La croix et le croissant Le christianisme face à l’islam


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Auteur : Moussali Antoine
Ouvrage : La croix et le croissant Le christianisme face à l’islam
Année : 1998

Chapitre 1

En guise de prologue

Un regard rétrospectif
Deux mouvements de balancier ont caractérisé de tout temps
les relations entre islam et christianisme : affrontement et confrontation
ont été suivis ou même coexisté avec rencontre et efforts
de conciliation. Deux oscillations qui ont coïncidé étrangement
de nos jours avec deux autres mouvements de flux et de
reflux qui ont marqué de leur empreinte l ‘histoire de ce temps :
mouvement « d’éclipse du sacré » pour reprendre le titre d’un
ouvrage de l’italien Sabino Acquaviva (ouvrage traduit en français
en 1967), suivi du mouvement de  » retour du sacré « , du même
auteur. En même temps, on prenait acte de la déroute des idéologies
que rythmait la montée de l’individualisme, de la violence
aveugle et de l’anomie. Et tout cela au nom d’un droit à la liberté
proclamé haut et fort. Une liberté effrénée, illimitée, absolue. A’
telle enseigne que le bien et la vérité tendaient à s’effacer devant
la liberté devenue seule juge de l’intérêt et de l’utilité. A’ chacun
désormais sa morale, avec pour critère celui de ne pas en avoir.
Triomphe donc du relativisme, mais aussi de l’ iron1anence qui
refusait tout droit de cité à la transcendance, et du pragmatisme
dont le maître-mot était l’efficacité dans le cadre d’une suprématie
affirmée de la philosophie de l’instant.
Dans le même temps, émergeait un autre phénomène social
appelé parfois sécularisation : on voyait le religieux se séculariser,
tandis que le séculier se sacralisait. L’on assistait même à
l’émergence de nouvelles prophéties habillées de  » science « , dont
l’une s’affublait du titre même de » scientologie »; leur caractéristique
commune était d’annoncer le passage à une ère nouvelle,

le XXIe siècle devant sonner la fm de l’ère chrétienne des Poissons
et ouvrir l’ère du Verseau : l’ère du Nouvel âge.
Comment aller à la rencontre du futur ? Pouvons-nous envisager
de le construire éventuellement ensemble ? Irons-nous, chrétiens
et musulmans, côte à côte, sur des voies parallèles, sans devoir
jamais nous rencontrer, ou bien choisirons-nous, dans une
attitude volontariste, d’aller la main dans la main, dans une reconnaissance
mutuelle et l’acceptation de ce que l’on est, un et
différents à la fois, pour l’édification d’une cité qui soit digne de
Dieu et de l’homme?
Le concile Vatican II {1962-1965) avait pressé les catholiques
de risquer, dans une démarche assurée, un dialogue franc et ouvert
avec les religions et les cultures du monde, et d’une façon plus
particulière, avec les juifs et les musulmans.
Des textes majeurs ont été rédigés qui sont présents dans tous
les esprits : Lumen gentium (Lumière des nations, n°s8 et 16, 1965)
où l’on s’emploie à dépasser » l’ecclésio-centrisme » et à considérer
que tout ce qui est bon et vrai ( chez les autres) est co1mne
« une préparation évangélique »; Nostra aetate (De nos jours,
n°2, 1965) qui invite à accueillir positivement l’expérience religieuse
des autres croyants ; Gaudium et spes (Joie et espérance,
n°22, 1965) où il est affirmé que » / ‘Esprit-Saint offre à tous, d’une
façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au Mystère
pascal »; Ad gentes (Vers les nations, n°ll, 1965) où l’on rappelle
que Je chrétien doit découvrir dans les traditions culturelles,
nationales ou religieuses les  » semences du Verbe  » et apprendre,
à l’école du Christ, le dialogue vraiment humain.
Le pape Paul VI (1963-1978), dans Ecclesiam suam (1964),
encyclique sur l’Église, avait puisé à même la source, dans la foi
trinitaire, le fondement ontologique de cette attitude dialogante
comme faisant partie intégrante du circuit d’amour en Dieu-Trinité;
dans un deuxième temps, il jeta les bases d’un véritable dialogue
où la place prépondérante était donnée à la vérité. Point de
dialogue en dehors de la vérité : elle seule est libératrice, comme
l’indiquait le Christ: « La vérité vous libérera » (Jn 8, 32). Le
dialogue supposait – et suppose toujours – une attitude de

 bienveilJance et un regard positif porté sur l’autre, en même temps
qu’une recherche patiente de la vérité dont cet autre est porteur,
tout en restant attentifs à ne pas trahir le visage de celui que caractérisent
les trois v : le Christ qui est la voie, la vérité et la vie. Il
faut croire que ces balises n’étaient pas suffisantes sur le chemin
du » dialogue « , car on s’y est engagé avec un empressement qui
était parfois proportionnel à son impréparation.
Rencontres, sessions, séminaires, discours et colloques se succédèrent
à vive allure, durant deux décennies, portés quel’ on était
par un immense optimisme irrépressible. On ne devait pas tarder
à s’apercevoir que, dans cette marche forcée imposée par l’ impatience
du dialogue, on était passé insensiblement d’une attitude
de bienveillance à celle de complaisance, et de recherche de la
vérité à celle de compromission. Une dérive qui allait induire bien
des confusions et aboutir à des déconvenues. Longtemps on se
souviendra de la rencontre islamo-chrétienne de Tripoli, en Libye
(1976), où le leader Muammar El-Kadhafi avait infligé aux participants
du colloque islamo-chrétien, dont le Secrétariat pour les
relations avec l’islam était à l’origine, un discours de trois heures
dans lequel il s’employa à convaincre. les chrétiens d’une nécessaire
conversion à un islam libérateur.

Appel au dialogue interreligieux
Puis vint l’événement-symbole, la réunion d’ Assise, qui allait
marquer une étape importante dans l’effort de rencontre avec les
autres religions. Le 27 octobre 1986, sur invitation du pape Jean-Paul
II, plus de 100 responsables religieux, représentant les différentes
religions du monde, vinrent à Assise pour prier et jeûner
pour la paix. Le pape qualifia cette rencontre » d’événement religieux
le plus important de l’année 1986 « (Documentation catholique,
7 décembre 1986). Désormais, tous les ans, à l’initiative de
San-Egidio, une rencontre internationale est organisée dans l’une
ou l’autre ville du monde, pour perpétuer l’esprit d’Assise et l’inspiration
qui lui avait donné le jour. Il nous plaît de voir dans ces
rencontres, loin de tout syncrétisme-puisque, si l’on est ensemble,
on ne prie pas nécessairement ensemble – une  » illustration

visible » de ce qui anime l’Église lorsqu’elle s’implique dans ces
initiatives spirituelles en vue de contribuer à servir la cause de la
paix et de la rencontre entre des ho1nmes qui vivent une expérience
offrant certains traits communs.
Tout cela implique-t-il que désormais il ne soit plus nécessaire
d’annoncer Jésus-Christ à tout homme, ni de parler de Jésus-
Christ? A’ ce niveau d’une interrogation ardente se situe l’initiative
du pape Jean-Paul II apportant en 1990, dans son encyclique
Redemptoris missio (La mission du Rédempteur), l’éclairage attendu
et nécessaire sur le dialogue et l’annonce :  » Si les deux
sont liés, ils ne sont pas interchangeables pour autant » (§77).
‘ Dans cette aventure de la rencontre et du dialogue, l’Eglise ne
sortait pas indemne. Un grand nombre de chrétiens, mus par un
désir fervent de retrouver en l’autre, en l’occurrence dans l’ islam,
leurs propres valeurs ( des valeurs chrétiennes cachées, en quelque
sorte), créèrent sans le savoir ou le vouloir, un islam idyllique
; ainsi, on christianisait inconsciemment des notions-clés islamiques,
sans prêter suffisamment attention au véritable contenu
dont étaient porteurs les termes arabes trop vite traduits par les
termes de personne, de communauté, de communion, de démocratie,
et l’on pourrait allonger la liste : Jésus, homme, droit, Révélation

Sans doute n’a-t-on pas fait la distinction qui s’imposait entre
islam et 1nusulmans. Le concile avait parlé des musulmans et l’on
comprit islam. D’où la confusion qui s’ensuivit. Un des grands
paradoxes de la rencontre généreuse islamo-chrétienne fut d’avoir
amené les chrétiens à christianiser l’islam, tandis que l’islam jouait
à lui rendre la même politesse et à islamiser le christianisme. Tâche
d’autant plus facile à entreprendre de la part de l’islam que
l’on vivait à l’heure du relativisme généralisé, tant au plan de la
pensée que des convictions.
L’islam se glissa comme tout naturellement dans ce grand supermarché
des idées et des comportements et s’employa avec conviction
à missionner dans les terres chrétiennes, assuré que le christianis1ne
était une étape qu’il convenait aujourd’hui de dépasser
pour libérer les énergies latentes. A’ telle enseigne que l’on put

s’interroger, en 1991, sur la présence du catholicisme en France
et établir un débat, sur France culture, sur la question de savoir si
« Les Français sont encore catholiques « , suivi, en 1992, de cet
autre débat sur  » La France est-elle toujours un pays catholique
? « . Le catholicisme français apparaissait comme menacé par
un krach que tout le monde prédisait comme Ïlnminent, jusqu’au
jour où un autre événement, celui qu’il faut bien appeler » l’événement
de Reims  » ( octobre 1996), prit à contre-pied tous les pronostics
et vint remettre les pendules à l’heure.
Et la question concernant le tandem islam-christianisme de
rebondir: islam et christianisme n’ont-ils pas vocation à construire
ense.mb1e le futur ? Le futur ! Quel futur ? Comment entret-
on dans Je futur insaisissable? S’il est vrai que toute question
exige une réponse, à condition toutefois que la question soit bien
posée, il faut donc nous atteler à la tâche avec l’intention d’apporter
une modeste contribution, en vue d’une élucidation qui permette
de répondre à la question posée : chrétiens et musulmans,
sommes-nous semblables, dissemblables, comparables ? Que revêtent
de part et d’autre des termes comme monothéisme, Révélation,
christologie, mariologie, Abraham, prophétie, foi, culte,
mariage, valeurs, etc ..?
Il n’est pas possible d’aborder ensemble tous ces termes qui
supposent une approche spécifique. Aussi, nous proposons-nous
de les aborder dans des domaines de comparaison divers, qui sont
ceux que le lecteur attend : la question de la Révélation ( chapitre
3 :  » Et Dieu dit. .. « ), celle du rapport homme-femme selon la ou
les Révélations (chapitre 4: Homme et femme, il les créa), celle
des droits de l’homme en général (chapitre 5), celle du prophétisme
(chapitre 6), enfm la questio11 si discutée aujourd’hui des
rapports entre les religions et l’idéal démocratique ( chapitre 7 :
Religion et démocratie). Dans une conclusion, nous nous demanderons
quelle devrait être la nature de nos rapports à Dieu ( chapitre
8 : Obéir ou aimer?).
Mais tout d’abord, osons aborder la question chère à l’islam:
le monothéisme (chapitre 2: Face à Dieu).

Chapitre 2

Face à Dieu

suite…

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