Peur et dégout en Afghanistan


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Auteur : Marchal Sony Chris
Ouvrage : Peur et dégout en Afghanistan Témoignage d’un militaire canadien
Année : 2014

 

 

 

Préface
Que mon cheminement universitaire ait croisé, un jour, celui soldatesque de M. Marchal
fait partie de ces hasards de la vie qui vous font sourire – et qui vous transforment aussi.
J’avais entrepris, au coeur de l’implication du Canada dans la guerre d’Afghanistan, un
projet de recherche sur le témoignage guerrier ; et ce n’est qu’après maintes hésitations,
m’avait-il alors lui-même avoué, qu’il avait fini par se porter volontaire. J’avais déjà
interviewé près d’une centaine de militaires, au moment où il m’a approchée, et je me suis
souvenue de lui, par la suite, comme d’un individu renfrogné au point de me laisser
intriguée, mais inquiète lorsqu’il a quitté mon bureau après presque deux heures
d’entrevue. Mon appréhension était cependant dominée par un sentiment d’infini respect
pour un jeune individu aussi généreux de son temps, et particulièrement courageux dans sa
démarche et dans l’honnêteté de son récit. Je me disais qu’il fallait être guerrier jusqu’aux
os pour vouloir continuer à lutter après quatre déploiements en Afghanistan ; son champ
de bataille s’était fait intérieur et il guerroyait – avec quelle surprenante naïveté, avec
quelle maladresse parfois, mais avec quelle force aussi – contre la mort de l’âme qui
menace à chaque moment du jour, à chaque heure de la nuit.
Quelques années plus tard, il s’est inscrit à mon cours sur le témoignage, qu’il
enrichissait grâce à sa propre expérience de guerre – et grâce à sa personnalité. S’il avait
toujours son air bourru, il l’agrémentait désormais d’un humour dont seuls les élèves
officiers du Collège militaire royal du Canada sont capables, vu leur esprit de camaraderie
estudiantine intensifié par la promiscuité de la vie en résidence et par les pénibles
exercices militaires qu’ils subissent, le plus souvent au petit matin, et ce, au coeur d’une
session universitaire rigoureuse et pendant les saisons les plus froides et arides de l’année.
Un jour où mes étudiants me devaient un bref résumé de lecture, voici que M. Marchal me
soumet un manuscrit de plus de 400 pages… « Je viens tout juste de le terminer, donc
c’est la version non corrigée, non censurée ; je vous demanderais de ne pas le faire
circuler », avait-il précisé dans son courriel. Le temps s’était soudain arrêté. C’était un de
ces rares moments où le chercheur a l’impression de tenir entre ses mains la pierre
philosophale : le coeur battant, je parcourais à cent milles à l’heure les pages encore
vierges de censure, voyant se dévoiler sous mes yeux le secret même de mon objet
d’étude, la quintessence du témoignage, celui dont rêvent tous les théoriciens du genre,
infiniment reconnaissante de ce partage et de cette confiance. C’est ce joyau que vous
tenez entre vos mains.
J’ai donc trimbalé son manuscrit dans mon sac à dos toute la session durant, annotant
une page, puis l’autre, chaque fois qu’une occasion se présentait. C’est ainsi que j’ai
appris à mieux connaître ce narrateur, ce « Sony » généreux, sympathique, honnête, franc,
boulimique de vie, comme le prouve cette prodigalité de mots qui n’est, somme toute,
qu’un bref aperçu d’une vie riche et complexe. Sony nous invite, dans son témoignage, à
le suivre pas à pas, là où ça pue, là où ça fait mal, là où il a eu peur, là où il a vomi, là où il
a ri, aussi, et là, surtout, où il a aimé. En fait, son expérience de l’Afghanistan, c’est nous
qui la lui avons imposée ; Sony est un enfant de notre société et c’est aux dépens de nos
décisions politiques qu’il est devenu un homme – regardez les photos qu’il a
généreusement jointes à son témoignage et qui nous dévoilent ce passage de l’enfance… à la mort de cette enfance ; nous nous devons de parcourir avec lui les dédales d’un chemin
poussiéreux, violent et mortel où nous l’avons entraîné. Sans chercher pourtant la
quintessence de ce qu’il a vu, ressenti et subi, sans faire l’éloge de la guerre ni condamner
la mission, Sony nous laisse à nos réflexions, poursuivant le récit de ses aventures
singulières avec cette verve propre aux soldats qui respectent ou sont, du moins, fascinés
par leurs ennemis et qui embrassent le danger ; en fait, ils accourent vers lui
volontairement, au prix de leur vie.
Comme eux, Sony transforme le théâtre de la guerre non pas en récit épique – car
l’héroïsme n’intéresse pas les soldats –, mais en défi qui, bien que décrit à grandeur
d’homme, le place pourtant au-dessus de l’humain. Magicien des mots, illusionniste de la
vie, le narrateur nous donne l’impression que c’est nous qui l’accompagnons dans sa
descente en enfer quand, en fait, c’est plutôt lui qui nous tend la main pour nous aider à
mieux cheminer dans les dédales de notre conscience. S’il nous saisit d’angoisses par la
nature de son vécu, il nous ménage, cependant, par son humour qui, à chaque page, nous
surprend, par sa passion déraisonnée pour l’aventure guerrière, par son amour du métier, et
de la vie. Car Peur et dégoût en Afghanistan, c’est d’abord et avant tout le récit d’une
passion forte, brute, qui aurait pu si souvent et pour diverses raisons lui être fatale, mais
d’où il ressort, finalement, plus robuste. Certains le qualifieraient de résilient, d’autres de
chanceux, d’autres encore de « postrau » fonctionnel. À mes yeux, Sony est tout
simplement soldat. Ses mots, écrits avec une plume qui tranche comme l’épée, avec un
« parler franc et soldatesque », comme dirait Montaigne, nous racontent, dans un souffle,
sa vie de passion, parfois tendre, souvent violente. Par la force des choses, par la puissance
des images, des sons et des odeurs qui nous envahissent et qui nous enchaînent, cette vie
devient un peu nôtre.

Stéphanie A.H. Bélanger, Ph.D.
Professeure agrégée au Département d’études françaises
du Collège militaire royal du Canada.
Directrice associée de l’Institut canadien de recherche
sur la santé des militaires et des vétérans.

 

 

À propos de l’auteur
Sony Chris Marchal a joint les Forces armées canadiennes en septembre 2000. Il a servi au
sein du Royal 22e Régiment de 2001 à 2008. Durant cette période, il a occupé plusieurs
postes, incluant ceux de parachutiste et d’opérateur en renseignement tactique.
De 2008 à 2010, il a servi comme opérateur en renseignement au sein de la branche du
Renseignement militaire canadien. En août 2010, il a renoncé à son grade de caporal-chef
pour rejoindre le Collège militaire royal du Canada, à Kingston, afin d’y poursuivre ses
études dans le but d’obtenir sa commission comme officier des Forces armées
canadiennes. Au cours de ses dix années de service comme membre du rang, il a participé
à quatre déploiements en Afghanistan dans le cadre de l’opération Athéna. Après avoir
terminé avec succès son baccalauréat en histoire en 2014, il continue son développement
professionnel en tant qu’officier au sein des Forces armées canadiennes.

 

 

 

Avant-propos
Certains se demanderont pourquoi j’ai emprunté la formule « peur et dégoût » utilisée
d’innombrables fois par le journaliste et écrivain américain Hunter S. Thompson qui
l’avait lui-même volée à un de ses contemporains. En fait, le titre Peur et dégoût en
Afghanistan s’est imposé de lui-même, car à chacune de mes missions dans ce pays,
j’avais avec moi, dans mes bagages, quelques ouvrages de cet auteur que je lisais lorsque
mon moral était en chute libre, ou lorsque je voulais simplement oublier, l’espace de
quelques heures, l’endroit où je me trouvais et m’évader dans son univers chaotique.
Certains trouveront peut-être le style littéraire un peu minimaliste, ou encore populiste,
voire vulgaire dans certains passages. C’est pourtant celui que j’ai choisi d’adopter : le
style de celui qui raconte son histoire assis avec des amis autour d’une bière, dans un pub,
un soir de semaine. J’ai voulu garder cette approche terre-à-terre qui, me semble-t-il,
projette mieux l’atmosphère et l’ambiance des soirées anodines où les anciens combattants
décident de s’ouvrir après quelques verres. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai favorisé l’emploi
du « on » plutôt que du « nous ».
Bien que je sois un militaire de carrière, et toujours au service de mon pays, le récit qui
suit ne représente pas la vision des Forces armées canadiennes, ou celle du gouvernement
du Canada ; il s’agit simplement de mes expériences personnelles et de ma perception des
différents événements décrits ici. Car au-delà de la politique et de la rhétorique, la mission
canadienne en Afghanistan a été avant tout une expérience humaine.
Mon but en écrivant ce livre n’est certainement pas de faire l’apologie de l’engagement
canadien en Afghanistan, ni d’ailleurs son procès, mais simplement de partager avec le
lecteur mon expérience personnelle au coeur du conflit afghan. Je n’ai pas la prétention
d’avoir été le soldat le plus éprouvé lors de mes déploiements dans cette région du monde.
J’ai eu la chance de vivre beaucoup de choses hors de l’ordinaire, mais je n’ai jamais
réellement craint pour ma vie, comme ce fut le cas pour bon nombre de mes camarades.
Cela explique peut-être les excellents souvenirs que je garde de mon temps là-bas, et
l’envie d’y retourner à tout prix qui m’obsède depuis des années.
L’idée d’écrire ce livre m’est venue en juillet 2011 alors que je me trouvais dans un
centre de rétablissement, travaillant sur mon alcoolisme et mon agressivité. C’était un peu
plus d’un an après mon retour de ma quatrième et dernière mission. Un mois plus tôt, à la
mi-juin, j’avais décidé de faire ce que je n’aurais jamais pensé faire de ma vie. J’ai pris le
volant dans mon VUS, je me suis rendu à l’hôpital de la base de Kingston, et j’ai demandé
à rencontrer les spécialistes de la santé mentale. En marchant dans les corridors de l’aile
spécialisée, je me suis senti comme un paria. J’ai eu l’impression de me trahir moi-même,
moi qui avais si souvent ri des gars ayant eu recours à ce type de service. J’ai eu honte.
J’ai espéré que personne ne pouvait me voir. Finalement, je suis arrivé au bureau qu’on
m’a indiqué. Je me suis empressé d’entrer. Puis j’ai soufflé un peu. J’ai rencontré un
travailleur social, puis un psychiatre. J’ai passé plus d’une heure avec eux. Je leur ai
raconté ma vie de long en large. Ils m’ont écouté. Ils m’ont demandé ce que j’attendais
d’eux. Je leur ai répondu que je l’ignorais. Que j’aimerais juste redevenir comme j’étais
avant : un gars calme et non colérique, un mari aimant, un soldat professionnel. Ils m’ont demandé si j’étais prêt à aller séjourner dans un centre de la région de Québec. Je leur ai
répondu que je n’y voyais pas d’objection. Ils m’ont dit que j’y serais traité pour la gestion
de la colère, comme je le désirais, mais que je devrais également suivre une cure de
désintoxication pour l’alcool, car ma consommation les inquiétait. J’ai accepté. Ils m’ont
expliqué que je devais partir pour une période de trente jours à la troisième semaine de
juillet 2011. En attendant, ils me donnaient une série de numéros de téléphone, incluant les
leurs, en me disant de ne pas hésiter à les appeler si jamais je sentais que j’étais en train de
perdre le contrôle encore une fois. Je les ai remerciés et j’ai quitté leur bureau. Je me suis
alors senti comme dans les limbes. J’ai eu des étourdissements ; mon champ de vision se
limitait à un mince tunnel. Je transpirais. Sans vraiment m’en rendre compte, je me suis
rendu jusqu’au stationnement. Je me suis tenu debout à côté de mon VUS. J’ai essayé de
déverrouiller la portière, mais mes mains tremblaient trop. Je me suis senti mal. J’ai mis
un genou par terre. J’ai vomi tellement j’avais honte de moi. Pas d’avoir sombré dans
l’alcoolisme et la dépression, mais de m’être abaissé à demander de l’aide au service de
santé mentale.
Au moment où j’écris ces lignes, je suis revenu de ma dernière mission en sol afghan
depuis un peu plus de deux ans, soit depuis mai 2010. Ce soir, nous sommes
le 20 juin 2012, et je viens de regarder mon ex-femme partir au volant de son camion de
déménagement. Je suis resté assis quelques minutes sur le perron devant la maison. J’ai bu
une bière en flattant mon chien, puis je suis rentré à l’intérieur. Assis dans mon bureau, je
regarde les murs : ils sont couverts de certificats militaires, de mentions élogieuses et
d’autres décorations. C’est peu de réconfort quand on regarde sa vie personnelle
s’effondrer devant soi. Depuis mon retour deux ans plus tôt, ma vie personnelle a pris une
très mauvaise tangente, mélangeant alcoolisme, dépression et agressivité. Bien que mon
ex-femme ait toujours été d’un très grand soutien, nous nous sommes éloignés au point de
ne pratiquement plus nous connaître. J’ai dû prendre la décision la plus difficile de ma
vie : la quitter après tout ce qu’elle avait fait pour moi. Je l’ai fait pour elle, car elle mérite
mieux ; et je l’ai fait pour moi également, car la vie à la maison était devenue
insupportable. C’est entre autres pourquoi je commence l’écriture de ce livre. Je veux
tenter de comprendre ce qui s’est passé. J’ai adoré mon temps en Afghanistan. Ça a été
une expérience professionnelle et personnelle incroyablement enrichissante. Pourtant, il
semblerait que cette expérience que j’ai tant aimée ait eu un effet dévastateur sur ma vie
personnelle, au Canada, à la maison, là où j’aurais dû retrouver mon havre de paix après
de longues périodes en zone de guerre. Bref, en écrivant ce livre, j’espère mettre de l’ordre
dans mes idées et comprendre pourquoi ma vie est telle qu’elle est en ce moment : un
chaos total.
Bien qu’il me soit impossible de me souvenir exactement de chacun des mots prononcés
lors des conversations ou encore des dates de chaque événement, je me suis assuré de
rester le plus fidèle possible aux messages passés lors de ces discussions et à la
chronologie des événements décrits dans cet ouvrage. Puisque je n’ai jamais tenu de
journal de guerre, j’ai dû me baser sur des échanges de courriels que mon père a eu la
bonne idée de conserver, de même que sur des archives personnelles, telles que des photos
et des rapports. J’ai également bénéficié des archives personnelles d’un ami et collègue de
travail qui, étant plus rigoureux que moi, a tenu un journal de guerre tout au long de ses
déploiements. De manière générale, je me suis surtout fié à mes souvenirs. Pour des raisons de sécurité opérationnelle, j’ai dû changer certains noms et modifier légèrement
certains détails. Je me suis cependant assuré que ces changements ne portent aucun
préjudice à la véracité des événements dépeints.
Finalement, je me permets de rappeler au lecteur qu’il doit prendre mon récit pour ce
qu’il est : des observations, des perceptions et des expériences vécues par un simple soldat
des Forces armées canadiennes, sans prétention, et qui, de manière générale, a pris plaisir
à jouer dans le carré de sable afghan. Aussi, veuillez excuser mon ton parfois sarcastique
ou cru.
Bonne lecture.
***
Note : Le jargon militaire étant criblé d’anglicismes, j’ai fait de mon mieux pour
franciser autant que possible mon récit, et je crois avoir réussi à le faire en grande partie.
Cependant, il y a un mot que je n’ai su traduire, ou du moins pour lequel je n’ai pu trouver
une traduction adéquate : « compound ». Celui-ci revient fréquemment dans mon texte et
fait référence tant aux installations de la coalition qu’à celles des Afghans. Certes,
quelques mots de remplacement m’ont été suggérés. « Enceinte », par exemple, n’était pas
trop mal, sans toutefois couvrir pleinement la signification du terme. D’autres, tels que
« maison close », étaient totalement ridicules. Aussi, je m’en suis tenu au mot anglais,
dont je vous donne ici une courte définition. Un compound est un terrain fermé par une
clôture ou un mur à l’intérieur duquel on trouve généralement une cour ainsi qu’un ou
plusieurs bâtiments. Sur les bases et les camps de la coalition, les compounds consistent
généralement en une cour entourée d’une clôture de treillis de trois mètres de haut sur
laquelle on appose une toile quelconque pour empêcher que l’on puisse voir à l’intérieur.
Dans le cas des compounds afghans, on parle plus de hauts murs de briques et de terre
séchée. Les dimensions de ces installations varient amplement, leur configuration
également. J’espère que cette courte explication facilitera la lecture de mon récit.

 

 

Sony s’en va-t-en guerre

suite…

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