Les Symboles


wikisource.org

https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSGqwQ8K3SsiDUyWUd0j0DwLkd7aoOWfx80q2M7Xbb3aQ_1w7_G  https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcTxzGCOiXFIuYDDvbOvlTzDvYZV8jzUuntIbwPzgW1-Z5_cce1p

Ouvrage: Les Symboles

Auteur: Bouchor Maurice

Année: 1888

 

PRÉFACE

Le présent ouvrage comprend deux séries. La première,
contenue dans ce volume, s’ouvre par un acte de foi. Aucune
des formes que la pensée humaine a prêtées à Dieu n’y est
adoptée de préférence à toutes les autres ; mais j’attribue aux
plus humbles comme aux plus sublimes une part de vérité. Je
tâche de faire revivre les principales religions antiques ; j’en
dégage, autant qu’il m’est possible, le véritable esprit, tout en
m’associant par le coeur à de nobles croyances dont l’humanité
a vécu. Dans la deuxième série, qui sera publiée plus tard, je
m’efforce de suivre, avec la même sympathie et le même
respect, le développement de la pensée religieuse depuis l’ère
chrétienne jusqu’à la Renaissance. À ce moment la tradition est
épuisée ; je ressaisis mon libre arbitre. Aucune croyance
nouvelle n’a surgi, et la foi chrétienne ne s’est pas imposée à
moi plus que les autres. Las de flotter entre des systèmes
contradictoires, après une infructueuse recherche et certaines
déviations du sentiment religieux, j’aboutis à une conclusion
purement humaine et morale. Laissant de côté cette évolution
d’esprit, qu’il sera plus à propos d’étudier en tête du second
volume, je veux dire quel intérêt puissant le sujet que j’ai traité
me semble offrir à tous ceux qui pensent ; et quelle raison
décisive m’a poussé à entreprendre un travail qui était peut-être
au-dessus de mes forces. J’indiquerai aussi le plan que j’ai
suivi dans la première partie de cet ouvrage et de quelle façon
j’y ai compris mon sujet, c’est-à-dire l’interprétation des plus
hautes croyances de l’antiquité.

 

I
On dit que les poètes se désintéressent de tout ce qui tient
aujourd’hui au coeur des hommes, et on refuse de pénétrer dans
le rêve où chacun d’eux paraît se complaire uniquement. Peut-être
vaudrait-il mieux avouer que personne ne se soucie plus de
la poésie. Le malheur est moindre, sans doute, que les poètes
ne se l’imaginent. Si même il est aussi grand que nous
voudrions le croire, ce n’est pas une raison pour tenter une
défense de la poésie ; car tous les arguments du monde ne
sauraient donner une autre âme à ceux que nos fictions
n’émeuvent pas. Mais qu’on nous laisse au moins nous justifier
de ce reproche, adressé tant de fois aux poètes, de n’avoir que
de l’indifférence pour le monde où nous vivons.
De magnifiques exemples prouvent que les sujets
contemporains ne répugnent pas à la poésie. Je citerai Jocelyn,
l’oeuvre, à mon avis, la plus inspirée de ce siècle où
l’inspiration fut si abondante. Mais interdire à la poésie de
franchir les limites de notre âge, ce serait étaler un bien
excessif amour de nous-mêmes et un dédain par trop ridicule
de ceux qui vinrent avant nous. Rien n’est plus vivant que
l’histoire des hommes, surtout lorsqu’un poète s’en empare, et,
avec des éléments qu’il combine ou transforme comme il lui

plaît, compose de merveilleux types où l’humanité pourra se
reconnaître ; ce qui faisait dire au sage Aristote que la poésie
est plus vraie que l’histoire. Lorsqu’un écrivain crée une de ces
oeuvres souveraines, ne craignez pas qu’il cesse d’appartenir à
son temps. Son génie, si universel qu’il puisse être, portera
toujours la marque d’un siècle et d’une race ; le poète, qu’il le
veuille ou non, imprégnera son oeuvre d’un sentiment tout
nouveau qui en sera la vie.
Ce que le génie accomplirait, on peut le tenter avec de
moindres forces. Chacun a le droit de prendre ses sujets hors de
notre siècle ; et le poète y trouvera souvent de réels avantages.
Les choses, vues à distance, lui apparaîtront plus simples et
plus grandes ; la poésie s’en dégagera plus naturellement. Sans
doute le milieu que l’on choisit doit être approprié an sujet, et
il faut que le sentiment moderne soit fondu avec le reste d’une
façon intime et harmonieuse. Mais cela ne présente pas une
difficulté insurmontable ; on peut éviter le mensonge
historique tout en faisant autre chose qu’une restitution sans
âme.
Rien, dans le passé, ne me semble offrir un aussi profond
intérêt que l’histoire des religions. Sans parler des croyances
qu’elles revêtirent d’une forme admirable et dont plusieurs ont
encore un si grand prix pour l’âme humaine, elles furent
longtemps mêlées à toutes les choses de la vie. On ne peut,
sans les bien connaître, se faire une idée juste de ce qu’étaient
chez les anciens la famille, les moeurs, l’état social et politique,
l’art, la science même lorsqu’elle balbutia les premières
explications du monde. Mais l’histoire des croyances est, en
soi, du plus haut intérêt pour les hommes d’aujourd’hui. Nous

avons grandi à l’ombre d’une religion encore vivace ; et ceux
qui répudient la foi de leur enfance ne doivent pas le faire
légèrement. Il faut qu’ils sachent bien ce que furent les
croyances religieuses, leurs origines autant qu’il est possible
d’y remonter, de quelle façon elles se développèrent, la
filiation qui les relie entre elles, les progrès qu’elles
accomplirent et l’action qu’elles ne cessèrent pas d’exercer
jusqu’à nos jours. Si une religion nouvelle est possible, bien
que nous ne sachions pas ce qu’elle sera, l’étude des formes
anciennes peut donner un corps aux rêveries que suscite en
nous cette pensée. Car si de nouveau les hommes de
l’Occident, quelle que soit leur culture scientifique, s’unissent
dans une foi commune, leurs dogmes et leurs symboles ne
seront certes pas en dehors de toute tradition. Peut-être que les
tentatives de ce genre sont d’avance condamnées. Mais je
pense qu’il survivra dans l’homme un sentiment religieux, en
présence du mystère qui nous enveloppe. Les instincts ne se
modifient pas comme les idées ; et peut-être, toutes les
religions étant abolies, persistera-t-on à croire, comme elles
l’ont affirmé hautement, que le monde est une oeuvre sacrée.
Alors, comment ne pas étudier avec nue pieuse attention les
doctrines que le génie de l’homme a édifiées, quand la science
n’était pas assez puissante pour le détourner des rêves où se
complaisait son esprit, et qui lui tinrent si fortement au coeur ?
Si au contraire tout sentiment religieux doit s’éteindre, hâtons-nous
de fixer le souvenir de certains états de l’âme que plus
tard on ne comprendra pas. Par l’intuition comme par la
science mettons en lumière le vrai sens des religions qui,
d’après les textes seuls, seraient lettre morte pour nos

Cette oeuvre de résurrection, possible encore aujourd’hui, ne
l’était pas avant notre siècle. Tant que la foi catholique fut
toute puissante, on n’eut pas le droit de discuter ses origines et
les autres religions ne purent être étudiées dans un esprit de
justice. Ceux qui l’attaquèrent violemment, au nom de la
science et de la liberté, furent aussi mal placés que les esprits
demeurés fidèles au dogme pour juger sainement le passé
religieux de l’humanité. Il importait de ne pas former son
opinion d’après quelques abus, mais de mieux étudier les faits
pris aux véritables sources. C’est à quoi servirent de nobles
travaux qui ont renouvelé la science du langage et permis de
grouper les croyances, en même temps que les races,
conformément à la nature des choses. Notre âge a vu la science
des religions acquérir chaque jour une plus grande certitude.
Aussi n’est-il plus permis de s’en tenir à l’étroite critique du
XVIIIe siècle. Le sentiment religieux, quelle que soit son
essence et malgré la grossièreté de ses premières
manifestations, nous émeut toujours parce qu’il fut, chez tous
les peuples, sincère et irrésistible. Le culte des ancêtres, la
religion du foyer prirent naissance hors de tout esprit
sacerdotal. C’est toujours par une adoration spontanée qu’on
divinisa les forces de la nature, bien que la façon supérieure
dont ce travail fut exécuté par les Aryas montre chez eux
l’éveil de la curiosité scientifique. Enfin, on ne peut suspecter
la bonne foi des hommes qui fondèrent les religions suprêmes
où d’innombrables âmes trouvent aujourd’hui une discipline et
une consolation.
S’il ne s’agissait que de rêveries sur le principe du monde et
sur les destinées de l’âme humaine, l’histoire des religions

nous captiverait moins. Mais elles furent des systèmes de
morale en même temps que des métaphysiques populaires.
L’origine des premières notions de la justice peut être cherchée
dans certaines croyances religieuses qui, en tout cas, donnèrent
une grande force à l’idée du devoir. L’affaiblissement de ces
croyances ne devint pas funeste à la morale qui en était issue
on qu’elles revêtaient d’un caractère sacré, parce que l’âme
humaine, une fois en possession d’une vérité, ne peut plus s’en
dessaisir ; mais on eût tâtonné longtemps pour acquérir les
premières notions du bien, que la religion rendit accessibles à
tous. Chez les Aryas, par exemple, si l’on n’avait pas cru à une
survivance mystérieuse des ancêtres, dont les mânes
protégeaient la maison paternelle, à la vigilance et à la sainteté
du feu domestique, à la transmission par la race d’une
existence ininterrompue, patrimoine commun de toutes les
générations d’une même famille, il est douteux que le père eût
inspiré autant de respect, qu’une réprobation si forte eût frappé
l’adultère, qu’on eût attaché un prix aussi grand à toutes les
vertus privées. Les premiers contrats scrupuleusement observés
furent sans doute ceux que l’on passait avec les dieux, leur
promettant des offrandes en échange de leur protection ; et cela
dut inspirer peu à peu le respect de la parole donnée, dont ces
mêmes dieux furent institués les gardiens.
La morale, dans certaines conditions assez rares, put se
développer d’une manière indépendante ; mais les hommes ne
manquèrent jamais de placer sous la sauvegarde des Immortels
le trésor sans cesse accru de leurs notions de justice et
d’humanité. La puissance des dieux devint uniquement
bienfaisante ; se dégageant de la nature, ils furent des

personnes morales, dignes de toute vénération. On leur attribua
la promulgation des saintes Lois que l’homme, peu à peu,
découvrait dans sa conscience. Des châtiments et des
récompenses, pendant cette vie ou après la mort, furent la
sanction de ces Lois immuables. La morale religieuse, dans les
poèmes sacrés de l’Inde brahmanique, dans les prophéties de la
Bible, dans les drames d’un Eschyle ou les odes d’un Pindare,
atteignit de sublimes hauteurs. Mais la religion devait se faire
plus large et plus humaine encore. Elle ne se laissa plus
contenir par les limites d’une nation ; et, comme on le vit par
le triomphe du Bouddha dans l’Extrême Orient, du Christ dans
notre monde occidental, elle devint pour ainsi dire universelle,
appelant tous les hommes au salut. Dans les dernières religions
la morale est presque tout ; l’extérieur du culte était, pour les
primitives, la chose essentielle. Ce progrès ne s’est pas
accompli sans fluctuations. L’on put voir, après la captivité de
Babylone, le formalisme des scribes succéder à la foi inspirée
des grands prophètes juifs. Mais l’oeuvre des légistes ne fut
point inefficace ; et l’esprit d’Isaïe et d’Ezéchiel devait
reparaître, avec une suprême beauté, dans Celui qui fut le sceau
des prophètes.
L’histoire des religions est donc, sous la forme la plus
vivante, celle de tous les progrès de la conscience humaine.
Quelques grandes âmes, isolées dans leur vertu, restèrent en
dehors de toute croyance populaire ; mais le souvenir de leur
vie et la lecture de leurs préceptes ne profitent guère qu’aux
lettrés. Si puissante qu’elle soit, leur influence est peu de chose
auprès de celle que les religions exercent encore par l’exemple
toujours présent de leurs fondateurs et la simplicité d’une

prédication accessible aux plus humbles, par l’autorité divine
qui soutient leur morale, par l’espérance du salut, par la
majesté du culte et par l’union de tant d’âmes dans une même
prière, par les cérémonies qui consacrent tous les grands actes
de la vie, par la merveilleuse puissance des symboles et par
cette profusion d’oeuvres d’art où des esprits sublimes, avec la
pleine indépendance du génie, ont glorifié leur foi.
Il n’en faut pas moins reconnaître que, par un irrésistible
amour de la vérité, l’homme s’est acharné à détruire ce qu’il
avait édifié, et que la religion paraît être bien près de sa ruine.
L’esprit scientifique a rendu presque impossible la foi au
surnaturel ; et d’antre part la critique, par une pénétrante
analyse de nos textes sacrés, en a si bien montré les
contradictions et, dans certains cas, le peu de valeur au point de
vue historique, que leur autorité y a presque tout perdu. Je
n’insisterai pas sur ce point. Ceux qui ont l’esprit de la science
et qui connaissent les travaux de l’exégèse moderne me
comprendront assez. Quant aux croyants sincères, je ne
voudrais pour rien au monde les scandaliser ; s’ils ont ouvert
mon livre, j’espère qu’ils le fermeront à cette page. Je ne dis
rien de ceux qui nient la religion sans être en droit de le faire,
et parce qu’ils sont incapables d’en comprendre la sublimité. Je
regrette que ma conscience m’oblige d’exposer un sentiment
voisin du leur en apparence, bien que par le fait il en soit très
éloigné.
La morale toute simple, ne prenant son point d’appui que
dans la conscience humaine et n’exigeant aucune sanction
ultérieure, me paraît être ce qu’il y a de plus noble au monde.
Mais je crois que la fin des religions offre un danger sérieux et

que l’humanité a vu clair dans sa destinée avant d’être tout à
fait virile. Je ne discuterai pas l’opinion de ceux qui accusent la
religion de n’avoir été qu’une source de maux ; je les regarde
comme des philosophes à trop courte vue. Nulle institution
n’est parfaite. Une foi puissante dégénère souvent en
fanatisme, et elle peut être exploitée par des hommes sans
conscience. C’est là un mal inévitable. Faut-il renier la
Révolution française à cause de ses fureurs ? Je suis sûr que les
religions ont fait beaucoup pour le bonheur de l’homme.
L’esprit des croyants ne fut pas torturé par le doute ; et ils
eurent au coeur une grande espérance. Quant à la morale toute
nue, je crains qu’elle séduise peu le plus grand nombre :
d’autant qu’on lui dira, en abusant de la redoutable autorité de
la science, qu’il n’y a point de libre arbitre et que par
conséquent le devoir est une illusion. Des philosophes, voulant
atténuer les effets de cette théorie, soutiendront qu’au point de
l’évolution où nous sommes l’égoïsme doit consister souvent à
nous sacrifier pour nos semblables ; mais cela n’est pas facile à
comprendre. Écoutera-t-on davantage les spiritualistes qui, ne
s’appuyant sur aucune révélation, s’obstinent à démontrer Dieu
et l’immortalité de l’âme ? Non, certes. Leurs abstractions ne
peuvent contenter personne ; et un signe de croix aurait plus de
force que tous leurs arguments.
Ainsi notre attention est sollicitée de toute manière par les
choses religieuses ; si bien que nul sujet n’est plus moderne, au
sens large du mot. Les travaux de la science ont fait connaître
l’esprit aussi bien que la lettre des religions les plus diverses,
et il n’est pas surprenant qu’à leur tour les poètes aient mis en
oeuvre une matière aussi bien préparée. Elle est d’ailleurs si

riche que de grands artistes n’ont pu l’épuiser ; et c’est ce qui
m’a donné la hardiesse de traiter à nouveau un sujet où
plusieurs avaient trouvé de nobles inspirations. Je suis bien
loin de méconnaître ce que je leur dois, et surtout au plus
illustre d’entre eux, unique dans l’histoire des lettres pour
l’invention des images et la maîtrise des formes : l’empreinte
de Victor Hugo est sur tous les poètes qui vinrent après lui.
Pourtant je crois que mon oeuvre a sa raison d’être. J’ai eu
l’idée de suivre la pensée religieuse dans son évolution à
travers les âges, depuis l’aurore des temps historiques jusqu’à
notre époque ; et surtout j’ai voulu, dans un grand nombre de
mes poèmes, résumer l’esprit d’une religion au lieu
d’emprunter aux diverses croyances des thèmes poétiques ne
portant pas sur ce qui en est la véritable essence. Mais tout cela
ne m’aurait point décidé si un sentiment irrésistible ne m’eût
eu quelque sorte dicté ce livre. C’est ce que je vais expliquer le
plus brièvement possible.

 

II

Je fus longtemps avant de penser par moi-même. Jusque-là
l’histoire de mes idées ne présenterait guère d’intérêt ; mais d’autres  que moi même ont suivi le chemin, et il peut être
curieux de montrer sur un exemple l’aberration de ces esprits.
Parmi ceux d’entre nous qui, de bonne heure, cessèrent de
croire aux dogmes catholiques, plusieurs voulurent trouver leur
repos dans le matérialisme. Je fus de ceux-là. C’est par
réaction, sans doute, que nous prenions le contre-pied de tout
ce qui avait été la foi de notre enfance. Il nous semblait hardi
de nier le plus de choses possible ; et, comme le doute n’était
pas de notre âge, nous choisissions parmi les métaphysiques la
plus injustifiable de toutes, celle qui ne dit rien au coeur. Bien
que la science nous parut trop timide, nous n’hésitions pas à
l’invoquer en toute occasion. L’unité de substance était pour
nous un vrai dogme ; et nous ne savions pas que cette matière
éternelle et infinie, qui nous semblait être la raison dernière de
tout, est une hypothèse dont la science n’a pas besoin de
s’embarrasser. Nous ne comprenions pas que, si une réalité
absolue se cache sous les phénomènes, il n’y a point de raison
pour nous la figurer semblable aux choses, telles que les
façonnent à notre usage les formes de notre esprit et l’appareil
de nos sens. Nos spéculations ressemblaient à celles des plus
anciens philosophes de la Grèce, mais sans avoir le mérite
d’être originales ; et elles manquaient d’à-propos en plein dix-neuvième
siècle.
Une chose ennoblissait notre matérialisme : c’était un
profond amour de la nature. Il est vrai que nous rêvions aux
origines du monde plus encore que nous n’admirions ses
merveilles visibles. L’éternité de la matière nous enivrait ; et
nous l’opposions avec défi à la création dans le temps,
accomplie par un Dieu quasi humain dont la conception nous

semblait puérile. Au fond, quoiqu’il nous déplût de l’avouer,
un secret panthéisme se mêlait à nos doctrines, qui excitaient
en nous un enthousiasme ardent. Nous aimions profondément
la vie, et nous ne pensions pas qu’elle pût s’éteindre dans le
monde. Bien que notre ivresse delà nature eût peut-être quelque
chose de factice, elle est pourtant ce que nous avons eu de
meilleur dans cette période où le sens moral s’était obscurci. en
nous ; car elle nous préservait du pessimisme abject où tant
d’autres ont croupi. Le livre de Lucrèce était notre Bible ; et, si
la théorie atomistique faisait l’objet de nos stériles
commentaires, il fallait bien aussi que nous fussions traversés
par le souffle religieux qui purifie tout le poème.
Pourtant le naturalisme lucrétien ne nous donnait pas de
grandes lumières, lorsqu’il fallait juger la vie humaine et nous
faire une règle de conduite. Notre haine de l’idéal n’était pas
assez forte pour triompher de nos instincts ; et nous admirions
sans un profiter les passages où le poète, tout en laissant
deviner ce qu’il y eut de cruelle passion en lui, prêche une
médiocre sagesse bien peu faite pour une âme comme la
sienne. Mais quant à la morale, nous en avions écarté le souci
avec un dédain qui m’étonne encore. Lorsqu’on prétend
remonter à l’origine des choses, on est enclin à n’attribuer de
valeur qu’au principe d’où l’on fait dériver tout le reste. Le
matérialisme, qui ne voit dans la vie et dans la pensée qu’une
complication des phénomènes mécaniques, habitue à croire
que, plus les choses sont élémentaires, plus elles contiennent
de vérité, tout ce qui est complexe étant une sorte d’illusion ; et
que, si l’on ne veut pas être dupe, il faut ramener à quelque
chose de bas tout ce qui paraît supérieur. Lucrèce, par une belle

contradiction, admet la liberté humaine, si toutefois les anciens
eurent une idée précise de ce que les modernes entendent par
là. Mais, plus logiques, nous étions convaincus que tout
s’enchaîne en vertu d’une nécessité inexorable. D’ailleurs nous
n’avions que faire de ce libre arbitre qui permet de lutter contre
soi-même ; car nous mettions notre point d’honneur à
méconnaître tout ce qu’il y a de noble dans l’homme.
Avant de poursuivre cette analyse, il faut que je m’excuse de
parler désormais en mon propre nom. Il est choquant de se
mettre ainsi en évidence ; mais je ne puis expliquer la genèse
de ce livre que par l’aveu de toutes mes fluctuations. J’ai dit
quelle était ma philosophie ; je m’aperçus enfin qu’elle ne me
suffisait pas. Elle me fermait l’intelligence de beaucoup de
choses. Pour n’en citer qu’un exemple, l’oeuvre de Dante resta
lettre close pour moi tant que mes idées furent les mêmes. Tout
ce qui relevait de la morale, tout ce qui touchait à la foi
religieuse m’était suspect ; et même, dans les oeuvres de
passion toute pure, je ne me livrais pas entièrement à mon
émotion parce que, toujours imbu de cette idée qu’il ne faut pas
être dupe, je voulais expliquer par les calculs de l’intérêt les
plus irrésistibles mouvements d’une âme généreuse, les
héroïques délicatesses de l’amour, les sacrifices accomplis au
nom du devoir. Ayant compris que la doctrine où je voyais la
vérité était faite pour m’abaisser l’esprit et me rétrécir le coeur,
je résolus de n’en pas tenir compte dans mon appréciation des
oeuvres d’art et de m’abandonner à tout ce qui serait capable de
m’émouvoir. Mais comment se passionner pour des
transcriptions, si admirables qu’elles soient, de choses où l’on
ne trouve pas un intérêt vital ? Je me rendis compte que, si je

voulais augmenter les plaisirs de mon esprit, rien, pas même la
vertu, ne devait m’être indifférent.
Il aurait fastidieux de noter les progrès que ma pensée fit
presque insensiblement. Mais je dirai, pour rendre hommage à
un grand esprit et à un homme de bien, que Proudhon fut mon
guide dans ma lente ascension vers l’idée de la justice. Lorsque
je lus ses oeuvres, il resta bien entendu que je faisais de
l’intérêt personnel le mobile de tous nos actes et que j’abordais
l’étude des questions sociales par une simple curiosité de
l’esprit ; mais la bonne foi de mon maître me pénétra
entièrement et je me transformai auprès de cette âme saine et
robuste. Pourtant je ne parvins pas alors à l’équilibre que je
crois avoir trouvé depuis. Je sentais mes idées encore
flottantes, et j’avais un goût trop vif de la métaphysique pour
accepter cette modeste croyance au devoir qui est devenue ma
foi. Je pensais que, si tout n’obéit pas à la même nécessité,
l’âme humaine est hors de la nature. Je ne pouvais admettre
qu’il y eût deux ordres de faits irréductibles l’un à l’autre et
que, bien différente du système de lois qui étreint le monde
physique, l’obligation morale pût s’imposer à nous sans nous
contraindre. Je voulais remonter jusqu’aux origines. La
superstition de la matière m’avait conduit à nier tout ce qui
n’était pas purement mécanique ; et maintenant, pour admettre
la réalité de la justice, je croyais nécessaire de lui attribuer une
cause indépendante et placée hors du monde. Il me fallait
recourir à une invérifiable hypothèse pour donner du poids à
des faits que ma conscience me révélait directement. C’est
pourquoi la pensée de Dieu me revint ; et je restai longtemps
indécis, ne sachant pas si je devais l’accueillir, ou renoncer à

des idées morales très péniblement acquises.
À ce moment la musique m’ouvrait un monde nouveau. Elle
me plongeait dans de profondes rêveries ; et, sans qu’il me fût
possible de l’accuser de mensonge, elle me parlait d’une
existence idéale, affranchie des conditions mesquines de cette
vie, et où rien ne limitait la puissance de notre âme. Mais je ne
compris bien la beauté musicale que lorsque j’entendis les
oeuvres de Bach et de Haendel. J’y trouvai l’inspiration revêtue
de formes si précises qu’elles m’empêchèrent de me perdre en
flottantes rêveries. Ces deux maîtres firent pénétrer en moi
quelque chose de leurs fortes croyances ; je retournai à
l’Évangile et j’en saisis mieux l’esprit. Puisque les choses
religieuses m’étaient en quelque sorte révélées, je voulus en
connaître l’histoire ; aussitôt je fus épris du naturalisme des
Aryas. Je cherchai une métaphysique appropriée à mes diverses
tendances ; et, avec le secours de mes lectures, j’élaborai un
panthéisme idéaliste qui, tout en me laissant croire à l’unité de
substance, donnât un ferme point d’appui à ma foi dans la
justice. Je me réservais toute liberté de choisir une hypothèse
parmi celles que l’on a faites sur les destinées de l’âme,
Des circonstances qu’il est inutile de rapporter brusquèrent
ma nouvelle évolution. Les sentiments qui couvaient en moi
éclatèrent ; je fus en pleine crise d’idéal. Dieu absorba ma
pensée, sans que je pusse me résoudre à faire de lui soit l’Être
aimant et libre qui de rien a créé le monde, soit le Principe
neutre d’où émanent toutes choses par une nécessité divine. Je
conciliai comme je pus ces deux systèmes antagonistes, pour
que Dieu m’inspirât un amour plus vrai et qu’en même temps il
ne revêtît pas un caractère trop visiblement humain. Je voulus

croire à la vie future et j’y parvins sans trop de peine. Mais je
flottais entre le désir d’un entier repos de l’âme au sein de Dieu
et le rêve d’une immortalité active, consacrée au triomphe de
la justice. J’admirais la puissance des religions parce qu’elles
donnent une certitude inébranlable : aussi je m’efforçai de
trouver en quelques-unes un sens profond qui ne s’éloignât pas
trop de mon indécise métaphysique. J’adoptai quelque chose
des idées chrétiennes. Je crus à une Trinité, à un Fils de Dieu
dont Jésus n’était que la figure : ce Christ, à jamais incarné
dans le monde, le rachetait de l’éternel péché par un sacrifice
éternel. Je n’aurais pas toujours su dire ce qu’il y avait de
symbolique ou de littéral dans ma doctrine. J’y mêlais encore
les inventions de la Kabbale, dont la métaphysique, exprimée
en bizarres images, s’accordait assez bien avec mes propres
rêveries. Cependant ma raison protestait contre certaines
absurdités du système ; et j’avais en horreur un ésotérisme par
lequel les adeptes dissimulent la pauvreté de leur science
mystérieuse.
La manière dont je traduisis mes idées les rendit encore plus
confuses. Je le fis dans un livre, L’Aurore, inspiré surtout par la
passion ; au conflit des idées s’ajouta le tumulte des
sentiments. « Trouble et brumeuse aurore, me disais-je, qui
sera suivie par la lumière d’une foi éclatante. » Il n’en fut rien ;
et pourtant la paix du coeur et de l’esprit, même désabusés de
leurs rêves, vaut mieux, certes, que la fiévreuse espérance dont
je me suis alors enivré. Dans le singulier livre où j’accueillais
toutes les chimères, l’amour de la créature prétend guider
l’âme vers l’amour de Dieu. Après avoir triomphé
douloureusement de la chair, il devient comme un symbole de

l’autre amour, qu’il veut faire pressentir sans renoncer à lui-même
; et l’entrelacement de tous ces désirs, que je me plus à
mêler d’une façon inextricable, n’est pas fait pour rendre mon
livre plus clair. Malgré de si graves défauts, il fut goûté par
quelques personnes plus soucieuses de la poésie que de la
logique.
Dès que je fus délivré de mon oeuvre, je m’efforçai d’établir
mes idées plus solidement. Ma recherche d’une foi religieuse,
bien que des raisons passagères l’eussent activée, était sincère
et ardente ; mais, en examinant de près la plupart des
métaphysiques, je sentis bien notre impuissance à étreindre une
vérité qui dépasse les limites de. l’expérience humaine. Je
voulais croire que Dieu, de toute éternité, a tiré les âmes de sa
propre substance ; que chacune d’elles fait librement sa
destinée, et, en vertu d’une loi infaillible, monte ou descend
selon ses mérites les degrés de l’échelle lumineuse qui monte
jusqu’à Dieu. Mais rien ne me prouvait, si faiblement que ce
fût, la vérité de mes assertions. Puis mon rêve n’avait pas toute
la cohésion que j’aurais voulu ; je le sentais, dans certaines de
ses parties, vague et contradictoire. En même temps il me
devenait si facile de m’épancher en hypothèses que le dégoût
me prit de ces chimères abstraites. Je pensai alors que la
religion, instinctive dans l’homme et enracinée au plus profond
de son être, devait, sous les formes les plus diverses, contenir
au moins quelque chose de cette vérité dont j’avais soif. Je
résolus d’exprimer mon adoration de l’Être inconnu en me
servant des plus belles paroles qui, dans tous les temps, eussent
jailli de l’âme humaine. J’admettrais les dogmes les plus
différents pourvu que je ressentisse l’émotion des siècles et des

races qui les avaient consacrés. Chacun des systèmes religieux,
pensai-je, altère la vérité ; mais elle ne fait défaut à aucun
d’eux, et tous doivent se concilier dans l’Absolu.
Nous ne saisissons que des phénomènes enchaînés par des
lois qui nous semblent invariables. Mais derrière la trame de
ces apparences, vraies pour nous, notre esprit est porté à croire
qu’une chose existe par elle-même. La chose en soi, nous étant
inaccessible, reste un pur concept que nous pourrions retourner
de toute manière sans en tirer le moindre parti. Mais il n’en est
pas de même si nous y rêvons dans un esprit de désir. Ayons
foi dans la nature divine de cette chose qui existe par elle-même
; et, sans nous être mieux connue, elle suscitera en nous
les plus fortes émotions. C’est ainsi que, tout en avouant mon
impuissance à connaître l’Absolu, je n’hésitai pas à croire qu’il
dépassait infiniment tout ce qu’on a trouvé de plus sublime
pour le mettre à la portée de l’esprit. Les religions expriment
symboliquement des vérités que le langage ne serre pas d’assez
près ; mais ces vérités elles-mêmes me parurent être de
lointaines images d’une réalité que j’adorais sans la connaître.
La partie la plus idéale de toutes les croyances fut à mes yeux
comme un voile qui laissait transparaître bien peu de la
lumière divine ; et c’est pourquoi, voulant grouper dans mon
livre la plupart de ces pieuses rêveries, je lui donnai pour titre :
Les Symboles.
En même temps je terminais mon examen des
métaphysiques. De plus en plus je me pénétrai de la pensée
moderne, qui est leur implacable ennemie ; et je me fortifiai
dans une sagesse bien nouvelle pour moi par quelques études
où je pris un grand respect de la science. J’en admirai les

méthodes infaillibles, qui me firent mieux sentir le néant de
mes chimères passées ; et je perdis le dédain que j’avais eu
pour des vérités partielles, mais acquises à tout jamais. Je
comprenais que les métaphysiques sont indémontrables ; mais
je vis en outre qu’elles présentent rarement un sens clair et
précis. Je reconnus cependant que notre profond désir du
bonheur, de la vérité, de la justice nous porte malgré nous à
caresser de beaux rêves. Mais, laissant de côté tous ceux qui ne
regardent point la terre, je ne pensai plus qu’aux destinées de la
race humaine ; et peu à peu s’évanouit pour moi l’Être
ineffable que j’avais cru entrevoir derrière un voile de
symboles. Je n’en poursuivis pas moins l’oeuvre entreprise.
Rien ne diminua mon respect pour les croyances religieuses ; et
même je leur rendis une plus entière justice. Moins épris des
rêves merveilleux qu’elles avaient suscités en moi, je les aimai
davantage pour leur bienfaisante action dans le passé. Je les
envisageai surtout comme des morales ; et je bénis en elles les
sources où avait bu l’humanité haletante, dans sa longue route
vers la justice.

 

III

L’analyse que je viens de faire explique assez le Prologue
par lequel s’ouvre mon livre. Je m’y adresse à Dieu sans rien
préjuger sur sa vraie nature mais avec un élan d’amour et en lui
prêtant une vie suprême et mystérieuse. On comprend aussi que
les conceptions les plus opposées trouvent place dans cet
ouvrage. Plusieurs sont fort éloignées de ce qui peut être
aujourd’hui notre idéal religieux ; et je n’ai pas craint
d’adopter en divers endroits la croyance à la pluralité des êtres
divins. Certains poèmes, ne renfermant aucune idée morale,
glorifient l’éternelle Nature qui perpétue la vie par la puissance
de l’amour.
Je semble parfois n’être pas au coeur de mon sujet ; mais
lorsque j’étudie surtout la destinée de l’homme, c’est pour y
chercher les traces d’une pensée divine. Si je m’étais tenu à la
lettre de mon Prologue, les Symboles ne seraient qu’une
succession d’hymnes. C’eût été me restreindre plus qu’il ne
fallait et rendre mon livre par trop monotone. Au contraire je
l’ai varié le plus possible, me servant du récit et du dialogue
aussi bien que des formes lyriques.
Ce volume est consacré aux croyances religieuses de
l’antique Égypte, des Hébreux, des Chaldéens, des Indous, des
Perses, de Rome et de la Grèce, des Celtes et des Scandinaves.
Une très large part a été faite aux admirables religions de
l’Inde ; aux croyances bibliques, origine de la foi chrétienne ; à
la pensée grecque, merveilleusement féconde, et dont
l’influence fut puissante sur le christianisme en formation.
Excepté les Slaves, dont la religion primitive est mal connue,
tous les peuples de la famille aryenne figurent dans le présent
volume. Ils y sont groupés ensemble. J’ai d’ailleurs suivi

l’ordre des temps toutes les fois que j’ai pu le faire ; mais les
questions d’origine sont tellement controversées que j’attache
peu d’importance à cette partie de mon classement.
Si j’ai modifié le moins possible les primitives croyances
des grands peuples de l’antiquité, je n’ai point fait de place aux
religions trop barbares. Toutes sont dignes d’être étudiées ;
mais je ne pouvais traduire mon sentiment par des formes
prises à des cultes grossiers ou atroces.
Il est fait allusion en divers endroits des Symboles à quelques
systèmes philosophiques ; mais aucun poème n’y sera
l’exposition d’une doctrine élaborée par un seul penseur. Outre
que la poésie se dégage malaisément d’une métaphysique, les
formes de la science prêtées à de vagues hypothèses n’offrent
point d’avantage. Que m’importe une logique inflexible si les
définitions qu’on me fait manquent de précision, si je n’admets
pas les axiomes proposés, si jamais aucune expérience ne vient
prouver les assertions les plus hardies ? Puis je retrouve dans
les religions supérieures, et sous une forme vivante, les
conceptions à peine modifiées des philosophes qui ont exposé
leur sentiment sur Dieu et sur l’âme humaine. Enfin, la
métaphysique fut toujours le partage de quelques esprits ;
tandis que la religion, mêlée à la vie de tous, a passé dans le
sang des races.
Ainsi les plus hautes croyances de l’antiquité furent à peu
près la seule inspiration de cette première série. Mais les
images que j’en ai présentées n’ont pas toutes le même degré
d’exactitude. Parfois les documents sont rares ; et lorsqu’en un
travail de ce genre on a des lacunes à combler, il faut bien le
faire en y mettant du sien. Pour d’autres raisons, l’élément

personnel varie d’un poème à l’autre. Je me suis efforcé le plus
souvent de ne rien ajouter aux croyances dont je me fais
l’interprète. D’autres fois j’ai pu élargir le sens d’une religion,
mettre en lumière, au détriment du reste, ce qu’elle eut de plus
noble, ou même exprimer par elle des sentiments qu’elle ne fit
que pressentir. Enfin, je me suis servi une fois d’un mythe
connu de tout le monde pour traduire une pensée moderne.
Mais je ne crois pas, même dans ce cas extrême, avoir faussé
l’esprit d’une religion.
Du reste, pour ne pas induire en erreur ceux qui connaissent
peu l’histoire des doctrines religieuses, j’ai terminé ce volume
par des notes explicatives. J’y expose brièvement les croyances
que j’ai adoptées l’une après l’autre, et je m’efforce de bien
discerner dans quelle mesure j’en ai eu l’esprit. J’ai tenu
également à indiquer mes sources : les ouvrages modernes
(traductions et commentaires) aussi bien que les livres sacrés
de toutes les races, les grandes oeuvres de la poésie religieuse.
Je regardais comme un devoir de rendre hommage aux savants
dont les travaux ont élucidé tant de questions obscures ; et
quant aux poètes qui dans les temps anciens donnèrent une
expression sublime à la foi des peuples, je devais reconnaître
avec une entière humilité que je leur ai pris ce qu’il y a de
meilleur dans mon oeuvre.

 

Prologue
Je ne te connais pas, mon Dieu, mais je t’adore.
Oui, j’ai cru t’entrevoir dans une ardente aurore,
Comme un soleil voilé de nuages de feu,
Et ce cri m’a jailli du coeur : Voilà mon Dieu !
Mais la rouge splendeur du ciel s’est effacée,
Et je suis seul avec ma cruelle pensée.
Ah ! pouvais-je espérer ta présence ? et pourquoi,
Mon Dieu, te serais-tu dévoilé devant moi ?
Depuis que l’homme est né de ton souffle, les sages,
Tournant vers l’horizon leurs anxieux visages,
Attendent que, parmi des houles de clarté,
Surgisse l’éternel Soleil de vérité.
Ils s’enivrent de l’air purifiant des cimes ;
Ils contemplent sans fin des mirages sublimes ;
D’avance ils ont tracé ton chemin dans les cieux.
Chacun croit posséder ton nom mystérieux

Comme un sur talisman qui te fera paraître…
Mais tu n’obéis pas à la bouche du prêtre ;
Et, parmi tant de noms psalmodiés en vain,
Il n’en est pas un seul qui soit le nom divin.
Du moins nos visions ne sont pas des mensonges.
Quelque chose de toi transfigure nos songes.
Dans le grossier symbole éclate l’idéal ;
Et je recueille avec un respect filial
Les louanges, les cris de désir et les plaintes
De ceux qui t’ont cherché dans les ténèbres saintes.
Je ne sais pas, Seigneur, qui t’a le mieux compris.
Tu ne dédaignes point les plus humbles esprits,
Et peut-être aimes-tu leur instinctif hommage
Autant que l’oraison magnifique du mage.
Pour te glorifier, c’est encore trop peu
De tout ce qu’ont chanté les siècles, ô mon Dieu !
Je retrouve en mon coeur la foi de mes ancêtres
Qui peuplèrent le ciel de beaux et nobles êtres
Avant de pressentir ta suprême unité.
Avec d’autres, Seigneur, je crois en la bonté
D’un Maître qui souvent frappe sa créature.
Je ne m’indigne pas qu’on t’appelle Nature :
Que tu sois le saint Juge ou la divine Loi,
Mon âme s’épandra, brûlante, devant toi.
Car les peuples anciens, frémissant de revivre,
M’apparaissent : chacun me présente son livre
Et veut donner la vie à mon hymne tardif
Par la foi qui n’est plus et l’accent primitif.
Puisse-je ressaisir, pour exprimer mon âme,

Leur pur enthousiasme et leur verbe de flamme !
Toi qui fus longuement et vainement cherché,
Pardonne, Être inconnu, pardonne, ô Dieu caché,
Si, croyant te bénir, ma bouche te blasphème.
Le silence est mortel pour une âme qui t’aime.
Laisse-moi soulever tes voiles à mon tour
Et te balbutier des paroles d’amour.

Le Cycle

suite… PDF