Isis et Osiris


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Auteur: Plutarque

Ouvrage: Isis et Osiris

traduit par Ricard

 

C’est un devoir pour les hommes sensés, illustre
Cléa1, de demander aux dieux tous les biens ;
mais celui que nous devons surtout désirer d’obtenir d’eux,
c’est de les connaître autant que l’homme en est
capable. Le plus beau présent que Dieu puisse nous
faire, c’est la connaissance de la vérité. Dieu aban-
donne aux hommes tous les autres biens, qui lui sont
comme étrangers, et dont il ne fait aucun usage. En
effet, ce n’est pas l’or et l’argent qui rendent la Divinité heureuse ;
ce n’est pas le tonnerre et la foudre
qui font sa force, mais la prudence et le savoir ;
et rien
n’est plus beau que ce que dit Homère en parlant de
Jupiter et de Neptune:
Issus du plus beau sang de la race divine,
Ils ont eu l’un et l’autre une même origine.
Jupiter le premier, par l’âge et le savoir,
Exerce dans les cieux le suprême pouvoir.
Il donne à Jupiter une puissance supérieure à celle
de Neptune, parce qu’il est le premier en sagesse et
en science.

1Le traité historique des Actions courageuses des femmes, qui
est aussi adressé à Cléa, nous apprend que c’était une femme
distinguée par sa naissance et par son savoir. Elle était grande
prêtresse de Bacchus à Delphes et, dans son enfance, ses
parents l’avaient initiée aux mystères d’Isis.

Le bonheur de la vie éternelle, qui fait le partage de
Dieu, consiste, si je ne me trompe, dans la faculté qu’il
a de conserver le souvenir du passé. Qu’on sépare de
l’immortalité la connaissance et le savoir, ce ne sera
plus une vie, mais une longue durée de temps. La
recherche de la vérité, et principalement de celle qui
a pour objet de connaître les dieux, n’est autre chose
que le désir de partager leur bonheur ; cette étude,
et l’instruction qu’elle procure, est une sorte de minis-
tère sacré plus auguste et plus vénérable qu’aucune
consécration, et que tout le culte que nous rendons
aux dieux dans les temples. Il n’est point de divi-
nité à laquelle ce ministère soit plus agréable qu’à la
déesse que vous servez, dont le caractère particulier
est la sagesse et la science ; son nom même nous fait
connaître qu’il n’en est point à qui la connaissance et
le savoir conviennent davantage.
Car Isis est un mot grec, de même que Typhon2
; celui-ci est l’ennemi de la déesse
; dans l’orgueil
que lui inspirent l’erreur et l’ignorance, il dissipe,
il détruit la doctrine sacrée qu’Isis recueille et ras-
semble avec soin, qu’elle communique à ceux qui, par
leur persévérance dans une vie sobre, tempérante,
éloignée des plaisirs des sens, des voluptés et des pas-
sions, aspirent à la participation de la nature divine
; qui s’exercent assidûment dans nos temples à ces pra-
tiques sévères, à ces abstinences rigoureuses, dont la

2Isis, selon cette étymologie, signifie
science, et Typhon, orgueil, enflure.

fin est la connaissance du premier et souverain être,
que l’esprit seul peut comprendre et que la déesse
nous invite à chercher en elle-même, comme dans
le sanctuaire où il réside. Le nom même du temple
annonce clairement qu’on y trouve la connaissance et
l’intelligence de l’Être suprême. Il se nomme Iséium,
nom qui désigne que nous y connaîtrons celui qui
est3, si nous en approchons avec une raison éclairée
et un respect religieux.
Les uns disent qu’Isis est fille de Mercure4 ; d’autres,
de Prométhée. Celui-ci est regardé comme l’auteur de
la sagesse et de la prévoyance ; Mercure passe pour
l’inventeur de la grammaire et de la musique. Aussi,
à Hermopolis5 , donne-t-on à la première des Muses
les noms d’Isis et de Justice, parce que cette déesse,
comme je viens de le dire, est la sagesse même, et
qu’elle découvre les vérités divines à ceux qui sont
véritablement et avec justice des hiérophores et des
hiérostoles. Les premiers sont ceux qui portent dans
leur âme, comme dans une corbeille6 , la doctrine

3C’est le nom que Dieu prend dans l’Écriture:
Je suis celui qui est.
4Le Mercure des Latins, qui était l’Hermès des Grecs, portait
chez les Égyptiens le nom de Thot ou Thaut, et de Teutatès
chez les Celtes.
5Hermopolis, ou ville de Mercure, était de la préfecture Sében-
nitique dans la Basse-Égypte, près d’une des embouchures du
Nil, laquelle portait le nom de Sébennitique à cause de la ville
de Sébennite, voisine de cette embouchure. Je n’ai point vu
citer ailleurs ces Muses d’Hermopolis.
6Allusion aux corbeilles sacrées dans lesquelles on portait les
offrandes pour les dieux. On sent ce qu’il faut penser de ces
étymologies de noms égyptiens dérivées de la langue grecque.
C’était la manie des Grecs de vouloir paraître ne devoir qu’à
eux-mêmes toutes leurs connaissances. Ils ne pouvaient
cependant pas se dissimuler qu’ils en avaient puisé un très
grand nombre chez les Égyptiens, où leurs premiers législa-
teurs et plusieurs de leurs philosophes avaient voyagé. Mais
l’amour-propre national les aveuglait au point qu’ils croyaient
même avoir porté la lumière chez les autres peuples.

sacrée qui concerne les dieux, purifiée de ces opi-
nions étrangères dont la superstition l’a souillée
; les autres couvrent les statues des dieux de robes en par-
tie noires et obscures, en partie claires et brillantes ;
ce qui nous fait entendre que la connaissance que
cette doctrine nous donne des dieux est entremêlée
de lumières et de ténèbres. Telle est l’allégorie que
renferment ces vêtements sacrés, et l’on en revêt les
prêtres d’Isis après leur mort, pour montrer qu’ils
conservent encore la connaissance de la vérité, et que
c’est la seule chose qu’ils emportent avec eux dans
l’autre vie.
En effet, Cléa, comme ce n’est ni la barbe ni le man-
teau qui font les vrais philosophes, ce n’est pas non
plus une robe de lin, ni l’usage de se raser, qui font
les prêtres d’Isis. Un véritable isiaque est celui qui,
après s’être instruit avec exactitude des faits que l’on
raconte de ces divinités, les soumet à l’examen de la
raison, et cherche, en vrai philosophe, à s’assurer de
leur vérité. La plupart des hommes ignorent les rai-
sons des choses même les plus simples, les plus com-
munes, pourquoi, par exemple, les prêtres d’Égypte
se font raser et portent des robes de lin ; les uns ne
se mettent pas même en peine de le savoir ; d’autres
croient que c’est par respect pour les brebis qu’ils ne
font pas usage de leur toison et qu’ils s’abstiennent
de manger leur chair ; qu’ils se rasent la tête en signe
de deuil, et qu’ils portent des robes de lin parce que
la fleur de cette plante est d’une couleur semblable à
celle du voile azuré qui environne le monde.
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