Holodomor La famine inconnue


Résultat de recherche d'images pour "Hukalo Taras"
Auteur : Hukalo Taras
Ouvrage : Holodomor La famine inconnue
Année : 2017

 

 

 

Il y a 50 ans, en 1933, l’Ukraine a subi
l’un des plus cruels acte de barbarie de
l’histoire de l’humanité. 10 millions de
personnes, soit plus de 25% de la
population ukrainienne à l’époque, sont
mortes de faim, lors d’une famine
artificielle entièrement préméditée et
délibérément imposée. Pourtant, cet
holocauste est encore aujourd’hui, l’un
des moins connus et le plus caché des
épisodes de la terreur soviétique.

L’HOLOCAUSTE MÉCONNU
Ukraine 1933 :
10 millions de victimes

Dr Roman Serbyn – En fait, la famine de 1933 ne fut pas la première en Ukraine, il y en eut
une en 1921/22 et certaines analogies sont en rapport avec ces deux famines. La famine de
1921/22 débuta en Russie. Précisément dans la région de la Volga où de mauvaises récoltes
causèrent une sérieuse pénurie de nourriture. Cette famine se répandit ensuite dans le Sud
ukrainien et bien que le gouvernement eut rapidement connaissance de la famine en Russie, il
n’agit pour l’Ukraine que beaucoup trop tard. Dans le même temps, il exporta le blé ukrainien
pour nourrir la population russe autour de la Volga. Ceci est la cause directe de la mort par la
famine des habitants des steppes d’Ukraine.

Taras Hukalo – Des membres de votre famille sont morts de cette famine ?
Un survivant – Du côté de mon père et de ma mère 21 personnes sont mortes, y compris mon
frère. La nourriture manquait et je travaillais parce que j’avais trafiqué mes papiers. Mon frère
était resté au village et était tombé malade. Je l’appris et demandais trois jours de permission
pour aller le voir. Le village se trouvait à 35 km de la ferme collective où je travaillais. Quand
j’arrivais, je trouvais mon frère allongé près du poêle, il ne pouvait se lever et était tout gonflé.
Je lui dis : « Alexer qu’est ce qui ne va pas ? » Il me répondit : « Quand Serguiev était encore
vivant, nous attrapions des chiens et des chats que nous mangions, mais il n’y a plus rien
maintenant. Serguiev est mort et je ne vais pas tarder à le suivre. » Trop faible, il ne pouvait
plus se lever. Ses pieds et ses mains étaient gonflés. Je partis. Que pouvais-je faire d’autre ? Si
je ne rentrais pas à temps, je perdais ma ration de pain (300 g). Je suis donc parti. Plus tard, on
m’apprit que mon frère était mort.

Dr Nina Strokata – Je suis née à Odessa, dans le Sud de l’Ukraine. En 1933, j’avais sept ans,
je me rappelle ce dont mes parents discutaient et s’inquiétaient. Le manque de nourriture était
leur principal souci.

Malcolm Muggridge – Ce qu’il y a d’inusité dans cette famine, ce qui la rend diabolique, ce
ne fut pas le résultat d’une quelconque catastrophe comme une sécheresse ou une épidémie,
c’était la création délibérée d’un esprit bureaucratique qui exigeait la collectivisation de
l’agriculture immédiatement selon une pure proposition théorique, sans aucune considération
et quelles que soient les conséquences en termes de souffrances humaines.
Dr Nina Strokata – Mes parents se souviennent que parfois des mères sacrifiaient un de leurs
enfants pour que le reste de la famille ne meure pas de faim.

Léonid Husin – Je n’aime pas parler de cela, mais la vérité doit être dite. Un jour que je volais
du charbon dans un train, ils ont arrêté une femme qui transportait dans sa valise un enfant
coupé en morceaux. J’ai mis du temps à comprendre, maintenant je réalise qu’il s’agissait de
cannibalisme. Ce fut une terrible expérience.

Taras Hukalo – Parlez-nous de cette tragédie de 1932/33 en Ukraine.
Un survivant – Parler de ces terribles années… Ce fut un holocauste en Ukraine, une famine
artificielle provoquée par ces voyous du Kremlin. Pour en parler, il faut revenir à cette
époque, à cette période de collectivisation qui se termina en 1929 dans une tragédie. Ils
collectivisèrent les biens des plus riches paysans et les déportèrent. Mon père appartenait à la
classe moyenne. Il possédait une vache, deux chevaux et 3,5 acres de terre. Ils l’ont arrêté et
jeté en prison. C’était en hiver, en janvier. Ma mère alla lui apporter des vêtements chauds,
parce qu’il allait être déporté en Sibérie. Pendant qu’elle était partie, deux activistes vinrent à
la maison. Ils prirent tout ce qu’il y avait dans la maison. Ils nous traînèrent dehors, mes deux
soeurs et moi. Je ne me rappelle pas de son nom, mais c’était un ingénieur. Il nous traîna dans
la neige, ferma la porte de la maison et nous laissa là. Que pouvions-nous faire ? Nous nous
dirigeâmes vers la grange et trouvâmes refuge dans la paille pour y dormir, ma mère ne rentra
que tard dans la nuit. Elle nous conduisit en pleine nuit chez notre tante. Pour être restée des
heures dans le froid, ma soeur Marika tomba malade. Elle mourut deux semaines plus tard.

Dr Bohdan Krawchenko – Le mot Koulak en pratique, avait en 1930/31, un sens politique et
était plutôt absurde. Par exemple, quiconque possédait un petit moteur était désigné comme
« Koulak ». Si nous regardons ce qu’étaient les familles dans les villages qui embauchaient des
ouvriers, elles étaient constituées de veuves et d’invalides, c’est-à-dire ceux qui ne pouvaient
pas travailler la terre et devaient par conséquent embaucher des ouvriers. Telle était leur
définition de « Koulak ». Je pense que c’était un concept d’une totale absurdité. Cela ne collait
pas à la réalité et même l’historien russe Yakovtsevsky l’a dit, que la plus grande opposition à
la collectivisation venait des paysans qui avait traversé la révolution pour obtenir des terres et
parmi la classe moyenne paysanne qui sortait à peine de la pauvreté.

Dr James E. Mace – Je pense que c’est implicite et le mot ukrainien qui signifie famine
(holodomor) se définit comme une famine artificielle. Ce n’était pas une famine due à de
mauvaises récoltes qui auraient causé une famine parmi le peuple, non, la nourriture était
littéralement sortie des villages. Ces gens furent condamnés à mourir de faim par le résultat
d’une politique délibérée du gouvernement. Et c’est ce qui est unique à propos de cette famine
en Ukraine, le fait que ce ne soit pas une conséquence d’une catastrophe naturelle mais d’une
politique gouvernementale.

Dr Nina Strokata – Quelles que soient les raisons de la famine en Ukraine, elle a toujours été
accompagnée de déportations.

Dr James E. Mace – Il y eut 1,2 millions d’Ukrainiens qui furent « Dékoulakisés ». C’est-à-dire
ceux qui furent expropriés et envoyés en Sibérie.

Dr Bohdan Krawchenko – En 1933, une purge massive frappa l’intelligentsia ukrainienne.
Selon Yuri Lovlanenko (?), 80% de cette intelligentsia ukrainienne fut liquidée. Artistes,
écrivains, poètes… Et bien sûr, la raison qui justifie leur exécution est qu’ils étaient contre la
collectivisation et ses conséquences (la famine).

Taras Hukalo – Qu’est-il arrivé à l’Église ?

Dr Bohdan Bociurkiw – L’Église perdit ses soutiens dans les régions d’Ukraine, quand la

famine culmina. Partout où la collectivisation fut imposée on se débarrassa des prêtres et on
ferma les églises. On interdit même aux prêtres de visiter les régions collectivisées d’Ukraine.
Entre 1937/38, les évêques et prêtres qui restaient et les plus actifs qui n’avaient pas été
arrêtés furent liquidés. Et quand la guerre germano/soviétique s’envenima et que les troupes
allemandes envahirent l’Ukraine, il ne restait plus que dix ou douze églises orthodoxes, sur les
14.000 églises qui existaient avant la révolution. La destruction de tous ces groupes religieux
fut énorme.

Dr Nina Strokata – En 1921, autant qu’en 1933 ou 1946, chaque fois qu’il y eut une famine
en Ukraine l’État annexa le pays par la force. Cet État que nous qualifions de superpouvoir
qu’est l’Union Soviétique n’a jamais secouru la population affamée. Bien au contraire, il prit
sous son contrôle les réserves de nourriture grâce à son système très spécial de centralisation.
Alors que ces responsables auraient pu apporter de l’aide à ces populations affamées, surtout
dans ce contexte particulier. Mais cet État et ses représentants, l’élite du parti, étaient plus
préoccupés de s’assurer que le peuple affamé respectait les normes de productivité dans les
fermes collectives. Nous avons fait l’expérience du manque de nourriture en Ukraine bien
après 1946 et 1947. Par exemple, en 1964, tous les stocks disparurent soudainement de nos
magasins pendant près d’un an.

Taras Hukalo – Comment a-t-on dissimulé cette famine ?
Dr James E. Mace – Eh bien, le régime soviétique de l’époque, ne fit rien pour remédier à ce
qui se passait dans les campagnes, bien qu’il était important de le faire. Il exporta le blé vers
l’Ouest. Une littérature abondante existe sur un énorme dumping soviétique à cette période et
c’était important pour eux d’un point de vue économique de nier qu’ils étaient en train
d’exporter le blé qu’ils retiraient littéralement de la bouche d’un peuple qui crevait de faim.
Deuxièmement, il était important pour eux de conserver un capital de sympathie à l’Ouest et
conserver ce capital était crucial à la dissimulation de la famine. La famine est un instrument
d’une politique plus large qui s’étendra aussi aux villes et touchera l’intelligentsia ukrainienne
et l’élite politique. Autrement dit, dans cette période, on assiste à la destruction de
l’intelligentsia culturelle ukrainienne, de l’intelligentsia spirituelle de l’Église. C’est la
déportation des hommes et l’anéantissement de nombreux porteurs de mémoire du passé
ukrainien. Il y a des livres qui traitent de l’architecture perdue de Kiev, de la destruction de la
politique ukrainienne dans l’Union Soviétique. Et tous ces éléments mis ensemble dans le but
de briser les Ukrainiens en tant qu’entité sociale, organisme social et facteur politique à
l’intérieur de l’Union Soviétique.

Taras Hukalo – Qui sont les responsables de cette famine ?

Dr James E. Mace – Eh bien, selon moi, le principal responsable était Staline. Les politiques
qui ont engendré la famine qui l’ont aggravé et conduit à son terme, ont été prises dans les
plus hautes sphères de l’élite politique soviétique. C’est le seul endroit où elles ont pu être
prises. La famine est le résultat des quotas excessifs de grains imposés contre la république
ukrainienne. Ces quotas semblent avoir été créés pour briser les campagnes considérées
comme la souche du nationalisme ukrainien. Cela va de paire avec la purge massive de l’élite
culturelle ukrainienne et de la destruction du Parti communiste d’Ukraine, du moins de sa
branche ukrainienne. La destruction des forces politiques ukrainiennes l’Ukraine comme
acteur politique à l’intérieur de l’Union Soviétique.

Taras Hukalo – Et pourtant, il y a énormément de ces gens qui ont perpétré ces crimes qui se
trouvent encore dans les rues de Moscou. Qui sont ces gens ?
Dr James E. Mace – Beaucoup d’entre eux sont toujours aux commandes du Parti
communiste en Union Soviétique. Sous Krouchtchev, et depuis son époque, les érudits de
l’Union Soviétique en Occident sont formés au sujet de ce qu’on appelle la mafia
Dnipropetrovsk, qui est l’élite qui a été portée au pouvoir par les cocktails de Krouchtchev
dont Brejnev, étaient des Russes du Donbass. Et ce sont les gens qui ont pris part à la création
de la famine. C’est le même groupe qui a fourni à la campagne ukrainienne les 25.000
exécutants plénipotentiaires qui ont pris le grain. Je veux dire, les gens… si vous demandez ce
qui est arrivé aux gens qui sont responsables du génocide ukrainien la réponse est qu’ils sont
au pouvoir en Union Soviétique aujourd’hui.

Lev Kopelev – Staline s’est consacré à ce système, auquel nous avons tous participé. Je dirais
même que Staline était le plus diabolique et tous ceux qui l’entouraient, Kaganovitch
Vorochilov, Molotov étaient tous diaboliques. J’ai aussi fait partie de ce groupe, j’étais jeune
et stupide. Nous avions tous créé ce système.

Marco Carynnyk – Je pense que la différence entre Lénine et Staline était quantitative mais
pas qualitative. Staline a tué beaucoup plus de gens que Lénine. Mais Lénine était lui aussi
prêt à tuer ses opposants politiques. Ce n’était pas une différence philosophique. En ce qui
concerne Staline, c’était une question d’efficacité supérieure en tant que meurtrier.

Dr Nina Strokata – Un individu cherche ce qu’il sait pouvoir être en mesure de trouver. Il ne
cherche pas la liberté ou des idéaux, mais de la nourriture. Il est réduit à l’état d’animal qui
léchera la main de celui qui lui donnera de la nourriture. C’est une tragédie. Cela signifie que
plusieurs générations d’une population sont strictement dirigées par leurs besoins
physiologiques. En d’autres termes, elles sont dirigées par leur estomac.

Dr Roman Serbyn – Moscou considérait et traitait l’Ukraine comme une colonie. La famine
en Russie était réelle. Il existait un authentique manque de nourriture. Il y avait un manque de
nourriture en Ukraine, ainsi qu’en Russie. Le gouvernement a choisi de sacrifier la population
d’Ukraine pour aider la population de la Russie.

Taras Hukalo – Pourquoi est-ce que les Nations Unies ont-elles ignoré cela ?
Dr James E. Mace – Eh bien, pour des raisons politiques. L’Union Soviétique a toujours
recherché à s’aligner avec le Tiers-monde où les gens regardent le mythe plutôt que la réalité.
L’Union Soviétique dit constamment qu’elle est anti-impérialiste, qu’elle est contre le
colonialisme, c’est-à-dire contre les gens qui ont exploité dans le passé ces nations du Tiers-monde. Et il y a un vieux dicton qui dit : « Le diable qu’on connaît semble toujours moins pire
que le diable qu’on ne connaît pas. » Eh bien, ils connaissent le diable de l’impérialisme
occidental. Et c’est peut-être quelque chose qui appartient à l’histoire, parce que les empires
occidentaux se sont effondrés. Mais ils n’ont aucune expérience directe avec l’impérialisme
soviétique. Il est donc très facile pour eux de supposer que puisque l’Union Soviétique dit :
« Nous sommes vos amis. » Ils assument simplement que c’est bien le cas.

Dr A. Babyonyshev – L’intelligentsia commence à comprendre ses erreurs. Parmi les
écrivains les plus réputés Alexandre Tvardovski l’éditeur de Novy Mir [Nouveau monde
magazine], qui avait écrit un poème à la gloire de la collectivisation, a vu son propre père
dépossédé de ses terres et déporté. Plus tard, il comprit que tout cela était inutile et en réalité
avait conduit à la catastrophe. Cela signifie selon moi, que l’intelligentsia avait un complexe
de culpabilité et c’était vraiment justifié. Ils ont compris que leur comportement ou celui de
leurs pères fut à tout le moins mauvais, pour ne pas dire criminel.

Marco Carynnyk – La plupart des intellectuels occidentaux britanniques, français, allemands,
canadiens et américains étaient pro-soviétiques. Staline disait qu’il était engagé dans une
grande et noble expérience, pour le bénéfice de toute l’humanité et ils le croyaient. La
responsabilité principale en incombe bien sûr à Staline. Il s’est à nouveau engagé dans une
campagne de désinformation délibérée destinée à l’Ouest en supprimant et en dissimulant les
faits au sujet de la famine autant que possible. Ce n’est pas surprenant. Il avait de bonnes
raisons de le faire. C’était dans son propre intérêt de supprimer les faits. Ce qui est toutefois
surprenant, est que les institutions de l’Ouest y compris des journaux réputés, et les principaux
gouvernements occidentaux ont laissé faire et ils ont en effet aidé Staline à dissimuler le fait
que des millions de personnes sont mortes ou étaient en train de mourir. Alors, quand je parle
de grandes institutions comprenant les journaux j’ai particulièrement à l’esprit, le New York
Times qui a laissé faire Staline, et dont le journaliste à Moscou, Walter Duranty, a selon moi
délibérément déformé les faits, et je serai encore plus virulent, en disant qu’il a sciemment
menti. Un autre exemple de ce type de camouflage délibéré concerne le gouvernement
britannique. J’ai eu l’opportunité d’étudier les dossiers d’archives, et il est évident qu’au cours
de l’année 1933, White Hall (le gouvernement britannique à Londres) a été informé en détail
de ce qui se passait en Ukraine. Les ambassades et les fonctionnaires britanniques conseillers
à Moscou envoyaient des dépêches détaillées semaine après semaine, jour après jour,
décrivant des choses horribles. Ce n’était un secret pour personne à Londres et pour les
fonctionnaires de Londres qu’il y avait une famine en cours et qu’à un moment donné au
moins 10 millions de personnes étaient mortes. Les mêmes fonctionnaires de White Hall qui
avaient reçu ces rapports sur la famine et qui avaient convenu que c’était vrai, parlaient
maintenant de prétendue famine – ce sont leurs propres mots : « prétendue famine » – et ils ont
dit : « Désolés, nous ne pouvons pas faire quoi que ce soit, parce que nous avons des relations
normales avec l’Union Soviétique. »

FIN.