SE SOIGNER PAR SOI-MÊME A L’ ÈRE MODERNE


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THÈSE

Pour obtenir le grade de Docteur de l’Université de Bourgogne Discipline : Philosophie

Par ERIC BAWEDIN

SOUTENUE LE 08 NOVEMBRE 2013

Directeur de thèse Jean-Claude GENS

 

 

 

RÉSUMÉ :

A l’ère moderne, se soigner par soi-même c’est répondre à des situations créées par la médecine. Son efficacité, ses limites, ses interventions, sa pratique, sa propension à médicaliser les existences, son inscription dans l’économie de marché sont autant de facteurs qui interagissent avec la capacité auto-soignante de la personne comme l’attestent la désorganisation du schéma identitaire du patient lors d’interventions visant à réparer des traumatismes physiques, le malade chronique délégataire de la médecine, la médicalisation de l’avancée en âge. Aussi, la tâche impartie à l’homme moderne est de s’affranchir des asservissements, des effets de désagrégation, des interférences que génèrent les activités médicales. En ce sens, se soigner par soi-même c’est, d’une part, décrypter les buts poursuivis par la médecine et déterminer si son action répond avec pertinence à sa problématique de santé ; et, d’autre part, élaborer des réponses non contraintes et innovantes aux situations déstabilisantes. En se soignant par lui-même, c’est-à-dire en étant capable de faire apparaître, en temps de crise, des modalités adaptatives à une réalité déstabilisatrice, l’homme moderne s’affirme en tant qu’authentique sujet créateur de sa vie.

INTRODUCTION :

« Il faut que l’homme qui est intelligent, comprenant que la santé est le premier des biens, sache se secourir de son chef dans les maladies1 ». Cette sentence hippocratique invite à saisir que le fonctionnement régulier et harmonieux de l’organisme est ce qui contribue, en premier lieu, à son équilibre et à son épanouissement. On peut, dès lors, logiquement en déduire que chacun se doit de disposer de connaissances appropriées et efficaces, acquises par l’étude, l’analyse ou l’expérience pour restaurer sa santé lorsqu’elle est altérée par la maladie. Il est à remarquer que, dans la prescription hippocratique que nous venons de citer, il semble bien que, seule, la présence de la pathologie fait que la personne prend l’initiative de juger, de décider et d’agir par elle-même. L’adoption d’un comportement raisonnable destiné à protéger sa santé, comme par exemple le respect d’une hygiène de vie, n’est pas, explicitement, envisagée dans ce précepte particulier. Mais, attendre le moment de l’irruption de la pathologie pour agir revient à compromettre ce bien premier qu’est la santé. τr, justement, la permanence des soins que l’on doit se prodiguer à soi-même ne s’inscrit-elle pas plutôt dans l’entretien de sa santé plutôt que dans sa restauration ? Pour le lexicographe qui se réfère à la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, celle de 1694, l’acception originelle du mot soin est l’application d’esprit à faire quelque chose. Nous pouvons, par conséquent, en déduire que la personne, à partir d’une certaine conception des choses, adopte un comportement caractéristique et agit de manière appropriée. Ainsi, le fait d’éprouver la nécessité de préserver sa santé, l’incite à adopter une conduite adéquate. Aussi, l’attitude qui consiste à se soigner par soi-même traduit la volonté de la personne de prendre en considération le problème de santé qui l’affecte, et de réagir afin de parvenir à le régler. Elle présuppose, donc, à mon sens, qu’elle connaisse les modalités de fonctionnement de son organisme, et sache interpréter ses manifestations. Mais, à l’évidence, c’est insuffisant pour espérer être en mesure de se porter secours à soi-même avec efficacité :


1 Hippocrate, Du régime salutaire, Œuvres complètes, tome sixième, trad. Émile Littré, Paris, J.B. Baillière, 1849, p.87.


« A ce motif si important [l’intérêt de connaitre son corps], il se joint un intérêt qui n’est pas à négliger, celui d’être éclairé sur les moyens de se bien porter, de prolonger sa vie, d’expliquer plus nettement le lieu, les symptômes de sa maladie, quand on se porte mal ; de discerner les charlatans ; de juger, du moins en général, des remèdes ordonnés2 ». La personne se doit, donc, aux yeux de Diderot, de posséder, certes, les rudiments d’une bonne hygiène de vie, mais, aussi, d’être capable de localiser ses troubles et de les comprendre, de reconnaître les médicastres, c’est-à-dire les mauvais médecins et les charlatans, et enfin d’apprécier la valeur des thérapies prescrites. A cet égard, nous pouvons nous référer aux Confessions de Rousseau pour concrétiser, et comprendre le cheminement d’une personne qui est confrontée, inopinément, aux manifestations inhabituelles de son organisme : « Un matin que je n’étais pas plus mal qu’à l’ordinaire, en dressant une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une révolution subite et presque inconcevable. Je ne saurais mieux la comparer qu’à une espèce de tempête qui s’éleva dans mon sang, et gagna dans l’instant tous mes membres. Mes artères se mirent à battre d’une si grande force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je l’entendais même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit d’oreilles se joignit à cela, et ce bruit était triple ou plutôt quadruple, savoir : un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus clair comme d’une eau courante, un sifflement très aigu et le battement que je viens de dire, et dont je pouvais aisément compter les coups sans me tâter le pouls ni toucher mon corps de mes mains. Ce bruit interne était si grand qu’il m’ôta la finesse d’ouïe que j’avais auparavant, et me rendit non tout à fait sourd, mais dur d’oreille, comme je le suis depuis ce temps-là. On peut juger de ma surprise et de mon effroi. Je me crus mort ; je me suis mis au lit ; le médecin fut appelé ; je lui contais mon cas en frémissant et le jugeant sans remède. Je crois qu’il en pensa de même, mais il fit son métier. Il m’enfila de longs raisonnements où je ne compris rien du tout ; puis en


2 Diderot Denis, D’Alembert Jean le Rond, Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers par une Société de Gens de Lettres, Tome Premier, Paris, Chez Briasson, Davis l’aîné, Le Breton, Durand, 1751-1765, p.411.


conséquence de sa sublime théorie, il commença in anima vili3 la cure expérimentale qu’il lui plut de tenter. Elle était si pénible, si dégoûtante, et opérait si peu, que je m’en lassai bientôt ; et au bout de quelques semaines, voyant que je n’étais ni mieux ni pis, je quittai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon battement d’artères et mes bourdonnements, qui, depuis ce temps là, c’est-à-dire depuis trente ans, ne m’ont pas quitté une minute4 ». Ainsi, à l’occasion d’un geste du quotidien, sans aucun signe précurseur, Rousseau s’éprouve, donc, soudainement, comme un autre. Son organisme s’exprime différemment de l’habitude. Son corps n’est plus, alors, que tempête dans le déchaînement de ses éléments constituants. Surpris et effrayé, l’auteur se projette, immédiatement, dans une mort qui lui paraît imminente. Aussi, confronté à ce qu’il croit être une situation d’urgence, la décision qui s’impose à lui est de faire appel au corps médical. L’intérêt de l’expérience relatée par Rousseau, réside, pour moi, dans le fait que la relation thérapeutique se caractérise par une opposition entre l’inquiétude d’un sujet qui croit qu’il va mourir, et un médecin théorisant et expérimentateur qui ne prend pas en considération ses appréhensions et sa souffrance. De fait, la pratique médicale à laquelle est confronté Rousseau pose la question du but qui est, réellement, poursuivi par le médecin, et de sa capacité effective à pouvoir guérir son patient. A l’évidence, l’intervention du thérapeute se solde, en définitive, par un échec. En effet, la pénibilité du traitement et l’absence d’amélioration de sa santé conduisent Rousseau à conclure qu’il peut se dispenser de recourir à la médecine. Par conséquent, la seule attitude possible est de retourner vaquer à ses occupations quotidiennes. Il est à noter que la défiance vis-à-vis de la médecine s’explique, également, par le fait qu’elle contribue à la perte d’aptitudes utiles dans la lutte contre la maladie ; ce qui a comme conséquence d’affaiblir la capacité de résistance de la personne :


3 Sur une vie de peu de prix. Cette expression était utilisée à propos des expérimentations sur les animaux. 4 Rousseau Jean-Jacques, Les Confessions, I. Livre VI, Paris, Flammarion, 2002, p.273-274.


« Un corps débile affaiblit l’âme. De là l’empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu’il prétend guérir. Je ne sais, pour moi, de quelle maladie nous guérissent les médecins, mais je sais qu’ils nous en donnent de biens funestes : la lâcheté, la pusillanimité, la crédulité, la terreur de la mort : s’ils guérissent le corps, ils tuent le courage5 ». Mais, lorsqu’il s’agit de se soigner par soi-même, la mise à distance de la médecine correspond, aussi, à la mise en œuvre d’une règle de conduite que la personne s’est fixée. Dans ce cas, elle s’appuie sur son expérience, et elle se laisse guider par l’habitude et par le plaisir : « En premier lieu l’expérience me fait craindre ces inventions car d’après ce que je peux connaître, je ne vois aucune espèce de gens si tôt malade et si tard guérie que celle qui est sous la juridiction de la médecine. Leur santé elle-même est altérée et gâtée par la contrainte des régimes. Les médecins ne se contentent pas d’avoir la maladie à gouverner, ils rendent la santé malade pour empêcher que l’on puisse à quelque moment échapper à leur autorité. D’une santé constante et entière ne tirent-ils pas argument pour une grande maladie à venir ς J’ai été assez souvent malade : j’ai trouvé, sans leur secours, mes maladies aussi douces à supporter (et j’en ai éprouvé de presque toutes les sortes) et aussi courtes que chez personne d’autre, et de plus je n’y ai pas mêlé l’amertume [des drogues] de leurs ordonnances. La santé je l’ai libre et entière, sans règle et sans autre discipline que celle de mon habitude et de mon plaisir6 ». Néanmoins, cette autonomie de décision et d’action implique d’avoir une confiance suffisante en sa propre capacité à pouvoir surmonter les épreuves rencontrées. Dans cette perspective, c’est bien l’absence de cette assurance qui explique, par conséquent, le recours à la médecine : « C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’incapacité de supporter le mal, une soif furieuse et immodérée de la guérison qui nous aveuglent ainsi : c’est une pure lâcheté qui rend notre croyance si molle et si malléable. La plupart des gens pourtant ne croient pas autant à la


5 Rousseau Jean-Jacques, Emile, Livre I, Paris, Editions Flammarion, 1966, p.58. 6 Montaigne Michel de, Les Essais en français moderne, Paris, Gallimard, 2009, p.928.


médecine qu’ils laissent faire. Je les entends, en effet, se plaindre d’elle et en parler comme nous ; mais ils se décident enfin : « Que ferais-je donc [d’autre] ? ». Comme si l’incapacité de supporter le mal était en soi un meilleur remède que l’endurance7 ». En revanche, l’expérience des limites de la médecine conduit à chercher en soi-même les ressources nécessaires pour se prodiguer des soins. Mais, si le malade est fasciné par la figure du médecin, au point que, comme l’écrit Julien Offroy de La Mettrie : « Sa seule vue calme le sang, rend la paix à une âme agitée et fait renaître la douce espérance au cœur des malheureux mortels8 », alors, il n’existe aucune raison objective de se soigner par soi-même. Le recours exclusif au corps médical s’impose comme une évidence indiscutable. On voit bien que, lorsqu’il s’agit de vaincre la maladie, la personne est appelée à prendre position. Elle peut, en effet, faire appel aux services d’un thérapeute. Mais, elle peut, également, juger qu’elle est capable de se soigner par elle-même. Aussi, lorsque ce cas de figure se présente, la question se pose de savoir si nous pouvons établir une homologie entre se prodiguer des soins à soi-même et être le médecin de soi-même. A cet égard, l’étude de l’œuvre aristotélicienne est particulièrement éclairante. Rappelons que, pour Aristote, la nature présente un double caractère. D’une part, elle n’agit pas au hasard9 et, d’autre part, elle réalise toujours le meilleur des possibles10. La nature opère donc, en quelque sorte, à la manière d’un artisan cosmique qui procède à l’arrangement harmonieux de toutes choses dans le monde, en utilisant les ressources à sa disposition. Mais, à l’évidence, la nature n’est ni omnipotente ni omnisciente. Par conséquent, elle ne peut pas tout. Il lui arrive de buter sur des difficultés, de connaître des défaillances. La nature porte en elle ses propres limites. Ainsi, l’étant naturel, c’est-à-dire le vivant, possède une caractéristique propre qui est celle de pouvoir tomber malade. Mais, il convient de souligner


7 Montaigne Michel de, Les Essais en français moderne, op.cit., p. 946. 8 Offroy de La Mettrie Julien, L’Homme-Machine, Paris, Gallimard, 1999, p.141. 9 Aristote, Traité du Ciel, II, 8, 290 a30, trad. Catherine Dalimier et Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2004, p.241. 10 Ibid., p.219.


qu’il présente une autre spécificité intrinsèque. Il est, en effet, pourvu d’un principe de mouvement et de repos11 ; ce qui permet, notamment, notons-le, de le différencier de l’étant technique. A partir de la caractérisation que nous venons d’établir, la pathologie est à comprendre comme une altération du rythme et de l’intensité du mouvement de la φȪıȚȢ, c’est-à-dire de la nature. La φȪıȚȢ a donc l’impérieuse nécessité de trouver dans la IJέχνη, l’art, la technique, des éléments qu’elle ne possède pas, et qui sont susceptibles de lui permettre de restaurer pleinement son principe de mouvement. On peut, alors, concevoir que la pratique médicale s’inscrit dans une technè. Le mouvement de retour à la santé s’opère, donc, par la forme qui réside dans l’âme du médecin, et le soin, considéré comme le moyen de secourir la nature défaillante, s’enracine dans une analyse médicale préalable des causes de la maladie12 : « […] c’est donc chaque santé particulière de chaque corps que doit produire la science de la santé, par l’intermédiaire d’une cause motrice qui est l’homme possédant cette science13 ». Ainsi, on peut dire que la fonction de l’art est de suppléer aux défaillances de la nature14. Par voie de conséquence, pour y parvenir, l’art doit composer avec les éléments, les matériaux fournis par la nature15 . C’est bien l’art de la médecine qu’il possède qui permet au médecin de prodiguer des soins. En l’occurrence, ceux-ci soutiennent l’action de la nature qui n’arrive pas d’elle-même à combattre la maladie et à restaurer un état de santé altéré : « […] les soins les plus éclairés seront ceux donnés à un homme pris individuellement, par un médecin ou un maître de gymnastique ou tout autre ayant la connaissance de l’universel, et sachant ce qui convient à tous ou à ceux qui rentrent dans telle catégorie : car la science a pour


11 Aristote, Physique, II, 1, 192 b 10-15, trad. Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2002, p. 115-116 12 Aristote, Métaphysique Z, 7, 1032 a25 -1032 b30, trad. Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin, Paris, Flammarion, 2008, p.247-249. 13 Stevens Annick, L’ontologie d’Aristote au carrefour du logique et du réel, Paris, Vrin, 2000, p.224. 14 Aristote, La Politique VII, 17, 1337a, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1995, p.549. 15 Aristote, Physique, II, 8, 199 a15, op.cit., p. 152.


objet le général, comme on le dit et comme cela est en réalité, non pas qu’il ne soit possible sans doute qu’un individu déterminé ne soit traité avec succès par une personne qui ne possède pas la connaissance scientifique, mais a observé avec soin, à l’aide de la seule expérience, les phénomènes survenant en chaque cas particulier, tout comme certains semblent être pour eux-mêmes d’excellents médecins, mais seraient absolument incapables de soulager autrui. Néanmoins, on admettra peut-être que celui qui souhaite devenir un homme d’art ou de science doit s’élever jusqu’à l’universel et en acquérir une connaissance aussi exacte que possible : car, nous l’avons dit, c’est l’universel qui est l’objet de la science16 ». Aristote opère, de fait, une distinction entre la technè qui procède au moyen de la connaissance, et l’expérience personnelle susceptible de générer une efficacité ponctuelle qui repose sur des observations et des expérimentations successives, opérées sans comprendre les causes des phénomènes. Le savoir que la personne possède, par sa propre expérience occasionnelle, la rend capable, dans certaines circonstances, de lutter efficacement contre les altérations de sa santé. De fait, l’atténuation de la douleur, l’atteinte de la guérison s’obtiennent à partir du déploiement, par la personne, d’un pur empirisme. En effet, la personne qui se soigne, par elle-même, n’est pas pour autant un médecin. En conséquence, il est exclu qu’elle puisse recourir à des connaissances médicales qu’elle ne possède pas ; contrairement au médecin qui est celui qui sait, qui connaît les principes sur lesquels repose la santé, et les facteurs qui occasionnent des pathologies. Il est vrai, à cet égard, que la formulation d’un diagnostic implique la recherche des causes et des symptômes de l’affection ; l’établissement d’un pronostic sur l’évolution de telle ou telle pathologie nécessite la connaissance des cas antérieurs. Mais, ce que nous devons retenir c’est que le cœur même de l’activité médicale est constitué par l’action de soigner, c’est-à-dire de soulager et de guérir un malade. La raison d’être de la médecine, même si nous sommes amenés à concéder qu’elle contribue à l’accroissement des connaissances, n’est pas l’élaboration, en tant que telle, d’un savoir. En


16 Aristote, Ethique à Nicomaque, X, 10,1180 b 10-20, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 2007, p. 565-566


effet, elle ne se place pas au niveau d’une activité de recherche, et elle n’est pas une histoire naturelle des maladies, ni une théorie de la médication. Pour remédier aux défaillances de la nature, le médecin met donc en œuvre des procédés qui permettent d’adapter les données générales de l’intelligence théorique aux cas particuliers, c’est-à-dire une technè. Mais, la technè n’est pas la simple mise en pratique d’une connaissance théorique. Elle est d’emblée un savoir d’ordre pratique construit sur l’expérience, comme le rappelle Aristote dans la Métaphysique : « L’art naît lorsque, de nombreuses notions d’expérience, résulte une seule conception universelle à propos des cas semblables 17 ». En effet, la possession d’un savoir purement théorique est insuffisante en soi pour espérer guérir : « Car on ne voit jamais personne devenir médecin par la simple étude des recueils d’ordonnances. Pourtant les écrivains médicaux essayent bien d’indiquer non seulement les traitements, mais encore les méthodes de cure et la façon dont on doit soigner chaque catégorie de malades, distinguant à cet effet les différentes dispositions du corps. Mais ces indications ne paraissent utiles qu’à ceux qui possèdent l’expérience, et perdent toute valeur entre les mains de ceux qui en sont dépourvus18 ». En outre, nous devons concevoir que le recours à des règles qui s’appliquent, généralement, à une pathologie bien spécifiée peut s’avérer inopérant si le médecin oublie de prendre en considération la singularité du cas qu’il a à traiter : « […] il en est comme en médecine, où le repos et la diète sont en général indiqués pour le fiévreux, mais ne le sont peut-être pas pour tel fiévreux déterminé 19 ». Le médecin possède, donc, un savoir qui s’applique à des patients atteints par une même pathologie. Mais, si la technè lui permet de savoir que tel type de maladie peut être guéri par telle gamme de remèdes, elle doit être, nécessairement, reliée à son expérience pour qu’il puisse avoir l’indication que c’est tel remède qui a guéri telle personne, et pas une autre.


17 Aristote, Métaphysique A,1, 981 a5, op.cit., p.72. 18 Aristote, Ethique à Nicomaque, X, 10,1181 b 5, op.cit., p. 569. 19 Ibid., p. 565.


néanmoins, il s’avère que, dans certaines circonstances, une personne douée d’habileté, possédant quelques connaissances, peut être en mesure de se soigner par elle-même, à l’aide de sa seule expérience. Seulement, le remède utilisé par le médecin ou par la personne qui se soigne par elle-même n’a de valeur que pour elle-même. S’il était appliqué à autrui, l’efficacité de ce remède serait, si elle se révélait être réelle, purement accidentelle ; ce qui signifie que celui qui se soigne par lui-même se trouve, manifestement, dans l’incapacité d’apporter une aide efficace à une autre personne. Pour Aristote, il y a donc, d’une part, la connaissance du général qui est le privilège du médecin et, d’autre part, la connaissance du seul particulier. Par conséquent, on voit bien que la capacité de la personne à se soigner par elle-même s’enracine dans sa propre expérience et, donc, en aucun cas dans une compétence médicale établie sur une base scientifique. L’établissement d’une équivalence entre l’expérience et un savoir de type médical est impossible. Aussi, la personne qui se prodigue des soins à elle-même ne peut pas être qualifiée de thérapeute. Toutefois, il est à remarquer qu’Aristote utilise, néanmoins, le terme de médecin pour qualifier l’amateur éclairé qui est capable de porter un jugement sur la chose médicale : « […] nous entendons par médecin, à la fois le simple praticien, le « prince de la science », et, en troisième lieu, l’amateur cultivé dans cet art (il existe des amateurs de ce genre dans tous les arts pour ainsi dire) ; et nous attribuons le droit de juger aussi bien aux amateurs cultivés qu’aux professionnels20 ». Comme nous l’avons mentionné, nous devons bien admettre que la nature n’est ni omnipotente, ni omnisciente, et qu’elle n’est pas toujours bienveillante. Il n’est donc pas surprenant qu’au cours de son existence la personne soit amenée à éprouver sa finitude, à souffrir, à s’affaiblir, et à tomber malade. Mais, si, comme le pense Aristote, la nature produit toujours le meilleur de ce qu’il est possible de faire, alors la personne ne peut que s’en remettre à elle, en ayant confiance dans le pouvoir de maturation du temps, pour obtenir le


20 Aristote, La Politique, III -11, 1282a, op.cit., p.218.


rétablissement de sa santé lorsque celle-ci est compromise. Par conséquent, on comprend que le malade soit invité à laisser la nature s’exprimer, et à ne pas interférer avec elle, ni entraver son action : « τn doit accorder le passage aux maladies, et je trouve qu’elles font moins d’arrêt chez moi qui les laisse faire ; j’en ai même perdu, de celles que l’on estime les plus opiniâtres et les plus tenaces, du fait de leur propre décadence, sans l’aide et sans l’art [de la médecine], et même contre ses règles. Laissons faire un peu [la] Nature : elle comprend mieux ses affaires que nous21 ». Dans ces conditions, on pressent que le malade est appellé à développer une aptitude particulière qui consiste à savoir écouter la nature qui s’exprime en lui, à la comprendre, à suivre ses instructions, afin de permettre à son pouvoir de guérir, d’opérer. σous avons ici affaire, en l’occurrence, à la vis medicatrix naturae hippocratique. Est, ainsi, exposée l’idée que la nature trouve des remèdes propres à guérir le corps, et qu’elle possède la capacité de se rétablir par elle-même ; même si, dans certaines circonstances, elle doit être aidée. Il est à noter que cette conception conserve toute son acuité à l’ère moderne. Ainsi, Georg Groddeck nous rappelle que le pouvoir de restauration de la santé altérée ou perdue appartient bien à la nature : « Natura sanat, médicus curat. C’est la nature qui guérit et non pas le médecin, qui, lui, soigne22 ». Par conséquent, le rôle qui est imparti au malade est de laisser faire la nature. Le recours au thérapeute ne se justifie, alors, que pour apporter à la nature des moyens complémentaires pour vaincre la maladie. Aussi, on peut logiquement en déduire que la médecine devient une activité contre-naturelle si elle sort de cette fonction. Mais, laisser faire la nature ne signifie pas que la personne en soit réduite à s’enfermer dans la passivité en ce qui concerne son rapport avec sa santé. En effet, elle doit s’en soucier et connaître les moyens de la préserver. A cet égard, c’est bien son expérience et sa capacité d’analyse qui peuvent lui permettre d’acquérir, progressivement, une assurance dans la


21 Montaigne Michel de, Les Essais en français moderne, op.cit., p.1313. 22 Groddeck Georg, « NASAMECU » la nature guérit, trad. P. Villain, Paris, Editions Aubier-Montaigne, 1980, p.106


détermination de ce qui est nuisible ou profitable à sa santé. Seule, l’élaboration de ce savoir est à même de permettre à la personne d’adopter la conduite appropriée au maintien de sa santé. Bien évidemment, en cas de nécessité, elle doit être capable de déterminer ce qu’il convient de faire pour la recouvrer. Nous avons donc établi que le malade doit laisser libre cours à l’expression de la nature en lui puisqu’elle possède un pouvoir médicateur. Le recours à un thérapeute ne se justifie, alors, que pour aider une nature déficiente. Mais, lorsque la médecine ne produit pas les effets escomptés, il semble bien que l’observation attentive de soi, et la constitution d’un savoir empirique rivalisent, en efficacité, avec les remèdes susceptibles d’être proposés par un thérapeute, lorsqu’il s’agit de rétablir une santé altérée. Les carences de la médecine peuvent, par conséquent, inciter la personne à penser que celle-ci ne montre pas de supériorité sur ce qu’elle peut, elle-même, entreprendre. Il apparaît bien que c’est la personne, et elle seule, qui dispose de la capacité à mettre en œuvre les principes capables de lui garantir une vie sans souci de santé majeur, et qui, si la situation l’exige, est en mesure de se prodiguer des soins. A cette réserve près, bien sûr, que la situation, à laquelle la personne est confrontée, ne conduise pas à l’exposer, à bref délai, au risque d’apparition de séquelles irréversibles, voire de son décès en l’absence de soins médicaux appropriés, dispensés avec promptitude. Cependant, mon analyse de la problématique des soins que l’on se porte à soi-même me conduit à penser qu’elle doit être réexaminée de façon critique. En effet, l’avènement de la médecine technico-scientifique est un événement qui, selon l’argumentation d’Evelyne AzizaShuster, est de nature à saper l’idée du médecin de soi-même : « Si le malade n’occupe plus une position privilégiée relativement à la connaissance de sa maladie, si le médecin qui guérit n’est plus celui qui écoute mais celui qui interroge, le thème du médecin de soi-même ne peut plus se soutenir. L’acte médical n’est plus un rapport d’individu à individu tel que l’un des deux, le malade, puisse tenter de le supporter à lui seul.

Le médecin n’est plus seulement le porteur de son expérience singulière acquise auprès des malades singuliers, il est le véhicule de la médecine enseignée à l’hôpital, armée des secours de l’instrumentation et des savoirs élaborés dans les laboratoires. Il n’est plus le médiateur inspiré par la nature s’interposant entre le malade et sa maladie vécue, il est le médiateur suscité par la société s’interposant entre la maladie et la connaissance de la maladie23 ». La tradition du médecin de soi-même incarne la conception d’une nature bienveillante dotée d’une force médicatrice. L’organisme possède une dynamique naturelle spontanée qui s’emploie à restaurer l’état de santé. Aussi, le sujet doit laisser la nature œuvrer en lui. Il doit savoir l’écouter, comprendre et suivre ses instructions puisqu’elle possède la capacité de se rétablir par elle-même avec l’aide, le cas échéant, des soins prodigués par le médecin. Or, la médecine moderne a tendance à privilégier dans son approche de la pathologie, la lecture de valeurs chiffrées délivrées par un appareillage technique. Dans ce cas, le malade n’est plus le sujet de sa maladie mais l’objet d’investigations médicales mobilisant des moyens techniques toujours plus sophistiqués. Cette pratique distanciée supplante l’observation et l’écoute, et elle peut altérer la capacité de la médecine moderne à appréhender la maladie sous toutes ses facettes et dans toute sa complexité. Néanmoins, nous pouvons penser que l’accroissement des connaissances médicales relatives aux pathologies et aux thérapies, et l’enrichissement progressif de l’expérience clinique, de par la multiplicité des cas observés et traités, amènent le sens commun à en déduire que la médecine progresse. Par voie de conséquence, rien ne s’oppose à lui laisser la maîtrise des problématiques de santé puisqu’elle est en mesure de leur apporter des réponses efficientes. De ce fait, il n’est pas nécessaire de chercher et d’explorer, par soi-même, des voies alternatives. Toutefois, l’idée des soins que nous nous devons à nous-mêmes ne disparaît pas pour autant. Remarquons que l’activité soignante est inhérente à la nature humaine puisque, dans le fonctionnement silencieux des organes, le vivant, lui-même, adapte et répare. Cependant, les automatismes physiologiques sont fragiles ; aussi, ont-ils besoin d’être préservés. Il est vrai


23 Aziza-Shuster Evelyne, Le médecin de soi-même, Paris, Presses Universitaires de France, 1972, p.99.


que, de par ses comportements et ses actions, chacun d’entre nous peut se révéler comme le protecteur qualifié de son organisme ou, au contraire, comme celui qui contribue à son altération. Mais, à l’évidence, en dépit du soin que la personne peut accorder à se maintenir en bonne santé, la pathologie est toujours à même de faire brutalement irruption dans son existence, et d’en modifier les conditions. Lorsque ce cas de figure se produit, la personne est confrontée à une situation inédite qui implique, nécessairement, dans un souci d’efficacité thérapeutique, qu’elle soit en mesure de comprendre ce qui lui arrive, d’apprécier la gravité de son état, et d’élaborer la réponse qui lui semble la plus appropriée pour instaurer une nouvelle norme de vie, en lieu et place de celle qui a été perdue du fait même de la pathologie. Le malade est seul pour moduler son existence en fonction de cette nouvelle allure de vie induite par la maladie. De surcroît, il est manifeste que chaque organisme évolue, se modifie selon un rythme et des modalités qui lui sont propres. Aussi, il appartient bien à chacun de réinventer, au fil des transformations qui s’opèrent, la relation avec son propre corps. De fait, la singularité de chacun implique une originalité dans l’action, et érige le rapport entretenu avec sa santé en une expérience unique. Néanmoins, un esprit averti peut prendre conscience du fait que le pouvoir de la médecine technico-scientifique comporte ses propres limites. Tout d’abord, des pathologies demeurent inexpliquées. Ensuite, la pratique médicale est confrontée au fait qu’un échec thérapeutique est toujours susceptible d’intervenir. Enfin, la réapparition de maladies considérées, pourtant, comme définitivement vaincues, les effets iatrogènes des traitements, la dénaturation du geste médical, la mise à distance du malade qui estompe la richesse des observations cliniques et qui peut conduire à une compréhension incomplète de la pathologie et, donc, à une efficacité moindre, constituent des facteurs susceptibles de conduire les personnes à mettre à distance la médecine technico-scientifique, et à rechercher par elles-mêmes des réponses jugées plus appropriées, plus conformes à leurs attentes sur ce que doit être une activité soignante.

Mais, à mon sens, ce qui caractérise, plus que tout, l’ère moderne, c’est que la conception du soin en première personne est, en fait, étroitement subordonnée à la médecine technico-scientifique. Indéniablement, il existe, tout d’abord, au moins un cas de figure, celui de la maladie chronique, où la médecine assigne expressément au patient volontaire la mission de se soigner par lui-même. Il devient, ainsi, le délégataire de l’équipe médicale, et il effectue lui-même des tâches de complexité variable comme contrôler ses émotions, exercer sa vigilance, appréhender la sémiologie de sa pathologie, en reconnaître les signes, les interpréter, apprendre des techniques médicales, se familiariser avec leurs conditions d’utilisation, gérer les incidents dans l’application des traitements, supporter leurs éventuels effets secondaires, modifier son mode de vie, prendre les décisions les plus appropriées à sa situation pathologique. Ensuite, il convient de noter que, paradoxalement, la capacité réparatrice de la médecine moderne génère des effets non sollicités. C’est ce qui se produit, à mon sens, lorsque des interventions chirurgicales désorganisent le schéma identitaire de la personne en procédant au remodelage de parties de son corps à haute charge expressive et/ou symbolique, à l’aide d’éléments organiques étrangers. Le geste technique met, alors, le patient dans une situation singulière puisqu’il est confronté à la nécessité de devoir inventer les conditions d’existence qui vont lui permettre de tenter de surmonter le risque de sa propre dislocation. Enfin, il apparaît à l’examen que l’attitude qui consiste à se soigner par soi-même ne s’apprécie pas uniquement en regard de la puissance, même relative, de la médecine ou de son incomplétude. En effet, il ne peut pas échapper à un esprit un tant soit peu observateur que la médecine moderne n’a pas comme seuls objectifs la prévention des pathologies, le rétablissement de situations traumatiques compromises ou la guérison des malades. Les techniques médicales sont utilisées à d’autres fins que purement thérapeutiques. C’est, à mon sens, le cas lorsque la médecine a pour dessein de permettre aux personnes de respecter des normes, lorsqu’elle contribue à façonner des êtres humains sur-normaux, lorsqu’elle favorise le shopping existentiel, lorsqu’elle répond à de pures convenances personnelles, lorsqu’elle

participe au contrôle qualité des modes d’existence. A cet égard, il convient de mettre en exergue le fait que la médecine moderne perd, de cette manière, le sens de ce qui fonde une authentique activité de soin. L’extension constatée des domaines d’activités de la médecine est favorisée par la prégnance, dans la société, de l’idée d’un bien-être permanent que rien ne doit altérer. Cette conception implique, par voie de conséquence, que les éléments qui nuisent au bien-être des personnes disparaissent. Dès lors, nous sommes amenés à mieux comprendre l’emprise d’une médicalisation qui oriente les personnes vers la pathologisation de tous les registres de leur existence. La médecine moderne joue, à mon sens, un rôle essentiel dans cette action, puisqu’elle estime posséder la légitimité pour déterminer ce qui est bon et ce qui est mauvais pour le bien-être de la personne. Aussi, nous ne devons pas être étonnés de pouvoir constater qu’elle définit des normes, et qu’elle en assure la plasticité en en redessinant, sans cesse, les contours. C’est pourquoi l’homme moderne se doit d’être attentif au fait que la promotion de l’idée de bien-être, la tyrannie de l’apparence, la valorisation de la performance constituent de puissants leviers pour l’inciter à prendre soin de lui-même, c’est-à-dire, en l’occurrence, à choisir le prestataire de services idoine pour assurer la mise en correspondance avec les normes en vigueur dans la société. A l’examen, il apparaît que la médicalisation de l’existence est entretenue par l’industrie pharmaceutique pour qui les multiples facettes du mal-être sont autant de maux guérissables par ses produits. τr, l’objectif économique d’une entreprise est d’augmenter ses parts de marché pour assurer la croissance de son chiffre d’affaires. Par conséquent, il n’est pas surprenant de constater que, désormais, les médicaments sont destinés aux malades, mais aussi aux bien-portants. Néanmoins, il est nécessaire de convaincre ces derniers de les utiliser. C’est pourquoi les firmes pharmaceutiques en sont venues à fabriquer des pathologies par l’élargissement ou la réinterprétation de leurs définitions, par la transformation des évolutions naturelles de l’organisme en maladies, par l’exagération de la prévalence des troubles, par la modification des valeurs considérées comme normales des paramètres physiologiques, par la

manipulation des facteurs de risques. Aussi, dans ces conditions, l’homme moderne est confronté à l’impérieuse nécessité d’éviter l’intériorisation, sans aucun examen critique, des discours que lui tiennent l’industrie pharmaceutique et la communauté médicale sur les pathologies. A bien y regarder, la médecine moderne met la personne dans un rapport constant avec sa santé étant donné qu’elle l’incite à la gérer et, par conséquent, à traquer le moindre signe de l’anomalie indicatrice d’une maladie potentielle ou avérée. Au nom de son autonomie et de sa responsabilité, la personne est, de fait, impliquée dans un processus de médicalisation puisque la médecine l’incite à dépister, elle-même, une éventuelle maladie en utilisant l’ingénierie d’autodiagnostic disponible. Mais, il faut bien voir qu’en consacrant, ainsi, le rôle en première personne du sujet dans le rapport qu’il est amené à établir avec sa santé, la médecine moderne contribue à son enfermement dans des schémas comportementaux qui lui sont extérieurs. Ceux-ci contreviennent, par conséquent, à l’élaboration, par la personne, de ses propres réponses lorsqu’elle affronte des problématiques qui se rapportent à sa santé ou à son bien-être. Cette modalité de fonctionnement de la médecine moderne se trouve renforcée par le fait qu’elle est injonctive. Elle n’hésite pas, en effet, à dicter à la personne ce qu’elle doit être, et ce qu’elle doit faire si elle veut atteindre une plénitude d’existence. De fait, la personne se trouve assujettie à l’action de la médecine qui sape la confiance naturelle qu’elle peut avoir en ses propres capacités d’action. Elle est démise de son droit à raisonner, à affirmer une autonomie de décision, à exprimer sa singularité. Cette déprise de soi contribue à l’altération du sentiment d’exister. Mon analyse m’amène à penser que les caractéristiques de la médecine moderne, telles que nous venons de les évoquer, modifient la conception que nous avons eue jusqu’à présent du soin en première personne. En effet, se soigner par soi-même ne consiste plus à laisser faire la nature et, le cas échéant, si la nécessité s’en fait sentir, à l’aider, en recourant aux

services d’un thérapeute. nous devons bien voir que l’ère moderne instaure une problématique singulière où le soin en première personne est à comprendre comme l’élaboration de réponses à des pratiques instituées, à des situations engendrées par l’acteur majeur des domaines de la santé et du bien-être qu’est devenue la médecine technico-scientifique. De fait, nous devons admettre que son efficacité mais aussi ses limites, les effets produits par ses interventions, sa démarche thérapeutique, sa propension à médicaliser les existences, son inscription dans le marché planétaire des produits et des services médicaux sont autant de facteurs qui interagissent avec la capacité auto-soignante de la personne et, qui, à l’évidence, la suscitent, la sollicitent. Par voie de conséquence, l’homme moderne est, à mon sens, confronté à deux défis majeurs. Tout d’abord, il doit veiller à demeurer le premier évaluateur de son état de santé, et le seul décisionnaire quant à la conduite à tenir pour la préserver ou la restaurer. Ensuite, il doit, de sa propre autorité, agir pour s’affranchir des asservissements, des effets de désagrégation, des interférences que génèrent les activités médicales. En ce sens, se soigner par soi-même c’est élaborer des réponses pertinentes à des questions plurielles. Cependant, il convient de s’interroger sur les moyens dont dispose, réellement, la personne pour espérer pouvoir s’affranchir des normes médicales, et exprimer, ainsi, sa singularité. Il est tout aussi légitime de se demander comment le malade chronique, par nature fragilisé, qui accepte d’être le délégataire de la médecine peut être, simultanément, soignant et soigné. La possibilité de rétablissement de traits identitaires malmenés par un geste chirurgical à vocation réparatrice qui consiste à doter le patient d’un élément corporel non natif constitue une dernière source de questionnement. Répondre de manière appropriée aux problématiques posées par la médecine technico-scientifique consiste, à mon sens, pour l’homme moderne à s’instituer en un être de pure vitalité constructive opérant dans les registres du connu et de l’inconnu, du savoir et du pouvoir, de l’accessible et de l’inaccessible, du temporel et de l’intemporel, de la répétition et de l’innovation. En ce sens, se soigner par soi-même apparaît comme une modalité existentielle particulière qui repose sur la capacité de la personne à élaborer de l’inusité, de l’inédit lorsqu’elle a affaire aux particularismes de la médecine moderne. Aussi, pour pouvoir étayer cette assertion, nous chercherons, tout d’abord, à cerner et à mettre en évidence les caractéristiques de la médecine technico-scientifique, à en décrire et à en mesurer les effets sur la conception du soin en première personne. Ensuite, nous tenterons de recenser les actions, à mon sens, nécessairement créatives, qui peuvent être initiées par l’homme moderne pour répondre aux défis que représentent les spécificités et le fonctionnement de la médecine, d’en examiner les modalités, et d’en analyser la portée.

1- La médecine moderne et les soins à soi-même :

suite…

SE SOIGNER PAR SOI-MÊME A L’ ÈRE MODERNE