Le serpent vert


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Auteur: Johann Wolfgang von Gœthe

Ouvrage: Le serpent vert – CONTE SYMBOLIQUE

Traduit et commenté
par Oswald Wirth
Préface d’Albert Lantoine
Préface
Du temps lointain où je débutais dans les Lettres par des études sur les Ro-
mantiques, j’ai gardé dans ma mémoire ce mot de Théophile Gautier sur Gérard
de Nerval:
« Un des premiers il traduisit Faust, et le Jupiter de Weimar, lisant cette ver-
sion qui est un chef-d’œuvre, dit que jamais il ne s’était si bien compris.»
Pourquoi n’ai-je pas oublié cette phrase? Parce que sa signification ne m’était
pas apparue. Je la sentais lourde de sens, mais mes vingt ans ne savaient pas
encore que la pensée d’un homme peut dépasser les limites de sa propre intelli-
gence. Que de fois entendons-nous dire avec ironie: « Ce critique qui analyse cette
tragédie de Racine y découvre des beautés auxquelles le poète lui-même n’a peut-
être pas songé. »
 C’est ne pas se rendre compte que la lettre ne limite pas l’esprit
et oublier la vertu mystérieuse de ce qu’on est convenu d’appeler l’inspiration.
Toute idée a des résonances multiples, et notre vision ne doit pas se borner à son décor.
Les commentateurs avisés d’un philosophe n’aident pas seulement le public à
comprendre son idéologie, ils la lui révèlent à lui-même.
Voyez Goethe! Je n’ai pas la prétention, même dans quelques mots, d’étudier
son œuvre, ma tâche devant se borner à présenter au public l’éclaireur subtil
de sa pensée. Mais, sans ce dernier, comment ne me perdrais-je pas dans cette
œuvre si riche et si touffue, à laquelle se pourrait appliquer si justement ce vers
d’Albert Samain
:
C’est la forêt du Songe et de l’Enchantement.
Forêt pleine de lumière et d’ombre, mais d’une ombre qu’on sent aussi pleine
de lumière, forêt où la clarté du paganisme grec se marie au symbolisme obscur
des croyances germaniques, et où il semble que l’on voit parfois danser Vénus
avec Titania.
Comment me reconnaîtrais-je par exemple dans le conte que voici sans le fil
d’Ariane que me tend complaisamment M. Oswald Wirth?
Goethe-Wirth. Certes il ne sied pas de donner à l’alliance de ces deux noms
un sens analogique qu’elle ne doit pas avoir. Mais j’imagine — comme une
scène de Faust — le blanc patriarche de Weimar penché sur le visage ascétique
d’Oswald Wirth, et écoutant d’une oreille attentive l’ingénieuse interprétation
de ses rêves. D’ailleurs les Allemands eux-mêmes ne s’étonneraient pas de ce
rapprochement. Ils savent qu’il n’est pas actuellement de chercheur plus expert
que M. Wirth dans l’étude des symboles. Il est le grand déchiffreur des hiérogly-
phes, des nombres et des pantacles où des sages prudents ont jadis dissimulé aux
Barbares les richesses de leur intelligence. Il dévoile aux prêtres qui l’ont oublié
et aux francs-maçons qui ne l’ont jamais su le mystère inclus dans l’ésotérisme
de leurs gestes.
En France, Oswald Wirth compte aussi des admirateurs, mais chez nous toute
réputation d’occultiste ne va pas sans inspirer quelque méfiance. Il y a eu — et il
y a encore, hélas! — trop de charlatans qui ont prostitué le Grand Œuvre pour
l’exploitation de misérables crédulités.
Mais M. Oswald Wirth, malgré les syllabes cabalistiques de son nom, est un
sorcier moderne. Le tarot n’est pas un jeu de cartes biseautées dans les mains de
ce grand honnête homme. Cette présentation paraîtra trop élogieuse —
surtout à M. Wirth lui-même
— au sujet de ce petit livre où il n’a pu donner toute la
mesure de sa « divination ». Mais n’oublions pas que M. Wirth est l’auteur du
Livre du Maître, et je tiens à redire ici ce que j’écrivais de lui à propos de la pu-
blication de son Symbolisme hermétique
:
C’est l’élévation de son âme qui fait son intelligence lucide. Pour voir clair en
autrui il faut être soi-même débarrassé de toute souillure morale. La clairvoyance
de Ceux que la gratitude populaire a sanctifiés n’avait pas d’autre source que la
pureté de leur existence. Emerson —
ce croyant qui s’est approché du panthéisme
de Goethe avec une inquiétude éblouie
— devine Wirth lorsqu’il écrit:
« Tout esprit qui ne veut pas se mentir, à force de droiture… peut résoudre
toutes les difficultés comme le soleil d’été fond les nues. »
Wirth est possédé comme son maître de la « sympathie universelle ». Moi qui
suis au fond un misanthrope qui souffre de la laideur humaine, j’admire avec
humilité cet homme qui s’en accommode. Il n’en souffre pas, lui, parce qu’il la
domine. Il regarde les erreurs sans s’en indigner uniquement préoccupé d’être le
nautonier — le Passeur du conte — pour qui les écueils sont peut-être des jalons
utiles pour aborder à la vérité. Il sait que les maux participent à l’enchaînement
des choses, des êtres et des événements, et que ce sont les pauvres petites lueurs
éparses qui finissent par produire une grande lumière.
Ce spiritualiste qui accomplit des miracles ne fait pas sourire mon scepticisme
impénitent. Toute beauté soit physique soit morale m’emplit d’une émotion sa-
crée. Et tel le mécréant qui instinctivement se découvre dans un temple où des
consciences égarées sont venues chercher asile, je salue ce songeur qui, quoique
— ou parce que
— détaché de toute religion dogmatique, est le plus religieux
des hommes.
Lisez ce conte. Sans la traîne lumineuse du Serpent vert et sans la Lampe du
Vieillard, je suivrais les Feux Follets ou je m’égarerais dans la féconde obscurité
du Fleuve et du Jardin magique.
Sans Oswald Wirth je marcherais comme un aveugle derrière l’imagination
de Goethe.
Aussi paradoxale que puisse paraître cette affirmation, je dis que le disciple est
aussi utile que le Maître. Jean complète Jésus. Le rêve inaccessible de l’un, l’autre
le fait descendre des nues parmi la terre. L’Inspiré doit à son interprète le respect
qui s’attache à son Verbe.
C’est de la sagesse de son Prophète qu’est faite la grandeur d’un Dieu.
Albert Lantoine
Avant-Propos
(1922)
suite…