L’antisémitisme partout Aujourd’hui en France


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Auteurs : Badiou Alain – Hazan Eric
Ouvrage : L’antisémitisme partout Aujourd’hui en France
Année : 2011

 

 

1. Une année agitée

Au cours de l’année 2002, la guerre se déchaîne contre les forces du Mal au Moyen-
Orient. En Afghanistan, l’armée américaine, qui a envahi le pays six semaines après le
11 septembre, poursuit son entreprise de libération. Une autre libération se profile, celle de
l’Irak : militaires et diplomates préparent ouvertement l’invasion du pays pour y implanter
la démocratie. En Palestine, où s’est déclenchée la deuxième Intifada, l’armée israélienne
réinvestit toute la Cisjordanie et l’opération Rempart balaye ce qui reste de l’autonomie
accordée à Oslo. En avril, la prise du camp de réfugiés de Jénine et sa destruction au
bulldozer font des dizaines de morts civiles.
Pendant ce temps, en France, le premier tour de l’élection présidentielle est marqué par
le succès du Front national. Roger Cukiermann, président du CRIF, déclare à Haaretz
(23 avril 2002) que le résultat de Le Pen « servira à réduire l’antisémitisme musulman et
le comportement anti-israélien, parce que son score est un message aux musulmans leur
indiquant de se tenir tranquilles. »
C’est dans ce contexte que se développe une campagne dénonçant une « vague
d’antisémitisme » en France. « Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés,
des cimetières sont profanés, des institutions communautaires mais aussi des universités
doivent faire nettoyer, le jour, leurs murs barbouillés, la nuit, d’inscriptions ordurières. Il
faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien1. »
Pourquoi cette campagne ? Il importe d’allumer un contre-feu, car l’opinion publique et
même les médias sont choqués de la brutalité avec laquelle l’armée israélienne réprime la
deuxième Intifada. Dénoncer la « poussée d’antisémitisme » est un bon moyen pour
détourner l’attention de la sanglante opération Rempart ou mieux encore, pour la présenter
comme une mesure défensive, dans le contexte d’une « montée générale de
l’antisémitisme ».
L’opération se déroule sur un terrain favorable : la détestation montée d’un bout à
l’autre de l’Occident contre les Arabes et les musulmans après le 11 septembre. Car la
vague d’antisémitisme, ce sont eux, naturellement eux qui en sont les agents propagateurs.
« La recrudescence en France et en Europe des agressions antisémites, verbales ou
physiques a, depuis l’éclatement de la “deuxième Intifada” à l’automne 2000,
incontestablement mis en avant de nouveaux acteurs de la haine antijuive, nommément
des agresseurs issus des banlieues ou de l’immigration, des victimes du racisme et de la
discrimination qui s’adonnent, envers les Juifs, aux comportements contre lesquels ils sont
en droit de se voir eux-mêmes protégés2. »
La notion d’une « vague d’antisémitisme » n’était pas entièrement dénuée de
fondements : il est indéniable que dans ces années 2002-2004, il y eut des insultes
proférées contre des juifs, des tags hostiles, des cageots incendiés devant des synagogues,
des bagarres entre jeunes… Même si les actes les plus médiatisés, ceux qui déclenchèrent
le plus de mâles paroles chez les politiques et le plus d’indignation dans les institutions
juives furent le fait d’une mythomane (l’« agression » de Marie L. dans le RER D en
juillet 2004) ou d’un pauvre fou, juif de surcroît (l’incendie d’un centre social juif rue
Popincourt en août de la même année), la réalité de manifestations d’hostilité contre les juifs à cette époque ne fait aucun doute, et nous ne prenons aucune manifestation de ce
genre à la légère. Il ne se passait cependant rien qui puisse paraître d’une gravité
exceptionnelle, rien d’irréparable, et même Simone Veil critiqua vertement le mot de
Finkielkraut faisant de 2002 une « année de cristal »3.
Mais pour les initiateurs et les militants de cette campagne, peu importait l’ampleur
réelle de « la vague » : l’impulsion était donnée. Parallèlement à la presse dénombrant
avec une précision toute policière les « actes à caractère antisémite » dont il s’agissait de
montrer la prolifération, on vit sortir en octobre 2004 le rapport Rufin, commandé par le
ministère de l’Intérieur, qui dénonçait « un antisémitisme d’importation, notamment chez
des jeunes issus de familles originaires de pays où l’antisémitisme est culturellement
banalisé. » Rufin assimilait « l’antisionisme radical » à un antisémitisme « par
procuration », et préconisait une loi qui pénaliserait la critique de l’État d’Israël.
Ce fut d’ailleurs l’époque des premiers procès – contre Daniel Mermet, contre La
Fabrique éditions, puis contre Edgar Morin, Sami Naïr et Danielle Sallenave – procès
intentés pour « incitation à la haine raciale » par une officine nommée Avocats sans
frontières4. On vit également paraître une série d’ouvrages dénonçant l’antisémitisme des
« maghrébins ». Dans Les Territoires perdus de la République, ouvrage collectif dirigé par
Emmanuel Brenner et centré sur la question de l’école, l’idée générale est que
« l’antisémitisme qui se donne libre cours dans les établissements scolaires de certains
quartiers, la peur des adultes responsables devant des propos et des comportements
inacceptables, l’affaiblissement intellectuel devant l’offensive islamiste sont inséparables
de ce gouffre qui, plus que jamais, sépare en France le peuple de ses élites5. » Nicolas
Weill, dans La République et les antisémites, accepte comme « un fait » qu’il y ait « un
antisémitisme arabo-musulman particulièrement virulent, que celui-ci soit à l’occasion
toléré par une certaine extrême gauche souvent passive – ou fascinée – devant son
extrémisme6 ».
On notera au passage le retour insistant du mot « République », déjà fortement mis à
contribution pour soutenir l’interdiction du « foulard islamique » à l’école, comme si, par
un paradoxe singulier, ce mot qu’on croyait nourri, au moins abstraitement, par un certain
universalisme politique, voire orienté vers la défense du droit des « gens d’en bas »,
servait désormais d’emblème à l’hostilité envers les ouvriers arabes et les musulmans des
cités populaires.
Pour sa part, Prêcheurs de haine, de Pierre-André Taguieff, est une longue (968 pages)
dénonciation, une véritable liste de proscription de ces « archéotrotskistes et nouveaux
gauchistes antimondialisation, outrancièrement palestinophiles […] alors même que
l’islamisation de la cause palestinienne s’accentue7 ».
La dénonciation d’une « montée de l’antisémitisme » fut relayée et amplifiée par la
presque totalité des médias et de ce qu’on appelle « le monde politique ». Du côté de la
gauche, les plus bruyants étaient les habituels ennemis des « arabo-musulmans » français :
les dévots de la laïcité et les féministes égarées. (Notons au passage que le syntagme
« arabo-musulmans », complété par celui de même farine « islamo-gauchistes », est
d’origine policière, comme tous les doublets du même genre, « judéo-bolchévique »,
« hitléro-titiste », ou plus récemment « anarcho-autonome ».)

Du côté de la droite au pouvoir, il y avait unanimité dans la « détermination sans faille »
à lutter contre la renaissance de l’antisémitisme. Il peut paraître étrange de voir les juifs
aussi bien « défendus » par un courant idéologique – la droite – qui leur est
traditionnellement hostile. Le phénomène ne peut manquer d’évoquer la blague d’origine
israélienne : « Qu’est-ce qu’un philosémite ? C’est un antisémite qui aime les juifs. » Au
cours de ces années 2002-2003, le nombre et l’activité de ces philosémites-là semblaient
s’accroître dans de considérables proportions.

NOTES
1 Alain Finkielkraut, Au nom de l’Autre, Réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Paris, Gallimard, 2003, p. 9.
2 Nicolas Weill, La République et les antisémites, Paris, Grasset, 2004, p. 15.
3 En référence, évidemment, à la Nuit de cristal de 1938, où des centaines de juifs avaient été tués par les nazis.
4 En réalité, ces procès avaient été précédés d’autres actions en justice, menées le plus souvent par la Licra et le Mrap, contre de véritables fascistes/négationnistes (Roger Garaudy, Bernard Antony…) Elles avaient permis
de constituer une jurisprudence, mais dans les années 2000, la cible ayant changé, le Mrap s’était désengagé de ce type d’action.
5 Les Territoires perdus de la République, antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Emmanuel Brenner éd., Paris, Mille et une nuits, 2002, p. 17-18.
6 N. Weill, op. cit., p. 33.
7 Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de haine, traversée de la judéophobie planétaire, Paris, Mille et une nuits, 2004, p. 192.

2. Qu’en est-il de l’antisémitisme en France ?

Les formes sous lesquelles existe aujourd’hui de l’antisémitisme en France sont très
diverses et n’ont même souvent rien à voir entre elles. Depuis la dernière guerre mondiale,
l’antisémitisme n’est plus soutenu en France par une sorte de consensus abject (auquel
participaient par exemple, encore dans les années trente, de nombreux écrivains connus, et
pas seulement Céline). Il persiste sous la forme de minorités disparates, activistes ou
cachées.
Au plus noir du spectre, on trouve quelques nostalgiques du IIIe Reich, des néonazis qui
taguent des croix gammées sur les synagogues. Il est fort possible qu’ils aient apporté leur
part aux actes réellement antisémites commis en 2002 : la profanation de tombes est bien
dans leur manière. Ils peuvent représenter un danger dans certains pays du Nord ou en
Autriche, mais en France, ce sont quelques douzaines d’excités dont il faut certes
surveiller et interdire les agissements, mais dont on ne voit pas, pour l’instant, qu’ils aient
un avenir politique. Autant, dans la France d’aujourd’hui, dénoncer le « péril islamique »
et vouloir détruire les mosquées peut, hélas, rapporter des suffrages, autant profaner des
cimetières juifs suscite, et c’est encore heureux, une répulsion quasi unanime.
Autre groupuscule, celui des négationnistes. Certains d’entre eux se situent clairement à
l’extrême droite : souvent liés au Front national, ils tentent ici et là de s’implanter dans
l’université, Assas, Lyon III. Mais présenter une pareille marchandise sous un masque
académique, avancer sous les dehors du savoir historique est une tentative toujours fragile
et contestée. Certes, leur force a été de faire parler d’eux : ils ont suscité une réelle
polémique, et il s’est trouvé des historiens qui se sont efforcés de réfuter loyalement leurs
affirmations négationnistes. Or les idéologues antisémites sont tout sauf loyaux et ce qui
les anime n’est certes pas l’esprit critique de la science. La réfutation historienne et
académique revenait sans doute à tomber dans un traquenard : démontrer que les chambres
à gaz ont vraiment existé ne fait qu’entretenir autour des négationnistes ce qu’ils
souhaitent, à savoir répandre la conviction que c’est un « vrai problème ». Ils pourront
toujours dire que si l’on écrit des livres entiers pour démontrer cette existence, c’est
qu’elle est problématique, puisqu’il faut encore aujourd’hui la démontrer. Semer le doute
concernant un fait historique indubitable est la seule chose qui les intéresse et en ce sens,
dans une tradition fasciste bien connue, les négationnistes sont des provocateurs
intellectuels. Mais ils ne sont qu’une poignée, et sans réelle influence. Notons aussi
l’existence de négationnistes « de gauche », dans la lignée de la Vieille Taupe. Ceux-là se
défendent d’être antisémites, mais ils le sont quand même : parfois le masque tombe et
l’on voit alors la haine qui se cache derrière les positions tiers-mondistes de ces
idéologues camouflés. Tous ces groupes, d’extrême droite ou « de gauche », ne
représentent pas grand-chose, mais il est important de reconnaître leur existence, de ne pas
les dédouaner, de ne pas se faire prendre à leurs trucs rusés, comme c’est arrivé par
exemple à Chomsky. Qu’ils soient parvenus à attraper quelqu’un comme Chomsky prouve
bien qu’ils ont plus d’un tour dans leur sac. De même qu’il faut faire attention à des gens
comme Dieudonné et ceux qui le soutiennent – dire clairement qu’il s’agit là d’un
antisémitisme véritable, quel qu’ait été le point de départ de leur position.
Très différent de ces petits groupes d’excités, plus digne et plus hypocrite encore dans sa

façon de se présenter, on trouve le vieux fonds antisémite du « pétainisme
transcendantal ». Il reste un peu fantomatique, car il ne s’organise pas sur la scène
politique avec des déclarations antisémites ou des manifestes. Mais parmi ces gens-là,
certains, Renaud Camus par exemple, sont prêts à déclarer publiquement ce que les autres
pensent silencieusement ou n’avouent penser que dans les repas familiaux, quand on est
« entre soi ». À savoir que dans beaucoup de secteurs d’activité, « il y a trop de juifs ».
Évidemment, en force, en nombre, en influence, cette tendance n’a rien à voir avec ce
qu’elle était avant guerre, où elle était pratiquement dominante. Il y avait à l’époque, dans
tous les grands pays « démocratiques », un antisémitisme d’opinion, capable de
s’exprimer dans certains journaux, y compris par la voix d’intellectuels reconnus. Cet
antisémitisme s’inscrivait dans une disposition plus vaste, une vision du monde chauvine
et raciale sans complexe, où l’on pouvait utiliser la figure du métèque, de l’étranger, mais
aussi le racisme au sens biologique du terme. Dans le dictionnaire Larousse de 1932, le
Noir était encore présenté et dessiné comme un intermédiaire entre le singe et l’homme !
Et dans ces considérations raciales, l’antisémitisme jouait un rôle important.
Aujourd’hui en France, concernant les juifs, il n’existe rien de tel. À cela, il y a une
bonne raison : avant guerre, les juifs étaient pour beaucoup des étrangers qui arrivaient de
Pologne, de Lituanie, de Roumanie, qui parlaient yiddish, qui faisaient partie de la maind’oeuvre
la plus pauvre : ils étaient les arabes et les africains de l’époque. De nos jours, les
juifs sont bien « intégrés » et cet antisémitisme, ce racisme-là s’est déplacé vers d’autres
cibles.
En vérité, l’antisémitisme d’opinion des années trente était une composante du
sentiment antipopulaire qui stigmatise toujours les derniers arrivants : au XIXe siècle les
Auvergnats, les Bretons, les Italiens ou les Savoyards ; après la guerre de 14-18, les
Polonais, les juifs de l’Est, les Espagnols ; après la Seconde Guerre mondiale, les
Portugais et, avec une forte composante raciste supplémentaire, exacerbée par les guerres
coloniales, les Algériens et les Marocains – aujourd’hui les Maliens ou les Congolais. Si
l’on ne saisit pas cette continuité, on ne peut comprendre ni l’antisémitisme d’avantguerre,
ni la situation actuelle. Car cette composante est toujours prête à resurgir, y
compris au niveau de l’État, pour attiser le ressentiment contre une partie de la population
pauvre : c’est une très classique manoeuvre de division intra-populaire, qui frappait une
bonne partie des juifs avant la guerre et qui s’exerce aujourd’hui contre ceux qu’on
nomme « les immigrés », et auxquels on a récemment adjoint les Gitans – les Tziganes,
les « Roms » – qu’on ne semble pas faire moralement bénéficier du souvenir de leur
extermination par les nazis. La pratique de la chose a été exemplaire : à la suite d’un
meurtre commis par la police, on a assisté à la mise en cause collective d’un groupe entier
– un groupe dont la majorité est de nationalité française (comme du reste les terribles
« jeunes des banlieues »), mais dont la provenance et le mode de vie anomique suffisent
aux yeux de l’État pour tenter de réveiller contre lui l’hostilité, supposée latente, d’une
partie de la population.
On peut considérer que l’antisémitisme traditionnel a périclité parce que sa cible – le
juif des caricatures du Sturmer, le juif de Gringoire et de Je suis partout – a disparu. Il
n’existe plus que comme résidu fantomatique dans la partie la plus arriérée et nostalgique
de la bourgeoisie française, qui cumule le souvenir de tous les métèques successifs.

Le sentiment qu’éprouve envers les juifs une grande partie de la jeunesse française noire
et arabe est un tout autre chapitre, qui n’a rien à voir avec l’antisémitisme historique.
Même Taguieff considère que c’est quelque chose de différent : c’est lui, sauf erreur, qui a
forgé pour en parler le terme de judéophobie. L’hostilité de ces jeunes envers les juifs est
fondamentalement liée à ce qui se passe en Palestine. Ils savent que là-bas, des Israéliens
juifs oppriment les Palestiniens, qu’ils considèrent, pour des raisons historiques évidentes,
comme leurs frères. Face à cela, se présente ce qu’ils peuvent voir comme les juifs d’ici –
d’abord et surtout les organisations qui se prétendent « représentatives » de la
« communauté juive », ce qui veut dire qu’elles parlent à la place des gens et leur coupent
la parole, surtout s’il s’agit de juifs qui ne sont pas d’accord. Le soutien de ces
organisations à tout ce que fait l’État d’Israël est pratiquement absolu. Il y a aussi, parfois,
des juifs de leur quartier qui se présentent comme des soutiens inconditionnels d’Israël.
Les jeunes dont nous parlons font alors l’amalgame entre la répression anti-palestinienne
de l’État d’Israël et cette image tronquée des juifs français, ce qui peut les amener à penser
que tous les juifs du monde, ici et ailleurs, sont leurs ennemis
Dans cette affaire, les mots ont leur importance. Israël se définit comme un État juif, ce
qui produit une sorte de fusion entre le mot « juif » et la pratique gouvernementale
israélienne. Il était moins confus de parler, comme ce fut un moment le cas, de « l’État
hébreu ». La fusion entre le nom que se donnent les membres d’une diaspora historique
présente dans des dizaines de pays et le nom d’un État du Proche-Orient est importante sur
le plan symbolique : les jeunes dont il est question entendent que ce qui se passe là-bas,
c’est l’État juif qui en porte la responsabilité. Et entre État juif et État des juifs, il y a au
moins une ambiguïté, entretenue par le fait que l’État hébreu se proclame l’État des juifs
du monde entier. Il faut une certaine maîtrise des nuances de la situation réelle pour savoir
que de très nombreux juifs ne considèrent pas du tout cet État comme leur État. Pour un(e)
jeune Français(e) arabe ou noir(e), fils ou fille d’un paysan maghrébin ou africain venu en
France comme ouvrier dans les dernières décennies, parqué(e) dans une cité sinistre,
l’opération de dissociation n’est pas facile entre Israël comme État et comme pratique
persécutrice, et puis juif, accolé à ce nom-là avec le consentement quasi universel. Pour
aller chercher le point où il n’y a pas consentement, il faut un oeil attentif et politisé. Il
n’est pas évident de voir que parmi les juifs français, très nombreux sont ceux dont
l’opinion sur la Palestine est en fait celle de Français ne connaissant rien d’autre à la
question que les positions officielles répercutées par les appareils médiatiques. Quant aux
juifs français qui s’opposent à la politique israélienne, ils sont soigneusement maintenus
dans l’invisibilité, comme d’ailleurs l’opposition radicale à l’intérieur même d’Israël –
minoritaire certes, mais pas plus que chez nous l’opposition à la guerre d’Algérie autour
de 1956.
Ce qu’éprouve cette jeunesse populaire n’est pas de l’antisémitisme, mais plutôt une
hostilité « politique mal politisée » à ce qu’elle perçoit comme la position des juifs de
France. S’y ajoutent des séquelles plus ou moins conscientes du temps de la colonisation
en Algérie, où la France avait réussi à scinder les juifs des arabes en donnant aux premiers
la nationalité française – la loi Crémieux de 1870 –, les seconds restant jusqu’au bout,
sous des appellations diverses, des « indigènes ».
Choisir le mot « antisémite » pour qualifier le sentiment politique de cette jeunesse,
prétendre que cet antisémitisme est en « montée » n’est aucunement la description d’une

situation réelle mais une opération de stigmatisation. On choisit à dessein un terme qui
n’est pas le bon. Du reste, on leur attribue bien d’autres maux : pour Finkielkraut par
exemple, non seulement ils sont antisémites, mais c’est à cause d’eux que l’école
républicaine est ruinée, à cause d’eux qu’une sorte de sauvagerie s’est installée à la
périphérie de nos grandes villes, etc. Dans cet ensemble, le mot « antisémite »,
indubitablement le plus violent, est aussi celui qui a le moins de rapports avec la réalité du moment.
Cette opération est un fusil à deux coups : elle vise d’une part la jeunesse noire et arabe
et de l’autre ceux qui la soutiennent – et se trouvent être presque tous hostiles à la
politique des gouvernements israéliens successifs. Il est essentiel d’empêcher ces gens-là
de nuire car ils écrivent parfois des livres et peuvent de temps à autre faire entendre leur
voix. Pour tenter de les réduire au silence, on va les accuser eux aussi d’antisémitisme, et
peu importe si cette accusation est totalement absurde.
Bien entendu, semer la méfiance et l’hostilité envers la jeunesse populaire sont des
procédés de classe assez traditionnels. Aujourd’hui toutefois, l’un de leurs buts particuliers
est d’établir une frontière qui la sépare de la petite bourgeoisie blanche éduquée, de créer
un fossé entre la barbarie des banlieues et nos chères têtes lycéennes et étudiantes – c’est
pourquoi le thème de l’école revient si souvent dans ces questions. C’est une ségrégation
sociale qu’il s’agit d’établir, dès l’enfance, dès l’école, et pour cela, l’accusation
d’antisémitisme est encore une fois bien utile.
Toute cette opération constitue un des cas de croisement, si nombreux dans l’histoire
française, où des questions internes concernant les rapports de classes sont traitées en
utilisant des figures externes de type colonial ou impérial. Ainsi, jusqu’à la dernière guerre
mondiale, sous la IIIe République, l’exaltation des grands coloniaux, notamment les
généraux des « pacifications » successives, allait de pair avec la détestation des métèques.
Depuis la liquidation de la Commune de Paris, il existe une intrication entre l’être colonial
et les affrontements internes – avec de grandes incertitudes, et pour tout dire une tenace
complicité des forces « de gauche » sur ce point. Nous vivons un avatar un peu
crépusculaire de ce genre de combinaison propagandiste. Le but est de convaincre les
esprits qu’il y a une unité de fond entre le soutien apporté au combat des Israéliens contre
la barbarie « intégriste » arabe, et chez nous la lutte contre les jeunes barbares des
banlieues – dont la qualité de barbares est bien prouvée par le double fait qu’eux aussi
sont souvent arabes ou musulmans et qu’ils critiquent la politique gouvernementale
israélienne – ce qui, dit le propagandiste, revient à soutenir la barbarie islamiste planétaire
dans sa lutte contre le raisonnable et démocratique État d’Israël.
Le plus bourbeux de toute cette affaire est que, pour rendre cette combinaison efficace,
il faut faire intervenir une autre histoire, qui n’a rien à voir avec les deux scènes (le
Proche-Orient et les « banlieues » de chez nous) que la propagande tente d’unifier. Cet
ingrédient, dont l’instrumentalisation est proprement honteuse surtout à l’égard des morts,
est celui de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Le propagandiste s’en sert
comme d’une sorte de brouillard jeté sur les trois axiomes entièrement fallacieux qui sont
les siens, à savoir : juif = État d’Israël, palestinien = intégrisme musulman, jeune des
banlieues = intégrisme musulman. L’accusation d’antisémitisme, et donc de complicité
mentale avec les nazis, est construite à partir du barbouillage de ces trois inepties par le

pathétique génocidaire, pourtant complètement extérieur à tout ce dont il est question.
Cette accusation portée à l’encontre de la jeunesse arabe et noire est construite à partir
d’axiomes faux, mélangés à un point qui n’a de rapport historique réel ni avec l’actuelle
politique des gouvernements israéliens, ni avec l’état d’abandon et de ségrégation où est
laissée cette jeunesse, point qui est quand même l’argument ultime – à savoir la
destruction des juifs d’Europe.

3. Une étrange rhétorique

Dans la polémique réactionnaire contemporaine, on peut identifier plusieurs volets : la
forme violente et vulgaire du fascisme ordinaire, la forme ironique et un peu pointue de la
droite cultivée, et puis, très à part, le discours des pourfendeurs professionnels de ce qu’ils
nomment antisémitisme. Les agents de ce troisième volet sont des intellectuels, souvent
sophistiqués, dont l’argumentation a un trait commun : il s’agit, par des étapes et des
connexions tout à fait singulières, de mettre en lien des choses qui, comme nous l’avons
vu, n’ont aucun rapport entre elles. Intéressons-nous plus particulièrement aux détails
rhétoriques de la construction de ce lien.
L’une des chaînes, très souvent à l’oeuvre, se déplie ainsi : l’anticapitalisme a pour
noyau l’anti-américanisme, l’antiaméricanisme a pour centre l’antidémocratisme, et
l’antidémocratisme – c’est là que se fait le saut ultime – a pour pivot l’antisémitisme. On
trouve cet enchaînement par exemple chez Bernard-Henri Lévy : « L’antiaméricanisme
français, cette passion politique dont on ne rappellera jamais assez qu’elle apparut, chez
nous, dans la mouvance des fascismes français des années 30, ce délire idéologique qui
masque mal des sentiments aussi douteux que la haine de la démocratie tocquevillienne
[…] le fantasme d’un pays cosmopolite vivant sous la loi du lobby juif, l’antiaméricanisme
français, donc, est un attracteur du pire dont les séductions seraient d’autant plus
dangereuses qu’un coup d’arrêt symbolique, venu d’en haut, ne lui serait pas très vite
opposé8. »
Une variante de cette combinatoire est non moins intéressante : il est clair que l’antiimpérialisme,
aujourd’hui, c’est l’antiaméricanisme. L’antiaméricanisme, c’est
évidemment l’anticapitalisme. Et l’anticapitalisme, via le classique phantasme du
« financier juif », c’est l’antisémitisme. Donc l’anti-impérialisme, c’est l’antisémitisme.
L’avantage de cette variante, c’est que ceux qui soutiennent les Palestiniens se réclament
souvent de l’anti-impérialisme : leur antisémitisme ne fait donc plus aucun doute !
Autre exemple, cette fois du côté des images : l’un de nous (AB) avait comparé ceux
qui abandonnaient la gauche en perdition après les dernières présidentielles à des rats
quittant le navire9. Dans son blog, Pierre Assouline écrivit : « La dernière fois dans ce pays
qu’on a ainsi comparé des hommes à des rats, c’était, voyons, en 1942 dans un
documentaire de propagande sur le péril juif10. » Parler de rats équivalait donc à stigmatiser
les juifs. Bernard-Henri Lévy se greffa sur cette querelle, écrivant dans Le Monde
(22 juillet 2007) qu’« Alain Badiou s’autorisait de sa juste lutte contre l’ “immonde” pour
réintroduire dans le lexique politique des métaphores zoologiques (“les rats”… “l’ homme
aux rats”) dont le Sartre de la préface aux Damnés de la terre avait pourtant démontré,
sans appel, qu’elles sont toujours la marque du fascisme ». Comme souvent chez cet
auteur, non seulement l’accusation concernant la « métaphore zoologique » est
inconsistante (l’usage du mot « rat » par AB n’est jamais que celui d’un proverbe
classique sur qui change de camp pour sauver sa peau), mais la référence est falsifiée : il
n’y a rigoureusement rien, dans le texte de Sartre auquel Bernard-Henri Lévy renvoie, qui
ait un quelconque rapport avec ce qu’il lui fait dire. Ajoutons que si quelqu’un a utilisé des
métaphores animales dans l’expression de ses positions politiques, c’est bien Sartre !
« Tout anticommuniste est un chien », c’est lui qui l’a dit, et il y a bien d’autres exemples.

L’enchaînement qui, du rat de AB conduit, via Sartre, à l’antisémitisme fasciste est une
imposture.
Autre enchaînement singulier, le syllogisme imaginé par Nicolas Weill : la critique des
médias porte sur des journalistes (prémisse indiscutable !). Or il y a parmi les journalistes
beaucoup de juifs (étrange convergence entre Nicolas Weill et l’antisémite Renaud
Camus). Donc ceux qui critiquent les médias sont antidémocrates/antisémites. Et de même
que si tout homme est mortel et que Socrate étant un homme, il est mortel, de même si
tout critique des médias est antisémite, tel ou tel critique des médias l’est. De fait, Nicolas
Weill s’en prend nommément à trois d’entre eux : « La plupart de ces offensives [contre
les médias], qu’elles proviennent d’un professionnel en révolte comme Serge Halimi (Les
Nouveaux Chiens de garde), de Pierre Bourdieu (Sur la télévision) ou de Jacques
Bouveresse (Schmock ou le triomphe du journalisme), ont en commun une tendance non
assumée à l’antidémocratisme » – dont on a vu le lien serré avec l’antisémitisme. Nicolas
Weill, conforté à la fois par la logique d’Aristote et par des exemples frappants (Jacques
Bouveresse antisémite, il faut le faire !) peut en venir à une conclusion générale. Citons :
« La critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre
phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme
la profession par excellence des juifs. » (Le Monde, 2 avril 2004.)
Critiquer les États-Unis, parler d’animaux, s’en prendre aux médias : autant de procédés
tortueux auxquels, selon nos rhétoriciens, recourent les antisémites. Il en est un autre, tout
aussi honteux : la comparaison. Il y a bien longtemps que Claude Lanzmann a expliqué
que la destruction des juifs d’Europe est un fait unique, ineffable, qui ne peut s’expliquer,
et encore moins se comparer à quoi que ce soit. Les contrevenants sont accusés
d’antisémitisme, voire de négationnisme. Par extension, toute référence à la Seconde
Guerre mondiale et à l’Occupation pour parler du temps présent est criminelle. L’un
d’entre nous encore (EH) avait écrit : « Quand un groupe armé détruit un fortin israélien à
Rafah, qualifier cet acte d’attaque terroriste (France 2) ou d’attentat (France 3), c’est
reprendre les termes qu’utilisait contre la Résistance le regretté Philippe Henriot,
secrétaire d’État à l’information du gouvernement de Vichy, abattu par un corps franc en
avril 194411. » Nicolas Weill, toujours aux aguets, s’interroge immédiatement : « On se
demande qui joue dans son univers mental le rôle de l’occupant nazi » (Le Monde, 15 avril
2006). Par l’un de ces sauts périlleux dont les inquisiteurs modernes sont coutumiers,
expliquer que le terroriste de l’un est généralement le résistant de l’autre, c’est assimiler
l’armée israélienne à la Wehrmacht et relève donc clairement de l’antisémitisme.
Tous ces procédés, si tirés par les cheveux qu’ils soient, finissent par former une
rhétorique d’intimidation dont le seul but est de coller sur des adversaires l’étiquette
« antisémite », avec l’idée qu’une fois appliquée, on ne pourra pas plus s’en défaire que le
capitaine Haddock de son célèbre sparadrap.

NOTES
8 Bernard-Henri Lévy, Récidives, Paris, Grasset, 2004, p. 873. Souligné par nous.
9 Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Paris, éditions Lignes, 2006.
10 in « La république des livres », 28 novembre 2007.
11 Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, Paris, Raisons d’agir, 2006, p. 39.

4. Les nouveaux inquisiteurs

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