Le monde selon Monsanto


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Auteur : Robin Marie-Monique
Ouvrage : Le monde selon Monsanto
Année : 2008

 

 

 

Préface

Un livre de salubrité publique
Nicolas Hulot
Au fur et à mesure que je progressais dans la lecture de l’ouvrage de Marie-Monique
Robin, un flot d’interrogations lourdes de conséquences m’a pris à la gorge, jusqu’à
me donner un véritable sentiment d’angoisse, que je résumerais en une question:
comment est-ce possible? Comment Monsanto, cette firme emblématique de la saga de
l’agrochimie mondiale, a-t-elle pu commettre autant d’erreurs fatales et répandre sur le
marché des produits aussi nuisibles à la santé humaine et à l’environnement? Comment
cette entreprise a-t-elle réussi à mener son business comme si de rien n’était, en étendant
chaque fois un peu plus son influence (et sa fortune), alors que son histoire est jalonnée
d’événements ô combien dramatiques? Comment est-elle parvenue si tranquillement à
dissimuler les faits, à tromper le monde? Pourquoi a-t-elle pu poursuivre sans souci ses
activités malgré les lourdes condamnations judiciaires qui l’ont frappée et en dépit des
interdictions qui ont été apposées sur certains de ses produits (après, hélas, qu’ils eurent
commis maints dégâts irréversibles)?

Le livre de Marie-Monique Robin découvre une réalité qui fait mal aux yeux et qui
serre le coeur, celle d’une entreprise à l’arrogance bien trempée, surfant avec désinvolture sur la douleur des victimes et la destruction des écosystèmes. Au fil des pages, le mystère se dévoile. On y voit prospérer une entreprise dont l’histoire « constitue un paradigme des aberrations dans lesquelles s’est engluée la société industrielle ». On se pince souvent pour y croire, mais la démonstration est limpide et on comprend d’où Monsanto tire sa puissance, comment ses mensonges l’ont emporté sur la vérité, pourquoi nombre de ses
produits présentés comme miraculeux se sont au final souvent révélés des cauchemars.
Autrement dit, au moment où la firme nord-américaine se dote d’une ambition encore plus « totalisante » que les précédentes – imposer les organismes génétiquement modifiés (OGM) à la paysannerie et à la consommation alimentaire mondiales –, ce livre
indispensable autorise à se demander, tant qu’il est encore temps, s’il faut continuer à
permettre à une société comme Monsanto de détenir l’avenir de l’humanité dans ses
éprouvettes et d’imposer un nouvel ordre agricole mondial.
Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot. Je ne crois pas que l’action des
entreprises soit systématiquement machiavélique. On me dira que les risques inhérents au cheminement du progrès scientifique impliquent qu’il faille casser des oeufs pour réussir l’omelette. Mais quand même! Où est l’omelette? Derrière la posture de bienfaiteur de l’humanité que revendique l’entreprise et les inévitables aléas de la recherche scientifique, le bilan est accablant.

Faisons le compte. Comment la société Monsanto est-elle devenue un des principaux
empires industriels de la planète? En inscrivant à son pedigree rien de moins que la
production à grande échelle de quelques-uns des produits les plus dangereux de l’ère
moderne: les PCB (ou BPC: biphényle polychloré), qui servent de liquide réfrigérant et
lubrifiant et dont la nocivité est dévastatrice pour la santé humaine et la chaîne
alimentaire, interdits après constat de contamination massive; la dioxine, dont quelques
grammes seulement suffisent à empoisonner une grande ville et dont la fabrication sera
aussi interdite, développée à partir d’un herbicide de la firme, lequel sera à la base du
tristement célèbre agent orange, le défoliant déversé sur les forêts et les villages
vietnamiens (ce qui permettra à Monsanto de décrocher au Pentagone le plus gros contrat de son histoire); les hormones de croissance laitière et bovine – premier banc d’essai des OGM –, dont l’objectif est de faire produire l’animal au-delà de ses capacités naturelles malgré les conséquences avérées sur la santé humaine; le désherbant Roundup, présenté à blongueur d’écrans publicitaires comme biodégradable et favorable à l’environnement, affirmation sèchement contredite par des décisions de justice aux États-Unis comme en Europe…

Nous avions des doutes sérieux par rapport à certaines pratiques de cette entreprise, en
particulier ses méthodes de police à l’encontre des agriculteurs. Le livre de Marie-
Monique Robin non seulement les confirme, mais il donne à voir une face cachée qui ne
semble pas devoir être contestée: une entreprise mue par le seul moteur du business, ce qui n’étonnera guère, mais, plus inquiétant encore, une entreprise dont l’activité est soustendue par une incroyable prétention à n’en faire qu’à sa tête, une firme experte à passer à travers les gouttes et à persévérer dans ses méthodes envers et contre tous, convaincue sans doute qu’elle sait mieux que quiconque ce qui est bon pour l’humanité, persuadée de n’avoir de comptes à rendre à personne, s’appropriant la planète comme son terrain de jeux et de profit. Dans le positionnement hors du champ de la démocratie de Monsanto, on ne sait quoi l’emporte, de l’aveuglement mercantile, de l’orgueil scientiste ou du cynisme pur et simple.

L’enquête de Marie-Monique Robin est serrée, elle est conduite au laser, les faits sont
là, indubitables, les témoignages nombreux et concordants, les écrits dévoilés, les archives décryptées. Son livre n’est pas un pamphlet nourri de fantasmes ou de ragots. Il fait surgir un réel terrifiant. Car, durant de longues années de commercialisation de ses produits – qu’il s’agisse des PCB, des herbicides à la dioxine, des hormones de croissance bovine ou du Roundup –, la société Monsanto n’ignorait rien de leur nocivité. Les documents que le livre révèle ne laissent planer aucun doute. L’entreprise a pris l’habitude d’affirmer publiquement le contraire des connaissances dont elle dispose en interne. Grâce à Marie-Monique Robin, nous savons désormais que Monsanto savait! Oui, l’entreprise connaissait les conséquences toxiques de ses productions. Elle n’en a pas moins persévéré. Et on l’a laissée faire…

Voici maintenant que la firme Monsanto revient en force et prétend que les OGM, dont
elle est le principal producteur de semences, sont développés par ses soins pour « aider les paysans du monde à produire des aliments plus sains tout en réduisant l’impact de
l’agriculture sur l’environnement ». L’entreprise affirme qu’elle a changé et qu’elle a
rompu avec son passé de chimiste irresponsable. Nous n’avons pas la compétence
scientifique pour juger de la toxicité de certaines molécules ou des risques que les
manipulations génétiques font courir. Nous savons seulement que la communauté
scientifique est très partagée sur les effets de la transgenèse et que les retours
d’expériences sur les OGM cultivés n’apportent la preuve ni de leur innocuité pour la
santé et l’environnement ni de leur capacité à intensifier la production alimentaire pour
vaincre la faim. Le bilan qu’en dresse Marie-Monique Robin au Mexique, en Argentine,
au Paraguay, aux États-Unis, au Canada, en Inde, est en tout cas affligeant. Nous savons
aussi que les semis du maïs 810 de Monsanto, le seul qui était cultivé en France à des fins
commerciales, ont été sagement suspendus en janvier 2008 par le gouvernement après
qu’une haute autorité, née du Grenelle de l’environnement, a relevé des faits scientifiques nouveaux et des interrogations troublantes. Plus généralement, nous savons, comme n’importe quel citoyen de la Terre disposant d’un zeste de sens commun, qu’il faut oser crier halte au feu quand, à l’évidence, les logiques industrielle et commerciale dépassent les limites des plus élémentaires précautions.

Aujourd’hui, alors qu’un vrai débat scientifique, économique et de société agite la
France et l’Europe sur les conséquences sanitaires et environnementales des OGM, ainsi
que sur leurs prolongements sur la condition paysanne et le brevetage du vivant, le livre de
Marie-Monique Robin tombe à pic. Il doit être considéré comme un travail de salubrité
publique et lu à ce titre.
La crise écologique globale appelle à une transformation de grande ampleur dans
l’organisation économique et sociale des communautés humaines. Elle interroge en
particulier gravement la capacité de l’agriculture mondiale de fournir des ressources
alimentaires suffisantes aux futurs 9 milliards d’habitants de la planète. Nul doute que
l’innovation scientifique et technologique puisse jouer un rôle dynamique. Mais pas dans
n’importe quel sens, pas entre n’importe quelles mains!
Car ce serait quoi, le monde selon Monsanto?

Introduction

La question Monsanto
«Vous devriez faire une enquête sur Monsanto. Nous avons tous besoin de savoir qui
est réellement cette multinationale américaine qui est en train de mettre la main
sur les semences et, donc, la nourriture du monde… » La scène se passe à l’aéroport de
New Delhi, en décembre 2004. Yudhvir Singh, mon interlocuteur, est le porte-parole de la
Bharatiya Kisan Union, un syndicat paysan du nord de l’Inde qui compte
quelque 20 millions de membres. Avec lui, je viens de passer deux semaines à sillonner le Pendjab et l’Haryana, les deux États symboles de la « révolution verte », où est produite la quasi-totalité du blé indien.

Une enquête nécessaire
À l’époque, je réalise deux documentaires pour la chaîne de télévision franco-allemande
Arte, dans le cadre d’une soirée « Thema » consacrée à la biodiversité, intitulée « Main
basse sur la nature »1 Dans le premier, Les Pirates du vivant2, je raconte comment
l’avènement des techniques de manipulation génétique a provoqué une véritable course
aux gènes, où les géants de la biotechnologie n’hésitent pas à s’emparer des ressources
naturelles des pays en voie de développement par une utilisation abusive du système des
brevets. C’est ainsi qu’un agriculteur du Colorado, qui se présente comme un « électron
libre », a décroché un brevet sur le haricot jaune, cultivé au Mexique depuis la nuit des
temps: prétendant en être l’ « inventeur » américain, il réclame des royalties à tous les
paysans mexicains qui désirent exporter leurs récoltes vers les États-Unis. C’est ainsi aussi qu’une firme américaine, du nom de Monsanto, a obtenu un brevet européen sur une variété indienne de blé utilisée pour fabriquer les célèbres « chapatis » (pains indiens sans levain)…

Dans le second documentaire, intitulé Blé: chronique d’une mort annoncée?, je retrace
l’histoire de la biodiversité et des menaces qui pèsent sur elle, à travers la grande saga de
la céréale dorée, depuis sa domestication par l’homme il y a 10 000 ans, jusqu’à l’arrivée
des organismes génétiquement modifiés (OGM), dont le leader mondial est… Monsanto.
Dans le même temps, je réalise un troisième film pour Arte Reportage, intitulé Argentine:
le soja de la faim, qui dresse un bilan (désastreux) des cultures transgéniques au pays de la vache et du lait. Or il se trouve que les OGM en question, qui recouvrent la moitié des
surfaces cultivées du pays, concernent un soja dit « Roundup ready », parce qu’il a été
manipulé par… Monsanto pour résister aux épandages de Roundup, l’herbicide le plus
vendu au monde depuis les années 1970 et fabriqué par… Monsanto3.

Pour ces trois films – qui présentent plusieurs facettes complémentaires d’une même
problématique, à savoir les conséquences des biotechnologies sur l’agriculture mondiale
et, au-delà, sur la production de l’alimentation humaine –, j’ai parcouru le monde pendant un an: Europe, États-Unis, Canada, Mexique, Argentine, Brésil, Israël, Inde… Et, partout, planait le spectre de la firme Monsanto, perçue comme le Big Brother du nouvel ordre agricole mondial et suscitant beaucoup d’inquiétudes…

Voilà pourquoi la recommandation de Yudhvir Singh, au moment où j’allais quitter
l’Inde, est venue consacrer un sentiment diffus qu’il fallait effectivement que je
m’intéresse de plus près à l’histoire de cette multinationale nord-américaine, créée
en 1901 à Saint Louis, dans l’État du Missouri, à qui appartiennent aujourd’hui 90 % des
OGM cultivés dans le monde et devenue en 2005 le premier semencier de la planète.
À peine rentrée de New Delhi, je me suis ruée sur mon ordinateur et j’ai tapé
« Monsanto » dans mon moteur de recherche préféré. J’ai découvert plus de 7 millions de
références, dessinant le portrait d’une entreprise qui, loin de faire l’unanimité, est
considérée comme l’une des plus controversées de l’ère industrielle. De fait, si l’on
ajoutait à « Monsanto » le mot « pollution » – qui s’écrit de la même manière en anglais et
en français – on obtenait 343 000 occurrences… Avec « criminal » – mot à la fois anglais
et espagnol –, le nombre était de 165 000. Pour « corruption », il était de 129 000; et si
l’on tapait « Monsanto falsified scientific data » (Monsanto a manipulé des données
scientifiques), on avait 115 000 réponses…

À partir de là, en bonne internaute, j’ai plongé dans la toile pendant des semaines,
navigant d’un site à l’autre, consultant quantité de documents déclassifiés, de rapports ou d’articles de presse, qui m’ont permis d’assembler patiemment toutes les pièces d’un
puzzle hautement polémique, que la firme préfère occulter sur son site Internet. En effet,
quand on ouvre la page d’accueil de « Monsanto.com », on découvre que celle-ci se
présente comme une « entreprise agricole » (an agricultural company), dont l’objectif est
d’ « aider les paysans du monde à produire des aliments plus sains, […] tout en réduisant
l’impact de l’agriculture sur l’environnement ». Mais ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’avant
de s’intéresser à l’agriculture, elle fut d’abord l’une des plus grandes entreprises
chimiques du XXe siècle, spécialiste notamment des plastiques, polystyrènes et autres
fibres synthétiques.

Dans sa rubrique « Qui sommes-nous/L’histoire de la société », on ne trouve pas un mot
sur tous les produits extrêmement toxiques qui ont pourtant fait sa fortune pendant des
décennies: les PCB (ou pyralène), des huiles chimiques utilisées comme isolants dans les
transformateurs électriques pendant plus de cinquante ans et vendues sous les marques
d’Aroclor aux États-Unis, de Pyralène en France ou de Clophen en Allemagne, dont
Monsanto a caché la nocivité jusqu’à leur interdiction au début des années 1980; le 2,4,5-
T, un herbicide puissant comprenant de la dioxine, qui constituait la base de l’agent
orange, le défoliant utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Viêt-nam, dont
Monsanto a savamment nié la toxicité en présentant des études scientifiques truquées;
le 2,4-D (l’autre composant de l’agent orange); le DTT, aujourd’hui interdit; l’aspartame,
dont l’innocuité est loin d’avoir été établie; les hormones de croissance laitière et bovine
(interdites en Europe en raison des risques qu’elles font courir à la santé des animaux et
des hommes).
Autant de produits hautement controversés qui ont tout simplement disparu de l’histoire
officielle de la firme de Saint Louis (à l’exception de l’hormone de croissance laitière, sur
laquelle je reviendrai longuement dans ce livre). Quand on épluche ses documents
internes, on découvre pourtant que ce passé sulfureux continue de peser sur son activité, la contraignant à provisionner des sommes considérables pour faire face aux procès qui
plombent régulièrement ses résultats.

100 millions d’hectares d’OGM

Ces découvertes, en tout cas, m’ont conduite à proposer à Arte un nouveau
documentaire, intitulé Le Monde selon Monsanto, dont l’enquête constitue la base de ce
livre. L’idée était de raconter l’histoire de la multinationale et de chercher à comprendre
dans quelle mesure son passé pouvait éclairer ses pratiques actuelles et ce qu’elle prétend être aujourd’hui. En effet, avec 17 500 salariés, un chiffre d’affaires de 7,5 milliards de dollars en 2007 (dont un milliard de bénéfices) et une implantation dans quarante-six pays, l’entreprise de Saint Louis affirme s’être convertie aux vertus du développement durable, qu’elle entend promouvoir grâce à la commercialisation de semences transgéniques censées faire reculer les limites des écosystèmes pour le bien de l’humanité.
Depuis 1997, à grand renfort de publicité et avec un slogan efficace – « Food, Health
and Hope » (Nourriture, santé et espoir) –, elle est parvenue à imposer ses OGM,
principalement de soja, de maïs, de coton et de colza, dans de vastes territoires. En 2007,
les cultures transgéniques (dont, je le rappelle, 90 % présentent des caractéristiques
génétiques brevetées par Monsanto) couvraient 100 millions d’hectares: plus de la moitié
se situent aux États-Unis (54,6 millions), suivis de l’Argentine (18 millions), du Brésil
(11,5 millions), du Canada (6,1 millions), de l’Inde (3,8 millions), de la Chine

(3,5 millions), du Paraguay (2 millions) et de l’Afrique du Sud (1,4 million). Cette
« flambée des surfaces OGM4 » a épargné l’Europe, à l’exception notoire de l’Espagne et
de la Roumanie. À noter que 70 % des OGM cultivés dans le monde étaient alors
résistants au Roundup, l’herbicide phare de Monsanto, dont la firme a toujours prétendu
qu’il était « biodégradable et bon pour l’environnement » (ce qui lui a valu, comme nous
le verrons, deux condamnations pour publicité mensongère) et 30 % ont été manipulés
pour fabriquer une toxine insecticide, appelée « Bt ».
Bien évidemment, dès que j’ai commencé cette enquête au long cours, j’ai contacté les
dirigeants de la multinationale, pour leur demander une série d’interviews. Le siège de
Saint Louis m’a renvoyée sur Yann Fichet, agronome et directeur des affaires
institutionnelles et industrielles de la filiale française, installée à Lyon. Le 20 juin 2006,
celui-ci m’a donné un rendez-vous à Paris dans un hôtel proche du Palais du Luxembourg
(siège du Sénat français), où il m’a avoué qu’il passait « beaucoup de temps ». Il m’a
longuement écoutée et s’est engagé à transmettre ma demande au siège du Missouri. J’ai
attendu trois mois, en relançant mon interlocuteur lyonnais, qui a fini par me dire que ma requête était rejetée. Lors de mon tournage à Saint Louis, j’ai donc appelé Christopher Horner, le responsable des relations publiques de la firme, qui m’a confirmé le refus lors d’un entretien téléphonique, le 9 octobre 2006: « Nous apprécions votre insistance à demander une interview, mais nous avons eu plusieurs conversations internes et nous n’avons pas changé notre position. Nous n’avons aucune raison de participer à votre documentaire…
– Est-ce que vous avez peur des questions que je pourrais vous poser?
– Non, non… Il ne s’agit pas de savoir si nous avons ou non les réponses à vos
questions, mais de la légitimité que nous apporterions au produit final, dont nous
suspectons qu’il ne sera pas positif pour nous… »
Face à ce refus, je n’ai pas renoncé pour autant à donner la parole à la firme, en me
procurant toutes les archives écrites ou audiovisuelles disponibles où s’expriment ses
représentants, mais aussi et surtout en me servant largement des documents qu’elle a mis en ligne, dans lesquels elle justifie les bienfaits que les OGM sont censés apporter au
monde: « Les paysans qui ont planté des cultures issues des biotechnologies ont utilisé
nettement moins de pesticides et réalisé des gains économiques significatifs en
comparaison avec l’agriculture conventionnelle », pouvait-on lire par exemple
en 2005 dans The Pledge (la promesse), une sorte de charte éthique que la multinationale
publie régulièrement depuis 2000, où elle présente ses engagements et ses résultats5.
Fille d’agriculteurs, très sensible aux difficultés que traverse le monde agricole depuis
que je suis née, en 1960, dans une ferme du Poitou-Charentes, j’imagine sans mal l’impact que peut avoir un tel discours sur des paysans qui se battent chaque jour, en Europe et ailleurs, pour leur survie. D’ailleurs, si j’ai écrit ce livre, c’est d’abord pour eux, les travailleurs de la terre qui, à l’heure où la mondialisation paupérise les campagnes du Sud comme du Nord, ne savent plus à quel saint se vouer. Le génie de Saint Louis allait-il sauver leur vie? J’ai voulu connaître la vérité, car l’enjeu nous concerne tous, puisqu’il s’agit de savoir qui produira, demain, la nourriture des hommes.

« La compagnie Monsanto aide les petits paysans partout dans le monde à être plus
productifs et autosuffisants », dit aussi The Pledge6. Ou encore: « La bonne nouvelle, c’est
que l’expérience pratique montre clairement que la coexistence entre les cultures
transgéniques, conventionnelles et biologiques n’est pas seulement possible, mais qu’elle
se déroule paisiblement partout dans le monde7. » Et enfin, cette phrase qui a
particulièrement attiré mon attention, parce qu’elle touche l’une des questions majeures
que posent les OGM, à savoir celle de leur éventuelle dangerosité pour la santé humaine:
« Partout dans le monde, les consommateurs sont la preuve vivante de l’innocuité des
cultures issues des biotechnologies. Pour la saison 2003-2004, ils ont acheté l’équivalent
de 28 milliards de dollars en denrées transgéniques produites par des agriculteurs des
États-Unis8. » En cherchant à vérifier cette belle affirmation, je pensais à tous les
consommateurs qui se nourrissent du travail des agriculteurs et qui peuvent, par leurs
choix éclairés, peser sur l’évolution des pratiques agricoles et, au-delà, du monde. À
condition d’être informés. C’est donc aussi pour eux que j’ai écrit ce livre.
Toutes ces citations du Pledge de Monsanto sont au centre de la polémique qui oppose
les défenseurs des biotechnologies à ceux qui les rejettent. Pour les premiers, la firme de
Saint Louis a effectivement tourné la page de son passé de chimiste irresponsable, pour
proposer des produits à même de résoudre les problèmes de la faim dans le monde et de la contamination environnementale, en suivant des « valeurs » qui guideraient son activité: « Intégrité, transparence, dialogue, partage et respect », ainsi que le proclame son Pledge de 20059. Pour les seconds, toutes ces promesses ne sont que de la poudre aux yeux, qui masque un vaste projet hégémonique menaçant la sécurité alimentaire du monde, mais aussi l’équilibre écologique de la planète, et qui s’inscrit dans la droite ligne de l’histoire sulfureuse de Monsanto, dont il constituerait même l’apogée.

J’ai donc voulu en avoir le coeur net. Et, pour cela, j’ai suivi une double démarche.
D’abord, j’ai travaillé sur Internet pendant des jours et des nuits. Car, de fait, la grande
majorité des documents que je cite dans ce livre sont disponibles sur la toile. Il suffit de les chercher et de les relier entre eux, ce que j’invite le lecteur à faire, car c’est vraiment
fascinant: tout est là, et personne ne peut raisonnablement dire qu’on ne savait pas, encore moins ceux qui sont chargés d’écrire les lois qui nous gouvernent. Mais, bien sûr, cela ne suffit pas. Et c’est pourquoi j’ai repris mon bâton de pèlerin. Je me suis rendue aux États-Unis, au Canada, au Mexique, au Paraguay, en Inde, au Viêt-nam, en France, en Norvège,en Italie et en Grande-Bretagne. Partout, j’ai confronté la parole de Monsanto à la réalité du terrain, rencontrant des dizaines de témoins que j’avais préalablement identifiés sur la toile.
Nombreux sont en effet ceux qui, aux quatre coins du monde, ont tiré la sonnette
d’alarme, dénonçant ici une manipulation, là un mensonge, ou encore des drames humains à répétition, souvent au prix de graves difficultés personnelles et professionnelles. Car – le lecteur le découvrira au fil de ces pages – il n’est pas simple d’opposer la vérité des faits à celle de Monsanto, qui vise effectivement à « mettre la main sur les semences et donc la nourriture du monde », comme me le disait Yudhvir Singh en 2004. Un objectif que la firme semblait bien en 2008 en passe d’atteindre. À moins que les paysans et les consommateurs européens en décident autrement, entraînant dans leur sillon le reste du monde…


1 Cette soirée a été diffusée le 15 novembre 2005.
2 Disponible en DVD dans la collection « Alerte verte » (<www.alerte-verte.com>), ce film a reçu le grand prix du
Festival international du reportage d’actualité et du documentaire de société (FIGRA-Le Touquet), le prix Buffon du
Festival international du film scientifique de Paris, les prix du meilleur reportage, grand prix et prix Ushuaïa TV du
Festival international du film écologique de Bourges.
3 Ce reportage a été diffusé sur Arte le 18 octobre 2005. Il est également disponible en DVD, dans la collection « Alerte
verte ».
4 Selon les termes de l’International Service for the Acquisition for the Agri-biotech Applications (ISAAA), une
organisation pro-OGM qui fournit ces chiffres (<www.isaaa.org>).
5 MONSANTO, The Pledge Report 2005, p. 12 (<www.monsanto.com/pdf/pubs/2005/pledgereport.pdf>).
6 Ibid., p. 3.
7 Ibid., p. 30.
8 Ibid., p. 9.
9 Ibid., p. 2.


I
Un des grands pollueurs
de l’histoire industrielle

suite…

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