L’inutile labeur


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Ouvrage: L’inutile labeur Réflexions d’un médecin

Auteur: Franck Brocher

 

 

 

Vergebens, dass ihr ringsum wissenschaftlich schweift…
(C’est en vain que vous vous livrez à vos élucubrations scientifiques…)
Goethe, Faust.

 

 

AVANT PROPOS
J’ai pensé intéressant et amusant de rééditer ce petit livre :
— pour les habitants de Vandoeuvres et de ce coin du canton de Genève. En jetant ainsi un regard sur le passé, nous pouvons relativiser les agréments du «bon vieux temps» et apprécier les conforts du temps présent ;
— pour ma famille, mes amis et mes patients intéressés à mon travail et à ma manière de voir la vie ;
— pour les médecins et les étudiants en médecine. Lequel d’entre nous, en effet, n’a jamais senti un instant de découragement dans l’exercice de cette profession ?
Dr Françoise Berthoud,
petite-fille du Dr Franck Brocher

 

 

LETTRE À MON GRAND-PÈRE

Vandoeuvres, le 9 septembre 1996

Cher Franck,
Cela fait déjà soixante ans que tu es mort, trois ans avant ma naissance. Je te suis très reconnaissante d’avoir construit cette maison où, comme toi, je vis et je travaille.
Depuis mon enfance, je sais que tu préférais parfois la compagnie des insectes et d’autres petits animaux à celle des humains. L’inutile labeur a toujours fait partie de ma bibliothèque, je le réédite aujourd’hui et cela me fait très plaisir. Tu n’as plus besoin de te cacher sous un pseudonyme presque un siècle après l’avoir écrit !
Si je songe aux fées penchées sur ton berceau et le mien, je souris et me dis que j’a eu plus de chance que toi et plus de capacité à voir la vie en rose. Peut-être que si tu avais rencontré l’homéopathie, ta vie de thérapeute eût été plus légère et tu aurais pu continuer, comme moi, à soigner des humains. Tu as choisi de devenir naturaliste et entomologiste pendant les derniers trente ans de ta vie et c’est très bien ainsi car il nous reste ce très joli livre de toi : Regarde, promenades dans la campagne.
Quand j’étais petit j’aimais bien ces douze promenades, un à chaque mois de l’année, où un grand-père montre à son petit-fils les merveilles de la campagne genevoise. Tu n’étais plus là pour me les montrer, ces merveilles.
Dans mon coeur de petite fille nostalgique de toi, c’était comme si tu l’avais écrit pour moi, ce livre.
Merci, Franck, et à bientôt.
Françoise.

 

 

L’INUTILE LABEUR
Je reçus l’autre jour un paquet peu banal. Il se composait de deux vieux agendas accompagnés de la lettre suivante :
Cher Monsieur,
Mettant en ordre les objets ayant appartenu à mon bien-aimé mari, je découvris avec surprise en feuilletant ses agendas, qu’il y inscrivait non seulement ses visites, mais encore diverses petites anecdotes médicales, dont il se plaisait à tirer, suivant son état d’esprit, une conclusion lugubre, ironique ou plaisante.
Mais, ce qui m’intéressa le plus, ce fut de trouver notées dans ceux de ces deux dernières années, à l’occasion de tels ou tels événements ou circonstances, ses pensées et ses réflexions touchant sa vie professionnelle.
Plusieurs fois, malgré son aversion pour toute espèce de publicité, il m’avait fait part de son intention de publier, lorsqu’il se retirerait, quelques souvenirs médicaux, accompagnés de réflexions, mais j’ignorais qu’il eût commencé à en récolter les matériaux. La mort l’a empêché de les utiliser.
Sachant l’amitié que vous aviez pour mon mari, je prends la liberté de vous envoyer ces agendas comme souvenir de notre regretté défunt, vous laissant toute liberté d’en faire ce que vous jugerez bon.
Veuillez recevoir, etc.

Vve GOUJON

J’ai parcouru ces agendas, j’ai lu les différentes pensées et réflexions semées çà et là, et, pensant qu’elles seraient bonnes à être connues du public laïque, si porté à notre époque à s’occuper de choses médicales et à discuter les médecins sans les connaître, je les offre telles qu’elles ont été écrites ; j’ai seulement changé parfois leur ordre, groupant autant que possible celles qui se rapportaient à un même fait ou à un même malade. J’en ai supprimé beaucoup qui n’avaient qu’un intérêt très restreint.
En lisant ces notes journalières et les réflexions dont elles sont accompagnées, le lecteur pourrait être porté à penser que c’est l’oeuvre d’un misanthrope ou d’un pessimiste qui ne voyait les choses que par leur mauvais côté1.
Pour éviter cette erreur, je me crois obligé de donner ici quelques renseignements sur le caractère de mon ami, qui, étant peu sociable, était peu connu. S’il fuyait la société, il n’était


1 Ces notes ont déjà paru (au moins en partie) dans la Bibliothèque Universelle. Je dois dire que si quelques personnes (laïques, ou même médecins pratiquant en ville) ont trouvé certaines idées du Dr Goujon un peu exagérées ou pessimistes, les médecins de campagne, qui ont eu l’obligeance de me communiquer leurs appréciations, m’ont tous déclaré qu’ils n’avaient jamais lu de description plus exacte et plus réelle de leur profession et de leur vie. (nda)


pourtant ni misanthrope, ni pessimiste, et jouissait beaucoup de vivre.
Il avait passablement de connaissances, mais peu de vrais amis ; il en possédait cependant quelques-uns d’intimes. À ceux-là seuls, et j’étais heureux d’en faire partie, il lui arrivait quelquefois d’ouvrir son coeur et d’expliquer ses pensées. Il ne le faisait jamais dans sa famille. On lui a beaucoup reproché cette existence un peu trop renfermée et retirée, par vanité pensaient les uns, par égoïsme disaient les autres.
Ce n’était ni égoïsme, ni vanité, c’était nécessité.
Son esprit critique, rebelle à toute discipline, rebelle aux vulgaires admirations bourgeoises, sa volonté d’être juste sans distinction de partis, la sincérité avec laquelle il défendait toutes les idées qu’il croyait vraies, sans s’occuper des personnalités qu’il pouvait blesser, son humeur, souvent un peu ironique et ses propos, parfois trop francs, avaient éloigné de lui bien des personnes.
Il le regrettait. Mais il préférait encore cet isolement relatif à la vie de société qui l’eût forcé à toutes sortes de compromissions, de concessions et de mensonges conventionnels dont il avait horreur.
Il vivait donc plutôt retiré, parce qu’il était sincère, éloigné autant par les simagrées des prêtres que par celles des francs-maçons, fuyant autant le pontificat des savants officiels que la bêtise des bourgeois ou la vulgarité du peuple. S’il n’aimait pas les plaisirs bruyants et les réunions mondaines, il admirait en revanche beaucoup la campagne, les plantes, les bêtes et tous les spectacles de la nature. Observateur et contemplatif, il pouvait dans ses moments de vacance passer des heures entières, couché à terre, à contempler un beau paysage.
La fréquentation et les conversations de quelques rares personnes instruites lui procuraient aussi une grande jouissance.
Ces remarques expliqueront au lecteur les idées souvent paradoxales de mon ami sur la profession médicale2.
Idées qu’il avait coutume de défendre avec chaleur, même en société, au grand scandale de ses confrères. Il n’aimait pas sa profession, « toute de mensonge, et indigne d’un honnête homme, » avait-il coutume de dire, sans remarquer que lui-même était un exemple vivant de la fausseté de ce qu’il énonçait.
Il reconnaissait, du reste, facilement que ses idées étaient pleines de contradictions, purement théoriques, souvent impraticables ; « n’empêche qu’elles sont vraies » concluait-il toujours. Mais, s’il n’aimait pas son métier, il l’a toujours pratiqué avec la scrupuleuse minutie qu’il apporta dans les rares choses dont il a consenti à s’occuper.
Il n’aimait pas sa profession, et il la considérait comme un


2 Ces remarques constituent également une excellente auto description du Dr Frank Brocher. En effet, le Dr Goujon est le pseudonyme qu’a choisi le Dr Pierre, en s’amusant à prétendre transcrire les carnets que l’imaginaire Veuve Goujon lui aurait confiés. En fait, Dr Pierre et Dr Goujon sont une unique et même personne, le Dr Frank Brocher, médecin de campagne à Vandoeuvres, près de Genève de 1895 à 1905.


sacerdoce. Il la détestait même parfois, et il lui était dévoué. Il « ronchonnait après » tous ses clients, les accusant de le déranger toujours inutilement, mais se conduisait en général poliment avec eux. Aussi, s’il n’était guère aimé, du moins le respectait-on.
Ce qui lui est arrivé, ce qu’il a vu, et ce qu’il a noté dans son agenda, c’est ce qui est arrivé à tous les médecins. Mais son caractère l’avait empêché d’atteindre ce degré d’endurcissement et d’engourdissement professionnels qui permet d’oublier et souvent de ne plus remarquer.
Quoique n’étant pas vindicatif, il n’oubliait jamais. C’est un grand tort, et il le sentait, car, pour être tout à fait heureux, il faut savoir beaucoup oublier et beaucoup ignorer. Lui approfondissait tout.
Dans les notes qui vont suivre, le lecteur constatera qu’il n’a pas relaté d’anecdotes scabreuses et qu’il n’a pas non plus abordé la question des honoraires médicaux. Selon moi, c’est une preuve encore de la haute estime qu’il accordait à sa profession, tout en disant la mépriser. Il lui est arrivé, certes, de se trouver mêlé, comme médecin, à des histoires un peu croustilleuses ; il m’en a même parfois raconté quelques-unes, il a trouvé inutile de les noter.
De même pour les questions d’honoraires. Sa position indépendante lui rendait souvent difficile le recouvrement de ce qui lui était dû ; il en a moralement souffert, étant peiné du procédé ; il passait outre.

Ces notes n’ont donc aucune prétention littéraire, mais je crois que c’est un exposé vrai, dont tous les mots, pour ainsi dire, représentent des faits vécus. Car ce que je viens de dire du caractère de mon regretté ami montre qu’il était incapable d’inventer les notes de son agenda, qui attestent en tous cas la parfaite sincérité des idées qu’il défendait.
J’ai supprimé les dates, sans importance pour le fond des choses ; elles n’auraient pu qu’aider à retrouver les lieux et les personnalités cités, dont les noms ont tous été modifiés.
Le Dr Goujon était médecin de campagne dans la Suisse romande.
Je crois que je serais approuvé du défunt en dédiant de sa part les pages qui vont suivre :
— Aux malades et aux médecins, non pas comme une critique amère ou ironique de leurs actes, mais plutôt comme un témoignage de cordiale sympathie, car ne sont-ils pas un peu réciproquement les victimes les uns des autres ?
— Aux étudiants en médecine, afin que, prévenus, ils n’aient pas trop à souffrir, plus tard, des cruels coups de bec de la désillusion.
— Enfin, et surtout, aux romanciers, ces puissants vulgarisateurs de notre époque. Qu’ils se rendent compte, en lisant ces notes journalières, que la vie du médecin et celle des malades, dans leur réalité, sont loin de ressembler à ce qu’ils se plaisent à décrire dans leurs oeuvres d’imagination.

Très belle journée de premier printemps. L’air est tiède, les pinsons chantent, les étourneaux, arrivés ces jours derniers, s’ébattent au haut des arbres, les prés se garnissent de fleurs.
En se promenant dans la campagne, on découvre un charme à la profession et on jouit d’avoir à circuler dans une nature riante, amicale et fleurie, plutôt que d’avoir à ascensionner, en ville, étages sur étages dans les petites rues encore froides et crues.
J’ai été appelé à voir, cet après-midi, Mme Durand, qui habite cette maison isolée, au flanc du coteau, d’où l’on a une si belle vue sur le lac.
Elle a une pneumonie. Mais elle est dans d’excellentes conditions de guérison : tranquille, loin du bruit et de la poussière, dans un air pur. Je lui ai recommandé seulement le repos complet au lit, de ne pas craindre, au milieu de la journée, de laisser entrer largement le soleil par la fenêtre ouverte, le silence, et surtout « point de visites ! »
Elle m’a tout promis, m’a seulement supplié de ne pas mettre d’affiche sur la porte, car, me dit-elle, tout le monde s’en moque3.


3 Le Dr Goujon avait coutume, quand il ne voulait pas que ces malades reçussent des visites, de fixer sur la porte un avis : les visites sont interdites. Signé Dr. G. (nda)


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