Abrégé de l’origine de tous les cultes


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Ouvrage: Abrégé de l’origine de tous les cultes

Auteur: Dupuis Charles-François

Année: 1847

 

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR


Plusieurs personnes ayant paru désirer que je donnasse au public l’Abrégé de mon grand ouvrage sur l’Origine des Cultes, j ai cru ne devoir pas différer plus long-temps de remplir leur attente. Je l’ai analysé de manière à présenter le précis des principes sur lesquels ma théorie est établie, et à donner un extrait de ses plus importants résultats, sans m’appesantir sur les détails que l’on trouvera toujours dans le grand ouvrage. Ce second ne sera point inutile à ceux qui ont déjà le premier, puisqu’il les dirigera dans la lecture de plusieurs volumes qui, par la nature même du travail, placent le commun des lecteurs au-delà du cercle des connaissances ordinairement requises pour lire avec fruit et sans trop d’efforts un ouvrage d’érudition. Ils y trouveront un résultat succinct de leur lecture, et précisément ce qui doit rester dans la mémoire de ceux qui ne veulent pas se jeter dans l’étude approfondie de l’antiquité, et qui désirent néanmoins connaître son esprit religieux. Quant à ceux qui n’ont pas acquis la grande édition, ils auront dans cet Abrégé un extrait des principes du nouveau système d’explications, et un tableau assez détaillé des découvertes auxquelles il a conduit, et une idée de celles auxquelles il peut mener encore ceux qui suivront la route nouvellement ouverte à l’étude de l’antiquité. Il offrira aux uns et aux autres des morceaux neufs qui ne sont point dans le grand ouvrage. Je l’ai dépouillé, autant que la matière l’a permis, de la haute érudition, afin de le mettre à la portée du plus grand nombre d’hommes qu’il serait possible, car l’instruction et le bonheur de mes semblables ont été et seront toujours le but de mes travaux.

 

AVIS DES ÉDITEURS


Les troisième et quatrième éditions de l’Abrégé de l’Origine de tous les Cultes, par Dupuis, n’ont pas eu moins de succès que les trois précédentes. Nous sommes fondés à croire que cette nouvelle édition ne s’écoulera pas moins rapidement ; elle est ornée d’un portrait de l’auteur et contient une Notice sur sa vie et ses écrits.

Nous avons joint à cette nouvelle édition une Description du Zodiaque circulaire qui est à Paris et qui a été extrait d’un temple à Denderah ; la Dissertation de Dupuis sur le Zodiaque rectangulaire trouvé dans le même temple précède notre Description.

La gravure de ces deux monuments a été faite avec soin.

On a relevé, dans cette réimpression, plusieurs fautes graves qui s’étaient glissées dans les autres éditions.

 

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE DUPUIS.
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Dupuis est un des hommes les plus remarquables de notre siècle, tant par sa profonde érudition que par son mérite littéraire. Son Origine des Cultes est un de ces ouvrages marqués au coin du génie, qui n’apparaissent qu’une fois tous les siècles pour éclairer les peuples et les tirer de leurs erreurs.

Beaucoup de notices ont été faites sur la vie de cet homme célèbre ; elles rappellent toutes, avec plus ou moins de fidélité, les occupations scientifiques et les vertus privées qui l’ont caractérisé. Nous avons donc cru inutile de nous faire son historien, et nous nous sommes bornés à rapporter ce qu’en disent les estimables écrivains de la Biographie des Contemporains, qui nous paraissent avoir le mieux apprécié ce grand homme :

« Dupuis (Charles-François), né à Trie-le-Château, près Chaumont (Oise), le 16 octobre 1742, de parents honnêtes, mais pauvres. Sa famille s’était établie à la Roche-Guyon, département de Seine-et-Oise ; il s’occupait un jour, sur le bord de la Seine, à prendre avec un graphomètre la hauteur de la tour de cette petite ville, lorsque le duc de La Rochefoucault, qui semblait destiné à devenir le protecteur ou l’ami des hommes de mérite, et à l’amitié duquel on doit peut-être la vocation du célèbre Dolomieu pour les sciences, aperçut le jeune géomètre, âgé alors de moins de douze ans ; il vint à lui, le questionna, fut charmé de ses réponses, et le plaça, avec l’autorisation de ses parents, au collège d’Harcourt, où il lui fonda une bourse. L’illustre protecteur fut bientôt récompensé de sa bienveillance, par les progrès rapides de son protégé, qui, à l’âge de 24 ans, passa au collège de Lisieux en qualité de professeur de rhétorique. Dans les moments de loisir que lui laissaient les devoirs de sa place, Dupuis étudia le droit, et se fit recevoir avocat au parlement de Paris en 1770. À peu près vers cette époque, il quitta l’habit ecclésiastique que jusqu’alors il avait porté, et il se maria. Il fut chargé, en 1775, de composer le discours latin pour la distribution des prix de l’Université. L’occasion était solennelle, le parlement de Paris venait d’être rétabli après la mort de Louis XV, et cet illustre corps assistait à la cérémonie : le jeune orateur saisit habilement une circonstance politique qui lui permettait de traiter son objet sous un nouveau point de vue, et son discours fut couvert d’applaudissements ; il lui fit beaucoup d’amis parmi les magistrats. Une autre occasion de justifier la confiance du premier corps enseignant de l’état, et d’obtenir un nouveau succès littéraire, s’offrit quelques années après : en 1780 il fut chargé de prononcer, au nom de l’Université, l’oraison funèbre de l’impératrice Marie-Thérèse. Son talent parut avoir acquis plus de force et plus de maturité. Dupuis fut jugé un excellent humaniste ; et a république des lettres compta un nouveau citoyen fait pour l’honorer. Les mathématiques, qu’il avait apprises avec une grande facilité, réclamèrent bientôt toute son attention, et il suivit en même temps les cours d’astronomie de Lalande, dont il devint l’ami, comme il l’était déjà du duc de La Rochefoucault, de l’abbé Barthélemy, de l’abbé Leblond, et des hommes les plus distingués d’alors. Ses travaux journaliers et ses relations intimes lui donnèrent l’idée du grand ouvrage qui a établi sa réputation, l’Origine de tous les Cultes ; il commença par en publier plusieurs fragments dans le Journal des Savants (cahiers de juin, d’octobre et de décembre 1777, et de février 1781), et en fit hommage à l’Académie des inscriptions. Il réunit ces matériaux épars, les fit réimprimer dans l’Astronomie de Lalande, et les donna séparément, en un volume in-4°, 1781, sous le titre de Mémoires sur l’Origine des Constellations et sur l’explication de la Fable par l’Astronomie. Le système de Dupuis, fruit d’un esprit supérieur et d’une immense érudition, était nouveau et devait piquer la curiosité des savants et des gens du monde ; il ouvrait d’ailleurs une route nouvelle aux méditations des personnes instruites, et il obtint bientôt tous les genres de succès ; il fut loué avec enthousiasme, et critiqué avec amertume ; cependant l’auteur ne fut pas calomnié : de nos jours, cet honneur ne lui eût pas échappé sans doute. Bailly entreprit de réfuter ce système dans son Histoire de l’Astronomie (cinquième volume). Dupuis n’en continua pas moins à le perfectionner, et il fit paraître son ouvrage en 1794 (3 vol. in-4° et atlas, et 12 vol. in-8°) sous le titre d’Origine de tous les Cultes, ou la Religion universelle. L’apparition de cet ouvrage avait produit une sensation extraordinaire. Les uns y virent un livre paradoxal, capable peut-être de saper les fondements de la religion chrétienne ; les autres, et ils étaient en plus grand nombre, y reconnurent une conception singulière, mais forte, du plus haut intérêt, et qui était le produit du savoir, d’une investigation judicieuse, de la méditation, et d’une lente expérience. Ils pensèrent que cet ouvrage ne devait être jugé ni avec légèreté, ni avec précipitation, ni par les esprits superficiels ; enfin ils le considérèrent comme un de ces monuments que le génie humain élève, en signe de son passage à travers les siècles, et qu’il livre à la méditation des sages de tous les temps et de toutes les nations, hommes dont les lumières et le jugement sont indépendants des révolutions religieuses et politiques.

« L’ouvrage de Dupuis n’a détruit ni ébranlé aucune croyance : quand il parut, l’autel et le trône étaient renversés. Rétablis peu d’années après cette publication, ils n’en ont reçu aucun dommage, parce que la religion est un sentiment et non un calcul, et que le cœur cède à son inspiration quand l’esprit discute et juge. Dupuis donna un Abrégé de cet ouvrage en un vol. in-8°, (1798 an iv), qui a été plusieurs fois réimprimé, soit dans ce format, soit in-18, en un et deux volumes M. le comte Destutt de Tracy a fait une espèce d’abrégé de l’ouvrage de Dupuis, sous ce titre : Analyse raisonnée de l’Origine de tous les Cultes (Paris, in-8°, 1814). Ce même ouvrage de l’Origine de tous les Cultes a été commenté par le savant Pierre Brunet, de l’ancienne maison de Saint-Lazare, dans sa compilation du Parallèle des Religions (5 vol. in-4°). Dulaure a donné, dans son livre intitulé : Des cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie et l’adoration des figures humaines (Paris, in-8°, 1805), une véritable introduction à l’Origine de tous les Cultes ; et Dupuis lui-même a laissé parmi ses manuscrits des Recherches sur les Cosmogonies et les Théogonies, qui pourront servir de pièces justificatives au système qu’il a développé dans son ouvrage. Chénier, dans son Introduction au Tableau de la littérature, où souvent il caractérise d’un mot les plus belles productions de l’esprit, dit : « Avec Dupuis l’érudition raisonnable cherche l’origine commune des diverses traditions religieuses. » Ami du travail et de la retraite, Dupuis s’était fixé dans la belle saison à Belleville. En 1778, aidé par Letellier, il exécuta sur la maison qu’il habitait un télégraphe dont il avait puisé l’idée dans Guillaume Amontons, géomètre, mécanicien français, dont Fontenelle a fait l’éloge. Au moyen d’un télescope, Fortin, ami de Dupuis, correspondait avec lui de Bagneux, où il demeurait, recueillant ainsi les signaux qui lui étaient faits de Belleville, et y répondant par les mêmes moyens. Au commencement de la révolution, Dupuis détruisit sa machine dans la crainte de se rendre suspect au gouvernement. Cette découverte, aujourd’hui si répandue en Europe, et particulièrement en France, fut dédaignée à l’époque de son invention. Ce ne fut que lorsque, pour le service du gouvernement, les frères Chappe parvinrent à l’exécuter et à la perfectionner, qu’on en reconnut toute l’importance. Dupuis avait été nommé professeur d’éloquence latine au Collège de France ; il devint, en 1778, membre de l’Académie des inscriptions, en remplacement de Rochefort, auteur d’une traduction en vers de l’Iliade d’Homère. Le duc de La Rochefoucault et l’abbé Barthélemy firent pour lui les visites d’usage. Peu de temps après, l’administration du département de Paris le nomma l’un des quatre commissaires de l’instruction publique ; mais les premiers orages de la révolution l’éloignèrent de la capitale : il se retira à Évreux ; il était encore domicilié dans cette ville, lorsque le département de Seine-et-Oise le nomma député à la Convention nationale, où, au milieu des plus grands orages, il se fit remarquer par sa modération. Dans le procès du roi, il vota la détention comme mesure de sûreté générale ; et après la condamnation, il se déclara pour le sursis. Lors de l’émission de son vote, il s’était ainsi exprimé : « Je souhaite que l’opinion qui obtiendra la majorité des suffrages fasse le bonheur de mes concitoyens, et elle le fera si elle peut soutenir l’examen sévère de l’Europe et de la postérité, qui jugeront le roi et ses juges. » Dupuis ne dut qu’au peu de confiance que ses collègues avaient dans ses lumières, l’impunité d’un discours aussi hardi. Il eût été sans cela peut-être l’un de ceux à qui les tigres d’alors disaient d’un ton menaçant, par une affreuse allusion à la tête de Louis XVI : La sienne ou la tienne ! Il fut nommé secrétaire de la Convention, place qu’on ne lui permit pas de refuser. Quelque temps après il fait une motion d’ordre à l’occasion des qualifications de terroristes et de jacobins ; se plaint des désarmements arbitraires, et veut que l’on prenne des mesures pour régulariser la marche des citoyens dans leur dénonciations ; présente des vues sur l’économie politique ; enfin, soumet un projet de décret, tendant à faire rendre compte à tous les agents de la république. La Convention le chargea de l’exécution des lois relatives à l’instruction publique. Il fit hommage à l’assemblée de son ouvrage, l’Origine de tous les Cultes, et l’assemblée lui accorda une mention honorable. Lalande rendit compte dans le Moniteur de cet ouvrage, qui était attendu depuis long-temps, et dont l’impression avait été surveillée par l’abbé Leblond, sur l’invitation expresse du club des Cordeliers. Dupuis, qui craignait d’armer contre lui les âmes religieuses, en avait voulu brûler le manuscrit, mais sa femme s’en était emparée et l’avait soustrait à ses regards aussi long-temps qu’elle craignit la perte d’un travail, fruit de tant de veilles laborieuses.

« Après la session conventionnelle, Dupuis fut nommé au conseil des Cinq-Cents, où il fit un rapport sur le placement des écoles centrales ; présenta des vues sur l’instruction publique, appuya le projet de Louvet sur la liberté de la presse, et réclama la publicité dans la discussion sur les finances. En l’an VII, il fut placé sur la liste des candidats au Directoire exécutif, et ballotté trois fois avec le général Moulin, qui fut enfin nommé ; il devint membre de l’Institut national, qu’il concourut à réorganiser, et membre du corps législatif qu’il présida après le 18 brumaire an viii (9 novembre 1799). Il fut proposé par ce dernier corps et par le tribunal pour être membre du Sénat conservateur. La décoration de la Légion-d’Honneur lui fut accordée peu de temps après. Libre de toutes fonctions politiques, il reprit ses occupations favorites, partageant son temps entre sa famille, ses amis et ses livres. Il habitait une petite maison de campagne qu’il avait en Bourgogne, lorsqu’il fut attaqué d’une fièvre putride, à laquelle il succomba, le 29 septembre 1809, dans la soixante-septième année de son âge. Dupuis a encore publié les ouvrages suivants : 1° Mémoires sur les Pélasges, insérés dans la collection de l’Institut, classe de littérature ancienne. Le but que l’auteur s’est proposé est de prouver, par toutes les autorités qu’il a pu recueillir des monuments et de l’histoire, que les Pélasges, originaires d’Éthiopie, formaient une nation puissante qui s’est répandue dans toutes les parties de l’ancien monde, et à laquelle plus particulièrement la Grèce, l’Italie et l’Espagne doivent leur civilisation ; 2° Mémoires sur le Zodiaque de Tentyra (Dendra ou Denderah). Ce monument de la science sacrée et astronomique des Égyptiens, objet d’une étude particulière des savants de la glorieuse expédition d’Égypte, a été transporté à Paris en 1802, par le zèle de deux Français, amateurs des arts (MM. Saulnier, fils du député de ce nom, et le Lorrain). Il a fourni à Dupuis le sujet d’une savante comparaison avec les zodiaques des Grecs, des Chinois, des Perses, des Arabes, etc. Entrepris dans l’esprit qui a présidé à la composition de l’Origine de tous les Cultes, ce mémoire en est en quelque sorte le corollaire, le complément, et ne doit point en être séparé ; 3° Mémoire sur le Phénix (lu à l’Institut, et qui fait partie, ainsi que la réfutation de Larcher, de la collection des Mémoires de ce corps). Cet oiseau fabuleux était, aux yeux de Dupuis, le symbole de la grande année, composée de 1461 années vagues, autrement période caniculaire, parce que la canicule en ouvrait et en fermait la marche ; 4° Dupuis a fait paraître dans le Nouvel Almanach des Muses, de 1805, un fragment en vers du poëme astronomique de Nonnus, qu’il se proposait de traduire en entier. Il a laissé en manuscrit, outre celui dont nous avons parlé plus haut, un travail fort étendu sur les Hiéroglyphes égyptiens ; des Lettres sur la mythologie, adressées à sa nièce, et une traduction des discours choisis de Cicéron. On aura précédemment remarqué que les œuvres de Dupuis ont donné lieu à la composition de plusieurs ouvrages importants, même parmi ceux où l’on a prétendu le réfuter. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que ce fut à la suite d’une conversation avec Dupuis, que feu M. le comte de Volney composa son excellent ouvrage des Ruines ou Méditations sur les Révolutions des empires. Dupuis est mort généralement regretté. C’était un savant du plus grand mérite, un homme d’un caractère doux, de mœurs pures, d’une société agréable.

« M. Dacier, son collègue à l’Institut, a fait son éloge. Madame Dupuis a publié une notice sur la vie et les ouvrages de son mari ; et tous les auteurs de Biographies ont rendu hommage à ses qualités personnelles. Les continuateurs du Dictionnaire de l’abbé Feller, qui, par une assez singulière inadvertance, lui attribuent l’ouvrage de M. Dulaure : Des Cultes qui ont précédé l’idolâtrie, etc., s’expriment ainsi : « Dupuis passait pour être un homme instruit et probe ; mais on aurait souhaité aussi qu’il eût choisi des sujets moins abstraits, et qu’il n’eût pas fréquenté les philosophes, afin d’être plus estimable et moins irréligieux. » Cet éloge, même ainsi modifié, n’en est pas moins flatteur pour l’auteur de l’Origine de tous les Cultes, à qui nonobstant une censure assez amère de ses ouvrages et qui, rigoureusement, pourrait passer pour une violente diatribe, les auteurs de la Biographie universelle rendent cependant cette justice : « qu’il est mort sans fortune, laissant pour tout héritage à sa veuve la réputation d’un homme probe. » Si nos talents divisent nos juges, il est beau de les rapprocher par nos qualités morales. »

 

CHAPITRE PREMIER

De l’Univers-Dieu et de son culte.


Le mot Dieu paraît destiné à exprimer l’idée de la force universelle et éternellement active qui imprime le mouvement à tout dans la Nature, suivant les lois d’une harmonie constante et admirable, qui se développe dans les diverses formes que prend la matière organisée, qui se mêle à tout, anime tout, et qui semble être une dans ses modifications infiniment variées, et n’appartenir qu’à elle-même. Telle est la force vive que renferme en lui l’Univers ou cet assemblage régulier de tous les corps qu’une chaîne éternelle lie entre eux, et qu’un mouvement perpétuel roule majestueusement au sein de l’espace et du temps sans bornes. C’est dans ce vaste et merveilleux ensemble que l’homme, du moment qu’il a voulu raisonner sur les causes de son existence et de sa conservation, ainsi que sur celles des effets variés qui naissent et se détruisent autour de lui, a dû placer d’abord cette cause souverainement puissante qui fait tout éclore, et dans le sein de laquelle tout rentre pour en sortir encore par une succession de générations nouvelles et sous des formes différentes. Cette force étant celle du Monde lui-même, le Monde fut regardé comme Dieu ou comme cause suprême et universelle de tous les effets qu’il produit, et dont l’homme fait partie. Voilà le grand Dieu, le premier ou plutôt l’unique Dieu qui s’est manifesté à l’homme à travers le voile de la matière qu’il anime, et qui forme l’immense corps de la Divinité. Tel est le nom de la sublime inscription du temple de Saïs : Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n’a encore levé le voile qui me couvre.

Quoique ce Dieu fût partout, et fût tout ce qui porte un caractère de grandeur et de perpétuité dans ce Monde éternel, l’homme le chercha de préférence dans ces régions élevées où semble voyager l’astre puissant et radieux qui inonde l’Univers des flots de sa lumière, et par lequel s’exerce, sur la Terre, la plus belle comme la plus bienfaisante action de la Divinité. C’est sur la voûte azurée, semée de feux brillants, que le Très-Haut paraissait avoir établi son trône ; c’était du sommet des cieux qu’il tenait les rênes du Monde, qu’il dirigeait les mouvements de son vaste corps, et qu’il se contemplait lui-même dans les formes aussi variées qu’admirables sous lesquelles il se modifiait sans cesse. « Le Monde, dit Pline, ou ce que nous appelons autrement le Ciel, qui dans ses vastes flancs embrasse tous les êtres, est un Dieu éternel, immense, qui n’a jamais été produit et qui ne sera jamais détruit. Chercher quelque chose au-delà est un travail inutile à l’homme et hors de sa portée. Voilà l’Être véritablement sacré, l’Être éternel, immense, qui renferme tout en lui ; il est tout en tout, ou plutôt il est lui-même tout. Il est l’ouvrage de la Nature et la Nature elle-même. »

Ainsi parle le plus philosophe comme le plus savant des naturalistes anciens. Il croit devoir donner au Monde et au Ciel le nom de cause suprême et de Dieu. Suivant lui, le Monde travaille éternellement en lui-même et sur lui-même ; il est en même temps et l’ouvrier et l’ouvrage. Il est la cause universelle de tous les effets qu’il renferme. Rien n’existe hors de lui ; il est tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, c’est-à-dire, la Nature elle-même ou Dieu ; car, par Dieu, nous entendons l’Être éternel, immense et sacré, qui, comme cause, contient en lui tout ce qui est produit. Tel est le caractère que Pline donne au Monde, qu’il appelle le grand Dieu, hors duquel on ne doit pas en chercher d’autre.

Cette doctrine remonte à la plus haute antiquité chez les Égyptiens et chez les Indiens. Les premiers avaient leur grand Pan, qui réunissait tous les caractères de la Nature universelle, et qui originairement n’était qu’une expression symbolique de sa force féconde.

Les seconds ont leur Dieu Vichnou, qu’ils confondent souvent avec le Monde lui-même, quoique quelquefois ils n’en fassent qu’une fraction de la triple force dont se compose la force universelle. Ils disent que l’Univers n’est autre chose que la forme de Vichnou ; qu’il le porte dans son sein ; que tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, est en lui ; qu’il est le principe et la fin de toutes choses ; qu’il est tout ; qu’il est un Être unique et suprême, qui se produit à nos yeux sous mille formes. C’est un Être infini, ajoute le Bagawadam, qui ne doit pas être séparé de l’Univers, qui est essentiellement un avec lui ; car, disent les Indiens, Vichnou est tout, et tout est en lui ; expression parfaitement semblable à celle dont Pline se sert pour caractériser l’Univers-Dieu ou le Monde, cause suprême de tous les effets produits.

Dans l’opinion des Brames, comme dans celle de Pline, l’ouvrier ou le grand Demiourgos n’est pas séparé ni distingué de son ouvrage. Le Monde n’est pas une machine étrangère à la Divinité, créée et mue par elle et hors d’elle ; c’est le développement de la substance divine ; c’est une des formes sous lesquelles Dieu se produit à nos regards. L’essence du Monde est une et indivisible avec celle de Brama qui l’organise. Qui voit le Monde voit Dieu, autant que l’homme peut le voir ; comme celui qui voit le corps de l’homme et ses mouvements, voit l’homme autant qu’il peut être vu, quoique le principe de ses mouvements, de sa vie et de son intelligence reste caché sous l’enveloppe que la main touche et que l’œil aperçoit. Il en est de même du corps sacré de la Divinité ou de l’Univers-Dieu. Rien n’existe qu’en lui et que par lui ; hors de lui tout est néant ou abstraction. Sa force est celle de la Divinité même. Ses mouvements sont ceux du Grand-Être, principe de tous les autres ; et son ordre admirable, l’organisation de sa substance visible et de la partie de lui-même que Dieu montre à l’homme. C’est dans ce magnifique spectacle que la Divinité nous donne d’elle-même que nous avons puisé les premières idées de Dieu ou de la cause suprême ; c’est sur lui que se sont attachés les regards de tous ceux qui ont cherché les sources de la vie de tous les êtres. Ce sont les membres divers de ce corps sacré du Monde qu’ont adorés les premiers hommes, et non pas de faibles mortels que le torrent des siècles emporte dans son courant. Et quel homme, en effet, eût jamais pu soutenir le parallèle qu’on eût voulu établir entre lui et la Nature ?

Si l’on prétend que c’est à la force que l’on a élevé d’abord des autels, quel est le mortel dont la force ait pu être comparée à cette force incalculable répandue dans toutes les parties du Monde, qui s’y développe sous tant de formes et par tant de degrés variés, qui produit tant d’effets merveilleux, qui tient en équilibre le Soleil au centre du système planétaire, qui pousse les planètes et les retient dans leurs orbites, qui déchaîne les vents, soulève les mers ou calme les tempêtes, lance la foudre, déplace et bouleverse les montagnes par les explosions volcaniques, et tient dans une activité éternelle tout l’Univers ? Croyons-nous que l’admiration que cette force produit aujourd’hui sur nous n’ait pas également saisi les premiers mortels qui contemplèrent en silence le spectacle du Monde, et qui cherchèrent à deviner la cause puissante qui faisait jouer tant de ressorts ? Que le fils d’Alcmène ait remplacé l’Univers-Dieu et l’ait fait oublier, n’est-il pas plus simple de croire que l’homme, ne pouvant peindre la force de la Nature que par des images aussi faibles que lui, a cherché dans celle du lion ou dans celle d’un homme robuste l’expression figurée qu’il destinait à réveiller l’idée de la force du Monde ? Ce n’est point l’homme ou Hercule qui s’est élevé à la hauteur de la Divinité ; c’est la Divinité qui a été abaissée au niveau de l’homme, qui manquait de moyens pour la peindre. Ce ne fut donc point l’apothéose des hommes, mais la dégradation de la Divinité par les symboles et les images, qui a semblé déplacer tout dans le culte rendu à la cause suprême et à ses parties, et dans les fêtes destinées à chanter ses plus grandes opérations. Si c’est à la reconnaissance des hommes pour les bienfaits qu’ils avaient reçus, que l’on croit devoir attribuer l’institution des cérémonies religieuses et des mystères les plus augustes de l’antiquité, peut-on penser que des mortels, soit Cérès, soit Bacchus, aient mieux mérité de l’homme que cette terre qui de son sein fécond fait éclore les moissons et les fruits que le Ciel alimente de ses eaux, et que le Soleil échauffe et mûrit de ses feux ? que la Nature, qui nous prodigue ses biens, ait été oubliée, et qu’on ne se soit souvenu que de quelques mortels qui auraient enseigné à en faire usage ? Penser ainsi, c’est bien peu connaître l’empire que la Nature a toujours exercé sur l’homme, dont elle tient sans cesse les regards tournés vers elle, par l’effet du sentiment de sa dépendance et de ses besoins.

Il est vrai que quelquefois des mortels audacieux ont voulu disputer aux vrais dieux leur encens, et le partager avec eux ; mais ce culte forcé ne dura qu’autant de temps que la flatterie ou la crainte eut intérêt de le perpétuer. Domitien n’était déjà plus qu’un monstre sous Trajan. Auguste lui-même fut bientôt oublié ; mais Jupiter resta en possession du Capitole. Le vieux Saturne fut toujours respecté des descendants des antiques peuplades d’Italie, qui révéraient en lui le dieu du temps, ainsi que Janus ou le génie qui lui ouvre la carrière des saisons. Pomone et Flore conservèrent leurs autels ; et les différents astres continuèrent d’annoncer les fêtes du calendrier sacré, parce qu’elles étaient celles de la nature.

La raison des obstacles qu’a toujours trouvés le culte d’un homme à s’établir et à se soutenir parmi ses semblables, est tirée de l’homme même, comparé au Grand-Être que nous appelons l’Univers. Tout est faiblesse dans l’homme : dans l’Univers, tout est grandeur, tout est force, tout est puissance. L’homme naît, croît et meurt, et partage à peine un instant la durée éternelle du Monde, dont il occupe un point infiniment petit. Sorti de la poussière, il y rentre aussitôt tout en entier, tandis que la Nature seule reste avec ses formes et sa puissance, et des débris des êtres mortels elle recompose de nouveaux êtres. Elle ne connaît point de vieillesse ni d’altération dans ses forces. Nos pères ne l’ont point vue naître ; nos arrière-neveux ne la verront point finir. En descendant au tombeau, nous la laisserons aussi jeune qu’elle l’était lorsque nous sommes sortis de son sein. La postérité la plus reculée verra le Soleil se lever aussi brillant que nous le voyons et que l’ont vu nos pères. Naître, croître, vieillir et mourir expriment des idées qui sont étrangères à la Nature universelle, et qui n’appartiennent qu’à l’homme et autres effets qu’elle produit. « L’univers, dit Ocellus de Lucanie, considéré dans sa totalité, ne nous annonce rien qui décèle une origine ou présage une destruction : on ne l’a pas vu naître, ni croître, ni s’améliorer ; il est toujours le même, de la même manière, toujours égal et semblable à lui-même. » Ainsi parlait un des plus anciens philosophes dont les écrits soient parvenus jusqu’à nous, et depuis lui nos observations ne nous en ont pas appris davantage. L’Univers nous paraît tel encore qu’il lui paraissait être alors. Ce caractère de perpétuité sans altérations n’est-il pas celui de la Divinité ou de la cause suprême ? Que serait donc Dieu s’il n’était pas tout ce que nous paraissent être la Nature et la force interne qui la meut ? Irons-nous chercher hors du Monde cet Être éternel et improduit, dont rien ne nous atteste l’existence ? Placerons-nous dans la classe des effets produits cette immense cause au-delà de laquelle nous ne voyons rien que les fantômes qu’il plaît à notre imagination de créer ? Je sais que l’esprit de l’homme, que rien n’arrête dans ses écarts, s’est élancé au-delà de ce que son œil voit, et a franchi la barrière sacrée que la Nature avait posée devant son sanctuaire. Il a substitué à la cause qu’il voyait agir une cause qu’il ne voyait pas hors d’elle et supérieure à elle, sans s’inquiéter des moyens d’en prouver la réalité. Il a demandé qui a fait le Monde, comme s’il eût été prouvé que le Monde eût été fait ; et il n’a pas demandé qui a fait son Dieu, étranger au Monde, bien persuadé qu’on pouvait exister sans avoir été fait ; ce que les philosophes ont pensé effectivement du Monde ou de la cause universelle et visible. L’homme, parce qu’il n’est qu’un effet, a voulu que le Monde en fût aussi un ; et dans le délire de sa métaphysique il a imaginé un être abstrait appelé Dieu, séparé du Monde et cause du Monde, placé au-dessus de la sphère immense qui circonscrit le système de l’Univers, et lui seul s’est trouvé garant de l’existence de cette nouvelle cause ; c’est ainsi que l’homme a créé Dieu. Mais cette conjecture audacieuse n’est point le premier pas qu’il a fait. L’empire qu’exerce sur lui la cause visible est trop fort pour qu’il ait songé sitôt à s’y soustraire. Il a cru long-temps au témoignage de ses yeux avant de se livrer aux illusions de son imagination, et de se perdre dans les routes inconnues d’un Monde invisible. Il a vu Dieu ou la grande cause dans l’Univers avant de le chercher au-delà, et il a circonscrit son culte dans la sphère du Monde qu’il voyait, avant d’imaginer un Dieu abstrait dans un Monde qu’il ne voyait pas. Cet abus de l’esprit, ce raffinement de la métaphysique est d’une date très-récente dans l’histoire des opinions religieuses, et peut être regardé comme une exception à la religion universelle, qui a pour objet la Nature visible et la force active et intelligente qui paraît répandue dans toutes ses parties, comme il nous est facile de nous en assurer par le témoignage des historiens, et par les monuments politiques et religieux de tous les peuples anciens.


CHAPITRE II

Universalité du culte rendu à la Nature, prouvé par l’histoire et par les monuments politiques et religieux.

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