La fête arabe


  
Auteur : Tharaud Jérôme et Jean
Ouvrage :La fête arabe

Année : 1912

 

CHAPITRE PREMIER

Quand je débarquai à Alger pour la
première fois, il y a une vingtaine d’années,
j’éprouvai une impression à laquelle,
j’imagine, un Français n’échappait
guère. J’arrivais dans un des rares
points du monde où nous pouvions nous
présenter avec orgueil, et otj tout donnait
à penser que notre domination ne
serait pas éphémère. Je voyais l’activité
d’un grand port là où, il y a un

siècle à peine, n’appareillaient que les
tartanes des Koulouglis et des pirates ;
je parcourais les quartiers arabes, qui
n’étaient pas encore saccagés, et je me
félicitais de voir que nous avions réalisé
cette tâche, presque impossible, de civiliser
sans trop détruire.
Peu de villes sont plus aimables
qu’Alger. Aux grâces de la mère patrie
s’ajoute ici je ne sais quoi de plus
allègre et de plus voluptueux. Ce n’est
ni Toulouse, ni Marseille : dans le parler,
des tournures locales, mais dans la voix,
peu d’accent ; dans l’esprit, de l’ardeur
et de la vivacité, mais dans les gestes
nulle pétulance, nulle emphase dans les
propos. On sent déjà la gravité de l’Arabe
et le voisinage du désert.

Je n’y demeurai que le temps d’en
emporter des regrets. J’étais curieux
de visiter une oasis du Sud, et je me
rendais à Ben Nezouh, lointain petit
village, à la limite des Hauts-Plateaux,
sur la frontière des sables.
Le chemin de fer n’était pas encore
construit. Il fallait alors prendre place
dans une de ces invraisemblables diligences
qui, après avoir longtemps roulé
entre deux bourgades de France, achèvent
leur carrière sur quelque piste
d’Afrique. Et lorsque en plein midi,
par une brûlante journée d’août, sur la
place du Gouvernement, on grimpait
dans cette patache déjà bondée d’indigènes,
qu’on s’installait tout en haut,
sous la bâche, une cruche d’eau entre

les jambes, un couffin de provisions
sous le bras, et qu’on se disait : « En
voilà pour cinq jours ! » alors on avait
l’impression d’aller vraiment chercher
un pays inconnu, et qu’il y fallait du
courage.
Tout le reste de l’après-midi, l’antique
véhicule se traînait dans l’humidité
chaude qui noie sous d’épaisses
vapeurs la plaine assoupie d’Alger. Au
soir tombant, la route commençait de
s’élever au-dessus de cette brume étouffante
; des courants d’un air frais et
vivifiant, et comme d’un autre climat,
venaient vous frapper au visage, et pendant
toute la nuit on roulait dans les
gorges de l’Atlas.
Bercé par la voiture, j’essayais vaine-

ment de résister au sommeil, de garder
les yeux ouverts sur le ciel constellé, où
les sonimets des montagnes se découpaient
en arêtes vives, en déchirures
inouïes. Ah ! qui ne connaît le regret de
fermer ainsi les yeux devant la beauté
qui passe et qu’on ne reverra plus,
l’irritation impuissante d’entendre, dans
un demi-sommeil, le fracas de la voiture
qui roule au-dessus d’un ravin,
d’écouter comme en rêve le filet d’eau
qui s’égoutte, de soulever un instant les
paupières sur un incroyable chaos de
rochers, de ciel et de songes, et de les
refermer aussitôt !
Quelle surprise au matin ! Des montagnes
déjà brûlées par l’aurore ; pas un
arbre, pas un pâturage, mais çà et là.

comme pour reposer la vue, de grandes
nappes d’ombre suspendues aux flancs des
ravins. Au-dessous de nous la plaine restait
invisible sous ses voiles. Plus loin, la
mer étincelait, dégagée de ses brouillards.
Ensuite ce fut pendant cinq jours une
étendue monotone, où l’esprit n’avait
pour se distraire et rêver que les jeux
de la lumière, le bordj où l’on s’arrête
afin de changer d’attelage, quelques
tentes noires au ras du sol, la caravane
qui chemine avec ses chameaux
goudronnés, ses ânes, ses petits chevaux
; et toujours l’obsédante idée que
s’il y avait mille ans on était passé par
là, rien n’aurait été changé à ce pays
de rochers et de cendre, ni à cette vie
primitive qui le traverse sans bruit.

Tout à coup cinq notes rustiques retentirent
dans la nuit, cinq pauvres
notes, toujours les mêmes, qui sortaient
d’une flûte de roseau. Après tant d’années
écoulées, ces cinq notes vibrantes,
il me semble les entendre encore, comme
si j’étais toujours là-bas, sur cette piste
du Sud, ou comme si elles résonnaient
près de moi. Autour de nous luisaient
faiblement sous la lune les nappes de
sel desséché qui annoncent le désert ;
le vent chaud nous apportait un parfum
d’herbes mêlées ; on sentait déjà sur
les lèvres la même sorte d’amertume
qu’y laisse l’air marin, et dans les yeux
la légère brûlure du sable. Comment ces
cinq notes barbares, qui s’arrêtaient
brusquement pour se répéter ensuite

et recommencer encore, ravissaient-elles
cet Arabe inconnu, comme elles avaient
ravi sans doute des milliers d’hommes
avant lui? Pourquoi me troublaientelles
à mon tour, moi d’un autre pays
et d’une âme si différente? Peut-être
y avait-il dans cette phrase éternellement
suspendue, dans cette passion qui
se brise, tout le secret de l’Islam, l’infini
du désir et la soumission au destin,
et pour moi, voyageur, l’avertissement
mystérieux que la beauté vers laquelle
mon désir s’élançait me serait toujours
étrangère.
Et en effet qu’il me parut étrange, ce
petit village de Ben Nezouh, dont le
nom veut dire Fils des Délices, avec sa

mosquée primitive et sa Kasbah ruinée,
fauve et brûlé par le soleil, tout fendu,
craquelé de ruelles tortueuses, château
de sable comme en font les enfants, à
la merci du vent et de la pluie, et qui
tenait là depuis des siècles ! Le soleil
qui tombait d’aplomb frisait, sans les
éclairer, ses murailles de boue. La terre
réverbérait la lumière et jetait des éclairs
de feu sur les moindres saillies des murs
et tout ce qui passait dans le ciel ; les
nuages légers en recevaient des teintes
orangées, et les vautours blancs et noirs
qui tournoyaient dans l’air devenaient
ardents et soufrés. Pas un bruit dans
les maisons. Dehors, pas une âme qui
vive. Mais partout où la ruelle s’engageait
sous une voûte, on se heurtait à

des gens étendus, ramassés dans leur
burnous pour se protéger les jambes
contre la piqûre des mouches. Au fond
de petites boutiques à peine plus larges
qu’une armoire, les marchands sommeillaient,
un éventail à la main. Allongés
sur le comptoir, des enfants, chargés
sans doute de surveiller la marchandise,
dormaient aussi le ventre en Tair et les
bras sur les yeux. Tout était silence et
repos. Un seul bruit s’élevait de ces
murailles sans fenêtres, un bruit précipité,
qui sortait d’une chambre où
trente gamins accroupis autour d’un
vieil Arabe à besicles, armé d’une gaule
flexible, lisaient un verset du Coran. Ils
le lisaient tous ensemble avec une rapidité
folle. L’un d’eux s’arrêtait-il hors

d’haleine, la gaule s’abattait sur son
petit crâne rasé, d’où émergeait comiquement
une mèche de cheveux ; des
cris perçants interrompaient cette lecture
vertigineuse, qui reprenait son
cours aussitôt, et le vacarme des voix
se perdait, s’évaporait à son tour dans la
torpeur brûlante où semblait s’anéantir
toute vie.
Comment sortir de ce village? Comment
échapper à ces maisons, à ces
voûtes, à ces impasses, à ces couloirs
souterrains? Quel chemin conduit aux
verdures que j’aperçois, par échappées
rapides, entre deux murs en créneau?
Je m’égare dans ces ruelles qui s’enchevêtrent
inextricablement, et les yeux à
demi fermés par la lumière aveuglante,

je songe à ces contes persans où l’on
cherche, pendant des jours et quelquefois
des années, la clef qui doit ouvrir les
palais désirés…
Après mille détours, je découvre enfin
le sentier qui descend à l’oasis. Il faut
avoir parcouru, sous un soleil torride,
d’immenses étendues pierreuses, et traversé
en plein midi les ruelles de ce village
embrasé, pour sentir le bonheur de
se trouver tout à coup dans une vasque
de fraîcheur et d’ombre. Ici plus de
maisons, un dédale de petits murs de
terre sèche, des milliers de vergers secrets
: on est dans la forêt des dattiers.
A dix mètres au-dessus du sol, leurs
palmes recourbées se joignent et forment
un dais verdoyant entre le ciel

en feu et la tiède humidité de la terre.
Sous les palmes qui s’inclinent, le lit
profond de l’oued n’est qu’un taillis de
lauriers-roses, une traîne embaumée.
Dans son ravin de sable rouge, la rivière,
presque desséchée par les canaux
qui l’épuisent, glisse en minces filets de
lumière parmi les masses fleuries. Un
cavalier en burnous blanc, monté sur
un cheval azuré, vole de rocher en
rocher au milieu de ce bouquet, et sous
les pieds de sa monture l’eau jaillit en
étincelles. Des formes blanches, jaunes
ou bleues, toutes couvertes de bosses,
où il est vraiment malaisé de deviner
une femme, descendent du village dans
l’ombre verte des sentiers. Sitôt arrivées
au bord de l’oued et débarrassées

de leurs fardeaux, battoirs, linges, marmites,
larges plats de bois, enfants même,
elles retroussent leurs draperies et piétinent
leur linge en cadence, ou bien
elles le battent à deux mains, avec une
crosse de palmier, d’un geste large et
pareil à celui d’un exécuteur. Au milieu
des lauriers les enfants 8*ébattent dans
l’eau. La rivière trop peu profonde pour
qu’ils s’y plongent tout entiers, le bain
n’est plus qu’un jeu, une bataille où
ils s’éclaboussent à plaisir ; le moindre
bruit met en fuite ces gracieux oiseaux
sauvages.
Dans les innombrables jardins prisonniers
des petits murs de terre sèche,
pas de fleurs, rien que des verdures.
Elles vous arrêtent au passage ; il faut

courber la tête sous les vignes en berceau
pour éviter les grappes qui vous
frappent au visage, ou l’énorme concombre
qui se suspend au grenadier. Le
sol disparaît sous les felfels, les poivrons,
les melons d’eau, mille plantes
familières ou inconnues ; un puissant
parfum de menthe s’exhale de la terre
mouillée ; le vert bleu du figuier se
marie au vert foncé de l’abricotier vivace ;
l’oranger et le citronnier mêlent leurs
feuilles au laurier noir ; et jaillissant
de ce peuple pressé, les grands dattiers
s’élancent et laissent retomber leurs longues
palmes d’un gris-bleu.
Quels soins il a fallu pour maintenir
sous un ciel implacable cette végétation
luxuriante ! A deux pas le désert, le

grand pays brûlé où rien ne bouge que
la lumière qui tremble, où rien ne fleurit
que le thym. Comme on comprend, sous
ces verdures, le désordre passionné de la
poésie arabe et son éternelle promesse
de paradis verdoyants ! Le bonheur
d*une race respire au milieu de ces vergers
; on croit le toucher de la main,
on croit l’entendre qui murmure dans
cette eau diligemment distribuée, qui
a’ en va répandant partout son mystère
de fraîche vie. Elle est l’âme du lieu,
et dans tous ces jardins que pas ud
souffle n’anime, la seule chose mouvante.
Elle entre par un trou du mur, va toucher
chaque plante, la caresse un moment,
répand dans chaque enclos sa
fraîcheur et son léger bruit, et puis sou-

dain disparaît : une main parcimonieuse
vient de lui barrer le passage avec une
motte de boue, et l’eau a pris sa course
du côté d’un autre verger. Ainsi de
muraille en muraille et de jardin en
jardin, elle glisse à travers l’oasis, tantôt
dans un sentier et toute brillante de
lumière, tantôt sous les ombrages et ne
se révélant qu’à son bruit. Et rien
comme cette eau courante à travers ces
jardins de sable ne donne une pareille
idée de richesse et d’économie, de stérilité
et d’abondance. Les plaines fortunées
de Beauce semblent moins riches
que cette fraîche oasis ; le Limousin tout
bruissant de sources, moins mouillé que
cette terre qu’un mince filet d’eau arrose
; et nulle forêt n’est plus pro-

fonde que ce bouquet d’arbres au désert.
Sous cette verte lumière, dans cette
humidité chaude, le corps s’abandonne
et glisse à une active langueur ; une
ingrate pitié vous saisit pour les malheureux
exilés d’une si voluptueuse nature,
un besoin de nommer ici tous ceux qu’on
a aimés ailleurs. Pour qui a été fait
ce bouquet? Pour qui roucoulent ces
tourterelles? Pour quelles amours sont
suspendues ces grenades entr’ ouvertes,
et ces grappes de raisin noir, et ces
dattes d’un jaune éclatant qui sortent
du coeur des palmiers? On est une âme
qui se défait, les pensées sont des fruits
qui tombent, des gouttes d’eau qui
s’égouttent, un chapelet qui se détache,
un collier qui se dénoue.

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LA FÊTE ARABE