27Matt., 8, v. 32.
Marc, 5, v II. Luc, 8, v. 32.
28Petr. c. 2, v. 4, Jud. v. 6.

punis jusqu’au jour du jugement. Le chef des démons
était connu chez les juifs sous le nom de Béelzebut29.
Si l’Écriture nous apprend que les hommes ont de
cruels ennemis dans les anges rebelles, elle prouve
aussi qu’ils ont de puissants amis dans les bons anges.
C’était une opinion reçue constamment chez les Juifs,
que chaque personne avait un Ange pour le diriger.
Jésus-Christ l’autorise, lorsqu’il dit30: Ne méprisez
aucun de ces petits, parce que leurs Anges voient
toujours la face de mon père qui est dans les Cieux.
Lorsque Rhode vint dire à l’assemblée31
qui était dans la maison de Marie mère de Jean Marc que saint
Pierre, que l’on croyait être en prison, avait frappé à
la porte, on ne voulait pas la croire; chacun disait:
c’est plutôt son ange.
J. C. nous a appris quelles seront les fonctions des
anges à la consommation des siècles. Ce sont eux qui
sonneront de la trompette, pour assembler les Élus.
Ils sépareront les bons d’avec les méchants dans
le jugement dernier, et ils enverront ceux-ci dans
l’étang de feu32
. Nous savons aussi par J.C. qu’il y a
une nombreuse quantité d’Anges; car il assure33 qu’il

29Matthieu 12, v. 24. Mar, 3, v. 23, Luc, 21, v. 15.
30Matthieu, 18. v. 10.
31Actes, 12. v. 15.
32Matthieu, 24, v. 31. et 13, v. 49 et 50
33Mat,. 26, v. 53.

est le maître de prier son Père, qui enverrait à son
secours plus de douze légions d’anges.
Saint Paul est celui de tous les Écrivains sacrés, qui
nous instruit le plus en détail des différents ordres
des esprits célestes34. Maïmonide croyait à la vérité
avoir découvert dans l’Ancien Testament dix espèces
différentes d’esprits. Mais saint Paul s’est expliqué
plus clairement. Il parle des Principautés, des
Puissances, des Vertus, des Dominations, des Trônes, des
Archanges35.
Saint Jérôme examine d’où l’Apôtre a
tiré ces connaissances. Il prétend que c’est dans les
traditions des Hébreux36; que l’Écriture ne nous
a pas révélé tous les différents ordres d’Anges qui
existaient. Dans la suite des temps, on a distingué les
substances célestes en différents chœurs. Cette distinction
se trouve pour la première fois dans les Livres attribués
-à saint Denis l’Aréopagite, et elle a été adoptée
par saint Grégoire le Grand. C’est donc d’après eux
que les Théologiens enseignent37
qu’il y a trois Hiérarchies, et voici comment ils les rangent
: les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Dominations, les
Vertus, les Puissances, les Principautés, les Archanges

34Petau, de Ang. L. 1. c. I.
35Ephas., I, v. 21. Collos.,I, v. 16. Thessal., I, c. 4, v. 15.
36Petau, ibidem.
37S. Thomas, i. P. quaes. 18. art. 5.

et les Anges. Les Grecs célèbrent38
encore à présent la fête des neuf ordres des anges le 8
novembre; et on lit dans leur Ménologe39
, que Samæz un des Chefs des Anges se révolta contre Dieu
; qu’après cette rébellion il fut appelé le diable, et que c’était Michel qui était à
la tête des bons Anges.

38Cangii Consta. Chris. L. 4. 188.
39Menol. Graecu après Ughellius t. 19. p. 189.

II. — PLUSIEURS PÈRES DES PREMIERS
SIÈCLES ONT CRU QUE LES ANGES AVAIENT
DES CORPS
suite…