Les évangiles du diable selon la croyance populaire


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Auteur : Seignolle Claude
Ouvrage : Les évangiles du diable selon la croyance populaire Le Grand et le Petit Albert
Année : 1994

 

 

 

INTRODUCTION

Claude Seignolle
ou le Viollet-le-Duc des châteaux de la peur
par Francis Lacassin

Que serait-il advenu si Adam n’avait pas croqué la pomme?
Le monde aurait-il été privé, par caducité, de la présence du Diable, la
sagesse d’Ève ou l’inappétence d’Adam ayant pour effet de renvoyer au
néant un épouvantail défraîchi avant d ‘avoir servi – et donc incapable
de devenir l’instrument complaisant du malheur des hommes?
I.e Diable y perdrait son rôle d’éboueur de Dieu, d’exécuteur de ses
basses oeuvres, de serviteur promis au pardon à la fin des temps pour le
zèle apporté à une mission ingrate. Ou, au contraire, les poètes ne
pourraient plus plaindre en lui un Prométhée foudroyé, victime d’une
haute vengeance, jeté dans les abysses pour avoir voulu émanciper
l’homme en partageant avec lui la Connaissance. Mais il faut se méfier des
absences plus que des apparences: selon Baudelaire, la plus grande ruse
du Diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas. Pomme croquée
ou pas, à l’abri de sa prétendue inexistence, il pourrait bien profiter de la
mort de Dieu, dont Nietzsche persuada les hommes, pour prendre les
commandes à sa place.
lmaginer un autre commencement des temps, c’est ouvrir un abîme de
spéculations et conjectures aussi infini que celui exploré par l’eschatologie
ou science des fin dernières. J’en retiendrai seulement une très
personnelle Si Ève n’avait pas poussé Adam à croquer la pomme, je
n’aurais jamais rencontré l’évangéliste du Diable, Claude Seignolle.

Le petit goûter à l’ombre de l’arbre d ‘Éden a fait du Diable le
complément obligé de l’homme, le miroir obscur de ses désirs inavoués.
Miroir parlant qui fascine et effraie, et que l’homme traverse souvent
avec le vain espoir de revenir en arrière. Le goûter d’Éden inaugure une
longue série de rapports ambigus au long des siècles entre le corrupteur
irrésistible et une race d’hommes en rupture de conformisme, et en quête
d’un autre devenir. C’est le point de départ d’un réseau enchevêtré de
relations suicidaires et délicieuses, de séductions navrées, de parties

de dupes à l’enjeu terrifiant, d’ interrogations inspirées par une secrète
sympathie ; comme celle dont je fus le témoin et l ‘acteur, à Paris, au
début de l’an 1961 après Jésus-Christ. C’était dans une boutique de la rue
du Cherche-Midi au nom à tonalité satanique: Le Terrain Vague.
Cette librairie, de surface modeste et d’ importance considérable -elle
inspirera un jour des thèses savantes et respectueuses – , devait son
enseigne provocatrice à André Breton: elle n’était autre que la traduction
française du nom flamand de son propriétaire : Losfeld, Eric Losfeld. Sa
boutique était le lieu de rencontre de tous les esprits curieux de Paris.
Grand admirateur des surréalistes dont il éditait les oeuvres et les
revues, Losfeld s’ intéressait aussi bien à l’érotisme, au cinéma, au fantastique
et à la science-fiction. Il venait de publier, avec une iconographie
somptueuse, un album de Jean Boullet sur Je mythe de la Belle et la
Bête; et un autre d’ Ado Kyrou consacré à L’Amour et l’érotisme au
cinéma. Un essai de Jacques Sternberg, Une succursale du fantastique
nommée science-fiction, voisinait à son catalogue avec la traduction du
latin d’un petit traité de la Renaissance sur Les Procès de sodomie et la
bestialité. Sans oublier des ouvrages de fiction comme Le Rond des
sorciers, Le Diable en sabots ct un curieux roman fantastique contemporain
: Le Bahut noir.
En survenant ce matin-là, je ne fus pas surpris de constater que le
Diable et la sorcellerie inspiraient la conversation entre Eric Losfeld et
un de ses familiers inconnu de moi . Un pardessus mastic, serré à la taille
par une ceinture négligemment nouée, soulignait l’ allure sportive d’ une
élégante quarantaine. Un front dégarni, entouré de cheveux ras, surmontait
un regard pétillant et fureteur. Une fine moustache à la Clark Gable
précédait une bouche en perpétuel mouvement. D’une voix chaude et
persuasive, il vantait à Losfeld les mérites d’un grand album en
cartonnage noir qu’il portait cavalièrement sous le bras – il l’avait
déniché une demi-heure plus tôt chez un bouquiniste du quartier – Le
Musée des sorciers de Grillot de Givry. Des Procès de sodomie, la
conversation rebondit sur un ouvrage latin de la même époque: le
Malleus Maleficarum, dont l’ unique traduction française, Le Marteau
des sorcières, était alors introuvable
La vue du rarissime ouvrage. de Grillot de Givry, paru quelques
semaines avant la mort de son auteur en 1929, et le sujet de la conversation
m’ incitaient à épier celle-ci tout en feignant de contempler les
nouveautés étalées sur la table centrale. Attitude hypocrite qui ne trompa
pas le maître des lieux. Volontiers marieur d’amitiés et sachant que je
préparais un film de court-métrage sur l’ iconographe de Satan mon
prochain, il m’interpella : « Venez donc que je vous présente à un grand
ami du Diable: Claude Seignolle … »L’auteur du Bahut noir, du Diable
en sabots et du Rond des sorciers dévorés par moi dès leur parution !
Ainsi commença une amitié, inaltérée depuis trente-sept ans. Trente-sept ans pendant lesquels j’ai vu Claude Seignolle s’affirmer peu à peu
comme le premier des auteurs fantastiques français de l ‘après-guerre, et
l’un de, trois ou quatre conteurs les plus originaux du genre depuis le
début du siècle.
En ces premiers jours de 1961, Seignolle n’ avait pas encore publié le
monument ethnographique représenté par Les Évangiles du Diable. Il
jouissait déjà d’une solide réputation mais limitée au milieu des arts et
traditions populaires. En tant qu’auteur de fiction, à l’aube de sa carrière,
il n’était connu que des fidèles du Terrain Vague. Il avait bien à son actif,
en 1961 , cinq romans fantastiques ; mais c’est la publication de ses
contes brefs, en volumes de poche, qui allait lui procurer cinq ans plus
tard une célébrité longuement méritée.
Sa carrière d’ écrivain fantastique découle de son activité ethnographique,
le Diable assurant la transition de l’une à l’ autre. Et pourtant, ni
lu collecte des traditions populaires, ni la littérature d’imagination n’ont
constitué l’une de ces vocations impérieuses qui aiguillonnent les adolescents
et font le désespoir de leur famille.
Il était permis de croire le contraire car, né le 25 juin 1917 à Périgueux,
Claude Seignolle a eu la chance de connaître une « enfance sorcière»
grâce à une grand-mère qui l’avait recueilli avec sa mère, les hommes de
la famille étant occupés à faire la guerre. L’une des images inoubliables
de sa petite enfance est la marque du Diable que lui montra la vieille
dame. Dans l’écorce d’un chêne, on distinguait l’empreinte de la main
laissée par le prince des ténèbres à la faveur d’un sabbat local. Grand-mère
Augusta possédait également un stock d’ histoires terrifiantes
qu’elle tenait de sa propre mère. Certaines seront transcrites par son
petit-fils, en 1946, dans les Contes populaires de Guyenne collectés
auprès d’autres aïeules. Or, bien loin de vouloir commencer cette
collecte, le petit Claude est attiré par des vestiges plus matériels et plus
palpables du passé: les ruines. Il n’y a certes pas d’antinomie entre ces
deux approches du passé. «Les ruines font vivre les contes et les contes
le leur rendent 1 »,a écrit Victor Hugo.

Le choc qui va d’abord lui faire privilégier la pierre au détriment de la
tradition orale, le garçonnet l’a reçu dès l’âge de six ans dans les caves
du château l’ Évêque, près de Périgueux, où l’avait conduit son père. Il
sera marqué par la vision d’une oubliette profonde de dix mètres, où
des torches de journaux enflammés révèlent, en tombant dans le vide, des
dizaines de squelettes de soldats anglais de la guerre de Cent Ans.
« Atroce et merveilleux tableau que cette oubliette aux Anglais, germe de
plusieurs nuits de cauchemars, mais humus des plus féconds dans lequel
mon imagination désormais se planta et poussa 2. » Voilà pourquoi, au


1 Victor Hugo. Le Rhin, 1842.
2 Cloude.: Seignolle, Une enfance sorcière.


lieu d’explorer l’âme populaire, comme on pouvait l’attendre d’un futur
ethnographe, il fouillera la terre. Dès qu’il pourra.

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