Mythologie des Plantes


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Auteur:  Angelo de Gubernatis

Ouvrage: Mythologie des Plantes ou Les légendes du règne végétal Tome I

Année: 1878

À Messieurs
Frédéric Baudry
et
André Lefèvre
À Paris
Mes chers et honorés Parrains,
On dédie un ouvrage lorsqu’il est achevé ; je ne puis pas, malgré
mon désir, en faire autant avec vous. Au lieu d’une dédicace, vous
trouverez donc sur cette page une espèce d’invocation
. Autrefois, les seuls poèmes s’ouvraient par une invocation. Mais je crois que le
temps approche où l’on trouvera tout livre scientifique tant soit peu
original aussi amusant et aussi intéressant, aussi passionné et aussi
émouvant, que ces admirables et brillants jeux rimés de
l’imagination, lesquels ont si justement, mais, peut-être trop
exclusivement, étonné et charmé l’esprit de nos devanciers. Je ne veux pas
calomnier les vers ; j’en ai écrit moi-même un trop grand nombre
dans ma vie, pour ne pas les aimer ; mais je prétends que la pro
se n’est pas moins poétique et que, tout en restant plus près de la réalité,
elle a parfois, comme œuvre d’art, de grands avantages sur le
langage métrique, par exemple, une allure plus naturelle et plus
dégagée, une expression plus claire et plus humaine,
un accent plus mâle et plus sincère. Après tout, si nous accordions à la prose que
quelques-unes de ces caresses de langage que nous prodiguons si volontiers
et avec une tendresse souvent excessive à la poésie, si nous
laissions briller dans la prose scientifique
 un rayon de cet art divin,
qu’on devrait, au lieu d’en faire le privilège exclusif d’une seule catégorie
de la production intellectuelle, s’habituer à considérer
comme nécessaire et essentiel à tout ce que nous faisons et à tout ce que
nous disons ; si, lorsque nous écrivons, nous cherchions toujours
l’expression la plus haute de notre pensée, il me semble que, de nos
jours, le poème qui aurait la plus grande chance de plaire serait le livre
 scientifique le plus instructif et le mieux écrit. Je sens cela ; mais
je sens beaucoup plus encore que ma témérité serait impardonnable,
si j’avais la prétention ridicule, en empruntant le secours d’une
langue étrangère, de réaliser ici l’idéal que je me fais d’un livre
scientifique digne de notre époque. Je serais assez heureux, au contraire,
si je parvenais à m’expliquer d’un bout à l’autre de mon livre avec
une clarté suffisante ; et je compte, quoi qu’il en soit, sur beaucoup
d’indulgence de la part de mes lecteurs français, pour me faire
pardonner un grand nombre d’imperfections que je crains malheureu-
sement de ne pouvoir éviter. Le style, cependant, n’est pas la seule
mesure de la valeur d’un livre. Il y a le caractère de l’écrivain, il y a
son imagination, sa manière de sentir, de concevoir, de réfléchir, qui
restent les mêmes, sous quelque forme linguistique que l’on les dé-
guise. Avant de devenir français, ou anglais, ou allemand, un livre
de science, s’il n’est pas compilé par un simple érudit, s’il est créé
par un artiste maître de son sujet, a dû passer par une espèce de
monologue intérieur qui s’est produit dans l’âme agitée de son
auteur. On recueille d’abord des matériaux pour allumer le feu ;
 puis l’incendie se fait ; avec les étincelles de cet incendie, on allume des
lampes ; la forme de ces lampes est à peu près indifférente, quoi-
qu’une jolie lampe de nouveau modèle, bien polie et élégante, fît
sans doute meilleur effet que l’une de ces vieilles lampes rustiques,
qui semblaient avoir conscience de faire, par leur faible lumière,
honte à l’astre du jour.
Cette comparaison peut me servir pour indi-
quer ce que j’espère et ce que j’ai confiance que l’on voudra cher-
cher dans mon livre écrit en français, c’est-à-dire, non pas la
tournure, peut-être souvent maladroite, de mes phrases, mais les maté-
riaux mythiques et légendaires assez nombreux qu’il me semble
avoir recueillis, l’ordre avec le
quel j’ai tâché de les arranger après les
avoir débrouillés du chaos, l’idée fondamentale qui a présidé
 à mes recherches, et enfin (l’enjeu pourra scandaliser quelques-
uns de mes graves collègues qui ont le privilège de ne jamais se pas-
sionner pour rien et craignent toute émotion comme un danger qui mène droit à
l’erreur), toute mon âme qui, pendant les jours fiévreux de la rédaction,
sera absorbée et naturellement excitée par
l’objet que je considère et par le but que je poursuis. Il y a plus de trois ans que je
travaille lentement, tranquillement, mais sans relâche, à rassembler
mon bois ; maintenant, le temps est venu de lui communiquer le feu
sacré ; et je prévois que je ne résisterai pas à la fascination, que je
me jetterai bientôt au milieu de la flamme tout vivant, pour y rester
jusqu’à ce que mon petit sacrifice scientifique soit accompli. Est-il
étonnant qu’avant d’accomplir ce rite sacramentel, j’invoque des
patrons? Mon sacrifice n’est aucunement divin ; pendant que je le
célébrerai, j’invoquerai donc, constamment, j’appellerai à mon aide
deux hommes : vous, d’abord, mon cher et vénéré monsieur
Baudry, qui, après avoir si savamment interprété dans la
Revue germanique
l’ouvrage classique du professeur Kuhn sur les mythes du feu, avez
consenti à m’introduire, avec tant de bonté, auprès du public
français, en écrivant de si belles pages en tête de l’excellente traduction
française de ma Mythologie zoologique
par M.Regnaud ; et vous aussi, mon cher Lefèvre,
mon cher poète, mon cher critique, mon savant
confrère, mon noble ami, vous par qui, et par Daniel Stern, j’avais
espéré un jour pouvoir sceller un beau traité d’alliance intellectuelle
entre la France et l’Italie ! J’ai nommé Daniel Stern ; qu’il me soit
encore permis ici de payer un dernier tribut de reconnaissance à cet-
te noble dame, à cet esprit d’élite, à cette amie généreuse, qui, quel-
ques jours avant de mourir, me faisait l’honneur de s’intéresser
vivement à la recherche d’un éditeur français pour ma
Mythologie végétale, éditeur qui, grâce à vos soins aimables, cher Lefèvre,
s’est maintenant trouvé tel qu’il me serait impossible d’en souhaiter un meilleur.
Florence, le 1er janvier 1878
ANGELO DE GUBERNATIS
Préface
suite…
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