Le Chamanisme en Sibérie


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Ouvrage: Le chamanisme en Sibérie

Auteur: Czaplicka Maria Antonina

Traduit de l’anglais par Florence Lesur

 

 

Avertissement du Traducteur
La présente traduction est constituée d’extraits de
la monographie de Maria Antonina Czaplicka (1886-
1921) intitulée Aboriginal Siberia : a Study in Social
Anthropology, Clarendon Press, Oxford, 1914, préface
de R.R. Marett. Il reprend les chapitres VII à XIV, qui
constituent la troisième partie de l’ouvrage, consacrée
à la religion.
Une bibliographie indicative, établie à partir des
sources citées au fil des pages par l’auteur, a été ajoutée
à la fin de cet ouvrage pour faciliter les éventuelles
recherches des lecteurs.
La version originale anglaise du texte est disponible
à diverses adresses sur internet. Toutefois, le
texte n’ayant pas été relu après avoir été scanné, il
abonde en coquilles et ne saurait satisfaire le lecteur
désireux d’en apprendre davantage sur les peuples
autochtones de Sibérie et leur culture religieuse. Des
efforts particuliers ont été mis en oeuvre pour rétablir
la transcription la plus juste possible du vocabulaire
indigène, ainsi que pour unifier les différentes orthographes
possibles des noms des auteurs russophones
cités. Il est toutefois possible que quelques coquilles
soient passées inaperçues, aussi nous présentons nos
plus humbles excuses aux lecteurs vigilants auxquels
elles n’auront pas échappé. L’éditeur leur saura gré
de bien vouloir les lui signaler. (F. L.)

 

 

Chapitre VII : Le Chamanisme1
Pour certaines personnes, le chamanisme est une
forme primitive de religion ou de magie religieuse
pratiquée par les aborigènes d’Asie septentrionale,
ainsi que par les aborigènes du monde entier. Cette
opinion se retrouve chez Mikhailowski, Kharuzin, et
divers savants russes. Pour d’autres, comme Jochelson
et Bogoraz, le chamanisme n’est qu’une forme
d’expression parmi d’autres du culte religieux en Asie
septentrionale, pratiquée afin de conjurer les mauvais
esprits. Il y a cependant un autre point de vue qu’il
convient d’étudier ; celui-ci est clairement exprimé
dans l’extrait suivant, que nous devons à Klementz :
« Il ne faut pas perdre de vue le fait que l’on peut
observer un lien très étroit entre les diverses croyances
des tribus sibériennes, ainsi qu’une identité ininterrompue
des fondations de leur mythologie, de leurs
rites, identité qui s’étend jusqu’à leur nomenclature ;
tout cela nous permet de supposer que ces croyances
sont le résultat d’une activité intellectuelle commune
à tout le nord de l’Asie. »2
Nous retrouvons une déclaration similaire dans les
travaux du savant bouriate Banzarov :
« L’ancienne religion nationale des Mongols et des


1 J’adresse toute ma reconnaissance à mon amie Miss
Byrne, de Somerville College, pour ses suggestions quant à la
construction de ce chapitre.
2 Klementz, The Buriats, p. 26.


nations voisines est connue en Europe sous le nom de
“chamanisme”, alors que pour ceux qui n’en sont pas
adeptes, elle n’a pas de nom particulier.
« Après l’introduction du bouddhisme dans les
nations mongoles, ils ont appelé leur ancienne religion
la “Foi noire” (Khara Shadjin), par opposition
au bouddhisme, qu’ils appellent la “Foi Jaune” (Shira
Shadjin). Selon le Père Iakiuv, les Chinois appellent
le chamanisme Tao-Shen (gambade pour les esprits).
« Toutefois ces noms ne nous renseignent pas sur
la véritable nature du chamanisme. Certains estiment
qu’il a une origine commune à celle du brahmanisme
et du bouddhisme, alors que d’autres y retrouvent
certains éléments communs aux enseignements du
philosophe chinois Lao-tseu… Pour d’autres enfin
le shamanisme n’est rien d’autre qu’un culte de la
Nature, qui le rapproche de la foi des adeptes du
zoroastrisme. Une étude attentive du sujet démontre
que la religion chamaniste […] ne tire pas ses origines
du bouddhisme ou de n’importe quelle autre religion,
mais qu’elle est née parmi les nations mongoles, et
qu’elle n’est pas uniquement constituée de cérémonies
chamanistes ou superstitieuses […], mais d’une
certaine manière primitive d’observer le monde extérieur
– la Nature – et le monde intérieur – l’âme. » 3
Bien entendu, Banzarov parle plus particulièrement
du chamanisme mongol. Nous ne pouvons accréditer
son opinion selon laquelle le chamanisme est limité
à ce peuple ; il se retrouve en effet dans toute l’Asie
septentrionale, et dans une partie de l’Asie centrale.


3 Banzarov, Chernaia Vera, p. 4-5.


Les Paléosibériens tels que nous les connaissons
aujourd’hui peuvent être considérés comme possédant
la forme la plus simple de chamanisme, et les
Néosibériens la plus complexe. Ainsi, chez les premiers,
nous observons un chamanisme plus « familial
» que « professionnel » ; c’est-à-dire que les cérémonies,
les croyances, les chamans se limitent dans
la pratique au cercle familial. Le chamanisme professionnel,
c’est-à-dire les cérémonies de type communautaire
pratiquées par un chaman spécialisé ou professionnel,
n’existe là qu’à un stade élémentaire et,
de par sa faiblesse, il a été davantage affecté par le
christianisme.
Chez les Néosibériens, où le chamanisme professionnel
est fortement développé (chez les Iakoutes,
par exemple), le chamanisme familial a davantage
souffert de l’influence européenne. Pour autant, il
n’est pas possible d’en déduire que la forme paléosibérienne
est la plus primitive. Le chamanisme professionnel
peut être une évolution du chamanisme
familial, comme il peut en être une forme dégénérée,
due au fait que l’environnement ne permettait plus
d’envisager une vie communautaire.
Le fait que la dissemblance entre les chamanismes
paléo- et néo-sibérien est sans doute due aux différences
des conditions géographiques entre le Nord
et le Sud de la Sibérie semble être démontré par les
résultats d’une étude approfondie de tribus néosibériennes
qui ont migré vers le Nord (comme les
Iakoutes) et de tribus paléosibériennes qui ont migré
vers le Sud (les Giliaks). L’aisance avec laquelle ils
ont absorbé les coutumes et les croyances de leur

nouvel environnement montre qu’il n’y avait pas de
différence fondamentale entre leurs pratiques chamaniques.
Lorsqu’elles sont dues à l’environnement,
les différences disparaissent avec les migrations. Les
changements peuvent difficilement être attribués
à des contacts, car le plus souvent ceux-ci sont très
limités. En vérité le chamanisme semble être un produit
naturel du climat continental, avec ses froids et
ses chaleurs extrêmes, ses burgas et ses burans violents4,
et la faim et la peur qui accompagnent les longs
hivers, au point que non seulement les Paléosibériens
et les Néosibériens plus évolués, mais aussi les Européens,
sont parfois tombés sous l’influence de certaines
superstitions chamanistes. C’est notamment
le cas des paysans et des fonctionnaires russes qui se
sont installés en Sibérie, ainsi que celui des Créoles
russes5.
Selon le recensement officiel, seule une petite partie
des aborigènes sont des « chamanistes authentiques
» ; en fait, on constate que bien qu’ils soient
enregistrés comme catholiques orthodoxes ou bouddhistes,
ils sont pratiquement tous fidèles, en réalité,
aux pratiques de leur ancienne religion.
Selon la terminologie psychologique, le chamanisme
est constitué de conceptions animistes et
préanimistes, même si la plupart des gens engagés à
l’heure actuelle dans des recherches sur la Sibérie ont
été tellement influencé par la théorie tylorienne sur


4 Cf. chapitre consacré à la géographie (n’apparaît pas dans
cet ouvrage).
5 Bogoraz, The Chukchee, p. 417.


l’animisme qu’ils emploient le mot « âme » de manière
erronée, et que le phénomène qu’ils décrivent comme
animiste entre très souvent dans une catégorie entièrement
différente.
Le lecteur devra décider par lui-même si le chamanisme
lui apparaît comme un culte particulier à
cette région, ou s’il appartient à une très générale
« magie religieuse » primitive. Pour l’auteur, il semble
tout aussi difficile de parler en termes généraux des
religions primitives que de parler des religions chrétiennes.
Cela pourrait faire l’objet d’une étude séparée,
qui s’emploierait à déterminer si le chamanisme,
par sa conception des divinités, de la nature, de
l’homme, et par ses rites, représente une « secte » particulière
de la religion animiste.

Chapitre VIII : Le Chaman

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