Histoire des Gaulois


histoireebook.com

  https://www.senat.fr/sen2Eimg/thierry_amedee_simon_dominique0250e2.jpg
Auteur : Amédée Thierry
Ouvrage : Histoire des Gaulois Depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’entière soumission de la Gaule à la domination romaine.
Année : 1828

 

 

À mon frère Augustin THIERRY.

PREMIÈRE PARTIE

IL ne faut s’attendre à trouver ici ni l’intérêt
philosophique qu’inspire le développement
progressif d’un seul fait grand et fécond, ni l’intérêt
pittoresque qui s’attache aux destinées successives
d’un seul et même territoire, immobile théâtre de
mille scènes mobiles et variées les faits de cette
histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est
l’ancien monde tout entier; mais pourtant une forte
unité y domine; c’est une biographie qui a pour
héros un de ces personnages collectifs appelés
peuples, dont se compose la grande famille
humaine. L’auteur a choisi le peuple gaulois
comme le plus important et le plus curieux de tous
ceux que les Grecs et les Romains désignaient sous
le nom de barbares, et parce que son histoire mal
connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide
immense dans les premiers temps de notre
occident. Un autre sentiment encore, un sentiment
de justice et presque de piété l’a déterminé et
soutenu dans cette longue tâche ; Français, il a
voulu connaître et faire connaître une race de
laquelle descendent les dix-neuf vingtièmes d’entre
nous, Français ; c’est avec un soin religieux qu’il a
recueilli ces vieilles reliques dispersées, qu’il a été
puiser, dans les annales de vingt peuples, les titres
d’une famille qui est la nôtre.
L’ouvrage que je présente au public a donc été
composé dans un but spécial ; dans celui de mettre
l’histoire narrative des Gaulois en harmonie avec
les progrès récents de la critique historique, et de

restituer, autant que possible, dans la peinture des
événements, à la race prise en masse sa cou-leur
générale, aux subdivisions de la race leurs nuances
propres et leur caractère distinctif : vaste tableau
dont le plan n’embrasse pas moins de dix-sept
cents ans. Mais à mesure que ma tâche s’avançait,
j’éprouvais une préoccupation philosophique de
plus en plus forte ; il me semblait voir quelque
chose d’individuel, de constant, d’immuable sortir
du milieu de tant d’aventures si diversifiées,
passées en tant de lieux, se rattachant à tant de
situations sociales si différentes ; ainsi que dans
l’histoire d’un seul homme, à travers tous les
incidents de la vie la plus romanesque, on voit se
dessiner en traits invariables, le caractère du héros.
Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type
moral, que l’éducation peut bien modifier, mais
qu’elle n’efface point ? En d’autres termes, existet-
il dans l’espèce humaine des familles et des races,
comme il existe des individus dans ces races ? Ce
problème, dont la position ne répugne en rien aux
théories philosophiques de notre temps, comme
j’achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le
fait. Jamais encore les événements humains
n’avaient été examinés sur une aussi vaste échelle,
avec autant de motifs de certitude, puisqu’ils sont
pris dans l’histoire d’un seul peuple,
antérieurement à tout mélange de sang étranger, du
moins à tout mélange connu, et que ce peuple est
conduit par sa fortune vagabonde au milieu de dix
autres familles humaines, comme pour contraster
avec elles. En occident, il touche aux Ibères, aux
Germains, aux Italiens ; en orient, ses relations sont
multipliées avec les Grecs, les Carthaginois, les
Asiatiques, etc. De plus, les faits compris dans ces
dix-sept siècles n’appartiennent pas à une série
unique de faits, mais à deux âges de la vie sociale

bien différents, à l’âge nomade, à l’âge sédentaire.
Or, la race gauloise s’y montre constamment
identique à elle-même.
Lorsqu’on veut faire avec fruit un tel travail
d’observation sur les peuples, c’est à l’état nomade
principalement qu’il faut les étudier ; dans cette
période de leur existence, où l’ordre social se réduit
presque à la subordination militaire, où la
civilisation est, si je puis ainsi parler, à son
minimum. Une horde est sans patrie comme sans
lendemain ; chaque jour, à chaque combat, elle
joue sa propriété, son existence même ; cette
préoccupation du présent, cette instabilité de
fortune, ce besoin de confiance de chaque individu
en sa force personnelle neutralisent presque
totalement entre autres influences celle des idées
religieuses, la plus puissante de toutes sur le
caractère humain. Alors les penchants innés se
déploient librement avec une vigueur toute
sauvage. Qu’on ouvre l’histoire ancienne, qu’on
suive dans leurs brigandages deux hordes, l’une de
Gaulois, l’autre de Germains : la situation est la
même, des deux côtés ignorance, brutalité, barbarie
égales ; mais comme on sent néanmoins que la
nature n’a pas jeté ces hommes-là dans le même
moule ! A l’étude d’un peuple pendant sa vie
nomade il en succède une autre non moins
importante pour le but dont nous nous occupons,
l’étude de ce même peuple durant le premier travail
de la vie sédentaire, dans cette époque de transition
où la liberté humaine se débat encore violemment
contre les lois nécessaires des sociétés et le
développement progressif des idées et des besoins
sociaux.
Les traits saillants de la famille gauloise, ceux qui
la différencient le plus, à mon avis, des autres familles

humaines, peuvent se résumer ainsi : une
bravoure personnelle que rien n’égale chez les
peuples anciens ; un esprit franc, impétueux, ouvert
à toutes les impressions, éminemment intelligent ;
mais à côté de cela une mobilité extrême, point de
constance, une répugnance marquée aux idées de
discipline et d’ordre si puissantes chez les races
germaniques, beaucoup d’ostentation, enfin une
désunion perpétuelle, fruit de l’excessive vanité. Si
l’on voulait comparer sommairement la famille
gauloise à cette famille germanique, que nous
venons de nommer, on pourrait dire que le
sentiment personnel, le moi individuel est trop
développé chez la première, et que, chez l’autre, il
ne l’est pas assez ; aussi trouvons-nous à chaque
page de l’histoire des Gaulois des personnages
originaux, qui excitent vivement et concentrent sur
eux notre sympathie, en nous faisant oublier les
masses ; tandis que, dans l’histoire des Germains,
c’est ordinairement des masses que ressort tout
l’effet.
Tel est le caractère général des peuples de sang
gaulois ; mais, dans ce caractère même,
l’observation des faits conduit à reconnaître deux
nuances distinctes, correspondant à deux branches
distinctes de la famille, à deux races, pour me
servir de l’expression consacrée en histoire. L’une
de ces races, celle que je désigne sous le nom de
Galls, présente, de la manière la plus prononcée,
toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et
toutes les vertus de la famille ; les types gaulois
individuels les plus purs lui appartiennent : l’autre,
celle des Kimris, moins active, moins spirituelle
peut-être, possède en retour plus d’aplomb et de
stabilité : c’est dans son sein principalement qu’on
remarque les institutions de classement et d’ordre ;
c’est là que persévérèrent le plus longtemps les

idées de théocratie et de monarchie.
L’histoire des Gaulois, telle que je l’ai conçue, se
divise naturellement en quatre grandes périodes ;
bien que les nécessités de la chronologie ne
m’aient pas toujours permis de m’astreindre, dans
le récit, à une classification aussi rigoureuse.
La première période renferme les aventures des
nations gauloises à l’état nomade. Aucune des
races de notre occident n’a accompli une carrière
plus agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci
embrassent l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; son nom
est inscrit avec terreur dans les annales de presque
tous les peuples. Elle brûle Rome ; elle enlève la
Macédoine aux vieilles phalanges d’Alexandre,
force les Thermopyles et pille Delphes ; puis elle
va planter ses tentes sur les ruines de l’ancienne
Troie, dans les places publiques de Milet, aux
bords du Sangarius et à ceux du Nil ; elle assiège
Carthage, menace Memphis, compte parmi ses
tributaires les plus puissants monarques de l’Orient
; à deux reprises elle fonde dans la haute Italie un
grand empire, et elle élève au fond de la Phrygie
cet autre empire des Galates qui domina longtemps
toute l’Asie mineure.
Dans la seconde, période, celle de l’état sédentaire,
on voit se développer, partout où cette race s’est
fixée à demeure, les institutions sociales,
religieuses et politiques conformes à son caractère
particulier ; institutions originales, civilisation
pleine de mouvement et de vie, dont la Gaule
transalpine offre le modèle le plus pur et le plus
complet. On dirait, à suivre les scènes animées de
ce tableau, que la théocratie de l’Inde, la féodalité
de notre Moyen-Âge et la démocratie athénienne se
sont donné rendez-vous sur le même sol pour s’y

combattre et y régner tour à tour. Bientôt cette
civilisation se mélange et s’altère ; des éléments
étrangers s’y introduisent, importés par le
commerce, par les relations de voisinage, par la
réaction des populations subjuguées. De là des
combinaisons multiples et souvent bizarres ; en
Italie, c’est l’influence romaine qui se fait sentir
dans les moeurs des Cisalpins ; dans le midi de la
Transalpine, c’est l’influence des Grecs de
Massalie (l’ancienne Marseille), et il se forme en
Galatie le composé le plus singulier de civilisation
gauloise, grecque et phrygienne.
Vient ensuite la période des luttes nationales et de
la conquête. Par un hasard digne de remarque, c’est
toujours sous l’épée des Romains que tombe la
puissance des nations gauloises ; à mesure que la
domination romaine s’étend, la domination
gauloise, jusque-là assurée, recule et décline ; on
dirait que les vainqueurs et les vaincus d’Allia se
suivent sur tous les points de la terre pour y vider la
vieille querelle du Capitole. En Italie, les Cisalpins
sont subjugués, mais seulement au bout de deux
siècles d’une résistance acharnée ; quand le reste
de l’Asie a accepté le joug, les Galates défendent
encore contre Rome l’indépendance de l’Orient ; la
Gaule succombe, mais d’épuisement ; après un
siècle de guerres partielles, et neuf ans de guerre
générale sous César ; enfin les noms de Caractacus
et de Galgacus illustrent les derniers et infructueux
efforts de la liberté bretonne. C’est partout le
combat inégal de l’esprit militaire, ardent,
héroïque, mais simple et grossier, contre le même
esprit discipliné et persévérant.
Peu de nations montreraient dans leurs annales une
aussi belle page que cette dernière guerre des
Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce que

l’amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais
d’héroïsme et de prodiges, s’y déploie malgré mille
passions contraires et funestes : discordes entre les
cités, discordes dans les cités, entreprises des
nobles contre le peuple, excès de la démocratie,
inimitiés héréditaires des races. Quels hommes que
ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt
de leurs villes ! que cette population Carnute,
fugitive, poursuivie par l’épée, par la famine, par
l’hiver et que rien ne peut abattre ! Quelle variété
de caractères dans les chefs, depuis le druide
Divitiac, enthousiaste bon et honnête de la
civilisation romaine, jusqu’au sauvage Ambiorix,
rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et
n’imite que la rudesse des Germains ; depuis
Dumnorix, brouillon ambitieux mais fier, qui veut
se faire du conquérant des Gaules un instrument,
non pas un maître, jusqu’à ce Vercingétorix, si pur,
si éloquent, si brave, si magnanime dans le
malheur, et à qui il n’a manqué pour prendre place
parmi les plus grands hommes, que d’avoir eu un
autre ennemi, surtout un autre historien que César !
La quatrième période comprend l’organisation de
la Gaule en province romaine et l’assimilation lente
et successive des moeurs transalpines aux moeurs et
aux institutions de l’Italie ; travail commencé par
Auguste, continué et achevé par Claude. Ce
passage d’une civilisation à l’autre ne se fait point
sans violence et sans secousses : de nombreuses
révoltes sont comprimées par Auguste, une grande
insurrection échoue, sous Tibère. Les déchirements
et la ruine imminente de Rome pendant les guerres
civiles de Galba, d’Othon, de Vitellius, de
Vespasien donnent lieu à une subite explosion de
l’esprit d’indépendance au nord des Alpes ; les
peuples gaulois reprennent les armes, les sénats se
reforment, les Druides proscrits reparaissent, les

légions romaines cantonnées sur le Rhin sont
vaincues ou gagnées, un Empire gaulois est
construit à la hâte ; mais bientôt la Gaule s’aperçoit
qu’elle est déjà au fond toute romaine, et qu’un
retour à l’ancien ordre de choses n’est plus ni
désirable pour son bonheur, ni même possible ; elle
se résigne donc à sa destinée irrévocable, et rentre
sans murmure clans la communauté de l’empire
romain.
Avec cette dernière période finit l’histoire de la
race gauloise en tant que nation, c’est-à-dire en tant
que corps de peuples libres, soumis à des
institutions propres, à la loi de leur développement
spontané : là commence un autre série de faits,
l’histoire de cette même race devenue membre
d’un corps politique étranger, et modifiée par des
institutions civiles, politiques, religieuses qui ne
sont point les siennes. Quelque intérêt que mérite,
sous le point de vue de la philosophie comme sous
celui de l’histoire, cette Gaule romaine qui joue
dans le monde romain un rôle si grand et si
original, je n’ai point dû m’en occuper dans cet
ouvrage : les destinées du territoire gaulois, depuis
les temps de Vespasien jusqu’à la conquête des
Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de
l’histoire de Rome, mais un épisode qui ne saurait
être isolé tout à fait de l’ensemble sous peine de
n’être plus compris.
J’ai raisonné jusqu’à présent dans l’hypothèse de
l’existence d’une famille gauloise qui différerait
des autres familles humaines de l’occident, et se
diviserait en deux branches ou races bien distinctes
: je dois avant tout à mes lecteurs la démonstration
de ces deux faits fondamentaux, sur lesquels repose
tout mon récit. Persuadé que l’histoire n’est point
un champ clos où les systèmes puissent venir se

défier et se prendre corps à corps, j’ai éliminé avec
soin du cours de ma narration toute digression
scientifique, toute discussion de mes conjectures et
de celles d’autrui. Pourtant comme la nouveauté de
plusieurs opinions émises en ce livre me font un
devoir d’exposer au public les preuves sur
lesquelles je les appuie, et, en quelque sorte, ce que
vaut ma conviction personnelle ; j’ai résumé dans
les pages qui suivent mes principales autorités et
mes principaux arguments de critique historique.
Ce travail que j’avais fait pour mon propre compte,
pour me guider moi-même dans la recherche de la
vérité, et, d’après lequel j’ai cru pouvoir adopter
mon parti, je le soumets ici avec confiance à
l’examen ; je prie toutefois mes lecteurs qu’avant
d’en condamner ou d’en admettre les bases
absolument, ils veuillent bien parcourir le détail du
récit, car je n’attache pas moins d’importance aux
inductions générales qui ressortent des grandes
masses de faits, qu’aux témoignages historiques
individuels, si nombreux et si unanimes qu’ils
soient.
La question à examiner est celle-ci : a-t-il existé
une famille gauloise distincte des autres familles
humaines de l’occident, et était-elle partagée en
deux races ? Les preuves que je donne comme
affirmatives sont de trois sortes : 1° philologiques,
tirées de l’examen des langues primitives de
l’occident de l’Europe ; 2° historiques, puisées
dans les écrivains grecs et romains ; 3° historiques,
puisées dans les traditions nationales des Gaulois.

SECTION 1 — PREUVES TIRÉES
DE L’EXAMEN DES LANGUES.

suite… PDF