GUERILLA LE JOUR OÙ TOUT S’EMBRASA – Roman


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Auteur : Obertone Laurent
Ouvrage : Guerilla Le jour où tout s’embrasa
Année : 2016

1

Que le ciel s’obscurcisse et tu seras seul. — Ovide

LA COURNEUVE, 17 H.

Dans ce trou vivaient des hommes.

Des barbares, comme ils s’appelaient eux-mêmes.
Cette cité était leur territoire. Un quartier redoutable, le plus
craint de la ville, et peut-être du pays. En arrivant ici, en jetant un
oeil vers le haut de ces tours, le flic s’était dit qu’il devait s’y
passer bien des choses sales.
Ce jour-là, il avait l’impression de respirer du vide. Il y avait
quelque chose de lent et de lourd dans cette atmosphère de soir et
de ville. Quelque chose de final.
Il savait depuis le début que ça finirait mal.
Il le savait, bien avant d’être ici.
Le vent brassait des odeurs de chanvre, de pétrole, d’éthanol et
d’urine. Ce calme inhabituel avait quelque chose d’accablant.
C’était comme si l’espace et le temps se comprimaient.
Ils n’étaient que trois, et un chien, mais ce n’était pas une heure

à risque. Il faisait chaud. Il y avait ce chat, galeux au dernier degré,
blotti contre une poubelle de broches de kebab avariées. Il y avait
ce type édenté, assis sur un carton, défoncé à l’acétone. Il y avait
ces barbus, devant leur supérette, qui parlaient à haute voix de
convertis. Quelques passants, quelques guetteurs endormis. Un
bruit de moto, des pneus qui crient.
Comment un chat pouvait survivre ici ?
Les trois policiers longeaient prudemment les tours, en se
méfiant des airs, en surveillant leurs arrières. Ni cris, ni
projectiles. Jusqu’ici, tout allait pour le mieux dans le pire des
mondes.
Puis ils sont entrés dans le bloc.
Et en posant le pied ici, dans ce petit local sordide, ils ont vu
ces dix furieux, bâtis par la tôle et la haine, qui se shootaient là. Ils
ont vu leurs yeux de camés, tous défoncés à la colle et aux sels.
Avant même qu’il n’ait le temps de parler, le brigadier était
encerclé, menacé, insulté.
Comme toujours, lui se tenait derrière, en couverture, la main
sur la crosse d’une arme qu’il n’avait jamais osé sortir. Il
regardait, à la lueur indécise de cette ampoule vacillante, le
brigadier faire face, tenter d’exister. Sa jeune collègue crevait de
trouille, à en pisser sous elle. Il regardait leur chien, qu’elle
retenait à peine, un malinois, gueule noire et robe feu, aboyant sa
fureur.
Derrière eux il n’y avait plus que lui, son surmoi officiel, inerte
et discipliné, et il y avait cette chose, dangereuse et pas tout à fait
soumise, installée tout au fond de lui-même, qui rêvait de sortir le
flingue et de tirer dans le tas.
Pourquoi étaient-ils là, déjà ?

À une heure de la fin du service, une putain de descente dans le
bloc le plus chaud de la cité, parce que ce connard de brigadier
s’était cru obligé de voler au secours de cette femme, habitant soidisant
au septième, qui avait appelé pour se dire en danger de mort,
et dont on ne savait rien. Le brigadier avait demandé à l’autre
équipage d’attendre à deux blocs d’ici, pour surveiller les voitures,
pour ne pas que ça ressemble à une descente, c’est-à-dire, en
langage d’ici, à une « provocation ». Et maintenant pour les beaux
yeux d’un fantôme ils étaient là, encerclés par des barbares, qui
rêvaient de les saigner.
Qui taperait le premier ? Le type au jogging blanc, à la gauche
du brigadier. Le flic voyait son silence, ses yeux mauvais, sa
volonté de se faire oublier dans un angle mort. Le brigadier parlait,
fixant le plus costaud, parlait comme si tout allait bien, pour sauver
le fil de la parole comme le premier feu des premiers hommes.
Il semblait croire qu’ici-bas le langage pouvait encore faire
échec au crime.
Une femme, voilée, entra avec le silence, comme un présage.
Elle regarda les policiers, comme elle aurait regardé Satan dans sa
mosquée. L’ange des cités passa, la confrontation reprit. C’était une
question de territoire et d’honneur, et au bout de l’escalade il y
aurait la mort ou la bavure, ce qui revenait au même.
« Les caïds ne sont que des grandes gueules. »
C’est ce que se disaient les flics, chaque soir entre collègues,
en buvant un verre.
Mais ils étaient hommes et au fond d’eux tous ils savaient. Ces
gars-là n’étaient pas faits du même bois. Et là, maintenant, lui avait
peur et lui trouvait ça surhumain d’avoir une gueule aussi grande.
Ils étaient animaux, blocs de pulsions et de haine, des chiens
d’attaque prêts à rompre leurs laisses, et à broyer des visages.

Il aurait voulu avoir le dixième de leur rage. Pourquoi avait-il
si peur ?
On bouscula le brigadier.
Ça y était.
S’il réagit, il meurt. S’il ne réagit pas, il est mort.
Massive décharge d’adrénaline. Il voulut que tout dégénère, là,
maintenant, tout de suite, pour pouvoir liquider cette tension,
s’expurger de son abjecte discipline à coups de matraque
réglementaire, en priant pour perdre connaissance au plus vite.
La bête des entrailles préparait son putsch.
Mais toujours, ce putain de surmoi officiel, qui lui interdisait
de dégainer le Sig Sauer.
L’homme au jogging blanc était sorti de l’ombre pour décocher
au brigadier le plus terrible coup de poing qu’il ait jamais entendu.
Le bruit mat des phalanges percutant la chair avait résonné dans
toute la cage. Le seul gradé vivant dans les dix barres d’immeubles
à la ronde s’était effondré comme un poids mort. Aussitôt les autres
s’étaient rués, s’acharnant à grands coups de talon et de pied. Lui,
il avait gueulé des ordres convaincants, du genre « non ! »,
« calmez-vous ! », « reculez ! », et n’avait pu s’empêcher d’ajouter
« police ! », comme s’il ne s’agissait que d’un énorme malentendu.
Sa jeune collègue, qui jusque-là s’accrochait à la laisse du chien
comme une alpiniste à sa dernière corde, hurla quelque chose et
laissa le malinois faire son travail.
D’abord remarquable d’efficacité, le carnivore trouva sa limite
quand une machette vint se ficher entre ses vertèbres. Sur le
brigadier pleuvait un déluge de coups. Adossée au mur, la fliquette
hurlait de terreur. Il avait vu une ombre brandir une pelle.
Alors la bête des entrailles avait parlé.

Alors le Sig avait craché l’horreur.
Un, deux, trois.
Au ralenti ils étaient tombés comme des pétales de cerisier.
Quatre, cinq.
Et l’autre, qui leva les mains, terrifié.
Six.
INCIDENT, subst. masc.
Petit événement fortuit et imprévisible, qui survient et modifie
le déroulement attendu et normal des choses, le cours d’une
entreprise, en provoquant une interruption ressentie le plus
souvent comme fâcheuse.
Longtemps, le flic resta en position de tir, l’instinct dans les
yeux et la mort au bout du poing. Le bruit des douilles. L’odeur du
sang. Le nuage de poudre. Et le silence, enfin. Les plus chanceux
avaient fui. Il avait arraché sa collègue au mur, l’avait secouée,
poussée dehors. Il était trop tard pour le brigadier.
L’arme à la main il avait couru le long des tours, sur une
pelouse jonchée d’immondices, en traînant par le bras sa collègue
au bord de l’inconscience, sous ces centaines de balcons et ces
milliers de vitres, sous les yeux noirs de la zone grise. Il avait sur
la main des éclats de sang et de poudre. Aux fenêtres, dans leur
dos, ça criait. Il ne lui restait plus qu’un chargeur. Le regard
halluciné, ils couraient, ils couraient à vomir du sang. Leur voiture
et l’autre équipage étaient à deux blocs de là. Il en avait tué au
moins deux, peut-être trois, peut-être plus. Sa vie était foutue. Le
long du bloc sud, il regarda en arrière, prêt à tirer encore. Il ne vit
personne. Il repensa à celui qui avait tapé le premier, celui au

jogging blanc, touché trois fois, qui rampait dans son sang sur les
coudes, les jambes raides, le maudissant d’une voix au poumon
percé.
S’il survivait aux enquêtes internes, il ne leur échapperait pas,
à eux.
Eux… La gardienne de leur bloc, qui avait cru entendre des
pétards, qui ne les supportait plus, avait déverrouillé sa porte en
râlant. Habituée au chahut, consumée par le réel, elle était, comme
toutes les concierges, dépressive, et membre d’une association de
défense des animaux. Quand elle poussa la porte du hall et qu’elle
vit le sang et les cadavres, il ne se passa rien.
Quand elle vit les morceaux de chien, elle hurla à désarmer les
murs.
Dans son cagibi grillagé, elle s’enferma, prévint la police,
après quoi appela BFM TV, puis la SPA.
Le flic n’arrivait plus à se trouver d’excuses. Dix années qu’il
le redoutait, tous les jours, de la première heure de son service à
cette cage d’escalier. Et c’était arrivé. Pourquoi avait-il continué ?
Pourquoi avoir enduré cette angoisse, l’alcool, les injures, les
humiliations ? Pourquoi mener une telle vie, qui tôt ou tard se
terminerait dans un fragment de folie, à l’ombre d’une cage
d’escalier ?
La femme, les enfants, les collègues, le devoir… L’espoir.
Autrement dit, la naïveté, l’attente, la figuration, la sainte
obéissance en la marche des choses. Il se sentait sale. Il se targuait
d’être éveillé, d’avoir tiré toutes les conséquences de la réalité,
mais devait porter comme sa croix la plus douloureuse d’entre
elles : lui et ses collègues privaient la France de révolution. Ils
étaient les auxiliaires, les garants de son agonie, qui tournaient

autour du lit en veillant à ce que nul n’en débranche les fils. Pas un
agent de la paix n’échapperait à la culpabilité d’avoir permis ça.
Ils arrivaient enfin aux voitures, et les collègues étaient blêmes.
Ils avaient entendu les coups de feu. Il réalisa qu’il n’aurait jamais
plus ni amis ni collègues. La bête des entrailles avait gagné, c’est
lui et lui seul qui ferait face maintenant, qui affronterait l’IGPN, les
enquêtes, la hiérarchie, les médias, les manifs, une vie de procès,
de chantages, de menaces et de terreur…
Il savait que sa fuite se terminait là. C’était affreux comme une
certitude.
C’est lui qui venait de faire ça. C’est lui qui venait d’incarner
la foudre du hasard.
Il installa sa collègue à bord, claqua la portière et les voitures
démarrèrent.
On n’alluma pas les sirènes. Pas un flic n’ouvrit la bouche.
Sur le trottoir des riverains les regardèrent passer d’un air
lugubre.
Derrière eux, des cris.
Le géant s’était réveillé.
L’armée des ombres allait se mettre en marche.
C’est comme ça que ça avait commencé.

2

Que chacun soit à sa place dans l’ordre du tout. — Platon

LA COURNEUVE, 17 H 30.

suite…

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