Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie


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Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie

«La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, notamment la répartition de la rente pétrolière» . RN

1- Le grenouillage séparatiste de Ferhat Mehenni, le «caniche de BHL».

L’Algérie célèbre ce 1er novembre 2018 le 74ème anniversaire du «Toussaint Rouge», qui marque le soulèvement du peuple algérien et son engagement dans sa guerre d’indépendance, alors que le pays vit dans l’incertitude de la décision de son président Abdel Aziz Bouteflika de solliciter un 5ème mandat présidentiel, plongeant la population sinon en état d’atonie, à tout le moins dans une grande perplexité.

Une séquence qui se déroule sur fond d’une énergique reprise en main de l’appareil militaro-sécuritaire par un président en fin de mandat mais probable candidat sauf accident à sa propre succession, en toile de fond d’une psychose d’une épidémie de choléra, à l’arrière plan d’une guerre larvée entre les diverses factions postulantes au pouvoir,

7 me Président de la République algérienne, M. Bouteflika, à mobilité réduite, est au pouvoir depuis 1999, soit depuis 19 ans. Agé de 81 ans, il est diminué depuis 2013 par un AVC (accident vasculaire cérébral).

En prévision de l’échéance présidentielle de 2019, le président Bouteflika a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la corruption en ordonnant une grande purge dans l’appareil sécuritaire de l’état prenant prétexte de la saisine d’un important lot de 701 kg de cocaïne en Algérie, le 29 Mai 2018: Le tout puissant chef de la police Abdel Majid Hamel a été limogé, de même que le général Menad Nouba, chef de la gendarmerie. La purge a emporté le chef de sûreté de la willaya d’Alger, Nourredine Berrachedi. Des magistrats ont été suspendus, deux procureurs placés sous mandat de dépôt, des enfants de responsables politiques impliqués.

La purge s’est poursuivie en douceur avec le dégagement en douceur trois mois plus tard, en Août, de deux autres officiers généraux: le patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), le général-major Mohamed Tirèche, dit Lakhdar, et le général Boumédiène Benattou, contrôleur général de l’armée, remplacé à ce poste par l’ancien directeur central de l’intendance, le général-major Hadji Zerhouni. Au total une douzaine de généraux ont été dégagés.

Effet d’une relation causale? Quoiqu’il en soit, quatorze personnalités algériennes avaient lancé trois jours plus tôt, vendredi 26 mai 2018, un appel demandant à M. Bouteflika de renoncer à briguer un 5ème mandat. Ce manifeste a quelque peu secoué la torpeur de la vie politique algérienne et redonné de l’intérêt à une compétition dont les résultats sont généralement connus d’avance:

«Votre long règne sur le pays a fini par créer un régime politique qui ne peut répondre aux normes modernes de l’Etat de droit”, (…) “Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l’Etat bien trop lourdes», souligne la missive signée des personnalités suivantes: Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement actuellement dans l’opposition, Soufiane Djilali, président du jeune parti d’opposition Jil Jadid (Nouvelle génération) et Amira Bouraoui, militante à l’origine du mouvement Barakat (Ça suffit!) qui s’est imposé sur la scène politique en 2014 en incarnant l’opposition à un 4e mandat du président Bouteflika, ainsi que par l’écrivain Yasmina Khadra, l’universitaire Fatiha Benabbou, le sociologue Nacer Djabi, qui avaient également milité contre un 4e mandat pour M. Bouteflika, au pouvoir depuis 1999.

2- L’appel de Londres du 4 juin 2018 de Ferhat Mehenni: Un mauvais remake d’un mauvais film; un pastiche du général de Gaulle dans un comique de répétition

L’incertitude présidentielle a généré une forme de grenouillage séparatiste au sein du mouvement irrédentiste kabyle représenté par l’ancien troubadour de la canzonetta algérienne, réputé pour ses liens avec Bernard Henry Lévy, le philosioniste parrain médiatique des guerres de destruction de la Libye et de la Syrie.

Mauvais remake d’un mauvais film, Ferhat Mehenni, leader du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) et de l’Anavad (Gouvernement Provisoire de Kabylie), a en effet lancé un appel aux Kabyles les invitant à prendre les armes. Pastichant le Général Charles de Gaulle, dans un exercice qui relève du comique de répétition, le fondateur du MAK a lancé son appel depuis Londres, lieu de l’appel du 18 juin du chef de la France Libre. Son discours est intervenu le 4 juin, deux semaines avant la date symbolique du discours fondateur de la Résistance Française. Un décalage calendaire qui signe dans l’ordre symbolique un ratage manifeste de sa propre vision de la marche de l’histoire.

La sortie du leader de la mouvance indépendantiste Kabyle est intervenue dans un contexte d’une fragilisation de sa base militante, causée par des dissidences au sein de son mouvement ainsi que par la fondation de deux nouveaux mouvements concurrents en Kabylie: l’Union pour la République Kabyle (URK) prônant l’indépendance de la Kabylie et le Rassemblement pour la Kabylie (RPK) revendiquant quant à lui l’autonomie de la Kabylie.

Le RPK a d’ailleurs vertement répliqué au «petit caniche de BHL: «Le sens de discernement nous commande aussi de ne pas occulter les considérations géopolitiques et de rester insensibles au développement et à la prolifération des conflits au niveau régional. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité internationale (la Libye, la Syrie, le Sahel.. etc.), et dans notre passé récent (la décennie noire) pour se laisser entrainer dans une aventure orchestrée par des forces obscures dont l’agenda est chargée par des actions de déstabilisation des nations», a affirmé le responsable.

Pour aller plus loin sur la problématique des Algériens et la question identitaire, cf ce lien

Pour aller plus loin sur Ferhat Mehenni et ses accointances:

L’Algérie n’est ni un pays arabe, ni musulman

BHL lance un appel au soutien de Ferhat Mehenni

3- La nécrose des circuits de décision.

L’Algérie vit dans une ambiance délétère, conséquence de l’atonie voire même de la tétanie de la population face à l’incertitude politique qui hypothèque la vie politique nationale, les recompositions géopolitiques qui s’opèrent dans la zone avec l’accroissement de la présence militaire occidentale dans la zone sahélo-saharienne sous couvert de guerre contre le terrorisme; enfin le démembrement du Soudan et les tentatives du pacte atlantiste d’édifier dans la foulée une entité autonome kurde en Syrie, le partenaire historique de l‘Algérie, en compensation du kurdistan irakien.

A cela s’ajoute, le sentiment d’abandon des populations des zones périphériques de la part du pouvoir central; ce qui explique les troubles persistants enregistrés en Algérie depuis 2013 notamment dans le sud du pays, à l’arrière-plan des menées irrédentistes encouragées par le lobby pro israélien en Europe dont la figure la plus illustre n’est autre que le natif de Beni chnouf BHL et son caniche servile Ferhat Mehheni.

Le meilleur service à rendre à l’Algérie, un pays cher au cœur de tous les militants de la cause de libération du Monde arabe, est de lui tenir un discours de vérité.

L’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision à une période charnière de la recomposition géostratégique, sur fond de crise économique lancinante et d’une gangrène djihadiste.

La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, avec tous les enjeux sous-jacents que cela implique en termes d’influence politique, d’impunité, de répartition de la rente pétrolière.

Pour aller plus loin sur le magma algérien, cf l’article de Ghania Oukazi: Elections présidentielles, l’énigme Hamel.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5263279

4- De la déstabilisation de l’Algérie.

L’Algérie a été la cible d’une opération de déstabilisation dans la séquence dite du «printemps arabe» (2011-2018). Dans l’oeil du cyclone. Ciblée et encadrée par deux régimes néo islamistes, en Libye –avec le parachutage à Tripoli depuis Kaboul d’Abdel Hakim Bel Hadj, chef des groupements djihadistes afghans de Libye- et en Tunisie, avec la propulsion au pouvoir à coups de pétrodollars monarchiques de Rached Ghannouchi, chef de la branche tunisienne de la confrérie des Frères Musulmans, le parti An Nahda. Avec en surplomb, l’Egypte confrérique de Mohamad Morsi et sur son flanc méridional, l’écharde malienne plantée par le Qatar via Ansar Eddine.

Tout le monde garde présent à l’esprit les propos mémorables de l’oracle Nicolas Sarkozy prophétisant à Moustapha Abdel Jalil, la marionnette libyenne de l’OTAN, «l’Algérie dans un an, l’Iran dans trois ans», de même que les rodomontades du mégalocéphalite du Qatar Hamad Ben Jassem, menaçant l’Algérie d‘expulsion de la Libye Arabe pour s’être opposée à l’expulsion de la Syrie, un pays du champ de bataille qui a mené en tandem avec l’Egypte quatre guerres contre Israël.

La conjuration a échoué du fait d’un comportement digne de cloportes des artisans de cette machination, particulièrement l’exaltation suicidaire des islamistes libyens qui ont procédé à l’assassinat de l’ambassadeur des Etats Unis à Benghazi et à la destruction de l’Ambassade de France à Tripoli, deux pays pourtant artisans majeurs de la chute du régime Kadhafi, d’une part; l’élimination précoce des deux principaux sous traitants de la stratégie atlantiste: Nicolas Sarkozy, dégagé par un vote de défiance populaire aux présidentielles françaises de 2012, et l’Emir du Qatar, destitué par ses parrains américains consternés par sa lévitation erratique.

Dernier et non le moindre facteur, l’expertise algérienne en la matière, seul pays doublement victorieux d’une guerre de Libération Nationale et d’une guerre contre le terrorisme (1990-2000), sans soutien extérieur. Avec en superposition, un bouleversement de la donne stratégique mondiale marqué par le retour en force de la Russie sur le théâtre méditerranéen et la présence accrue de la Chine en Algérie qui en a fait son navire amiral dans son contournement de l’Europe; Russie et Chine, deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, font office de pare-feux à un éventuel nouvel embrasement.

Dans la précédente séquence, la guerre civile algérienne avait coïncidé avec l’implosion de l’Union soviétique et le triomphe du djihadisme planétaire matérialisé par l’intronisation des Talibans pro wahhabites au pouvoir en Afghanistan, comme pour signifier de manière patente la victoire contre l’athéisme et de l’idéologisation de la guerre sur une base religieuse.

Un djihadisme triomphant qui s’est propagé sur les flancs de l’Empire soviétique pour en achever le démantèlement, en Tchétchénie et en Yougoslavie particulièrement en Bosnie.

Pour aller plus loin sur ce point, cf à ce propos http://www.renenaba.com/al-qaida-derriere-les-attentats-de-paris-en-1995-selon-l-ancien-messager-de-ben-laden/

Toutefois, sur le plan algérien, la présence de 60.000 soldats américains de confession juive sur le sol saoudien, la terre de ses commanditaires, à proximité des Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), dans le cadre de la coalition internationale anti Saddam, en 1990-1991, a placé, dans un pays au nationalisme chatouilleux, en porte à faux Abbassi Madani, chef du Front Islamique du Salut (FIS) et obéré le discours pseudo révolutionnaire du chef de file de la contestation islamique algérienne, le discréditant durablement, le projetant vers le Golfe en exil.

Le djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d’une économie mondialisée par substitution des pétrodollars monarchiques aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale.

Le basculement de l’Algérie dans la guerre civile dans la décennie 1990 est apparu rétrospectivement comme l’acte de représailles à sa fonction de plateforme opérationnelle des mouvements de libération d‘Afrique, «La Mecque des Révolutionnaires» d’Afrique, selon l’expression d’Amilcar Cabral chef du PAIGC, le mouvement indépendantiste de la Guinée portugaise (Guinée Bissau et Cap Vert), dans le prolongement de la destruction de l’autre plateforme révolutionnaire dans le versant oriental du Monde arabe, le Liban, carbonisé par une guerre civile de 15 ans (1975-1990), dont la capitale Beyrouth abritait 18 mouvements de libération dont les Palestiniens, mais aussi la Rote Armée Fraktion, l’ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), Le Front de Libération du Sud Yémen occupé (FLOSY), le Front de Libération de l’Erythrée, les Kurdes du PKK et l‘Armée Rouge Japonaise.

5 – L’équation du Sahel

L’armée algérienne a déployé près de 80 000 soldats à se frontières méridionales afin de contenir le flux migratoire propulsé par des mafias transnationales vers l’Europe, via l’Algérie qui héberge dans le sud du pays près de 500.000 migrants supposés être en transit. Une telle présence massive constitue une bombe à retardement du fait des interférences qu’elle peut générer sur l’équilibre démographique national.

L’Algérie est ainsi donc en «sursis de stabilité» deux décennies après la « décennie noire» en ce que sa stabilité perdure en l’état, grâce à la grande instabilité du Maroc, un pays affligé d’un fort taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent chez les jeunes.

Si l’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision, une lente gangrène qui gagne progressivement les rouages de l’État, nul toutefois ne songe désormais sérieusement à la déstabiliser par crainte de l’effet domino dont le plus grand bénéficiaire serait AQMI, alors que la France veille à s’assurer de la coopération d’Alger au sein du G5 Sahel, la structure ad hoc mise sur pied par Paris pour combattre le terrorisme dans la zone sahélo-saharienne.

Au sommet africain de Nouakchott, en juillet 2018, Le président Emmanuel Macron a accusé en termes à peines voilées l’Algérie d’être responsable de l’échec de son plan Sahel. L’armée algérienne répugne en fait à combattre les Touaregs maliens en raison du fait qu’une importante population touareg est déployée dans le giron saharien de l’Algérie et que le pays refuse à faire office de «hostspot», lieu de filtrage de l’émigration sub saharienne, une fonction de garde chiourme des Occidentaux, qu’elle juge insultante à son honneur au regard de son histoire anti coloniale.

L’arrimage de l’Algérie au G5 Sahel tarde à se finaliser en ce que l’Algérie répugne aux alliances du fait de son histoire. Le corpus doctrinal de l’Algérie a en effet été forgé en fonction de sa projection géostratégique. Une constante de la diplomatie algérienne depuis son indépendance, qui a valu à ce pays d’être considéré comme un pays phare de tiers monde à l’instar du Vietnam et de Cuba avec sa diplomatie multilatérale, initiée précisément par le tandem Boumédiène Bouteflika, lors d’une décennie prodigieuse (1970-1980).

Au point que dans le pré carré africain de la France, l‘Algérie supplée par moment l’ancienne puissance coloniale dans son rôle d’intermédiation comme ce fut le cas avec le conflit du septentrion malien.

6– Le Sahel, un eldorado pour les compagnies militaires privées.

Le Sahel tend d’ailleurs à devenir un nouvel eldorado pour les compagnies militaires privées.

Près de 7.500 membres des forces spéciales américaines sur un total de 60.000 sont engagés dans 90 pays pour y mener des actions clandestines. 1.200 sont à l’oeuvre dans trente pays africains, sous l’autorité de l’AFRICOM, basé à Stuttgart (Allemagne) (Cf à ce propos «Prolifération méconnue de bases militaires US» de Claude Angeli- Le Canard Enchainé, 13 juin 2018).

En complément à L’AFRICOM, 21 entreprises américaines s’affichent comme prestataires de service militaire en Afrique du Nord et au Sahel. Sans compter les entreprises de soutien aux opérations d’autres pays (MINUSMA, Barkhane…). Des dizaines d’autres compagnies ont progressivement occupé la zone. Leurs missions vont de la fourniture de repas à l’intervention armée. Elles sont françaises, britanniques ou ukrainiennes et se partagent un budget annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pour aller plus loin sur ce thème, ce lien A quoi servent les bases françaises en Afrique

http://www.afrik.com/chronique-afrique-debout-a-quoi-servent-les-bases-militaires-francaises-en-afrique-1ere-partie

Le Sahel en l’an 2050 comptera 1,9 milliards habitants soit autant que l’Europe, Les Etats Unis, l’Amérique latine et l’Océanie réunis. Avec 6.500 km de frontières avec sept pays du Sahel (Libye, Mali, Maroc, Niger, Tunisie, Sahara Occidental), l’Algérie y occupera une position centrale. Sa stabilité relève d’un impératif catégorique pour les pays occidentaux en ce qu’il constitue un passage obligé des flux migratoires à destination de l’hémisphère Nord.

A titre comparatif, le Japon affecte 27 pour cent de ses investissements à son voisinage immédiat des pays de l’ASEAN, contre 3 pour cent à l’Europe pour le Sahel, selon les précisions fournies par Abdel Aziz Rahabi, ancien ministre et ancien ambassadeur algérien, lors du colloque de l’UFAC (Union des Universitaires Algériens et Franco algériens), dont la 5ème session s’est tenue à Marseille le 7 avril 2018, sous le thème «Méditerranée: enjeux pour la paix dans la diversité»(1).

M. Rahabi a été l’ancienne cheville ouvrière auprès de Lakhdar Ibrahim, l‘émissaire de la Ligue Arabe aux négociations inter-libanaises de Taef (Arabie Saoudite, 1989), qui mirent fin à la guerre civile libanaise.

Cette parcimonie explique sans pour autant la justifier l’instabilité du flanc méridional de l’Europe au delà des explications culturalistes qui masquent mal une survivance d’une forme d’ethnographisme coloniale. Ce qui explique la sur-réaction psychologique des faits arabes et musulmans dans l’opinion occidentale, particulièrement française, au-delà aussi et surtout de la prégnance d’un comportement néocolonialiste occidentale dans l‘approche des problèmes du Monde arabo africain.

En dépit de l’aléa politique, l’Algérie compte néanmoins non parmi les plus sûrs mais parmi les plus sécurisés du Monde. Pour aller plus loin, cf sur ce point le sondage Gallup 2017 https://fr.scribd.com/document/355627928/L-Algerie-parmi-les-pays-les-plus-securises-au-monde-selon-l-institut-Gallup#from_embed

7 – Des rapports entre l’Algérie en atonie et le Maroc «partimonialisé» au seuil de l’apopléxie.

Si l’état de santé du président Abdel Aziz Bouteflika hypothèque quelque peu la vie politique de l’Algérie, la santé et les absences du Roi Mohamad VI en font autant pour le Maroc.

Pendant les quatre premiers mois de l’année 2018, le roi du Maroc a passé moins de vingt jours dans son pays. Ses absences fréquentes et prolongées alors que la contestation populaire ponctue la vie politique interne du royaume, paralysent partiellement le pays et créent une situation intenable sur le long terme, car le chef de l’État marocain détient presque tous les pouvoirs. Au point que se pose de manière lancinante la question de son abdication en faveur de son fils, âgé de 15 ans. De surcroît, le royaume chérifien, un pays «patrimonialisé» est au bord de l’apopléxie, «en manque d’oxygène», pour reprendre l’expression d’un analyste marocian, Hassan Allaoui, en proie à une ébullition permanente, conséquence de l’autoristarisme royal, du de l’arbitraire, du népotisme et de la corruption qui y règne.

Pour compenser son absence, Le roi a fait acte d’autorité à son retour, ordonnant une vaste purge de l’appareil sécuritaire marocain et du corps préfectoral, à qui il a fait assumer la responsabilité des défaillances ayant abouti au mécontentement populaire et à l’instabilité politique.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien:

https://orientxxi.info/magazine/maroc-l-inconcevable-abdication-de-mohamed-vi,2450

Le Maroc manque d’oxygène par Hassan Allaoui

http://www.economie-entreprises.com/le-maroc-manque-doxygene/

La précarité politique au Maroc et l’expansion des groupements islamistes dans la zone sahélo-saharienne ont une valeur dissuasive pour toute tentative de déstabiliser l’Algérie.

Depuis le lancement de la séquence dite du «printemps arabe», le nombre des groupements islamistes est passé de cinq à cinquante en Afrique. L’Algérie joue un rôle majeur dans la neutralisation de cette prolifération terroriste dans son hinterland, en consolidant discrètement le pouvoir tunisien post nadawiste, de même que le Mali, se posant par moments comme un médiateur régional.

En parallèle, le Maroc est embourbé par une tension sociale extrême (soulèvement du Rif), un taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent et des décennies d’absolutisme monarchique.

La décision de Rabat de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, le 2 mai 2018, sous le faux prétexte du soutien du Hezbollah libanais au Front Polisario, a répondu au souci du Royaume d’acter dans l’ordre symbolique l’alignement du Maroc à l’axe constitué par les deux grandes théocraties du Moyen orient, Israël et l’Arabie saoudite, en voie de constitution, dans la perspective d’une éventuelle confrontation avec l’Iran afin de compenser la déroute militaire de l’OTAN en Syrie, celle des pétromonarchies au Yémen et d’occulter le retrait des Etats Unis de l’accord sur le nucléaire iranien.

Ce faisant, le Maroc cherche à atténuer le courroux occidental et à amortir l’impact de la révélation selon laquelle le royaume chérifien est apparu comme étant le plus grand exportateur du terrorisme islamique vers l’Europe, (Attentat de Madrid 2004 qui a fait 200 morts, l’assassinat de Théo Van Gogh, les attentats de Bruxelles en 2015, de Barcelone en 2017 et de Trèbes près de Carcassonne, le 23 mars 2018).

Cela ne se proclame pas publiquement surtout dans les médias français réputés qui pratique à l’égard du trône marocain, (diplomatie de la Mamounia oblige), un journalisme de révérence et de prosternation. Mais cela se chuchote dans les cabinets calfeutrés des chancelleries et cela joue en faveur de l’Algérie.

La Jordanie (Machreq) et le Maroc (Maghreb, deux royaumes sans ressources énergétiques, compensent leur absence de royalties, par une alliance clandestine ancienne avec Israël. Cette diplomatie souterraine est génératrice de dividendes en termes stratégiques et médiatiques, infiniment plus lucratives pour les deux royaumes que les pétro dollars. Pour mémoire, le Maroc est le lieu de villégiature préféré de Bernard Henry Lévy et de Dominique Strauss Khan, deux arabophiles notoires. Et ceci pourrait expliquer cela.

Il est de notoriété publique que le Maroc pratique une normalisation rampante avec Israël, qui octroie au monarque un sauf-conduit auprès des puissances occidentales, l’absolvant de toutes les turpitudes de son pays. Les récentes révélations sur la connivence entre Israël et le Maroc faites par Ronen Bergman dans son ouvrage Rise and Kill: «The Inside Story and Secret opérations of Israel’s assassination» ne sont pas faites pour améliorer l’image du Royaume.

La rupture avec l’Iran apparaît ainsi comme un acte éminemment démagogique, qui n’en constitue pas moins l’indice d’une recomposition politique en prévision d’une éventuelle confrontation régionale entre Israël et les contestataires à l’ordre hégémonique israélo américain dans la zone, après le désastre de l’alliance islamo atlantiste dans la guerre de Syrie et la débandade de l’opposition off shore syrienne pro monarchique.

8- La course aux armements

La tension persistance entre l’Algérie et le Maroc, à l’arrière-plan du contentieux de la question du Sahara occidental grève le budget des deux pays. Sur fond de crise diplomatique, l’Algérie et le Maroc se livrent en effet une course effrénée pour rendre hermétiques leur frontière commune.

Le Maroc a annoncé le lancement d’un satellite de surveillance des frontières et l’Algérie s’emploie à ériger un mur d’isolation électronique, et les deux pays sont engagés dans une course à l’acquisition de missiles balistiques longue portée, à fort pouvoir détonateur.

L’Algérie et le Maroc occupent la première place du continent africain sur le plan de l’armement. De 2007 à 2015, l’Algérie a dépensé près de onze milliards de dollars pour moderniser son armement, faisant l’acquisition principalement auprès de la Russie de chasseurs bombardiers, de frégates, des Hélicoptères et de l’artillerie, tandis que le Maroc consacrait durant cette même période 4, 7 milliards de dollars pour l’acquisition des armes des Etats Unis et des pays européens.

Ci joint pour le lectorat arabophone, le rapport du Congrès américain sur ce sujet.

Sur le plan balistique

Le rapport penche en faveur de l’Algérie, qui dispose de 176.000 missiles balistiques longue portée, à fort effet destructeurs, contre 72.000 au Maroc. Le classement établi par la revue américaine «Global Fire Power» donne le positionnement suivant:

  • Russie: 3.793.000 missiles
  • Corée du Nord: 2.400.000
  • Chine : 1.770.000
  • Egypte : 1.481.000
  • Iran : 1.475.000
  • Etats Unis : 1.331.000

suivis du Vietnam de la Turquie et de l’Ukraine.

Outre l’Egypte (1481), la Syrie se classe au 2ème rang parmi les pays arabes avec 650.000 missiles balistiques suivie des pays suivants:

  • Yémen : 423.000
  • Arabie saoudite : 322.000
  • Algérie : 176.000
  • Libye : 100.000
  • Jordanie : 88.000
  • Maroc : 72.000
  • Irak : 59.000

À moyen terme, la querelle de succession présidentielle sera immanquablement réglée. L’Algérie devra alors se tourner résolument vers l’avenir pour mobiliser ses capacités à la conquête de nouveaux horizons.

Se fixer comme objectif de rejoindre le groupe du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est à dire les chefs de file du groupe s’employant à construire un monde multipolaire, à l’effet de mettre un terme à six siècles d’hégémonisme occidental, et de renouer ainsi avec le rôle pilote de l’Algérie dans le combat pour la libération de l’Afrique et du Monde arabe, particulièrement la cause palestinienne, à qui fait cruellement défaut le soutien d’un pays arabe de poids.

Pour aller plus loin sur l’Algérie

A propos du conflit du Sahara occidental

1 – L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) est composée des dix pays suivants: Birmanie, Cambodge, Laos, Malaise, Indonésie, Japon, Philippines, Singapour, Thailande, Vietnam.

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dolars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Fondée en 1967 à Bangkok (Thailande) par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, l’ASEAN constitue désormais un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales.

Un sommet est organisé chaque année au mois de novembre. Son secrétariat général est installé à Jakarta (Indonésie).

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dollars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Source

Algérie : 30 ans après, les leçons (non apprises) du 5 octobre 1988


middleeasteye.net

Par : https://www.middleeasteye.net/sites/default/files/styles/author_comment/public/pictures/picture-9584-1441715168.jpg

Adlène Meddi

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Ce 5 octobre marque le trentième anniversaire du soulèvement populaire algérien, en 1988, qui a permis de mettre fin au système du parti unique et d’amorcer un semblant d’ouverture démocratique

« Chahut de gamin ». « Printemps arabe avantl’heure ». « Manipulation d’officines secrètes ». « Complot international ». « Révolution d’octobre ». « Chute un an à l’avance du mur de Berlin »… les qualificatifs foisonnent pour parler des événements qui ont vu la jeunesse algérienne affronter les forces de l’ordre du pays du 5 au 10 octobre 1988.

L’Algérie de la fin des années 1980 : un système politique qui se cherche entre l’option socialiste et le chant des sirènes du libéralisme, à la mode dans cette décennie-là. Une pensée de l’État fragmentée entre orthodoxes de la ligne dure, centraliste et boumediéniste, et les tenants des « réformes » structurelles. Réformer pour « ouvrir l’État sur la société, ne plus la considérer comme sous tutelle », pour reprendre un ministre du gouvernement Mouloud Hamrouche (1989-1990).

Une sourde tension s’exaspère entre les deux camps et chaque coup louche est marqué du sceau de la suspicion et du complot. Le combat semble engagé et l’arène prend la dimension d’un pays, d’un moment de l’Histoire.

C’était les années 80

Les réformes planifiées dans les bureaux de la présidence de la République au cours de la dernière moitié des années 1980 soutiennent une idée forte : le système ne survivra pas aux soubresauts de l’Histoire (et de la démographie galopante ; en 1986 et 1987, la croissance démographique a dépassé la croissance économique avec 900 000 naissances par an) s’il ne s’ouvre pas intelligemment en responsabilisant les élites étatiques et désoviétisant les appareils et les institutions.

Les réformateurs prônent une libéralisation politique mais aussi économique, afin d’éviter le leurre fictionnel de l’une et l’asservissement économique de l’autre quand ces deux politiques sont menées séparément ou de manière asynchrone.

Avant l’explosion d’« Octobre 88 », des prémices sont pourtant là : en Kabylie, la révolte éclate contre l’interdiction de la conférence de l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri le 20 avril 1980

L’Algérie de la fin des années 1980, c’est aussi une société, un « peuple », pour reprendre la terminologie des démocraties populaires de l’époque. Nous n’en sommes plus au glorieux slogan de l’Indépendance de 1962 : « Un seul héros le peuple ». Non, ce « peuple » a vieilli top vite à l’ombre des discours volontaristes mais aussi à l’ombre des nouveaux riches apparatchiks.

Un « peuple » nouveau aussi, jeune et vorace en culture, en consommation, en ouverture et en émancipation. Des féministes aux journalistes, des gauchistes clandestins aux islamistes embusqués, des syndicalistes aux avocats… les luttes se multiplient malgré la chape de plomb politico-policière.

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Avant l’explosion d’« Octobre 88 », des prémices sont pourtant là : en Kabylie, la révolte éclate contre l’interdiction de la conférence de l’écrivain et anthropologue Mouloud Mammeri le 20 avril 1980. La revendication culturelle berbère, présentée par les autorités comme une « trahison à la nation », dénonce en fait la négation de tout un pan de l’identité algérienne. Cette identité que 132 années de colonialisme français n’a pas réussi à anéantir.

Répression, emprisonnements, tortures et exils sont alors le lot de centaines de militants. Mais le mouvement de 1980 donnera le signal du début du séisme qui ébranlera l’hégémonie du système du parti unique.

Cumul des échecs

Tout au long des années 1980, une série d’émeutes secouent plusieurs villes algériennes. De Constantine à la Casbah d’Alger, de Laghouat dans le sud à Oran au nord. Contre les coupures d’eau, la gestion défaillante des examens du lycée, l’injuste distribution de logements, les pénuries, etc., les griefs sont nombreux et le système FLN, en face, ne trouve que la démagogie et la matraque pour répondre alors que le prix du pétrole, principale entrée d’argent pour le pays, ne cesse de baisser.

« La poussée démographique était pour quelque chose et ces jeunes qui arrivaient étaient sans perspectives. C’était les précurseurs des harraga [brûleurs de ponts en arabe, les migrants africains qui tentent d’atteindre l’Europe] et des suicidés d’aujourd’hui. À mon avis, il s’agissait plus d’émeutes de la frustration de la nouvelle génération qui n’a connu que la situation faste des années 1960 et 1970. Des jeunes qui ne pouvaient pas accéder au statut acquis par leurs parents. Le système a échoué dans la transmission de mémoire. Et le moment était venu où la rupture entre générations était consommée », a commenté le sociologue Hassan Remaoun.

Pourtant, dans le centre du pouvoir, ces alertes ne passent pas inaperçues. « Il est inconcevable que nous fournissions des efforts et dépensions des sommes colossales dans le seul but de prôner des slogans auxquels le citoyen algérien n’accorde aucun crédit et qui ne profitent jamais à notre société », déclare le président Chadli Bendjedid, à la surprise générale, en décembre 1986.

Et puis, il y a eu l’embrasement.

Jusqu’à aujourd’hui, trois décennies après les faits, peu sont capables de reconstituer l’exact déroulé des faits qui se sont produits entre le 5 et le 10 octobre 1988, tant la question des causes et des spéculations sur les manipulations et autres complots phagocyte le débat.

Pas du tout adaptée à faire face à l’émeute, la troupe, constituée majoritairement de jeunes appelés, finira par déraper et tirera sur la foule. L’Armée nationale populaire tire sur son peuple : un trauma qui hantera longtemps les militaires

Dès le 3 octobre, la rue est secouée par les rumeurs et les informations sur la grève dans la grande zone industrielle de Rouiba (est d’Alger) et sur ces lycéens, dans des quartiers populaires, réprimés par la police alors qu’ils sortent dans la rue manifester contre le système. Le 5 octobre, à Alger, mais aussi dans d’autres villes de l’est et de l’ouest du pays, des jeunes émeutiers contrôlent la rue, incendient et pillent les locaux du FLN ou les Souk El Fellah, centre commerciaux à la mode des coopératives soviétiques.

Acculé, le président Chadli impose l’état de siège le 6 octobre et confie aux militaires le « rétablissement de l’ordre ». « Les dirigeants du pays n’avaient pas songé à se doter d’unités anti-émeute, parce qu’ils se croyaient à l’abri de la contestation populaire en raison de leur légitimité historique et de leur dévouement au service de leurs compatriotes », écrira l’ex-général Rachid Benyelles dans ses mémoires.

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Pas du tout adaptée à faire face à l’émeute, la troupe, constituée majoritairement de jeunes appelés, finira par déraper et tirera sur la foule. L’Armée nationale populaire tire sur son peuple : un trauma qui hantera longtemps les militaires. Des cas de tortures sont signalés dans certains casernes et commissariats, certains seront dûment documentés. Un comité contre la torture voit le jour, composé de médecins, journalistes, militants des droits de l’homme…

Le 10 octobre, à Bab El Oued, quartier populaire d’Alger, les islamistes qui prennent le train de la colère sociale organisent une marche. Des tirs anonymes ciblent les militaires ; ces derniers réagissent. Le soir même, le président Chadli apparaît défait sur les écrans de la télévision officielle pour appeler au calme.

Discours du colonel algérien Chadli Bendjedid, candidat unique aux élections présidentielles de 1979, lors du congrès du FLN (Front de Libération National) le 31 janvier 1979 à Alger (AFP)

 

Est-ce l’appel d’un président pris de panique ou l’effet du sang qui a coulé ces cinq jours ? Personne ne peut l’affirmer, mais la rue algérienne renoue peu à peu avec la normalité, même si les chars de l’armée postés dans les points stratégiques des villes et les traces des destructions témoignent encore de la précarité de cette accalmie.

Certains crieront au complot international, car Alger est alors au centre d’enjeux régionaux importants. Un projet d’union avec la Jamahiriya arabe libyenne du colonel Mouammar Kadhafi est dans l’air, les discussions sur l’Union du Maghreb arabe avancent, et l’État palestinien va être proclamé à Alger…

Le bilan officiel de cette semaine d’octobre 1988 est de 169 morts, alors que les sources hospitalières font état de 500 à 1 000 morts et plus de 2 000 blessés

« Je ne suis pas d’accord avec la thèse du complot. J’ai plutôt eu la nette impression que les événements d’octobre étaient la conséquence d’un marasme général et qu’ils ont été récupérés pour être transformés en un avertissement adressé au président pour le dissuader d’aller trop loin dans les réformes », révèle le défunt général-major Larbi Belkheir, le puissant directeur de cabinet de Chadli à l’époque des faits.

Globalement, le bilan officiel de cette semaine d’octobre 1988 est de 169 morts, alors que les sources hospitalières font état de 500 à 1 000 morts et plus de 2 000 blessés.

Un mur de Berlin à Alger

La tempête d’octobre passe, mais provoque de profonds changements politiques : ce n’est pas le « grand soir » algérien ni la « Oktiabrskaïa revolutsiïa » de 1917, mais le pays connaît des bouleversements majeurs, même si le système politique réussit à se maintenir.

Le président Chadli, réélu pour un troisième mandat en décembre 1988, fait approuver la quatrième Constitution du pays par référendum le 23 février 1989. Fin du système du parti unique, proclamation du multipartisme et de la liberté de la presse, de l’action syndicale et de l’expression en général, abandon de l’option socialiste… L’Algérie fait tomber son propre mur de Berlin !

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Le pays connaît son printemps démocratique, la télévision d’État s’ouvre à la diversité et à la créativité caustique, les partis foisonnent, des journaux se créent, faisant de la presse algérienne la première presse libre du monde arabe, la scène culturelle explose, les leaders exilés, Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed, rentrent au pays après avoir été effacés jusque dans les manuels scolaires, les prisonniers politiques sont libérés…

Mais le système politique, malgré le volontarisme de Chadli et de son chef de gouvernement Mouloud Hamrouche, résiste aux profondes mutations.

« Ces quelques journées vécues dans l’enthousiasme des jeunes, la colère et les espoirs de toutes les générations ont ébranlé le régime autoritaire sur le moment et durant quelques mois », analyse l’ancien secrétaire du Parti de l’avant-garde socialiste, Sadek Hadjeres. « Mais la grande vague de fond n’a pu transformer la nature et les logiques hégémonistes du système. L’édifice oligarchique, bâti sur une combinaison de pratiques superétatistes et d’appétits libéraux de plus en plus sauvages, a été replâtré et repeint aux couleurs d’un pluralisme sans démocratie. »

Un pluralisme sans démocratie, des élections sans démocratie, des institutions sans représentativité réelle et des réformes volontaristes mais handicapées par des élites conditionnées par les anciennes pratiques… Certains analystes n’ont pas été surpris par les dérives imposées par le bras de fer entre le Front islamique du salut (FIS, créé en 1989) et le commandement militaire.

La rhétorique officielle a su aussi jouer sur cet antécédent qu’était Octobre 1988 face aux chamboulements du « printemps arabe » de 2011

Le « printemps algérien » ne durera pas longtemps face à la crise qui se profile et qui explose sous la forme d’une terrible guerre civile durant plus d’une décennie. À qui la faute ? Les traumas successifs et le bain de sang des années 1990 empêchent l’analyse froide et le recul. Mais les regards du pouvoir actuel sur ces événements renseignent sur la logique politique qui a œuvré pour faire avorter réforme et libéralisation politique du pays.

« Après avoir traversé la période sanglante [des années 1990], les citoyens se sont aperçus que la période durant laquelle le FLN était au pouvoir représentait, tous comptes faits, les années d’or de l’Algérie », déclare en 2006 le porte-parole de l’ancien parti unique, Saïd Bouhadja, actuellement président du Parlement.

La récupération d’« Octobre 88 »

La rhétorique officielle a su aussi jouer sur cet antécédent qu’était Octobre 1988 face aux chamboulements du « printemps arabe » de 2011.

« Nous n’avons pas besoin de revivre un nouveau ‘’printemps’’, notre révolution, nous l’avons déjà faite en 1988 », ne cessent de répéter les responsables algériens devant les médias lors de la vague des mouvements contestataires de 2011 à travers le monde arabe.

Curieux retournement de ceux qui ne voyaient en Octobre 88 que jacqueries et manipulation d’une société « immature » ! Il faut ici rappeler, pour bien s’imaginer la place de ces événements dans l’imaginaire collectif du système en place, que les blessés et mutilés par les tirs lors de ces journées d’automne 1988 sont considérés comme « victimes d’accident du travail » !

Échauffourées entre les forces de sécurité algériennes et des manifestants et leaders de l’opposition opposés à l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, dans la capitale algérienne le 24 février 2014 (AFP)

 

« La situation actuelle [en Algérie] est marquée par une hétérogénéité conflictuelle au sein de la coalition dirigeante et par une contestation fragmentée sur l’ensemble du territoire. Ces tensions structurelles interagissent avec les souvenirs du soulèvement populaire d’octobre 1988 et de la guerre civile (1992‐1999) pour entretenir le sentiment d’un déséquilibre menaçant de dégénérer en un nouvel affrontement fratricide. On pourra parler d’une crise latente qui rend hypersensible la possibilité d’un événement déclencheur, subversif et déstructurant, qui révèlerait ces conflits sous‐jacents », souligne le chercheur Thomas Serres, de l’Université de Californie à Santa Cruz.

Le paradoxe actuel en Algérie est, donc, que le combat pour sauvegarder les acquis démocratiques d’Octobre 88 est en soi suspecté par le système d’être une menace sécuritaire, une dérive ouvrant la voie à l’instabilité, un Octobre 88-bis !

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Trente après, que reste-t-il d’Octobre 88 ? Une génération coléreuse coincée entre le rêve d’émancipation d’alors et le trauma des années 1990, et, surtout, le sentiment d’un immense gâchis.

« La neutralisation des réformes a été très couteuse, écrit K. Sélim, éditorialiste au Quotidien d’Oran. L’Algérie a perdu une population de cadres, la société est sans cap, mêlant renoncement, incivisme, bigoterie et cynisme. Il n’existe pas de vie politique sérieuse et compétitive qui permette de cadrer les enjeux et de débattre des options d’avenir. Tout se décide en vase clos au sein du régime. »

 

– Adlène Meddi est écrivain algérien et journaliste pour Middle East Eye. Ex-rédacteur en chef d’El Watan Week-end à Alger, la version hebdomadaire du quotidien francophone algérien le plus influent, collaborateur pour le magazine français Le Point, il a co-écrit Jours Tranquilles à Alger (Riveneuve, 2016) avec Mélanie Matarese et signé trois thrillers politiques sur l’Algérie, dont le dernier, 1994 (Rivages, sorti le 5 septembre). Il est également spécialiste des questions de politique interne et des services secrets algériens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : après cinq jours d’émeutes, les débris jonchent la rue Didouche Mourad dans le centre-ville d’Alger, le 10 octobre 1988 (AFP).

M. Saci Abdi – Histoire/Maghreb/Aurès/Math/Génétique etc…


Source: Vidéo chaoui

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1h25 d’histoire, comme rarement entendue ailleurs.

Il faudra faire avec un son et une image médiocre.

P.S. :

Si M. Saci Abdi cherche un éditeur pour ses ouvrages, j’aimerais, si possible qu’il prenne contact avec le site Systèmophobe.

En toute modestie, bien sûr.

Ferhat Ait-Ali analyste économique


Le point économique

Titre original :

Challenges / Controverse : Le mégaprojet algéro-américain d’El Bayadh dissimule-t-il un scandale ?

WILAYA III, WILAYA IV


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https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/ff/Larbi_Ben_M%27hidi%2C_Abane_Ramdane_et_le_colonel_Sadek_en_1956.jpg

 

Dr. Abderrahmane Mebtoul : « L’Algérie reste confrontée à des défis importants » — Algérie Résistance


Dr. Abderrahmane Mebtoul. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Quel est, aujourd’hui, le seuil d’équilibre, le prix […]

via Dr. Abderrahmane Mebtoul : « L’Algérie reste confrontée à des défis importants » — Algérie Résistance

Un aspect international méconnu de la guerre d’Algérie…


Le regard et l’implication d’Israël dans le conflit

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©Roland Lombardi sur le plateau du JT de RT France
* Docteur en Histoire, Roland Lombardi est consultant indépendant en Géopolitique, analyste au sein du groupe JFC Conseil et chercheur associé à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde arabe et musulman) de l’Université Aix Marseille. Dernière publication : Gaz naturel, la nouvelle donne ? (co-aut., éd. PUF, 2016

23/06/2018

Résumé

La France et Israël trouvent dans les combats qu’elles mènent contre le nationalisme arabe, de nombreuses analogies. C’est ainsi que la France, elle aussi très isolée sur le plan international, trouve dans l’Etat hébreu, un fidèle soutien, notamment à l’ONU mais aussi un véritable frère d’armes sur le terrain. Allié privilégié dans l’affaire de Suez, Israël s’est aussi impliqué directement dans le conflit algérien. Tout en s’occupant de la protection et de l’encadrement de l’importante communauté juive d’Algérie, Israël, travaillant de concert avec les services spéciaux français, va fournir à son allié, d’importants renseignements concernant le FLN, quand ses propres agents ne combattront pas, les armes à la main, directement les nationalistes algériens.

L’idylle entre la France et Israël au début des années 1950

Dès le début des années 1950, Israël et la France s’engagent dans une coopération étroite qui évolue rapidement vers une véritable alliance politico-militaire.

Militairement, les livraisons d’armes lourdes et en tout genre (avions, chars AMX 13, hélicoptères, canons…) vers l’Etat hébreu s’intensifient et c’est auprès de la France que l’Etat hébreu acquiert toute l’ossature de son armement.

La coopération se consolide et se concrétise aussi sur le terrain : les recherches communes dans le nucléaire militaire se développent. Un comité conjoint de planification stratégique est mis en place pour la protection des intérêts communs en Méditerranée et en Mer rouge ; les officiers supérieurs israéliens suivent des cours à l’Ecole de guerre et des formations dans les centres d’entraînement, les parachutistes de Tsahal profitent de l’expérience acquise en Indochine par les paras français. Des manœuvres navales conjointes sont organisées, des programmes aériens communs sont élaborés et surtout, les services de renseignements travaillent en étroite collaboration notamment en Algérie, comme nous le verrons plus loin …

Ainsi grâce à cette alliance, Israël réussit à se désenclaver militairement et diplomatiquement tout en commençant à se doter d’un arsenal impressionnant pour l’époque.

La France, quant à elle, tout en participant à une entreprise que beaucoup jugent alors morale, trouve un nouveau débouché pour son marché d’exportation d’armes et surtout, maintient l’équilibre des forces face aux nationalistes arabes du Caire…

De plus, l’insurrection algérienne accélère ce rapprochement avec les Israéliens.

Car, à partir de 1954, la France est confrontée au FLN, mouvement d’indépendance algérien très fortement soutenu par Nasser et la Ligue arabe. Suivant l’adage « l’ennemi de mon ami est mon ennemi », la France et Israël coopèrent face au leader égyptien et à son influence dans le monde arabe et aussi, bien sûr, en Algérie. De la crise de Suez, où des intérêts stratégiques croisés poussent les deux Etats à agir de concert contre Nasser en 1956, en passant par l’échange d’informations importantes sur les activités clandestines des indépendantistes algériens, l’entraide entre la France et Israël atteint des niveaux sans précédent dans les annales des relations internationales.

Le Mossad contre le FLN !

Des réunions régulières ont donc lieu entre les responsables des services de renseignements des deux nations qui permettent d’échanger des informations cruciales et sensibles, notamment au sujet du soutien que l’Egypte apporte aux nationalistes algériens1.

Outre ces échanges de renseignements, est aussi mise en place une coopération étroite sur des projets très secrets concernant l’exécution en commun d’actions subversives, consistant à organiser, par exemple, des actes de sabotage et d’autres opérations spéciales non conventionnelles2.

Comme on le voit, alliés dans leurs politiques étrangères, la France et l’Etat hébreu collaborent énormément dans le domaine du renseignement. Israël jouant directement un rôle important dans la lutte contre le FLN algérien, à l’étranger certes (implication évoquée des services israéliens dans les épisodes de l’Athos et même dans l’enlèvement de Ben Bella3) mais aussi, chose méconnue jusqu’ici, sur le sol même de la colonie française.

Tous les témoignages évoquent par ailleurs une parfaite et une réelle harmonie entre le Mossad israélien et le SDECE, les services secrets français, mais aussi avec les services du contre-terrorisme des Renseignements généraux et de la sécurité intérieure français. Et même si, par exemple, la consultation des archives des Renseignements généraux des départements d’Algérie de l’époque, nous apprend que les ressortissants israéliens sont nombreux et bien sûr très surveillés par les autorités françaises, ces agents paraissent bénéficier d’une totale liberté de mouvements4. Ainsi, très présents en Algérie pendant le conflit, ils recueillent de nombreuses et d’importantes informations sur les activités des nationalistes algériens. Informations dont ils font bien sûr profiter pleinement les autorités françaises et qu’ils récoltent notamment grâce à l’importante communauté juive, dont, notons-le au passage, nombre de ses membres sont arabisants et parfois très proches de la communauté musulmane.

Henri Jacquin, un officier des renseignements français, affirme d’ailleurs que les informations recueillies par les services israéliens dans l’importante communauté juive d’Afrique du Nord et qui sont par la suite communiquées aux Français, sont souvent plus « fraîches » que celles des services français5.

Les services israéliens s’illustrent aussi dans la formation et l’encadrement des milices juives d’autodéfense et font parfois même le coup de poing en participant directement à des opérations de contre-terrorisme.

C’est ce que révèle une information citée par deux éminents universitaires, le Français Benjamin Stora6 et l’Israélien Mikaël Laskier7, parue dans le détail le 25 mars 2005, dans un article intitulé « Comment le Mossad a armé les juifs de Constantine en 1956 » du journal israélien Maariv8.

L’ancien agent du Mossad, Avraham Barzilai, en poste en 1956 en Algérie, révèle dans le détail une opération des services israéliens consistant à entraîner et armer des groupes composés de jeunes juifs de Constantine pour faire la guerre au FLN et notamment une opération de représailles lancée sur ses ordres et menée par des hommes de sa cellule après un attentat à Constantine, le 12 mai 1956.

Rappelons au passage que la communauté juive d’Algérie, à l’époque la plus nombreuse communauté juive dans le monde arabo-musulman (130 000 personnes environ), est très ancienne et présente sur le territoire algérien, bien avant la conquête française. Devenus citoyens français à part entière depuis le décret Crémieux de 1870, les Juifs d’Algérie s’identifient de façon croissante à la métropole9. Et ce malgré leur retour humiliant et forcé à la condition d’indigène durant la période de la Seconde Guerre mondiale et du régime de Vichy.

Lorsque la guerre d’Algérie commence en 1954, les Juifs d’Algérie sont donc Français depuis quatre générations. Même si la plupart d’entre eux vote à gauche, la majorité choisit clairement l’Algérie française. D’ailleurs, ils en paient le prix le plus fort puisque de nombreuses personnalités de la communauté, du notable jusqu’au petit coiffeur, sont assassinées par le FLN comme la plus emblématique d’entre elles, Cheikh Raymond, né Raymond Leyris (beau-père d’Enrico Macias) qui est assassiné par le FLN d’une balle tirée dans la nuque, au cœur même du quartier juif constantinois. Musicien spécialiste de musique arabo-andalouse, joueur virtuose d’oud, il fédérait pourtant les communautés car il était un personnage aimé et respecté tant par les Juifs que par les Musulmans qui l’appelaient « Cheikh Raymond » en signe de respect.

Après les revirements du général de Gaulle dans sa politique algérienne, beaucoup approuvent les actions de l’Organisation armée secrète (OAS), organisation politico-militaire créée par des militaires et des Européens d’Algérie au début de l’année 1961 et qui s’oppose par le terrorisme et par la force à la « politique d’abandon » de l’Algérie par le pouvoir gaulliste.

Ainsi, « dans la rancœur et la colère contre la France, les juifs vont peu à peu grossir les rangs de l’OAS 10».

C’est Jacques Soustelle qui résume le mieux ce phénomène. Acteur majeur de cette période, Soustelle est un universitaire et un ethnologue de renom, gaulliste de la première heure, gouverneur général de l’Algérie de 1955 à 1956, ministre du général de Gaulle, il démissionne d’ailleurs de son poste gouvernemental à cause de son désaccord avec le chef de l’Etat au sujet de l’Algérie. Il rejoint alors l’OAS et la clandestinité. Or, au sujet des Juifs d’Algérie, Soustelle fait remarquer que « la population juive (130 000 sur 1 million de non musulmans) a toujours été, en Algérie, orientée « à gauche ». Elle votait radical et surtout socialiste tant à Alger qu’à Oran. Or, l’antisémitisme frénétique de la clique panarabe du FLN, acoquinée avec les survivants de l’hitlérisme regroupés autour de Nasser, a obligé cette population israélite à organiser son auto-défense, un peu à la manière et selon l’inspiration de l’Irgoun Zvaï léoumi, et l’a amenée à fournir à l’OAS des cadres et des militants de valeur11. »

Israël, l’Algérie et de Gaulle…

Pour les Israéliens, comme pour les défenseurs de « l’Algérie française », le retour du général de Gaulle représente un espoir. N’oublions pas que de Gaulle est rappelé en 1958 à la suite de la crise politique découlant principalement des évènements en Algérie et surtout, grâce à un coup de force à Alger le 13 mai 1958. Dans un premier temps, il est un héros, l’homme fort tant attendu, le seul capable de garantir une issue heureuse à quatre années de conflit et ce, par le maintien de la présence française en Algérie et l’anéantissement du nationalisme algérien. Mais, à partir de 1959, de Gaulle choisit l’autodétermination pour l’Algérie. Pour les Européens d’Algérie et pour une grande partie de l’armée, qui a porté de Gaulle au pouvoir, c’est alors une véritable trahison. Commence une quasi guerre civile entre les pro-« Algérie française » et les autres, les « bradeurs ».

Pour les Israéliens, ces changements radicaux du chef de l’Etat français, n’augurent rien de bon. Les responsables israéliens sont tout à fait conscients que l’abandon de l’Algérie par la France signifierait alors un bouleversement radical de la politique française en Méditerranée, au Proche-Orient et surtout vis-à-vis de l’Etat hébreu. C’est d’ailleurs bien ce que souhaite Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, principal conseiller du général dans l’affaire algérienne, farouche opposant à « l’Algérie française » et réputé ne pas être un ami d’Israël. Pour lui, la fin de la guerre d’Algérie et le retrait de la France d’Afrique du Nord seraient le point de départ pour relancer la traditionnelle « politique arabe » de la France, au risque de sacrifier ses relations avec l’Etat hébreu.

Face aux attentats du FLN et de l’OAS, face à cette guerre franco-française dans la guerre, certains responsables politiques, conscients de l’irrévocabilité du choix du Général de Gaulle et souhaitant éviter des drames aux Européens d’Algérie désormais appelés « Pieds noirs » et aux Musulmans francophiles une fois l’indépendance algérienne acquise, cherchent une autre voie, une solution autre que celle de l’Algérie française ou de l’Algérie algérienne. C’est l’option de la partition, ou encore de l’« israélisation », de la création d’un « Israël pied-noir » ou encore, comme le disait de Gaulle lui-même, d’un « Israël français ».

Cette nouvelle voie va être étudiée très sérieusement et théorisée notamment par Alain Peyrefitte, alors jeune secrétaire d’Etat à l’Information et surtout un des confidents du général de Gaulle. C’est à la demande de ce dernier, qu’il se penche sur le sujet et écrit, en 1961, un rapport qui devient un essai intitulé Faut-il partager l’Algérie ? Ce plan peut se résumer ainsi : seraient regroupés entre Alger et Oran tous les Français de souche, avec tous les musulmans qui se sont engagés du côté français. Puis seraient transférés dans le reste de l’Algérie tous les musulmans qui préfèrent vivre dans une Algérie dirigée par le FLN. La France garderait un libre accès au Sahara, qui deviendrait un territoire autonome par rapport aux deux premiers. Enfin, Alger pourrait être partagée, comme Berlin ou Jérusalem : la Casbah d’un côté, Bab-el-Oued de l’autre, une ligne de démarcation au milieu. Pour Israël, cette éventuelle solution peut paraître tout aussi séduisante.

En effet, surpris lui aussi, puis déçu et tout aussi inquiet du revirement du Général de Gaulle dans l’affaire algérienne, l’Etat hébreu peut aussi voir dans une partition, la perspective d’une certaine continuité de la stratégie française au Maghreb.

Cette sorte de Rhodésie à la française présenterait l’avantage de maintenir une présence « européenne » en plein cœur d’un Maghreb hostile, obligeant la France à abandonner ses projets de nouvelle politique arabe. De fait, seraient perpétuées la traditionnelle alliance militaire et la fructueuse coopération avec l’Etat hébreu… tout en lui apportant, des fournitures en pétrole et en gaz non négligeables…

David Ben Gourion vient d’ailleurs, en personne, lors d’une de ses visites à Paris, conseiller et essayer d’influencer le Général de Gaulle pour suivre l’option de la partition. C’est de Gaulle qui l’avoue personnellement à Alain Peyrefitte quand ce dernier vient lui faire l’exposé de son plan : « En somme, vous voulez faire un Israël français. C’est ce à quoi voulait me pousser Ben Gourion, quand il est venu me voir. Mais il m’avait bien averti : « ça ne marchera que si vous envoyez en masse d’autres colons français, s’ils s’installent définitivement, et s’ils s’engagent comme soldats pour combattre ! » 12» Finalement, le Général de Gaulle rejette ce plan et reste bel et bien décidé à se débarrasser du « fardeau » algérien. Quant à l’OAS, avec l’énergie et la violence du désespoir, elle fait tout pour s’y opposer…

Israël et l’OAS

Officiellement, les relations entre de Gaulle et Ben Gourion, qui s’estiment mutuellement, restent courtoises et amicales. Officieusement, la nouvelle direction prise par le Président français en Algérie contrarie profondément les dirigeants israéliens. L’OAS le sait très bien. C’est la raison pour laquelle, dans sa recherche éperdue de soutiens étrangers, l’organisation tente d’approcher les Israéliens. Ceci n’est pas étonnant quand on sait que certains chefs de l’organisation comme les Généraux Challe et surtout Jouhaud (qui a été un des principaux conseillers lors de la création de l’aviation militaire israélienne) avaient été très proches, dans le passé de par leurs hautes fonctions dans les états-majors, avec des militaires de l’Etat hébreu. D’autres, comme Jean-Jacques Susini, un des fondateurs de l’OAS qui peut être considéré comme l’idéologue de l’organisation, est un fervent admirateur de l’épopée sioniste. Ne rêve-t-il pas de faire de l’OAS une Haganah pied noire ?

Quoiqu’il en soit, les contacts sont nombreux entre les activistes de l’OAS et les Israéliens. Par exemple, le colonel Château-Jobert, un des responsables de l’OAS dans le Constantinois, va jusqu’à l’ambassade d’Israël, à Paris, afin d’obtenir, sans succès, le renfort de volontaires israéliens13 ! Jean-Jacques Susini, dernier chef de l’OAS, nous confirme d’ailleurs ces démarches : « Nous cherchions des appuis extérieurs et n’importe quelle aide était la bienvenue. Oui bien sûr, certains de nos amis ont essayé d’approcher les Israéliens, mais en vain. Israël aurait pu faire beaucoup. Mais on peut les comprendre les Israéliens… Il est délicat, pour un Etat, même si on partage la même vision, de soutenir une organisation, disons, subversive…14 »

En effet, la réserve de l’Etat hébreu est compréhensible. Même si l’abandon de l’Algérie risque de lui coûter beaucoup, Israël ne peut se permettre de froisser davantage de Gaulle, déjà trop enclin à mettre un terme à l’idylle franco-israélienne, d’autant plus que d’importantes livraisons d’armes françaises pour l’Etat hébreu (notamment des Mirage III pour 1960-1961) sont encore en attente.

Même si l’OAS démontre sa détermination et son efficacité (surtout en Algérie) et qu’elle peut sembler atteindre ses buts jusqu’en janvier 1962, il est raisonnable de rester prudent, neutre et en retrait en attendant l’issue finale de cette guerre franco-française. Il ne faut surtout pas sous estimer de Gaulle et ses capacités à surmonter cette épreuve…

Certes, les Israéliens pouvaient être et le furent sûrement, sensibles au combat des Européens d’Algérie, qui leur rappelait sans nul doute leur propre lutte clandestine avant la création de leur Etat. Mais le pragmatisme a certainement prévalu devant l’importance des enjeux.

Néanmoins, il demeure des faits troublants, concernant notamment Jacques Soustelle. Comme nous venons de le voir plus haut, à la suite de son désaccord avec de Gaulle et son départ du gouvernement en février 1960, Jacques Soustelle est poursuivi pour atteinte à la sûreté et à l’autorité de l’Etat à cause de ses déclarations en faveur du maintien de l’Algérie au sein de la République française. L’ancien ministre rejoint alors l’OAS et fait à présent partie des instances dirigeantes. Un mandat d’arrêt est alors lancé contre lui, ce qui le pousse à partir à l’étranger (notamment en Italie) et à vivre dans la clandestinité jusqu’en 1968, date à laquelle il est gracié.

Comme le mentionne Bernard Ulmann, dans une biographie qu’il lui a consacrée, « le Mossad, la centrale de renseignements d’Israël, conservait des relations suivies avec certains activistes, à commencer par Jacques Soustelle, ex-« collègue », bien connu des services de Tel-Aviv pour ses sympathies pro-sionistes15». Par ailleurs, Itshak Shamir, l’ancien homme d’Etat israélien, qui était dans sa jeunesse un des chefs du Lehi, un groupuscule ultranationaliste et terroriste refusant d’interrompre la lutte à outrance contre les troupes britanniques durant les années 1940, déclare dans un entretien à Charles Enderlin16, qu’il a rencontré Jacques Soustelle en 1966, lorsque ce dernier était encore en exil. Itshak Shamir, quant à lui, a été membre du Mossad de 1955 à 1965… Pour Jean-Jacques Susini, enfin, il ne fait aucun doute que « lors de son séjour en Italie, une partie de la sécurité et de la logistique de la clandestinité de Soustelle étaient assurée par les Israéliens !17»

Ces appuis extérieurs comme tous les appuis dont les membres de l’OAS ont pu bénéficier, à un moment ou à un autre, relevaient sûrement moins de gouvernements ou de services étatiques que de groupuscules, de particuliers, de sympathisants ou encore de simples relations personnelles ou d’amitié.

Il n’est alors pas étonnant qu’un tel ami de l’Etat hébreu, qui était pourtant devenu un ennemi déclaré du Général de Gaulle, reçoive une aide bienveillante venant d’Israéliens. Agents officiels en mission ou anciennes relations personnelles agissant par amitié ou simplement par loyauté envers un homme qui a toujours défendu les intérêts israéliens en France et dans le monde, qui peut savoir ? Malheureusement, nous n’avons aucune trace disponible pour affirmer quelles étaient la véritable nature et l’origine de ce soutien.

Pourquoi une telle position israélienne concernant l’Algérie ?

Pour Israël, l’indépendance de l’Algérie allait signifier la fin d’une époque, puisque son alliance avec Paris ne se justifie, en premier lieu, que par l’existence d’ennemis communs. La fin de la guerre d’Algérie et le rétablissement de relations diplomatiques de la France avec la majeure partie des pays arabes dès l’issue du conflit ont de quoi inquiéter l’Etat hébreu… En effet, pour Israël, la France et surtout son maintien en Afrique du nord, revêtaient une importance capitale.

Symboliquement d’abord. Car les symboles ont souvent plus d’importance qu’on ne le croit dans une guerre, surtout dans ce type de conflit. En effet, une victoire du FLN sur une puissance comme la France aurait été – et l’a été en définitive – perçue dans le monde arabe, et surtout par les Palestiniens, comme un exemple et un espoir dans la lutte contre le sionisme et Israël.

Diplomatiquement, la France, puissance européenne, restait une nation influente puisqu’elle était notamment un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. De plus, si l’Algérie restait française, se créait alors un deuxième point de fixation de colère dans le monde arabo-musulman, ce qui bien sûr, aurait « soulagé » et « dévié » quelque peu la pression arabe sur l’Etat hébreu. Encore une fois, si l’Algérie restait française, tout changement de politique en Méditerranée et au Levant de la part de la France, était tué dans l’œuf et il n’y aurait jamais eu de politique pro-arabe française, ou du moins dans le sens que vont l’initier, avec d’ailleurs les succès très mitigés que l’on sait, de Gaulle et surtout son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, « l’homme qui faisait souffler un air glacial sur les relations franco-israéliennes18 »…

Grand producteur d’armes conventionnelles et premier fournisseur d’Israël en armement et matériel de très haute technologie, la France avait fait aussi de grandes avancées dans le domaine nucléaire (savoir qu’elle partageait avec Israël19). De plus, sur le plan purement militaire et stratégique, la présence de cet important allié, de son armée et de ses services de renseignements expérimentés et aguerris en Algérie, offrait d’autres perspectives tout aussi intéressantes. Conformément, à sa politique dite de « deuxième » ceinture, Israël voyait d’un très bon œil cette alliance de revers et cette présence militaire européenne en plein cœur du Maghreb et surtout « derrière » l’hostile Egypte de Nasser.

Une Algérie française représentait aussi un atout géostratégique pour Israël par l’immense espace aérien de la colonie française. En effet, « coincé » géographiquement du fait de l’exiguïté de son territoire, l’Etat hébreu aurait sûrement profité, comme il le fera plus tard avec les espaces aériens américains et turcs (après des accords bilatéraux), d’une totale liberté de survol, par exemple, de l’espace saharien à des fins d’entraînement.

Enfin, économiquement, une Algérie française aurait été aussi, pour Israël, un tremplin économico-commercial, mais aussi diplomatique vers l’Afrique noire (chose dont l’Etat hébreu s’est finalement aisément passée puisque son implantation commerciale et économique, mais aussi diplomatique sur le continent africain a été un succès). Mais surtout, n’oublions pas que la France était sur le point de devenir une puissance pétrolière et gazière grâce au Sahara, cet immense espace stratégique offrait lui aussi des possibilités inestimables dans les domaines de la recherche nucléaire mais aussi spatiale. Tous ces avantages qui, du fait des liens très étroits entre les deux nations, auraient bien sûr inévitablement profité à l’Etat hébreu, lui qui est dépourvu de ressources naturelles.

L’Etat hébreu, qui avait compris que le sort de l’Algérie dépendait essentiellement de la volonté du Général de Gaulle, avait cru voir en lui, du moins au début et comme beaucoup de Français, le seul homme d’état français capable, de par sa stature et son prestige, d’imposer au monde un choix honni par l’opinion internationale mais qui aurait surtout été plus en adéquation avec ses propres intérêts…

Il n’en fut rien. Israël a donc cru, un moment, à un futur français pour l’Algérie auquel la grande majorité des Français ne voulait plus croire !

Enfin, les choix inattendus et décevants pour l’Etat hébreu du Général de Gaulle obligèrent Israël à revoir sa stratégie, son positionnement et à s’adapter rapidement à cette nouvelle donne du « jeu » de la France en Méditerranée, tout en recherchant le plus vite possible un nouvel allié puissant…

D’abord, à l’instar des prises de contact réussies avec la Tunisie et le Maroc indépendants, les Israéliens tentent d’approcher certains modérés du GPRA et du FLN afin de normaliser de futures et éventuelles relations entre Israël et l’Algérie indépendante20. En vain.

Parallèlement, Israël essaie de faire bonne figure auprès du Général de Gaulle, pourtant enclin, comme on l’a vu, à mettre fin à la symbiose des relations franco-israéliennes. Selon Yuval Neeman, ancien Ministre israélien et ancien Président de l’agence spatiale israélienne, les services spéciaux israéliens ont eu vent, en 1961, d’un des nombreux projets d’assassinat du Général par l’OAS. L’attaché militaire en poste à Paris, Uzi Narkiss avertit alors discrètement Alain de Boissieu, gendre et aide de camp de de Gaulle. Le complot est déjoué et ses auteurs arrêtés21.

Des accords commerciaux sont même signés jusqu’en 1964 mais le coeur n’y est plus. Pour Yehuda Lancry, ancien ambassadeur israélien à Paris : « Israël a longtemps considéré la France comme un sein maternel, omniprésent et inépuisable. Mais cet État nourrisson a été brutalement sevré par De Gaulle ».

L’officialisation de la rupture se fait en mai-juin 1967, peu avant la guerre des Six jours, lorsque de Gaulle menace d’embargo Israël si l’Etat hébreu déclenche le premier les hostilités (ce qui s’est produit). Le divorce est prononcé enfin, quand, le 27 novembre 1967, lors d’une conférence de presse, le général évoque alors « un Etat d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir » et présente les Juifscomme « un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur».

Dans l’intervalle et dès, 1962, le revirement français pousse Israël à rechercher au plus vite, par exemple, l’appui des Etats-Unis. Il peut compter pour cela sur les juifs américains et sur le nouveau regard de Washington à propos du rôle que peut jouer finalement l’Etat hébreu dans la région22.

Les Etats-Unis deviennent alors pour Israël, « la France des années 1950 en mieux » et sont désormais le meilleur soutien économique, le principal fournisseur d’armes et le seul ami et allié politique important de l’Etat hébreu.

Quant à la France et à l’Etat hébreu, la fin de la guerre d’Algérie peut être considérée comme la grande ligne de partage du temps dans leurs relations. Car entre les deux nations, rien ne sera alors plus jamais comme avant …

Par Roland Lombardi

* Docteur en Histoire, Roland Lombardi est consultant indépendant en Géopolitique, analyste au sein du groupe JFC Conseil et chercheur associé à l’IREMAM (Institut de Recherches et d’Études sur le Monde arabe et musulman) de l’Université Aix Marseille. Dernière publication : Gaz naturel, la nouvelle donne ? (co-aut., éd. PUF, 2016)

1 RAZOUX P., Tsahal, nouvelle histoire de l’armée israélienne, p. 134.

2 BAR-ZOHAR M., Shimon Peres et l’histoire secrète d’Israël, p. 11.

3 Pour l’interception par la Marine française du navire l’Athos au large d’Oran et transportant des armes pour le FLN et l’enlèvement de Ben Bella voir PORCH Douglas, Histoire des services secrets français, t. 2, p. 127 ; BLACK Ian et MORRIS Benny, Israel’s secret Wars : A History of Israel’s intelligence services, p. 173 ; WALL Irvin M., les Etats-Unis et la guerre d’Algérie, p. 87.

4 Archives d’Aix, FR ANOM, 91/3 F128.

5 JACQUIN Henri, La guerre secrète en Algérie, p. 164.

6 STORA B., Les trois exils Juifs d’Algérie, pp. 152-153

7 Cf. LASKIER Michaël, Israël et le Maghreb, de la fondation de l’Etat à Oslo, University Press of Florida, 2004.

8 Cet évènement fut repris en Algérie, notamment dans Le Quotidien d’Oran, le 26 mars 2005, avec le titre suivant : « le Mossad a combattu le FLN ».

9 D’ailleurs, au grand dam des plus fervents sionistes qui voyaient dans cette importante communauté un réservoir potentiel pour l’Etat hébreu, presque la totalité des juifs d’Algérie gagne la France lors de l’indépendance.

10 STORA B, op. cit., p. 163.

11 SOUSTELLE Jacques, L’espérance trahie, p. 247-248.

12 PEYREFITTE A., C’était de Gaulle, p. 85.

13 FLEURY G., Histoire secrète de l’OAS, p. 619.

14 Entretien avec Jean-Jacques Susini le 24 avril 2009, cité dans LOMBARDI R., Israël au secours de l’Algérie française, p. 105.

15 ULMANN B., Jacques Soustelle, p. 366.

16 ENDERLIN C., Shamir, p. 290.

17 Entretien avec Jean-Jacques Susini le 24 avril 2009, cité dans LOMBARDI R., Israël au secours de l’Algérie française, p. 107.

18 BEN-ZOHAR Michel, Shimon Peres et l’histoire secrète d’Israël, p. 184.

19 Pour Israël, l’acquisition de l’arme nucléaire représente un bond géostratégique qualitatif très important et absolument décisif dans son rapport de force avec les Etats arabes qui l’entourent et dont aucun, encore aujourd’hui, ne détient cette arme.

20 Cf. LASKIER Michaël, Israël et le Maghreb, de la fondation de l’Etat à Oslo, University Press of Florida, 2004. Le professeur israélien nous apprend que les Algériens (très marginaux dans l’appareil décisionnel du FLN), qui avaient pris contact avec des Israéliens des milieux progressifs, furent tous arrêtés et l’Algérie indépendante prit rapidement une position clairement anti-israélienne.

21 Le Nouvel Observateur, n°2101 du 10 février 2005.

22 THOMAS G., Histoire secrète du Mossad, de 1951 à nos jours, p. 135. Abraham Feinberg, riche mécène juif du Parti démocrate, intervint directement auprès du président Kennedy… Mais c’est à partir de la fin de l’année 1963 que survient (fort opportunément puisque c’est à ce moment que l’alliance française faiblit brusquement) le changement notoire et positif de l’attitude des Américains à l’égard d’Israël. En effet, le nouveau président démocrate Lyndon Johnson est un ami de l’Etat hébreu, qu’il perçoit notamment comme un allié précieux dans la lutte mondiale contre le communisme.



 

 


Car entre les deux nations, rien ne sera alors plus jamais comme avant …

Au contraire, je pense qu’ils ne se sont jamais aussi bien entendu jusqu’à aujourd’hui !

Les sayanim travaillent à temps plein maintenant, plus besoin de se cacher.

L’Algérie ou la tentation d’un splendide isolement


renenaba.com

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En Hommage à Larbi Ben Mhidi, Ali La Pointe et Franz Fanon (1).

الـفـتـن الـتـي تـتخـفى وراء قـنـاع الـدين تـجـارة رائـجة جـداً فـي عـصـور التـراجـع الـفـكـري لـلمـجـتـمـعـات »
اإبـن خـلـدون

Le complot qui vise la dissension et qui se cache derrière le masque de la religion est un commerce qui s’épanouit en période de régression de la pensée dans les sociétés. (Ibn Khaldoun 27 Mai 1332-19 Mars 1406, père de la sociologie moderne).

  • Image : 6 chefs historiques, fondateurs du F.L.N. Photo prise juste avant le déclenchement de la révolution du 1er novembre 1954.
    (Debout, de gauche à droite: Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaid, Mourad Didouche et Mohamad Boudiaf. Assis: Krim Belkacem, à gauche, et Larbi Ben M’Hidi, à droite.)

L’Algérie ou la tentation d’un splendide isolement ;
Les œillères de la facilité

Paris – Dernier survivant de l’ancien Front du refus arabe, qui regroupait les pays du champ de bataille face à Israël et leur hinterland stratégique, l’Algérie parait happée par la tentation d’un splendide isolement, l’ombre d’elle-même, aux antipodes de la prodigieuse décennie de la diplomatie multilatérale qu’elle avait initiée dans la période 1970-1980 à en juger par le profil bas qu’elle adopte depuis la fin de la «noire décennie» de la guerre intestine (1990-2000).
Mais pour légitime qu’elle puisse être, cette tentation ne saurait tenir lieu de ligne de conduite viable, et, en ce qui concerne l’Algérie, crédible, par sa contradiction avec la tradition historique de ce pays militant, depuis son indépendance il y a cinquante ans.

Aucun être n’est réductible à un seul aspect de sa personnalité, à une seule instance de référence. L’être est pluriel. Algérien, certes, Maghrébin, Méditerranéen, ou, si l’on veut, selon la définition chère au sénégalais Léopold Sedar Senghor, «arabo berbère ou négro africain», selon le hasard de la naissance et de la généalogie.
Et, dans le cas d’espèce de l’Algérie, francophone, francophile ou francophobe, selon le degré des souvenirs et la vivacité des ressentiments accumulés par 132 ans de présence coloniale. Mais en tout état de cause relevant de la sphère culturelle et religieuse arabo musulmane.

L’interactivité entre les éléments constitutifs de l’histoire nationale est un fait prégnant. La guerre d’indépendance de l’Algérie en témoigne avec l’interaction entre Machreq et Maghreb, matérialisée par le soutien multiforme de l’égyptien Gamal Abdel Nasser aux maquisards algériens, la prestation réplique de l’algérien Houari Boumediene à Anouar el Sadate lors de la destruction de la Ligne Bar Lev, en 1973.
Ou encore avec la dynamique de changement impulsée par l’immolation de Mohamad Bouazizi en Tunisie, en décembre 2011, dupliquée, dans la foulée, Place Tahrir, au Caire, avec l’assassinat du jeune activiste égyptien Khaled Saïd, un enchevêtrement de faits qui a abouti à la destitution de deux dictateurs, Zine El Abidine Ben Ali (Tunisie) et Hosni Moubarak (Egypte), en moins d’un mois sur les deux versants du monde arabe.
Dans l’histoire contemporaine, les exemples abondent de l’interactivité et de la conjonction des faits et des hommes.

Un être qui se vit exclusivement Algérien, sans une vision panoptique de la conjoncture, sans une approche systémique des faits, est un être hémiplégique qui ne saurait appréhender véritablement le réel. Il ne saurait participer lucidement au combat des valeurs et des idées. Au combat universel pour l’indépendance des peuples colonisés, longtemps la marque de fabrique de l’Algérie, aux côtés de ses compagnons de route du calibre de Frantz Fanon, originaire des Antilles françaises, désigné pour représenter l’Algérie… au Ghana en tant qu’ambassadeur plénipotentiaire.

Le Monde viendra à elle quand bien même l’Algérie ne va pas à sa rencontre. Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à l’année charnière de l’histoire contemporaine, 1989. Cette année-là voit l’implosion de l’empire soviétique avec la fin de la guerre anti soviétique d’Afghanistan et la fin de la guerre irako iranienne, c’est à dire la fin des deux guerres de fixation des pays de contestation de l’hégémonie occidentale, l’URSS et l’Iran et le début de la déstabilisation de l’Algérie, leur allié sur le ponant du Monde arabe.

La défaite de l’URSS, sur le plan régional, a intronisé les Talibans pro wahhabites, galvanisés par leur victoire sur l’athéisme, en maîtres d’œuvre d’un Afghanistan sunnite frontalier d’un Iran chiite, dans le prolongement d’un Irak sunnite sous la houlette baasiste de Saddam Hussein contenant le flanc sud de l’Iran sur le golfe arabo persique.

L’Irak Khomeyniste tentera d’en desserrer l’étau par une sorte de dépassement par le haut, en contournant le sunnisme non sur le plan théologique mais sur le plan de l’idéologie révolutionnaire.
La Fatwa anti Salmane Rushdie, condamnant à mort l’écrivain indo britannique pour apostasie pour avoir ironisé sur l’une des épouses du prophète, s’est inscrite dans cette perspective. Elle a eu valeur symbolique en ce qu’elle démontrait le souci des Chiites, la branche minoritaire de l’Islam, de faire respecter les dogmes religieux avec la même vigueur que leurs rivaux sunnites.

Au besoin en les suppléant. Comme ce fut le cas lors de la vague de colère suscitée dans le Monde musulman après la projection d’e l’extrait d’un film «L’Innocence de l’Islam» dénigrant le prophète, en septembre 2012.
D’une manière sous-jacente, de démontrer que le zèle de l’Imam Ruhollah Khomeiny, le guide de la Révolution Islamique, l’habilitait, sur le plan spirituel, à être l’alter ego du Roi d’Arabie saoudite, le gardien sunnite des Lieux saints de l’Islam.

Talibans / Al Qaida ;
L’idéologisation de la guerre sur une base religieuse

La Fatwa anti Salmane Rushdie a constitué, sur le plan théologique, la réplique stratégique iranienne à une idéologisation de la guerre sur une base religieuse, telle qu’elle s’est déroulée en Afghanistan.
Ce faisant, le clergé iranien se plaçait ainsi à l’avant-garde de la défense des valeurs de l’authenticité et de la lutte contre l’occidentalisation de la société musulmane, au moment où les Talibans, fer de lance anti soviétique, étaient conduits à se concentrer sur leur base territoriale nationale, l’Afghanistan, cédant ainsi la place à «Al Qaida» pour le leadership du combat à l’échelle planétaire.

Symbole de la coopération saoudo américaine dans la sphère arabo musulmane à l’apogée de la guerre froide soviéto-américaine, le mouvement d’Oussama Ben Laden avait vocation à une dimension planétaire, à l’échelle de l’Islam, à la mesure des capacités financières du Royaume d’Arabie.

Le Djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d‘une économie mondialisée par substitution des pétromonarchies aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale. Dans la décennie 1990 -2000, comme dans la décennie 2010 pour contrer le printemps arabe.
Si la Guerre du Vietnam (1955-1975), la contre-révolution en Amérique latine, notamment la répression anti castriste, de même que la guerre anti soviétique d’Afghanistan (1980-1989) ont pu être largement financés par le trafic de drogue, l’irruption des islamistes sur la scène politique algérienne signera la première concrétisation du financement pétro monarchique de la contestation populaire de grande ampleur dans les pays arabes.

Dommage collatéral de ce rapports de puissance, l’Algérie en paiera le prix en ce que ce pays révolutionnaire, allié de l’Iran et de la Syrie, le noyau central du front de refus arabe, évoluait en électron libre de la diplomatie arabe du fait de la neutralisation de l’Egypte par son traité de paix avec Israël et la fixation de la Syrie dans la guerre du Liban.

Les Islamistes algériens joueront toutefois de la malchance en ce que le déploiement de troupes occidentales, -dont soixante mille soldats juifs américains-, à proximité des Lieux Saints de l’Islam, dans la région occidentale du royaume, à l’occasion de la première guerre anti irakienne du Golfe, en 1990, les placera en porte à faux avec leurs bailleurs de fonds, contraignant leur chef Abassi Madani à prendre ses distances avec les Saoudiens. Au titre de dommage collatéral, le débarquement des «forces impies» sur la terre de la prophétie constituera le motif de rupture entre Oussama Ben Laden et la dynastie wahhabite.

L’instrumentalisation de l’Islam comme arme de combat politique, en tant qu’anti dote au nationalisme arabe anti américain, dans la foulée de l’incendie de la Mosquée d’Al Asa (1969), a entrainé un basculement du centre de gravité du Monde arabe de la rive méditerranéenne vers le golfe, c’est-à-dire des pays du champ de bataille vers la zone pétrolifère sous protectorat anglo-américaine.

Avec pour conséquence, la substitution du mot d’ordre de solidarité islamique à celui mobilisateur d’unité arabe ainsi que le dévoiement de la cause arabe, particulièrement la question palestinienne, vers des combats périphériques (guerre d’Afghanistan, guerre des contras du Nicaragua contre les sandinistes), à des milliers de km de la Palestine, et dans l’époque contemporaine à des guerres contre les pays arabes eux-mêmes (Libye, Syrie) ou des pays africains (Nord Mali).

La déstabilisation de l’Algérie a figuré, à nouveau, à l’ordre du jour du «printemps arabe des pays occidentaux» en ce qu’elle était prévue dans la foulée de la mainmise occidentale sur la Libye, à en juger par les prédictions de Nicolas Sarkozy, avant son trépassement politique, s’exclamant par répétition ponctuée de sauts de cabri «dans un an l’Algérie, et dans trois ans l‘Iran».

L’Algérie, tout comme l’Iran et la Syrie, figurent dans le nouvel axe du mal profilé par les stratèges occidentaux pour maintenir sous pression les pays émergents, situés hors de l’orbite occidentale.
Le voyage en Israël des dirigeants du fantomatique gouvernement kabyle en exil, Ferhat Mehenni (président) et Lyazid Abid (ministre des affaires étrangères), dans la foulée du voyage d’intellectuels du Maghreb, Boualem Sansal (Algérie), Hassan Chalghoumi (Tunisie) et Nadia El Fanni (Tunisie), ne relève pas du hasard.
Sous couvert de «dialogue des religions», il participe d’une opération de débauchage de personnalités médiatiques en vue d’en faire des relais potentiels dans la guerre psychologique que mène clandestinement Israël dans la déstabilisation de cette zone, en pleine turbulence politique.

Le démantèlement d’un important réseau israélien en Tunisie, en 2012, relève de cette stratégie, dont L’objectif à terme est d’aménager la principale base opérationnelle du Mossad au Maghreb, dans ce pays en pleine transition politique, à la charnière de l’Afrique et de l’Europe, jadis chasse gardée occidentale.
Collecte des informations à travers les voyageurs tunisiens en Algérie et Algériens en Tunisie. Action de déstabilisation et guerre psychologique. Action de sabotage et de terrorisme, imputable à AQMI ou à toute autre organisation fantoche figurent parmi les objectifs de la plateforme disposant de deux autres antennes, dont l’une à l’Ile de Djerba, à proximité de la Libye.

Dans cette optique, la formule de formule de Nicolas Sarkozy, le plus philo sioniste et anti arabe président de France -« Dans un an l’Algérie, dans trois ans l’Iran »-, loin de relever du vœu pieux ou du hasard, prend rétrospectivement toute sa signification.

Pour le lecteur arabophone, Cf.; La Tunisie, plateforme du Mossad au Maghreb du journal libanais « Al Akhbar».
http://www.al-akhbar.com/node/166000

Vers la propulsion de l’Algérie en partenaire majeure du BRICS

La réconciliation entre la France et l’Algérie, présentée comme nécessaire pour la pondération du tropisme pro-israélien de la classe politique française, devrait servir de référence au comportement des binationaux franco-arabes, d’une manière générale aux détenteurs d’une double nationalité (arabe et occidentale), en ce que le partenariat binational se doit de se faire, dans l’intérêt bien compris des deux parties, sur un pied d’égalité et non sur un rapport de subordination de l’ancien colonisé, le faisant apparaître comme le supplétif de son ancien colonisateur.

Purger le passif colonial sans en occulter les aspects les plus nauséabonds dans le respect mutuel et non dans une flexibilité du naturalisé conspirant avec son pays d’accueil contre son pays d’origine.
Soutien inconditionnel de l’irakien Saddam Hussein, du zaïrois Mobutu Sessé Seko, du gabonais Omar Bongo, du togolais Gnassingbé Eyadema, du tunisien Zine el Abidine Ben Ali , de l’égyptien Hosni Moubarak, ostracisant ses fidèles serviteurs Harkis, avant de voler au secours des islamistes syriens, la France en paie le prix en terme de magistère moral: «L’influence de la France au niveau international est assez faible par rapport à celle des États-Unis ou de la Chine en ce que «le pays des Droits de l’homme». (…) a perdu au fil du temps la mission de transmission de ses valeurs», constate l’énarque Claude Revel dans son ouvrage « La France un pays sous influence» (Editions Vuibert-2012).

La période de cicatrisation consécutive à la «noire décennie» s’est achevée en Algérie qui doit secouer sa léthargie diplomatique et reprendre un rôle pilote dans un monde arabe déboussolé, fracturé, brisé et humilié. Pour la survie du Monde arabe, l’hégémon de la diplomatie arabe ne saurait être, sous aucun prétexte, laissé aux bédouins du Golfe, inciviles.

L’Algérie ne saurait se contenter de son statut de «pays émergent», qui n’est rien d’autres qu’un strapontin, autrement dit « un piège à cons », mais monter au créneau par une meilleure répartition de ses richesses, la relance de son agriculture, le développement de son énergie solaire en même temps que son tourisme, pour rejoindre les BRICS (Brésil, Russie, Afrique du sud, Inde).
Au BRICS en tant que représentante des pays arabes et musulmans, pour y développer une coopération Sud-Sud, en substitution à une coopération verticale de subordination et de prédation des économies nationales des pays arabes. En un mot, établir un rapport de qualité entre les deux sphères de la Méditerranée et entre les deux hémisphères de la planète.

Demander des comptes à tous ceux qui ont dévoyé l’Islam, les wahhabites, bailleurs de fonds des Taliban destructeurs des Bouddhas de Bamyan, qui ont aliéné gratuitement 1,5 milliards d’hindous, et les salafistes atlantistes du Qatar, parrains des Touaregs destructeurs des sanctuaires de Tombouctou, qui ont aliéné de leur côté près d’un milliards de croyants d’Afrique noire, développant une incroyable islamophobie à travers le Monde.

Le Qatar, l’apprenti sorcier.

L’Afrique est partiellement redevable de son indépendance à l’Algérie, de la même manière que la défaite française de Dien Bien Phu (1955) a pesée lourd dans la décision française de renoncer à son ancienne colonie chérie.

Par effet de boule, il en a été de même de l‘Afrique. Le coût humain et matériel de la guerre d’Algérie a précipité l’indépendance des pays africains de l’espace francophone, dont l’indépendance, curieusement, a précédé de deux ans celle de l’Algérie, de crainte que l’effet de contagion n’embrase le continent noir et que la chaudière africaine n’embrase à son tour les intérêts africains de la France et de l’armée française, exsangue par huit ans de combat français anti-fellaghas.
La coopération algéro malienne a été mise à mal par le roitelet du Qatar, mercenaire par excellence des menées anti-arabes du pacte atlantique.
Les pilleurs du patrimoine de l’humanité, nouveaux barbares ivres de pétrodollars, doivent rendre des comptes.
L’empire musulman auquel ils rêvent tant doit préalablement à son avènement se purger de tous les mystificateurs, les faux prophètes qui sont en fait les prophètes de notre malheur.
N’en déplaise aux esprits chagrins, le nationalisme arabe a libéré le Monde arabe des bases occidentales de Bizerte à Aden en passant par Mers El Kébir et Suez, Wheelus Airfield et Al Adem en Libye, impulsant même dans la décennie 1970 une dynamique vers l’indépendance des émirats mirage de l’ancienne Côte des pirates, alors qu’en contre champ le wahhabisme salafiste s’est appliqué méthodiquement à réimplanter les bases militaires atlantistes sur les débris du nationalisme arabe, dans les pétromonarchies, la réserve énergétique stratégique du Monde arabe, de Bahreïn au Qatar, au Sultanat d’Oman, à Abou Dhabi (Emirats arabes Unis). Et, dans des guerres mercenaires, rétablir les trusts pétroliers occidentaux en Irak et en Libye.

Hypocrites wahhabites qui excluent la Syrie de l’Organisation de la Conférence Islamique mais laissent fermer, faute de fonds, l’Hôpital Al Maqassed, le plus grand hôpital palestinien de Jérusalem.
Hypocrisie occidentale dès lors qu’il s’agit de pétrole et de terrorisme, dont la fermeté avec la Syrie tranche avec le laxisme avec le golfe pétro monarchique quand bien même «des fonds privés d’Arabie saoudite, du Koweït et du Qatar constituent la source de financement la plus importante des groupes terroristes sunnites du monde entier», selon la mise en garde de Hillary Clinton, secrétaire d’état américain, aux diplomates américains dans la zone et révélée par Wikileaks (2).

Affaiblir la Russie, la Chine et la Syrie dans une guerre d’usure contre le régime de Damas de même que l’Algérie dans un rôle de gendarme aux confins du Mali, paraissent être les objectifs prioritaires du bloc atlantiste en ce que la déstabilisation de la zone sahélo saharienne favoriserait le maillage de l’Afrique par les armées occidentales, sans réplique russo-chinoise, sous couvert de lutte contre le terrorisme.
Cela vaut particulièrement le Maghreb, l’ultime barrage face à la percée chinoise en Afrique, l’ultime récif face au contournement de l’Europe, par son flanc sud, via le continent africain.
L’axe Chine-Europe qui représente les deux extrémités de la vaste étendue continentale euro-asiatique, constitue le centre de gravité pérenne de la géostratégie de l’histoire de la planète, matérialisée par la route de la soie, la route des parfums et de l’encens, et, dans la période contemporaine, par la route de la drogue.
Le Monde arabe en constitue le maillon intermédiaire, à la jonction de trois voies de navigation maritime internationale (Atlantique-Méditerranée, via Gibraltar, Méditerranée-Océan indien, via le Canal de Suez, Golfe persique-Mer rouge Océan indien via le détroit d’Ormuz), de surcroît à l’intersection de deux continents (Asie-Afrique). Du fait de ses divisions, ce maillon intermédiaire en est son ventre mou, qui se devra d’être son articulation centrale, par musculation des abdominaux.

Tel devrait être la tâche majeure de l’Algérie au seuil du XXI me siècle, aux côtés de tous ceux qui, au sein du Monde arabe, rejettent la logique de vassalité et se proposent de le doter d’un «seul critique» à l’effet de le propulser au rang d’interlocuteur majeur de la scène internationale.

L’Algérie ne saurait concevoir son destin hors de la sphère arabo musulmane. Elle ne saurait s’en détacher. Elle ne saurait échapper à son destin. A moins de se contenter du rôle de coq glorieux picorant les sables de son Sahara, dans la splendeur de son isolement.

  • Références
    1 –Mohamed Larbi Ben M’Hidi (1923-1957) est un combattant et responsable du FLN durant la Guerre d’Algérie (1954-1962). Il est arrêté, torturé, puis exécuté sans jugement par l’armée française durant la bataille d’Alger, en février 1957. Considéré comme un héros national en Algérie, plusieurs lieux et édifices institutionnels se sont vus attribuer son nom. En avril 1954, Ben M’Hidi fut l’un des neuf fondateurs du Comité révolutionnaire d’unité et d’action, qui le 10 octobre 1954 transformèrent le CRUA en FLN et décidèrent de la date du 1er Novembre 1954 comme date du déclenchement de la lutte armée pour l’indépendance algérienne. Responsable de la Wilaya 5 (Oranie), il en laissera le commandement à son lieutenant Abdelhafid Boussouf pour devenir membre du Conseil national de la révolution algérienne, participant à l’organisation des premiers attentats de la bataille d’Alger.

    Arrêté le 23 février 1957 par les parachutistes, il refusa de parler sous la torture avant d’être pendu sans procès, ni jugement, ni condamnation, par le général Aussaresses dans la nuit du 3 au 4 mars 1957. Le général Bigeard, qui avait rendu hommage auparavant à Ben M’Hidi avant de le confier aux Services Spéciaux, regretta trente ans plus tard, cette exécution. Ses derniers mots avant son exécution auraient été les suivantes: « Vous parlez de la France de Dunkerque à Tamanrasset, je vous prédis l’Algérie de Tamanrasset à Dunkerque. Vous voulez l’Algérie française et moi je vous prédis la France algérienne».

    Ali la Pointe, (1930 – 1957), de son vrai nom Ammar Ali, combattant du FLN, il se distinguera dans la bataille d‘Alger, constituant avec Yacef Saadi, le chef de la Zone autonome d’Alger, le tandem le plus terrible de l’histoire de la guerre d’Algérie. Dans la foulée de l’arrestation de son chef Yacef Saadi, sur dénonciation d’un indic, Ali La Pointe se fera exploser, le 8 octobre 1957, dans sa cache de la Casbah plutôt que de se rendre aux forces françaises.

    fanon

    Frantz Omar Fanon, né le 20 juillet 1925 à Fort de France (Martinique), mort le 6 Décembre 1961 à Bethesda (Washington DC, États-Unis). Psychiatre Français, Martiniquais et Algérie, il est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste et compagnon de route de la révolution algérienne. Durant toute sa vie, il cherchera à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. De son expérience de noir minoritaire au sein de la société française, il rédige «Peau noire, masques blancs», dénonciation du racisme et de la «colonisation linguistique» dont la Martinique est victime. Pour Fanon, la colonisation entraîne une dépersonnalisation, qui fait de l’homme colonisé un être «infantilisé, opprimé, rejeté, déshumanisé, acculturé, aliéné», propre à être pris en charge par l’autorité colonisatrice.

    En mars 1960, il est nommé ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne Gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana. Il échappe durant cette période à plusieurs attentats au Maroc et en Italie. Se sachant atteint d’une leucémie, il se retire à Washington pour écrire son dernier ouvrage «Les Damnés de la Terre». Il meurt le 6 décembre 1961 à l’âge de 36 ans, quelques mois avant l’indépendance algérienne; sa dépouille est inhumée au cimetière des Chouhadas» (cimetière des martyrs de la guerre) près de la frontière algéro-tunisienne, dans la Wilaya d’El Tarf.

    2- «Jeux de rôle et polémiques face à Bachar» – Claude Angeli- Le Canard Enchainé page 3 14 aout 2012

 

 

La mort étrange de Conrad Kilian – inventeur du pétrole Saharien


histoireebook.com

Auteur : Fontaine Pierre
Ouvrage : La mort étrange de Conrad Kilian inventeur du pétrole Saharien
Année : 1959

Source: lettresdestrasbourg.wordpress.com

Illustration représentant Conrad Kilian en tenue saharienne. Parue dans le N° 107 du magazine Pilote
Patriote charnel, il dépense dès lors toute sa vie et toute son âme dans un combat dramatiquement ingrat, qui était de mettre à la disposition de la France, les moyens de devenir une véritable puissance pétrolière indépendante, dès à l’avant-guerre. Hélas, on ne trouve aucun hommage strasbourgeois ou alsacien, rendu à cet homme absolument exceptionnel, même s’il faut bien avouer que tout fils d’une famille d’alsaciens qu’il est (forgés du modèle alors très symbolique de l’Ecole Alsacienne de Paris entre 1870 et 1918), Conrad n’a jamais eu l’occasion de passer beaucoup, voire pas du tout de temps en Alsace. Mort le 29 Avril 1950 dans des circonstances mystérieuses, alors que ses découvertes dans le Sahara lui avaient valu des années de traque et de paranoïa infernale, il s’agit aussi de célébrer l’anniversaire de sa mort par « suicide », acte qui, connaissant le caractère extraordinairement optimiste et déterminé de Kilian, ne pouvait qu’être qu’un très mauvais maquillage, masquant des intérêts bien trop puissants et réalistes, pour cet esprit libre, aventurier et toutefois brillamment scientifique.
Le texte qui suit est extrait des trois premiers chapitres du livre à paraître en ligne en juin 2012 : « Guerres et pétroles d’Algérie ».
« Alors que la guerre d’Algérie, au plus fort de ses combats entre 1954 et 1962, se déroule principalement sur le front nord dans les campagnes, aux frontières, dans les maquis et dans les zones urbanisées de la côte, c’est en réalité dans le sud désertique qu’il faut concentrer son attention, pour l’affaire qui nous occupe, si l’on considère les aspects pétroliers comme essentiels dans la nature des enjeux algériens.
Remontons donc au début des années 20, avec l’ouvrage « Au Hoggar, mission de 1922 ». C’est dans ce récit de voyage retraçant la toute première des nombreuses et romanesques expéditions du fameux aventurier français d’origine alsacienne Conrad Killian, que ce dernier y affirme avoir découvert cette année-là dans le Hoggar, des schistes à graptolites. De quoi s’agit-il ?
Son père, le très réputé géologue Wilfrid Killian, professeur grenoblois émérite originaire de Schiltigheim en Alsace (Jacob, 1927), lui a expressément demandé d’en rapporter du désert. Pourquoi ? Parce que la présence de ces pierres signifierait potentiellement l’existence de matières organiques à l’origine de la formation de pétrole ! Conrad Kilian donc, issu d’une famille d’érudits, enfant à l’esprit précoce, aventurier à la vie incroyable, par ailleurs géologue de génie et surtout doté d’un instinct scientifique rare, joue un rôle premier dans l’histoire française du pétrole saharien, puisque c’est à lui que l’on attribue incontestablement l’origine des premières découvertes, notamment dans le sud-est Algérien, mais aussi dans l’ouest du Fezzan voisin. Il est donc le premier, dès son rapport de1922, à établir la possibilité de la présence d’hydrocarbures dans le sud-est des territoires sahariens de l’Algérie française, ceci alors qu’il n’a que son baccalauréat en poche et n’a pas même encore fini ses études de géologie ! Né en 1898, il n’a alors que 23 ans.

 

 

AVANT-PROPOS
La mort étrange de Conrad Kilian ne remonte qu’à 1950. Histoire contemporaine et, en
même temps, actualité permanente, car les conséquences de l’ « affaire Kilian » ne sont pas terminées en Afrique.
La personnalité de Conrad Kilian accompagne l’importance des événements historiques
provoqués par les découvertes du géologue et par son inlassable activité politico-diplomatique pour doter la France du Fezzan conquis par Leclerc.
Le Fezzan ?
D’abord un bassin pétrolier peut-être unique au monde.
Ensuite, la route transafricaine n° 2 (après celle du Nil).
Enfin, la serrure de sécurité de l’Afrique française.

En temps opportun, Kilian prévint les gouvernants : si vous renoncez au Fezzan, vous
perdrez l’Afrique. Simple parallèle :

(1) Au lendemain de la première guerre mondiale, malgré les traités et les accords, la
France abandonna Mossoul da région pétrolifère providence de l’Iraq). Sous les
pressions étrangères, elle évacua l’Anatolie inférieure, la Cilicie et le sandjak
d’Alexandrette. Dès 1925, révolte druze en Syrie ; Lawrence essayait de chasser les
Français de leur mandat confié par la S.D.N. Cette fois, la France tint bon.
Jusqu’en 1945, quand, le moment étant opportun, les troupes britanniques du
général Spears se joignirent aux émeutiers syriens pour évincer définitivement la
France des régions pétrolifères du Moyen-Orient. ‘Vingt ans d’intrigues, mais le
but était atteint.
(2) Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le Fezzan (ex-italien), conquis par
Leclerc en 1942/43, était virtuellement attribué à la France : « C’est la part de la France dans la bataille d’Afrique », dira le général de Gaulle. Un seul homme
connaissait les richesses pétrolifères et la valeur stratégique du pays : Conrad
Kilian. Sous les mêmes pressions étrangères qu’en Asie, la France lâcha le Fezzan
en 1950. Ensuite, elle renonça à la Tunisie et au Maroc. En 1945, premier essai de
rébellion en Algérie (Kabylie) fomenté par des agents secrets étrangers. La France
réagit. 1954 : renaissance de la guerre en Algérie et les précédents tunisien et
marocain permirent à l’Afrique noire d’éclater à son tour.

Le parallèle est terminé.
Les méthodes des pétroliers anglo-saxons ne varient pas, sans guerre d’Algérie, pas de 13
mai 1958 à Alger avec ses conséquences politiques métropolitaines.
Le Fezzan étant indiscutablement le point de départ du bouleversement nord-africain, son « inventeur », qui avait tout prévu, entre donc dans l’Histoire. Cet inventeur est Conrad Kilian.
D’autres écrivains, plus savants de nous, s’empareront un jour du personnage pour le
magnifier dans son comportement intime et scientifique. Le but de cet ouvrage est de situer le rôle historique de Kilian. L’importance de ce rôle est tellement considérable dans ses répercussions, qu’il nous fallut continuer l’examen des faits après la mort de Kilian pour démontrer combien la présence de cet homme s’avérait gênante dans l’application implacable d’un plan en tout point semblable à celui qui se déroula de 1920 à 1945 en Asie mineure.
Précisons que les menées étrangères n’eussent pas été couronnées de succès sans des
carences et des complicités françaises, en Afrique comme en Asie.
L’histoire Kilian-Fezzan est peut-être l’épisode d’après-guerre le plus dramatique des
erreurs volontaires. La sincérité nous oblige à n’omettre aucun des détails du cadre. Nous exposons, le lecteur jugera. Les personnalités citées s’intègrent dans la petite et dans la grande Histoire des grandeurs et des servitudes.
Leclerc et Kilian, deux vicTimes des services secrets menant impitoyablement les batailles occultes de la paix pour des hégémonies économiques. Deux hommes qui moururent d’avoir cru au rayonnement de leur pays.
P. F.

 

I

PREMIÈRE PARTIE
AVEC CONRAD KILIAN

ESSAI SUR CONRAD KILIAN
« Si l’on me demandait de désigner l’homme de ma génération qui symbolisait la noblesse, je répondrais : Conrad Kilian.
« Car le mot noblesse, dans le sens d’élévation, englobe un ensemble de vertus, physiques et morales, rarement réuni chez un seul être.
« Conrad Kilian, physiquement et moralement, avait toutes ces vertus : la beauté, le courage, la générosité, l’intelligence, je dirai même le génie. Il les avait à un degré démesuré, à la seule échelle possible : son Sahara. »
Ainsi s’exprime M. François de Chasseloup-Laubat, un des amis d’enfance de Kilian que
ce dernier appelait »mon frère ».
Quand le premier pétrole saharien jaillit à Edjeleh, en 1956, qui connaissait le nom de
Conrad Kilian ? Quelques savants, un cercle d’amis restreint, les hommes politiques touchés par les communications du géologue et de rares spécialistes en matière pétrolifère. Les services
secrets étrangers, eux, ne l’ignoraient pas. Le grand public de son pays n’avait pas encore été touché par ce nom.
Jusqu’alors, l’incompréhension scientifique et politique se révélait à peu près totale à
l’égard de Kilian. Mais, quand en Fezzanie, à la frontière saharo-libyenne, les prospecteurs trouvèrent le pétrole à faible profondeur, alors on s’écria : « Kilian avait raison ! » Ses rares défenseurs, comme Georges Daumain, le professeur Bourcart et quelques autres triomphèrent.
Conrad était mort depuis six ans dans un assassinat camouflé en suicide.
Le nom de Kilian commença à filtrer dans la presse. Quelques journaux et magazines
s’emparèrent du curieux personnage disparu à l’âge de 52 ans. L’exotisme se mêla aux récits.
L’homme et le cadre se prêtaient à une belle histoire du pionnier méconnu. On se garda
d’approfondir, l’affaire Kilian étant une affaire de pétrole.
Une légende naquit. Colporter une légende n’est pas notre dessein, car Conrad Kilian se

suffit à lui-même sans légende si l’on fouille son étrange aventure. L’homme pouvait réaliser une immense fortune en vendant ses renseignements acquis en des missions montées de ses deniers personnels. Il voulait que la France, et rien qu’elle, profitât de ses découvertes. Alors, il mourut dans la gêne, traqué par des puissances invisibles et intouchables. Il convient, avant de développer l’ »affaire Kilian », d’essayer une explication du personnage, assez complexe reconnaissons-le.
Conrad avait du génie et il le savait. Le génie pour un géologue ? L’intuition jointe à la
science. Il disait lui-même qu’il « dialoguait avec les pierres ». Un sixième sens l’incitait à
s’accrocher à un détail plutôt qu’à un autre, à ne pas demeurer dans les limites des choses apprises et ce détail le mena vers la grande oeuvre. Conrad Kilian est le créateur de la géologie saharienne.
Aujourd’hui, personne ne lui conteste plus ce génie, mais Kilian ne douta jamais qu’il ne
le possédât. D’où, surtout dans le monde scientifique, des rancunes, des heurts et des
animosités qui, pour n’être point déclarés, ne s’en révélèrent pas moins agissants. Son ami, M. France Ehrmann, géologue de la Faculté d’Alger, eut raison de parler de
« l’incompréhension du monde savant et des pouvoirs publics » à l’égard de Kilian et de ses répercussions sur son caractère (1). Fort heureusement, le géologue eut assez de confiance en lui-même pour ne jamais sombrer dans le doute.
Le caractère entier de Kilian le fit juger soit vaniteux, soit orgueilleux. M. France
Ehrmann assure que lorsque son jeune collègue débarqua de France en 1922, il lui demanda si « une paire de gants blancs était seyante au Sahara », et il se présenta « tout bouffi d’orgueil et de vanité ». Doit-on confondre vanité et panache ?
Au cours d’une discussion, son « frère », M. de Chasseloup-Laubat et ses deux anciens
amis, le professeur J. Alloiteau et M. Henri Dupriez se mirent d’accord sur le mot
« suffisance » pour situer moralement Kilian dans ses rapports avec la société. S’il est vrai qu’un écrivain doit « vivre » avec son héros pour le bien comprendre, le mot suffisance nous paraît celui qui convient le mieux au comportement du géologue.
Cet homme de génie extériorisait ses gamineries et ses canulars avec un tel sérieux que ses interlocuteurs, tout en se taisant, le taxaient facilement d’ « orgueil ». Par exemple, lorsqu’ il annonça, en 1942, que le gouvernement l’avait nommé « ambassadeur de France au Fezzan »
et qu’il fallait l’appeler « M. l’ambassadeur », on le crut et on l’accusa de vanité, mais lui seul rit en son for intérieur. Si vraiment son orgueil avait été tel qu’on voulut bien le dépeindre, il ne serait pas venu déjeuner chez son ami Ehrmann pendant la guerre (1942-45) « lorsqu’ il n’avait pas d’argent, c’est-à-dire très souvent ». (B. Collin du Bocage).


1 M. France Ehrmann fut de ceux qui crurent, par raisonnement géologique, à la présence du pétrole au Sahara.
Il envoya, voici une trentaine d’années, un mémoire en ce sens à l’Académie des Sciences qui refusa de le publier et le lui retourna avec cette mention : « Peut-être vrai, mais trop hardi. En tout cas, contraire au sentiment du secrétaire a. (B. Collin du Bocage.)


Sans humour, Kilian n’eût pas été un génie, car c’est encore du génie que de recevoir
100.000 frs pour effectuer une mission, croquer la somme avant de se mettre en route, et
réaliser quand même la mission avec les moyens du bord, avec le même soin et les mêmes scrupules que s’il avait l’argent en poche.
Les origines de Conrad Kilian peuvent expliquer son caractère et son sens inné des
grandeurs morales. Sa mère était une Boissy d’Anglas, descendante du président de la
Convention. Son père, Wilfred, professeur de géologie à la Faculté des Sciences de Grenoble, venait d’une vieille famille strasbourgeoise dont les membres s’illustrèrent dans la gravure sur bois ; avec Pierre Ternier, il demeure le fondateur de la géologie des Alpes. Le frère de Conrad, officier de marine, deviendra le contre-amiral Robert Kilian. Ses deux soeurs, Mathilde et Magalie, excellentes musiciennes, formaient avec Conrad, violoncelliste, un orchestre de chambre sous l’oeil attendri d’une mère passionnée d’art et de musique. La rigueur, de jadis, de la confession protestante, surtout en Dauphiné, ajoutait la culture permanente des vertus morales.
Le 25 août 1898, Conrad Kilian naquit au château des Sauvages, près de Lamastre, clans
l’Ardèche.
L’amiral Kilian résuma la jeunesse de son frère en ces termes :
« A la mort de mes grands-parents, la propriété des « Sauvages » a été vendue quand
Conrad avait cinq ou six ans. Mes parents s’installèrent à Grenoble. Même dans sa prime
jeunesse, Conrad a toujours été original et assez personnel. Dès le Lycée de Grenoble, il a
toujours été, de plus en plus, comme vous l’avez connu : conscient de sa supériorité
intellectuelle et aussi de son rang social, voulant imposer ce qu’il croyait bien et vrai aux
autres, souvent avec brutalité, cinglant quelques fois dans ses remarques avec les gens qu’il n’aimait pas ou n’estimait pas ; mais bon et dévoué à ceux qu’il aimait… trop même parfois.
J’ajoute que ce sont peut-être les traditions de famille et ses lectures, dans sa jeunesse, de
romans de chevalerie, qui ont orienté son caractère dans cette direction. Du reste, il s’est
toujours intéressé à l’histoire, à la féodalité, à la vie des grands capitaines de l’antiquité, du moyen-âge et de la Renaissance et il avait une grande érudition là-dessus. De plus, à un moment de sa jeunesse, quand il était encore au lycée, il s’est attaché, pendant assez
longtemps, aux choses préhistoriques et avait acquis une bonne culture dans cette branche.
« Dès dix à onze ans, il s’était intéressé à tout ce qui touchait les sciences naturelles et il a
fait collection de coléoptères, de papillons et également d’échantillons géologiques, dont il avait encombré sa chambre et notre appartement. Il suivait, en effet, les excursions
géologiques que mon père faisait, soit seul pour étudier certaines questions qu’il avait à coeur, soit avec ses étudiants. Il s’y intéressait beaucoup, ce qui faisait évidemment très plaisir à mon père…
« Il a fait ses études au lycée de Grenoble jusqu’au deuxième baccalauréat mais, en
grandissant, le caractère que vous lui connaissez s’est affirmé et il s’est trouvé en mauvais termes, assez souvent, avec certains de ses professeurs qui étaient exaspérés par ce qu’ils appelaient, à tort, son « esprit dédaigneux », mais ils reconnaissaient son intelligence et son aptitude aux sciences grâce à ses dons d’observation… » (2)
L’École Navale attirait Conrad ; il pensait suivre les traces de son frère, mais il dut y
renoncer à cause de son état de santé.
Nous étions en 1916 ; il voulut s’engager, mais pour le même motif, le service de santé le
refusa à trois reprises différentes. Il intrigua et se fit recommander afin d’être reconnu « bon pour le service ». Envoyé à Fontainebleau dans l’artillerie, il décrocha son galon d’aspirant et termina la guerre comme sous-lieutenant avec croix de guerre.
Démobilisé, il revint à Grenoble pour terminer ses études.
Il préparait sa licence lorsque des « explorateurs », suisses en majeure partie, sollicitèrent son père de leur trouver un jeune étudiant en géologie pour les accompagner au Sahara. Cette
expédition ne cherchait pas du pétrole ou les traces de l’Atlantide ; elle espérait découvrir les fameuses, autant que légendaires, émeraudes garamantiques qui devaient leur procurer la fortune. Conrad insista tant auprès de son père que ce dernier consentit à désigner son fils.
En 1922, la petite expédition s’enfonça au Sahara par le sud-Constantinois. La caravane
partit de Touggourt sous la conduite d’un ancien sous-officier des compagnies sahariennes dont Kilian fera un portrait peu flatteur à son retour ; disons même qu’il le peindra sous les traits d’un aventurier, dans le sens le plus péjoratif du terme, uniquement soucieux de gagner de l’argent. Les rapports entre les deux hommes se transformèrent en une véritable hostilité.
La course aux émeraudes manquait-elle d’intérêt pour le géologue au point qu’il négligea cet objectif pour se livrer à des recherches géologiques plus pures ? Cette évolution nous paraît vraisemblable. Bref, dans les premiers jours d’avril 1922, après une dispute avec le chef de la mission, ii abandonna le convoi en compagnie du guide qui s’était joint à eux à Fort-Flatters.
A l’époque, le Sahara était encore l’objet de passionnantes discussions. S’agissait-il d’un
continent qui se desséchait ou d’une ancienne mer qui se comblait ? La question paraît
tranchée, aujourd’hui, par les résultats de nombreuses explorations, mais en 1922 les
controverses allaient bon train et Kilian commençait à être bouleversé par les découvertes qu’il effectuait en « auscultant » les pierres et en examinant les fossiles trouvés.
Fils d’un géologue renommé, petit-neveu de Cuvier père de l’anatomie comparée et de la
paléontologie, ce qu’il n’avait pas encore eu le temps d’apprendre, il le découvrait au contact direct des éléments comme si la science de ses ascendants stagnait dans son subconscient pour lui venir tout à coup en aide. Il collectionna les cailloux et couvrit ses carnets de notes et de croquis.
Toujours seul avec son guide, deux carabines pour se défendre, il erra au hasard de son
instinct, bivouaquant avec les nomades de rencontre ou s’arrêtant dans les rares villages


2 Propos recueillis par M. F. de Chasseloup-Laubat :» Hommage à Conrad Kilian.


échelonnés sur son périple. Il ne se contenta plus de géologie, il se pencha attentivement sur le saraoui (habitant du désert), voulut le comprendre, parler sa langue, lui rendre les services en son pouvoir. Comme il ne cherchait pas à exploiter ses hôtes, les Touareg le reçurent avec sympathie. Quand il arriva au mois de juin à In Salah, les autorités le croyaient mort et des recherches étaient effectuées pour le retrouver.
Eprouvé par cette longue randonnée avec des moyens matériels réduits, il dut recevoir des soins pendant un mois et demi avant de reprendre la route du nord en compagnie du
capitaine Dupré. Trois semaines après, il rejoignait Touggourt, la capitale des oasis et, bientôt, la France et Grenoble.
Malgré son enthousiasme, il ne réussit pas à convaincre d’emblée son père à ses théories
sur la géologie saharienne. Il réduisait à néant tant de théories…
Conrad se remit à ses études et, de 1923 à 1925, passa trois certificats de licence
ès-sciences, géologie, zoologie et chimie générale. Son frère rappellera que, pour ne rien devoir à l’influence de son père, professeur à Grenoble, il se rendit à Lyon pour son certificat de géologie. Il ne lui restait plus qu’à tenter le doctorat lui permettant d’accéder à une chaire de géologie dans une faculté. Vie tranquille, avenir assuré…
Ce destin eût sans doute semblé normal à Conrad Kilian s’il n’avait pas déjà pris contact
avec le Sahara. Sa vie se trouvait bouleversée par sa première exploration. Fut-il « envoûté » comme on l’écrivit ? Il ne le semble pas. Il était passionné et sa passion avait deux racines : la révélation géologique du Sahara qui malmenait toutes les conceptions généralement admises (ce qui ne déplaisait pas à son tempérament de « casseur d’assiettes ») et le sentiment de noblesse qui se dégageait de la plupart des Touareg qu’il avait rencontrés et au contact desquels il se sentait parfaitement à l’aise.
Les populations désertiques possèdent leur code de leur honneur. Avant Kilian, Charles de Foucauld, Laperrine, Gautier, expliquèrent longuement que les grandes tribus — qu’il ne faut pas confondre avec les pirates ou les écumeurs des sables — se révélaient sociables et même amicales sans qu’il soit nécessaire de tirer un coup de fusil, à la condition que l’on respectât leurs coutumes, leurs moeurs et leur sens particulier de la grandeur. L’amenokal du Hoggar, Ag Amastane, fut un grand ami de la France, fidèle et sûr, qui par respect à la parole donnée, minimisa la révolte fomentée par les Sénoussis au Sahara en pleine première guerre mondiale.
Un des côtés du génie intuitif de Kilian, bercé, ne l’oublions pas, de récits de chevalerie et de bravoure, fut d’assimiler, dès son premier voyage, le sentiment de noblesse qui s’exhalait de ces gens inconnus de lui malgré leur vie primitive et l’odeur due au manque de soins d’hygiène les plus élémentaires.
Le devoir de l’homme qui veut comprendre consiste à ne pas juger autrui suivant sa propre éducation ou sa civilisation. Kilian réalisa très rapidement les mots, les comparaisons, les gestes à éviter et qui, usuels et logiques en France, peuvent devenir des vexations ou des injures dans une autre civilisation. Ses bonnes relations avec les Touareg expliquent sa quiétude pendant son voyage dans un pays alors réputé peu hospitalier aux roumis isolés. Il ne rencontra pas que
des « nobles guerriers » de métier des armes est le seul métier « noble » au Sahara), mais il ne retint que la fière allure de ceux qui l’accueillirent. Cet aspect saharien séduisait
incontestablement Conrad Kilian.
A Grenoble, pour prolonger l’illusion, il se vêtit en Targui avec zarouel, boubou, long
cheich et naïls ; il pensait ainsi se trouver encore dans le désert. Physiquement à Grenoble et moralement au Sahara, ainsi peut-on résumer la période 1922-1926 pendant laquelle il prépara ses certificats de licence.
Il se fiança, mais, par malheur pour son doctorat et ses projets matrimoniaux et par
bonheur pour son désir d’évasion, son père mourut en 1925. Le temps de réaliser sa part
d’héritage et il repartit pour le Sahara, sans mission officielle, à son compte personnel.
Pendant trois ans, il parcourra le Sahara oriental et cette deuxième exploration sera la plus importante pour ses travaux géologiques qui lui permettront d’affirmer la présence du pétrole en Fezzanie.
Kilian n’organisa tout d’abord qu’une petite caravane d’une demi-douzaine de chameaux
avec deux guides assez peu rassurés de s’avancer vers le Ténéré du Taffasset, une région que le nomade refusait de traverser car « elle constituait un désert absolu sans point d’eau ». Kilian se dirigea à la boussole et au repère astronomique. Une marche de la soif. Sa carabine menaça un guide qui voulait l’abandonner dans ce pays de mauvaise réputation. Les rares puits rencontrés étaient ensablés. On a dit « empoisonnés », mais sans preuve et sans que rien ne vienne justifier, à ce moment, un acte de malveillance. La petite expédition sera sauvée par la mise à mort d’un chameau dont la poche stomacale donna un liquide qui, après filtrage, apporta les quelques litres d’eau nécessaires aux trois hommes pour achever leur traversée.
Le géologue se trouvait en Fezzanie. Ce Fezzan est-il italien ou français, nul ne le sait trop.
La région manque de poteaux-frontière. Kilian n’était pas par hasard de ce côté du Sahara oriental. Les indices géologiques lui indiquaient une continuité de formation terrestre dont, jusqu’à présent, il n’avait surtout exploré que les contreforts. Le bassin principal lui manquait.
C’est en Fezzanie qu’il allait le découvrir après un an et demi de recherches en tous sens.
La région n’étant pas renommée comme un lieu de tourisme tranquille, Conrad engagea,
toujours à ses frais, une. vingtaine d’indigènes méharistes, qu’il baptisa « goumiers », mal
armés d’antiques fusils à un coup, mais assez nombreux pour inspirer un minimum de respect aux pilleurs de caravanes toujours à l’affût d’une razzia lorsqu’ils ne redoutent pas le nombre.
Il créa la fonction d’écuyer – banneret ; attachés au sommet d’une lance, flottent un oriflamme français et la bannière des Kilian frappée de la devise « Avec Kilian, toujours vaillants ». Le savant et le chevalier ne se quittent pas.
A cheval, c’est-à-dire à méhara, sur le Fezzan français dit Sahara oriental et sur le Fezzan
italien, Conrad inventoria de Ghadamès et Rhat (ou Ghat) jusqu’au-delà de Toummo (voir
cartes page 46). Découvrant une vaste région qu’aucun blanc n’avait parcourue avant lui et qui lui parut sans maître, le côté chevalier de Kilian se réveilla ; il se déclara « explorateur souverain » et en prit possession au nom de la France. Nous consacrerons un chapitre à ce res nullius après avoir esquissé les différends franco-italiens sur les frontières libyo-fezzano-sahariennes.
Les traités avaient donné Rhat à l’Italie qui ne s’occupait pas, ou très peu, de l’arrière-pays libyen. Plus de quinze ans après le traité italo-turc, Rhat se trouvait toujours sous l’absolu contrôle des indigènes et aucun Italien ne s’était encore aventuré dans cette cité « importante » pour la stratégie désertique, mais réputée coupe-gorge pour les blancs. Les allées et venues de Kilian et de sa petite troupe ne passant pas inaperçues, le cheikh de Rhat mit à prix la tête de Kilian.
Le géologue réalisa vite que, tôt ou tard, un musulman — même parmi ceux de sa troupe
— ne résisterait pas à l’attrait de la prime en échange de sa tête… qui vaudrait, par surcroît, à son assassin, un certificat de félicité au paradis d’Allah pour avoir supprimé un infidèle. Pour éloigner cette menace permanente, Kilian décida de tenter un coup de maître en misant sur le caractère « noble » du saraoui.
Afin d’indiquer que ses intentions n’étaient pas belliqueuses, il laissa ses « goumiers » à une bonne distance de la ville et s’avança au pas lent de son mehara vers Rhat, suivi de son seul écuyer-banneret.
La vue de cet homme blanc, sans arme, qui n’épie pas, ne paraît pas inquiet, produisit une forte impression sur les gens de Rhat l’observant derrière leurs remparts. Les rhati ouvrirent les portes de la ville et Kilian entra dans Rhat en regardant droit devant lui. Les chefs indigènes lui ménagèrent une réception d’égal à égal et le géologue repartit aussi sereinement qu’il était venu. Par la suite, jamais il ne sera menacé par les indigènes agissant de leurs propres sentiments. La chronique assure que Conrad Kilian fut le premier blanc reçu en visite amicale à Rhat.
Si la deuxième exploration de Kilian se déroula sans trop de heurts dans le cadre purement local, il n’en fut pas de même du côté de ses compatriotes. Animosités, inimitiés, débordant du cadre scientifique sur le plan administratif, se manifestèrent. Convenons que le caractère du géologue fournissait une partie de l’huile mise sur le feu ! « Il était persuadé qu’il avait raison, et il nous le faisait voir ! », nous confia un de ses collègues des plus acharnés à la défense de sa mémoire.
Indépendant, procédant à l’autofinancement de ses recherches, le géologue se montrait
peu enclin à suivre les conseils et les suggestions surtout des services officiels dont certains ne lui ménagèrent ni les coups fourrés, ni les rapports défavorables. En haut lieu, on le dépeignait comme une sorte d’aventurier sans scrupule ; les uns iront jusqu’à prétendre qu’il cherchait de l’or. A l’époque, Kilian ne paraissait pas versé à fond dans la connaissance des coulisses de la guerre secrète du pétrole. Il ignorait qu’au moment précis où il prospectait géologiquement le Fezzan, le groupe britannique Pearson, dont un des associés était Basil Zaharoff, s’occupait fort activement — déjà — du pétrole algérien des Territoires du Sud (Sahara) étaient reliés à
l’Algérie). Il était alors interdit aux Français de parler du pétrole en Algérie. (3)
Ce qui nous incite à penser que Kilian ne devait pas connaître toute l’âpreté de cette lutte, c’est l’accent qu’il mit sur le sens de ses recherches lorsqu’il fit une conférence sur sa deuxième expédition à la Royal Geographical Society de Londres. Ce n’est pas un paradoxe de penser que Kilian, lui-même, attisa la curiosité des Britanniques qui devaient devenir ses implacables ennemis, bien qu’il eût, fait unique et sans précédent, refusé la grande médaille d’or décernée par cette docte society.
Bref, pour plusieurs raisons plus ou moins avouées, Kilian ne jouissait pas de toutes les
sympathies en haut lieu et le gouverneur général de l’Algérie, Cardes, le lui fit bien sentir.
Kilian se trouvait sur le chemin du retour à Ouargla, cette oasis du Grand Erg oriental
déjà curieuse avant de devenir un centre pétrolier. L’excellent méhariste que fut le
lieutenant-colonel Carbillet, estimant que la ville de son P. C. manquait d’attraits, avait fait construire des ruines « romaines » à proximité d’Ouargla. Quand je les vis, elles étaient neuves ; de quoi réjouir un touriste américain tellement le tout était bien propre. Donc, à Ouargla, le gouverneur général Cardes, en tournée d’inspection, passa en revue les autorités locales et sublocales. On pria Kilian de se joindre à la présentation gubernatoriale. Kilian n’était plus un inconnu des responsables algériens. Cardes serra les mains des chaouchs et du menu fretin réservant le géologue pour ses dernières effusions. Kilian crut à une insolence (sic) et quitta dignement l’assemblée suivi de son guide avant que le gouverneur ne revint à sa hauteur.
Cardes digéra mal cette sortie remarquée et convoqua Kilian pour lui raconter sur le ton
de la colère ce qu’il pensait de lui et ce qu’il avait entendu sur son compte. L’explorateur ne répondit pas. De sa ceinture, il détacha son fouet à chameau targui et le posa devant le gouverneur en lui demandant de s’en servir pour fouetter les gens qui lui diront du mal de lui.
Notre héros manquait évidemment de souplesse et d’esprit courtisan pour réussir
rapidement.
Quand il revint en France, presque trois ans après son départ, il s’enquit de sa fiancée qui n’avait pas attendu son retour pour se marier, car il avait, de son côté, oublié de répondre à ses missives. Il fut stupéfait de cette nouvelle. Il croyait que leur engagement réciproque par parole devait suffire à faire de sa fiancée sa femme selon le code de l’honneur. Et il alla le dire dignement à son heureux concurrent légitime. Il sembla affecté par cette désertion sentimentale et s’enfonça un peu plus dans son isolement volontaire ; d’autres affirmeront : sa misanthropie.
Kilian avait laissé presque toute sa fortune dans sa dernière expédition saharienne.
Grenoble ne le retenait plus ; ses idées et ses conceptions ne pouvaient triompher qu’à Paris, il le savait. Il vint donc s’installer dans la capitale en hôtel meublé, 23 rue du Bac.


3 Cf. Bataille pour le pétrole français (du même auteur)


Ce séjour parisien marqua une nette évolution de Conrad Kilian. Le géologue comprit que ses découvertes, si captivantes fussent-elles, ne donneraient un résultat concret que si une action diplomatique les appuyait. La Libye était italienne et il n’était pas question de vouloir détacher le Fezzan de la colonie de l’Italie. Pourquoi ne pas essayer d’agrandir le Sahara français de cette région entre Rhat et Toummo qu’il a reconnue et dont il s’est déclaré « explorateur souverain » ?
En septembre 1929, il adressa à Gaston Doumergue un long mémoire sur ce res nullius en annonçant au président de la république qu’il avait donné son nom au massif exploré pour la première fois par lui.
Il convient de se mettre dans l’ambiance de l’époque. Les relations italo-françaises
n’étaient pas des meilleures ; M. Paul Boncour a traité le duce de « César de Carnaval », la
presse transalpine n’est pas tendre pour les Français et une partie des journaux français ne ménage pas le fascisme. A ces tensions internationales serait-il adroit d’ajouter une
revendication d’ordre colonial qui n’agite d’ailleurs personne à part Kilian ? L’Italie
n’émet-elle pas des prétentions sur la Tunisie ? L’intervention de Kilian tombait donc à un moment particulièrement inopportun et si son auteur enragea de ne pas obtenir satisfaction, personne ne doit s’en étonner.
Kilian ne voyait pas les choses avec cette optique de l’actualité. Pour lui, la rectification de frontière intéressait des terres à pétrole qui étaient le cadet des soucis des gouvernants français.
Articles, conférences, notes, communications, constituèrent l’essentiel des occupations de Conrad qui continua à fréquenter les cours de la Sorbonne. Des amis lui conseillèrent de passer son doctorat pour échapper à la vie médiocre qu’il menait ; les éléments nouveaux et révolutionnaires ramenés du Sahara lui assuraient un succès facile. Le caractère orgueilleux de Kilian intervint. Le géologue refusa de « s’abaisser à solliciter son doctorat » après l’importance de ses travaux. Toujours conscient de sa supériorité, il estimait qu’il avait droit à un diplôme sur titres.
En 1935, il protestera avec véhémence contre les accords franco-italiens qui
abandonnèrent une partie du Sahara à l’Italie. En pure perte ; Laval ne répondit pas à ses lettres. Puis, personne ne tenait à mettre en relief un homme qui parlait de pétrole ; le sujet était prohibé en France, il était réservé aux Britanniques depuis l’Entente Cordiale renforcée
par le traité de San Remo (1920). La guerre de 1939 arriva sans que Kilian ait réussi à éveiller l’intérêt des gouvernements français.
Conrad Kilian partit comme lieutenant d’artillerie, « Le 18 mai 1940, le 39e corps blindé de l’armée allemande, général Schmidt, atteint la Sambre. Il comprend les 5e et 7e divisions blindées. Son objectif est Cambrai. La 7e division, que commande Rommel, franchit la Sambre et pousse droit sur Le Cateau. Plus au nord, une
des formations de chars atteint Le Quesnoy ; elle y restera clouée par les contre-attaques de la Ve D.L.M. française s’appuyant sur deux obstacles : la forêt de Mormal et une place-forte, Le Quesnoy.
« Le lieutenant d’artillerie Kilian commande la place du Quesnoy. Ses hommes sont des
réservistes comme lui. Les canons, de vieux 75 avec peu de munitions.
« Le Quesnoy est un souvenir du XVIIe siècle, une citadelle à la Vauban. Le large et
profond fossé, avec escarpe et contre-escarpe, se révèle la plus efficace des défenses anti-chars.
C’est un combat d’artillerie qui s’engage à courte distance, furieux et sans merci. Contre les chars qui lui sont opposés, le 75 se révèle d’une efficacité extraordinaire. La lutte se prolonge pendant trois jours, acharnée ; les nuits sont éclairées par les chars qui flambent.
« Après deux refus de capituler, le lieutenant Kilian n’a plus un seul obus ; plus de la
moitié de son effectif est tué ou blessé. Il exige de l’officier allemand venu en parlementaire, des ambulances et des médecins pour ses blessés. Les Allemands acceptent, alors, il se rend.
Bientôt les ambulances se présentent avec leur personnel devant le pont mobile de la vieille forteresse.
« L’ennemi a décidé d’accorder au défenseur du Quesnoy les honneurs de la guerre.
Kilian, blessé mais debout, a conservé ses armes. Il s’avance à la droite de son adversaire qu’il domine de sa haute taille et passe lentement devant la formation ennemie. Les chars sont alignés, les équipages raidis, immobiles. Les gradés saluent ce Français dont les yeux clairs les fixent sans ciller » (4)
Fait rarissime, pour sa conduite, le lieutenant Kilian emmené en captivité, fut autorisé à
garder ses armes.
Libéré de l’oflag en 1942 au titre d’ancien combattant de la guerre de 1914-18, Kilian,
après de courts séjours à Vichy et à Paris, demanda à reprendre du service géologique au
Sahara. Il partit la même année pour Alger comme « attaché au laboratoire de géologie
appliquée de la Faculté des sciences d’Alger ». Il retrouva son ami France Ehrmann et rejoignit bientôt, en plein été, Colomb-Béchar, dans le sud-oranais. Là, il prépara son expédition d’ouest en est ; point de direction, Tamanrasset. Kilian écrira lui-même qu’il était « fou de joie ».
La guerre n’était pas terminée. L’ambiance a changé. Dès que les alliés prirent pied sur la
terre nord-africaine, on assista à une autre action plus discrète que celle des troupes, celle des affairistes et des prospecteurs. On s’aperçut alors que la plupart des services secrets étrangers étaient renseignés avec plus ou moins de précision, sur les possibilités du sous-sol algéro-saharien… que la France s’obstinait à ignorer depuis si longtemps. La compétition anglo-américaine en Afrique du Nord française commençait à se manifester. Les services
étrangers connaissaient le nom de Kilian et l’étendue de ses travaux, mais sans avoir pu percer le secret des points précis fixés par le géologue comme gisements probables, presque certains, de pétrole.
Cette nouvelle expédition de Kilian fut émaillée d’incidents qu’il n’avait pas rencontrés
jusqu’alors. Il se sentait pisté, épié. Un jour, il découvrit un de ses guides la tête trouée d’une balle non loin de sa monture. Mobile ? Kilian dira : « ON l’avait interrogé pour savoir où il m’avait précédemment accompagné. Le guide a refusé de parler, alors on l’a abattu ! »
Les puits furent-ils sciemment bouchés sur son passage pour le priver d’eau ? Les blocs de rocher qui se détachèrent de parois abruptes et manquèrent de peu d’écraser sa petite caravane, furent-ils poussés par des mains criminelles ? Les guides qui l’abandonnèrent cédèrent-ils à la corruption ? Kilian répondit par l’affirmative à ces questions.
Plus loin, il trouva des « étrangers » prospectant sans autorisation un minerai
« stratégique » ; il protesta, ne se rendit à aucune offre et rédigea un rapport pour Alger
« …Deux émissaires de l’Aramco (États-Unis) et de la Shell (Angleterre) le contactent et lui
proposent un pont d’or s’il accepte de livrer ses secrets. Conrad refuse… Kilian a peur. Non pour lui, il se moque de la mort et l’a prouvé. Il a peur de disparaître avec ce qu’il sait… Il est le seul homme au monde à avoir la carte des gisements pétrolifères du Sahara… » (D.Lefèvre-Toussaint).
Malgré ces difficultés d’un nouveau genre qui viennent s’ajouter à celles de la lente
reptation à travers les sables, Kilian mena à bien sa randonnée saharienne. Cette réussite, il la dut en partie à la fidélité de convoyeurs touareg spécialement choisis par ses amis du désert.
Quand il arriva à Tamanrasset, « il était à demi-mort, le corps ballottant sur le dos de son
mehara blanc du Hoggar », à la suite, nous le verrons, d’une tentative d’empoisonnement par un guide soudoyé qui disparut.
Les services secrets avaient déclenché leur guerre sournoise contre Kilian. Plus loin, dans l’ordre chronologique des faits, nous verrons quelles précautions ordonnera le général de Gaulle pour son retour en France.
Revenu à Alger, il rétablit sa santé très compromise et rédigea ses conclusions géologiques et diplomatiques concernant les terres à pétrole du Fezzan.
Un fait nouveau venait de surgir avec la conquête du Fezzan par l’armée Leclerc. Pour
Kilian, la situation et les perspectives d’avenir devenaient plus simples et plus lumineuses.
Alors, il commença, dès Alger, à alerter les responsables français sur les pétroles fezzanais par ses fameuses notes et communications.
Revenu à Paris en 1946 avec son secret valant des milliers de milliards, on ne trouva pour lui qu’une place de « chargé de mission par le Centre National de la Recherche Scientifique » dotée d’une bourse annuelle du Centre. En cette qualité, il était attaché au « Bureau d’études géologiques et minières coloniales » sous la direction effective de M. Georges Daumain, un des rares défenseurs de Kilian de son vivant.
Dans la crainte d’un « accident », Kilian déposa le 22 novembre 1948, un pli cacheté à
l’Académie des Sciences, enregistré sous le numéro 12.494.


4 Henri Dupriez (Nouvelle Revue Françaises d’Outre-Mer).


Ce pli secret est certainement le testament scientifique de Kilian. Nous ne savons pas ce
qu’il contient.

* * *

Ce n’est qu’en 1948 que le pétrole saharo-fezzanais passa du cercle des initiés à la
connaissance d’un public un peu plus étendu.
Le 11 mai 1948, l’hebdomadaire parisien La Bataille publia, en première page, un article
dont le titre s’étalait sur six colonnes : « Le Fezzan conquis par Leclerc contient plus de pétrole que l’Iraq et l’Iran réunis »
Cet article était signé par M. Daniel-Rops, aujourd’hui membre de l’Académie Française.
Nous nous adressâmes à M. Daniel Rops pour recueillir plus de détails sur Conrad Kilian.
Il nous répondit : « Conrad K. avait été mon camarade de lycée, mais je ne l’avais jamais revu depuis 1919. Nous avions correspondu deux ou trois fois et c’est tout. Je ne sais rien de sa mort ». Rendons à M. Daniel Rops le mérite de nous avoir mis sur la piste de Conrad Kilian, car nous avouons que le premier ouvrage de Kilian « Mission au Hoggar, 1922 », s’il émut les milieux scientifiques, n’attira pas notre attention.
Nous ne sommes pas géologues : aussi pour éviter de dire des bêtises dans un domaine qui nous est totalement inconnu, laissons la parole aux savants.
M. F. de Chasseloup-Laubat a lapidairement défini l’oeuvre scientifique de Conrad Kilian
en ces termes :
« Les conclusions de Kilian reposent toutes sur deux notions magistrales et fécondes,
lumineuses et limpides, celle de l’âge précambrien des schistes cristallins du Sahara central, âge qu’il avait situé dès 1922, et celle du Continental intercalaire qu’il situe entre le Continental de base et le Continental terminal. Ces notions, qui bouleversent les idées émises et admises auparavant, établissent définitivement la statigraphie saharienne. »

Pour les scientifiques, il paraît que c’est formidable d’avoir fait cette découverte à 24 ans et de l’avoir amplement confirmée par la suite.
Le professeur Jacques Bourcart, géologue bien connu (des autres géologues évidemment
puisque la France mène plus de bruit sur ses amuseurs publics que sur ses savants) apportera ce témoignage :
« Quand je suis parti avec la mission Olufsen, Wilfred Kilian, doutant encore des
généralisations de son fils, me confia la mission de vérifier ses coupes. Partout où je franchis l’enceinte tassilienne, le même dispositif se retrouva et, dans la suite, au Maroc, en Algérie et jusqu’en Guinée. Les dénominations de Kilian sont devenues classiques au point qu’on en a le plus souvent oublié l’auteur »

Conrad Kilian cst donc bien le créateur de la géologie saharienne et comme le pétrole ne
se trouve que dans certaines formations de la croûte terrestre, il a fixé, à coup sûr, les lieux favorables aux gisements de pétrole, sans les coûteux appareillages modernes. C’est ça le génie.
Le professeur Bourcart a encore écrit :
« Certains semblent mépriser les sages règles communes ou même dédaigner tout effort
prolongé. Au grand scandale parfois de leurs contemporains, ils bouleversent pourtant toutes les notions qui paraissent certaines. Il est rare qu’ils soient compris, plus rare encore que nous nous apercevions à temps de leur valeur. Conrad Kilian était de ceux-là.
« Son oeuvre a été brève — 55 notes — dont trois ou quatre essentielles. Mais elle marque, dans son domaine propre, une vraie révolution de nos connaissances. Résoudre, presque sans effort, les problèmes les plus ardus, imaginer les hypothèses qui seront demain nos guides les plus précieux, tout lui était facile. Et ces vues audacieuses, qui nous ont heurtés ou même souvent choqués, lui semblaient évidentes. Aussi, il consacrait à la recherche de l’élégance de la forme, ou même d’un tour humoristique, le temps que les autres mettaient simplement à débrouiller la masse des faits. »

M. Denis Lefèvre-Toussaint écrit d’autre part :
« On peut le dire maintenant, nous confiait son ancien maître Léon Lutaud, professeur
honoraire de la Sorbonne, Conrad Kilian était un génie. C’était un garçon qui avait beaucoup plus d’intuition que de science péniblement acquise en laboratoire. Les indices étaient pratiquement inexistants, mais son instinct ne le trompait jamais. Quand il était sur le terrain il voyait tout de suite de quoi il s’agissait…
« C’était décourageant pour les officiels, nous disait une autre sommité de la Faculté des
sciences. Cet adolescent détruisait en six mois leurs théories. Ce fut magistral. Ses théories sont aujourd’hui enseignées dans nos Facultés. Vous comprenez, un Kilian valait dix prospecteurs munis du plus moderne outillage scientifique. »
Nous ne nous aventurerons pas plus loin dans le domaine scientifique de Kilian, car ce qui parait « lumineux et limpide » à certains pourrait ne pas être plus lisible que l’hébreu aux profanes ès-géologie.
Notons tout de même que l’hommage scientifique unanime à Conrad Kilian
n’interviendra surtout qu’à partir de 1956 quand ses théories seront confirmées par les
jaillissements de pétrole à Edjeleh et à Hassi Messaoud…
Le numéro 251 de la Chronique des mines d’outremer et de la recherche minière affirmait :
« Tous les géologues africains connaissent l’oeuvre saharienne de ce pionnier, mais ce
qu’on ignore généralement c’est que, depuis 1930 et jusqu’à sa mort tragique en 1950,
Conrad Kilian n’a pas cessé d’affirmer l’existence du pétrole dans le sous-sol saharien, non sans donner les fondements géologiques de sa certitude »

Pour terminer notre essai sur Conrad Kilian, redonnons parole au professeur Jacques Bourquart qui, le 4 juin 1951, à la Société Géologique de France, dit notamment :
« Il est encore difficile de mesurer tout ce qu’il nous a donné. Une oeuvre si riche n’a été
possible que par un don de toute sa personne et de toute sa vie consacrée au même but.
Comme Douis, Flatters, René Chudeau, ou leurs très jeunes émules, Meyendorff et Jacquet, Kilian a succombé à un effort trop intense. Par une série de fatalités, la plupart des géologues du Sahara disparaissent avant que nous ne nous soyons rendu compte de la valeur de leurs efforts, de l’importance de leurs conquêtes. Seuls, peut-être, ses camarades africains ont su ce qu’était Kilian, son extraordinaire acuité d’observation, sa profonde érudition et sa grande sûreté de jugement, mais aussi son patriotisme, son courage, son enthousiasme et sa générosité. C’était une des belles figures de l’exploration africaine. »
A nous d’examiner par quelle « série de fatalités » ce génial français, qui voulut doter son
pays d’un empire pétrolier extraordinaire, disparut à 52 ans dans la gêne et dans des
circonstances mystérieuses.

 

II
LES AVERTISSEMENTS DE CONRAD KILIAN

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MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

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