LA MORT DES SOCIÉTÉS


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Ouvrage: La Mort des sociétés

Auteur: Novicow Jacques

sociologue russe d’expression française ()

L’Humanité Nouvelle, année 2, t. 2, 1898

 

LA MORT DES SOCIÉTÉS
NATURE VÉRITABLE DE CE PHÉNOMÈNE

On parle constamment de nations mortes. Les Assyriens, les Égyptiens, les Carthaginois, les Péruviens, les Mexicains n’existent plus. D’autre part, il y a des sociétés en voie de dépérissement dont la disparition est prochaine : les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord, les Maoris de la Nouvelle-Zélande, les Hawaïens des îles Sandwich. Les nations ont donc une durée limitée dans le temps. Elles subissent la loi universelle. Comme toute créature vivante, elles finissent par mourir.

Mais, d’un autre côté, nous savons que plusieurs régions de notre globe étaient habitées par des hommes depuis un nombre de siècles pour ainsi dire incalculable. Les monuments de la civilisation égyptienne remontent à plus de 8.000 ans. Mais, à cette époque ancienne, l’Égypte avait déjà parcouru une longue évolution. Elle était entrée dans l’âge des métaux. Or on a trouvé dans la vallée du Nil des silex éclatés et des silex taillés qui devaient être de beaucoup antérieurs au temps des premiers pharaons. Ces vestiges peuvent remonter à 150 ou 200 siècles.

Parmi les pays que nous avons énumérés plus haut, l’Égypte, la Tunisie (l’antique Carthage), le Pérou et le Mexique ont une population égale, ou parfois même supérieure, à celle qu’ils avaient dans l’antiquité. Rien ne prouve que cette population ira en diminuant. Il est donc presque certain que ces pays seront encore habités par des hommes dans 150 ou 200 siècles. Tant qu’un cataclysme astronomique (fort peu probable) ne se produira pas et tant que les conditions géologiques de notre planète ne se seront pas trop modifiées, il n’y a aucune raison de croire que notre espèce cessera d’exister. Puisque les sociétés humaines dureront donc encore un temps qui échappe à toute prévision, on n’est pas en droit de dire que leurs jours sont limités. Ainsi donc, on peut affirmer également et que les nations meurent et qu’elles ne meurent pas.

Comment sortir de cette contradiction ?

Comme toujours, pour comprendre la nature véritable d’un phénomène en sociologie, il faut s’adresser à la science antécédente : la biologie.

Ici aussi, nous observons le même fait : l’immortalité de la substance vivante et la mortalité des individus vivants.

La substance protoplasmique est immortelle. Elle existe depuis une époque dont nous pouvons à peine concevoir l’antiquité. Les plus anciennes couches géologiques connues (et combien que nous ne connaissons pas encore !) portent des traces de créatures autrefois vivantes. Quant à l’avenir, la matière protoplasmique durera encore sur notre planète un espace de temps pour ainsi dire sans limite.

Ce qui meurt en biologie, c’est l’individu. Or l’individu est une forme déterminée, un groupement particulier de substances protoplasmiques. rien de plus. Un individu est un ensemble de trajectoires, si l’on peut s’exprimer ainsi. Certains atomes accomplissent, à un moment donné, une série de mouvements dont la résultante apparaît pour notre œil sous l’aspect de Pierre ou de Paul. À un autre moment, ces atomes parcourent des trajectoires différentes et Pierre et Paul cessent d’exister. Mais ces atomes ne se détruisent pas et, après des combinaisons sans nombre, quelques-uns d’entre eux peuvent se retrouver dans la substance de quelque descendant de ce même Pierre et de ce même Paul[1].

Ces faits nous tirent de la contradiction que nous signalions tout à l’heure. Le phénomène social est identique au phénomène biologique. Le protoplasme est immortel, mais les individus meurent ; de même les individualités sociales meurent, mais leurs éléments constituants (les hommes qui les composent), leur protoplasme, si l’on peut s’exprimer ainsi, est immortel, parce qu’il se renouvelle constamment. En biologie, comme en sociologie, mort signifie la disparition d’une forme ; dans la première science d’une forme végétale ou animale, dans la seconde d’une l’orme sociale.

Or l’individualité sociale est tout aussi bien un ensemble de trajectoires déterminées que l’individualité biologique.

Considérons d’abord cette dernière. Un ovule vient d’être fécondé. La cellule initiale donne naissance à deux cellules nouvelles, puis à quatre, puis à huit et ainsi de suite. Selon l’espèce a laquelle appartient le germe, ces cellules vont se grouper d’une façon déterminée et produire soit un chêne, soit une huître, soit un homme. Or que signifie se grouper d’une façon déterminée ? Cela signifie parcourir certaines trajectoires et non certaines autres. Le fait que toute forme se réduit à une trajectoire accomplie par des atomes physiques est si facile à comprendre qu’il est à peine nécessaire d’insister davantage là-dessus.

De même l’individualité sociale n’est autre chose que l’exécution par les citoyens d’une série de mouvements déterminés.

Qu’est-ce qui constitue, par exemple, la différence entre un pays constitutionnel et un pays monarchique, entre une démocratie et une aristocratie ? Dans un pays constitutionnel, les citoyens vont élire des représentants à un moment donné. Ils accomplissent donc certains mouvements : ils se rendent de leur demeure au local où s’opère le vote, ils écrivent certains bulletins, les jettent dans une urne, etc. Puis, les députés élus se rendent dans une salle et discutent des lois, etc. Dans les monarchies absolues, les citoyens n’accomplissent pas ces mouvements. Dans une démocratie tous les citoyens peuvent accomplir les mouvements électoraux ; dans une aristocratie, un petit nombre (c’est-à-dire que le grand nombre exécute d’autres mouvements). La constitution du Colorado, aux États-Unis, est différente de celle du Kansas, parce que dans le premier État les femmes vont aux urnes et que, dans le second, elles n’y vont pas. Toutes les institutions sociales se ramènent à des mouvements. Ainsi dans certains pays le mariage civil n’existe pas. Alors, pour se marier, il suffit d’aller à l’église ; dans les pays où le mariage civil a été établi il faut aller à la mairie ; les mouvements sont différents.

Non seulement les institutions civiles et politiques se ramènent à des mouvements, mais aussi toute manifestation intellectuelle. Que signifie, par exemple, parler une langue ? C’est accomplir un certain ensemble de mouvements des lèvres et de la bouche. Parler une autre langue c’est accomplir des mouvements différents. Pour dire je vous aime, il faut faire d’autres mouvements que pour dire I love you. En généralisant encore plus, une théologie, une philosophie, une dialectique sui generis, se ramènent à des trajectoires, de nature particulière, dans les centres nerveux. Les formes artistiques aboutissent aussi à cette même origine, puisque c’est le sentiment qui guide la main de l’architecte, du peintre et du sculpteur. Pour bâtir le Parthénon d’Athènes, il a fallu accomplir d’autres mouvements que pour édifier la cathédrale d’Amiens.

Eh bien, quand certains mouvements, accomplis à une époque, cessent de l’être à une autre, le type social que formaient ces trajectoires meurt.

Pourquoi dit-on que la nation carthaginoise est morte ? Parce que les mouvements, tant de l’ordre politique, que de l’ordre juridique et intellectuel, qui s’accomplissaient à Carthage au deuxième siècle avant notre ère, ne s’accomplissent plus ni en Tunisie, ni ailleurs. Commençons par considérer les plus vulgaires. Les tailleurs de Carthage, lorsqu’ils confectionnaient des vêtements à l’époque d’Annibal, faisaient d’autres mouvements que les tailleurs actuels de Tunis ce qui revient à dire, en langage usuel, que le costume carthaginois n’existe plus). Quand un Carthaginois se mariait, il accomplissait des cérémonies que n’accomplit plus maintenant un Tunisien quand il se marie. Encore ici les mouvements se sont transformés. Passons au domaine politique. Dans l’antiquité, certains habitants de Carthage se réunissaient une fois par an dans un lieu déterminé et élisaient des magistrats appelés suffètes, qui, à leur tour, accomplissaient certaines fonctions particulières. Ces mouvements n’ont plus lieu à Tunis ; à leur place il s’en accomplit de tout différents. Les ministres de la République française envoient à Tunis un résident qui agit (ce qui veut dire en dernière analyse, qui se meut) autrement que les suffètes.

De même à Carthage, au temps d’Annibal, les mouvements accomplis par les langues des habitants étaient autres que ceux qui s’accomplissent aujourd’hui à Tunis. Les Carthaginois parlaient un dialecte phénicien, les Tunisiens parlent un dialecte arabe. De même enfin, les mouvements nécessaires pour bâtir les temples puniques étaient différents de ceux qu’il faut accomplir pour édifier des mosquées musulmanes. Ainsi toutes les trajectoires, accomplies autrefois par la société carthaginoise, se sont modifiées. Elles ne se retrouvent plus dans la société tunisienne. Nous disons pour cela que Carthage est morte. Mais si toutes les trajectoires sociales s’accomplissaient encore maintenant à Tunis, comme du temps de Scipion, Carthage serait encore vivante.

Bien entendu il ne faut pas l’identité absolue des mouvements. Tout change dans la nature. Mais il faut une ressemblance suffisante, pour qu’il n’y ait pas moyen de s’y tromper. En d’autres termes, si les formes sociales (politiques, juridiques, intellectuelles et artistiques) de l’ancienne nation carthaginoise ne se fussent pas trop modifiées, cette nation existerait encore ; mais comme ces formes se sont modifiées entièrement, cette nation est morte.

II

Mais quelle est la mesure du changement nécessaire, pour qu’on soit en droit de déclarer qu’une ancienne forme est morte et qu’une nouvelle a vu le jour ? Cette mesure n’existe pas. Elle reste toujours plus ou moins subjective à notre esprit.

Ici nous devons de nouveau chercher notre point d’appui dans la biologie.

Les dromathériums[2] de l’âge secondaire ne sont pas morts. Ils vivent encore dans leurs descendants, c’est-à-dire en nous. L’espèce dromathérium n’a jamais disparu, parce que cet animal n’a jamais cessé d’avoir une progéniture. Mais cette espèce s’est constamment modifiée et ses descendants, actuellement vivants (les hommes), ne ressemblent guère à ce que les dromathériums étaient à l’époque jurassique. Mais à quel moment les protomammifères se sont-ils modifiés suffisamment pour mériter le nom de marsupiaux ? À quel moment les catarrhiniens (nous sautons plusieurs degrés de l’arbre généalogique de l’homme) ont-ils mérité de s’appeler anthropoïdes, les anthropoïdes, pithécanthropes, et ceux-ci hommes ? Voilà ce qu’il est impossible de déterminer. La nature ne fait pas de sauts. Les êtres organisés forment une échelle ininterrompue de la monère jusqu’à l’homme. Mais c’est nous qui en marquons les degrés. Il a plu à Réaumur de diviser toutes les températures possibles entre la glace fondante et l’eau bouillante en 80 degrés ; il a plu à Celsius de les diviser en 100. Mais les divisions de Réaumur, comme celles de Celsius, sont des produits de leur esprit. Elles n’ont pas de réalité objective. De même les 22 degrés, établis par Haeckel entre la monère et l’homme, sont subjectifs à ce naturaliste et nullement correspondants à quelque réalité externe, Haeckel aurait pu tout aussi bien établir 220 ou 2.220 degrés. La limite de l’espèce n’existe pas en dehors de notre esprit. La nature donne une toile sans fin. C’est nous qui la divisons selon nos idées.

Il en est en sociologie exactement comme en biologie.

De même que les dromathériums n’ont jamais cessé d’avoir une progéniture, les anciens Romains, par exemple, n’ont jamais cessé de faire des enfants. Mais les institutions et la culture des Romains se sont modifiées constamment, et la civilisation actuelle de l’Italie ne ressemble plus tout à fait à la civilisation romaine. Rome et l’Italie moderne sont-elles deux nations différentes ou une même nation ? Cela dépend du point de vue subjectif. Aux yeux des uns les différences entre l’Italie moderne et la Rome antique peuvent sembler assez considérables pour motiver la séparation ; aux yeux des autres, elles peuvent paraître trop faibles pour exclure l’unité. Il n’y a pas plus de critérium scientifique pour scinder les nations que pour scinder les espèces. La limite des nations dans le temps sera toujours impossible à déterminer, parce qu’elle est subjective. Et justement parce que ces limites sont impossibles à poser, on tombe dans la contradiction que nous avons signalée au commencement de ce travail.

Après les Romains parlons des Grecs. Les Hellènes du temps de Périclès et ceux de nos jours forment-ils une seule nation ou deux nations différentes ?

C’est aussi une affaire d’appréciation personnelle, dans une très forte mesure.

On pourrait peut-être indiquer un critérium un peu plus objectif en cette matière. Nous l’avons signalé dans notre Conscience et volonté sociales : c’est le sentiment. Si une nation se sent solidaire de ses ancêtres, on n’est pas en droit de dire qu’il y a organisme nouveau ; si la solidarité n’est pas ressentie, c’est que la scission définitive s’est opérée entre le passé et le présent et qu’il s’est formée une nation nouvelle. Certes les Tunisiens modernes ne se sentent pas Carthaginois. Donc Tunis et Carthage font deux nations séparées. Bien certainement ce critérium a une certaine valeur. Cependant il n’est pas absolu. Les hommes peuvent sentir une chose un jour et une autre le lendemain. Ainsi nous voyons poindre au Mexique un certain engouement pour les anciennes races américaines. Les Mexicains qui, à un certain moment, ont pu se sentir Espagnols et ont pu repousser avec horreur et mépris toute solidarité avec les Aztèques barbares et cruels ; les Mexicains pourront, à un autre moment, ne plus se sentir solidaires de l’Espagne, mais des anciens autochtones de l’Amérique précolombienne.

Il faut donc nous résoudre à voir la nature telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une arène de tourbillons perpétuels. Il faut renoncer à poser des limites exactes dans la vie des sociétés. Cependant, comme dit très bien M. Vilfredo Pareto, parce qu’il est impossible de dire à quel moment précis commence la vieillesse et finit la jeunesse, il ne s’ensuit pas que ni l’une ni l’autre ne soient des réalités objectives. On ne peut pas déterminer aussi, d’une façon mathématique, à quel jour les anthropoïdes sont devenus des hommes. Cela n’empêche pas, cependant, que nous ne ressemblions plus guère à nos ancêtres simiens. Au bout d’une longue période, les différences morphologiques, en s’accumulant, deviennent absolument incontestables. De même dans les sociétés. Nous pouvons prédire à coup sûr que, dans cinquante ou soixante siècles, il n’y aura plus ni Français, ni Allemands, ni Italiens, ni Russes, mais des nations nouvelles, parce que les différences qui sépareront ces nations de celles de nos jours seront devenues énormes.

III

Abordons maintenant la question à un autre point de vue. Pourquoi les formes vivantes ne peuvent-elles pas être éternelles ? En d’autres termes, d’où viennent la vieillesse et la mort des individus tant biologiques que sociaux ?

Le problème de l’arrêt de croissance et de la décrépitude a toujours beaucoup intéressé les biologistes. Bien entendu, si nous pouvions savoir, d’une façon positive, pourquoi les individus biologiques vieillissent et meurent, nous pourrions comprendre immédiatement pourquoi les sociétés tombent en décadence.

Voyons donc ce que nous apprennent les naturalistes.

M. F. Le Dantec a traité récemment la question de la vieillesse dans un petit volume intitulé : l’Individualité ou l’erreur individualiste[3]. Il y résume les recherches de ses devanciers et les condense sous forme de formules mathématiques fort élégantes. Il met très nettement en évidence que la vie est un ensemble de réactions chimiques, que l’être vivant opère sur les substances fournies par le milieu extérieur. Mais ces réactions ne peuvent pas s’opérer sans laisser un résidu inassimilable dont l’accumulation produirait, à la longue, des troubles dans le fonctionnement normal qui auraient pour résultat la vieillesse d’abord, la mort en dernier lieu.

D’autre part, les cellules vivantes élaborent une série de substances qui servent d’outillage à l’organisme, comme le bois des arbres, les coquilles des mollusques et les os des animaux : « Le corps des vertébrés ne peut plus croître, dit M. Y. Delage [4], quand ses cartilages ont été entièrement envahis par l’ossification et l’arrêt du squelette entraîne l’arrêt des muscles dont l’excitation fonctionnelle tomberait vite à zéro s’ils s’accroissaient au delà de ce qu’exigent les segments osseux à mouvoir ; il en est de même des autres tissus ».

Un navire, pour flotter sur l’eau, doit contenir un certain poids dans sa quille. S’il est trop peu chargé, il peut chavirer ; s’il l’est trop, il peut couler à fond. De même l’organisme vivant, pour prospérer, doit constamment emmagasiner des substances extérieures, mais rejeter aussi au dehors tout son lest inutile. Dés que cette faculté diminue, l’adaptation au milieu devient insuffisante. C’est le commencement de la décomposition. Un degré de plus et l’échange normal entre le dedans et le dehors devient encore moins satisfaisant ; alors une rupture d’équilibre se produit. Cette rupture c’est la mort.

L’excès d’ossification, dont parle M. Delage, peut être envisagé comme une accumulation trop grande de résidus, ayant pour résultat une rupture d’équilibre entre l’organisme et le milieu, c’est-à-dire la mort.

On observe aussi des cas d’ossification sociale, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

À Florence, par exemple, beaucoup d’édifices privés datent encore du xive siècle. Ils sont bâtis d’une façon si admirable et en matériaux si excellents qu’ils pourront subsister encore des centaines d’années. Seulement ils ne correspondent plus aux besoins de notre temps. Mais, comme ils sont très solides et très beaux, on ne se décide pas à les démolir. Alors, dans une certaine mesure, ils deviennent une gêne pour la population. De nos jours, la vie reste un peu archaïque à Florence [5]. Cela tient, certainement, en partie, aux édifices du moyen âge. Leur masse semble comme peser sur les Florentins et les empêcher de vivre de la vie contemporaine.

Mais les résidus de l’ordre intellectuel jouent un rôle encore plus important que les ossifications de l’ordre économique et matériel.

Quand une civilisation brillante, prolongée pendant des siècles, a entassé un grand nombre de chefs-d’œuvre dans tous les genres, les hommes sont portés quelquefois à se consacrer trop à l’étude du passé. Cela peut leur laisser trop peu de temps pour les recherches originales et leur enlever le courage de créer des formes artistiques nouvelles. Alors le progrès de la civilisation se ralentit. La société tombe dans une espèce de caducité, justement parce qu’elle est moins imprégnée des idées des vivants que des idées des morts. Il se produit alors comme une inaptitude à s’adapter aux besoins du jour qui amène d’abord un dépérissement mental, puis, à la longue, un dépérissement économique.

Le conservatisme à outrance a pour conséquence inévitable la décomposition sociale. La vie est une continuelle adaptation au milieu ambiant. Comme ce milieu change constamment, si l’organisme n’est pas assez plastique, s’il ne se modifie pas en même temps que les conditions extérieures, un jour arrive où la concordance entre l’organisme et le milieu n’est plus suffisante ; et, ce jour, la mort se produit.

Mais à quel moment et pour quelles raisons les forces conservatrices l’emportent sur les forces progressives ? Voilà ce qu’il est impossible d’expliquer. Les biologistes disent que l’accumulation des substances inertes produit la vieillesse. C’est parfait. Mais pourquoi l’organisme peut-il se débarrasser complètement de ces substances inertes pendant une période de la vie (la jeunesse) et pourquoi ne peut-il plus s’en débarrasser complètement pendant une autre ? « Pourquoi, dit M. Delage [6], une cellule ne peut-elle recevoir de la force et rendre du travail sans modifier sa substance ou en parcourant, dans ses changements, un cycle fermé qui la ramène exactement au point de départ ? C’est demander en quoi l’organisme vivant diffère de l’appareil mort. Nous ne pouvons pas aller jusqu’au bout de l’explication de la mort, parce que nous n’allons pas jusqu’au bout de l’explication de la vie. »

Pourquoi l’empire romain s’est-il dissout, par exemple ?

On dit, entre autres, que les chefs barbares, qui ont dirigé ses destinées à certains moments, étaient d’une grande ignorance. Ils n’étaient pas capables de se former une représentation de l’empire dans son unité intégrale. Par conséquent, ils ne pouvaient pas tenir à le conserver dans cette unité. C’est fort bien. Mais il est clair que les chefs barbares avaient la possibilité d’acquérir cette représentation. Qu’est-ce qui empêchait Clovis d’apprendre la géographie romaine comme Stilicon ?

De plus, quelle nécessité d’un Clovis ? Pourquoi les Romains pouvaient-ils recruter des légions innombrables au temps de Sylla et ne pouvaient-ils plus en recruter du temps d’Honorius ? On dit que les Romains au ve siècle de notre ère avaient horreur du métier de soldat. Mais pourquoi n’avaient-ils pas cette horreur au temps de Marius ? Toutes ces questions restent sans réponse. On peut facilement comprendre comment les sociétés s’accroissent et se développent, mais la raison véritable de la vieillesse et de la mort reste, jusqu’à nouvel ordre, aussi inexplicable en sociologie qu’en biologie.

On voit que la mort des sociétés se ramène en définitive à des transformations de types sociaux. Par conséquent, toute mort a pour corollaire une naissance. Un type ancien se déforme, mais par cela même, un type nouveau doit se former.

La Chine paraît une nation vieille par excellence. Cependant elle commence à être envahie par des courants européens. Dans quelques siècles d’ici, elle aura pu avoir abandonné complètement son type antérieur de civilisation pour en adopter un nouveau. Dans ce cas, la Chine sera redevenue une nation jeune. En un mot, une renaissance se dessine à chaque irruption d’un flot considérable d’idées nouvelles venant du dehors. Si l’empire de Chine était seul sur notre planète, son rajeunissement serait plus difficile. Mais cette société étant entourée d’autres, qui lui ressemblent peu, son rajeunissement peut être accéléré.

Cependant les transformations sociales, si rapides qu’elles soient, ne peuvent pas être soudaines. Elles s’étendent toujours sur plus d’une génération. Les hommes vivants voient seulement de petites modifications partielles, non les transformations générales qui proviennent de la totalisation de ces modifications partielles pendant un long espace de temps. Nous percevons maintenant que les Italiens ne sont pas des Romains ; mais à aucune époque de leur histoire, les Italiens ne se sont aperçus du moment où ils ont cessé d’être des Romains. De là vient que l’opinion qu’on se forme sur la phase dans laquelle se trouve une nation à un moment donné est, en grande partie, subjective. La Restauration nous fait maintenant l’effet d’une période jeune. Mais Chateaubriand et de Sénancour pouvaient voir les choses d’une façon tout autre. On peut considérer aujourd’hui les Italiens comme une nation jeune puisque, depuis 1859, ils ont commencé une existence différente de celle de la période antérieure. Mais, à un autre point de vue, on peut les considérer aussi comme une nation arrivée à un âge fort avancé.

La conclusion est que quand une nation se sent jeune, elle est jeune ; quand elle se sent vieille, elle est vieille. Dans ce cas, comme dans tous les autres, les phénomènes sociaux se ramènent à des phénomènes psychiques.

Mais pourquoi une nation se sent-elle jeune à un certain moment et vieille à un certain autre ? Cela dépend de l’ensemble des événements historiques. Si un concours de circonstances heureuses amène une explosion d’idées libérales et progressistes, il se produit une période de renouveau, d’exubérance et de vigueur. Telle a été la situation de l’Europe vers 1860. Dans ces moments fortunés tous les cœurs s’ouvrent à l’espérance. Alors les sociétés se sentent jeunes parce qu’elles le deviennent en réalité, car les transformations sociales sont justement rapides dans les périodes progressistes. Si, au contraire, les conjonctures historiques amènent une recrudescence de courants réactionnaires (comme au jour où nous vivons), les hommes deviennent pessimistes et les nations se sentent vieilles. Tout cela confirme cette vérité banale en biologie comme en sociologie, que l’état d’un organisme dépend du milieu extérieur.

Que demain notre accablant militarisme soit vaincu, que la justice internationale remplace l’odieuse anarchie actuelle, les esprits renaîtront à l’espérance. Tout sentiment de dépression disparaîtra. Les sociétés civilisées se sentiront de nouveau pleines de sève, de jeunesse et d’entrain.

L’étude exacte des faits ouvre donc une grande porte à l’optimisme. Il suffira aux Européens de vouloir être jeunes pour le devenir.

Dans tout cet article, nous avons parlé de la mort naturelle des sociétés. Mais, bien entendu, elles peuvent aussi mourir de mort violente. S’il se produisait quelque cataclysme violent sur notre planète, toutes pourraient avoir ce sort. Mais il n’y pas que des cataclysmes géologiques, il y en a aussi de sociaux. L’histoire donne quelques exemples de sociétés qui ont été détruites jusqu’au dernier homme. Tel a été le cas de quelques tribus de Peaux-Rouges dans l’Amérique du nord, des Tasmaniens en Australie.

Dans les cas de mort violente, il n’y a pas seulement destruction d’un type social, il y a aussi destruction d’un type vivant. C’est alors un phénomène biologique qui vient se combiner avec un phénomène social. C’est pour ainsi dire, comme une mort à deux degrés.

J. NOVICOW.

  1. La vie est un échange perpétuel de matière entre l’individu et le milieu. À chaque instant elle suppose donc un changement de forme, si imperceptible qu’il soit. Certaines cellules du corps humain se transforment pendant la vie en substances inorganiques, certaines autres se transforment de cette manière après la mort. Mais il est des cellules qui se conservent sous la forme organique (les zoospermes et les ovules, par exemple) et assurent la descendance de l’individu et l’immortalité de la substance vivante.
  2. Ernest Haeckel appelle dromathérium un animal de la période jurassique qui était un protomammifère et qui est un de nos ancêtres en ligne directe. Voir son Histoire de la création des Êtres organisés, p. 462. Paris, 1884, Reinwald, éditeur.
  3. Paris, 1898. Félix Alcan, éditeur.
  4. L’Hérédité, p. 770, Paris 1895. Schleicher frères éditeurs.
  5. Par exemple, il semblerait que le soir, pour respirer de l’air, toute la population devrait se porter sur les charmants quais de l’Arno. Il n’en est rien. Ils deviennent complètement solitaires à partir du coucher du soleil.
  6. Op. cit., p. 771.