ABRÉGÉ DE MÉTAPOLITIQUE


  Résultat de recherche d'images pour "Badiou Alain - Hazan Eric"
Auteur : Badiou Alain
Ouvrage : Abrégé de métapolitique
Année : 1998

 

 

Par «métapolitique », j’entends les effets qu’une
philosophie peut tirer, en elle-même, et pour elle-même,
de ce que les politiques réelles sont des pensées.
La métapolitique s’oppose à la philosophie
politique, qui prétend que, les politiques n’étant pas
des pensées, c’est au philosophe qu’il revient de
penser « le » politique.
A. B., avril 1998

Prologue

Philosophes résistants
Je voudrais nommer, au seuil de ce livre sur la saisie
philosophique des politiques, mon tout premier maître
quant à la saisie philosophique des sciences, Georges
Canguilhem, qui est mort il y a peu d’années, et auquel,
s’agissant de la figure du philosophe résistant, on doit
rendre hommage sans restriction.
Canguilhem n’était pas homme à mener grand tapage
sur ses faits d’armes, pourtant aussi réels que consistants.
Il était de ce point de vue comme beaucoup de résistants,
dont le silence politique et personnel sur leur action fut à
la mesure de ce que cette action avait de simultanément
radical et intime, violent et réservé, nécessaire et exceptionnel.
Ce n’est pas la subjectivité résistante, on le sait,
qui tint le haut du pavé dans les années cinquante. Le
silence de bon nombre de résistants a été l’effet d’une
politique dominante qui n’entendait pas s’expliquer jusqu’au
bout, ni sur l’effondrement de la IIIe République,
ni sur l’allégeance à Pétain, ni sur la question, qui aujourd’hui
fait retour, de la continuité de l’administration
d’État jusque dans l’abjection.
Le président Mitterrand, dont nous eûmes à endurer le
décret d’un deuil national en son honneur, a précisément

défendu l’État, sur le pétainisme et la Résistance des propos
dont l’audience et la solennité présidentielle faisaient,
forme et contenu, un vif contraste avec le silence prolongé
de Canguilhem, et de beaucoup d’autres.
C’est qu’il appartenait, celui dont il y eut deuil national,
à l’espèce répandue des tacticiens, pour qui il était
naturel d’être pétainiste quand « tout le monde» l’était,
puis de devenir résistant au fil des circonstances, et de
poursuivre ainsi sa route en devenant tour à tour bien des
choses, pourvu qu’elles aient la faveur du temps ou autorisent
des calculs réussis.
Un deuil national suppose qu’on ait quelque idée de
ce qui, d’être national, n’en est pas moins suffisamment
universel pour que la conscience publique ait motif à le
célébrer.
Disons, avec mesure, et en respectant comme il le faut
toujours la paix des morts, que je préfère célébrer, sous le
signe du national U’ aime mon pays, ou plutôt: j’aime ce
dont, parfois, il est capable), Georges Canguilhem, Jean
Cavaillès ou Albert Lautman plutôt que François Mitterrand.
S’il était silencieux sur lui-même, Georges Canguilhem
ne l’était pas sur les autres. Sur les autres philosophes
engagés dans la Résistance. Il faut périodiquement relire
la petite plaquette éditée en 1976, en 464 exemplaires
numérotés, sous le titre Vie et Mort de Jean Cavaillès, aux
Éditions Pien-e Laleure, à Ambialet, dans le Tarn.
Nous avons là les interventions de Canguilhem lors de
l’inauguration de l’amphithéâtre Jean-Cavaillès à Strasbourg
(1967), d’une commémoration à l’ORTF (1969),
d’une commémoration à la Sorbonne (1974). Canguilhem
y résume la vie de Jean Cavaillès: philosophe et mathématicien,

professeur de logique, cofondateur du mouvement
de résistance Libération-Sud, fondateur du réseau
d’action militaire Cahors, arrêté en 1942, évadé, arrêté à
nouveau en 1943, torturé et fusillé. Découvert dans une
fosse commune, dans un coin de la citadelle d’Arras, et
baptisé sur le moment «Inconnu n° 5 ».
Mais ce que Canguilhem tente de restituer va plus loin
que l’évidente désignation du héros (<< Un philosophe
Inathématicien bourré d’explosifs, un lucide téméraire, un
résolu sans optimisme. Si ce n’est pas là un héros, qu’estce
qu’un héros? »). Fidèle, au fond, à sa méthode, le repérage
des cohérences, Canguilhem cherche à déchiffrer
ce qui fait passage entre la philosophie de Cavaillès, son
engagement et sa mort.
Il est vrai que c’est une énigme apparente, puisque
Cavaillès travaillait, très loin de la théorie politique ou
de l’existentialisme engagé, sur les mathématiques pures.
Et qu’en outre il pensait que la philosophie des mathématiques
devait se débarrasser de toute référence à un sujet
mathématicien constituant, pour examiner la nécessité
interne des notions. La phrase finale de l’essai «Sur
la logique et la théorie de la science» (texte rédigé pendant
son premier elnprisonnement au camp de Saint-Pauld’Eygaux,
où l’avait assigné l’État pétainiste), devenue
célèbre, porte qu’à la philosophie de la conscience il faut
substituer la dialectique des concepts. En quoi Cavaillès
anticipait de vingt ans les tentatives philosophiques des
années soixante.
Or c’est justement dans cette exigence de rigueur, dans
ce culte instruit de la nécessité que Canguilhem voit
l’unité de l’engagement de Cavaillès et de sa pratique
de logicien. Parce que, à l’école de Spinoza, Cavaillès

voulait dé-subjectiver la connaissance, il a du même mouvement
considéré la résistance comme une nécessité inéluctable,
qu’aucune référence au moi ne pouvait circonvenir.
Ainsi déclarait-il en 1943 : « Je suis spinoziste, je
crois que nous saisissons partout du nécessaire. N écessaires
les enchaînements des mathématiciens, nécessaires
même les étapes de la science rnathématique, nécessaire
aussi cette lutte que nous menons. »
Ainsi Cavaillès, délesté de toute référence à sa propre
personne, a-t-il pratiqué les formes extrêmes de la résistance,
jusqu’à s’introduire en bleu de chauffe dans la base
de sous-marins de la Kriegsmarine à Lorient, comme on
fait de la science, avec une ténacité sans emphase dont
la mort n’était qu’une éventuelle conclusion neutre, car,
comme le dit Spinoza, « l ‘homme libre ne pense à rien
moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation, non
de la mort, mais de la vie».
Et Canguilhem de conclure: « Cavaillès a été résistant
par logique. »
Dans ce «par logique» se tient la connexion entre
la rigueur philosophique et la prescription politique. Ce
ne sont pas le souci moral ou, comme on dit aujourd’hui,
le discours éthique qui ont, semble-t-il, donné les plus
grandes figures de la philosophie comme résistance. Le
concept paraît avoir été en la matière un meilleur guide
que la conscience ou que la spiritualité – Canguilhem brocarde
ceux qui, philosophes de la personne, de la morale,
de la conscience, ou même de l’engagement, « ne parlent
tant d’eux-mêmes que parce qu’eux seuls peuvent parler
de leur résistance, tellement elle fut discrète ».
Il Y a eu, dans le registre de la philosophie, l’illustration
de ce qu’il n’est pas nécessaire au philosophe, et

peut -être même improbable, du moins en France, quand
le choix et la volonté sont requis de façon abrupte et
à contre-courant d’une opinion asservie, d’en passer par
la conscience morale et l’ünpératif catégorique kantien.
Après tout, déjà le grand philosophe dont soit attesté
un acte périlleux de résistance n’est pas Kant. C’est bien
Spinoza, le maître ultime de Cavaillès, quand, après le
meurtre des frères de Witt, il voulut placarder l’affichette
qui stigmatisait les ultimi barbarorum, les « derniers des
barbares ». Anecdote que Canguilhem ne se lassait pas
de commenter.
Cavaillès, en train de passer de Husserl à Spinoza.
Ou aussi bien Albert Lautman, qui tentait, appuyé sur une
maîtrise stupéfiante des mathématiques de son temps, de
fonder un platonisme moderne: voilà l’arrière-plan singulier
des figures résistantes exemplaires de la philosophie
française.
L’un et l’autre ont été fusillés par les nazis. Et il
n’est pas exagéré de dire qu’ainsi le cours de la philosophie,
en France, a été durablement modifié. Car, de cette
connexion intime entre la luutation radicale des rnathématiques
au xxe siècle et la philosophie, il ne sera, pendant
un quart de siècle, presque plus question dans notre pays.
Ainsi la Résistance aura de fait été à la fois le signe d’un
rapport entre la décision et la pensée abstraite, et la transformation
de ce signe en énigme, puisque ceux qui en
étaient les porteurs symboliques ont été, dans le combat,
abattus. A la place de quoi est venue la théorie sartrienne
de l’engagement, dont on sent bien qu’elle est un bilan
en trompe l’ oeil de ce qui s’est joué dans la séquence de la
Résistance.
Mais je peux lire encore autre chose dans la formule de

Canguilhem : « résistant par logique». D’autres enseignements
philosophiques.
Tout d’abord, je crois que cette formule rend vaine
toute tentative d’assigner l’étude de la Résistance à des
représentations sociologiques ou institutionnelles. Aucun
groupe, aucune classe, aucune configuration sociale ou
mentale objective, n’a porté la Résistance. Et, par exemple,
le thème «Les philosophes et la Résistance» est un
thème inconsistant. Il n’y a pas eu dans la séquence quoi
que ce soit d’identifiable en termes de groupes objectifs,
pas plus du reste « les ouvriers» que « les philosophes».
Cela résulte de ce qu’un résistant« par logique» obéit à un
axiome, ou à une injonction, qu’il formule en son propre
nom, et dont il déploie les premières conséquences,
sans attendre que d’autres, en termes de groupe objectif, y
soient ralliés. Disons que, procédant par logique, la résistance
n’est pas une opinion. Bien plutôt est-elle une rupture
logique avec les opinions circulantes et dominantes.
Tout comme Platon indique, dans la République, que le
premier stade de la rupture avec l’opinion est la mathématique,
ce qui après tout éclaire le choix de Cavaillès
et de Lautlnan. Mais peut-être sur ce point suis-je sous
l’influence de l’image du Père. Car c’est très tôt que mon
père m’avait présenté sa propre résistance comme purement
logique. Du moment, disait-il, que le pays était
envahi et asservi par les nazis, il n’y avait pas d’autre
issue que de résister. Ce n’était pas plus compliqué. Mais
mon père était mathématicien.
On posera donc que, détachée de la considération
des entités de la sociologie, et détachée tout aussi bien des
aléas de la philosophie morale, la Résistance n’était ni un
phénomène de classe ni un phénomène éthique.

D’où son importance pour nous. Car la situation philosophique
contelnporaine est celle où, sur les ruines de la
doctrine des classes et de la conscience de classe, on tente
de toutes parts une restauration du primat de la moralité.
Saisie dans ses figures philosophiques, la Résistance
indique presque aveuglément une autre voie. Le choix
politique s ‘y présente comme séparé de la contrainte des
collectifs, et comme étant du ressort de la décision personnelle.
Mais, symétriquement, ce choix n’est pas non
plus tel qu’il se subordonne à des maximes éthiques préexistantes,
et encore moins à une doctrine spirituelle ou
juridique des droits de l’homme. Le « par logique» de
Canguilhem doit s’entendre comme un double écart. Il
s’écarte d’un « par nécessité sociale» qui dissoudrait le
choix dans des représentations collectives appréhendables
par la sociologie historique. Il s’écarte d’un pur impératif
moral qui dissoudrait le choix dans des dispositions doctrinales
extérieures à la situation concernée. En fait, le
choix n’a son intelligibilité ni dans le collectif objectif ni
dans une subjectivité d’opinion. Il a son intelligibilité en
lui-même, dans le processus séquentiel de l’action, tout
comme un axiome n’est intelligible que par les déploiements
de la théorie qu’il soutient.
On a cru un moment monter un beau débat d’opinion
quand on est passé de la thèse commune au gaullisme et
au PCF : « toute la France était résistante», à la thèse historiographique
et sociologique: «toute la France était
pétainiste ». C’est la méthode de ce débat qui est intellectuellement
irrecevable, tout comme les deux énoncés
qu’elle oppose sont, non pas faux, mais dépourvus de
sens. Car aucune séquence politique vétitable n’est représentable
dans l’univers du nombre et de la statistique.

En France, ce qui est vrai est que l’État était l’État fantoche
pétainiste, ce qui avait en termes d’opinion des
conséquences considérables. Et ce qui est vrai tout aussi
bien est qu’il y avait des résistants, donc une Résistance,
ce qui avait aussi des conséquences considérables. Rien
de tout cela n’est pensable à partir du nombre. Et d’abord
parce que la Résistance elle-même n’aurait jamais eu
la moindre existence si elle avait attendu, pour être, une
conscience de son propre nombre, ou de ses assignations
sociologiques, ou si elle avait dû s’articuler sur une celiitude
quant à l’état des opinions.
Toute résistance est une rupture avec ce qui est. Et
toute rupture commence, pour qui s ‘y engage, par une
rupture avec soi-même. Les philosophes de la Résistance
ont indiqué ce point, et qu’il était de l’ordre de la pensée.
Car c’est la signification ultime du « par logique» de
Canguilhem. Dire ce qu’est la situation, et tirer les conséquences
de ce « dire», est d’abord, aussi bien pour un
paysan auvergnat que pour un philosophe, une opération
de la pensée. C’est cette opération qui, quoique totalement
naturelle et pratique dans son réel, ne renvoie ni à
l’analyse objective des groupes sociaux, ni aux opinions
antérieurement formulables. Ceux qui ne résistaient pas,
si on laisse de côté la clique collaboratrice consciente,
étaient tout simplement ceux qui ne voulaient pas dire la
situation, pas même se la dire à eux-mêmes. Il n’est pas
exagéré de soutenir qu’ils ne pensaient pas. Je veux dire:
qu’ils ne pensaient pas selon le réel de la situation du
moment, qu’ils récusaient que ce réel soit, pour eux personnellement,
porteur d’une possibilité, comme est tout
réel quand la pensée, selon l’expression de Sylvain Lazarus
que nous retrouverons plus loin, nous en fait rapport.

En définitive, toute résistance est rupture dans la pensée,
par l’énoncé de ce qu’est la situation, et fondation
d’une possibilité pratique ouverte par cet énoncé.
Contrairement à ce qui est souvent soutenu, il ne
convient pas de croire que c’est le risque, très grave en
effet, qui interdit à beaucoup de résister. C’est au contraire
la non-pensée de la situation qui interdit le risque, c’est-àdire
l’examen des possibles. Ne pas résister, c’est ne pas
penser. Ne pas penser, c’est ne pas risquer de risquer.
Cavaillès, Lautman, et quantité d’autres qui n’étaient
nullement philosophes, ont seulement pensé qu’il fallait
dire la situation, pour ce qu’elle était, et donc risquer qu’il
Y ait des risques, et il y en a toujours, grands ou petits,
quand la pensée ouvre à des possibles. C’est pourquoi
aujourd’hui, où penser qu’il faille penser le réel de la
situation se fait rare – car le consensus qu’on nous vante,
c’est cela: la non-pensée comme pensée unique -, nous
pouvons nous tourner avec reconnaissance vers les résistants.
Comme le dit Spinoza, le maître à penser de
Cavaillès, « seuls les hommes libres sont très reconnaissants
les uns envers les autres».

1
Contre la « philosophie politique»

suite…

histoireebook.com