Réflexions sur la violence


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Ouvrage: Réflexions sur la violence

Auteur: Sorel Georges – philosophe et sociologue français ()

Année: 1908

 

 

INTRODUCTION

LETTRE À DANIEL HALÉVY

Mon cher Halévy,
J’aurais sans doute laissé ces études enfouies dans la
collection d’une revue si quelques amis, dont j’apprécie fort le
jugement, n’avaient pensé que je ferais bien de placer sous les
yeux du grand public des réflexions qui sont de nature à mieux
faire connaître un des phénomènes sociaux les plus singuliers
que l’histoire mentionne. Mais il m’a semblé que je devais à ce
public quelques explications, car je ne puis m’attendre à
trouver souvent des juges qui soient aussi indulgents que vous
l’avez été.
Lorsque j’ai publié dans le Mouvement Socialiste les articles
qui vont être maintenant réunis en un volume, je n’avais pas
l’intention de composer un livre. J’avais écrit mes réflexions
au fur et à mesure qu’elles s’étaient présentées à mon esprit ; je
savais que les abonnés de cette revue ne seraient pas
embarrassés pour me suivre, parce qu’ils sont familiarisés avec
les théories qu’y développent mes amis depuis plusieurs
années. Je crois bien que les lecteurs de ce livre seraient au
contraire fort désorientés si je ne leur adressais une sorte de
plaidoyer, pour les mettre à même de considérer les choses du
point de vue qui m’est habituel. Au cours de nos conversations
vous m’avez fait des remarques qui s’inséraient si bien dans le
système de mes pensées qu’elles m’ont amené à approfondir
quelques questions intéressantes. Je suis persuadé que les
considérations que je vous soumets ici, et que vous avez
provoquées, seront fort utiles à ceux qui voudront lire avec
profit ce volume.
Il y a peut-être peu d’études dans lesquelles apparaissent
d’une manière plus évidente les défauts de ma manière
d’écrire; maintes fois on m’a reproché de ne pas respecter les
règles de l’art, auxquelles se soumettent tous nos
contemporains, et de gêner ainsi mes lecteurs par le désordre
de mes expositions. J’ai bien cherché à rendre le texte plus
clair par de nombreuses corrections de détail, mais je n’ai pu
faire disparaître le désordre. Je ne veux pas me défendre en
invoquant l’exemple de grands écrivains qui ont été blâmés
pour ne pas avoir su composer ; Arthur Chuquet, parlant de J.-
J. Rousseau, dit : « Il manque à ses écrits l’ensemble,
l’ordonnance, cette liaison des parties qui constitue le tout[1]. »
Les défauts des hommes illustres ne sauraient justifier les
fautes des hommes obscurs, et j’estime qu’il vaut mieux
expliquer franchement d’où provient le vice incorrigible de
mes écrits.
Les règles de l’art ne se sont imposées d’une manière
vraiment impérative qu’assez récemment ; les auteurs
contemporains paraissent les avoir acceptées sans trop de peine
parce qu’ils désirent plaire à un public pressé, souvent fort
distrait et parfois désireux avant tout de s’éviter toute
recherche personnelle. Ces règles ont d’abord été appliquées
par les fabricants de livres scolaires. Depuis qu’on a voulu
faire absorber aux élèves une somme énorme de connaissances,
il a fallu mettre entre leurs mains des manuels appropriés à
cette instruction extra-rapide ; tout a dû être exposé sous une
forme si claire, si bien enchaînée et si propre à écarter le doute,
que le débutant en arrive à croire que la science est chose
beaucoup plus simple que ne pensaient nos pères. L’esprit se
trouve meublé très richement en peu de temps, mais il n’est
point pourvu d’un outillage propre à faciliter le travail
personnel. Ces procédés ont été imités par les vulgarisateurs et
les publicistes politiques[2]. Les voyant si largement
appliquées, les gens qui réfléchissent peu ont fini par supposer
que ces règles de l’art étaient fondées sur la nature même des
choses.
Je ne suis ni professeur, ni vulgarisateur, ni aspirant chef de
parti ; je suis un autodidacte qui présente à quelques personnes
les cahiers qui ont servi pour sa propre instruction. C’est
pourquoi les règles de l’art ne m’ont jamais beaucoup
intéressé. Pendant vingt ans j’ai travaillé à me délivrer de ce
que j’avais retenu de mon éducation ; j’ai promené ma
curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour
nettoyer ma mémoire des idées qu’on lui avait imposées.
Depuis une quinzaine d’années je travaille vraiment à
apprendre ; mais je n’ai point trouvé de gens pour m’enseigner
ce que je voulais savoir ; il m’a fallu être mon propre maître et,
en quelque sorte, faire la classe pour moi-même. Je me dicte
des cahiers dans lesquels je formule mes pensées comme elles
surgissent ; je reviens trois ou quatre fois sur la même
question, avec des rédactions qui s’allongent et parfois même
se transforment de fond en comble ; je m’arrête quand j’ai
épuisé la réserve des remarques suscitées par de récentes
lectures. Ce travail me donne énormément de peine ; c’est
pourquoi j’aime assez à prendre pour sujet la discussion d’un
livre écrit par un bon auteur ; je m’oriente alors plus
facilement que dans le cas où je suis abandonné à mes seules
forces.
Vous vous rappelez ce que Bergson a écrit sur l’impersonnel,
le socialisé, le tout fait, qui contient un enseignement adressé à
des élèves ayant besoin d’acquérir des connaissances pour la
vie pratique. L’élève a d’autant plus de confiance dans les
formules qu’on lui transmet, et il les retient par suite d’autant
plus facilement qu’il les suppose acceptées par la grande
majorité ; on écarte ainsi de son esprit toute préoccupation
métaphysique et on l’habitue à ne point désirer une conception
personnelle des choses ; souvent il en vient à regarder comme
une supériorité l’absence de tout esprit inventif.
Ma manière de travailler est tout opposée à celle-là ; car je
soumets à mes lecteurs l’effort d’une pensée qui cherche à
échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement
construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel.
Il ne me semble vraiment intéressant de noter sur mes cahiers
que ce que je n’ai pas rencontré ailleurs ; je saute volontiers
par-dessus les transitions parce qu’elles rentrent presque
toujours dans la catégorie des lieux communs.
La communication de la pensée est toujours fort difficile
pour celui qui a de fortes préoccupations métaphysiques : il
croit que le discours gâterait les parties les plus profondes de
sa pensée, celles qui sont très près du moteur, celles qui lui
paraissent d’autant plus naturelles qu’il ne cherche jamais à les
exprimer. Le lecteur a beaucoup de peine à saisir la pensée de
l’inventeur, parce qu’il ne peut y parvenir qu’en retrouvant la
voie parcourue par celui-ci. La communication verbale est
beaucoup plus facile que la communication écrite, parce que la
parole agit sur les sentiments d’une manière mystérieuse et
établit facilement une union sympathique entre les personnes ;
c’est ainsi qu’un orateur peut convaincre par des arguments qui
semblent d’une intelligence difficile à celui qui lit plus tard
son discours. Vous savez combien il est utile d’avoir entendu
Bergson pour bien connaître les tendances de sa doctrine et
bien comprendre ses livres ; quand on a l’habitude de suivre
ses cours, on se familiarise avec l’ordre de ses pensées et on se
retrouve plus facilement au milieu des nouveautés de sa
philosophie.
Les défauts de ma manière me condamnent à ne jamais avoir
accès auprès du grand public ; mais j’estime qu’il faut savoir
nous contenter de la place que la nature et les circonstances ont
attribuée à chacun de nous, sans vouloir forcer notre talent. Il y
a une division nécessaire de fonctions dans le monde : il est
bon que quelquesuns se plaisent à travailler pour soumettre
leurs réflexions à quelques méditatifs, tandis que d’autres
aiment à s’adresser à la grosse masse des gens pressés. Somme
toute, je ne trouve pas que mon lot soit le plus mauvais : car je
ne suis pas exposé à devenir mon propre disciple, comme cela
est arrivé aux plus grands philosophes lorsqu’ils se sont
condamnés à donner une forme parfaitement régulière aux
intuitions qu’ils avaient apportées au monde. Vous n’avez pas
oublié, certainement, avec quel souriant dédain Bergson a parlé
de cette déchéance du génie. Je suis si peu capable de devenir
mon propre disciple que je suis hors d’état de reprendre un
ancien travail pour lui donner une meilleure exposition, tout en
le complétant ; il m’est assez facile d’y apporter des
corrections et de l’annoter ; mais j’ai vainement essayé,
plusieurs fois, de penser à nouveau le passé.
Je suis, à plus forte raison, condamné à ne jamais être un
homme d’école [3]; mais est-ce vraiment un grand malheur ?
Les disciples ont, presque toujours, exercé une influence
néfaste sur la pensée de celui qu’ils appelaient leur maître, et
qui se croyait souvent obligé de les suivre. Il ne paraît pas
douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été
transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes ; il eût
produit beaucoup plus de choses utiles s’il n’eût été l’esclave
des marxistes.
On s’est moqué souvent de la méthode de Hegel s’imaginant
que l’humanité, depuis ses origines, avait travaillé à enfanter la
philosophie hégélienne et que l’esprit avait enfin achevé son
mouvement. Pareilles illusions se retrouvent, plus ou moins,
chez tous les hommes d’école : les disciples somment leurs
maîtres d’avoir à clore l’ère des doutes, en apportant des
solutions définitives. Je n’ai aucune aptitude pour un pareil
office de définisseur : chaque fois que j’ai abordé une question,
j’ai trouvé que mes recherches aboutissaient à poser de
nouveaux problèmes, d’autant plus inquiétants que j’avais
poussé plus loin mes investigations. Mais peut-être, après tout,
la philosophie n’est-elle qu’une reconnaissance des abîmes
entre lesquels circule le sentier que suit le vulgaire avec la
sérénité des somnambules.
Mon ambition est de pouvoir éveiller parfois des vocations.
Il y a probablement dans l’âme de tout homme un foyer
métaphysique qui demeure caché sous la cendre et qui est
d’autant plus menacé de s’éteindre que l’esprit a reçu
aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes
faites ; l’évocateur est celui qui secoue ces cendres et qui fait
jaillir la flamme. Je ne crois pas me vanter sans raison en
disant que j’ai quelquefois réussi à provoquer l’esprit
d’invention chez des lecteurs ; or, c’est l’esprit d’invention
qu’il faudrait surtout susciter dans le monde. Obtenir ce
résultat vaut mieux que recueillir l’approbation banale de gens
qui répètent des formules ou qui asservissent leur pensée dans
des disputes d’école.
I
M e s Réflexions sur la violence ont agacé beaucoup de
personnes à cause de la conception pessimiste sur laquelle
repose toute cette étude ; mais je sais aussi que vous n’avez
point partagé cette impression ; vous avez brillamment prouvé,
dans votre Histoire de quatre ans , que vous méprisez les
espoirs décevants dans lesquels se complaisent les âmes
faibles. Nous pouvons donc nous entretenir librement du
pessimisme et je suis heureux de trouver en vous un
correspondant qui ne soit pas rebelle à cette doctrine sans
laquelle rien de très haut ne s’est fait dans le monde. J’ai eu, il
y a longtemps déjà, le sentiment que si la philosophie grecque
n’a pas produit de grands résultats moraux, c’est qu’elle était
généralement fort optimiste. Socrate l’était même parfois à un
degré insupportable.
L’aversion de nos contemporains pour toute idée pessimiste
provient, sans doute, en bonne partie de notre éducation. Les
jésuites qui ont créé presque tout ce que l’Université enseigne
encore aujourd’hui, étaient optimistes parce qu’ils avaient à
combattre le pessimisme qui dominait les théories protestantes,
et parce qu’ils vulgarisaient les idées de la Renaissance ; celleci
interprétait l’antiquité au moyen des philosophes ; et elle
s’est trouvée ainsi amenée à si mal comprendre les chefsd’oeuvre
de l’art tragique que nos contemporains ont eu
beaucoup de peine pour en retrouver la signification
pessimiste[4].
Au commencement du xixe siècle il y eut un concert de
gémissements qui a fort contribué à rendre le pessimisme
odieux. Des poètes, qui vraiment n’étaient pas toujours fort à
plaindre, se prétendirent victimes de la méchanceté humaine,
de la fatalité ou encore de la stupidité d’un monde qui ne
parvenait pas à les distraire ; ils se donnaient volontiers les
allures de Prométhées appelés à détrôner des dieux jaloux ;
aussi orgueilleux que le farouche Nemrod de Victor Hugo, dont
les flèches lancées contre le ciel retombaient ensanglantées, ils
s’imaginaient que leurs vers blessaient à mort les puissances
établies qui osaient ne pas s’humilier devant eux ; jamais les
prophètes juifs n’avaient rêvé tant de destructions pour venger
leur Yahvé que ces gens de lettres n’en rêvèrent pour satisfaire
leur amour-propre. Quand cette mode des imprécations fut
passée, les hommes sensés en vinrent à se demander si tout cet
étalage de prétendu pessimisme n’avait pas été le résultat d’un
certain déséquilibre mental.
Les immenses succès obtenus par la civilisation matérielle
ont fait croire que le bonheur se produirait tout seul, pour tout
le monde, dans un avenir tout prochain. « Le siècle présent,
écrivait Hartmann il y a près de quarante ans, ne fait qu’entrer
dans la troisième période de l’illusion. Dans l’enthousiasme et
l’enchantement de ses espérances, il se précipite à la
réalisation des promesses d’un nouvel âge d’or. La Providence
ne permet pas que les prévisions du penseur isolé troublent la
marche de l’histoire par une action prématurée sur un trop
grand nombre d’esprits. » Aussi estimait-il que ses lecteurs
auraient quelque peine à accepter sa critique de l’illusion du
bonheur futur. Les maîtres du monde contemporain sont
poussés, par les forces économiques, dans la voie de
l’optimisme[5].
Nous sommes ainsi tellement mal préparés à comprendre le
pessimisme, que nous employons, le plus souvent, le mot tout
de travers : nous nommons, bien à tort, pessimistes des
optimistes désabusés. Lorsque nous rencontrons un homme qui,
ayant été malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses
ambitions les plus justifiées, humilié dans ses amours, exprime
ses douleurs sous la forme d’une révolte violente contre la
mauvaise foi de ses associés, la sottise sociale ou
l’aveuglement de la destinée, nous sommes disposés à le
regarder comme un pessimiste, — tandis qu’il faut, presque
toujours, voir en lui un optimiste écoeuré, qui n’a pas eu le
courage de changer l’orientation de sa pensée et qui ne peut
s’expliquer pourquoi tant de malheurs lui arrivent,
contrairement à l’ordre général qui règle la genèse du bonheur.
L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même
dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes
difficultés que présentent ses projets ; ceux-ci lui semblent
posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant
plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire
plus d’heureux.
Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées
dans la constitution politique et surtout dans le personnel
gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social
de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre
d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au
pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop
se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne
volonté ; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui
dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des
fois : l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les
illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une
remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme
social le plus ridicule.
S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se
trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un
idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux
pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que
les transformations sociales ne se réalisent point avec la
facilité qu’il avait escomptée ; il s’en prend de ses déboires à
ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses
par les nécessités historiques ; il est tenté de faire disparaître
les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour
le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui
versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif
désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient
rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères
humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient
d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du
bonheur universel.
Le pessimisme est tout autre chose que les caricatures qu’on
en présente le plus souvent : c’est une métaphysique des moeurs
bien plutôt qu’une théorie du monde ; c’est une conception
d’une marche vers la délivranceétroitement liée : d’une part, à
la connaissance expérimentale que nous avons acquise des
obstacles qui s’opposent à la satisfaction de nos imaginations
(ou, si l’on veut, liée au sentiment d’un déterminisme social),
— d’autre part, à la conviction profonde de notre faiblesse
naturelle. Il ne faut jamais séparer ces trois aspects du
pessimisme, bien que dans l’usage on ne tienne guère compte
de leur étroite liaison.
1. Le nom de pessimisme provient de ce que les historiens de
la littérature ont été très frappés des plaintes que les grands
poètes antiques ont fait entendre au sujet des misères qui
menacent constamment l’homme. Il y a peu de personnes
devant lesquelles une bonne chance ne se soit pas présentée au
moins une fois ; mais nous sommes entourés de forces
malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade,
pour se précipiter sur nous et nous terrasser ; de là naissent des
souffrances très réelles qui provoquent la sympathie de presque
tous les hommes, même de ceux qui ont été favorablement
traités par la fortune ; aussi la littérature triste a-t-elle eu des
succès à travers presque toute l’histoire[6]. Mais on n’aurait
qu’une idée très imparfaite du pessimisme en le considérant
dans ce genre de productions littéraires ; en général, pour
apprécier une doctrine, il ne suffit pas de l’étudier d’une
manière abstraite, ni même chez des personnages isolés, il faut
chercher comment elle s’est manifestée dans des groupes
historiques ; c’est ainsi qu’on est amené à ajouter les deux
éléments dont il a été question plus haut.
2. Le pessimiste regarde les conditions sociales comme
formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut
subir la nécessité, telle qu’elle est donné en bloc, et qui ne
saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout
entier. Il serait donc absurde, quand on admet cette théorie, de
faire supporter à quelques hommes néfastes la responsabilité
des maux dont souffre la société ; le pessimiste n’a point les
folies sanguinaires de l’optimiste affolé par les résistances
imprévues que rencontrent ses projets ; il ne songe point à faire
le bonheur des générations futures en égorgeant les égoïstes
actuels.
3. Ce qu’il y a de plus profond dans le pessimisme, c’est la
manière de concevoir la marche vers la délivrance. L’homme
n’irait pas loin dans l’examen, soit des lois de sa misère, soit
de la fatalité, qui choquent tellement la naïveté de notre
orgueil, s’il n’avait l’espérance de venir à bout de ces tyrannies
par un effort qu’il tentera avec tout un groupe de compagnons.
Les chrétiens n’eussent pas tant raisonné sur le péché originel
s’ils n’avaient senti la nécessité de justifier la délivrance (qui
devait résulter de la mort de Jésus), en supposant que ce
sacrifice avait été rendu nécessaire par un crime effroyable
imputable à l’humanité. Si les occidentaux furent beaucoup
plus occupés du péché originel que les orientaux, cela ne tient
pas seulement, comme le pensait Taine, à l’influence du droit
romain[7], mais aussi à ce que les Latins, ayant de la majesté
impériale un sentiment plus élevé que les Grecs, regardaient le
sacrifice du fils de Dieu comme ayant réalisé une délivrance
extraordinairement merveilleuse ; de là découlait la nécessité
d’approfondir les mystères de la misère humaine et de la
destinée.
Il me semble que l’optimisme des philosophes grecs dépend
en grande partie de raisons économiques ; il a dû naître dans
des populations urbaines, commerçantes et riches, qui
pouvaient regarder le monde comme un immense magasin
rempli de choses excellentes, sur lesquelles leur convoitise
avait la faculté de se satisfaire[8]. J’imagine que le pessimisme
grec provient de tribus pauvres, guerrières et montagnardes,
qui avaient un énorme orgueil aristocratique, mais dont la
situation était par contre fort médiocre ; leurs poètes les
enchantaient en leur vantant les ancêtres et leur faisaient
espérer des expéditions triomphales conduites par des héros
surhumains ; ils leur expliquaient la misère actuelle, en
racontant les catastrophes dans lesquelles avaient succombé
d’anciens chefs presque divins, par suite de la fatalité ou de la
jalousie des dieux ; le courage des guerriers pouvait demeurer
momentanément impuissant, mais il ne devait pas toujours
l’être ; il fallait demeurer fidèle aux vieilles moeurs pour se
tenir prêt à de grandes expéditions victorieuses, qui pouvaient
être très prochaines.
Très souvent on a fait de l’ascétisme oriental la
manifestation la plus remarquable du pessimisme ; certes
Hartmann a raison quand il le regarde comme ayant seulement
la valeur d’une anticipation, dont l’utilité aurait été de rappeler
aux hommes ce qu’ont d’illusoire les biens vulgaires ; il a tort
cependant lorsqu’il dit que l’ascétisme enseigna aux hommes
« le terme auquel devaient aboutir leurs efforts, qui est
l’annulation du vouloir » [9] ; car la délivrance a été tout autre
chose que cela au cours de l’histoire.
Avec le christianisme primitif nous trouvons un pessimisme
pleinement développé et complètement armé : l’homme a été
condamné dès sa naissance à l’esclavage ; — Satan est le
prince du monde ; — le chrétien, déjà régénéré par le baptême,
peut se rendre capable d’obtenir la résurrection de la chair par
l’eucharistie[10] ; il attend le retour glorieux du Christ qui
brisera la fatalité satanique et appellera ses compagnons de
lutte dans la Jérusalem céleste. Toute cette vie chrétienne fut
dominée par la nécessité de faire partie de l’armée sainte,
constamment exposée aux embûches tendues par les suppôts de
Satan ; cette conception suscita beaucoup d’actes héroïques,
engendra une courageuse propagande et produisit un sérieux
progrès moral. La délivrance n’eut pas lieu ; mais nous savons
par d’innombrables témoignages de ce temps ce que peut
produire de grand la marche à la délivrance.
Le calvinisme du XVIe siècle nous offre un spectacle qui est
peut-être encore plus instructif ; mais il faut bien faire
attention à ne pas le confondre, comme font beaucoup
d’auteurs, avec le protestantisme contemporain ; ces deux
doctrines sont placées aux antipodes l’une de l’autre ; je ne
puis comprendre que Hartmann dise que le protestantisme « est
la station de relâche dans la traversée du christianisme
authentique » et qu’il ait fait « alliance avec la renaissance du
paganisme antique » [11]; ces appréciations s’appliquent
seulement au protestantisme récent, qui a abandonné ses
principes propres pour adopter ceux de la Renaissance [12].
Jamais le pessimisme, qui n’entrait nullement dans le courant
des idées de la Renaissance, n’avait été affirmé avec autant de
force qu’il le fut par les réformés. Les dogmes du péché et de
la prédestination furent poussés jusqu’à leurs conséquences les
plus extrêmes ; ils correspondent aux deux premiers aspects du
pessimisme : à la misère de l’espèce humaine et au
déterminisme social. Quant à la délivrance, elle fut conçue
sous une forme bien différente de celle que lui avait donnée le
christianisme primitif : les protestants s’organisèrent
militairement partout où cela leur était possible ; ils faisaient
des expéditions en pays catholiques, expulsant les prêtres,
introduisant le culte réformé et promulguant des lois de
proscription contre les papistes. On n’empruntait plus aux
apocalypses l’idée d’une grande catastrophe finale dans
laquelle les compagnons du Christ ne seraient que des
spectateurs, après s’être longtemps défendus contre les
attaques sataniques ; les protestants, nourris de la lecture de
l’Ancien Testament, voulaient imiter les exploits des anciens
conquérants de la terre sainte ; ils prenaient donc l’offensive et
voulaient établir le royaume de Dieu par la force. Dans chaque
localité conquise, les calvinistes réalisaient une véritable
révolution catastrophique, changeant tout de fond en comble.
Le calvinisme a été finalement vaincu par la Renaissance ; il
était plein de préoccupations théologiques empruntées aux
traditions médiévales et il arriva un jour où il eut peur de
passer pour être demeuré trop arriéré ; il voulut être au niveau
de la culture moderne, et il a fini par devenir simplement un
christianisme relâché[13]. Aujourd’hui fort peu de personnes se
doutent de ce que les réformateurs du XVIe siècle entendaient
par libre examen ; les protestants appliquent à la Bible les
procédés que les philologues appliquent à n’importe quel texte
profane ; l’exégèse de Calvin a fait place à la critique des
humanistes.
L’annaliste qui se contente d’enregistrer des faits, est tenté
de regarder la délivrance comme un rêve ou comme une
erreur ; mais le véritable historien considère les choses à un
autre point de vue ; lorsqu’il veut savoir quelle a été
l’influence de l’esprit calviniste sur la morale, le droit ou la
littérature, il est toujours ramené à examiner comment la
pensée des anciens protestants était sous l’influence de la
marche vers la délivrance. L’expérience de cette grande époque
montre fort bien que l’homme de coeur trouve, dans le
sentiment de lutte qui accompagne cette volonté de délivrance,
une satisfaction suffisante pour entretenir son ardeur. Je crois
donc qu’on pourrait tirer de cette histoire de belles illustrations
en faveur de cette idée que vous exprimiez un jour : que la
légende du juif-errant est le symbole des plus hautes
aspirations de l’humanité, condamnée à toujours marcher sans
connaître le repos.
II

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