Comment le lobby chinois a façonné l’Amérique.


les-crises.fr

par Jonathan Marshall

Le lobby chinois est un prototype du lobby étranger moderne à Washington. Il a soudoyé et plié les dirigeants politiques des États-Unis au service de la volonté des Nationalistes qui ont fui à Taïwan et qui contribuèrent au maccarthysme, signale Jonathan Marshall.

Un des premiers grands groupes de pression étrangers à prospérer après le passage du Foreign Agents Registration Act [NDT : loi relative à l’enregistrement des agents étrangers] de 1938 fut le tristement célèbre Lobby chinois, défini par William Safire dans son dictionnaire politique comme « une expression d’attaque utilisée contre ceux qui incitent à soutenir Tchang Kaï-Chek contre Mao Tsé-Toung, puis à aider Tchang à Taïwan. »

Attestant de l’importance du lobby chinois comme précurseur – et qui devrait s’appeler en fait le lobby taïwanais – Safire lui reconnaît d’avoir inspiré l’expression « lobby israélien » pour décrire le réseau de soutien tout aussi puissant d’un autre pays tout aussi petit. [NdT : William Lewis Safire est un auteur américain, journaliste et rédacteur de discours présidentiels]

Le lobby chinois a demandé — avec succès — des milliards de dollars d’aide militaire et économique pour la dictature de Tchang Kaï-Chek, d’abord en Chine continentale puis à Taïwan. Exploitant la vague anticommuniste durant l’ère McCarthy, il aussi réprimé brutalement toute critique sur les défauts de la Chine nationaliste ou toute démarche vers une reconnaissance diplomatique de la République Populaire de Chine.

Parmi ses agents américains figuraient des avocats lobbyistes à l’instar de Thomas Corcoran, un ancien partisan du New Deal qui redirigea ses talents vers les intrigues lucratives. D’autres étaient des militants anticommunistes comme le général Claire Chennault de l’escadrille des Tigres volants, qui fonda une compagnie aérienne contrôlée par la CIA – Civil Air Transport – avec l’aide de Corcoran pour soutenir les armées de Tchang Kaï-chek et conduire des opérations clandestines en Extrême-Orient.

Beaucoup étaient des partisans Républicains qui rejetaient les critiques sur la corruption du régime de Tchang et qui attaquèrent l’administration Truman pour ne pas avoir envoyé suffisamment d’aide financière et militaire afin de prévenir la « chute de la Chine ».

En 1949, deux membres du Congrès demandèrent une enquête sur « la puissance insolente » du lobby. Le député Mike Mansfield, un Démocrate du Montana qui deviendrait plus tard chef de la majorité au Sénat, accusa les représentants de la Chine nationaliste – qui avaient fui cette année-là la Chine continentale vers Taïwan au lendemain de la révolution communiste – de détourner l’aide américaine pour financer de la propagande politique aux États-Unis.

Ironiquement, une dérogation opportune de 800 000 dollars des fonctionnaires de la Chine nationaliste à Taïwan pour leur bureau de New York finança une campagne qui réussit à étouffer l’enquête proposée.

Quelques journalistes intrépides travaillèrent dur pour remédier au manque de renseignements. En avril 1952, le magazine Reporter publia deux numéros successifs dénonçant le lobby chinois.

« Pendant que ce qui reste de l’armée de Tchang Kaï-Chek rouille à Formose [autre nom de Taïwan], les lobbyistes emploient toutes leurs ressources intellectuelles et financières aux États-Unis », a fait remarquer le rédacteur Max Ascoli. « Ces deux dernières années, ils ont rencontré un succès remarquable. Une fois de plus il est démontré qu’on ne peut ni répondre ni s’opposer aux gros mensonges. »

Dans ses commentaires sur les méthodes brutales du lobby chinois – utiliser une démagogie maccarthyste et évincer du gouvernement les experts libéraux sur la Chine – le magazine l’a décrit comme « la chose la plus proche d’un véritable parti communiste que notre pays ait pu avoir. Il n’y a aucune autre organisation à laquelle le lobby chinois puisse être comparé, avec son noyau dur d’agents fanatiques travaillant à plein temps, ses légions souterraines de sympathisants égarés, ses organismes paravents, et ses fonctionnaires étrangers bénéficiant à Washington de l’immunité parlementaire et rendant consciencieusement compte au siège central. »

Le soutien de la CIA

La série du Reporter avait vraisemblablement le soutien de fonctionnaires de l’administration Truman, et fut substantiellement rendue publique par un ancien officier du renseignement américain, qui s’était fait embaucher par le Time magazine après avoir été le premier chef du bureau de la CIA à Paris.

Son coauteur eut une réunion préparatoire avec l’assistant du directeur de la CIA en mars 1952, lui donnant un détail explosif non mentionné dans la version publiée : « le gouvernement nationaliste avait versé plus de 2 000 000 de dollars à la campagne républicaine en 1948. »

Le succès des Républicains lors des élections de 1952 a cependant forcé la CIA à se rapprocher du lobby chinois. Les organisations pro-Taïwan comme le « Comité pour la Défense de l’Amérique en aidant la Chine anticommuniste » et le « Comité des affaires nationales » ont compté parmi leurs dirigeants ou administrateurs des prête-noms connus pour des opérations de propagande de la CIA, comme William Donovan, ancien chef du Bureau des services stratégiques, Jay Lovestone, un organisateur de projets financés par la CIA, et Cord Meyer, qui a pris en charge la Division des organisations internationales de l’Agence en 1954.

La CIA a également financé clandestinement des organisations anticommunistes, comme le « Comité de l’Asie libre », et « l’Aide aux intellectuels chinois réfugiés (ARCI) », qui ont renforcé les messages du lobby chinois.

Le président exécutif de l’ARCI, Christopher Emmet, a salué ainsi son rôle : « sensibiliser les Américains à la cause anticommuniste chinoise… La raison en est que l’appel humanitaire pour les secours permet incidemment de donner tous les faits politiques concernant la persécution, etc. Il ne suscite pas de contestations et d’attaques, comme c’est le cas dans la propagande politique directe. »

La première étude théorique sur cette campagne de pression a finalement paru – brièvement – en 1960. Dans son introduction à « The China Lobby in American Policy », le politologue Ross Koen a fait sensation en affirmant « qu’il existe… de fortes preuves selon lesquelles un certain nombre de fonctionnaires chinois [nationalistes] ont participé à la contrebande illégale de stupéfiants aux États-Unis, au su du gouvernement nationaliste chinois et avec sa connivence. Les preuves indiquent que plusieurs Américains éminents ont participé à ces transactions, et en ont bénéficié. Elles indiquent en outre que le business des stupéfiants a été un facteur important dans les activités et les transformations du lobby chinois ».

Un énergique publicitaire du lobby chinois a obtenu des épreuves préliminaires du livre et les a partagées avec des alliés dans l’administration Eisenhower. Ensemble, ils ont exercé de lourdes pressions juridiques et politiques sur l’éditeur, Macmillan, pour retirer le livre. Le livre n’a été réédité qu’en 1974, par Harper & Row.

Richard Nixon et le lobby chinois

Grâce à ses campagnes de propagande percutantes, le lobby chinois a empêché la reconnaissance diplomatique par les États-Unis de la République populaire de Chine – le pays le plus peuplé de la Terre – pendant plus de deux décennies. Son influence sur la politique étrangère des États-Unis n’a été rompue qu’en 1972, lorsque le président Nixon a finalement ouvert des pourparlers avec Pékin pour aider à mettre fin à la guerre du Vietnam.

Ironiquement, Nixon était depuis longtemps l’un des partisans les plus ardents défenseurs du lobby de la Chine. Il a remporté l’élection de sénateur de Californie en 1950 en partie en exploitant l’insatisfaction populaire à l’égard de la « perte » de la Chine par l’administration Truman et de la guerre sanglante qui a suivi en Corée.

Le chroniqueur de Washington, Drew Pearson, a publié plus tard le fait que Nixon avait obtenu un grand versement en espèces de l’un des neveux de Tchang pour aider à financer sa campagne réussie de 1950 contre Helen Gahagan Douglas, titulaire démocrate libérale. Pearson a également appris – mais n’a pas publié – le fait qu’un agent nationaliste chinois avait fourni 500 000 dollars en espèces pour financer les dépenses de campagne d’autres sénateurs républicains à l’échelle nationale.

Des années plus tard, lors de la campagne électorale présidentielle de 1968, Nixon a utilisé les services d’une éminente personnalité du lobby chinois, Anna Chennault – veuve de l’ancien général américain Claire Chennault et, à part entière, prodigieuse collectrice de fonds pour les républicains – comme son émissaire privé auprès du président du Vietnam du Sud.

Grâce à elle, Nixon a secrètement bloqué la proposition du président Johnson pour des pourparlers de paix entre le Vietnam du Nord et du Sud, afin de ralentir l’essor de la campagne de Hubert Humphrey. Johnson, apprenant par des sources de renseignements top secrètes l’intervention de Nixon/Chennault , n’a rien dit publiquement, mais s’est plaint amèrement au leader républicain du Sénat, Everett Dirksen : « C’est une trahison ».

L’héritage du Lobby chinois

La même année, le lobby chinois a suscité un lobby parallèle soutenant la dictature militaire de Corée du Sud, un allié anticommuniste proche de Taïwan. En 1968, Richard Hanna, partisan de Taïwan et député démocrate du comté d’Orange – le fief de Nixon – « a chargé » le Premier ministre de la Corée du Sud « de faire pression sur le Congrès des États-Unis en imitant la réussite des modèles établis par Israël et Taïwan ».

À la suite de ses conseils, un homme d’affaires sud-coréen, travaillant avec l’Agence centrale coréenne de renseignement, a commencé à recycler les commissions des ventes de riz des États-Unis à la Corée afin de payer des divertissements somptueux et des pots-de-vin généreux à des membres du Congrès, à des membres du cabinet et à d’autres personnes influentes de Washington, y compris au secrétaire à la Défense Melvin Laird, pendant les années Nixon.

À la fin des années 70, un « micro » de la CIA dans le bureau du président de la Corée du Sud l’a impliqué dans un projet visant à dépenser jusqu’à un million de dollars par an pour acheter des dizaines de fonctionnaires américains, mais l’administration Nixon n’a pris aucune mesure.

En 1973, un membre du Congrès qui échapperait plus tard, à cause de la prescription, à une poursuite pour corruption, a écrit au président de la Corée du Sud une lettre d’appréciation, avec pour commentaire : « vous avez une équipe extrêmement compétente qui travaille en votre faveur et obtient de bons résultats pour votre pays. Rien, comme vous le savez, ne se passe sans beaucoup de travail et de soutien ».

L’homme d’affaires sud-coréen qui a payé les pots de vin a finalement témoigné devant le Congrès en 1978, une décennie après le début du scandale du « Corée-gate », contre l’octroi d’une immunité totale. Bien qu’il ait impliqué quelque 30 membres du Congrès, seulement 10 ont démissionné ou ont fait face à des accusations criminelles.

Taïwan, de son côté, a continué à maintenir un formidable lobby à Washington dans les années 70, malgré la trahison du président Nixon reconnaissant la Chine continentale. Le lobby a continué à gagner les cœurs et les esprits des républicains conservateurs, dont Ronald Reagan. Entre autres moyens, il utilisait les services du cabinet de relations publiques Deaver et Hannaford, qui représentait également les dictatures militaires de l’Argentine et du Guatemala.

Le partenaire du cabinet Michael Deaver, ancien adjoint du gouverneur Reagan, est devenu le chef d’état-major adjoint du président Reagan en 1981. Au grand désagrément de Pékin, les ventes d’armes américaines à Taïwan ont progressé, passant de 312 millions de dollars en 1981 à un maximum de 709 millions de dollars en 1985. Un Taïwan reconnaissant, en compagnie de la Corée du Sud, a fourni un soutien secret aux « Contras » anticommunistes qui luttaient dans ces années-là contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua.

En 1987, Deaver a été reconnu coupable de parjure devant le Congrès et devant un grand jury fédéral, concernant son utilisation de la Maison-Blanche pour des activités de lobbying.

Le lobby de Chine vit toujours, avec une influence diminuée, dans le Parti républicain d’aujourd’hui. Sa plate-forme 2016 a appelé à une augmentation des ventes d’armes à Taïwan, à réintégrer le pays dans les organisations internationales et à s’engager pour sa défense en cas de confrontation militaire avec la Chine.

Au cours de la campagne présidentielle, le candidat Donald Trump a nommé dans son équipe de transition plusieurs solides partisans de l’île. En décembre 2016, il y a eu son coup de fil bien connu au chef de Taïwan pour célébrer leurs élections respectives et se féliciter des « liens économiques, politiques et de sécurité étroits » entre les États-Unis et Taïwan.

Depuis lors, bien sûr, le président Trump s’est contredit sur cela comme sur bien d’autres politiques, coupant les ponts avec Taïwan pour cultiver le président de la Chine, Xi Jinping. Mais ne pariez pas que Taïwan est fini. Si Xi ne parvient pas à agir sur la Corée du Nord, ou si les affrontements militaires américano-chinois augmentent de nouveau en mer de Chine méridionale, la petite île qui, autrefois, a actionné une armée de supporters américains, pourrait encore rugir à Washington.

Jonathan Marshall est un contributeur régulier de Consortiumnews.com.

Source : Jonathan Marshall, Consortium News, 20-05-2017

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.