LE PRÉSENT DE L’HOMME LETTRÉ


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Ouvrage: Le Présent de l’Homme lettré pour réfuter les partisans de la Croix

Auteur: ‘Abd-Allâh ibn ‘Abd-Allâh, le Drogman

Année: 1886

Traduction française inédite par Jean Spiro

 

 

AVANT-PROPOS

Aucune dynastie n’a laissé dans l’Afrique septentrionale des traces

aussi profondes que celle des Beni Hafs[1]. Tous, ou
presque tous les grands monuments soit à Tunis, soit dans les
autres villes de la Tunisie, la plupart des fondations pieuses,
charitables ou scientifiques datent de leur règne. Aussi n’est-il
pas étonnant que de nos jours les noms de plusieurs Sultans de
cette dynastie soient encore populaires et dans la bouche de
tous.
Ce fut sous le règne de deux des plus glorieux souverains
hafsides que l’auteur de notre ouvrage arriva et vécut à Tunis.
Né à Majorque, ayant fait ses études successivement en
Espagne et en Italie, il a certainement dû de bonne heure faire
la connaissance des Musulmans. Une grande partie de
l’Espagne était encore entre les mains des Arabes. Les relations
entre les souverains africains et les États chrétiens de l’Europe
méridionale étaient des plus fréquentes : c’étaient des traités de
commerce sans cesse violés et renouvelés, des envois
d’ambassadeurs suivis plus d’une fois d’invasions et de pillage,
des échanges de présents et bien plus souvent de prisonniers.
Quant à la personne de notre auteur, nous n’en savons que ce
qu’il nous raconte lui-même. Malgré tous nos efforts, il ne
nous a pas été possible jusqu’ici d’en apprendre davantage.
Nous ignorons le nom qu’il portait avant sa conversion ; nous
ignorons même l’année de sa mort. Nous savons seulement
qu’il est enterré à Tunis. Sa tombe, qui se trouve au milieu du
Souk des Selliers, est encore actuellement l’objet d’une grande
vénération. Les renseignements des auteurs arabes sont
également sans nous rien apprendre[2].
Mais bien plus que l’auteur, c’est l’ouvrage qui nous
intéresse. Et ici nous avons tout lieu d’être satisfaits.

Les ouvrages de polémique et d’apologétique musulmanes
ne font certes pas défaut[3] ; mais les polémistes se font tous
remarquer par leur ignorance presque complète du
christianisme et de ses dogmes. Il n’en est pas ainsi pour notre
auteur et c’est bien pour cette raison que son traité a fait
époque dans le monde musulman et y est encore populaire.
Dans sa réfutation des dogmes chrétiens, il fait preuve de
connaissances théologiques et bibliques si étendues pour son
époque, qu’à elles seules elles nous sont un garant de
l’authenticité de son livre. Nous trouvons aussi une preuve de
cette authenticité dans la partie biographique de l’ouvrage.
L’auteur y raconte son enfance, sa jeunesse, ses études, ses
ouvrages, sa conversion avec une simplicité qui porte tout le
cachet de la vérité. Quand on songe que ce document encore si
peu connu en dehors du monde spécial des arabisants, date de
la fin du xive siècle, on comprend quel grand intérêt il présente
pour tous ceux qui s’occupent d’histoire des religions.
Le style de notre auteur est franchement mauvais. Malgré ce
qu’il dit lui-même de ses connaissances de la langue arabe (p.
8), nous n’hésitons pas à dire qu’il n’a pas réussi à bien
apprendre cette langue. Il s’exprime mal, il se sent gêné dans la
phrase arabe, chaque page presque nous révèle un auteur
habitué à manier une autre langue que celle du Corân. Mais
cette incorrection même constitue à nos yeux une nouvelle
preuve de l’authenticité du livre.
Les manuscrits sont répandus partout et se trouvent dans
toutes les bibliothèques. En général, ils sont peu corrects ; les
meilleurs sont ceux écrits en caractères maugrébins. L’ouvrage
a été traduit déjà en turc[4]. Il en existe aussi une édition

imprimée, moins correcte encore que la plupart des manuscrits.
Nous en ignorons et la date et le lieu d’impression. À en juger
d’après les types d’imprimerie et certaines notes marginales,
dont nous parlerons dans le corps de l’ouvrage, il y a lieu de
supposer que cette impression s’est faite en Angleterre.

 

LE PRÉSENT DE L’HOMME LETTRÉ
Au nom du Dieu clément et miséricordieux.
Dieu m’ayant fait la grâce de me conduire vers la voie droite
et de me faire entrer dans la vraie religion qu’il a envoyée à
son bien-aimé et son élu Mohammad, j’en ai examiné les
preuves décisives et les démonstrations claires, évidentes pour
quiconque a le moindre discernement, et cachées seulement
pour ceux qui ne voient pas les oeufs de l’autruche.
Dans l’exposition de ces preuves et de ces démonstrations,
nos docteurs musulmans ont fait tout ce qu’il était possible de
faire. Mais dans presque toutes leurs discussions avec les
chrétiens et les juifs ils ont suivi la méthode du
raisonnement[5]. Il n’est guère que Al-Hâfith Mohammad ibn
Hazm[6] qui se soit servi pour les réfuter d’arguments à la fois
intellectuels et historiques, mais dans quelques rares questions
seulement.
Ces considérations m’ont inspiré le vif désir de traiter mon
sujet selon la voie historique et d’en contrôler la justesse par
des arguments métaphysiques, réunissant ainsi la critique
historique au raisonnement et mettant d’accord les preuves

intellectuelles et celles tirées de l’observation.
J’exposerai dans ce livre leurs erreurs[7], à savoir : ce qu’ils
ont établi au sujet de la Trinité et les conséquences qui en
découlent. Outre cela je parlerai de leurs Évangiles et de ceux
qui les ont composés, de leurs dogmes et de ceux qui les ont
faits, de la perversité de leur métaphysique, de leur infidélité à
l’égard de la tradition historique, de leurs calomnies contre
Jésus le Messie[8] (que le salut soit sur lui) et de leurs
mensonges contre Dieu.
Je dirai aussi un mot de leurs prêtres, de leurs croyances, de
leurs ruses, de la façon dont ils ont corrompu l’Évangile révélé
à Jésus.
Enfin nous dirons ce qui en est de leur sacrifice de la messe
et de leur adoration des croix.
J’ai fait précéder cet exposé de quelques détails sur ma
patrie et sur le lieu où j’ai été élevé, ensuite j’ai raconté mon
départ de cet endroit et ma conversion à l’islâm. Poursuivant
mon récit, j’ai rendu hommage à la générosité, à mon égard, du
prince des croyants, Aboul’-Abbâs Ahmad-al-Fâris [9]. J’ai dit
aussi un mot des évènements qui eurent lieu sous son règne et
sous celui de son fils, le prince des croyants, Abou’l-Fâris Abdal-
Azîz, dont j’ai mentionné la belle conduite. J’ai terminé
mon livre par la réfutation de la religion chrétienne en
établissant la supériorité de la religion musulmane. Après avoir
ainsi arrangé cet ouvrage, je l’ai intitulé : Cadeau du lettré
pour réfuter les partisans de la croix, et je l’ai divisé en trois
chapitres pour en faciliter la lecture et pour éviter au lecteur
toute fatigue d’esprit.

Le premier chapitre parlera de ma conversion à l’islâm, de
ce qui m’a fait sortir du christianisme pour embrasser la
doctrine hanéfite[10], des bienfaits que m’a accordés le prince
des croyants Abou’l-Abbâs-Ahmad et de ce qui m’est arrivé
sous son règne.
Le deuxième chapitre racontera ce qui m’est arrivé sous le
règne du prince des croyants, Abou’l-Fâris-Abd-al-Azîz, dont
je relaterai l’excellente conduite et les oeuvres les plus
remarquables à l’époque de la composition de ce livre, l’année
823[11] de l’hégire.
Le troisième chapitre enfin, qui renferme le but principal de
mon écrit, tendra à réfuter les chrétiens au sujet de leur religion
et à établir la mission prophétique de notre seigneur
Mohammad, par les textes mêmes de la Thora, des évangiles et
des autres livres des prophètes[12]. Que les bénédictions de
Dieu soient sur eux tous !

 

CHAPITRE I

Sachez que je tire mon origine de la ville de Majorque[13],
(que Dieu la ramène à l’islâm !), grande ville sur la mer, entre
deux montagnes et traversée par une petite rivière. C’est une
ville de commerce qui possède deux ports où de grands navires
viennent jeter l’ancre pour se livrer à un trafic important. Elle
se trouve dans une île du même nom, abondante en oliviers et
en figuiers. Dans une bonne année l’île de Majorque peut
exporter vers le Caire et Alexandrie plus de 20.000 barriques
d’huile d’olive[14]. On rencontre dans cette île plus de 120
places fortes entourées de murs et bien entretenues. De
nombreuses sources arrosent tous les points de l’île et se jettent
dans la mer.
Mon père, homme considéré d’entre les habitants de la ville
de Majorque, n’avait d’autre enfant que moi. À l’âge de 6 ans,
mon père me mit entre les mains d’un savant prêtre, sous la
direction duquel j’étudiai l’Évangile au point d’en savoir par
coeur la majeure partie au bout de deux ans. Puis je me suis mis
à étudier l’idiome[15] de l’Évangile et la logique pendant six
ans. Ayant achevé ces études, je me transportai de Majorque à
la ville de Lérida[16] dans la Catalogne[17], ville réputée pour sa
science chez les chrétiens de cette région[18]. Une grande
rivière la traverse[19]. J’y remarquai l’or mélangé avec le sable,
mais il est un fait reconnu par tous les habitants de ce pays, que
les frais de l’exploitation ne compensent pas le profit que l’on
en retire. Aussi l’a-t-on abandonnée. Les fruits abondent dans
cette ville. J’ai remarqué que les paysans ont l’habitude de
couper les pêches en quartiers qu’ils font sécher au soleil ; ils
en font de même des courges et des noix[20]. Quand ils veulent
en manger pendant l’hiver, ils les laissent tremper une nuit
dans l’eau, et les cuisent comme si elles étaient fraîches de la
saison. La récolte principale de tout ce pays est celle du safran.
C’est à Lérida que se réunissent les étudiants chrétiens au
nombre de mille ou de mille cinq cents, qui ne reconnaissent
d’autre autorité que celle du prêtre sous la direction duquel ils
étudient.
Pendant six ans j’étudiai dans cette ville la physique et
l’astronomie, après quoi je me mis exclusivement pendant
quatre ans à l’étude de l’Évangile et de son idiome. Au bout de
ces études je quittai Lérida pour me transporter à Bologne[21]
en Lombardie.
Bologne est une très grande ville. Les édifices y sont
construits en excellentes briques rouges, à cause du manque de
carrières de pierre.
Chaque fabricant de briques possède un timbre spécial, pour
marquer ses produits. À leur tête se trouve un inspecteur,
chargé de contrôler la bonne qualité de l’argile dont ils se
servent et la cuisson des briques. S’il arrive qu’une brique se
fende ou s’effrite, l’inspecteur en condamne le fabricant à en
payer la valeur et le fait frapper de verges.
La ville de Bologne est un centre scientifique pour tous les
habitants de cette région[22]. Chaque année il y arrive de tous
côtés plus de deux mille étudiants, pour y étudier la science.
Tous les étudiants, y eut-il même parmi eux un roi ou un fils de
roi, portent pour vêtement le costume du baptême, qui leur sert
de signe distinctif. Ils ne sont justiciables que du prêtre auprès
duquel ils font leurs études.
Quant à moi j’habitai le presbytère d’un prêtre très âgé et
d’une grande autorité, nommé Nicolas Myrtil. Ce prêtre
occupait à Bologne un rang très considérable par sa science, sa
piété et son ascétisme. Aux yeux de tous les chrétiens de ce
temps il était envisagé comme le plus grand savant. De tous
côtés, de la part des rois ou d’autres personnages, des
questions, se rapportant à la religion, lui étaient sans cesse
soumises. Ces questions étaient accompagnées de riches
présents, afin de recevoir sa bénédiction. Quand leurs présents
étaient bien accueillis par lui, ils s’en honoraient et s’en
félicitaient. Ce fut auprès de ce prêtre que j’étudiai la science
des principes et des fondements de la religion chrétienne.
Pendant longtemps je lui rendis des services et je remplis une
grande partie de ses fonctions, ce qui le détermina à la fin à me
recevoir au nombre de ses plus intimes. Comme je continuai à
le servir et à l’entourer de mes hommages, il alla jusqu’à me
confier les clefs de sa demeure et de ses armoires de
provisions. Tout était sous ma main, excepté la clef d’une
petite chambre à l’intérieur de la maison, où personne d’autre
n’entrait que lui. C’était probablement l’endroit où il cachait
les trésors qui lui étaient envoyés. Mais Dieu seul sait au juste
ce qu’il en est.
Je passai ainsi à servir ce prêtre et à étudier une période de
dix ans. Or il arriva certain jour que le prêtre étant malade, fut
empêché de se rendre à la conférence. Les auditeurs de la
conférence, tout en l’attendant, s’étaient mis à discuter des
questions scientifiques. À un certain moment il se présenta
dans leurs discussion cette parole que Dieu a dite par la bouche
de son prophète Jésus : « Il viendra après moi un prophète dont
le nom est le Paraklète[23] ». Ils cherchèrent à déterminer
auquel des prophètes cela pouvait se rapporter. Chacun d’eux
émit son opinion selon le degré de sa science et de son
intelligence, et la discussion allait en s’animant et la dispute en
augmentant sans cesse. À la fin ils se séparèrent sans avoir
résolu la question.
Rentré chez le directeur de notre collège, il me dit : Sur quoi
avez-vous discuté aujourd’hui pendant mon absence ? Je
l’informai de notre désaccord au sujet du nom du Paraklète,
que tel avait exprimé telle opinion, tel autre telle autre opinion
et je le mis au courant des diverses réponses.
— Et toi, me dit-il, quelle opinion as-tu exprimée ? Celle du
docteur un tel, lui répondis-je, que j’ai empruntée à son
commentaire de l’évangile.
— Que tu es loin et proche de la vérité, s’écria-t-il, un tel
s’est trompé, un tel a presque trouvé.
Aucun cependant n’a trouvé le sens véritable. Au reste
personne ne peut expliquer la signification de ce nom illustre
que les docteurs très-ferrés dans la science. Or, en fait de
science, vous n’en avez encore acquis que bien peu.
Sur ces paroles je me précipitai à ses pieds, je les baisai et je
lui dis : Tu vois, Monseigneur, que je suis venu auprès de toi
d’un pays éloigné ; pendant ces dix ans que je suis à ton
service, j’ai acquis, grâce à toi, des connaissances
innombrables, achève maintenant ta bonté à mon égard en me
faisant connaître ce nom illustre. Le vieillard se mit à pleurer
et me dit : Mon enfant, certes tu m’es bien cher à cause des
services que tu m’as rendus et de ton attachement à moi. Il y a
certainement dans la connaissance de ce nom illustre un grand
profit, mais je crains que, si tu le divulguais, les chrétiens ne te
tuent à l’instant même.
— Par Dieu le Très-Grand, par la vérité de l’Évangile et par
celui qui l’a apporté, m’écriai-je, je ne parlerai à personne de
ce que tu me confieras, si ce n’est sur ton ordre.
— Mon fils, m’interrompit-il, dès ton arrivée auprès de moi
je t’ai demandé des informations sur ta patrie, j’ai voulu savoir
si elle se trouve voisine des Musulmans, si vos compatriotes
les combattent, ou s’ils vous combattent, en un mot je tenais à
connaître tes sentiments au sujet de l’Islam. Sache donc, mon
fils, que le Paraklète est l’un des noms du prophète des
Musulmans, Mohammad, à qui a été révélé ce quatrième
livre[24] dont parle Daniel, le prophète,[25] annonçant que ce
livre lui serait révélé. Certes sa religion est la religion véritable
et sa doctrine est cette doctrine bienfaisante dont parle
l’évangile.
— S’il en est ainsi, Monseigneur, lui demandai-je, quel est
ton avis sur la religion de ces chrétiens ?
— Mon enfant, me répondit-il, si les chrétiens étaient restés
fidèles à la religion primitive de Jésus, ils posséderaient la
religion de Dieu, car la religion de Jésus comme celle de tous
les prophètes (que la bénédiction et le salut soient sur eux tous)
est la religion de Dieu.
— Comment faire donc, Monseigneur, demandai-je ?
— Il me répondit : ô mon enfant, il faut embrasser l’Islâm.
— Mais les Musulmans, insistai-je, peuvent-ils sauver celui
qui embrasse leur religion ?
— Oui, me disait-il, ils le sauvent dans ce monde-ci et dans
l’autre.
— Cependant, Monseigneur, lui fis-je observer, l’homme
intelligent choisit pour lui-même ce qu’il a reconnu être le
meilleur, puisque donc tu proclames la supériorité de la
religion de l’Islâm, qui t’empêche de l’embrasser ?
— Mon enfant, me répondit-il, Dieu m’a révélé la vérité de
ce que je viens de te dire au sujet de la supériorité de la
religion de l’Islâm et de la grandeur du prophète de l’Islâm,
dans ces derniers temps. Maintenant je suis bien vieux et mon
corps s’est affaibli. Je ne veux pas dire que cela m’excuse, au
contraire Dieu aura raison contre moi. Ah ! si Dieu m’avait
conduit vers cette voie alors que j’avais ton âge, j’aurais
abandonné toute chose et j’aurais embrassé la vraie religion.
Mais l’amour du monde est le principe de tout péché. Tu
connais ma position chez les Chrétiens, mon rang élevé, la
considération et le respect dont on m’entoure. Eh bien, dès que
l’on s’apercevrait en quoi que ce soit, de ma tendance vers
l’Islâm, tout le peuple me tuerait à l’instant même. Mais
admettons que je réussisse à leur échapper et à me mettre en
sûreté chez les Musulmans, voici ce qui se passerait : Je suis
venu, en musulman, auprès de vous, leur dirais-je. En entrant
dans la vraie religion, me répondraient-ils, tu t’es fait du bien à
toi-même, mais à nous tu n’as rendu aucun service. Car par ton
entrée dans la religion de l’Islâm tu as échappé au châtiment de
Dieu. Après cela je resterais au milieu d’eux, vieillard de 70
ans, pauvre, ne sachant pas leur langue, et condamné à mourir
de faim, tandis qu’ils ignoreraient ma position.
Eh bien, grâce à Dieu, je suis resté fidèle à la religion de
Jésus et à ce qu’il a apporté, Dieu m’en est témoin.
— Ainsi donc, Monseigneur, lui dis-je, tu me donnes le
conseil de me rendre au pays des Musulmans et d’embrasser
leur religion ! — Oui, me répondit-il, si tu es bien avisé,
cherchant le salut, hâte-toi de le faire, tu gagneras par là ce
monde-ci et l’autre. Mais, mon enfant, que pour le moment
personne ne soit instruit de cette affaire, cache-la avec la plus
extrême sollicitude, car si elle s’ébruitait, si peu soit-il, on te
tuerait à l’instant même et je ne pourrais rien pour toi. Il ne te
servirait à rien d’en rejeter la cause sur moi, je le nierais, et
tandis qu’on ajouterait foi à ce que je dirais contre toi, on ne
croirait pas ce que tu dirais contre moi. Si donc tu prononces
un mot de cette affaire je serai net de ton sang. — Que Dieu me
préserve, m’écriai-je, d’en arriver là.
Ayant tout fait pour le tranquilliser, je fis mes préparatifs de
voyage et je lui dis adieu. À ce moment il me combla encore de
ses bénédictions, et me remit comme viatique cinquante dînârs
d’or.
Je m’embarquai pour la ville de Majorque, ma patrie, où je
m’arrêtai pendant six mois ; puis je me mis en route pour l’île
de Sicile, où je restai cinq mois, attendant un navire faisant
voile pour le pays des Musulmans. Un navire allant à Tunis
étant arrivé, je m’y embarquai. Nous quittâmes la Sicile au
moment du coucher du soleil et nous jetâmes l’ancre en rade de
Tunis à midi.
Dès que je fus descendu au bureau de la douane, des
Chrétiens notables ayant entendu parler de moi, m’amenèrent
une monture et me prirent avec eux dans leurs maisons.
Quelques négociants également habitant à Tunis, les
accompagnèrent. Je passai quatre mois chez eux, jouissant de
la plus large hospitalité.
Au bout de ce temps je m’informai auprès d’eux si à la cour
du Sultan se trouvait quelqu’un parlant la langue des Chrétiens.
(Or le Sultan à cette époque était notre Seigneur feu Abou’l-
Abbâs Ahmad). Ils m’apprirent qu’il y avait à la cour un
homme distingué, nommé le docteur Yoûsouf, un des
principaux serviteurs du Sultan, dont il était le médecin. Cette
nouvelle me causa une très grande joie. M’étant informé de la
résidence de cet homme, je me rendis chez lui.
Quand je fus auprès de lui, je lui exposai ma situation et lui
dis que le motif de mon arrivée était le désir d’embrasser la
religion de l’Islam. Le médecin se réjouit extrêmement de cette
nouvelle, surtout parce que cet heureux évènement devait avoir
lieu par son intermédiaire. Puis il monta sa jument et se rendit
avec moi au palais. Il y entra, informa le sultan de mon histoire
et demanda une audience pour moi. Ce qui m’ayant été
accordé, je me tins en présence du Sultan.
Il s’informa d’abord de mon âge ; je lui répondis que j’avais
35 ans. Puis il voulut savoir quelles sciences j’avais étudiées,
ce que je lui appris. — Tu es venu, me dit-il, pour une bonne
chose, deviens Musulman, avec la bénédiction du Dieu Très-
Haut.
Je dis à l’interprète, le médecin susdit : Dis à notre Seigneur
le Sultan, jamais personne n’abandonne sa religion, sans que
s e s coreligionnaires n’élèvent la voix contre lui et ne le
calomnient ; je réclame donc de ta bienveillance de bien
vouloir faire chercher les négociants Chrétiens et les autres
notables qui se trouvent dans ta capitale et de les interroger à
mon sujet, de cette façon tu entendras ce qu’ils disent sur mon
compte ; après cela j’embrasserai l’Islâm.
Le sultan me répondit par l’intermédiaire de l’interprète : Tu
me fais la même demande que ‘Abd Allah ben Salam[26] fit au
prophète lorsqu’il embrassa l’Islâm. Sur cela il fit venir les
notables chrétiens et quelques commerçants, et m’ayant fait
entrer dans une chambre voisine de la salle d’audience, il leur
dit : Que pensez-vous de ce prêtre nouvellement arrivé, par tel
bateau ? — C’est, lui répondirent-ils, un grand savant dans
notre religion, et même nos chefs prétendent qu’il ne se trouve
pas dans le monde chrétien un homme ayant atteint le degré de
science et de piété auquel il est parvenu.
— Que diriez-vous de lui, demanda le sultan, s’il devenait
musulman ?
— À Dieu ne plaise, s’écrièrent-ils, jamais il ne fera cela.
Dès qu’il eut appris l’opinion des chrétiens, le sultan me fit
chercher.
Alors, dans ce moment même et en présence des chrétiens, je
prononçai la profession de foi[27]. Les Chrétiens se signèrent
sur leur visage[28] et dirent : Le désir seul de se marier l’a
poussé à cette action (car chez nous le prêtre ne se marie pas)
et ils quittèrent le palais profondément affligés.
Le feu sultan m’accorda un traitement de quatre dînârs par
jour, me désigna comme demeure son palais particulier et me
fiança avec la fille de Hadji Mohammad Assaffar. Le jour de
mon mariage, il me gratifia de cent dînârs d’or et d’un
magnifique habillement. Peu de temps après, ma femme mit au
monde un fils que j’appelais Mohammad pour lui obtenir les
bénédictions attachées au nom de notre prophète Mohammad.

 

CHAPITRE II
CE QUI M’ARRIVA SOUS LES RÈGNES DE ABOU’L ‘ABBAS AHMAD
ET DE SON FILS ABOU FARIZ ‘ABD AL-‘AZÎZ.

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