SOUVENIRS AUTOBIOGRAPHIQUES DU MANGEUR D’OPIUM


wikisource.org

https://images-eu.ssl-images-amazon.com/images/I/511Y1G95GcL.jpg https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSptulJ8zIwPhuRFVbpiqvkC_rQ-Bui--Nf7IGoFLaeJEBfsMAgrQ

Ouvrage: Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’opium

Auteur: De Quincey Thomas

Année: 1903

TRADUCTION ET PRÉFACE: Albert Savine

 

 

LA JEUNESSE DE QUINCEY
On s’est beaucoup occupé en France de Thomas de Quincey
depuis plusieurs années et, sans doute, l’excellente traduction
des Confessions d’un mangeur d’opium de M. V. Descreux y a
été pour quelque chose.
Dans un article qui fut remarqué, M. Th. de Wyséwa, un
critique qui a fourni une riche contribution à l’étude des
littératures étrangères, s’insurgeait contre les idées fausses que,
d’après lui, nous nous faisions de l’écrivain anglais.
« L’on sait communément en France aujourd’hui, disait-il,
que Quincey a été une façon de savant, qu’il a passé la plus
grande partie de sa vie à manger de l’opium, et qu’il a aimé,
d’un amour romanesque et pur, une jeune fille des rues de
Londres. Quincey est, ainsi, célèbre chez nous, si l’on songe
que nous ignorons jusqu’aux noms de Charles Lamb, de Walter
Savage Landor, de Thomas Beddoes et de la plupart des poètes
anglais de ce siècle. Mais il se trouve que l’amour de Quincey
pour la phtisique Anne d’Oxford-Street est vraisemblablement
une invention, que l’opium a joué dans la vie de Quincey un
rôle fort effacé et que ce vague savant a été l’un des plus
grands écrivains de la littérature anglaise[1]. » Et, plus loin,
revenant sur la même idée pour y mieux appuyer, l’écrivain de

la Revue des Deux Mondes ajoutait et concluait : « Quant à
l’opium, son rôle dans la vie de Quincey fut, je le répète, fort
restreint. Les singularités de son caractère et de sa littérature
ne doivent rien, en tout cas, à cet usage de l’opium, Quincey a
été, dès le début, l’homme et l’écrivain qu’il est toujours resté.
L’opium lui a seulement servi de prétexte pour attirer
l’attention sur ses poèmes en prose. Cet homme extraordinaire
avait, d’ailleurs, toutes les audaces. Après la mort de son ami
Coleridge, qui avait été réellement une victime de l’opium, il
s’attacha à établir, en faisant, d’ailieurs, le plus grand éloge de
Coleridge, que le poète défunt n’avait jamais été un mangeur
d’opium sérieux et que lui seul, Quincey, avait droit à ce titre.
Et c’est ainsi que, ignorant l’extraordinaire écrivain des Césars
et de la Diligence, nous connaissons tous Quincey le mangeur
d’opium, dont on a pu dire sans trop d’invraisemblance qu’il
n’avait jamais mangé d’opium dans sa vie[2]. »
Mais, bientôt après, la thèse qui fait de Thomas de Quincey
une victime de l’opium trouva dans la même Revue des Deux
Mondes un champion résolu en la personne de Madame Arvède
Barine, critique non moins compétent.
« Si jamais homme gâcha les dons reçus en naissant, dit
notamment Madame Arvède Barine, ce fut celui-là. Quincey
n’avait pas vingt ans qu’il avait déjà mangé son blé en herbe ; à
l’université, il ne pouvait plus travailler qu’en s’excitant avec
de l’opium. Certainement il a une excuse. Qui n’en a pas dans
ce monde ? Son excuse était d’avoir eu un père malsain, d’être
venu au monde malsain : s’il n’eût versé d’un côté, il eût sans
doute versé de l’autre, dans l’alcool, dans la débauche, que
sais-je ? Mais ce qui atténue sa faute n’en avait pas atténué les

conséquences et il faut les regarder en face une dernière fois…
Les admirateurs de Quincey réclament pour lui plus que du
talent : du génie, et ils ont raison. La plupart des critiques
anglais se sont néanmoins refusés à attacher de l’importance à
son oeuvre, malgré ses luttes on faveur des Lakistes, malgré
tout ce qu’il a fait pour initier l’Angleterre à la pensée
allemande, et les critiques ont eu raison. Qu’est-ce qu’un génie
qui ne donne plus que des miettes de pensée, des miettes
d’idées et de raisonnements, où rien ne se tient et rien ne se
suit ? Qu’est-ce que le monument littéraire d’un génie en
poussière ? Quincey écrivait un jour à un ami, en parlant de ses
propres ouvrages : « C’est comme si l’on trouvait de fins
ivoires sculptés et des émaux magnifiques mêlés aux vers et
aux cendres, dans les cercueils et parmi les débris de quelque
monde oublié ou de quelque race disparue. » Des bijoux de
grand prix parmi les ossements et dans la poussière d’un
tombeau, voilà en effet ce que Thomas de Quincey nous a
laissé ; voilà quelle a été l’oeuvre de l’opium[3] ! »
Et non seulement Madame Arvède Barine fait de Thomas de
Quincey le martyr de la passion de l’opium, mais elle le pose
en type de cette névrose et l’étudie comme tel, de même
qu’elle vit en Hoffman le martyr de la passion du vin, en Edgar
Poe celui de la passion de l’alcool ou en Gérard de Nerval celui
de la folie. « Thomas de Quincey, dit-elle, n’a jamais renié son
erreur ; il s’en est plutôt paré… La crise passée, il se faisait
l’historiographe complaisant des effets de l’opium sur l’âme
humaine et il ne s’est jamais lassé de les analyser, de les
décrire par le menu, avec une précision qui donne beaucoup de
prix à ses récits, et non pas seulement dans ses fameuses

Confessions d’un mangeur d’opium, mais dans cent endroits de
ses oeuvres, de ses lettres, de son journal, de ses notes inédites.
Ce n’est pas chez lui l’obsession maladive ; c’est l’hommage
volontaire de l’esclave crucifié au maître cruel qu’il ne peut
s’empêcher d’admirer et de diviniser tout en luttant contre lui
pour sa raison et pour sa vie[4]. »
De ces deux interprétations si divergentes de tournure et de
la personnalité de Thomas de Quincey, nous n’hésitons pas à
adopter celle de Madame Arvède Barine. L’autre n’est qu’un
joli et spirituel paradoxe.
Évidemment Thomas de Quincey n’a pas été seulement le
pape de l’opium, auquel cas il n’éveillerait qu’une fragile
curiosité, mais si la passion qui devait ruiner et dévaster son
cerveau a trouvé chez lui un terrain favorable de culture,
l’étude de ce terrain n’est-elle pas aussi intéressante que celle
du développement de la passion elle-même ? À entendre
Quincey, ce fut « comme à un simple analgésique et par la
seule violence de la douleur la plus cruelle » qu’il eut pour la
première fois recours à l’opium. Toute autre affirmation,
déclarait-il, était une calomnie et il se plaignait amèrement de
Coleridge qui avait attiré l’attention du public sur la différence
profonde qu’il y avait entre leurs situations respectives comme
mangeurs d’opium[5]. Sur ce thème il ne tarissait pas. « Il
semble, s’écriait-il, que Coleridge soit tombé dans cette
habitude par des causes excusables, c’est-à-dire par nécessité,
l’opium étant la seule ressource médicale qui fût efficace
contre sa maladie à lui. Et moi, scélérat que je suis, j’ai,
comme chacun sait, reçu des fées un charme contre la douleur ;
si j’ai adopté l’opium, c’est par un penchant abominable pour

la recherche aventureuse de la volupté, et j’ai pêché le plaisir
dans toute sorte de ruisseaux. Coleridge se trompe dans toute
l’étendue possible du mot, il se trompe dans son fait, il se
trompe dans sa théorie ; un petit fait, une grosse théorie. Ce
dont il m’accuse, je ne l’ai pas fait, et quand cela serait, il ne
s’ensuivrait pas que je suis un citoyen de Sybaris ou de
Daphné… J’ai été véridique en disant au lecteur que c’est non
pas la recherche du plaisir mais l’extrême violence d’un mal de
dents causé par le rhumatisme, que c’est cela, cela seul qui m’a
conduit à l’usage de l’opium. La maladie de Coledrige était le
rhumatisme simple. Pour moi, cette maladie qui est revenue
avec violence pendant dix ans, était un rhumatisme facial
combiné avec la névralgie dentaire. Je le devais à mon père,
ou, pour mieux dire, je le devais à mon ignorance honteuse, car
une dose insignifiante de coloquinte ou de quelque autre
remède, prise trois fois par semaine, m’aurait, plus sûrement
que l’opium, arraché à cette terrible malédiction… Dans cet
état de souffrance, état complet et développé, j’étais exposé
sans défense à un conseil fortuit, et par là même, par une
conséquence naturelle à l’opium, le seul, l’unique analgésique
qui soit accidentellement reconnu comme tel, le seul auquel
tout le monde reconnaisse ce rôle important. »
Dans ce plaidoyer pro domo, Quincey réclame que quelqu’un
qui en sache plus long que lui-même sur cette question refasse
ses confessions d’un bout à l’autre et négligemment il jette en
passant cette indication de l’atavisme paternel. Elle était
cependant capitale et, pour le comprendre, il faut détacher
curieusement dans les Souvenirs autobiographiques les pages
qu’il consacre à la famille Quincey, perdues qu’elles sont dans

un fouillis de détails et de digressions, résultat peut-être ces
dernières de l’atrophie cérébrale, de l’émiettement des idées
causé par le travail lent du poison.
Peu importe, en effet, quelque intérêt qu’y attacha Quincey,
qu’il ne fût point le descendant d’émigrés français. Sa
gallophobie trouvait son compte à déclarer que les Quincey
anglais dataient du conquérant et qu’ils n’étaient pas de souche
française mais norvégienne. Le point intéressant était celui-ci.
Le père de Thomas, négociant, riche et lettré, était phtisique. Il
avait eu huit enfants avant et après la rupture du vaisseau
sanguin qui précipita sa fin. Cet accident survenu vers la
cinquième année de Thomas Quincey laissa le négociant de
Manchester brisé et faible. Vainement il chercha la santé dans
de grands voyages vers les climats chauds. Ni Lisbonne ni
Madère ne lui furent des séjours prospères et guérisseurs et en
1792 il revint mourir à Greenheys dans l’élégante demeure
qu’il s’était fait construire au milieu des jardins des faubourgs
suburbains de Manchester.
Les frères et les soeurs de Thomas eurent la part néfaste de
cette hérédité morbide. « L’aîné des garçons, rapporte Madame
Arvède Barine, était un cerveau fêlé qui cherchait le moyen de
marcher au plafond la tête en bas, comme les mouches ». « Si
un homme peut tenir cinq minutes, disait-il, qu’est-ce qui
l’empêchera de tenir cinq mois ? » Cette idée ingénieuse et
quelques autres de même force le firent reléguer au loin. Quand
il revenait au logis maternel pour quelque cause fortuite, on
l’envoyait aussitôt chez un ministre des environs en la
compagnie de Thomas et alors Thomas devenait son souffre
douleur. « Le frère était un forcené batailleur qui ameuta contre

eux tous les gamins du pays et obligea l’infortuné Thomas à
être son corps d’armée. Pendant que le général en chef
accomplissait des prouesses et se décernait des ordres du jour
louangeurs, ses troupes recevaient d’abominables raclées[6]. »
Des autres enfants, deux fillettes furent fauchées par la mort,
et la visite que Thomas fit furtivement à six ans au cadavre
d’une d’elles, est une des pages les plus émues des Souvenirs
autobiographiques. Tous, d’ailleurs, étalent mélancoliques,
méditatifs et plus tard, Quincey en arrivait à se féliciter des
brutalités de son frère aîné qui l’obligeant à guerroyer, c’est-àdire
à se faire rouer de coups, l’avait contraint de faire une
violente diversion à ses éternelles spéculations métaphysiques.
Sans cela il serait mort de langueur.
Quincey avait encore un autre frère, le Pink dont il raconte
les étonnantes aventures en un chapitre entier de ses Souvenirs.
C’était incontestablement une tête brûlée et Thomas lui-même,
avec ses fugues soudaines, ses longues disparitions, n’a-t-il pas
tous les traits d’un dégénéré supérieur ? Se souvient-on du joli
portrait qu’en a tracé Carlyle, ce portraitiste magistral :
« Assis, on l’aurait pris aux lumières pour un joli enfant : des
yeux bleus, un visage brillant, s’il n’y avait pas eu un je ne sais
quoi qui disait : Eccovi, cet enfant a été aux enfers. »
La seule personne de la famille, qui n’a pas été nommée ici,
l’y eût volontiers renvoyé. Madame de Quincey, bien que son
fils en parlât toujours en termes respectueux, ressort de ses
récits sous des traits plutôt défavorables. La tendresse
maternelle lui était un sentiment à peu près inconnu. Pourvu
qu’il revînt de temps en temps au logis, elle le laissa
vagabonder et se livrer à toutes les excentricités de collégien

mal équilibré qui hantaient son cerveau. C’était une rigide
protestante et elle n’aurait pu admettre que l’indocilité fût le
meilleur moyen de se procurer des aises et du bien-être. Ce
serait un encouragement aux frères cadets, s’ils voyaient
récompenser la révolte de leur aîné. Voici comment Quincey
raconte une de ces entrevues où il se présentait la conscience
anxieuse. « Attristé par ces réflexions, je le fus encore plus par
la froideur de ma mère. Si je pouvais me hasarder à supposer
en elle un défaut, c’est que dans son caractère hautement tendu,
elle dirigeait trop exclusivement sa froideur vers ceux qu’elle
savait ou croyait les auteurs d’un mal, à quelque degré que ce
fût. Parfois, son austérité pouvait paraître injuste. Mais alors
toute l’artillerie de son déplaisir semblait se démasquer, et
avec justice, pour tirer sur une observation morale, que
n’offrait à ce moment aucune excuse admissible ; cela se disait
dans un coup d’oeil, s’exprimait d’un seul mot. Ma mère avait
de l’inclination à juger défavorablement les causes qui avaient
besoin de beaucoup de paroles ; de mon côté, j’avais du talent
pour les subtilités de toute nature et de tout degré, et j’étais
devenu naturellement expert dans les cas qui ne pouvaient
laisser tomber leur appareil extérieur et se présenter sous un
aspect aussi simple. S’il y a au monde quelque misère sans
remède, c’est le serrement de coeur que donne
l’Incommunicable. Qu’un autre sphinx vienne proposer à
l’homme une nouvelle énigme en ces termes : y a-t-il un
fardeau absolument insupportable pour le courage humain ? —
je répondrai aussitôt : c’est le fardeau de l’Incommunicable. À
ce moment-là, alors que j’étais assis dans le salon du Prieuré
avec ma mère, sachant combien elle était raisonnable, combien
patiemment elle écoutait les explications, combien elle était

franche, ouverte à la tendresse, je n’en étais pas moins abîmé
dans un désespoir infini par la difficulté de me faire entendre.
Elle et moi, nous avions sous les yeux le même acte, mais elle
le regardait d’une centre et moi d’un autre. J’étais certain que
si pendant une demi-minute elle pouvait ressentir l’impression
mortelle des souffrances que j’avais combattues pendant plus
de trois mois, cette somme d’angoisse physique, cette
désolation de toute vie intellectuelle, elle aurait exprimé avec
élan son pardon pour tout ce qui lui apparaissait alors comme
un simple éclat d’insoumission capricieuse. « Dans cette courte
expérience, se serait-elle écriée, je lis un arrêt qui vous
acquitte ; dans ces dures souffrances, je reconnais une
résistance digne d’un gladiateur. » Voilà ce qui aurait été alors
son verdict, dans le cas que je suppose. Mais des raisons
infiniment délicates rendaient cette supposition irréalisable. De
tout ce qui se présentait à ma rhétorique, il n’était rien qui ne
représentât mes souffrances d’une manière aussi faible que
puérile. Je me sentais impuissant, désarmé dans cette difficulté
languissante à affronter ou à essayer d’affronter l’obstacle qui
était devant moi, comme il nous est souvent arrivé, dans nos
rêves enfantins, de lutter contre un lion formidable. Je sentais
que la situation était sans espérance : un mot unique, que
j’essayais d’exprimer de mes lèvres se mourait en un sanglot,
et je me laissais aller passivement à un aveu apparent qui se
dessinait dans toutes les apparences, à l’aveu de n’avoir aucune
excuse acceptable à présenter[7]. »
Aussi l’enfant fut abandonné à lui-même, et littérairement
cela vaut peut-être mieux, car madame de Quincey en eut fait
quelque épouvantable méthodiste au lieu du conteur spirituel et

érudit qu’on retrouve à chaque page des Souvenirs
autobiographiques.
Il serait déplacé de réécrire ici le récit détaillé de l’enfance
de Thomas de Quincey. Ce qu’il faut indiquer, c’est le vif
intérêt qu’offre à des Français le récit de l’expédition Humbert
en Irlande. Comme le rapporte le Mangeur d’opium, il
parcourait ce pays au moment où les souvenirs de l’occupation
française vivaient encore dans tous les esprits. Il put causer
avec ceux qui avaient été les hôtes plus ou moins volontaires
d’Humbert et de ses lieutenants.
Quand plus loin il explique le système d’organisation de
l’université d’Oxford, il n’est pas moins intéressant, car on a
trop parlé chez nous de l’éducation anglaise, des collèges
anglais, pour ne pas écouter avec profit un homme qui en a fait
l’expérience personnelle.
Cet intérêt, ce charme de ses récits ont rendu Quincey
suspect à bien des lecteurs. Il y a toute une école qui prétend
que son imagination seule écrivait, que, dégénéré supérieur et
monomane de l’opium, il avait perdu la mémoire par suite de
l’intoxication. Ceux qui soutiennent cette thèse s’appuient sur
les affirmations du docteur Pichon qui a cru remarquer la perte
de mémoire comme un trait caractéristique du morphiné. Mais
le docteur Bail s’est, chez nous, inscrit en faux contre cette
affirmation. Il a constaté dans ses savantes leçons que la
mémoire demeurait intacte chez les intoxiqués d’opium et a
déclaré qu’il ne fallait pas confondre la perte de la mémoire
accidentelle chez quelques-uns comme conséquence de
l’engourdissement général du mot avec les phénomènes
ordinaires chez les intoxiqués morphiniques. D’ailleurs si

l’épreuve est impossible pour beaucoup des traits rappelés par
Quincey, l’épisode d’Anne d’Oxford Street sur lequel il était
seul à pouvoir témoigner, — l’épreuve est au contraire facile
dans certains cas. M. Page a par exemple publié de charmantes
et très authentiques lettres de Quincey enfant, adressées à sa
soeur Mary et signées par badinage Tabitha Quincey. Ces lettres
sont écrites de Bath et rapportent sa maladie cérébrale dans
cette villégiature. Elles confirment point par point les récits du
Mangeur d’opium à ce sujet ; pas un détail n’est en divergence,
pas même en ce qui concerne le début de sa liaison avec Lord
Westport, le fils unique de Lord Altamont, plus tard marquis de
Sligo, « un bien joli enfant… dans mon genre. « Le même M.
Page a publié, d’une date quelque peu postérieure, des lettres
adressées à madame Quincey. Le jeune homme y racontait avec
esprit et littérature les incidents du voyage en Irlande fait avec
Lord Westport. Or, s’il n’y raconte pas par le menu l’incident,
Lady Errol — miss Blake, c’est que l’auteur des Souvenirs
autobiographiques avait pris son parti de ce qui avait
certainement beaucoup blessé l’adolescent. Pour le reste,
paysage y compris, — ce qui prouve que Quincey avait
l’impression photographique, — il n’y a pas un trait de la lettre
qui ne se retrouve dans les Souvenirs.
Quincey n’a pas poussé ceux-ci au-delà d’Oxford, mais on
en trouverait aisément la suite dans les pages qu’il a consacrées
à certains types qui l’ont particulièrement préoccupé. Peut-être
y aura-t-il un jour intérêt à traduire les portraits qu’il a tracés
des Lakistes anglais dont il fut l’ami, le compagnon et un peu
le jaloux. Si nous abordions cette tâche, nous trouverions
Southey le bibliophile au milieu de ses livres, Wordsworth

coupant les siens avec le couteau à beurre de la laide, louche
mais charmante madame Wordsworth, Coleridge, le rival de
Quincey dans le culte de l’opium, avec son regard assoupi où
brillait une pointe de folie. Avec cela, les Suspiria de
profundis, la Diligence et quelques contes, on aurait la fleur de
l’oeuvre de Quincey[8].
Albert SAVINE.
P. S. — Ce m’est un devoir de remercier ici M. V. Descreux
de l’aide qu’il m’a apportée, pour ce travail, de sa parfaite
connaissance de la langue élégante mais un peu chantournée et
spéciale de Quincey.


1. Th. de Wyséwa, Écrivains étrangers 1896, p. 61.
2. Th. de Wyséwa, Écrivains étrangers 1896, p. 73.
3. Arvède Barine, Névrosés, p. 155 et 156.
4. Arvède Barine, p. 63.
5. Confessions d’un mangeur d’opium, traduction V. Descreux. p. 36-40.
6. Arvède Barine, Névrosés, p. 75 et 72.
7. Confessions d’un mangeur d’opium. Trad. V. Descreux p. 144 et 145.
8. Je signale aux curieux les traductions parues de Jeanne d’Arc et de
l’Assassinat considéré comme un art.

I
JOURS D’ENFANCE

suite… PDF