Histoire de ma vie


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Ouvrage : Histoire de ma vie

Auteure : Fadhma Aïth-Mansour Amrouche

préfaces de :

Vincent Monteil et de Kateb Yacine

 

 

 

Une vie. Une simple vie, écrite avec limpidité par une grande dame kabyle,
d’abord en 1946, puis en 1962, avant que la mort ne vienne la prendre en
Bretagne, le 9 juillet 1967, à quatre-vingt-cinq ans. Fadhma Aïth Mansour
Amrouche, la mère de Taos et de Jean, a quitté cette terre, mais elle nous reste présente,
par ces pages où l’on retrouve les travaux et les jours, les naissances, les morts,
le froid cruel, la faim, la misère, l’exil, la dureté de coeur, les moeurs brutales d’un
pays rude où les malédictions, les meurtres, les vendettas étaient monnaie courante,
pour des gens si pauvres que les glands doux formaient encore la nourriture de base,
comme les châtaignes au Limousin de mon grand-père. Fadhma Amrouche n’est
plus : tekhla taddart — et le village est vide.
Zigh… Comme on dit en kabyle : « et voilà que, je m’aperçois que » tant
d’images, de souvenirs se lèvent. J’ai là le petit carnet noir sur lequel, il y a trente
ans, j’écrivais mes premières notes de kabyle, prises avec mes tirailleurs en
Dordogne. Je pense à mes amis kabyles, au pauvre Mouloud Feraoun, lâchement
assassiné par l’O.A.S. à El-Biar, le 15 mars 1962, au « fils du pauvre »
enterré à Tizi Hibel, en face de la maison des Soeurs Blanches. La neige bleuit
sur les pentes des montagnes, et l’enfant kabyle, l’aqshish, crie bien fort :
d’ul-iu, dayem di-Jerjra (mon coeur est toujours au Djurdjura). Zigh…
Comment oublier l’étonnant Belaïd Aït-Ali, mort en 1950, dont le fichier
berbère des Pères Blancs de Fort-National nous garde précieusement la
mémoire ? Sous-officier cassé, ivrogne, clochard, déserteur, « de volonté aussi
pauvre que son intelligence était belle », il écrivait en français comme en kabyle,
et les beaux textes qu’il nous a laissés vont à la rencontre de ceux de Fadhma
Amrouche. Ce n’est pas à elle, qui a perdu cinq enfants, qu’il faut apprendre que
« rien ne vaut l’amour maternel » (ulash, am yemma-k lehqiq). Elle sait,

mieux que personne, elle qui a tant de mal à faire vivre les siens, que le proverbe
a bien raison : « montre-moi comment tu t’habilles, et je te dirai comment tu te
nourris ! (ml-iyi d-ashu telsid, a-k-emlegh d-ashu tettshid). Et, à travers
tout son livre, retentit l’écho de la sagesse des anciens : « inutile de dire à
l’orphelin qu’il doit pleurer ! » (agujil, ur-t-ettwessi ara gheff imettawen).
Une vie toute simple, nouée aux joies et aux deuils, une vie de courage, de lutte,
dont la devise pourrait être celle d’un Gallieni : « la tête haute ». La petite bâtarde
rejetée par une société close, impitoyable, se bat, jour après jour, pour sa dignité. En
1899, à seize ans, elle reçoit, en même temps, le baptême et le mariage avec
Belkacem-Ou-Amrouche. Elle entre alors dans le clan Amrouche, dont le
patriarche a fait la campagne de Crimée et parle de Sébastopol, qu’il appelle « la
ville du cuivre ». Elle décrit sans complaisance le milieu familial où les co-épouses se
haïssent, où les enfants meurent faute de soins, où chaque jour lutte contre la faim et
chaque nuit contre le froid des montagnes. Mais Fadhma a une énergie indomptable,
et elle sait lire : elle a donc en elle une possibilité d’évasion, de communication,
d’issue vers la liberté. Les premières écoles françaises en Kabylie remontent à 1873
et Fadhma Aïth Mansour fut une des toutes premières à les fréquenter. A l’époque,
cela fit scandale. Mais le rôle de ces écoles fut très grand : il n’est que de feuilleter,
par exemple, le Bulletin des anciens élèves et des amis de l’amie d’Aït-
Larba. Certes, il faut déplorer que l’administration française soit restée, jusqu’au
bout, selon le mot de Louis Massignon, « orthodoxe, mais obscurantiste » :
stupidement opposée à l’enseignement de l’arabe, langue nationale de tous les
Algériens. Le résultat (souhaité ?) ne pouvait être que de renfermer les Kabyles dans
un particularisme têtu, que la Guerre de Sept Ans devait enfin réduire : on connaît
la part considérable prise par les Kabyles à la Bataille d’Alger et à la Résistance
nationale.
Il serait lâche, de ma part, d’esquiver ici le douloureux problème des Kabyles
chrétiens, qui sont encore plusieurs centaines, et dont font partie Fadhma Amrouche,
son mari et ses enfants. Ces conversions, en milieu musulman traditionnel, ne
pouvaient être que source de conflits inextricables, d’incompréhension, de souffrances et
d’humiliations. La question n’est pas de savoir si une religion est « bonne » en soi, ou
même « meilleure » qu’une autre : posé ainsi, cela n’a aucun sens. Mais il s’agit
d’apprécier si l’état actuel d’une société donnée lui permet d’accueillir des ferments
étrangers sans risque de perdre son identité, sans tension insupportable. Or, c’est un
fait qu’encore aujourd’hui les structures réelles de l’Islam maghrébin ne supportent
pas ceux qu’on appelle les « renégats » (mtûrni). J’en pourrais citer beaucoup
d’exemples. Le Chrétien kabyle, en particulier, est mal à l’aise, à peine toléré, et se
sent déchiré entre des fidélités contradictoires. On peut, si l’on est soi-même
catholique, le regretter, mais c’est un fait d’expérience. Le livre de Fadhma

Amrouche est plein de témoignages de ces difficultés, et il faut voir un effort
d’adaptation, de compromis, dans l’usage, dans la famille Amrouche, de donner aux
enfants un double prénom, chrétien et musulman. Exilée à Tunis, Fadhma, qui ne
sait pas un mot d’arabe, ne fréquente guère que des étrangers comme elle, des
Siciliens surtout. Toute la famille sera naturalisée française en 1913.
Écoutez la voix de Fadhma Amrouche : « J’étais toujours restée « la Kabyle ».
Jamais, malgré les quarante ans que j’ai passés en Tunisie, malgré mon instruction
foncièrement française, jamais je n’ai pu me lier intimement, ni avec des Français, ni
avec des Arabes. Je suis restée, toujours, l’éternelle exilée, celle qui, jamais, ne s’est
réellement sentie chez elle nulle part. Aujourd’hui, plus que jamais, l’aspire à être
enfin chez moi, dans mon village, au milieu de ceux de ma race, de ceux qui ont le
même langage, la même mentalité, la même âme superstitieuse et candide, affamée de
liberté, d’indépendance : l’âme de Jugurtha ! » Et encore ceci : « Je suis vieille,
fatiguée, mais j’ai gardé mon âme d’enfant, prompte à vouloir redresser les torts et à
défendre les opprimés. » Et enfin, cet adieu : « Ma vue baisse de plus en plus et mes
mains tremblent, et il me faut faire des efforts pour écrire de façon lisible. J’ai eu tant
de malheurs ! »
Quand je lis ces lignes, avec toute l’émotion que l’on devine, je crois revoir et
entendre encore le cher Jean Amrouche, peu avant sa mort, à Venise, en septembre
1961. Nous étions ensemble à un colloque sur l’humanisme africain, dans cette
merveilleuse île de San Giorgio Maggiore. Quand vint son tour, l’auteur des Chants
berbères de Kabylie, recueillis de la bouche de sa mère en 1939, déclare qu’il veut
parler au nom du peuple algérien, dont il partage les angoisses, les souffrances, les luttes
et l’espoir. Il prend la défense de la culture populaire, de la tradition orale. Il s’écrie
qu’il lui a fallu passer par la connaissance de Mallarmé et de Baudelaire,
pour « redécouvrir » le chant des aèdes berbères, et pour comprendre enfin
que « la poésie est accordailles ». Et puis, le voilà qui nous chante, de sa
voix grave, un chant kabyle sur la peine des hommes, et nous sommes tous
pris et bouleversés par Jean Amrouche. Enfin, il évoque sa mère, « de qui je
tiens, dit-il, l’essence de tous ces poèmes et de tous ces chants ». Après le
déjeuner dans l’île, Jean me confie son déchirement entre la France et
l’Algérie et, comme je lui cite ces vers de Pierre Emmanuel (Ordalies, 1957) :

« Je n’ai qu’un nom : celui d’homme.
France n’est que mon prénom »,
il me répond, pensif ; « mais, c’est très important, un prénom… »

En refermant L’histoire de ma vie, je pense avec affection à cette étonnante
lignée des Amrouche, qui unissent, en un même élan, deux grandes cultures.
Lorsque Fadhma décrit, en Tunisie, sa chère « Rue de la Rivière », sa fille,
Marguerite-Taos, lui répond, en contre-point, par sa « Rue des Tambourins »
(1960). Ainsi, les mémoires du grand âge rejoignent les souvenirs d’enfance. Et
puis, Fadhma Aïth Mansour Amrouche nous reste inoubliablement présente, à
travers l’admirable voix de Taos et son Florilège de chants berbères de
Kabylie1. Fadhma, Jean, Taos, trois chantres de l’Algérie profonde, trois êtres
frontières entre les deux rives d’une Méditerranée que nous voulons toujours plus
fraternelle.
Vincent MONTElL
Paris, octobre 1967.


1 . Editions de la Boite à Musique, Paris, 1966. Grand Prix de l’Académie du Disque
français.


Jeune fille de ma tribu
___________________
Fadhma Aïth Mansour Amrouche, l’auteur des lignes qu’on va lire, ne saurait
être mieux présentée que par son propre fils, Jean Amrouche, qui la devança dans la
mort ; il fut en quelque sorte le torrent précurseur de cette source vive où il puisait,
dès la plus tendre enfance, avec sa soeur Taos, le don de poésie qui ne les quittera
plus :
Toute poésie est avant tout une voix, et celle-ci plus particulièrement. Elle est un
appel qui retentit longuement dans la nuit, et qui entraîne peu à peu l’esprit vers une
source cachée, en ce point du désert de l’âme où, ayant tout perdu, du même coup on
a tout retrouvé… Mais avant que j’eusse distingué dans ces chants la voix d’un
peuple d’ombres et de vivants, la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le
mode d’expression singulier, la langue personnelle de ma mère. »
Jean Amrouche n’est plus. Il a succombé, dans la force de l’âge, au moment
même où l’Algérie allait briser ses chaînes.
Souvent, il parlait de sa mère, comme il parlait de l’Algérie, avec la même
passion, la même gravité que dans les Chants Berbères de Kabylie :
« Je ne saurai pas dire le pouvoir d’ébranlement de sa voix, sa vertu
d’incantation. Elle n’en a pas elle-même conscience, et ces chants ne sont pas
pour elle des oeuvres d’art, mais des instruments spirituels dont elle fait usage,
comme d’un métier à tisser la laine, d’un mortier, d’un moulin à blé ou d’un
berceau. C’est une voix blanche et presque sans timbre, infiniment fragile et
proche de la brisure. Elle est un peu chevrotante et chaque jour plus inclinée
vers le silence, son tremblement s’accentue avec les années. Jamais rien
n’éclate, pas le moindre accent, pas le moindre effort vers l’expression
extérieure. En elle tout est amorti et intériorisé. Elle chante à peine pour

elle-même ; elle chante surtout pour endormir et raviver une douleur d’autant
plus douce qu’elle est sans remède, intimement unie au rythme des gorgées de
mort qu’elle aspire. C’est la voix de ma mère, me direz-vous, et il est naturel
que j’en sois obsédé et qu’elle éveille en moi des échos assoupis de mon
enfance, où les interminables semaines durant lesquelles nous nous heurtions
quotidiennement à l’absence, à l’exil, ou à la mort. C’est vrai. Mais il y a
autre chose : sur les longues portées sans couleur de cette voix flotte une
nostalgie infiniment lointaine, une lumière nocturne d’au-delà, qui imposent
le sentiment d’une présence insaisissable et toute proche, la présence d’un pays
intérieur dont la beauté ne se révèle que dans la mesure même où l’on sait
qu’on l’a perdu… »

Les chemins de l’orphelinat
________________________
Les chants de Jean et de Fadhma sont avant tout les cris du déracinement du sol
natal. Même promus citoyens français, même convertis au christianisme, les
Amrouche restent des intrus, et ils doivent s’expatrier, comme tant d’autres
Algériens : la patrie asservie doit rejeter ses propres fils, au profit de la race des
maîtres.
Ce n’est pas tout. A l’étouffement de tout un peuple, à sa détresse et à sa honte,
s’ajoute la tragédie de tous et de chacun. Ce n’est plus un pays, c’est un orphelinat.
Fadhma n’a pas de père. Sa mère l’a protégée tant qu’elle a pu contre la famille,
contre le village qui la considère comme un être maudit. Enfin, la mère se décide, la
mort dans l’âme, à la première séparation :
« Un mercredi, jour de marché, ma mère me chargea sur son dos et m’emmena
aux Ouadhias. Je me souviens très peu de cette époque. Des images, rien que des
images. D’abord, celle d’une grande femme habillée de blanc, avec des perles noires ;
à côté du chapelet, un autre objet en cordes nouées, sans doute un fouet… »
« Mais je vois surtout une image affreuse, celle d’une toute petite fille
debout contre le mur d’un couloir ; l’enfant est couverte de fange, vêtue
d’une robe en toile de sac ; une petite gamelle pleine d’excréments est pendue à
son cou ; elle pleure. Un prêtre s’avance vers elle ; la Soeur qui l’accompagne lui
explique que la petite fille est une méchante, qu’elle a jeté les dés à coudre de ses
compagnes dans la fosse d’aisance, qu’on l’a obligée à y entrer pour les y chercher :
c’est le contenu de la fosse qui couvre son corps et remplit la gamelle. »
« En plus de cette punition, la petite fille fut fouettée jusqu’au sang : quand ma
mère vint le mercredi suivant, elle trouva encore les traces des coups sur tout mon
corps. Elle passa ses mains sur toutes les meurtrissures, puis elle fit appeler la Soeur,

et lui montra les traces des coups, en lui disant : « C’est pour cela que je vous l’ai
confiée ? Rendez-moi ma fille !… »
« A l’automne, le caïd fit venir ma mère et lui dit : « ta fille Fadhma te gêne,
mène-la à Fort-National où l’on vient d’ouvrir une école pour les filles, elle sera
heureuse et bien traitée, et l’Administrateur te protégera. Tu n’auras plus rien à
craindre des frères de ton premier mari. » Ma mère résista longtemps ; l’expérience
des Soeurs Blanches la laissait sceptique ; mais son jeune mari et les habitants du
village, qui voyaient toujours en moi l’enfant de la faute, la regardèrent d’un
mauvais oeil. C’est en octobre ou novembre 1886 qu’elle consentit à se séparer de
moi. Elle me prit à nouveau sur son dos, et nous partîmes.

La muse matriarcale
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« Juchée sur mon mulet, une malle devant moi, je remplissais mes yeux de toute
cette nature que je ne devais revoir que bien longtemps après, et pour très peu de
temps. Car depuis 1898, je n’ai revu mon village que trois fois, très espacées, et
jamais par la route que je venais de parcourir !… J’avais bien pleuré, mais je m’étais
dit : Il faut partir ! Partir encore ! Partir toujours Tel avait été mon lot depuis ma
naissance, nulle part je n’ai été chez moi ! »
Et de nouveau, la voix du fils (Jean Amrouche vivait à Tunis lorsque furent
publiés les Chants Berbères de Kabylie, en 1939) fait écho à la voix où il
retrouve ses origines :
« … Arrachée à son pays natal depuis quarante ans, tous les jours, comme
autrefois sa mère de qui elle les tient pour la plupart, c’est sur les ailes du chant que,
dans sa solitude, elle lance ses messages aux morts et aux vivants. Elle est d’une
famille de clairchantants, et elle parle quelquefois de sa mère et de ses frères que tout
le village écoutait en silence lorsque leur chant se répandait dans les rues. Elle a
recueilli les chants du pays Zouaoua, son pays natal ; et aussi les chants des Aïth-
Abbas, pays de mon père, auxquels se sont ajoutés quelques chants des Aïth-
Aydel… »
Ce n’est plus une seule voix, c’est la tribu qui chante, une de ces tribus dont Ibn
Khaldoun disait :
« Les Berbères racontent un tel nombre d’histoires que, si on prenait la peine de
les mettre par écrit, on en remplirait des volumes…
C’est encore l’arbre de la tribu qui a produit en si grande quantité, par branches
et par grappes, d’une saveur qui n’en finit pas, ce fruit déconcertant qu’on appelle un

poète, la vieille tribu sans feu ni lieu, où brille, étoile secrète1, le génie méconnu, hérité
des ancêtres, reconquis pas à pas dans l’ombre inviolée de la patrie des morts, qui «
restent jeunes », selon le mot d’Anna Seghers.
Le livre de Fadhma porte l’appel de la tribu, une tribu comme la mienne, la
nôtre, devrais-je dire, une tribu plurielle et pourtant singulière, exposée à tous les
courants et cependant irréductible, où s’affrontent sans cesse l’Orient et l’Occident,
l’Algérie et la France, la Croix et le Croissant, l’Arabe et le Berbère, la montagne
et le Sahara, le Maghreb et l’Afrique, et bien d’autres choses encore : la tribu de
Rimbaud et de Si Mohand ou M’hand, d’Hannibal, d’Ibn Khaldoun et de Saint
Augustin, un arbre de Jouvence inconnu des civilisés, piètres connaisseurs de tout
acabit qui se sont tous piqués à cette figue de Barbarie, la famille Amrouche.
Examinons une dernière fois l’arbre de la tribu, et voyons seulement son
bourgeon terminal : Jean, Taos2, Fadhma : le fils, la fille, la mère, tous les trois sont
poètes ! N’est-ce pas merveilleux ? Tous les trois sont poètes, mais le don poétique ne
leur appartient pas comme un méchant volume à son auteur, non, la poésie qu’ils
incarnent, c’est l’oeuvre de tout un peuple.
Mais ce livre est aussi, dans son humilité, un implacable réquisitoire.
Trop de parâtres exclusifs ont écumé notre patrie, trop de prêtres, de toutes
religions, trop d’envahisseurs de tout acabit, se sont donné pour mission de dénaturer
notre peuple, en l’empoisonnant jusqu’au fond de l’âme, en tarissant ses plus belles
sources, en proscrivant sa langue ou ses dialectes, et en lui arrachant jusqu’à ses
orphelins ! Ils devraient désormais comprendre qu’on peut faire beaucoup de mal avec
de bons sentiments.
Pour ma part, en signant cette introduction, j’ai tenu à être présent au grand
événement que constitue pour nous la parution d’un tel livre. Il s’agit d’un défi aux
bouches cousues : c’est la première fois qu’une femme d’Algérie ose écrire ce qu’elle a
vécu, sans fausse pudeur, et sans détour. Du plus profond de sa tombe d’exil, en
terre bretonne, Fadhma semble nous dire :
« Algériennes, Algériens, témoignez pour vous-mêmes ! N’acceptez plus d’être
des objets, prenez vous-mêmes la plume, avant qu’on se saisisse de votre propre
drame, pour le tourner contre vous ! »
Puisse l’Algérie libre ne plus prêter l’oreille aux diviseurs hypocrites qui
voudraient faire de toute vérité un tabou, et de tout être un intouchable… Et qu’on
ne vienne pas me dire : Fadhma était chrétienne ! Une vraie patrie se doit d’être
jalouse de ses enfants, et d’abord de ceux qui, toujours exilés, n’ont jamais cessé de
vivre pour elle. L’ouvrage que voici l’atteste plus que tout autre.
Je te salue, Fadhma, jeune fille de ma tribu, pour nous tu n’es pas morte !


1 . Etoile Secrète, poème de Jean AMROUCHE, un volume, aujourd’hui épuisé.
2 . Taos AMROUCHE, Le Grain magique, François Maspero.


On te lira dans les douars, on te lira dans les lycées, nous ferons tout pour qu’on
te lise ! 1
KATEB YACINE.


1 . Fadhma Aïth Mansour Amrouche s’est éteinte en Bretagne, le 9 juillet
1967, à l’hôpital de Saint-Brice-en-Coglès, entourée des soins dévoués des Soeurs
de la Sagesse. Quelque temps avant sa fin, elle a su que ses Mémoires seraient
édités, et cet hommage de Kateb Yacine, écrit pour l’essentiel avant sa mort, et
dont elle a pris connaissance, lui est allé au coeur.


Paris, le 18 avril 1945.
Ma chère maman,
Voici plusieurs semaines que je veux t’écrire une longue lettre. En
marchant dans Paris il m’arrive de rêver que tu es à mon bras. Nous
allons lentement, très lentement, comme le soir, sur la route le long de
la voie du chemin de fer, à Radès. Tu traînes tes pauvres pieds dans tes
vieilles savates, tu croises ton fichu décoloré sur ta poitrine. Mais tes
yeux de petite fille malicieuse regardent tout autour, et rien ne leur
échappe, des nuances du ciel, des étoiles qui nous font des signes ; une
grande paix monte des jardins parmi les parfums qui va se fondre dans
la paix qui tombe du ciel.
Et je pense, mélancoliquement, que la vie ne nous accordera plus
bien souvent de faire ces promenades, avant que la maison ne replie sur
nous ses ailes pour la nuit. Notre maison de Radès, je ne l’évoque
jamais sans être ému aux larmes. Elle est si lourde de souvenirs, si
pleine de songes où les images désolées et celles que la joie illumine —
plus rares hélas ! que les premières — sont unies si étroitement qu’elles
composent une harmonie amère et douce qui est comme la musique
même de son âme.
Petite maman, douce maman, maman patiente et résignée, maman
douloureuse et pleine de courage ! Sais-tu seulement que ton Jeannot
n’est pas sorti de tes jupes, qu’il ne sera jamais guéri de son enfance, et
que, quoi qu’il fasse, et où qu’il soit, tu es avec lui, non point comme
une image fugitive qui traverse en éclair la mémoire, mais comme l’air
qu’il respire, et sans lequel il mourrait étouffé ?
Comment vas-tu en ce printemps si semblable à l’été ? Comment
supportes-tu tout le travail de la maison ? Toutes les charges finissent
par retomber sur papa et sur toi. Après avoir trimé pendant plus de
cinquante ans vous aviez droit au repos, et nul de vos enfants n’a pu
encore vous l’assurer.
Mais, petite maman, tu es notre miracle secret. Car malgré tous les
travaux qui usent l’âme et le corps, Dieu t’a accordé la grâce la plus
rare : sous les rides et sous les cheveux blancs tu as gardé l’âme fraîche,

et une réserve de joie comme une source sous les roches jaillit de tes
yeux fatigués.
Si quelque poésie et quelque sentiment de l’art nous portent, Marie-
Louise et moi, c’est à toi que nous le devons. Tu nous as tout donné, tu
nous as transmis le message de notre terre et de nos morts. Mais ton
oeuvre n’est pas terminée, petite maman. Au moment où je commence
à entrevoir ce sur quoi doit porter mon effort principal, je fais encore
appel à toi. Il faut que tu rédiges tes souvenirs, sans choisir, au gré de
ton humeur, et de l’inspiration. Ce sera un grand effort. Mais songe, ma
petite maman, que tu ne dois pas laisser perdre ton enfance, et
l’expérience que tu as vécue en Kabylie. Un enseignement de grand prix
peut s’en dégager. Et ce sera pour moi un dépôt sacré. Je t’en supplie,
petite maman, prends en considération ma requête…
Petite maman, je t’embrasse tendrement.
Ton Jeannot.
(JEAN AMROUCHE.)

suite…

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