La Loi


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Sophismes économiques et petits pamplets II, Guillaumin, ,
Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 (p. 342-393).

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Ouvrage: La Loi

Auteur: Bastiat Frédéric

Année: 1843

 

 

 

La loi pervertie ! La loi — et à sa suite toutes les forces
collectives de la nation, — la Loi, dis-je, non seulement
détournée de son but, mais appliquée à poursuivre un but
directement contraire ! La Loi devenue l’instrument de toutes
les cupidités, au lieu d’en être le frein ! La Loi accomplissant
elle-même l’iniquité qu’elle avait pour mission de punir !
Certes, c’est là un fait grave, s’il existe, et sur lequel il doit
m’être permis d’appeler l’attention de mes concitoyens.
Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous,
la Vie, — la vie physique, intellectuelle et morale.
Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même. Celui qui nous
l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la
développer, de la perfectionner.
Pour cela, il nous a pourvus d’un ensemble de Facultés
merveilleuses ; il nous a plongés dans un milieu d’éléments
divers. C’est par l’application de nos facultés à ces éléments
que se réalise le phénomène de l’Assimilation, de
l’Appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été
assigné.
Existence, Facultés, Assimilation — en d’autres termes,
Personnalité, Liberté, Propriété, — voilà l’homme.
C’est de ces trois choses qu’on peut dire, en dehors de toute

subtilité démagogique, qu’elles sont antérieures et supérieures
à toute législation humaine.
Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la
Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire,
c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété
préexistent que les hommes font des Lois.
Qu’est-ce donc que la Loi ? Ainsi que je l’ai dit ailleurs,
c’est l’organisation collective du Droit individuel de légitime
défense[2].
Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le
droit de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque
ce sont les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la
Vie, éléments qui se complètent l’un par l’autre et ne se
peuvent comprendre l’un sans l’autre. Car que sont nos
Facultés, sinon un prolongement de notre Personnalité, et
qu’est-ce que la Propriété si ce n’est un prolongement de nos
Facultés ?
Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force,
sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le
Droit de se concerter, de s’entendre, d’organiser une Force
commune pour pourvoir régulièrement à cette défense.
Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d’être, sa
légitimité dans le Droit individuel ; et la Force commune ne
peut avoir rationnellement d’autre but, d’autre mission que les
forces isolées auxquelles elle se substitue.
Ainsi, comme la Force d’un individu ne peut légitimement
attenter à la Personne, à la Liberté, à la Propriété d’un autre
individu, par la même raison la Force commune ne peut être

légitimement appliquée à détruire la Personne, la Liberté, la
Propriété des individus ou des classes.
Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme
dans l’autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera
dire que la Force nous a été donnée non pour défendre nos
Droits, mais pour anéantir les Droits égaux de nos frères ? Et si
cela n’est pas vrai de chaque force individuelle, agissant
isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective,
qui n’est que l’union organisée des forces isolées ?
Donc, s’il est une chose évidente, c’est celle-ci : La Loi,
c’est l’organisation du Droit naturel de légitime défense ; c’est
la substitution de la force collective aux forces individuelles,
pour agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d’agir, pour
faire ce que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les
Personnes, les Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun
dans son Droit, pour faire régner entre tous la JUSTICE.
Et s’il existait un peuple constitué sur cette base, il me
semble que l’ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les
idées. Il me semble que ce peuple aurait le gouvernement le
plus simple, le plus économique, le moins lourd, le moins
senti, le moins responsable, le plus juste, et par conséquent le
plus solide qu’on puisse imaginer, quelle que fût d’ailleurs sa
forme politique.
Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu’il a
toute la plénitude comme toute la responsabilité de son
Existence. Pourvu que la personne fût respectée, le travail libre
et les fruits du travail garantis contre toute injuste atteinte, nul
n’aurait rien à démêler avec l’État. Heureux, nous n’aurions
pas, il est vrai, à le remercier de nos succès ; mais malheureux,

nous ne nous en prendrions pas plus à lui de nos revers que nos
paysans ne lui attribuent la grêle ou la gelée. Nous ne le
connaîtrions que par l’inestimable bienfait de la SÛRETÉ.
On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de
l’État dans des affaires privées, les Besoins et les Satisfactions
se développeraient dans l’ordre naturel. On ne verrait point les
familles pauvres chercher l’instruction littéraire avant d’avoir
du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des
campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne
verrait pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de
population, provoqués par des mesures législatives,
déplacements qui rendent si incertaines et si précaires les
sources mêmes de l’existence, et aggravent par là, dans une si
grande mesure, la responsabilité des gouvernements.
Par malheur, il s’en faut que la Loi se soit renfermée dans
son rôle. Même il s’en faut qu’elle ne s’en soit écartée que
dans des vues neutres et discutables. Elle a fait pis : elle a agi
contrairement à sa propre fin ; elle a détruit son propre but ;
elle s’est appliquée à anéantir cette Justice qu’elle devait faire
régner, à effacer, entre les Droits, cette limite que sa mission
était de faire respecter ; elle a mis la force collective au service
de ceux qui veulent exploiter, sans risque et sans scrupule, la
Personne, la Liberté ou la Propriété d’autrui ; elle a converti la
Spoliation en Droit, pour la protéger, et la légitime défense en
crime, pour la punir.
Comment cette perversion de la Loi s’est-elle accomplie ?
Quelles en ont été les conséquences ?
La Loi s’est pervertie sous l’influence de deux causes bien
différentes : l’égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.
Se conserver, se développer, c’est l’aspiration commune à
tous les hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre
exercice de ses facultés et de la libre disposition de leurs
produits, le progrès social serait incessant, ininterrompu,
infaillible.
Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune.
C’est de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux
dépens les uns des autres. Ce n’est pas là une imputation
hasardée, émanée d’un esprit chagrin et pessimiste. L’histoire
en rend témoignage par les guerres incessantes, les migrations
de peuples, les oppressions sacerdotales, l’universalité de
l’esclavage, les fraudes industrielles et les monopoles dont ses
annales sont remplies.
Cette disposition funeste prend naissance dans la
constitution même de l’homme, dans ce sentiment primitif,
universel, invincible, qui le pousse vers le bien-être et lui fait
fuir la douleur.
L’homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une
appropriation perpétuelle, c’est-à-dire par une perpétuelle
application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De
là la Propriété.
Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s’assimilant, en
s’appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la
Spoliation.
Or, le travail étant en lui-même une peine, et l’homme étant
naturellement porté à fuir la peine, il s’ensuit, l’histoire est là
pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse

que le travail, elle prévaut ; elle prévaut sans que ni religion ni
morale puissent, dans ce cas, l’empêcher.
Quand donc s’arrête la spoliation ? Quand elle devient plus
onéreuse, plus dangereuse que le travail.
Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but
d’opposer le puissant obstacle de la force collective à cette
funeste tendance ; qu’elle devrait prendre parti pour la
propriété contre la Spoliation.
Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par
une classe d’hommes. Et la Loi n’existant point sans sanction,
sans l’appui d’une force prépondérante, il ne se peut pas
qu’elle ne mette en définitive cette force aux mains de ceux qui
légifèrent.
Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant
que nous avons constaté dans le coeur de l’homme, explique la
perversion à peu près universelle de la Loi. On conçoit
comment, au lieu d’être un frein à l’injustice, elle devient un
instrument et le plus invincible instrument d’injustice. On
conçoit que, selon la puissance du législateur, elle détruit, à son
profit, et à divers degrés, chez le reste des hommes, la
Personnalité par l’esclavage, la Liberté par l’oppression, la
Propriété par la spoliation.
Il est dans la nature des hommes de réagir contre l’iniquité
dont ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est
organisée par la Loi, au profit des classes qui la font, toutes les
classes spoliées tendent, par des voies pacifiques ou par des
voies révolutionnaires, à entrer pour quelque chose dans la
confection des Lois. Ces classes, selon le degré de lumière où

elles sont parvenues, peuvent se proposer deux buts bien
différents quand elles poursuivent ainsi la conquête de leurs
droits politiques : ou elles veulent faire cesser la spoliation
légale, ou elles aspirent à y prendre part.
Malheur, trois fois malheur aux nations où cette dernière
pensée domine dans les masses, au moment où elles
s’emparent à leur tour de la puissance législative !
Jusqu’à cette époque la spoliation légale s’exerçait par le
petit nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez
les peuples où le droit de légiférer est concentré en quelques
mains. Mais le voilà devenu universel, et l’on cherche
l’équilibre dans la spoliation universelle. Au lieu d’extirper ce
que la société contenait d’injustice, on la généralise. Aussitôt
que les classes déshéritées ont recouvré leurs droits politiques,
la première pensée qui les saisit n’est pas de se délivrer de la
spoliation (cela supposerait en elles des lumières qu’elles ne
peuvent avoir), mais d’organiser, contre les autres classes et à
leur propre détriment, un système de représailles, — comme
s’il fallait, avant que le règne de la justice arrive, qu’une
cruelle rétribution vînt les frapper toutes, les unes à cause de
leur iniquité, les autres à cause de leur ignorance.
Il ne pouvait donc s’introduire dans la Société un plus grand
changement et un plus grand malheur que celui-là : la Loi
convertie en instrument de spoliation.
Quelles sont les conséquences d’une telle perturbation ? Il
faudrait des volumes pour les décrire toutes. Contentons-nous
d’indiquer les plus saillantes.
La première, c’est d’effacer dans les consciences la notion

du juste et de l’injuste.
Aucune société ne peut exister si le respect des Lois n’y
règne à quelque degré ; mais le plus sûr, pour que les lois
soient respectées, c’est qu’elles soient respectables. Quand la
Loi et la Morale sont en contradiction, le citoyen se trouve
dans la cruelle alternative ou de perdre la notion de Morale ou
de perdre le respect de la Loi, deux malheurs aussi grands l’un
que l’autre et entre lesquels il est difficile de choisir.
Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la
Justice, que Loi et Justice, c’est tout un, dans l’esprit des
masses. Nous avons tous une forte disposition à regarder ce qui
est légal comme légitime, à ce point qu’il y en a beaucoup qui
font découler faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc
que la Loi ordonne et consacre la Spoliation pour que la
spoliation semble juste et sacrée à beaucoup de consciences.
L’esclavage, la restriction, le monopole trouvent des
défenseurs non seulement dans ceux qui en profitent, mais
encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de proposer
quelques doutes sur la moralité de ces institutions. « Vous êtes,
dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un théoricien, un
contempteur des lois ; vous ébranlez la base sur laquelle repose
la société. » Faites-vous un cours de morale, ou d’économie
politique ? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir
au gouvernement ce voeu :
« Que la science soit désormais enseignée, non plus au seul point de vue du
Libre-Échange (de la Liberté, de la Propriété, de la Justice), ainsi que cela a eu lieu
jusqu’ici, mais aussi et surtout au point de vue des faits et de la législation
(contraire à la Liberté, à la Propriété, à la Justice) qui régit l’industrie française. »
« Que, dans les chaires publiques salariées par le Trésor, le professeur

s’abstienne rigoureusement de porter la moindre atteinte au respect dû aux lois en
vigueur[3], etc. »
En sorte que s’il existe une loi qui sanctionne l’esclavage ou
le monopole, l’oppression ou la spoliation sous une forme
quelconque, il ne faudra pas même en parler ; car comment en
parler sans ébranler le respect qu’elle inspire ? Bien plus, il
faudra enseigner la morale et l’économie politique au point de
vue de cette loi, c’est-à-dire sur la supposition qu’elle est juste
par cela seul qu’elle est Loi.
Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c’est
de donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à
la politique proprement dite, une prépondérance exagérée.
Je pourrais prouver cette proposition de mille manières. Je
me bornerai, par voie d’exemple, à la rapprocher du sujet qui a
récemment occupé tous les esprits : le suffrage universel.
Quoi qu’en pensent les adeptes de l’École de Rousseau,
laquelle se dit très avancée et que je crois reculée de vingt
siècles, le suffrage universel (en prenant ce mot dans son
acception rigoureuse) n’est pas un de ces dogmes sacrés, à
l’égard desquels l’examen et le doute même sont des crimes.
On peut lui opposer de graves objections.
D’abord le mot universel cache un grossier sophisme. Il y a
en France trente-six millions d’habitants. Pour que le droit de
suffrage fût universel, il faudrait qu’il fût reconnu à trente-six
millions d’électeurs. Dans le système le plus large, on ne le
reconnaît qu’à neuf millions. Trois personnes sur quatre sont
donc exclues et, qui plus est, elles le sont par cette quatrième.
Sur quel principe se fonde cette exclusion ? sur le principe de

l’Incapacité. Suffrage universel veut dire : suffrage universel
des capables. Restent ces questions de fait : quels sont les
capables ? l’âge, le sexe, les condamnations judiciaires sont-ils
les seuls signes auxquels on puisse reconnaître l’incapacité ?
Si l’on y regarde de près, on aperçoit bien vite le motif pour
lequel le droit de suffrage repose sur la présomption de
capacité, le système le plus large ne différant à cet égard du
plus restreint que par l’appréciation des signes auxquels cette
capacité peut se reconnaître, ce qui ne constitue pas une
différence de principe, mais de degré.
Ce motif, c’est que l’électeur ne stipule pas pour lui, mais
pour tout le monde.
Si, comme le prétendent les républicains de la teinte grecque
et romaine, le droit de suffrage nous était échu avec la vie, il
serait inique aux adultes d’empêcher les femmes et les enfants
de voter. Pourquoi les empêche-t-on ? Parce qu’on les présume
incapables. Et pourquoi l’Incapacité est-elle un motif
d’exclusion ? Parce que l’électeur ne recueille pas seul la
responsabilité de son vote ; parce que chaque vote engage et
affecte la communauté tout entière ; parce que la communauté
a bien le droit d’exiger quelques garanties, quant aux actes
d’où dépendent son bien-être et son existence.
Je sais ce qu’on peut répondre. Je sais aussi ce qu’on
pourrait répliquer. Ce n’est pas ici le lieu d’épuiser une telle
controverse. Ce que je veux faire observer, c’est que cette
controverse même (aussi bien que la plupart des questions
politiques) qui agite, passionne et bouleverse les peuples,
perdrait presque toute son importance, si la Loi avait toujours
été ce qu’elle devrait être.

En effet, si la Loi se bornait à faire respecter toutes les
Personnes, toutes les Libertés, toutes les Propriétés, si elle
n’était que l’organisation du Droit individuel de légitime
défense, l’obstacle, le frein, le châtiment opposé à toutes les
oppressions, à toutes les spoliations, croit-on que nous nous
disputerions beaucoup, entre citoyens, à propos du suffrage
plus ou moins universel ? Croit-on qu’il mettrait en question le
plus grand des biens, la paix publique ? Croit-on que les classes
exclues n’attendraient pas paisiblement leur tour ? Croit-on
que les classes admises seraient très jalouses de leur privilége ?
Et n’est-il pas clair que l’intérêt étant identique et commun, les
uns agiraient, sans grand inconvénient, pour les autres ?
Mais que ce principe funeste vienne à s’introduire, que, sous
prétexte d’organisation, de réglementation, de protection,
d’encouragement, la Loi peut prendre aux uns pour donner aux
autres, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes
pour augmenter celle d’une classe, tantôt celle des agriculteurs,
tantôt celle des manufacturiers, des négociants, des armateurs,
des artistes, des comédiens ; oh ! certes, en ce cas, il n’y a pas
de classe qui ne prétende, avec raison, mettre, elle aussi, la
main sur la Loi ; qui ne revendique avec fureur son droit
d’élection et d’éligibilité ; qui ne bouleverse la société plutôt
que de ne pas l’obtenir. Les mendiants et les vagabonds euxmêmes
vous prouveront qu’ils ont des titres incontestables. Ils
vous diront : « Nous n’achetons jamais de vin, de tabac, de sel,
sans payer l’impôt, et une part de cet impôt est donnée
législativement en primes, en subventions à des hommes plus
riches que nous. D’autres font servir la Loi à élever
artificiellement le prix du pain, de la viande, du fer, du drap.

Puisque chacun exploite la Loi à son profit, nous voulons
l’exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le Droit à
l’assistance, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela,
il faut que nous soyons électeurs et législateurs, afin que nous
organisions en grand l’Aumône pour notre classe, comme vous
avez organisé en grand la Protection pour la vôtre. Ne nous
dites pas que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez,
selon la proposition de M. Mimerel, une somme de 600 000
francs pour nous faire taire et comme un os à ronger. Nous
avons d’autres prétentions et, en tout cas, nous voulons stipuler
pour nous-mêmes comme les autres classes ont stipulé pour
elles-mêmes ! »
Que peut-on répondre à cet argument ? Oui, tant qu’il sera
admis en principe que la Loi peut être détournée de sa vraie
mission, qu’elle peut violer les propriétés au lieu de les
garantir, chaque classe voudra faire la Loi, soit pour se
défendre contre la spoliation, soit pour l’organiser aussi à son
profit. La question politique sera toujours préjudicielle,
dominante, absorbante ; en un mot, on se battra à la porte du
Palais législatif. La lutte ne sera pas moins acharnée au-dedans.
Pour en être convaincu, il est à peine nécessaire de regarder ce
qui se passe dans les Chambres en France et en Angleterre ; il
suffit de savoir comment la question y est posée.
Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la
Loi est une cause perpétuelle de haine, de discorde, pouvant
aller jusqu’à la désorganisation sociale ? Jetez les yeux sur les
États-Unis. C’est le pays du monde où la Loi reste le plus dans
son rôle, qui est de garantir à chacun sa liberté et sa propriété.
Aussi c’est le pays du monde où l’ordre social paraît reposer

sur les bases les plus stables. Cependant, aux États-Unis même,
il est deux questions, et il n’en est que deux, qui, depuis
l’origine, ont mis plusieurs fois l’ordre politique en péril. Et
quelles sont ces deux questions ? Celle de l’Esclavage et celle
des Tarifs, c’est-à-dire précisément les deux seules questions
où, contrairement à l’esprit général de cette république, la Loi
a pris le caractère spoliateur. L’Esclavage est une violation,
sanctionnée par la loi, des droits de la Personne. La Protection
est une violation, perpétrée par la loi, du droit de Propriété ; et
certes, il est bien remarquable qu’au milieu de tant d’autres
débats, ce double fléau légal, triste héritage de l’ancien monde,
soit le seul qui puisse amener et amènera peut-être la rupture
de l’Union. C’est qu’en effet on ne saurait imaginer, au sein
d’une société, un fait plus considérable que celui-ci : La Loi
devenue un instrument d’injustice. Et si ce fait engendre des
conséquences si formidables aux États-Unis, où il n’est qu’une
exception, que doit-ce être dans notre Europe, où il est un
Principe, un Système ?
M. de Montalembert, s’appropriant la pensée d’une
proclamation fameuse de M. Carlier, disait : Il faut faire la
guerre au Socialisme. — Et par Socialisme, il faut croire que,
selon la définition de M. Charles Dupin, il désignait la
Spoliation.
Mais de quelle Spoliation voulait-il parler ? Car il y en a de
deux sortes. Il y a la spoliation extra-légale et la spoliation
légale.
Quant à la spoliation extra-légale, celle qu’on appelle vol,
escroquerie, celle qui est définie, prévue et punie par le Code
pénal, en vérité, je ne pense pas qu’on la puisse décorer du nom

de Socialisme. Ce n’est pas celle qui menace systématiquement
la société dans ses bases. D’ailleurs, la guerre contre ce genre
de spoliation n’a pas attendu le signal de M. de Montalembert
ou de M. Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du
monde ; la France y avait pourvu, dès longtemps avant la
révolution de février, dès longtemps avant l’apparition du
Socialisme, par tout un appareil de magistrature, de police, de
gendarmerie, de prisons, de bagnes et d’échafauds. C’est la Loi
elle-même qui conduit cette guerre, et ce qui serait, selon moi,
à désirer, c’est que la Loi gardât toujours cette attitude à
l’égard de la Spoliation.
Mais il n’en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti
pour elle. Quelquefois elle l’accomplit de ses propres mains,
afin d’en épargner au bénéficiaire la honte, le danger et le
scrupule. Quelquefois elle met tout cet appareil de
magistrature, police, gendarmerie et prison au service du
spoliateur, et traite en criminel le spolié qui se défend. En un
mot, il y a la spoliation légale, et c’est de celle-là sans doute
que parle M. de Montalembert.
Cette spoliation peut n’être, dans la législation d’un peuple,
qu’une tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu’il y a de
mieux à faire, sans tant de déclamations et de jérémiades, c’est
de l’y effacer le plus tôt possible, malgré les clameurs des
intéressés. Comment la reconnaître ? C’est bien simple. Il faut
examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour
donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Il faut
examiner si la Loi accomplit, au profit d’un citoyen et au
détriment des autres, un acte que ce citoyen ne pourrait
accomplir lui-même sans crime. Hâtez-vous d’abroger cette

Loi ; elle n’est pas seulement une iniquité, elle est une source
féconde d’iniquités ; car elle appelle les représailles, et si vous
n’y prenez garde, le fait exceptionnel s’étendra, se multipliera
et deviendra systématique. Sans doute, le bénéficiaire jettera
les hauts cris ; il invoquera les droits acquis. Il dira que l’État
doit Protection et Encouragement à son industrie ; il alléguera
qu’il est bon que l’État l’enrichisse, parce qu’étant plus riche il
dépense davantage, et répand ainsi une pluie de salaires sur les
pauvres ouvriers. Gardez-vous d’écouter ce sophiste, car c’est
justement par la systématisation de ces arguments que se
systématisera la spoliation légale.
C’est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d’enrichir
toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de
généraliser la Spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la
spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de
manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation :
tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt
progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit,
Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de
travail, gratuité du crédit, etc., etc. Et c’est l’ensemble de tous
ces plans, en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui
prend le nom de Socialisme.
Or le Socialisme, ainsi défini, formant un corps de doctrine,
quelle guerre voulez-vous lui faire, si ce n’est une guerre de
doctrine ? Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde,
abominable. Réfutez-la. Cela vous sera d’autant plus aisé
qu’elle est plus fausse, plus absurde, plus abominable. Surtout,
si vous voulez être fort, commencez par extirper de votre
législation tout ce qui a pu s’y glisser de Socialisme, — et

l’oeuvre n’est pas petite.
On a reproché à M. de Montalembert de vouloir tourner
contre le Socialisme la force brutale. C’est un reproche dont il
doit être exonéré, car il a dit formellement : Il faut faire au
Socialisme la guerre qui est compatible avec la loi, l’honneur
et la justice.
Mais comment M. de Montalembert ne s’aperçoit-il pas
qu’il se place dans un cercle vicieux ? Vous voulez opposer au
Socialisme la Loi ? Mais précisément le Socialisme invoque la
Loi. Il n’aspire pas à la spoliation extra-légale, mais à la
spoliation légale. C’est de la Loi même, à l’instar des
monopoleurs de toute sorte, qu’il prétend se faire un
instrument ; et une fois qu’il aura la Loi pour lui, comment
voulez-vous tourner la Loi contre lui ? Comment voulez-vous
le placer sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de
vos prisons ?
Aussi que faites-vous ? Vous voulez l’empêcher de mettre la
main à la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors
du Palais législatif. Vous n’y réussirez pas, j’ose vous le
prédire, tandis qu’au-dedans on légiférera sur le principe de la
Spoliation légale. C’est trop inique, c’est trop absurde.
Il faut absolument que cette question de Spoliation légale se
vide, et il n’y a que trois solutions.
Que le petit nombre spolie le grand nombre.
Que tout le monde spolie tout le monde.
Que personne ne spolie personne.
Spoliation partielle, Spoliation universelle, absence de
Spoliation, il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu’un de

ces trois résultats.
Spoliation partielle, — c’est le système qui a prévalu tant
que l’électorat a été partiel, système auquel on revient pour
éviter l’invasion du Socialisme.
Spoliation universelle, — c’est le système dont nous avons
été menacés quand l’électorat est devenu universel, la masse
ayant conçu l’idée de légiférer sur le principe des législateurs
qui l’ont précédée.
Absence de Spoliation, — c’est le principe de justice, de
paix, d’ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je
proclamerai de toute la force, hélas ! bien insuffisante, de mes
poumons, jusqu’à mon dernier souffle.
Et, sincèrement, peut-on demander autre chose à la Loi ? La
Loi, ayant pour sanction nécessaire la Force, peut-elle être
raisonnablement employée à autre chose qu’à maintenir chacun
dans son Droit ? Je défie qu’on la fasse sortir de ce cercle, sans
la tourner, et, par conséquent, sans tourner la Force contre le
Droit. Et comme c’est là la plus funeste, la plus illogique
perturbation sociale qui se puisse imaginer, il faut bien
reconnaître que la véritable solution, tant cherchée, du
problème social est renfermée dans ces simples mots : LA LOI,
C’EST LA JUSTICE ORGANISÉE.
Or, remarquons-le bien : organiser la Justice par la Loi,
c’est-à-dire par la Force, exclut l’idée d’organiser par la Loi ou
par la Force une manifestation quelconque de l’activité
humaine : Travail, Charité, Agriculture, Commerce, Industrie,
Instruction, Beaux-Arts, Religion ; car il n’est pas possible
qu’une de ces organisations secondaires n’anéantisse

l’organisation essentielle. Comment imaginer, en effet, la
Force entreprenant sur la Liberté des citoyens, sans porter
atteinte à la Justice, sans agir contre son propre but ?
Ici je me heurte au plus populaire des préjugés de notre
époque. On ne veut pas seulement que la Loi soit juste ; on veut
encore qu’elle soit philanthropique. On ne se contente pas
qu’elle garantisse à chaque citoyen le libre et inoffensif
exercice de ses facultés, appliquées à son développement
physique, intellectuel et moral ; on exige d’elle qu’elle répande
directement sur la nation le bien-être, l’instruction et la
moralité. C’est le côté séduisant du Socialisme.
Mais, je le répète, ces deux missions de la Loi se
contredisent. Il faut opter. Le citoyen ne peut en même temps
être libre et ne l’être pas. M. de Lamartine m’écrivait un jour :
« Votre doctrine n’est que la moitié de mon programme ; vous
en êtes resté à la Liberté, j’en suis à la Fraternité. » Je lui
répondis : « La seconde moitié de votre programme détruira la
première. » Et, en effet, il m’est tout à fait impossible de
séparer le mot fraternité du mot volontaire. Il m’est tout à fait
impossible de concevoir la Fraternité légalement forcée, sans
que la Liberté soit légalement détruite, et la Justice légalement
foulée aux pieds.
La Spoliation légale a deux racines : l’une, nous venons de le
voir, est dans l’Égoïsme humain ; l’autre est dans la fausse
Philanthropie.
Avant d’aller plus loin, je crois devoir m’expliquer sur le
mot Spoliation.
Je ne le prends pas, ainsi qu’on le fait trop souvent, dans une

acception vague, indéterminée, approximative, métaphorique :
je m’en sers au sens tout à fait scientifique, et comme
exprimant l’idée opposée à celle de la Propriété. Quand une
portion de richesses passe de celui qui l’a acquise, sans son
consentement et sans compensation, à celui qui ne l’a pas
créée, que ce soit par force ou par ruse, je dis qu’il y a atteinte
à la Propriété, qu’il y a Spoliation. Je dis que c’est là justement
ce que la Loi devrait réprimer partout et toujours. Que si la Loi
accomplit elle-même l’acte qu’elle devrait réprimer, je dis
qu’il n’y a pas moins Spoliation, et même, socialement parlant,
avec circonstance aggravante. Seulement, en ce cas, ce n’est
pas celui qui profite de la Spoliation qui en est responsable,
c’est la Loi, c’est le législateur, c’est la société, et c’est ce qui
en fait le danger politique.
Il est fâcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J’en
ai vainement cherché un autre, car en aucun temps, et moins
aujourd’hui que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos
discordes une parole irritante. Aussi, qu’on le croie ou non, je
déclare que je n’entends accuser les intentions ni la moralité de
qui que ce soit. J’attaque une idée que je crois fausse, un
système qui me semble injuste, et cela tellement en dehors des
intentions, que chacun de nous en profite sans le vouloir et en
souffre sans le savoir. Il faut écrire sous l’influence de l’esprit
de parti ou de la peur pour révoquer en doute la sincérité du
Protectionnisme, du Socialisme et même du Communisme, qui
ne sont qu’une seule et même plante, à trois périodes diverses
de sa croissance. Tout ce qu’on pourrait dire, c’est que la
Spoliation est plus visible, par sa partialité, dans le
Protectionnisme[4], par son universalité, dans le Communisme ;

d’où il suit que des trois systèmes le Socialisme est encore le
plus vague, le plus indécis, et par conséquent le plus sincère.
Quoi qu’il en soit, convenir que la spoliation légale a une de
ses racines dans la fausse philanthropie, c’est mettre
évidemment les intentions hors de cause.
Ceci entendu, examinons ce que vaut, d’où vient et où
aboutit cette aspiration populaire qui prétend réaliser le Bien
général par la Spoliation générale.
Les socialistes nous disent : puisque la Loi organise la
justice, pourquoi n’organiserait-elle pas le travail,
l’enseignement, la religion ?
Pourquoi ? Parce qu’elle ne saurait organiser le travail,
l’enseignement, la religion, sans désorganiser la Justice.
Remarquez donc que la Loi, c’est la Force, et que, par
conséquent, le domaine de la Loi ne saurait dépasser
légitimement le légitime domaine de la Force.
Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice,
elles ne lui imposent rien qu’une pure négation. Elles ne lui
imposent que l’abstention de nuire. Elles n’attentent ni à sa
Personnalité, ni à sa Liberté, ni à sa Propriété. Seulement elles
sauvegardent la Personnalité, la Liberté et la Propriété d’autrui.
Elles se tiennent sur la défensive ; elles défendent le Droit égal
de tous. Elles remplissent une mission dont l’innocuité est
évidente, l’utilité palpable, et la légitimité incontestée.
Cela est si vrai qu’ainsi qu’un de mes amis me le faisait
remarquer, dire que le but de la Loi est de faire régner la
Justice, c’est se servir d’une expression qui n’est pas
rigoureusement exacte. Il faudrait dire : Le but de la Loi est

d’empêcher l’Injustice de régner. En effet, ce n’est pas la
Justice qui a une existence propre, c’est l’Injustice. L’une
résulte de l’absence de l’autre.
Mais quand la Loi, — par l’intermédiaire de son agent
nécessaire, la Force, — impose un mode de travail, une
méthode ou une matière d’enseignement, une foi ou un culte,
ce n’est plus négativement, c’est positivement qu’elle agit sur
les hommes. Elle substitue la volonté du législateur à leur
propre volonté, l’initiative du législateur à leur propre
initiative. Ils n’ont plus à se consulter, à comparer, à prévoir ;
la Loi fait tout cela pour eux. L’intelligence leur devient un
meuble inutile ; ils cessent d’être hommes ; ils perdent leur
Personnalité, leur Liberté, leur Propriété.
Essayez d’imaginer une forme de travail imposée par la
Force, qui ne soit une atteinte à la Liberté ; une transmission de
richesse imposée par la Force, qui ne soit une atteinte à la
Propriété. Si vous n’y parvenez pas, convenez donc que la Loi
ne peut organiser le travail et l’industrie sans organiser
l’Injustice.
Lorsque, du fond de son cabinet, un publiciste promène ses
regards sur la société, il est frappé du spectacle d’inégalité qui
s’offre à lui. Il gémit sur les souffrances qui sont le lot d’un si
grand nombre de nos frères, souffrances dont l’aspect est rendu
plus attristant encore par le contraste du luxe et de l’opulence.
Il devrait peut-être se demander si un tel état social n’a pas
pour cause d’anciennes Spoliations, exercées par voie de
conquête, et des Spoliations nouvelles, exercées par
l’intermédiaire des Lois. Il devrait se demander si, l’aspiration
de tous les hommes vers le bien-être et le perfectionnement

étant donnée, le règne de la justice ne suffit pas pour réaliser la
plus grande activité de Progrès et la plus grande somme
d’Égalité, compatibles avec cette responsabilité individuelle
que Dieu a ménagée comme juste rétribution des vertus et des
vices.
Il n’y songe seulement pas. Sa pensée se porte vers des
combinaisons, des arrangements, des organisations légales ou
factices. Il cherche le remède dans la perpétuité et
l’exagération de ce qui a produit le mal.
Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l’avons vu,
n’est qu’une véritable négation, est-il aucun de ces
arrangements légaux qui ne renferme le principe de la
Spoliation ?
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de
richesses, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est
pas une mamelle qui se remplisse d’elle-même, ou dont les
veines lactifères aillent puiser ailleurs que dans la société. Il
n’entre rien au trésor public, en faveur d’un citoyen ou d’une
classe, que ce que les autres citoyens et les autres classes ont
été forcés d’y mettre. Si chacun n’y puise que l’équivalent de
ce qu’il y a versé, votre Loi, il est vrai, n’est pas spoliatrice,
mais elle ne fait rien pour ces hommes qui manquent de
richesses, elle ne fait rien pour l’égalité. Elle ne peut être un
instrument d’égalisation qu’autant qu’elle prend aux uns pour
donner aux autres, et alors elle est un instrument de Spoliation.
Examinez à ce point de vue la Protection des tarifs, les primes
d’encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le Droit
à l’assistance, le Droit à l’instruction, l’impôt progressif, la
gratuité du crédit, l’atelier social, toujours vous trouverez au

fond la Spoliation légale, l’injustice organisée.
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de
lumières, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est
pas un flambeau répandant au loin une clarté qui lui soit
propre. Elle plane sur une société où il y a des hommes qui
savent et d’autres qui ne savent pas ; des citoyens qui ont
besoin d’apprendre et d’autres qui sont disposés à enseigner.
Elle ne peut faire que de deux choses l’une : ou laisser s’opérer
librement ce genre de transactions, laisser se satisfaire
librement cette nature de besoins ; ou bien forcer à cet égard
les volontés et prendre aux uns de quoi payer des professeurs
chargés d’instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut
pas faire qu’il n’y ait, au second cas, atteinte à la Liberté et à la
Propriété, Spoliation légale.
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de moralité
ou de religion, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi
c’est la Force, et ai-je besoin de dire combien c’est une
entreprise violente et folle que de faire intervenir la force en
ces matières ?
Au bout de ses systèmes et de ses efforts, il semble que le
Socialisme, quelque complaisance qu’il ait pour lui-même, ne
puisse s’empêcher d’apercevoir le monstre de la Spoliation
légale. Mais que fait-il ? Il le déguise habilement à tous les
yeux, même aux siens, sous les noms séducteurs de Fraternité,
Solidarité, Organisation, Association. Et parce que nous ne
demandons pas tant à la Loi, parce que nous n’exigeons d’elle
que Justice, il suppose que nous repoussons la fraternité, la
solidarité, l’organisation, l’association, et nous jette à la face
l’épithète d’individualistes.

Qu’il sache donc que ce que nous repoussons, ce n’est pas
l’organisation naturelle, mais l’organisation forcée.
Ce n’est pas l’association libre, mais les formes
d’association qu’il prétend nous imposer.
Ce n’est pas la fraternité spontanée, mais la fraternité légale.
Ce n’est pas la solidarité providentielle, mais la solidarité
artificielle, qui n’est qu’un déplacement injuste de
Responsabilité.
Le Socialisme, comme la vieille politique d’où il émane,
confond le Gouvernement et la Société. C’est pourquoi, chaque
fois que nous ne voulons pas qu’une chose soit faite par le
Gouvernement, il en conclut que nous ne voulons pas que cette
chose soit faite du tout. Nous repoussons l’instruction par
l’État ; donc nous ne voulons pas d’instruction. Nous
repoussons une religion d’État ; donc nous ne voulons pas de
religion. Nous repoussons l’égalisation par l’État ; donc nous
ne voulons pas d’égalité, etc. C’est comme s’il nous accusait
de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous
repoussons la culture du blé par l’État.
Comment a pu prévaloir, dans le monde politique, l’idée
bizarre de faire découler de la Loi ce qui n’y est pas : le Bien,
en mode positif, la Richesse, la Science, la Religion ?
Les publicistes modernes, particulièrement ceux de l’école
socialiste, fondent leurs théories diverses sur une hypothèse
commune, et assurément la plus étrange, la plus orgueilleuse
qui puisse tomber dans un cerveau humain.
Ils divisent l’humanité en deux parts. L’universalité des
hommes, moins un, forme la première ; le publiciste, à lui tout

seul, forme la seconde et, de beaucoup, la plus importante.
En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne
portent en eux-mêmes ni un principe d’action, ni un moyen de
discernement ; qu’ils sont dépourvus d’initiative ; qu’ils sont
de la matière inerte, des molécules passives, des atomes sans
spontanéité, tout au plus une végétation indifférente à son
propre mode d’existence, susceptible de recevoir, d’une
volonté et d’une main extérieures, un nombre infini de formes
plus ou moins symétriques, artistiques, perfectionnées.
Ensuite chacun d’eux suppose sans façon qu’il est lui-même,
sous les noms d’Organisateur, de Révélateur, de Législateur,
d’Instituteur, de Fondateur, cette volonté et cette main, ce
mobile universel, cette puissance créatrice dont la sublime
mission est de réunir en société ces matériaux épars, qui sont
des hommes.
Partant de cette donnée, comme chaque jardinier, selon son
caprice, taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes,
en cônes, en vases, en espaliers, en quenouilles, en éventails,
chaque socialiste, suivant sa chimère, taille la pauvre humanité
en groupes, en séries, en centres, en sous-centres, en alvéoles,
en ateliers sociaux, harmoniques, contrastés, etc., etc.
Et de même que le jardinier, pour opérer la taille des arbres,
a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le
publiciste, pour arranger sa société, a besoin de forces qu’il ne
peut trouver que dans les Lois ; loi de douane, loi d’impôt, loi
d’assistance, loi d’instruction.
Il est si vrai que les socialistes considèrent l’humanité
comme matière à combinaisons sociales, que si, par hasard, ils

ne sont pas bien sûrs du succès de ces combinaisons, ils
réclament du moins une parcelle d’humanité comme matière à
expériences : on sait combien est populaire parmi eux l’idée
d’expérimenter tous les systèmes, et on a vu un de leurs chefs
venir sérieusement demander à l’assemblée constituante une
commune avec tous ses habitants, pour faire son essai.
C’est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant
de la faire en grand. C’est ainsi que le chimiste sacrifie
quelques réactifs, que l’agriculteur sacrifie quelques semences
et un coin de son champ pour faire l’épreuve d’une idée.
Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et
ses arbres, entre l’inventeur et sa machine, entre le chimiste et
ses réactifs, entre l’agriculteur et ses semences !… Le
socialiste croit de bonne foi que la même distance le sépare de
l’humanité.
Il ne faut pas s’étonner que les publicistes du dix-neuvième
siècle considèrent la société comme une création artificielle
sortie du génie du Législateur.
Cette idée, fruit de l’éducation classique, a dominé tous les
penseurs, tous les grands écrivains de notre pays.
Tous ont vu entre l’humanité et le législateur les mêmes
rapports qui existent entre l’argile et le potier.
Bien plus, s’ils ont consenti à reconnaître, dans le coeur de
l’homme, un principe d’action et, dans son intelligence, un
principe de discernement, ils ont pensé que Dieu lui avait fait,
en cela, un don funeste, et que l’humanité, sous l’influence de
ces deux moteurs, tendait fatalement vers sa dégradation. Ils
ont posé en fait qu’abandonnée à ses penchants l’humanité ne

s’occuperait de religion que pour aboutir à l’athéisme,
d’enseignement que pour arriver à l’ignorance, de travail et
d’échanges que pour s’éteindre dans la misère.
Heureusement, selon ces mêmes écrivains, il y a quelques
hommes, nommés Gouvernants, Législateurs, qui ont reçu du
ciel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour tous les autres,
des tendances opposées.
Pendant que l’humanité penche vers le Mal, eux inclinent au
Bien ; pendant que l’humanité marche vers les ténèbres, eux
aspirent à la lumière ; pendant que l’humanité est entraînée
vers le vice, eux sont attirés par la vertu. Et, cela posé, ils
réclament la Force, afin qu’elle les mette à même de substituer
leurs propres tendances aux tendances du genre humain.
Il suffit d’ouvrir, à peu près au hasard, un livre de
philosophie, de politique ou d’histoire pour voir combien est
fortement enracinée dans notre pays cette idée, fille des études
classiques et mère du Socialisme, que l’humanité est une
matière inerte recevant du pouvoir la vie, l’organisation, la
moralité et la richesse ; ou bien, ce qui est encore pis, que
d’elle-même l’humanité tend vers sa dégradation et n’est
arrêtée sur cette pente que par la main mystérieuse du
Législateur. Partout le Conventionalisme classique nous
montre, derrière la société passive, une puissance occulte qui,
sous les noms de Loi, Législateur, ou sous cette expression plus
commode et plus vague de ON, meut l’humanité, l’anime,
l’enrichit et la moralise.
BOSSUET. « Une des choses qu’ON (qui ?) imprimait le plus fortement dans l’esprit
des Égyptiens, c’était l’amour de la patrie… Il n’était pas permis d’être inutile à

l’État ; la Loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On
ne pouvait ni en avoir deux ni changer de profession… Mais il y avait une
occupation qui devait être commune, c’était l’étude des lois et de la sagesse.
L’ignorance de la religion et de la police du pays n’était excusée en aucun état. Au
reste, chaque profession avait son canton qui lui était assigné (par qui ?)… Parmi
de bonnes lois, ce qu’il y avait de meilleur, c’est que tout le monde était nourri
(par qui ?) dans l’esprit de les observer… Leurs mercures ont rempli l’Égypte
d’inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui
pouvait rendre la vie commode et tranquille. »
Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d’eux-mêmes
: patriotisme, richesses, activité, sagesse, inventions,
labourage, sciences, tout leur venait par l’opération des Lois ou
des Rois. Il ne s’agissait pour eux que de se laisser faire. C’est
à ce point que Diodore ayant accusé les Égyptiens de rejeter la
lutte et la musique, Bossuet l’en reprend. Comment cela est-il
possible, dit-il, puisque ces arts avaient été inventés par
Trismégiste ?
De même chez les Perses :
« Un des premiers soins du prince était de faire fleurir l’agriculture… Comme il
y avait des charges établies pour la conduite des armées, il y en avait aussi pour
veiller aux travaux rustiques… Le respect qu’on inspirait aux Perses pour l’autorité
royale allait jusqu’à l’excès. »
Les Grecs, quoique pleins d’esprit, n’en étaient pas moins
étrangers à leurs propres destinées, jusque-là que, d’eux-mêmes,
ils ne se seraient pas élevés, comme les chiens et les
chevaux, à la hauteur des jeux les plus simples. Classiquement,
c’est une chose convenue que tout vient du dehors aux peuples.
« Les Grecs, naturellement pleins d’esprit et de courage, avaient été cultivés de

bonne heure par des Rois et des colonies venues d’Égypte. C’est de là qu’ils
avaient appris les exercices du corps, la course à pied, à cheval et sur des
chariots… Ce que les Égyptiens leur avaient appris de meilleur était à se rendre
dociles, à se laisser former par des lois pour le bien public. »
FÉNELON. Nourri dans l’étude et l’admiration de l’antiquité,
témoin de la puissance de Louis XIV, Fénelon ne pouvait guère
échapper à cette idée que l’humanité est passive, et que ses
malheurs comme ses prospérités, ses vertus comme ses vices
lui viennent d’une action extérieure, exercée sur elle par la Loi
ou celui qui la fait. Aussi, dans son utopique Salente, met-il les
hommes, avec leurs intérêts, leurs facultés, leurs désirs et leurs
biens, à la discrétion absolue du Législateur. En quelque
matière que ce soit, ce ne sont jamais eux qui jugent pour eux-mêmes,
c’est le Prince. La nation n’est qu’une matière
informe, dont le Prince est l’âme. C’est en lui que résident la
pensée, la prévoyance, le principe de toute organisation, de tout
progrès et, par conséquent, la Responsabilité.
Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout
le Xme livre de Télémaque. J’y renvoie le lecteur, et me
contente de citer quelques passages pris au hasard dans ce
célèbre poème, auquel, sous tout autre rapport, je suis le
premier à rendre justice.
Avec cette crédulité surprenante qui caractérise les
classiques, Fénelon admet, malgré l’autorité du raisonnement
et des faits, la félicité générale des Égyptiens, et il l’attribue,
non à leur propre sagesse, mais à celle de leurs Rois.
« Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des
villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se

couvrent tous les ans d’une moisson dorée, sans se reposer jamais ; des prairies
pleines de troupeaux ; des laboureurs accablés sous le poids des fruits que la terre
épanchait de son sein ; des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs
flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d’alentour. Heureux, disait Mentor,
le peuple qui est conduit par un sage Roi.
« Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l’abondance répandues dans
toute la campagne d’Égypte, où l’on comptait jusqu’à vingt-deux mille villes ; la
justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des
enfants qu’on accoutumait à l’obéissance, au travail, à la sobriété, à l’amour des
arts et des lettres ; l’exactitude pour toutes les cérémonies de la religion, le
désintéressement, le désir de l’honneur, la fidélité pour les hommes et la crainte
pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point
d’admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il, le peuple qu’un sage Roi conduit
ainsi. »
Fénelon fait, sur la Crète, une idylle encore plus séduisante.
Puis il ajoute, par la bouche de Mentor :
« Tout ce que vous verrez dans cette île merveilleuse est le fruit des lois de
Minos. L’éducation qu’il faisait donner aux enfants rend le corps sain et robuste.
ON les accoutume d’abord à une vie simple, frugale et laborieuse ; ON suppose que
toute volupté amollit le corps et l’esprit ; ON ne leur propose jamais d’autre plaisir
que celui d’être invincibles par la vertu et d’acquérir beaucoup de gloire… Ici ON
punit trois vices qui sont impunis chez les autres peuples, l’ingratitude, la
dissimulation et l’avarice. Pour le faste et la mollesse, ON n’a jamais besoin de les
réprimer, car ils sont inconnus en Crète… ON n’y souffre ni meubles précieux, ni
habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés. »
C’est ainsi que Mentor prépare son élève à triturer et
manipuler, dans les vues les plus philanthropiques sans doute,
le peuple d’Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne

l’exemple à Salente.
Voilà comment nous recevons nos premières notions
politiques. On nous enseigne à traiter les hommes à peu près
comme Olivier de Serres enseigne aux agriculteurs à traiter et
mélanger les terres.
MONTESQUIEU. « Pour maintenir l’esprit de commerce, il faut que toutes les lois le
favorisent ; que ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à
mesure que le commerce les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une
assez grande aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque citoyen
riche dans une telle médiocrité qu’il ait besoin de travailler pour conserver ou pour
acquérir… »
Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.
« Quoique dans la démocratie l’égalité réelle soit l’âme de l’État, cependant elle
est si difficile à établir qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas
toujours. Il suffit que l’on établisse un cens qui réduise ou fixe les différences à un
certain point. Après quoi c’est à des lois particulières à égaliser pour ainsi dire les
inégalités, par les charges qu’elles imposent aux riches et le soulagement qu’elles
accordent aux pauvres… »
C’est bien là encore l’égalisation des fortunes par la loi, par
la force.
« Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les unes étaient
militaires, comme Lacédémone ; d’autres étaient commerçantes, comme Athènes.
Dans les unes ON voulait que les citoyens fussent oisifs ; dans les autres ON
cherchait à donner de l’amour pour le travail. »
« Je prie qu’on fasse un peu d’attention à l’étendue du génie qu’il fallut à ces
législateurs pour voir qu’en choquant tous les usages reçus, en confondant toutes
les vertus, ils montreraient à l’univers leur sagesse. Lycurgue, mêlant le larcin
avec l’esprit de justice, le plus dur esclavage avec l’extrême liberté, les sentiments

les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il
sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l’argent, les murailles :
on y a de l’ambition sans espérance d’être mieux ; on y a les sentiments naturels,
et on n’y est ni enfant, ni mari, ni père ; la pudeur même est ôtée à la chasteté.
C’est par ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire… »
« Cet extraordinaire que l’on voyait dans les institutions de la Grèce, nous
l’avons vu dans la lie et la corruption des temps modernes. Un législateur honnête
homme a formé un peuple où la probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez
les Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le premier ait eu la
paix pour objet comme l’autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans la voie
singulière où ils ont mis leur peuple, dans l’ascendant qu’ils ont eu sur des
hommes libres, dans les préjugés qu’ils ont vaincus, dans les passions qu’ils ont
soumises. »
« Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un
crime à la Société, qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la
vie ; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus
heureux… »
« Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la communauté
des biens de la République de Platon, ce respect qu’il demandait pour les dieux,
cette séparation d’avec les étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité
faisant le commerce et non pas les citoyens ; ils donneront nos arts sans notre luxe,
et nos besoins sans nos désirs. »
L’engouement vulgaire aura beau s’écrier : c’est du
Montesquieu, donc c’est magnifique ! c’est sublime ! j’aurai le
courage de mon opinion et de dire :
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau !
Mais c’est affreux ! abominable ! et ces extraits, que je

pourrais multiplier, montrent que, dans les idées de
Montesquieu, les personnes, les libertés, les propriétés,
l’humanité entière ne sont que des matériaux propres à exercer
la sagacité du Législateur.
ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprême autorité des
démocrates, fasse reposer l’édifice social sur la volonté
générale, personne n’a admis, aussi complétement que lui,
l’hypothèse de l’entière passivité du genre humain en présence
du Législateur.
« S’il est vrai qu’un grand prince est un homme rare, que sera-ce d’un grand
législateur ? Le premier n’a qu’à suivre le modèle que l’autre doit proposer. Celui-ci
est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n’est que l’ouvrier qui la
monte et la fait marcher. »
Et que sont les hommes en tout ceci ? La machine qu’on
monte et qui marche, ou plutôt la matière brute dont la
machine est faite !
Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et les
sujets, il y a les mêmes rapports qu’entre l’agronome et
l’agriculteur, l’agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus
de l’humanité est donc placé le publiciste, qui régente
les Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces
termes impératifs :
« Voulez-vous donner de la consistance à l’État ? rapprochez les degrés
extrêmes autant qu’il est possible. Ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux.
« Le sol est-il ingrat ou stérile, ou le pays trop serré pour les habitants, tournez vous
du côté de l’industrie et des arts, dont vous échangerez les productions contre
les denrées qui vous manquent… Dans un bon terrain, manquez-vous d’habitants,
donnez tous vos soins à l’agriculture, qui multiplie les hommes, et chassez les arts,

qui ne feraient qu’achever de dépeupler le pays… Occupez-vous des rivages
étendus et commodes, couvrez la mer de vaisseaux, vous aurez une existence
brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers
inaccessibles, restez barbares et ichthyophages, vous en vivrez plus tranquilles,
meilleurs peut-être, et, à coup sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes
communes à tous, chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne
d’une manière particulière, et rend sa législation propre à lui seul. C’est ainsi
qu’autrefois les Hébreux, et récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la
religion ; les Athéniens, les lettres ; Carthage et Tyr, le commerce ; Rhodes, la
marine ; Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L’auteur de l’Esprit des Lois a montré
par quel art le législateur dirige l’institution vers chacun de ces objets… Mais si le
législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui
naît de la nature des choses, que l’un tende à la servitude et l’autre à la liberté ;
l’un aux richesses, l’autre à la population ; l’un à la paix, l’autre aux conquêtes, on
verra les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer, et l’État ne cessera
d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait
repris son empire. »
Mais si la nature est assez invincible pour reprendre son
empire, pourquoi Rousseau n’admet-il pas qu’elle n’avait pas
besoin du Législateur pour prendre cet empire dès l’origine ?
Pourquoi n’admet-il pas qu’obéissant à leur propre initiative
les hommes se tourneront d’eux-mêmes vers le commerce sur
des rivages étendus et commodes, sans qu’un Lycurgue, un
Solon, un Rousseau s’en mêlent, au risque de se tromper ?
Quoi qu’il en soit, on comprend la terrible responsabilité que
Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs,
conducteurs, législateurs et manipulateurs de Sociétés. Aussi
est-il, à leur égard, très exigeant.
« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de

changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu qui,
par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout, dont
cet individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être ; d’altérer la
constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et
morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la
nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses propres forces pour lui en
donner qui lui soient étrangères… »
Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes
de Rousseau ?
RAYNAL. « Le climat, c’est-à-dire le ciel et le sol, est la première règle du
législateur. Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est d’abord sa position locale
qu’il doit consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des lois
relatives à la navigation… Si la colonie est portée dans les terres, un législateur
doit prévoir et leur genre et leur degré de fécondité… »
« C’est surtout dans la distribution de la propriété qu’éclatera la sagesse de la
législation. En général, et dans tous les pays du monde, quand on fonde une
colonie, il faut donner des terres à tous les hommes, c’est-à-dire à chacun une
étendue suffisante pour l’entretien d’une famille… »
« Dans une île sauvage qu’on peuplerait d’enfants, on n’aurait qu’à laisser
éclore les germes de la vérité dans les développements de la raison… Mais quand
on établit un peuple déjà vieux dans un pays nouveau, l’habileté consiste à ne lui
laisser que les opinions et les habitudes nuisibles dont on ne peut le guérir et le
corriger. Veut-on empêcher qu’elles ne se transmettent, on veillera sur la seconde
génération par une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un
législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer d’avance des
hommes sages pour l’instruction de la jeunesse… Dans une colonie naissante,
toutes les facilités sont ouvertes aux précautions du Législateur qui veut épurer le
sang et les moeurs d’un peuple. Qu’il ait du génie et de la vertu, les terres et les

hommes qu’il aura dans ses mains inspireront à son âme un plan de société, qu’un
écrivain ne peut jamais tracer que d’une manière vague et sujette à l’instabilité des
hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de circonstances trop
difficiles à prévoir et à combiner… »
Ne semble-t-il pas entendre un professeur d’agriculture dire
à ses élèves : « Le climat est la première règle de
l’agriculteur ? Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est
d’abord sa position locale qu’il doit consulter. Est-il sur un sol
argileux, il doit se conduire de telle façon. A-t-il affaire à du
sable, voici comment il doit s’y prendre. Toutes les facilités
sont ouvertes à l’agriculteur qui veut nettoyer et améliorer son
sol. Qu’il ait de l’habileté, les terres, les engrais qu’il aura dans
ses mains lui inspireront un plan d’exploitation, qu’un
professeur ne peut jamais tracer que d’une manière vague et
sujette à l’instabilité des hypothèses, qui varient et se
compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles à
prévoir et à combiner. »
Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir
quelquefois que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous
disposez si arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des
êtres intelligents et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu,
comme vous, la faculté de voir, de prévoir, de penser et de
juger pour eux-mêmes !
MABLY. (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la
négligence de la sécurité, et poursuit ainsi) :
« Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts du
gouvernement se sont relâchés. Donnez-leur une nouvelle tension (c’est au lecteur
que Mably s’adresse), et le mal sera guéri… Songez moins à punir des fautes qu’à

encourager les vertus dont vous avez besoin. Par cette méthode vous rendrez à
votre république la vigueur de la jeunesse. C’est pour n’avoir pas été connue des
peuples libres qu’ils ont perdu la liberté ! Mais si les progrès du mal sont tels que
les magistrats ordinaires ne puissent y remédier efficacement, ayez recours à une
magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance considérable.
L’imagination des citoyens a besoin alors d’être frappée… »
Et tout dans ce goût durant vingt volumes.
Il a été une époque où, sous l’influence de tels
enseignements, qui sont le fond de l’éducation classique,
chacun a voulu se placer en dehors et au-dessus de l’humanité,
pour l’arranger, l’organiser et l’instituer à sa guise.

CONDILLAC. —

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