La fin tragique de l’Empire Inca


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Auteur : Prescott William Hickling
Ouvrage : La fin tragique de l’Empire Inca Histoire de la conquête du Pérou
Année : 1969

I

La civilisation des Incas

L’empire du Pérou, à l’époque de l’invasion espagnole,
c’est-à-dire au début du XVIe siècle, s’étendait,
le long de l’océan Pacifique, du second degré de
latitude nord au trente-septième de latitude sud, suivant
la limite occidentale actuelle des républiques de l’Équateur,
du Pérou, de la Bolivie et du Chili. Sa largeur est
plus difficile à déterminer : borné partout à l’ouest par le
grand Océan, vers l’est il s’étendait sur plusieurs points
bien au-delà des montagnes, jusqu’aux limites de pays
barbares dont la position exacte est inconnue.
L’aspect topographique de la contrée est remarquable.
Une étroite bande de terre s’étire le long de la côte,
resserrée d’un bout à l’autre par une colossale chaîne de
montagnes qui, partant du détroit de Magellan, atteint
sa hauteur maximale (qui est aussi celle du continent
américain) vers le dix-septième degré sud et se réduit
graduellement à des collines vers l’isthme de Panama.

C’est la célèbre Cordillère des Andes, qu’on eût pu
appeler « les montagnes d’or ». La disposition du pays
semblerait défavorable à l’agriculture et aux communications
intérieures, mais le génie des Indiens réussit à
surmonter tous ces obstacles de la nature. Grâce à un
système judicieux de canaux et d’aqueducs souterrains,
les déserts de la côte furent fertilisés et rafraîchis par des
eaux abondantes. On fait remonter le berceau de cette
civilisation à la vallée de Cuzco, région centrale du Pérou.
Il y avait dans le pays une race de civilisation avancée
avant l’époque des Incas, race venant des environs du
lac Titicaca. Quelle fut cette race, d’où venait-elle, on
n’en sait encore rien. La même obscurité recouvre l’origine
des Incas. Les nations sauvages du Pérou, sans
autre principe de cohésion entre elles, tombèrent un jour
l’une après l’autre devant les armes victorieuses des
Incas. Ils y firent régner l’ordre et une grande prospérité
commença pour le Pérou. Cuzco devint la métropole
d’une grande et florissante monarchie. Une énorme
forteresse y fut élevée. On est rempli d’étonnement
quand on songe que ces pierres furent taillées par un
peuple qui ne connaissait pas l’usage du fer et qu’elles
furent transportées, sans le secours des bêtes de somme,
à travers rivières et ravins.
Pendant ses premières années, le rejeton royal inca
était confié aux savants qui lui enseignaient diverses
choses, ainsi que le cérémonial astreignant du culte. On
soignait aussi beaucoup son éducation militaire.
Bien que le monarque péruvien fût placé très au-dessus
des plus élevés de ses sujets, il daignait quelquefois se
mêler à eux et se donnait personnellement beaucoup de
peine pour surveiller la condition des classes inférieures.
Mais le moyen le plus efficace qu’eussent les Incas — car
le nom sacré d’Inca s’appliquait indifféremment à ceux
qui descendaient en ligne masculine de la monarchie —
de communiquer avec le peuple, c’était de voyager dans
l’intérieur de l’empire. Ces voyages se faisaient, à des
intervalles de plusieurs années, avec beaucoup de pompe

et de magnificence. Le faste, du reste, était un des traits
prédominants des Incas. Les palais royaux étaient bâtis
sur une grande échelle et dispersés dans toutes les provinces
de ce vaste empire. Les murs des appartements
étaient couverts d’ornements d’or et d’argent. Des
niches étaient remplies d’images d’animaux et de
plantes, également d’or et d’argent, jusqu’aux ustensiles
destinés aux usages domestiques. Mais la résidence
favorite des Incas était à Yucay, à cinq lieues de la
capitale.
Si cette peinture éblouissante trouble la foi du lecteur,
ü peut réfléchir que les montagnes du Pérou abondaient
en or, que les indigènes avaient porté très loin l’art
d’exploiter les mines, qu’aucune partie du métal n’était
convertie en monnaie et que la totalité passait dans les
mains du souverain, réservée à son profit exclusif, pour
être appliquée soit à des usages utiles, soit à l’ornement.
Notre surprise peut toutefois être légitime si nous
considérons que la richesse étalée par les princes péruviens
n’était que celle que chacun d’eux avait individuellement
amassée pour lui-même. Il ne devait rien à
l’héritage de ses prédécesseurs. A la mort d’un Inca, ses
palais étaient abandonnés, tous ses trésors — excepté
ce qui en était employé à ses obsèques — restaient dans
l’état où il les avait laissés et ses nombreuses résidences
étaient fermées pour toujours. Le nouveau souverain
devait se pourvoir lui-même de toutes les choses nécessaires
à la dignité royale. Quand un Inca mourait, on
célébrait ses funérailles avec beaucoup de pompe. Les
entrailles extraites de son corps étaient déposées dans le
temple de Tampu et on enterrait avec elles une partie
de sa vaisselle et de ses bijoux. Un certain nombre de ses
serviteurs et de ses concubines favorites étaient immolés
sur son tombeau. Le corps de l’Inca était embaumé avec
art et porté dans le grand temple du Soleil à Cuzco.
La noblesse du Pérou se composait de deux ordres :
le premier, et de loin le plus important, était celui des
Incas qui, s’honorant d’une origine commune avec la

monarchie, vivaient pour ainsi dire sous le reflet de sa
gloire. Ils se distinguaient par plusieurs privilèges,
portaient un vêtement particulier, parlaient un dialecte
qui leur était propre, et la meilleure partie du domaine
public était assignée à leur entretien. Les lois même,
quoique généralement sévères, ne paraissaient pas avoir
été faites pour eux : le peuple, étendant à l’ordre tout
entier une part du caractère sacré qui appartenait au
souverain, estimait qu’un noble Inca était incapable de
crime.
Le second ordre de la noblesse était celui des Curacas,
caciques des nations soumises ou leurs descendants. Le
gouvernement, en général, les maintenait dans leur
charge, mais on exigeait qu’ils visitassent quelquefois
la capitale et que leurs fils y fussent élevés, comme
garants de leur fidélité. Leur pouvoir passait ordinairement
de père en fils, mais quelquefois le peuple choisissait
le successeur. Leur autorité était d’ordinaire
locale et toujours subordonnée à la juridiction territoriale
des puissants gouverneurs qu’on prenait parmi les Incas.
C’était, en fait, la noblesse inca qui constituait la force
de la monarchie péruvienne. Attachée à son prince par
les liens du sang, elle avait les mêmes sympathies, les
mêmes intérêts. Après des siècles écoulés, elle conservait
encore son individualité. Serrée autour du trône, elle
formait une phalange invincible, également prête à le
défendre contre les complots et contre l’insurrection.
Quoique habitant principalement la capitale, elle était
aussi répartie dans tout le pays, occupant les hauts
emplois et les dignités militaires, maintenant ainsi des
relations avec la Cour, qui permettaient au souverain
d’agir simultanément et avec efficacité sur les extrémités
les plus éloignées de son empire. Elle possédait de plus
une supériorité intellectuelle qui, non moins que sa position,
lui donnait de l’autorité auprès du peuple. On peut
même dire que ce fut la principale base de sa puissance,
et l’on ne saura nier que ce n’ait été la source de cette
civilisation particulière et de cette politique qui plaça

la monarchie péruvienne au-dessus de tous les autres
États d’Amérique du Sud.
Le nom de Pérou n’était pas connu des indigènes. Il
fut donné, dit-on, par les Espagnols et provient d’une
interprétation erronée du nom indien qui signifie «rivière
». Quoi qu’il en soit, il est certain que les indigènes
n’avaient pas d’autre appellation pour désigner les nombreuses
tribus et nations rassemblées sous le sceptre des
Incas que celle de « Tavantinsuyu ou les quatre quartiers
du monde ». En effet le royaume, conformément à son
nom, était divisé en quatre parties distinguées chacune
par une dénomination propre et à chacune desquelles
conduisait une des quatre grandes routes qui rayonnaient
autour de Cuzco, capitale de la monarchie péruvienne.
Ces quatre grandes provinces étaient placées
chacune sous un vice-roi ou gouverneur qui les administrait
avec l’assistance d’un ou de plusieurs conseils pour
les différents départements. Ces vice-rois passaient au
moins une partie de leur temps dans la capitale où ils
formaient pour l’Inca une sorte de conseil d’État. Le
peuple, en outre, était aussi divisé en corps de cinquante,
cent, cinq cents et mille habitants dont chacun était
surveillé par un officier. Enfin, l’empire entier était
distribué en sections ou départements de dix mille
habitants dont chacun avait un gouverneur tiré de la
noblesse inca qui exerçait un contrôle sur les Curacas
et les autres officiers territoriaux du district.
Les lois étaient peu nombreuses et extrêmement
sévères. Elles étaient presque entièrement relatives aux
matières criminelles. Il n’en fallait que bien peu d’autres
à un peuple qui n’avait pas de monnaie, faisait peu de
commerce et n’avait presque rien qu’on pût appeler
propriété fixe. Le blasphème et l’imprécation contre le
Soleil ou l’Inca étaient punis de mort.
Le territoire de l’empire était divisé en trois parties,
l’une pour le Soleil, l’autre pour l’Inca et la dernière pour
le peuple. Les terres assignées au Soleil produisaient un
revenu qui subvenait à l’entretien des temples, à la

célébration des cérémonies somptueuses du culte péruvien
et à faire vivre un clergé nombreux. Celles réservées
à l’Inca servaient à soutenir la dignité royale aussi bien
que le nombreux personnel de sa maison et de sa parenté,
et fournissaient aux besoins du gouvernement. Le reste
des terres était distribué au peuple en proportions
égales. Le territoire était entièrement cultivé par le
peuple. On s’occupait d’abord des terres appartenant
au Soleil. On labourait ensuite les terres des vieillards,
de la veuve et de l’orphelin, ainsi que celles du soldat
en activité de service, en un mot tous les membres de la
société qui, par suite d’une infirmité corporelle ou de
toute autre cause, se trouvaient hors d’état de s’occuper
de leurs affaires.
Ensuite les habitants avaient la liberté de travailler
sur leur propre fonds, chacun pour soi, mais avec l’obligation
générale d’assister leurs voisins alors que quelque
circonstance, par exemple la charge d’une famille nombreuse,
pouvait l’exiger. Le système appliqué aux
terres l’était aussi pour les manufactures. Les troupeaux
de lamas ou moutons du Pérou, appartenaient exclusivement
au Soleil et à l’Inca. Ils étaient innombrables
et répandus dans les diverses provinces, surtout dans les
régions froides du pays, où on les confiait aux soins de
bergers expérimentés qui les conduisaient dans des
pâturages différents suivant les saisons. A une époque
fixe, on faisait la tonte générale de la laine qui était
déposée dans les magasins publics. On la distribuait
ensuite à chaque famille, suivant ses besoins, et on la
remettait aux femmes qui s’entendaient parfaitement
à filer et à tisser. Cela fait, et quand la famille était
pourvue d’un vêtement grossier mais chaud, approprié
au climat froid des montagnes, le peuple était tenu de
travailler pour l’Inca. La quantité d’étoffe exigée, aussi
bien que le genre et la qualité de la façon, était déterminée
à Cuzco. Tout le monde trouvait à s’occuper,
depuis l’enfant de cinq ans jusqu’à la matrone que des
infirmités n’empêchaient pas de filer la quenouille.

Toutes les mines du royaume appartenaient à l’Inca.
Elles étaient exploitées exclusivement à son profit par
des personnes familiarisées avec ce genre de service et
choisies dans les districts où les mines étaient situées.
Tout Péruvien de la classe inférieure était laboureur et,
à l’exception de ceux que nous avons désignés, devait
pourvoir à sa subsistance en cultivant son lot de terre.
Cependant, une faible partie de la société était formée
aux arts mécaniques dont quelques-uns servaient le
luxe et l’élégance. Les différentes provinces du pays
fournissaient des gens particulièrement propres aux
divers emplois, qui passaient ordinairement de père en fils.
Une part des produits agricoles et fabriqués était
portée à Cuzco, pour satisfaire aux demandes immédiates
de l’Inca et de sa cour. Mais la plus grande partie
était réunie dans les différentes provinces.
Les impôts qu’avait à supporter le peuple du Pérou
semblent avoir été assez lourds. Seul, il devait pourvoir
à sa subsistance et, de plus, à l’entretien des autres
ordres de l’État. Les membres de la maison royale, les
grands seigneurs, et même les fonctionnaires publics
et le corps sacerdotal, qui étaient nombreux, étaient
tous exempts de taxes. Cependant, ce qu’il y avait de
pire pour un Péruvien, c’est qu’il ne pouvait pas améliorer
sa condition. Ses travaux étaient pour les autres
plus que pour lui-même. La grande loi du progrès
n’existait pas pour lui. Privé de monnaie, n’ayant que
peu de propriété, il payait ses taxes en travail. C’est là
le côté sombre du tableau. Si personne ne pouvait
s’enrichir au Pérou, personne ne pouvait, en revanche,
s’appauvrir. La loi tendait constamment à favoriser
une industrie régulière et la prudence dans la conduite
des affaires.
Le système de communications, déjà considérable,
reçut un nouveau perfectionnement par l’introduction des
postes, suivant le mode mis en pratique par les Aztèques.
Cependant les postes péruviennes, établies sur toutes les
grandes routes qui conduisaient à la capitale, étaient

ordonnées sur un plan bien plus vaste que celles du
Mexique. Sur tout le parcours de ces routes, s’élevaient
de petits édifices, distants l’un de l’autre de moins de
cinq milles, dans chacun desquels stationnaient un certain
nombre de coureurs, appelés chasquis, pour transporter
les dépêches du gouvernement. Ces dépêches
étaient verbales ou transmises au moyen de quipus, et
quelquefois accompagnées d’un fil de la frange cramoisie
qui ornait le front de l’Inca ; ce fil obtenait la même
déférence implicite que l’anneau d’un despote d’Orient.
Grâce à ces sages mesures des Incas, les parties les
plus éloignées du long territoire péruvien étaient habilement
rapprochées entre elles. Pas un mouvement
insurrectionnel ne pouvait éclater, pas un ennemi ne
pouvait envahir la frontière la plus lointaine sans que la
nouvelle ne parvînt à la capitale et que les armées impériales
ne fussent en marche sur les routes magnifiques
du pays pour les arrêter; car, malgré les protestations
pacifiques des Incas, et malgré même la tendance conforme
de leurs institutions domestiques, ils étaient
constamment en guerre. C’était par la guerre que leur
étroit territoire était peu à peu devenu un puissant
empire. Comme l’astre qu’ils adoraient, ils agissaient
avec une douceur plus efficace que la violence. Ils cherchèrent
à gagner les coeurs des tribus sauvages qui les
entouraient et à les toucher par des actes de bonté.
Quand cette conduite échouait, ils employaient d’autres
moyens, mais encore d’un caractère pacifique, et s’effor
çaient, par la négociation, la conciliation et des présents
faits aux chefs, de les attirer sous leur domination. Ils
levaient leurs armées dans toutes les provinces, mais
surtout dans celles où le caractère des peuples était
particulièrement énergique. Leurs armes étaient celles
qu’employaient généralement les nations civilisées ou
non, avant l’invention de la poudre, des arcs et des
flèches, des lances, une sorte d’épée courte, une hache
de combat et des frondes dont ils se servaient très
adroitement.

Si la guerre devait être déclarée, le monarque péruvien
mettait la plus grande célérité à rassembler ses forces
afin de prévenir les mouvements de l’ennemi et empêcher
ses alliés de le joindre. Cependant, une fois en campagne,
l’Inca ne se montrait pas d’ordinaire disposé à pousser
jusqu’au bout ses avantages et à réduire son ennemi
à sa merci. Pendant toute la durée de la guerre, il était
prêt à écouter des propositions de paix, et bien qu’il
s’efforçât de soumettre ses ennemis par l’enlèvement
de leurs récoltes et par la famine, il ne permettait à ses
troupes aucune violence mutile contre les personnes et
les propriétés. Dans ce même esprit de sagesse, il avait
grand soin de pourvoir à la sécurité et au bien-être de
ses troupes; et quand la guerre se prolongeait, il avait
soin de soulager les soldats par des renforts fréquents qui
permettaient aux premières recrues de retourner dans
leurs familles. Mais, tout en épargnant la vie de ses
sujets et de ses ennemis, il ne reculait pas devant des
mesures sévères quand elles étaient provoquées par le
caractère féroce et obstiné de la résistance. Les annales
du Pérou offrent plus d’une page sanglante. Les Incas
préparaient l’organisation de leurs nouvelles conquêtes
en faisant exécuter un recensement de la population et
en ordonnant que le pays fût étudié avec soin pour
constater les productions, la nature et la propriété du
sol. On faisait ensuite le partage du territoire, d’après le
principe adopté par l’empire. On assignait au Soleil, au
Souverain, au peuple, leurs parts respectives. L’étendue
de la portion attribuée au peuple était réglée par le
nombre des habitants, mais la part de chaque individu
était uniforme.
Les souverains du Pérou se méfiaient de l’obéissance
apparente de leurs nouvelles conquêtes. Ils gardaient
dans la capitale, comme nous l’avons vu précédemment,
les fils aînés comme garantie de leur fidélité; de plus,
comme le fait de ne pas toujours se comprendre avec
leurs nouvelles provinces posait des difficultés, ils résolurent
d’instituer une langue uniforme, le Quichua, et

l’on déclara en même temps que nul ne serait promu aux
emplois rapportant honneurs et profits s’il ne parlait
cette langue. Toutefois, un autre moyen employé par les
Incas pour s’assurer de la loyauté de leurs sujets n’était
guère moins remarquable. Si quelque partie d’une conquête
récente montrait un esprit opiniâtre de résistance,
il n’était pas rare que l’on fît émigrer une part de la
population, dix mille habitants ou davantage, dans une
contrée éloignée de l’empire qu’occupaient d’anciens
vassaux dont la fidélité était assurée. Un nombre égal
de ceux-ci était transplanté sur le territoire laissé* vacant
par les émigrants.
Le but final de ces institutions était la paix intérieure.
Mais il semblait qu’elle ne pût s’obtenir que par la guerre
au-dehors. La tranquillité au coeur de la monarchie, la
guerre sur ses frontières, telle était la condition du Pérou.
Par cette guerre, il occupait une partie de sa population
et, par la conquête et la civilisation de ses barbares
voisins, il assurait le repos de l’autre. Tout roi inca,
quoique doux et bienveillant dans sa conduite envers
ses sujets, était un guerrier et commandait en personne
ses armées. Chaque règne étendait les limites de l’empire.
Les années, l’une après l’autre, voyaient revenir dans sa
capitale le monarque victorieux, chargé de dépouilles
et suivi d’une foule de chefs tributaires. La réception
qui l’y attendait était un triomphe. La population sortait
tout entière pour lui faire honneur, avec les costumes
brillants et pittoresques des différentes provinces,
bannières déployées et jonchant de feuillage et de fleurs
le chemin du vainqueur. L’Inca, porté dans sa chaise
d’or sur les épaules des seigneurs, se rendait en procession
solennelle, passant sous les arcs de triomphe élevés
sur son chemin, au grand temple du Soleil. Là, sans suite
(car le monarque était seul admis dans l’enceinte sacrée),
le prince victorieux, dépouillé de ses insignes royaux,
les pieds nus et en toute humilité, s’approchait de l’autel
et offrait un sacrifice et des actions de grâces à la glorieuse
divinité qui protégeait la fortune des Incas. Cette

cérémonie terminée, tout le peuple se livrait à la joie.
Nous trouvons dans cette solennité un caractère prononcé
de fête religieuse. En effet, toutes les guerres des
Péruviens étaient empreintes d’un caractère religieux.
La vie de l’Inca n’était qu’une longue croisade contre
l’infidèle pour étendre au loin le culte du Soleil, pour
tirer le peuple des ténèbres de ses brutales superstitions
et le faire participer aux bienfaits d’un gouvernement
régulier. Telle était, selon l’expression actuelle, la mission
de l’Inca. Ce fut aussi celle du conquérant chrétien qui
envahit l’empire du monarque indien. Lequel des deux
s’y montra le plus fidèle, c’est à l’histoire de juger.
Les monarques péruviens ne montraient pas une impatience
puérile d’étendre leur empire. Ils s’arrêtaient
après une campagne et prenaient le temps d’affermir
une conquête avant d’en entreprendre une autre. Dans
l’intervalle, ils s’occupaient paisiblement de l’administration
de leur royaume et des longs voyages qui les
rapprochaient de leurs sujets. Durant cet intervalle
aussi, leurs nouveaux vassaux avaient commencé à se
faire aux institutions étranges de leurs maîtres. Ils
apprenaient à connaître le prix d’un gouvernement qui
les élevait au-dessus des maux physiques d’un état de
barbarie, leur assurait la protection des personnes et
une entière participation à tous les privilèges dont jouissaient
leurs vainqueurs. A mesure qu’ils se familiarisaient
davantage avec les institutions particulières de l’empire,
l’habitude, cette seconde nature, les attachait d’autant
plus fortement à ces institutions qu’elles étaient plus
singulières.
Ainsi s’éleva, par degrés et sans violence, le grand
édifice de l’empire péruvien, composé de tribus nombreuses,
indépendantes et même hostiles, soumises
cependant à l’influence d’une même religion, d’une
même langue et d’un gouvernement commun, comme
une seule nation, attachée à ses institutions et loyalement
dévouée à son souverain.
Quel contraste avec la monarchie aztèque, sur le

continent voisin, qui, également composée d’éléments
hétérogènes, sans principe intérieur de cohésion, n’était
maintenue que par la dure pression extérieure de la
force physique! On verra, dans les pages qui suivent,
pourquoi la monarchie péruvienne ne résista pas mieux
que sa rivale au choc de la civilisation européenne.

Outre le soleil, les Incas rendaient un culte à divers
objets qui se rattachaient d’une manière ou d’une autre
à cette divinité principale. Telle était la lune, sa soeur et
sa femme; les étoiles, réservées comme faisant partie
de son cortège céleste, bien que la plus belle d’entre
elles, Vénus, connue des Péruviens sous le nom de
Chasca ou «le jeune homme aux cheveux longs et
bouclés », fût adorée comme page du soleil qu’elle accompagne
de si près à son lever et à son coucher. Ils dédiaient
aussi des temples au tonnerre et à l’éclair en qui ils
reconnaissaient les redoutables ministres du soleil, et à
l’arc-en-ciel qu’ils adoraient comme une belle émanation
de leur glorieuse divinité.
En outre, les sujets des Incas rangeaient au nombre
de leurs divinités inférieures plusieurs objets de la nature
tels que les éléments, les vents, la terre, l’air, les grandes
montagnes et les grands fleuves qui les frappaient d’une
impression de grandeur et de puissance ou qu’ils supposaient
exercer d’une manière quelconque une influence
mystérieuse sur les destinées de l’homme.
Mais le culte du soleil occupait spécialement les Incas
et était l’objet de leur prodigalité. Le plus ancien des
nombreux temples, dédiés à cette divinité, était dans l’île
du lac Titicaca d’où les auteurs de la race royale, disaiton,
étaient sortis. Ce sanctuaire était particulièrement
respecté. Tout ce qui en dépendait, même les vastes
champs de maïs qui entouraient le temple et faisaient
partie de son domaine, participaient à sa sainteté. Le
produit annuel était distribué par petites quantités entre

les divers dépôts publics pour sanctifier le reste de
l’approvisionnement.
Le plus renommé des temples péruviens, l’orgueil de
la capitale et la merveille de l’empire, était à Cuzco où la
munificence d’une suite de souverains l’avait tellement
enrichi qu’il reçut le nom de Coricancha ou « le lieu d’or ».
L’intérieur du temple surtout était digne d’admiration.
C’était, à la lettre, une mine d’or. Sur la muraille occidentale
était représentée l’image de la divinité : une
figure humaine sortant du milieu d’innombrables rayons
de lumière qui paraissaient en jaillir de tous côtés, comme
chez nous on personnifie quelquefois le soleil. Cette figure
était gravée sur une plaque d’or massif de dimensions
énormes, parsemée d’une multitude d’émeraudes et de
pierres précieuses. Elle était placée en face de la grande
porte orientale, de sorte que le matin, les rayons du soleil
levant venaient la frapper directement, illuminant tout
l’édifice d’une clarté qui paraissait surnaturelle. L’or,
dans le langage du peuple, était « les larmes versées par
le soleil » et toutes les parties de l’intérieur du temple
étincelaient de plaques polies et de têtes de clous de ce
précieux métal. Les corniches entourant les murs du
sanctuaire étaient de la même matière.
Attenantes à la construction principale, s’élevaient
plusieurs constructions de dimensions moindres. L’une
d’elles était consacrée à la lune, divinité qui tenait le
second rang dans la vénération publique, comme mère
des Incas. Toutes les décorations de l’édifice étaient
d’argent, comme il convenait à la lueur pâle et argentée
de cette belle planète.
Toute la vaisselle, les ornements, les ustensiles de
toute espèce affectés aux usages religieux, étaient d’or et
d’argent. Douze vases immenses de ce dernier métal se
dressaient sur le plancher du grand salon, remplis de
graines de maïs; les encensoirs pour les parfums, les
aiguières qui contenaient l’eau pour les sacrifices, étaient
tous de la même matière précieuse.
A la tête de tout le clergé du Coricancha et du reste

du pays était placé le grand-prêtre, ou Villac Vmu,
comme on l’appelait. L’Inca seul était au-dessus de lui,
et on choisissait d’ordinaire le grand-prêtre parmi ses
frères ou ses plus proches parents. Il était nommé par le
monarque et inamovible. A son tour, il nommait à tous
les emplois subalternes de son ordre. Ceux de ses membres
qui officiaient dans la Maison du Soleil à Cuzco
étaient choisis exclusivement dans la race sainte des
Incas.
Les vierges du Soleil, les « élues » comme on les
appelait, présentent une analogie singulière avec les
institutions catholiques. C’étaient des jeunes filles vouées
au service de la divinité, qui étaient retirées de leurs
familles dès leur jeune âge et mises dans des couvents
où elles étaient placées sous la direction de matrones
âgées, mamaconas, qui avaient vieilli dans les murs de
ces monastères. L’Inca seul et la Coya, ou reine, pouvaient
entrer dans l’enceinte consacrée. On surveillait
avec soin leurs moeurs et, chaque année, des visiteurs
étaient envoyés pour inspecter les institutions et faire
des rapports sur l’état de leur discipline. Malheur à
l’infortunée convaincue d’une intrigue! D’après la loi
sévère des Incas, elle devait être enterrée vivante, son
amant étranglé et la ville ou le village auquel il appartenait
rasé jusqu’au sol et « semé de pierres » comme pour
effacer jusqu’à la mémoire de son existence.
Cependant, la carrière de toutes les habitantes de ces
cloîtres n’était pas confinée dans leurs étroites enceintes.
Quoique vierges du Soleil, elles étaient les fiancées de
l’Inca et, lorsqu’elles arrivaient à l’âge nubile, les plus
belles étaient destinées à son lit et transférées au sérail
royal. Ce sérail s’éleva avec le temps, à des centaines,
puis à des milliers de femmes, qui toutes trouvaient des
logements dans les différents palais royaux qui se dressaient
par tout le pays. Loin d’être déshonorée par la
situation qu’elle avait occupée, la vierge du Soleil était
l’objet d’un respect universel comme fiancée de l’inca.
La polygamie était permise aux grands du Pérou

comme à leur souverain. Le peuple, en général, soit par
la loi, soit par la nécessité plus forte que la loi, était
heureusement limité à une seule femme. Les mariages
se faisaient d’une manière qui leur donnait un caractère
tout aussi original que celui des autres institutions.
Chaque année, au jour fixé, on rassemblait dans tout
l’empire tous ceux qui étaient en âge de se marier.
L’inca présidait en personne l’assemblée de ses propres
parents et, prenant les mains des différents couples qui
devaient être unis, il les mettait les unes dans les autres,
déclarant les parties mari et femme. Aucun mariage
n’était valide sans le consentement des parents, et la
préférence des parties devait aussi être consultée.
Les règlements extraordinaires touchant le mariage
sous les Incas caractérisent éminemment le génie du
gouvernement qui, loin de se borner aux objets d’intérêt
public, pénétra dans les détails les plus intimes de la vie
domestique, ne permettant à aucun homme d’agir
pour son compte, même dans ces circonstances personnelles
où nul autre que lui, ou sa famille tout au plus,
ne pouvait être regardé comme intéressé.
La science n’était pas destinée au peuple mais aux
nobles. « Elle ne fait que bouffir et rendre vaines et arrogantes
les personnes d’un rang inférieur. De telles
personnes ne devraient pas non plus s’immiscer dans les
affaires du gouvernement, car cela ferait tomber les
hautes charges en discrédit et porterait préjudice à
l’État. » Telle était la maxime favorite, souvent répétée,
de Tupac Inca Yupanqui, l’un des plus célèbres monarques
péruviens. Il peut sembler étrange qu’une telle
maxime ait jamais été proclamée dans le Nouveau
Monde où les institutions populaires ont été établies
sur une échelle plus étendue qu’on ne les avait jamais
vues auparavant. Cependant, cette maxime était strictement
conforme au génie de la monarchie péruvienne.
Telle était la condition humiliante du peuple sous
les Incas, pendant que les nombreuses familles du sang
royal jouissaient du bienfait de toutes les lumières de

l’éducation que pouvait fournir la civilisation du pays.
On leur enseignait à parler leur langue avec pureté
et avec élégance et ils s’instruisaient de la science
mystérieuse des quipus, qui donnait aux Péruviens les
moyens de se communiquer leurs idées et de les transmettre
aux générations futures.
Le quipu était une corde d’environ deux pieds de long,
composée de fils de diverses couleurs fortement tordus,
à laquelle étaient suspendus, en manière de frange, une
quantité de fils plus petits. Les fils étaient de couleurs
différentes et formaient des noeuds. Les couleurs exprimaient
des objets sensibles; par exemple : le blanc
représentait l’argent et le jaune l’or. Quelquefois aussi,
elles désignaient des idées abstraites. Ainsi, le blanc
signifiait la paix et le rouge la guerre. Mais les quipus
étaient surtout employés pour calculer. Les noeuds
tenaient lieu de chiffres et pouvaient être combinés de
manière à exprimer les nombres, quelque élevés qu’ils
fussent. Par ce moyen, ils faisaient leurs calculs avec une
grande rapidité et les premiers Espagnols qui visitèrent
le pays témoignèrent de leur exactitude.
Dans les principales communautés étaient établis des
annalistes dont l’occupation était d’enregistrer les événements
les plus importants. D’autres fonctionnaires
d’un rang plus élevé, ordinairement les amautas, étaient
chargés de l’histoire de l’empire et choisis pour faire la
chronique des grandes actions de l’inca régnant ou de ses
ancêtres. Le récit, ainsi disposé, ne pouvait être communiqué
que par la tradition orale, mais les quipus servaient
au chroniqueur pour arranger les incidents avec méthode
et pour secourir sa mémoire. L’histoire, une fois amassée
dans l’esprit, y était gravée d’une manière indélébile,
par une fréquente répétition. Elle était redite par l’amauta
à ses élèves.
L’emploi consistant à enregistrer les annales nationales
n’était pas exclusivement réservé aux amautas.
Il était exercé en partie par les haravèques ou poètes,
qui choisissaient les sujets les plus brillants pour leurs

chansons et leurs ballades qui se chantaient aux fêtes
royales et à la table de l’Inca. De cette manière se forma
un ensemble de poésies traditionnelles par lesquelles
le nom de plus d’un chef barbare, qui aurait pu périr faute
d’historien, arriva à la postérité à la faveur d’une
mélodie rustique.
Outre les genres de compositions déjà mentionnés,
on dit que les Péruviens montraient quelque talent pour
les représentations théâtrales. Les pièces péruviennes
aspiraient au rang de compositions dramatiques, soutenues
par les caractères et le dialogue, composées
quelquefois sur des sujets d’un intérêt tragique et quelquefois
sur d’autres qui, par leur nature légère et empruntée
aux relations familières, appartiennent à la
comédie.
L’esprit des Péruviens semble avoir été marqué par
une tendance au raffinement.* Ils avaient quelques idées
de la géographie, relatives à leur empire qui était, il est
vrai, fort étendu, et ils construisaient des cartes avec
des lignes en relief pour marquer les limites et les localités,
semblables à celles employées par les aveugles.
On aurait pu croire que les Incas, les glorieux enfants
du Soleil, auraient fait une étude particulière des phénomènes
des deux et auraient construit un calendrier sur
des principes aussi scientifiques que celui de leurs voisins
demi-civilisés. Mais, s’ils furent moins heureux dans
l’exploration du ciel, l’on doit accorder que les Incas
ont surpassé toute autre race américaine dans leur
domination terrestre. Ils pratiquaient l’agriculture selon
des principes qu’on peut dire véritablement scientifiques.
Elle était la base de leurs institutions politiques.
N’ayant pas de commerce extérieur, c’était l’agriculture
qui leur fournissait les moyens de leurs échanges intérieurs,
leur subsistance et leurs revenus. Nous avons vu
les mesures remarquables qu’ils prenaient pour distribuer
la terre en parts égales entre les gens du peuple,
en exigeant de chacun, les ordres privilégiés exceptés,
de concourir à la cultiver.

Dans le même esprit d’économie agricole qui préservait
les rochers de la Sierra de la stérilité, ils creusaient le sol
aride des vallées et cherchaient une couche où l’on pût
trouver une humidité naturelle. Ces excavations, appelées
par les Espagnols hoyas ou puits, se faisaient sur
une grande échelle, renfermant souvent plus d’un acre,
creusées à la profondeur de quinze ou vingt pieds et
entourées d’un mur d’adobes ou briques cuites au soleil.
Dans le fond de l’excavation, bien préparé par un riche
engrais de sardines — petit poisson que l’on trouvait
en grande quantité le long des côtes — on plantait
quelque espèce de grain ou de légume.
La politique des Incas, après avoir pourvu de moyens
d’irrigation une contrée déserte et l’avoir ainsi rendue
propre au travail du laboureur, consistait à y transplanter
une colonie de mitimaes qui la mettaient en
culture en lui faisant produire les récoltes les mieux
appropriées au sol. Le climat tempéré des plateaux
leur fournissait le maguey (Agave americana) dont ils
connaissaient la plupart des qualités extraordinaires,
mais non la plus importante, qui est de fournir une
matière première pour la fabrication du papier. Le tabac
était aussi un des produits de cette région élevée. Cependant,
les Péruviens différaient de toutes les autres
nations indiennes qui le connaissaient, en ce qu’ils
l’employaient seulement en médecine, sous forme de
prise. Plus haut sur les pentes des Cordillères, au-delà
des limites du maïs et du quinoa, grain ayant quelque
rapport avec le riz et cultivé en grand par les Indiens,
devait se trouver la pomme de terre, dont l’introduction
en Europe a fait époque dans l’histoire de l’agriculture.
Pour leurs fabrications domestiques, ils trouvaient
des avantages particuliers dans une matière première
incomparablement supérieure à tout ce que possédaient
les autres races du continent occidental. Ils remplaçaient
très bien le lin par un produit qu’ils savaient tisser
comme les Aztèques, avec le fil flexible du maguey. Le
coton croissait en abondance sur le sol bas et torride

de la côte et leur fournissait un vêtement assorti aux
latitudes chaudes du pays.
Des quatre variétés du mouton péruvien, celle du
lama, qui est la plus connue, est la moins estimée pour sa
laine. Le lama est surtout employé comme bête de somme
et, bien qu’il soit un peu plus grand que les autres
espèces, sa petite taille et son peu de force sembleraient
le rendre peu propre à cette destination.
L’emploi des animaux domestiques distinguait les
Péruviens des autres races du Nouveau Monde. Cette
économie du travail humain remplacé par celui des
animaux est un élément important de la civilisation,
qui ne le cède qu’à l’avantage obtenu par la substitution
des machines à l’un et à l’autre. Cependant, les anciens
Péruviens semblent en avoir tenu beaucoup moins
compte qüe lès conquérants espagnols, et avoir apprécié
le lama comme les autres animaux de ce genre, principalement
pour sa toison.
On tirait les plus abondantes quantités de laine, non de
ces animaux domestiques, mais des deux autres espèces,
les huanacos et les vicunas, qui erraient en liberté sur les
sommets glacés des Cordillères. Le gibier sauvage de la
forêt èt de la montagne était la propriété du gouvernement,
autant que s’il eût été renfermé dans un parc
ou dans un bercail. Les chasses ne pouvaient se répéter
dans la même partie du pays plus d’une fois en quatre
ans, délai devant être accordé pour réparer les destructions
qu’elles occasionnaient.
On abattait le daim mâle et quelques-uns des animaux
de l’espèce commune des moutons péruviens. Leurs
peaux étaient réservées aux fabrications utiles et variées
habituelles et leur chair, coupée en tranches minces,
était distribuée au peuple qui la convertissait en charqui,
viande séchée du pays, qui constituait alors la seule,
et depuis a constitué la principale nourriture animale des
classes inférieures du Pérou.
Les Péruviens montraient beaucoup d’adresse à
fabriquer les différents articles destinés à la maison

royale et faits de cette matière moelleuse qui, sous le
nom de laine vigogne, est devenue familière aux métiers
à tisser de l’Europe. Les Péruviens produisaient aussi un
tissu très fort et très solide en mêlant à la laine les poils
des animaux, et ils excellaient dans les beaux ouvrages
en plumes, qu’ils estimaient pourtant moins que les
Mexicains.
J ’ai déjà parlé des grandes quantités d’or et d’argent
façonnées en divers objets élégants et utiles par les
Incas. Mais elle est peu comparable aux richesses minérales
de la terre et de ce qui en a été obtenu depuis par la
cupidité de l’homme blanc. Les Incas recueillaient
principalement l’or dans les cours d’eau. Ils n’essayaient
pas, cependant, de pénétrer dans les entrailles de la
terre en perçant des puits. Ils creusaient simplement
une caverne dans les flancs escarpés de la montagne ou,
au mieux, ouvraient une veine horizontale d’une profondeur
modérée. Ils ne connaissaient aussi qu’imparfaitement
les meilleurs moyens de séparer le métal précieux
des scories auxquelles il était mêlé et n’avaient
aucune idée des propriétés du mercure, métal qui n’est
pas rare au Pérou, comme amalgame pour effectuer cette
décomposition. Ils fondaient l’or au moyen de fours bâtis
sur des lieux élevés et exposés au vent où le feu pouvait
être attisé par les fortes brises des montagnes.
L’architecture péruvienne, portant aussi les caractères
généraux d’un état de civilisation imparfaite, avait
encore son caractère particulier, et ce caractère était si
uniforme que les édifices dans tout le pays semblent tous
avoir été jetés dans le même moule. Ils étaient ordinairement
bâtis en porphyre ou en granit, et assez fréquemment
en briques. Cette brique, qui était formée en blocs
ou carrés d’une dimension beaucoup plus grande que
les nôtres, se faisait avec une terre molle, mêlée de
roseaux ou d’herbes flexibles et acquérait, avec le
temps, une dureté qui la rendait également indestructible
aux orages et aux ardeurs plus fatales encore du
soleil des tropiques. Les murs étaient d’une grande

épaisseur, mais bas, atteignant rarement plus de douze
ou quatorze pieds de haut. Il est rarement fait mention
de bâtiments s’élevant à plus de deux étages.
L’architecture des Incas est caractérisée, dit un
voyageur éminent, « par la simplicité, la symétrie et la
solidité ». Cependant, les édifices des Incas étaient
appropriés à la nature du climat et étaient bien faits
pour résister à ces terribles convulsions qui ravagent
la terre des volcans. La sagesse de leur plan est attestée
par le grand nombre d’édifices qui subsistent encore,
tandis que les constructions plus modernes des conquérants
sont tombées en ruines. La main des conquérants
s’est, à la vérité, appesantie sur ces monuments vénérables
et, dans la recherche aveugle et superstitieuse
de trésors cachés, ils ont causé beaucoup plus de ruines
que le temps ou les tremblements de terre. Il reste
cependant un nombre suffisant de ces monuments pour
susciter les recherches.

Je ne puis terminer cette analyse des institutions
péruviennes sans quelques réflexions sur leur caractère et
leurs tendances générales. Nous ne pouvons qu’être
frappés de la dissemblance complète qui existe entre ces
institutions et celles des Aztèques, l’autre grande nation
qui était à la tête de la civilisation sur le continent
américain et dont l’empire dans le nord fut aussi remarquable
que celui des Incas dans le sud. Les deux nations
commencèrent leur carrière de conquêtes à des dates
peut-être assez rapprochées l’une de l’autre.
La politique suivie par les deux races dans leur
carrière militaire est très différente. Les Aztèques,
animés d’une énergie féroce, firent une guerre d’extermination,
signalant leurs triomphes par des hécatombes
de prisonniers, tandis que les Incas, quoiqu’ils poursuivissent
leurs conquêtes avec une persévérance égale,
préféraient une politique plus douce, substituant les

négociations et l’intrigue à la violence, et se conduisaient
avec leurs adversaires de manière à ne pas paralyser leurs
ressources à venir et à ce qu’ils pussent entrer comme
amis, et non comme ennemis, au sein de l’empire.
Leur politique envers les vaincus formait un contraste
non moins frappant avec celle des Aztèques. Les vassaux
mexicains étaient accablés d’impôts et de levées militaires.
On n’avait aucun égard pour leur bien-être, et la
seule limite à l’oppression était celle de leur patience.
Ils étaient tenus en respect par des forteresses et des
garnisons armées et on leur faisait sentir, à toute heure,
qu’ils ne faisaient pas partie de la nation. Les Incas,
au contraire, admettaient immédiatement leurs nouveaux
sujets à tous les droits sociaux et, bien qu’ils les obligeassent
à observer les lois et les usages établis par
l’empire, ils veillaient à leur sûreté personnelle et à leur
bien-être, avec une sorte de sollicitude paternelle. La
population, mélangée, ainsi réunie par l’intérêt commun,
était animée d’un même sentiment de loyauté qui donnait
à l’empire plus de force et de stabilité à mesure qu’il
s’étendait davantage, tandis que les tribus différentes
qui passèrent successivement sous le joug mexicain,
n’étant maintenues que par la pression extérieure, étaient
prêtes à se séparer dès que cette force se retirait. La
politique des deux nations montrait le principe de la
crainte en opposition à celui de l’amour.
Les traits caractéristiques de leurs systèmes religieux
ne se ressemblaient pas davantage. Les rites des Péruviens
relevaient d’un culte plus spirituel. Car le culte qui
se rapproche le plus de l’adoration du Créateur est celui
des corps célestes qui, en parcourant leurs splendides
orbites, semblent être les plus glorieux symboles de ses
bienfaits et de sa puissance.
Les deux peuples montraient beaucoup d’adresse dans
la pratique minutieuse des arts techniques, mais dans la
construction des ouvrages publics importants, des
routes, des aqueducs, des canaux et dans tous les détails
de l’agriculture, les Péruviens se montrèrent supérieurs.

Il est étrange qu’ils soient restés si loin de leurs rivaux
dans la culture supérieure d e l’intelligence, dans l’astronomie
spécialement et dans l’art de communiquer la
pensée par des symboles visibles.
Il est probable que les Mexicains et les Péruviens,
si différents par leur civilisation respective, ignoraient
mutuellement leur existence. Il peut paraître singulier
que pendant la durée simultanée de leurs empires,
quelques-unes de ces semences d’art et de science, qui
passent si imperceptiblement d’un peuple à l’autre,
n’aient pas fait leur chemin à travers l’espace qui séparait
les deux nations. Cela fournit un exemple intéressant
des directions opposées que peut prendre l’esprit humain
dans ses efforts pour se dégager des ténèbres et s’élever
à la lumière de la civilisation.
L’autorité de l’Inca pouvait se comparer à celle du
Pape au faîte de sa puissance, lorsque la chrétienté
tremblait sous les foudres du Vatican et que le successeur
de saint Pierre posait le pied sur la tête des princes.
Mais l’autorité du Pape était fondée sur l’opinion, sa
puissance temporelle n’était rien. L’empire inca était
fondé sur les deux bases. C’était une théocratie plus
puissante dans son action que celle des Juifs, dont la loi
était expliquée par un législateur humain, serviteur et
représentant de la divinité, tandis que l’inca était à la
fois le législateur et la loi. Il n’était pas simplement le
représentant de la divinité ou, comme le Pape, son
vicaire, mais il était la divinité elle-même. Violer ses
ordres était un sacrilège. Jamais forme de gouvernement
ne fut appuyée par de si terribles sanctions et n’atteignit
si profondément les hommes qui lui étaient soumis ; il
s’étendait non seulement aux actes visibles, mais à la conduite
privée, aux paroles, aux pensées même des sujets.
Les lois étaient soigneusement combinées pour la
sécurité et le bien-être du peuple. 11 n’était pas permis de
l’employer à des travaux nuisibles à sa santé, ni de
l’accabler sous le fardeau de tâches au-dessus de ses
forces.

La politique suivie ordinairement par les Incas pour
prévenir les maux qui pouvaient troubler l’ordre se
montre bien dans les précautions qu’ils prenaient contre
la pauvreté et la paresse. Ils y reconnaissaient, avec
raison, les deux grandes causes de la désaffection dans
un État populeux.
Il n’est pas aisé de comprendre le génie et la portée
d’institutions si opposées à celles d’une République libre
où chaque homme, aussi humble que soit sa condition,
peut aspirer aux plus grands honneurs de l’État, choisir
sa carrière et faire fortune à sa manière; où la lumière
de la science, au lieu d’être concentrée sur un petit
nombre d’élus, se répand de toutes parts comme la clarté
du jour et peut également tomber sur le pauvre et sur le
riche; où le conflit des individus éveille une généreuse
émulation qui provoque les talents et impose aux facultés
leur développement le plus énergique; où le sentiment
de l’indépendance inspire à l’individu une confiance en
lui-même, inconnue aux sujets timides du despotisme;
où enfin le gouvernement est fait pour l’homme tandis
qu’au Pérou, l’homme ne semblait fait que pour le
gouvernement.
Le témoignage des conquérants espagnols n’est pas
uniforme à l’égard de l’influence salutaire que les institutions
péruviennes exerçaient sur le caractère des
indigènes. Boire et danser étaient, dit-on, les plaisirs
auxquels ils s’adonnaient sans modération; semblables
en cela aux esclaves et aux serfs d’autres pays, que leur
position excluait des occupations sérieuses et nobles,
ils les remplaçaient par des plaisirs sensuels. Paresseux,
voluptueux, licencieux, sont les épithètes qui leur sont
données par un de ceux qui les virent à l’époque de la
conquête, mais dont la plume n’aimait guère les Indiens.
Toutefois, l’esprit d’indépendance ne pouvait être fort
chez un peuple qui n’avait pas d’intérêt territorial, ni de
droit personnel à défendre.
Nous ne devons pas juger trop sévèrement le malheureux
indigène pour avoir succombé devant la civilisation des Européens.

Il faut tenir compte des résultats
véritablement remarquables obtenus par le gouvernement
des Incas. Nous ne devons pas oublier que, sous
leur domination, les plus basses classes jouissaient
d’un bien plus haut degré de bien-être personnel ou du
moins étaient plus à l’abri de la souffrance physique que
dans les classes similaires des autres nations du continent
américain et probablement de la plupart des contrées
de l’Europe féodale. Sous leur sceptre, les hautes classes
de l’État avaient progressé dans plusieurs des arts qui
sont l’apanage d’une société cultivée. Les bases d’un
gouvernement régulier avaient été posées et, dans un
siècle de rapine, elles assuraient aux sujets les bienfaits
inestimables de la paix et de la sécurité. Par la politique
continue des Incas, les tribus sauvages des forêts sortirent
graduellement de leurs repaires et entrèrent dans le
domaine de la civilisation. De ces éléments se forma un
empire florissant et populeux, tel qu’on n’en pouvait
trouver dans nulle autre partie du continent américain.
Les défauts de ce gouvernement étaient ceux d’une
législation trop raffinée, les derniers qu’on s’attendrait
à trouver chez les aborigènes de l’Amérique.

II

Pizarre
et la découverte du Pérou

suite…

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