Lettre d’un singe aux êtres de son espèce


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ouvrage: Lettre d’un singe aux êtres de son espèce

auteur:  Restif de La Bretonne Nicolas Edme

 

 

AVIS DE L’ÉDITEUR
Honorable lecteur : Je vous fais part de cette étrange Lettre, écrite par
un Singe-Babouin. Mais que cette assertion ne révolte pas votre raison,
et ne vous fasse point secouer la tête avec mépris ! Lisez auparavant cette
Introduction, que j’ai crue nécessaire.
On sait qu’il se trouve en Guinée, et même en Asie, des Singes capables
de faire violence aux femmes, et les exemples sont fréquents dans l’Afrique
intérieure. Toutes les espèces de Singes nommées dans cette Lettre,
ne nous sont pas connues parfaitement ; il en est de fort grands, et de très
forts. Ils ont leur vigueur native, que le repos et les nourritures cuites ont
ôtée aux hommes. A grosseur égale, ils sont beaucoup plus forts que nous :
c’est pourquoi la résistance est impossible aux Négresses qu’ils surprennent
dans la solitude.
Le Singe dont il est ici question est un métis, qui doit le jour à une femme
de Malacca et à un Babouin. Cette femme étant accouchée d’un Singehomme,
le monstre lui fit horreur : on allait le noyer, quand un Européenfrançais-
hollandisé, nommé Jacques Adine, qui commerçait dans la presqu’île
de Singapour où il était venu de la Chine, pria qu’on le lui donnât.
On eut beaucoup de peine à lui accorder sa demande ; mais enfin on se
laissa gagner par quelques florins, et le marchand emporta le Métis, lors
de son retour.
Arrivé à la Chine, il l’éleva soigneusement, et le nomma César. L’élève
grandit, et fut cédé à l’Australien, dans un voyage qu’Adine fit au Cap de
Bonne Espérance, avec son jeune singe-homme.
L’Australien me le donna, comme un gage de son amitié. Je l’acceptais,
charmé de pouvoir offrir ce présent à une Dame respectable, qui l’aime
fort, et qui s’est plue à compléter son éducation.
Lorsque César-singe a été instruit, il s’est imaginé que ses à-peu-près seraient
capables d’acquérir les mêmes idées : il se proposa donc, non de leur
envoyer sa Lettre, qu’ils n’auraient pas lue, mais d’en débiter le contenu à
ceux qu’il aurait occasion de joindre. Nous devons cette Pièce curieuse à
l’erreur où il était, qu’il pourrait se faire entendre des autres Singes.

Dans les Notes indiquées par les renvois du texte, vous trouverez les
éclaircissements les plus détaillés sur les différentes sortes de singes : Je me
propose par là, d’être doublement utile, en faisant connaître une espèce
d’êtres aussi voisine de la nôtre que celle du Singe, et en présentant les
vérités fortes contenues dans une pièce absolument originale par la nature
de son auteur.
Voilà ce que j’avais à dire, honorable lecteur, avant de mettre sous vos
yeux la Lettre extraordinaire que vous allez lire.

 

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Sujet de l’estampe

César de Malacca, Singe-Babouin métis de la grande espèce, ayant un habit, point de culottes et très peu d’un poil blanc et cotonné. Il est assis devant une table, où il écrit sa Lettre. Sa plume est dans sa bouche, une de ses mains sur son front : il paraît dans une méditation profonde.

On voit sur la table une feuille à moitié remplie. A la fenêtre un perro- quet qui le regarde et lui parle. A ses pieds un chien qui l’aboie, et sous la chaise un chat, qui avec une patte, tâche de jouer avec ce qu’il peut attraper. Les tableaux qui garnissent le fond représentent les principaux Singes.

 

LETTRE D’UN SINGE (1)
AUX ÊTRES DE SON ESPÈCE

César de Malacca (2), entre la Chine et la Côte de Coromandel : de présent
à Paris, grande ville d’Europe, capitale du Peuple français, dans une maison
qui donne sur le Palais-Royal :
A ses frères les Babouins (3), et encore aux indomptables Pongos (4),
Enjokos (5), Mandrills (6), Marmots (7), Anthropomorphes (8), Barris
(9), Becs-de-lièvres (10), Cynocéphales (11), Mamonets (12), Léocéphales
(13), Sagouins et Sapajous (14), Tête-de-morts (15), Garibas (16), Catuïas
(17), Makaquos (18), Exquimas (19), Bugès (20), Singes-Elaurans et Non-
Elaurans (21), Papios (22), Rieurs (23), Vulpocéphales (24) ; et généralement
à tous les singes sans queue ou Cercopithèques, qui ont le malheur
de vouloir imiter l’homme, et auxquels il donne le nom de Singes ou
d’Imitateurs, soit libres dans les forêts de notre pays natal, ou réduits chez
les hommes dans un triple esclavage : Salut, joie, bonne nourriture, repos,
liberté.
Vous saurez, chers frères, qu’un célèbre voyageur des Terres australes,
en passant par le détroit de Singapour, me reçut en retour de quelques
présents faits à mon premier maître : cet Australien m’a cédé à Salocinemdé-
fiter ; lequel m’apprit à parler et même à écrire, avant de me donner
à la plus respectable des femmes qui eut la bonté de me regarder comme
un présent digne d’elle.
Cette généreuse et digne maîtresse, est la Essetmoc-ed-E***1, et j’en
ai tout d’un coup été si tendrement aimé qu’elle a mis tous ses soins à
perfectionner mon éducation ; elle n’a eu de repos, qu’après qu’elle m’a eu
communiqué une partie de ses lumières.
Je ne vous détaillerai pas les moyens qu’on a employé, ils passeraient
votre conception, puisque cela est encore un peu au-dessus de la mienne ;
tout ce que je puis vous écrire, c’est qu’on s’est d’abord proportionné à moi


1 Comtesse de E*** (NDE).


de toutes les manières et qu’on a conduit mon intelligence insensiblement,
et de degré en degré, jusqu’au point le plus bas de l’intelligence humaine.
Dès que j’ai eu saisi le fil des idées, mes progrès ont été plus rapides.
Il m’a semblé que tout changeait de nature pour moi. Je ressemblais à un
animal qui s’éveille, car l’éveil de l’entendement, qui s’est fait en moi, ressemble
beaucoup à celui des sens.
Enfin, j’ai vu et j’ai senti à la manière des Hommes, auxquels je ressemblais
beaucoup, ayant eu le bonheur d’avoir une femme pour mère. J’ai appris
à lire, ensuite à écrire : c’est ce qui fait que je vous écris, me proposant
de rassembler ainsi mes idées, non pour vous les faire lire, puisque vous ne
le pourriez pas, mais pour les avoir toujours présentes et les communiquer
à ceux d’entre vous que je pourrai joindre et instruire dans la suite.
J’ai même commencé à vouloir former le chat et le chien de la maison,
mais comme il faut redescendre à leur degré d’intelligence, je n’ai encore
pu m’y proportionner, parce qu’il faut beaucoup d’esprit pour oublier que
l’on en a.
Après ce court préliminaire, que je fais moins pour vous que pour les
hommes qui pourraient lire cet écrit, j’entre en matière.
Cette Lettre, chers frères, est une Lettre de consolation : s’il était possible
que vous l’entendissiez une fois seulement pour conserver une connaissance
confuse de ce qu’elle contient, cela suffirait pour votre bonheur.
L’ignorance est certainement une imperfection ; elle est dangereuse,
mais la science a des inconvénients qui m’effraient. Je vais en exposer
quelques-uns.
Le plus ancien et le plus sacré des Livres des hommes chez lesquels je
vis, enseigne qu’il y avait un arbre de la science du bien et du mal dont
l’homme ne devait pas manger pour être exempt des peines de la vie et
demeurer éternel. Je ne crois pas qu’on puisse rien dire de plus instructif,
et ce qui me surprend, c’est que l’homme-Rousseau (que je vous ferai connaître
un jour si je puis) n’ait pas profité de cette autorité pour appuyer son
système par lequel il préférait notre état au sien. En effet, ignorer les peines
d’esprit, que je commence à connaître, c’est ne les pas sentir, ou ne les
sentir qu’à l’instant où elles arrivent. Ignorer la mort, comme je l’ignorais
naguère, et comme vous l’ignorez encore, ne voir que l’instant, ne sentir
que lui, c’est être immortel.
Le livre sacré des hommes français, a donc dit là une belle vérité ! Et
(ce qui est impossible) si j’avais pu la connaître avant d’avoir de la connaissance, je me serais refusé, je crois, aux instructions de l’homme Salocinemdé-fiter2
et à celles de ma bonne Maîtresse.
Au contraire, avec la science que de peines ! Que de cruels instants ! Plus
on a de science, plus on connaît de dangers, plus on est malheureux. On
les évite, à la vérité, mais on les ressent mille fois sans qu’ils arrivent. Aux
moindres symptômes d’une maladie, les hommes en pressentent les suites
cruelles et la mort qui peut en être le terme. S’ils ne les connaissent pas, ils
ont des gens, nommés Médecins, qui viennent les en instruire et qui, pour
se faire valoir, grossissent le danger de leur mieux, de manière que le malheureux
connaissant est plus malade de la peur que de son indisposition.
Les hommes savent qu’ils mourront. Cette connaissance, que tout leur
rappelle, empoisonne à chaque moment leurs plaisirs. Il est vrai qu’ils
s’étourdissent là-dessus. Mais qu’est-ce que s’étourdir ? Sinon se remettre,
autant qu’il est en soi, dans l’état d’ignorance dont on est malheureusement
sorti !
Ce n’est pas encore assez de la crainte naturelle de la mort. Les hommes
policés ont cherché à la rendre affreuse. On frissonne lorsqu’on est pénétré
de leurs opinions religieuses, et qu’on songe à la mort. La raison de cette
conduite, c’est que les hommes, en s’éclairant, en connaissant beaucoup,
sont devenus fins et subtils, et que cette finesse et cette subtilité, plus
grande dans certains individus, pouvait devenir dangereuse pour le général.
On a cherché à lier les esprits par ce qu’ils nomment la Religion. Ma
Maîtresse m’a dit que je n’en avais que faire parce que je n’avais pas d’âme,
que je n’étais qu’un animal, et que par conséquent, je n’avais ni bien ni
mal à espérer dans une autre vie. Ainsi, je suis peu versé dans leur science
religieuse. Tout ce que j’en sais, mes frères, c’est que l’âme de l’homme est
immortelle et que les humains ont porté leur science au point que, non
seulement ils souffrent de la crainte des maux communs à tous les êtres
vivants, mais encore et infiniment plus de celle que leur causent les maux
particuliers qui les attendent après la mort s’ils sont méchants.
Je vous laisse à penser si de pareils êtres sont fort tranquilles ! Aussi les
voit-on rongés de chagrins, dévorés de peines et souvent tomber dans le
désespoir.
Il vous est impossible de comprendre ce que c’est que le désespoir, et
moi-même, tout éclairé que je suis, je n’en aurais aucune idée si je n’avais


2 Rétif-Edmé-Nicolas (NDE).


été menacé l’un de ces jours par l’héritier de ma bonne Maîtresse, à l’occasion
d’une porcelaine cassée, d’être enchaîné à une croisée pour le reste
de mes jours, lorsqu’elle sera morte. Il s’est fait en moi un mélange de
douleur, d’indignation, de colère, d’impatience, d’abandon de moi-même,
de dégoût de la vie, par la seule prévision de ce cruel sort, que je crois que
c’est à peu près là ce que les hommes nomment désespoir.
Ils ont ensuite mille autres peines journalières ; leur connaissance fait
qu’ils sentent autant au dehors d’eux-mêmes qu’au dedans. Tous les affecte,
mais le plus cruel de leurs tourments, c’est la jalousie du bonheur
des autres, l’envie de dominer, de s’élever, le chagrin d’être soumis, commandés,
opprimés, matés. Quelques-unes de ces peines vont jusqu’à la
rage, et cependant, leur grande connaissance, qui leur fait prévoir les maux
d’infiniment loin, fait aussi qu’ils se condamnent au supplice affreux de se
contraindre, de paraître rire devant leurs oppresseurs et leurs bourreaux.
Quelle différence de notre état naturel au leur ? Et que l’homme-
Rousseau avait raison ! Ah ! Mes frères ! Que ne pouvez-vous sentir votre
bonheur ! Je ne demanderais pour vous que ce degré de connaissance, il
suffirait seul pour mettre votre félicité infiniment au-dessus de celle de
l’homme, au lieu que si vous aviez la connaissance, comme je l’ai, sans
augmenter de pouvoir, votre malheur en deviendrait inconcevablement
plus grand.
En effet, mes chers confrères, les hommes disposent à leur gré de notre
existence, soit par art, soit par force, ils dominent sur toute l’Animalité.
Au moyen de leur langage, ils se communiquent les idées les plus abstraites,
les plus compliquées. Ils se réunissent sans s’aimer. Mais par le motif
qu’ils nomment raison, ils s’entraident, ils font plus, leur raison les détermine
quelquefois à employer leurs forces pour leurs oppresseurs, et tout
cela est le fruit d’une combinaison d’idées, qui est encore un dédale pour
moi-même, mais qui cependant est raisonnable dans leurs vues.
Par là, l’homme tient le sceptre et le tiendra toujours. Il est capable
de conduire et d’ourdir contre nous et contre tous les autres animaux,
des trames qu’il ne nous est pas possible découvrir ni d’éviter, puisque
avec la même raison, les mêmes moyens, d’autres hommes sont dupes de
finesses conçues, méditées au loin et exécutées avec un art que les Dieux
seuls (espèces d’êtres invisibles et tout-puissants dont j’entends parler ici)
pourraient rendre nulles en découvrant tout l’admirable mécanisme que
l’homme a su y mettre.

Si donc vous aviez tous sa connaissance, avec votre impuissance actuelle,
quelle douleur, quel désespoir de voir un autre être vous faire servir
à ses plaisirs, à sa nourriture ! Vous regarder comme un fruit, comme une
plante et se jouer de votre vie !
De quelle horreur ne serait pas pénétré le boeuf lorsqu’il entrerait dans
une tuerie ! Quel désespoir pour tous les individus de la même espèce qui
bondissent aujourd’hui dans les prairies, s’ils savaient que le couteau et
l’assommoir les attendent chaque jour ! Ils sécheraient de douleur et l’espèce
périrait. Quels gémissements ne pousserait pas le malheureux mouton
en paissant le serpolet sur les montagnes ou l’herbe tendre des vallées, s’il
pouvait prévoir que le boucher doit lui passer dans le col un fer meurtrier !
Et nous-mêmes, combien ne serions-nous pas humiliés et peinés de la
haine que nous porte l’homme noir d’Afrique, du mal qu’il cherche à nous
faire ? Des pièges qu’il nous tend ?
Au contraire, les maux arrivant aux animaux dans leur état d’ignorance,
ils ne sont pour eux qu’un instant. Ils sentent le coup, mais non l’attente
du coup, plus cruelle que lui, mais non l’humiliation, le dépit, la honte, la
haine. La seule passion douloureuse qui les agite quelquefois est une peur
vague : aucun de leurs ancêtres n’a pu leur communiquer les fatales lumières
de l’expérience. Ils verraient eux-mêmes la mort, qu’ils ignoreraient,
pour la plupart, ce qu’elle est et qu’ils s’en approcheraient sans la connaître
et sans la craindre.
Vous n’en êtes pas réduits à ce degré d’ignorance, chers frères, vous sentez
et vous prévoyez le danger, mais êtes-vous beaucoup plus heureux ?
Mais tout ceci est trop vague : je veux vous peindre une partie des maux
auxquels notre Tyran est en proie. Je veux vous apprendre des choses qui
vous étonneront, si jamais je puis vous les faire comprendre. En vous
consolant, je me consolerai moi-même. Car depuis que je suis éclairé, j’ai
grand besoin de consolation !
L’homme se fait plus de mal à lui-même qu’il n’en fait à toutes les espèces
d’animaux réunies. Comme sa sensibilité est extrême, qu’elle s’étend à
mille choses hors de lui, il s’en sert pour tourmenter ses semblables et les
faire souffrir. Il semble qu’il y trouve du soulagement à ce qu’il souffre
lui-même et une distraction nécessaire3.


3 Belle vérité ! C’est pourquoi les tyrans et les méchants hommes font tant de mal lorsqu’ils
en ont le pouvoir (NDA).


L’homme-Rousseau (dont ma Maîtresse me fait lire les Ouvrages) dit
que l’homme est bon et que les hommes sont méchants ! En vérité, il radotait
! Rien de plus méchant que les petits hommes ou les enfants. Ils sont
cruels, ils déchirent impitoyablement un être vivant, le piquent, lui crèvent
les yeux, rient de ses cris, de ses gémissements, etc.
Ce n’est que lorsque la raison et l’expérience les ont éclairés qu’ils cèdent
volontiers au sentiment de compassion. Encore le reperdent-ils quand ils
sont devenus tout à fait vieillards.
Les hommes se font entre eux des piqûres d’une autre espèce et plus
cruelles, mais que vous ne sentirez pas vous autres, fussiez-vous Orangsoutangs
: ce sont des blessures d’esprit, au moyen de la raillerie, de l’ironie,
du persiflage. Ces blessures spirituelles font un mal horrible, à ce qu’il me
paraît, à l’air de ceux qui les endurent et à la fureur que je leur ai quelquefois
vu exhaler en particulier. Mais ce n’est encore rien que cela.
Les hommes se servent de leur raison pour imaginer tout ce qui est plus
propre à les rendre malheureux. D’abord, on dirait qu’ils ont établi qu’ils
ne seraient pas égaux. Qu’il y aurait dans la même espèce des Possédant-tout
et des N’ayant-rien. Ensuite, ils ont imaginé des lois, des règles, auxquelles
ils se sont assujettis, dont quelques-unes me paraissent le comble de la folie
ou de l’inconséquence.
Ce n’a pas encore été assez que ces lois qui ont du moins des raisons
plausibles à l’égard des hommes. Ils se sont assujettis à mille ridicules
préjugés qui les tourmentent dans leurs moindres actions et leur font à
chaque pas éprouver la gêne, s’ils les observent, ou un sentiment pénible,
qu’on appelle honte, s’ils les négligent.
Enfin, pour comble de perversité, ils ont été jusqu’à blasphémer la
Nature en posant pour principe que les actes les plus naturels sont quelquefois
des crimes et que les actions les plus atroces sont bien souvent légitimes.
Je vais, chers frères, reprendre chacun de ces points en particulier,
les détailler et les prouver.
D’abord, comme je le disais, ils ont établi des différences entre eux. Sur
quoi fondées ? Ils ne le savent pas. Mais ce qui met le comble à l’absurdité
de leur conduite, c’est que leur Religion leur enseigne que tous les hommes
sont frères, qu’ils sortent du même homme et pour ne laisser aucun
prétexte à l’inégalité, elle les a encore fraternisés d’une autre manière en
les réunissant comme dans une même famille, en leur commandant la
douceur, l’amitié réciproque, le partage des biens ; en défendant à qui que

ce soit d’entre eux de se mettre au-dessus des autres. Elle interdit, par un
article exprès, aux inférieurs en force, en dignité, d’appeler personne leur
Maître, leur Seigneur ou leur Père.
Ils croient cette Religion divine. Ils prétendent que le Législateur était
Dieu lui-même (et je le crois à ses belles maximes). Cependant, ils s’en
rient, ils s’en moquent. Infortunés, ils ne sentent pas que ces maximes sages
étaient propres à faire le bonheur général, c’est-à-dire, leur bonheur à euxmêmes
! Ô mes frères, qu’est-ce donc que cette raison dont je n’ai qu’une
faible idée et que l’homme possède à un degré infiniment supérieur, si elle
ne lui sert de rien pour la félicité ! Quoi ! Il est en quelque sorte forcé, par
sa loi la plus sainte, d’être heureux, vertueux, et il ne le veut pas !… Ah !
Consolez-vous d’être brutes !… Mes chers frères, je ne suis qu’un Singe,
éduqué assez superficiellement par une bonne femme, mais je sens qu’il
faut être fou pour ne pas suivre une Religion, que les hommes et les animaux
embrasseraient en foule, si elle leur était parfaitement connue. Car
c’est celle de la nature. C’est celle qui remet tous les hommes à leur place,
les rend bons entre eux et même envers les animaux. Comment ceux qui la
professent osent-ils parler contre leurs ennemis ? Ces ennemis ne sont-ils
pas leurs frères, des hommes comme eux, des enfants d’un même père ?
Oui, la religion de Jésus est si naturelle que tout être vivant qui écoutera la
voix de son propre coeur ne pourra en imaginer d’autre…
Ainsi, mes chers frères, les hommes que je vois, qui passent pour les
plus policés des hommes, en dépit de la nature, en dépit de leur religion,
de leur saine raison, ont consacré la barbarie, la monstrueuse différence
du frère entre le frère.
Autre chose est l’inégalité, autre chose est la subordination : la subordination
est bonne, utile, naturelle. Sans elle, aucune Société ne peut exister,
ni parmi les hommes, ni même parmi les animaux. Aussi, la trouve-t-on
chez nous, qui posons des sentinelles et qui les punissons lorsqu’elles n’ont
pas été exactes ? Aussi la subordination existe-t-elle chez les Castors.
Ce qui établit d’abord l’inégalité, c’est la richesse. Vous ne pouvez avoir
d’idées sur ce mot-là. C’est d’avoir plus de moyens de subsistance qu’un
autre individu. Cela est venu d’une certaine avidité, vice de l’âme, d’une
certaine disposition craintive de manquer, plutôt que d’une vraie capacité.
Car les hommes les plus spirituels et les plus capables, ne sont pas ceux
qui s’enrichissent. Au contraire, ils paraissent le dédaigner. La prééminence
que donnent les richesses est abhorrée par la Nature, condamnée à

d’éternels supplices par la Religion, qui vient à l’appui de la Nature. Vous
souririez de mépris, ou vous frémiriez d’indignation, si vous entendiez,
comme moi, les raisons que donnent des hommes pour appuyer la nécessité
de l’inégalité entre les hommes.
D’abord, vous entendriez les riches applaudir à ce bel ordre, par lequel
tous les ouvrages se font, même les plus vils, sans que personne se plaigne,
etc. Mais tout se fait chez les Castors qui sont égaux ? Chez nous,
qui punissons à la vérité les sentinelles inattentives, mais qui le sommes
chacun à notre tour ! Goûtez de l’égalité, malheureux humains, et vous
verrez combien les travaux seront doux ! Tout sera plaisir. Au lieu que vos
travaux sont aujourd’hui des peines accablantes, que tous vos plaisirs sont
empoisonnés ! Malheureux humains ? Que de peines vous vous donnez
pour vivre misérables ! Tu dis, ridicule petit Maître, tu dis, qui ferait tel ou
tel ouvrage dégoûtant ? Eh, d’où vient qu’aujourd’hui ne sera-ce pas toi ?
Ce sera moi, demain…
Ne vois-tu pas deux espèces de gens, les intendants et les procureurs ?
Les uns te volent, les autres décrètent tes terres et se les font adjuger. Ils
deviendront seigneur un jour, et peut-être toi-même, sûrement tes petitsfils,
vous serez les hommes vils chargés des fonctions basses qui, partagées
entre les égaux, cesseraient de l’être.
Oh ! Mes frères ! Que ne pouvez-vous être instruits comme moi ! En
vérité, il n’y aurait pas de Singes, ni de cheval, ni d’âne, qui ne donnât
des ruades à l’homme, au lieu de le servir. Le taureau le poursuivrait.
L’éléphant l’écraserait contre terre. Le lion quitterait les forêts pour venir
l’assaillir dans les villes. Toute l’Animalité s’élèverait contre cet être fou,
insensé, absurde, apostat de la Nature et de sa propre raison, qui se rend
misérable !
Qui ne serait en effet révolté, de voir un homme, qui traite un autre
homme pis que nous ! C’est son frère, cependant, il le traite comme s’il
était son Dieu et que la Nature lui eût donné la propriété sur lui. Et l’autre
(inconcevable contrariété) ! L’autre, qui est ce même animal si hautain, si
fier, se courbe sous le joug, non de la raison, mais du vice !… Oui, l’obéissance
est bonne, mais quand elle est pour le Chef, ou Roi, le Magistrat,
le Père, la Mère, ou le Vieillard. Elle est nécessaire au bon ordre, au bienêtre.
Mais les lâches que je vois chaque jour qui servent les vices de leurs
pareils, qui les secondent dans leurs criminelles fantaisies, je les trouve
intolérables !

L’homme, mes frères, l’homme qui nous domine tous, est un ridicule
animal ! Nous avons un bien indigne Maître ! On en voit qui se gorgent et
qui, pis que les loups qu’ils méprisent et qu’ils tuent, ne daigneraient pas
de donner de leur superflu à leur frère qui n’a rien et qui, le désespoir dans
les yeux, la pâleur de la faim sur le visage, le gémissement au fond du coeur,
leur tend humblement la main.
J’ai été touché, moins des scènes que j’ai vues. J’ai donné du pain que
je voyais de trop dans la maison à quelques-uns de ces malheureux. Mais
savez-vous ce qui est arrivé ? Moi, que ma Maîtresse ne gronde jamais, pas
même pour une belle porcelaine ou une glace brisées (ce qui vaut au moins
mille pains) j’ai été corrigé de sa propre main, pour avoir jeté deux fois par
la fenêtre de la nourriture à un pauvre frère de cette bomme femme !
Cet être superbe, qui ne se soumet pas aux lois de la Nature, qui méprise
celles de sa Religion, lorsqu’elles sont conformes aux premières, cet
être, bons frères, a voulu se faire à lui-même des lois pour consacrer sa
folie, son absurdité, sa turpitude, et ces lois ne sont pas, comme celles de
la Nature et de la Religion, abandonnées au caprice, à la conscience, à la
bonne volonté des particuliers. Elles sont d’obligation. Elles ont des inspecteurs,
des surveillants. Et tout bête que je suis, je sens bien qu’il a fallu
ce moyen pour y assujettir les hommes. Eh ! Comment les observeraientils,
si on leur laissait le pouvoir de les violer, elle contrarient la Nature et
la religion !
C’est encore ici une de ces inconcevabilités que j’ai trouvées chez les
hommes : ils ont des lois qui se contrarient ! Leur religion, toute douceur,
toute confraternité, leur défend les procès, les possessions exclusives. Elle
interdit surtout à ses ministres toute puissance, tout intérêt temporel.
Elle ordonne le pardon des injures, défend la vengeance, prescrit même
d’aimer ses ennemis. C’est en cela qu’elle fait consister le véritable héroïsme
de l’homme en société. Les lois, au contraire, autorisent les procès.
Elles consacrent la possession exclusive. Les hommes sont par elle autorisés
à plaider, non seulement pour des biens qu’il leur est défendu d’aimer,
mais pour une chose inconcevable, le point d’honneur ! Priez pour ceux qui
vous calomnient, dit la religion ; poursuis-les sans miséricorde, dit la loi. Si on vous
donne un soufflet, présentez l’autre joue, dit la religion ; attaque-le et fais-lui au centuple
du mal qu’il t’a voulu faire, dit la loi. C’est une véritable apostasie, ou je ne
m’y connais pas encore. Car c’est contrarier le divin législateur, qui a dit
de souffrir les injures et de prier pour ceux qui les préféraient. Je tombe

de mon haut, en entendant tous les jours dire que les hommes chrétiens
plaident et qu’ils perdent leur cause !
Certainement ces gens-là se croient plus sages que Dieu. Certainement,
ils se moquent de lui, ou ce sont des fous, des insensés, au-delà de toute
imagination. La vengeance étant consacrée, on l’exerce avec acharnement
pour des misères, des bagatelles. Eh ! Quoi ! Les hommes ne voient pas
que celui qu’ils flagellent si rigoureusement est leur frère ? leur égal ? Le
sentiment de la compassion, ce doux sentiment que la Nature a donné à
tous les êtres vivants, pour leur semblable afin qu’ils s’entraident, qu’ils
s’entresupportent, qu’ils s’adoucissent les peines de la vie. Ce sentiment
qu’ils devraient fortifier au lieu de le détruire, ils l’éteignent, ils l’effacent
par l’abomination, l’infernal plaisir de la vengeance !… Oui, la compassion
commence d’entrer dans mon coeur pour ces infortunés ! Les singes,
même esclaves, sont moins à plaindre que leurs Maîtres !…
Je me répète un peu : c’est que les hommes m’étonnent à chaque pas
lorsque je considère leurs lois et leurs usages. Ils n’ont su rien accorder.
Leurs lois contrarient la Religion, leurs plaisirs la contrarient de même.
Dans ce conflit, je crois que c’est la Religion qui a toujours raison. Ils ont
des spectacles : j’y ai été. Certainement c’est une école de vice. Non pour
nous, non pour des êtres autres que les hommes, mais pour l’inconcevable
animal-humain, c’est une école de vice. C’est une lice où toutes les passions
s’évertuent. Savez-vous ce qu’ils voient aux meilleures pièces ? Les
actrices (les hommes), le désir de les entretenir, de vivre avec elles d’une
manière très opposée à la nature. Les acteurs (les femmes), avec des vues
de dérèglement et de libertinage dont les animaux n’ont pas idée. Et quand
la Religion leur crie : n’allez pas là, mes enfants ! Il y a du péril ! La Loi, elle,
se tient à la porte du spectacle et elle dit en souriant comme une courtisane
: venez, venez rire, mes enfants. Laissez dire la Religion. C’est une
vieille de mauvaise humeur. Et les jeunes gens l’écoutent et ils entrent.
Mais si le lendemain, de jeunes insensés s’avisent d’insulter la vieille, de
lui cracher au visage, ou de lui déchirer son voile, alors la Loi vient à son
secours. Elle les châtie avec une cruauté digne de toute l’atrocité humaine
au lieu de les reprendre, elle leur perce la langue et les fait brûler à petit
feu. Ô barbares humains, ne voyez-vous donc pas que c’est le mépris que
la loi marqua hier soir pour les sages leçons de la Vieille, qui a occasionné
l’insulte que de jeunes fous lui ont faite ce matin ! Vous avez cru venger la
Religion en demandant la punition horrible, mais la Religion, indignée, re-

pousse cet abominable sacrifice que des têtes détraquées comme L***, ou
de fourbes comme F*** peuvent seuls préconiser. Je ne connais personne
parmi nous qui pût les goûter, que les indomptables Pongos, qui ont toute
l’atrocité de l’homme, sans en avoir la souplesse.
Que je plains les hommes ! Ils ont des lois qui mettent à mort leurs frères,
manquant de tout, s’il prend chez celui qui a trop, pour se conserver
la vie. Ils peuvent avoir raison, mais ils s’appuient sur de pitoyables motifs,
et s’ils leur paraissent bons, c’est par une fuite nécessaire de leur manière
de voir et de sentir, absolument hors de la nature !
En effet, avec un peu de sens, ne serait-il pas plus court, pour le bonheur
général, qu’il n’y eut pas de pauvres ?… Si vous voyiez, chers frères,
ce que la richesse coûte au genre humain de peines d’esprit et de corps,
de cruautés, de sang, vous en seriez épouvantés ! Ils se tuent de travail.
Les inquiétudes les rongent et les dévorent. Ils plaident et perdent chacun
en plaidant plus qu’ils ne se disputent. Enfin, la loi de la propriété, cette
loi contraire à la Religion, est la source de toute la misère de l’homme.
C’est elle qui met ce Roi de la nature le plus souvent au-dessous de nous.
L’homme, moins éclairé que moi, qui l’ai cependant été par lui, mais qui
n’a et ne saurais avoir ses préjugés, l’homme a eu la stupidité de la porter
cette loi, qui doit constamment et dans tous les temps, faire le malheur et
la dégradation du grand nombre, sans rendre les grands et les riches plus
heureux. Au lieu qu’avec la communauté de biens, l’amitié fraternelle, cette
union des coeurs et des sentiments que prescrit la religion, ils jouiraient
tous d’une félicité, dont hélas ! les animaux n’ont plus d’idée, que dans les
pays où l’homme n’a pas encore pénétré. Mais où n’a-t-il pas été ? Je n’en
sais rien, depuis qu’il a découvert le Pôle austral.
Ainsi, mes frères, ces hommes que vous croyez heureux, que vous imitez
comme des êtres plus parfaits, ils se guettent, ils se prennent, ils s’enchaînent,
ils se jettent dans des cachots où la céleste lumière ne saurait
pénétrer. Ils se fouettent, ils se marquent d’un fer chaud, ils se mutilent,
ils se pendent, ils se rouent, ils se brûlent, ils se décapitent, ils se torturent,
ils se déchiquettent, ils s’empalent, ils s’ouvrent le ventre, ils se massolent,
ils s’arrachent les yeux, ils se font rôtir au soleil4. Pourquoi ? Parce qu’il y
en a parmi eux qui se sont emparés de tout et que d’autres sont obligés de
leur en arracher une partie.


4 Supplice usité en Afrique. Le coupable est attaché sur le sable au soleil brûlant et il y
fond en moins de trois heures (NDA).


On tue ceux-ci, peut-être a-t-on raison. Mais ce qu’il y a d’infâme, c’est
le plaisir que prennent les vengeurs à torturer les malheureux. Les hommes
sont si bêtes, malgré leur raison, ou si méchants, qu’ils font souffrir
pour obtenir des aveux, qu’ils savent d’avance que les souffrances arracheront5…
heureusement, ils ne commettent ce crime contre nature qu’avec
leurs semblables !… Ne ferait-il pas mieux de corriger l’être raisonnable
par la raison ? Mais cela serait trop long ! Ce qui me passe (apparemment
parce que je ne suis qu’un singe), c’est comment les hommes n’ont pas
fait depuis longtemps une réflexion bien simple, puisqu’elle m’est venue :
depuis qu’on pend, etc, les hommes n’en sont pas meilleurs. Ne serait-ce
point parce que la loi ne les rend point heureux, qu’ils deviennent coupables
? Essayons de faire le bonheur public et particulier. Peut-être les
hommes seront-ils bons lorsqu’ils seront moins misérables ?… Si j’étais
homme, je concevrais sans doute cet oubli de la part des hommes mais
Fiat lux ! Comme dit quelquefois le neveu de ma bonne Maîtresse6.
A chaque pas l’homme me révolte, tant il est inconséquent ! Croiriezvous
qu’il a porté une main sacrilège jusques sur le mystère sacré de la
génération ! Il a empoisonné le plus sain des plaisirs, l’amour. Il a fait des
lois si folles, à ce sujet, si peu observables, que personne ne les observe.
Elles ne pourraient que rendre malheureux. Il a ôté la liberté à l’amour,
essentiellement libre !…
A ce mot, si toute la Nature animée pouvait m’entendre, je la verrais
frémir d’indignation et peut-être courir sus au Sacrilège ! Oui, oui, il a
ôté la liberté à l’amour. Non pour être obéi, mais pour avoir le plaisir de
faire des coupables et des violateurs. Eh ! L’homme méprisera quelqu’un
de nous ! Le serpent venimeux ? Le chacal ? L’Hyène ? Le lion ? Le Tigre ?
Le pongos intraitable ? Regarde-toi donc toi-même, profanateur, regardetoi
! Qui de nous est aussi turpe, aussi vil ? Qui de nous aime, comme toi, à
se plonger dans un océan de malice et de turpitude ? Il a été plus loin, le
profanateur… Mais j’en parlerai tout à l’heure.
Vous savez, ou vous ne savez pas (car vous voyez sans voir, vous autres)
qu’il y a des hommes de deux couleurs, des Noirs et des Blancs. Les noirs


5 La question préparatoire n’était pas encore abolie par le meilleur des Rois, à la sollicitation
du chef actuel de la magistrature quand César-singe écrivait sa Lettre (NDA).
6 J’ai consulté les hommes là-dessus : ils m’ont ri au nez. L’égalité est impossible parmi
eux, la capacité des esprits et les facultés corporelles sont trop différentes… Je le veux,
mais l’humanité est une, et c’est elle qui devrait tout régler. (Note de César)


sont les plus anciens, si l’homme-Buffon a raison dans son système de
la chaleur du centre de la terre ; et n’eût-il pas raison, il me semble que
ce dangereux animal, l’homme, est originaire des mêmes pays que nous
autres Singes, c’est-à-dire d’Asie ou d’Afrique. Nos rapports avec lui en
sont une demi-preuve, mais une preuve plus forte, parce qu’elle est physique,
c’est qu’il y a cent à parier contre un, qu’un animal quelconque est
originaire du climat où les femelles enfantent sans douleur. Or, il n’y a que
les pays très chauds, comme la Mésopotamie, la Sicile, la Guinée, où la
femelle humaine enfante ainsi : donc, l’homme en est originaire.
J’ai déjà dit que l’homme était méchant et qu’il l’était singulièrement
contre lui-même. On le voit par toutes ses lois où il ne fait qu’épiloguer et
où il semble craindre de ne se rendre jamais assez malheureux. Mais pour
se convaincre de cette vérité, il faut voir comme il traite les Nègres ! C’est
une cruauté qui passe l’imagination et dont il n’use envers aucun d’entre
nous.
Il semble qu’il ait peur de ne pas se dégrader assez lui-même, dans les
êtres de son espèce. Il ridiculise, il moque jusqu’aux défauts de nature qui
lui sont communs. Un officier des Colonies qui vient souvent chez nous,
a vu un Maître s’amuser à faire jaillir au visage des ses amis le lait d’une
Négresse qui le priait en pleurant de le laisser pour son enfant. Il n’en
aurait pas fait autant à sa vache. Un autre faisait faire à son esclave noire
la montre forcée de ses… (suppression)… et prenait son texte là-dessus
pour les raisonnements et les observations les plus honteuses sur le sexe
de la mère !…
Ils se plaisent surtout à excéder les Noirs de travail, à les faire périr
pour le moindre caprice, ou à leur faire essuyer des tourments affreux. Ils
calculent et pèsent leur nourriture. L’acte saint, par lequel la Nature nous
reproduit tous, est profané avec eux de la manière la plus infâme. La malheureuse
Négresse est assujettie avec une brutalité, un mépris, une cruauté…
le moindre manque de lubricité est vengé sur elle avec une barbarie…
Souvent, son indigne Maître, après l’avoir plutôt humiliée que caressée,
rougit de cette familiarité et la roue de coups.
Si le lendemain, ce traitement la porte à s’éloigner, il est capable de la
déchiqueter… Frères qui avez vu les tigres, en agissent-ils ainsi ? Mais ce
ne sont peut-être que des individus mal organisés qui agissent ainsi ? J’en
conviens, mais voici, chers frères, la conduite ordinaire, celle que tiennent

les honnêtes gens, les Pères et Mères de famille, telle que l’a exposé devant
moi, chez ma Maîtresse, l’officier français dont j’ai parlé.
— J’ai vu aux Antilles quelque chose de plus extraordinaire encore que
les traits que je viens de citer, dit-il. C’était un jeune Nègre qu’on forçait à
revenir auprès du fils de la maison, âgé de treize ans. Cet enfant, ou plutôt
ce petit tigre, avait à la main une grande épingle qu’il s’amusait à enfoncer
dans la chair du Nègre.
Ce malheureux noir faisait des cris horribles, tandis que sa mère, qui
était de service dans la maison, pleurait à l’écart.
Révolté de cette barbarie, j’en fis avec feu des reproches aux parents du
petit monstre et surtout à la mère. On se mit à sourire en me répondant
qu’on reconnaissait bien là les Européens ! — Il vaut mieux cela cent fois,
ajouta-t-elle, qu’une familiarité avec les Nègres qui perdrait notre fils et les
esclaves aussi. L’humanité et la faiblesse sont inséparables, avec ces sortes
d’esclaves, et nous sommes charmés que l’enfant s’accoutume à être insensible
pour eux. C’est le moyen de s’en faire obéir un jour.
Je priai qu’on l’empêchât, par rapport à moi et par simple politesse : on
le fit, en lui promettant qu’on le dédommagerait par la permission de faire
des coupures sur la peau du Nègre quand je serais parti. Mais le mutin,
me regardant de travers, ne voulait pas obéir, tant ces enfants sont mal
élevés ! Il vint à moi avec son épingle et tâcha de m’en piquer. Je me levai
transporté de fureur et je jurai aux parents sur mon honneur, que le s’ils ne
contenaient à l’instant le petit monstre, je lui passais mon épée au travers
du corps.

suite… page 19