L’ ÂME DU MAL


  
Auteur : Chattam Maxime
Ouvrage : .La trilogie du mal : /Tome 1 .L’âme du mal /Tome 2 .In tenebris /Tome 3 .Maléfices
Année : 2002-2003

 

 

La réalité dépasse la fiction.

C’est une maxime qui m’est apparue dans toute sa véracité au cours des deux années de recherche qui m’ont été nécessaires pour l’écriture de ce roman. Deux années d’étude des sciences forensiques Ŕ médecine légale, police technique et scientifique, psychiatrie criminelle… Ŕ et plus particulièrement des tueurs en série. J’ai lu, vu et entendu des choses que même le plus habile des écrivains n’oserait pas mettre dans ses romans, quand bien même la force lénifiante de son style pourrait adoucir les faits. Des actes que j’aurais trouvés grotesques d’horreur si je les avais lus dans un bon livre tant ils auraient semblé impossibles, et pourtant…
Mais par-dessus tout, après ces deux années j’ai découvert que mes parents et que tous les parents du monde avaient menti à leurs enfants : les monstres existent.
Sans faire l’apologie de l’horreur, j’ai tenté d’écrire ce roman en étant le plus près possible de la réalité.
C’est sans doute cela le plus effrayant.

Maxime CHATTAM,
Edgecombe, le 2 avril 2000.

Qui commence dans le mal s’affermit par le mal.
SHAKESPEARE, Macbeth

PROLOGUE
Banlieue de Miami, 1980

Kate Phillips ouvrit la porte du véhicule et laissa Josh descendre. Il tenait à la main une poupée en plastique représentant Captain Futur qu’il serrait contre lui comme s’il s’agissait d’un trésor fabuleux. L’air suffocant du parking les assaillit aussitôt. À n’en pas douter l’été serait de plus en plus torride.
– Viens mon ange, dit Kate en glissant ses lunettes de soleil sur ses cheveux.
Josh sortit en observant la façade du centre commercial. Il aimait beaucoup venir ici, c’était synonyme de plaisir, de rêve tant il y avait de choses agréables à voir. Des jouets par centaines, toutes les gammes représentées sur des mètres et des mètres, du palpable, pas de l’image à la télé ou dans des catalogues. Plus tôt dans la matinée, en entendant sa mère dire qu’elle partait au centre commercial, Josh avait bondi sur l’occasion et s’était imposé à force de gentillesse. À présent que l’établissement se dressait devant lui il sentait l’excitation monter. Peut-être pourrait-il repartir avec un jouet ? Le camion-citerne Majorette qui lui manquait, ou peut-être même une panoplie de Captain Futur ! La journée s’annonçait bien, très bien même. Un nouveau jouet. Ça c’était une idée séduisante ! Encore fallait-il que Kate accepte. Il se tourna vers sa mère pour le lui demander et constata qu’elle vérifiait ses bons de réduction soigneusement découpés dans les journaux et publicités.
– Tu m’achètes un jouet, maman ? demanda-t-il de sa voix fluette de garçon de presque quatre ans.
– Ne commence pas, Josh, et dépêche-toi un peu sinon je ne t’emmène plus avec moi.
Le petit garçon mit sa main en visière comme il avait souvent vu son père le faire et traversa ainsi le parking.
– Quelle chaleur ! lança Kate en se ventilant tant bien que mal de la main. Ne traîne pas, chéri, on va se liquéfier si on tarde trop en plein soleil !

Josh, qui ne voyait pas bien ce que sa mère voulait dire, pressa tout de même le pas et ils entrèrent dans le vaste complexe de boutiques. Des présentoirs à journaux jalonnaient l’allée, partout la nouvelle du boycott américain pour les Jeux olympiques de Moscou faisait la une. On ne parlait plus que de ça. Certains voyaient déjà une crise semblable à celle des missiles cubains se profiler à l’horizon. Mais pour Kate, ce n’étaient là qu’histoires de politiciens. Des magouilles comme disait Stephen, son mari. Mieux valait se tenir à l’écart de tout ça, disait-il, vivre tranquillement dans son coin, faire son boulot à la station-service, s’acharner sur l’écriture d’une pièce de théâtre pendant cinq ans et fumer quelques joints occasionnellement. Mais ne pas faire de politique. Kate approuvait. Elle approuvait beaucoup de choses que disait Stephen, c’était en grande partie la raison pour laquelle elle en était tombée amoureuse.
Elle jeta un dernier coup d’oeil vers les journaux et poursuivit son chemin sans tarder, contraignant Josh à courir à ses côtés pour suivre.
Ils passèrent devant de nombreux rayonnages de produits de plage, qui annonçaient déjà l’arrivée imminente de l’été et de ses cohortes de touristes. Un brouhaha permanent résonnait à travers le vaste hall, les voix de centaines de consommateurs se mêlaient sans discernement.
Kate poussait un Caddie auquel Josh essayait de s’agripper comme l’un de ces gangsters qu’il avait vus à la télé monter sur le marchepied d’une antique voiture. En passant devant la longue allée de jouets, l’enfant tira sur la jupe de sa mère.
-Dis, je voudrais regarder les jouets, maman, je peux, hein, dis, je peux ?
Kate soupira. Les courses étaient toujours pour elle une corvée, déambuler sans fin entre ses rayonnages immenses, tout ça pour choisir un article parmi cent autres quasi identiques… Elle repensa à Stephen qui lui demandait de ne pas oublier de prendre de la glace et la perspective du barbecue de ce midi lui mit du baume au coeur. Les Salinger venaient déjeuner, Dayton et Molly qu’elle n’avait pas revus depuis près de deux ans étaient enfin de retour dans la région. Revigorée à cette idée,

humant déjà le parfum des hamburgers en train de cuire et le plaisir de revoir ses amis d’adolescence, Kate se sentit de bonne humeur.
Josh tira de nouveau sur sa jupe dans l’attente d’une réponse. Elle allait lui reprocher d’insister quand il fit sa moue de petit enfant suppliant.
– S’il te plaît maman, promis, je regarde seulement, je reste ici…
De part et d’autre de l’allée, des chariots défilaient au ralenti comme sur une autoroute saturée aux heures de pointe.
Josh fixait sa mère de son regard implorant.
« Je ne supporte pas quand il me fait cette tête », pensa-t-elle.
N’ayant aucune envie de s’embarquer dans de quelconques réprimandes ou jérémiades qui se solderaient de toute manière par un Josh boudeur pour le reste des courses, Kate haussa les épaules. Elle avait surtout hâte d’être de retour chez elle, de s’installer tranquillement dans le petit jardin, de retrouver ses amis.
« Je pourrais filer entre les rayons plus rapidement et finir la corvée des courses plus vite si je le laisse ici », pensa-t-elle.
-OK, tu peux m’attendre ici, mais je te préviens, tu ne fais pas de bêtises et tu ne bouges pas du rayon jouets. Et je ne t’achète rien, que les choses soient claires.
Josh hocha la tête avec joie sans s’alarmer sur cette dernière phrase. C’était toujours comme ça, mais au final il pourrait peut-être avoir un petit quelque chose, en insistant bien, quand Kate reviendrait avec un Caddie chargé et l’envie de rentrer le plus vite possible. Il commençait déjà à partir vers les figurines en plastique quand sa mère l’appela :
– Hey, super-bonhomme, tu ne fais pas un petit bisou à ta maman ?
Josh revint sur ses pas, un rictus espiègle au coin de la bouche, et embrassa Kate rapidement sur la joue, puis il s’en retourna vers les effigies de ses héros. Kate Phillips, jeune mère d’à peine vingt-trois ans, regarda son fils s’éloigner en souriant.
Elle ne le revit jamais.

Portland, Oregon de nos jours

PREMIÈRE PARTIE

suite…

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