BLACK LIST


 

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Auteur : Borjesson Kristina
Ouvrage : Black list Quinze grands journalistes américains brisent la loi du silence 1018
Année : 2002

Traduit de l’américain par
Isabelle Taudière et Raymond Clarinard

Traduction révisée par Jean-Bernard Dahmoune
Adaptation française par Mehdi Ba
Titre original :
Into the Buzzsaw : Leading Journalists Expose
The Myth of a Free Press

 

 

Cet ouvrage est dédié à ceux qui se battent, quel
qu’en soit le prix, pour sauvegarder la presse libre.

 

SOMMAIRE

1. ― Info, intox et toxicos.
LA CIA, LE CRACK ET LA CONTRA.
Gary Webb

Journaliste d’enquête pendant dix-neuf ans, Gary Webb s’est
surtout intéressé aux affaires de corruption. Ses articles lui ont valu
plus de trente prix de journalisme. En 1980, il remporte le prix des
Journalistes d’enquête et des rédacteurs de presse pour une série
d’articles, publiée par le Kentucky Post, sur le crime organisé dans
l’industrie charbonnière. En 1990, il figure parmi les six reporters du
San José Mercury News lauréats du prix Pulitzer d’information
générale pour une série de reportages sur le tremblement de terre de
1989 en Californie. En 1994, l’Association pour la presse libre lui
décerne le prix H.L. Mencken pour une enquête (pour le San José
Mercury News) sur les abus commis en Californie dans le cadre du
programme de confiscation des biens aux narcotrafiquants. En 1996, il
est nommé journaliste de l’année par l’Association des journalistes
professionnels de la Baie de San Francisco. L’année suivante, il reçoit
le prix des Héros des médias…
Contraint de démissionner du San José Mercury News après avoir
publié une enquête explosive sur les liens entre la CIA et les trafiquants
de cocaïne sud-américains, il est désormais consultant pour la
commission d’enquête interparlementaire de l’État de Californie.

2. ― Un journaliste, ça ferme
sa gueule ou ça démissionne.
L’AFFAIRE DU LAIT CONTAMINÉ.
Jane Akre
Jane Akre a commencé sa carrière comme directrice de
l’information dans une station de radio d’Albuquerque. Elle a ensuite

été présentatrice du JT puis reporter pour des chaînes de Tucson, Saint
Louis, Atlanta, San José et Miami. Pendant plus de vingt ans, elle a
couvert l’actualité américaine pour des chaînes locales et nationales et
réalisé des reportages et de grandes enquêtes sur les questions de
santé, de justice et de consommation.

3. ― Ces livres d’enquête
que l’on enterre.
INTRODUCTION À LA SABORD’ÉDITION.
Gérard Colby

Gérard Colby a collaboré à plusieurs périodiques américains à
diffusion locale et nationale. Il est coprésident de la division nationale
du livre du syndicat national des auteurs, le National Writers Union.
Avec son épouse, Charlotte Dennett, il prépare actuellement un
ouvrage sur les origines de la présence américaine au Moyen-Orient
qui met l’accent sur certains enjeux pétroliers méconnus.

4. ― Un métier de rêve.
QUAND L’AMÉRIQUE GAZAIT
SES DÉSERTEURS.
April Oliver

Diplômée de l’école des affaires internationales Woodrow Wilson de
l’université de Princeton, April Oliver a été pendant cinq ans
productrice pour un magazine d’informations télévisées. Elle a couvert
l’actualité internationale pour le MacNeil/Lehrer NewsHour,
notamment le Nicaragua, l’Afrique du Sud ou la Chine. Son travail
pour la télévision lui a valu de nombreuses récompenses. Son
documentaire Assignment Africa (Envoyée spéciale en Afrique) a été
couronné par le Cine Golden Eagle et nominé aux Emmy, tout comme
sa couverture du processus de paix au Proche-Orient. Finaliste du
Livingston Award pour son documentaire Women in China (Femmes
de Chine), elle s’est vu décerner le prestigieux Joan Shorenstein
Barone Award pour sa couverture du scandale des collectes de fonds

orchestrées par la Maison Blanche sous la présidence de Bill Clinton.
En 1998, elle est renvoyée de CNN après avoir réalisé un reportage
sur l’opération Tailwind. Elle abandonne alors la télévision pour
s’inscrire à la faculté de droit de l’université George Mason, dont elle
sortira diplômée en mai 2002.

5. ― Faites-leur confiance,
mais vérifiez tout de même.
L’AFFAIRE DU VOL TWA 800.
Kristina Borjesson

Diplômée de l’école de journalisme de l’université de Columbia,
Kristina Borjesson est journaliste et productrice audiovisuelle
indépendante depuis près de vingt ans. Elle a notamment réalisé, pour
l’émission Frontline, sur PBS, une enquête intitulée Showdown in
Haiti, qui a été nominée aux Emmy. Elle a également produit Living
with Crocodiles pour le National Geographic Explorer, tout en étant
chargée du développement, de l’achat et de la distribution des
émissions pour les anciens diffuseurs de la National Geographic
Society, International Media Associates. Elle a par ailleurs occupé les
fonctions de coproductrice de séries pour On Television, sur PBS, un
documentaire en treize épisodes consacré à la télévision aux États-
Unis. Elle a en outre été directrice de recherche et de production sur
une biographie de Thomas Merton, un moine trappiste célèbre pour sa
critique sociale.
Par la suite, elle a pris part à la production du magazine
d’information NewsStand, pour CNN, et entamé une collaboration
avec CBS. Son enquête pour CBS Reports, Legacy of Shame (avec Dan
Rather et Randall Pinkston), lui a valu un Emmy et un Murrow Award.
L’année suivante, toujours pour CBS Reports, elle a participé au
documentaire The Last Revolutionary, une biographie de Fidel Castro
qui a été nominée aux Emmy. Coordonnatrice de Black List, Kristina
Borjesson produit et anime actuellement l’Expert Witness Radio
Show, sur WBAI, à New York.

6. ― L’histoire que personne
ne voulait entendre.
LE PONT DE NO GUN RI.
J. Robert Port

J. Robert Port a travaillé pendant douze ans au St. Petersburg
Times, en Floride, où il était responsable des « projets spéciaux ». Il est
un des quatre journalistes de ce quotidien à avoir reçu, en 1991, le
National Distinguished Service Award de la Society of Professional
Joumalists pour ses enquêtes sur les clauses abusives de restriction
d’accès aux casiers judiciaires en Floride. En 1995, il est engagé au
bureau new-yorkais de l’Associated Press, qu’il quittera quatre ans plus
tard.
En 1999, il est nommé rédacteur en chef d’APBNews.com (All Points
Bulletin News), un site Web d’information couvrant les affaires de
délinquance, de sécurité et de justice. Son travail lui vaut une citation
spéciale de l’Association des journalistes d’enquête et un prix de la
Fondation Scripps-Howard pour le journalisme en ligne. En juillet
2000, Bob Port entre au New York Daily News. Il y publie diverses
enquêtes, notamment sur le système de protection de l’enfance ou
encore les excès du financement de la campagne sénatoriale d’Hillary
Clinton…

7. ― La fracture de l’information.
MEURTRES SUR LA VOIE FERRÉE
Philip Weiss

Philip Weiss est journaliste et romancier. Editorialiste, il publie
deux fois par semaine un billet sur des sujets politiques ou culturels
dans le New York Observer. Il a collaboré à plusieurs grands
magazines nationaux, tels que le New York Times Magazine, Harper’s
et Esquire. Il a effectué des reportages pour le Philadelphia Daily
News et deux hebdomadaires de Minneapolis. Son premier roman,
Cock-a-Doodle-Doo, est paru en 1995 chez Farrar, Straus & Giroux.

8. ― Journaliste demande asile
Editorial.
RETOUR SUR UNE ÉLECTION TRUQUÉE.
Greg Palast

Greg Palast collabore aux quotidiens londoniens The Guardian et
The Observer. Il est également reporter pour Newsnight, le magazine
politique de la BBC. En 2002, il a réuni plusieurs de ses enquêtes dans
un recueil paru sous le titre The Best Democracy Money Can Buy :
Incendiary Writings of an Investigative Reporter (Pluto Press,
Londres).

9. ― D’abord la sentence,
et ensuite les preuves.
L’AFFAIRE BOBBY GARWOOD.
Monika Jensen-Stevenson

Monika Jensen-Stevenson est l’auteur de Spite House : The Last
Secret of the War in Vietnam, et coauteur de Kiss the Boys Goodbye.
Productrice de l’émission 60 Minutes, elle a parcouru l’Asie du Sud-Est
pour la presse écrite et la télévision. Ses travaux ont été couronnés par
plusieurs Emmy. Appelée à témoigner devant la commission d’enquête
du Sénat sur les prisonniers de guerre américains au Vietnam, elle a
également fait des conférences pour les élèves officiers de West Point,
pour des associations d’anciens combattants ou encore des organismes
publics. L’Association des vétérans du Vietnam lui a décerné sa
médaille nationale.

10. ― L’enquête télé entre grand
spectacle et grands procès.
L’AFFAIRE O. J. SIMPSON ET
LES HÔPITAUX CHARTER.

Helen Malmgren
Helen Malmgren est productrice pour Ed Bradley sur CBS News, où
elle travaille sur des reportages destinés à l’émission 60 Minutes et
aussi sur des documentaires. Au cours des cinq dernières années, elle a
réalisé des enquêtes sur les déchets toxiques, les brutalités policières,
les hôpitaux à risque ou encore la pandémie de sida en Afrique. Son
travail lui a valu plusieurs récompenses, dont le Peabody Award,
l’Academy of Arts and Sciences Ribbon of Hope Award et le Sciences
Ribbon of Hope Award de la Société des professionnels du
journalisme.

11. ― Si tout le monde s’endort,
je m’en fous !
LES DANGERS DU GRÉGARISME.
Maurice Murad

Maurice Murad a débuté sa carrière en 1962 à CBS News, comme
monteur dans le magazine de Walter Cronkite, The Twentieth Century.
Il y a fait ses premières armes aux côtés des pionniers des actualités
télévisées. Devenu producteur adjoint en 1974, puis producteur en
1977, il consacre l’essentiel des vingt années suivantes à concevoir des
longs métrages documentaires et des magazines d’information. Il
collabore à CBS Reports, Our Times Crossroads (avec Bill Moyers) ou
encore à l’American Parade (avec Charles Kuralt)… Il a par ailleurs été
producteur général du magazine West 57th et producteur à 60 Minutes.
Son travail lui a valu de nombreuses récompenses, parmi lesquelles les
Emmy du montage, du scénario, de la réalisation, de la production et
du journalisme d’enquête. Il a également reçu par deux fois le prix de
journalisme de Du Pont/Columbia, ainsi que le prix du journalisme
Edward R. Murrow et le prix Peabody.

12. ― Que sont nos bons vieux
fouille-merdes devenus ?
ENQUÊTES INTERDITES.

Carl Jensen
Carl Jensen a été journaliste, attaché de presse, responsable de la
publicité, formateur, écrivain… Il est surtout le fondateur et le
directeur honoraire de l’association Project Censored, le plus ancien
centre de recherche américain sur la censure dans les médias, auquel il
se consacre depuis plus d’un demi-siècle. De 1990 à 1996, il a réalisé
les rapports de Project Censored parus sous le titre Censored : the
News That Didn’t Make the News… And Why. Il a également publié
plusieurs ouvrages, dont 20 Years of Censored News et, plus
récemment, Stories That Changed America : Muckrakers of the 20th
Century. Son travail lui a valu de nombreuses récompenses
professionnelles, parmi lesquelles le Media Alliance Meritorious
Award, le prix de la liberté de l’information de la Société des
journalistes professionnels et le prix de la liberté de l’information
James Madison.

13. ― Pendant les massacres,
le spectacle continue.
LA CIA HORS LA LOI
John Kelly

John Kelly a écrit, en collaboration avec Phillip Wearne, Tainting
Evidence : Inside the Scandals at the FBI Crime Lab, nominé pour le
prix Pulitzer, qui reste à ce jour l’unique ouvrage critique sur le FBI
publié par un grand éditeur. Il est aussi producteur indépendant
d’enquêtes journalistiques. Ancien journaliste au National Reporter,
une revue spécialisée dans les activités de la CIA, il a été producteur
associé et chef enquêteur dans de nombreux documentaires, tels que
CIA, une série en six épisodes produite par la BBC, et The Bureau, un
documentaire de la chaîne anglaise Channel 4 et de WETA-TV (PBS)
sur le FBI. John Kelly est aussi le président du Groupe d’étude sur le
renseignement de l’Association des sciences politiques américaines.

14. ― Qu’est-ce qui te dit qu’ils publieront ton histoire ?
L’ARNAQUE DE LA GUERRE
CONTRE LA DROGUE.
Michael Levine

Michael Levine a travaillé pendant vingt-cinq ans à l’office
américain de répression du trafic des stupéfiants (Drug Enforcement
Administration, DEA) avant de se consacrer à l’enquête journalistique.
Il a déjà publié deux ouvrages sur son expérience en tant qu’agent de la
lutte antidrogue qui sont devenus des best-sellers : Deep Cover et The
Big White Lie. Ses articles, interviews et reportages sont parus dans de
nombreuses publications américaines dont le New York Times, le Los
Angeles Times, USA Today, Esquire et le Journal of Crime. Il
intervient également, en qualité de consultant, dans plusieurs grandes
émissions d’information diffusées sur des chaînes nationales
anglophones et hispanophones : 60 Minutes, Crossfire,
MacNeil/Lehrer NewsHour, Good Morning America et Contrapunto.
Michael Levine anime actuellement l’émission Expert Witness, sur une
grande radio new-yorkaise.

15. ― Allez creuser où je vous
le dirai.
GRANDEUR ET DÉCADENCE
DU JOURNALISME AMÉRICAIN.
Robert McChesney

Anciennement commentateur sportif à l’UPI, Robert McChesney a
fondé le Rocket, un magazine de rock de Seattle. Il est aujourd’hui
professeur et directeur d’études à l’Institut des recherches en
communications de l’université d’Illinois. Devenu un spécialiste réputé
de la presse et des médias, il a donné plus de cinq cents interviews à la
radio et à la télévision et a fait l’objet d’une cinquantaine de portraits
ou d’articles dans la presse depuis qu’il a entamé sa carrière
universitaire, au début des années 1980, Robert McChesney a écrit ou
dirigé sept essais critiques sur les médias, dont cinq ont été distingués
par des prix littéraires : Telecommunications, Mass Media and Democracy : The Battle for the Control of US Broadcasting, 1928-
1935 ; Corporate Media and the Threat to Democracy ; The Global
Media : the New Missionaries of Corporate Capitalism ; Rich Media,
Poor Democracy ; et It’s the Media, Stupid ! (en collaboration avec
John Nicholas). Son huitième ouvrage, The Big Picture :
Understanding the Media through Political Economy (en
collaboration avec John Bellamy Foster) a paru en 2003.

 

Avant-propos
KRISTINA BORJESSON
Nous autres journalistes-enquêteurs n’avons pas vraiment l’esprit
de corps. Tournés vers notre prochain scoop, nous répugnons
généralement à collaborer, ce qui rend la concurrence entre nous
farouche, parfois féroce. C’est la raison pour laquelle le livre que vous
tenez entre les mains a quelque chose d’exceptionnel. Pour la première
fois aux États-Unis, quinze journalistes de la presse écrite et
audiovisuelle nous font pénétrer, par le biais d’un ouvrage commun,
dans les coulisses de la profession telle qu’elle s’exerce aujourd’hui.
Les journalistes préfèrent habituellement travailler dans l’ombre. Ils
ne souhaitent pas faire l’actualité mais la raconter. Ceci est d’autant
plus vrai lorsque ce qu’ils ont à dire risque de courroucer les notables
de l’information. Car les rédactions aussi ont leurs secrets, des petits et
des gros, des pas vraiment reluisants que ces ténors des grandes
rédactions préféreraient ne jamais voir éventés ― surtout par d’anciens
collaborateurs. Un journaliste qui se hasarde à briser la loi du silence
risque de perdre aussitôt sa place et de se retrouver inscrit sur la liste
noire. Pestiféré. Parmi les auteurs de Black List, certains ont connu ce
genre de traversée du désert. Tous, en tout cas, ont eu le courage de
braver d’éventuelles représailles. Ils ont pris le risque, en me confiant
leurs récits, de figurer sur la liste noire.
Bien qu’il se montre très critique envers les médias américains, ce
livre n’a rien d’un jeu de massacre autodestructeur ni d’un exercice de
délation. Certes, nous ne prenons pas de gants pour exposer ce que
nous avons vécu et nous citons nommément des confrères, mais
l’objectif ultime de Black List n’est pas de régler des comptes. Nous
aimerions provoquer un sursaut de lucidité et engager les
professionnels comme les lecteurs à regarder en face les problèmes
auxquels sont aujourd’hui confrontés les journalistes, afin de les régler
au plus vite. Le temps presse.

Ce projet est né d’une expérience fort désagréable que j’ai traversée
lorsque CBS m’a chargée d’enquêter sur l’explosion du vol TWA 800
au large de Long Island. Cette chaîne me licenciera quelques mois plus
tard, après que des agents du FBI auront perquisitionné nos bureaux
pour y saisir une pièce à conviction qui était en ma possession. Cet
épisode a débouché sur d’autres incidents, aussi étranges que
déstabilisants, qui ont abouti à me jeter sous la « broyeuse » : un
système impitoyable, fait d’autocensure et de collusions contre-nature
entre les médias et le pouvoir, qui réduit au silence les importuns. Tous
les journalistes qui en sont venus à enquêter sur des sujets sensibles,
mettant en jeu les agissements occultes de l’État ou des grandes
entreprises, finissent un jour ou l’autre par l’expérimenter.
Malheureusement, leur carrière n’y survit pas toujours. D’un
journaliste qui est passé dans la broyeuse, on dit souvent qu’il « sent le
soufre » ou qu’il est « radioactif ». Peu importe la métaphore, le
résultat est le même : plus personne ne fait appel à ses services.
Il m’a fallu plusieurs années pour me remettre de cette expérience
traumatisante et envisager de me lancer dans la réalisation de ce livre.
Je me doutais bien que je n’étais pas la seule victime de la broyeuse,
mais j’ignorais dans quelle proportion. Je sais désormais que nos rangs
ne cessent de s’étoffer.
Lorsque j’ai reçu les premiers chapitres écrits par mes confrères, la
passion, le courage et l’amour du journalisme que révèlent leur
contribution m’ont impressionnée. J’ai été émue aux larmes par le
récit de J. Robert Port, qui raconte les efforts qu’il a déployés au sein
de l’Associated Press pour rendre public le massacre de quatre cents
civils sud-coréens par l’armée américaine, pendant la guerre de Corée.
Je suis restée sans voix en prenant connaissance du combat inlassable
mené pendant près de vingt ans par Monika Jensen-Stevenson, une
ancienne journaliste de 60 Minutes, pour faire éclater la vérité sur le
calvaire de Bobby Garwood, un prisonnier de guerre retenu au
Vietnam.
Et que dire de la « sabord’édition » ? J’ai découvert, avec ce
néologisme qui désigne l’édition confidentielle, ou plutôt l’édition
sabotée, un rouage essentiel de la broyeuse. Enquêteur chevronné,
Gerard Colby la définit comme l’ensemble des méthodes utilisées par
les éditeurs pour saborder des livres sensibles à l’insu des auteurs. Lui

même a été victime de cette pratique au moment de publier un ouvrage
très documenté sur la société Du Pont : la puissante dynastie
industrielle a tant et si bien fait pression sur l’éditeur que celui-ci a
discrètement et efficacement torpillé le livre.
Certains témoignages, comme celui de Michael Levine, un ancien
des services américains de répression du trafic international de
stupéfiants, reconverti dans le journalisme, se lisent comme des récits
d’aventure à la Indiana Jones. Michael raconte les dessous de la guerre
contre la drogue à laquelle il a pris part en pourchassant les cartels
sud-américains et asiatiques. Gary Webb, lui, s’est intéressé aux
ravages de la drogue en Californie. Il revient sur l’enquête qui lui a
permis de découvrir que les services secrets américains étaient
impliqués dans l’épidémie de crack qui a touché les quartiers noirs de
Los Angeles. À l’époque, journaliste au San José Mercury News, il a
réalisé une série de reportages intitulée Dark Alliance, qui a sonné la
fin de sa carrière journalistique. Enfin, John Kelly, l’auteur de Tainted
Evidence (un rapport sans concession sur les activités illégales du FBI)
lève ici le voile sur les agissements criminels de la CIA aux quatre coins
de la planète et s’indigne du silence complice de la presse.
Ce recueil de témoignages est exceptionnel en ceci que ces
journalistes se sont farouchement battus, parfois pendant de longues
années, pour porter des sujets importants à la connaissance du grand
public. C’est le cas, par exemple, d’Helen Malmgren, la productrice
d’Ed Bradley, qui évoque certaines des enquêtes magistrales qu’elle a
eu l’occasion de réaliser pour CBS. Mais aussi de Maurice Murad,
Philip Weiss, Greg Palast ou April Oliver.
Il n’en reste pas moins que l’enquête journalistique est un genre qui
a tendance à s’étioler de nos jours, comme l’analysent dans ces pages
Carl Jensen et Robert McChesney. D’abord parce qu’elle revient cher.
Et aussi parce que, face à un système de plus en plus procédurier, elle
expose les entreprises de presse à des poursuites judiciaires dont elles
peuvent ressortir lessivées. Enfin, parce qu’elle compromet souvent les
intérêts commerciaux de la maison mère et/ou les liens que celle-ci
entretient avec les pouvoirs publics. Or, le mot d’ordre des groupes de
presse, dorénavant, est d’éviter les ennuis. Lorsque des scandales
deviennent trop flagrants pour être passés sous silence, la presse a
l’habitude d’en livrer une version aseptisée, répercutant scrupuleusement ce que les porte-parole officiels ou les conseillers en
communication ont bien voulu en dire. Jamais davantage.
Cette frilosité affichée, qui tient lieu de boussole, contribue à faire
passer à la trappe certains sujets. Jane Akre nous en fournit un
exemple tristement représentatif avec le récit de ses mésaventures avec
la chaîne Fox de Tampa, qui s’est évertuée à étouffer son reportage sur
les dangers inhérents à l’hormone de croissance bovine
commercialisée par la société Monsanto. L’autocensure n’est-elle pas la
forme moderne de la censure ?
J’espère que ce livre permettra à chacun de prendre la mesure des
dures réalités que traverse aujourd’hui le journalisme d’enquête. Nous
abordons la question avec sincérité, dans l’intérêt de nos concitoyens
mais aussi dans l’intérêt de l’État et des grandes entreprises. Après
tout, une fois qu’ils quittent leur bureau et retirent leur cravate, les
hauts fonctionnaires et les administrateurs de multinationales
redeviennent des citoyens à part entière. À l’instar du commun des
mortels, ils ont tout à perdre si la presse est bâillonnée.
Si nous souhaitons préserver le mode de vie dont nous bénéficions,
il nous est indispensable de disposer d’une information digne de ce
nom et d’être véritablement éclairés sur les activités que mène notre
gouvernement, nos entreprises ou notre armée, chez nous comme à
l’étranger. Pour notre part, nous tenons pour acquis que la liberté de la
presse, totale et sans entraves, est l’ultime garde-fou d’une nation qui
se veut démocratique.
Si c’est aussi votre avis, alors tournez cette page…

 

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et toxicos
LA CIA, LE CRACK ET LA CONTRA

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