Les relations entre la Chine et l’Algérie


STRATPOL

fun-mooc.fr

La baisse des prix du pétrole renverse l’échiquier géopolitique


 

 

La baisse des prix du pétrole a démenti la théorie du « pic de Hubbert ». Il ne devrait pas y avoir de pénurie énergétique dans le siècle à venir. La baisse des prix a probablement aussi commencé le démantèlement de la théorie de « l’origine humaine du réchauffement climatique ». Elle a privé de toute rentabilité les sources d’énergie alternatives et les investissements dans les hydrocarbures de schistes et les forages en eaux profondes. Renversant l’échiquier géo-politique, elle est susceptible de rappeler les militaires US au Proche-Orient et de contraindre le Pentagone à abandonner définitivement la théorie du « chaos constructeur ».

 

En deux ans, le marché mondial des sources d’énergie a été bouleversé. D’abord, l’offre et la demande ont considérablement changé, puis les flux commerciaux, enfin les prix qui se sont écroulés. Ces changements radicaux remettent en cause tous les principes de la géo-politique du pétrole.

 

Le mythe de la pénurie

Le ralentissement de l’économie des pays occidentaux et celui de certains pays émergents s’est traduit par une baisse de la demande, tandis que la croissance continue en Asie l’a, au contraire, augmentée. En définitive, la demande globale poursuit son lent développement. Côté offre, non seulement aucun État producteur n’a vu ses capacités s’effondrer, mais certains ont pu l’augmenter comme la Chine, qui amasse désormais d’importantes réserves stratégiques. De sorte qu’au total, le marché est très excédentaire.

Ce premier constat contredit ce qui était la doxa des milieux scientifiques et professionnels durant les années 2000 : la production mondiale s’approchait de son pic, le monde allait connaître une période de pénurie au cours de laquelle certains États allaient s’effondrer et des guerres de ressources éclater. Dès son retour à la Maison-Blanche, en janvier 2001, le vice-président Dick Cheney avait formé un groupe de travail sur le développement de la politique nationale de l’énergie (National Energy Policy Development – NEPD), qualifié de « société secrète » par le Washington Post [1]. Dans une ambiance ultra-sécurisée, les conseillers de la présidence auditionnèrent les patrons des grandes entreprises du secteur, les scientifiques les plus reconnus, et les patrons des services de Renseignement. Ils arrivèrent à la conclusion que le temps pressait et que le Pentagone devait garantir la survie de l’économie états-unienne en s’emparant sans attendre des ressources du « Moyen-Orient élargi ». On ignore qui participa exactement à ce groupe de travail, sur quelles données il travailla, et les étapes de sa réflexion. Tous ses documents internes ont été détruits afin que nul ne connaisse les statistiques auxquelles il avait eu accès.

C’est ce groupe qui conseilla de mener des guerres contre l’Afghanistan, l’Iran l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie et le Soudan ; un programme qui fut officiellement adopté par le président George W. Bush lors d’une réunion, le 15 septembre 2001, à Camp David.

Je me souviens d’avoir rencontré à Lisbonne, lors d’un congrès de l’AFPO, le secrétaire général du groupe de travail de la Maison-Blanche. Il avait présenté un exposé sur l’étude des réserves annoncées, l’imminence du « pic de Hubbert » et les mesures à prendre pour limiter la consommation d’énergie aux USA. J’avais alors été convaincu – à tort – par son raisonnement et son assurance.

Nous avons constaté avec le temps que cette analyse est complétement fausse et que les cinq premières guerres (contre l’Afghanistan, l’Irak, le Liban, la Libye et la Syrie) ont été de ce point de vue inutiles, même si ce programme se poursuit aujourd’hui. Cette énorme erreur de prospective ne doit pas nous surprendre. Elle est la conséquence de la « pensée de groupe ». Progressivement une idée s’impose au sein d’un groupe que nul n’ose remettre en question au risque de se voir exclure du « cercle de la raison ». C’est la « pensée unique ». Dans ce cas, les conseillers de la Maison-Blanche sont partis et sont restés dans la théorie malthusienne qui domina la culture anglicane du XIXe siècle. Selon elle, la population augmente à un rythme exponentiel, tandis que les ressources ne le font qu’à un rythme arithmétique. À terme, il ne peut pas y avoir de ressources pour tous.

Thomas Malthus entendait s’opposer à la théorie d’Adam Smith selon laquelle, lorsqu’il est libre de toute réglementation, le marché se régule de lui-même. En réalité, le pasteur Malthus trouvait dans sa théorie – non démontrée – la justification de son refus de subvenir aux besoins des innombrables pauvres de sa paroisse. À quoi bon nourrir ces gens si, demain, leurs nombreux enfants mourront de faim ? Le gouvernement de George W. Bush était alors largement WASP et comprenait de nombreuses personnes issues de l’industrie pétrolière, à commencer par le vice-président Cheney, ancien patron de l’équipementier Halliburton.

Si le pétrole est une ressource non renouvelable et qu’il aura donc une fin, rien ne permet de penser que celle-ci est proche. En 2001, on raisonnait en fonction du pétrole de type saoudien que l’on savait raffiner. On ne pensait pas exploitables les réserves du Venezuela par exemple, dont on admet aujourd’hui qu’elles suffisent à pourvoir à l’ensemble des besoins mondiaux pour au moins un siècle.

On observera que la théorie de l’« origine humaine du réchauffement climatique » n’est probablement pas plus sérieuse que celle du pic pétrolier. Elle procède de la même origine malthusienne et a en outre l’avantage d’enrichir ses promoteurs à travers la Bourse des droits d’émission de Chicago [2]. Elle a été popularisée dans le but d’apprendre aux Occidentaux à diminuer leur consommation d’énergie d’origine fossile, donc de se préparer à un monde où le pétrole serait devenu rare et cher.

 

La fin des prix artificiels

La hausse du prix du baril à 110 dollars a semblé conforter la théorie de l’équipe de Dick Cheney, mais sa chute brutale à 35 dollars montre qu’il n’en est rien. Comme en 2008, cette chute a débuté avec les sanctions européennes contre la Russie qui ont désorganisé les échanges mondiaux, déplacé les capitaux et en définitive crevé la bulle spéculative du pétrole. Cette fois, les prix bas ont été encouragés par les États-Unis qui y ont vu un moyen supplémentaire de couler l’économie russe.

La chute s’est aggravée lorsque l’Arabie saoudite y a trouvé son intérêt. En inondant le marché de ses produits, Riyad maintenait le cours du baril d’Arabian light entre 20 et 30 dollars. De la sorte, il détruisait la rentabilité des investissements dans les sources alternatives d’énergie et garantissait son pouvoir et ses revenus à long terme. Il est parvenu à convaincre ses partenaires de l’OPEC de soutenir cette politique. Les membres du cartel ont pris la décision de sauver leur autorité à long terme quitte à gagner beaucoup moins d’argent durant quelques années.

Par conséquent, la baisse des prix, encouragée par Washington contre Moscou, a fini par l’atteindre lui aussi. Si plus de 250 000 emplois ont été détruits dans les industries de l’énergie en deux ans dans le monde, environ la moitié l’ont été aux États-Unis. 78 % des plateformes pétrolières US ont été fermées. Même si le recul de la production n’est pas aussi spectaculaire, il n’en reste pas moins que les États-Unis ne sont probablement plus indépendants énergétiquement ou ne vont pas tarder à le devenir.

Et ce ne sont pas que les États-Unis : tout le système capitaliste occidental est impacté. En 2015, Total a perdu 2,3 milliards de dollars, ConocoPhillips 4,4 milliards, BP 5,2 milliards, Shell 13 milliards, Exxon 16,2 miliards, Chevron près de 23 milliards.

Cette situation nous renvoie à la « Doctrine Carter » de 1980. À l’époque, Washington s’était donné le droit d’intervenir militairement au Proche-Orient pour garantir son accès au pétrole. Par la suite, le président Reagan avait créé le CentCom pour appliquer cette doctrine. Aujourd’hui on exploite du pétrole un peu partout dans le monde et sous des formes assez différentes. Le fantasme du « pic de Hubbert » s’est dissipé. De sorte que le président Obama a pu ordonner de déplacer les troupes du CentCom vers le PaCom (théorie du « pivot vers l’Asie »). On a pu observer que ce plan a été modifié avec l’accumulation de forces en Europe orientale (EuCom), mais il devra l’être encore si les prix stagnent entre 20 et 30 dollars le baril. Dans ce cas, on cessera d’exploiter certaines formes de pétrole et l’on reviendra vers l’Arabian light. La question du repositionnement des forces au Proche-Orient se pose donc dès à présent.

Si Washington s’engage dans cette voie, il devra probablement également modifier les méthodes du Pentagone. La théorie straussienne du « chaos constructeur », si elle permet de gouverner des territoires immenses avec très peu d’hommes sur le terrain, exige beaucoup de temps pour permettre l’exploitation de vastes ressources, comme on le voit en Afghanistan, en Irak et en Libye. Peut-être faudra-t-il revenir à une politique plus sage, cesser d’organiser le terrorisme, admettre la paix, pour pouvoir commercer avec les États ou ce qu’il en reste.

Thierry Meyssan

Notes

[1] “Energy Task Force Works in Secret”, Dana Milbank & Eric Pianin, Washington Post, April 16th, 2001.

[2] « 1997-2010 : L’écologie financière », par Thierry Meyssan, Оdnako (Russie) , Réseau Voltaire, 26 avril 2010.

Entre mythologie et archéologie : LES ORIGINES DE LA CHINE


 
Auteur : Gossart Jacques
Ouvrage : Les origines de la Chine
Année : 2006

I. — DE LA CHINE LÉGENDAIRE À LA CHINE
HISTORIQUE

« Vers l’est coule le grand fleuve dont les ondes ont emporté tant de héros de
l’Ancien Monde. »
(Su Shi, poète du XIe siècle)

Lorsqu’on parle de l’histoire de la Chine, c’est généralement pour évoquer, et parfois
invoquer, les grands personnages et les célèbres dynasties qui ont marqué la civilisation
de cet immense pays. Laozi (Lao Tseu) et Kongfuzi (Confucius) ; le premier empereur
Qin Shi Huang Di et son armée de terre cuite ; la puissante dynastie des Han ; l’époque
fastueuse des Tang ; les Ming et la Cité interdite ; le dernier empereur Xuantong, plus
connu sous le nom de Puyi ; la Longue Marche des troupes de Mao Zedong. Certes,
c’est cela l’histoire de la Chine ; mais ce n’est pas que cela. À l’époque de Kongfuzi, la
civilisation chinoise a déjà un long passé derrière elle. Mais lorsqu’on se penche sur
ces premiers temps de la Chine, on se heurte à un certain nombre de difficultés qui vont
croissant à mesure que l’on remonte le temps. La dynastie des Zhou est encore assez
bien connue ; celle des Shang l’est déjà moins. Les choses vraiment sérieuses
commencent avec la dynastie précédente dite des Xia car, petit à petit, on quitte le
domaine de l’histoire pour celui du mythe. On retrouve certes le nom des Xia dans de
nombreux textes, qu’il s’agisse de contes populaires ou de travaux d’historiographes.
Mais se pose alors la question : quelle est la part de réalité historique de ces textes ?
Qu’est-ce qui relève de la fable ou du récit de fiction à des fins philosophiques ? D’un
point de vue archéologique, nous sommes à la fin du Néolithique. Les fouilles ont certes
fait grandement progresser les connaissances relatives à cette période. Encore faut-il
pouvoir mettre en parallèle toutes les données disponibles : d’abord les témoins
objectifs que sont les produits des fouilles, ensuite les récits mythologiques et enfin les
oeuvres d’historiographes. C’est en comparant tous ces éléments selon une méthode
maintenant familière aux lecteurs de KADATH, en les mettant en perspective les uns par
rapport aux autres, que l’on peut espérer reconstituer, au moins partiellement, ce qui
s’est passé au tout début de l’histoire de la Chine. On pourra m’objecter que cette
problématique n’est pas propre à l’étude de l’histoire chinoise. L’origine de toutes les
grandes civilisations se dissimule pareillement derrière l’écran des mythes et des
légendes. Mais pour qui s’intéresse de près à l’aube des civilisations anciennes et plus
précisément aux mystères qui y sont liés, la différence saute immédiatement aux yeux :

alors que les ouvrages contemporains consacrés aux premiers temps de l’Égypte ou de
certaines civilisations précolombiennes sont nombreux, peu de choses sont dites sur les
problèmes liés aux débuts de la civilisation chinoise. Il faut bien l’admettre : les
mystères chinois ne retiennent guère l’attention des chasseurs d’énigmes
archéologiques, tout occupés qu’ils sont à étudier les pyramides de Gizeh, les pistes de
Nazca ou les statues de l’île de Pâques. Il va de soi qu’il n’y a nulle critique dans cette
remarque. J’ai moi-même passé suffisamment de temps à tourner autour de la Grande
Pyramide pour me dispenser de tout jugement quant au choix d’un sujet d’étude. Je
constate simplement la carence en matière de recherches dans le domaine chinois,
pourtant riche en sujets qui fâchent et divisent les spécialistes, qu’il s’agisse de
l’origine de la civilisation chinoise — la plus longue civilisation continue au monde1
—, de ses vastes connaissances scientifiques ou des inventions surprenantes qui lui sont
attribuées. C’est presque le grand silence radio.
Nous voici donc sur le point de partir à la découverte des origines de la Chine. Je dis
bien « des origines » et non « de l’origine ». Pourquoi ce pluriel ? D’abord parce que,
nous le verrons, la constitution de la civilisation que l’on appellera chinoise ne s’est
pas faite à partir d’un seul et unique noyau. Origines plurielles donc, qui n’avaient
guère été perçues par les premières générations de sinologues. Ensuite, l’étude de cette
civilisation naissante passe nécessairement par l’examen de ses composants les plus
caractéristiques, dont à chaque fois il convient de rechercher la provenance. Car
l’origine de l’écriture n’est pas la même que celle du bronze ; le travail du jade et la
culture du riz n’ont pas vu le jour dans le même village ; les coutumes tribales pré-dynastiques
diffèrent d’une culture à l’autre. Origines plurielles là aussi. Fort bien mais,
en définitive, qu’est-ce que la Chine ? Géographiquement parlant, où la Chine
commence-t-elle ? Où finit-elle ? Pour sa frontière orientale, nous n’avons guère de
problème : elle est — et a toujours été — limitée par l’océan Pacifique, et plus
précisément par la mer Jaune et la mer de Chine. Pour ses autres frontières, la réponse
varie selon les époques. Les limites de l’espace chinois, et plus spécialement de
l’Empire chinois, se sont considérablement déplacées au cours de l’histoire, poussant à
certaines époques jusqu’en Asie centrale (en passant par le Tibet, si controversé
aujourd’hui en tant que partie de la Chine), et incluant pendant de longues périodes des
pays aujourd’hui indépendants tels le Vietnam ou la Corée, pour ne pas parler du Japon,
profondément influencé par son grand voisin dont il a, entre autres emprunts, adopté
l’écriture. Il y a la Chine et puis, bien sûr, il y a « les Chinois ». Ici aussi, la définition
de ce que sont les Chinois est très éloignée du monolithisme que l’on imagine en
Occident. Car sur ce territoire immense vivent et ont toujours vécu des groupes humains
très différents dans leur genre de vie et leur culture, groupes que l’on ne peut mieux

caractériser que par leur langue : Turco-Mongols, Tibéto-Birmans, Coréens, Japonais,
Khmers, Malais et, bien sûr, Chinois proprement dits ou Han, dont l’unité linguistique
n’est d’ailleurs pas si évidente. Dès l’origine, la Chine est donc constituée d’une
mosaïque de peuples qui évoluent dans un constant contexte d’échanges et de conquêtes
pacifiques autant que guerrières.
Je dois, pour en terminer avec ce prologue, dire deux mots de la transcription des
mots chinois. Bien qu’il n’existe plus qu’un seul système officiellement reconnu au
niveau international — le pinyin —, on trouve encore dans de nombreux livres, même
récents, des transcriptions basées sur d’autres systèmes. Cette situation ne simplifie pas
les choses pour qui entreprend un travail de comparaison. Quant à moi, je me suis
conformé aux seules règles du pinyin, car il eût été vraiment très fastidieux de mélanger
les systèmes en fonction de l’usage (sauf dans les références bibliographiques et les
citations évidemment, où j’ai respecté la transcription utilisée, et dans certaines
appellations courantes comme « Opéra de Pékin »). Il eût été encore plus fastidieux de
donner à chaque fois toutes les transcriptions possibles. Il faudra donc que mes lecteurs
fassent le louable effort de se souvenir que Beijing est la ville de Pékin, que les Xia
sont ailleurs nommés Hsia… et que Sima Qian, Se-ma Ts’ien, Ssu-ma Ch’ien et Sseu-
Ma Ts’ienne sont qu’une seule et même personne.

Les premiers historiens, les premières oeuvres.

suite…

http://www.histoireebook.com/index.php?post/Gossart-Jacques-Les-origines-de-la-Chine

Bêtes, hommes et dieux – L’énigme du Roi du Monde


 
Auteur : Ossendowsky Ferdynand
Ouvrage : Bêtes, hommes et dieux
Année : 1924

Traduit de l’anglais
par Robert Renard

« — Voyez-vous ce trône ? me dit le Houtouktou. Par une nuit d’hiver un étranger vint et monta sur le trône, alors il enleva son bachlyk, c’est-à-dire sa coiffure. Tous les lamas tombèrent à genoux, car ils avaient reconnu l’homme dont il avait été question depuis longtemps dans les bulles sacrées du Dalai-Lama, de Tashi lama et du Bogdo khan. C’était l’homme à qui appartient le monde entier, qui a pénétré tous les mystères de la nature. »
Nous sommes en 1920, la Russie est encore agitée par les séquelles de la guerre civile qui a suivi la révolution de 1917. L’auteur tente de fuir ce pays, où il est désormais hors-la-loi, en gagnant la Mongolie. C’est cet extraordinaire voyage que Ferdinand Ossendowski nous rapporte ici, voyage au cours duquel le hasard le mit en présence d’un des plus importants mystères de l’histoire humaine : l’énigme du Roi du Monde.
Cérémonie religieuse en Mongolie

Couverture : Jacques Douin
Photo : Roger Viollet

aux prises avec la mort

1

dans la forêt
Au début de l’année 1920, je me trouvais en Sibérie, à Krasnoiarsk. La ville est située sur
les rives du Iénisséi, ce noble fleuve dont les montagnes de Mongolie, baignées de soleil, forment
le berceau et qui va verser la chaleur et la vie dans l’océan Arctique. C’est à son embouchure
que Nansen vint par deux fois ouvrir au commerce de l’Europe une route vers le coeur
de l’Asie. C’est là, au plus profond du calme hiver de Sibérie, que je fus soudain emporté dans
le tourbillon de révolution qui faisait rage sur toute la surface de la Russie, semant dans ce pays
riche et paisible la vengeance, la haine, le meurtre et toutes sortes de crimes que ne punit pas
la loi. Nul ne pouvait prévoir l’heure qui devait marquer son destin. Les gens vivaient au jour
le jour, quittaient leurs maisons sans savoir s’ils pourraient y rentrer ou bien s’ils ne seraient
pas saisis dans la rue et jetés dans les geôles du comité révolutionnaire, parodie de justice, plus
terrible et plus sanguinaire que celle de l’Inquisition. Bien qu’étrangers en ce pays bouleversé,
nous n’étions pas nous-mêmes à l’abri de ces persécutions.
Un matin que j’étais allé faire une visite à un ami, je fus informé tout à coup que vingt soldats
de l’armée rouge avaient cerné ma maison pour m’arrêter et qu’il me fallait fuir. Aussitôt
j’empruntai un vieux costume de chasse à mon ami, pris quelque argent et m’échappai en toute
hâte, à pied, par les petites rues de la ville. J’atteignis bientôt la grand-route et engageai les
services d’un paysan qui, en quatre heures, m’avait transporté à trente kilomètres et déposé au
milieu d’une région très boisée. En chemin j’avais acheté un fusil, trois cents cartouches, une
hache, un couteau, un manteau en peau de mouton, du thé, du sel, des biscuits et une bouilloire.
Je m’enfonçai au coeur de la forêt jusqu’à une cabane abandonnée, à moitié brûlée. Dès ce
jour je menai l’existence du trappeur, mais je ne pensais pas, à ce moment, qu’il me faudrait si
longtemps jouer ce rôle. Le lendemain matin, j’allai à la chasse et j’eu la bonne fortune de tuer
deux coqs de bruyère. Je découvris des pistes de daims en abondance et fus ainsi assuré de ne
point manquer de nourriture. Cependant mon séjour en cet endroit ne dura guère.
Cinq jours plus tard, en revenant de la chasse, je remarquai des volutes de fumée qui
montaient de la cheminée de mon abri. Je m’approchai avec précaution de la cabane et j’aperçus
deux chevaux sellés, et, fixés à la selle, des fusils de soldats. Deux hommes sans armes
n’offraient aucun danger pour moi qui étais armé, et traversant rapidement la clairière, j’entrai
dans la cabane. Deux soldats assis sur le banc, se dressèrent effrayés. C’étaient des bolcheviks.
Sur leurs toques d’astrakan, je distinguai les étoiles rouges, et sur leurs tuniques les galons
rouges. Nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Les soldats avaient déjà préparé le thé et
nous le prîmes ensemble, tout en bavardant, non sans nous examiner d’un air soupçonneux.

Afin de détourner leurs soupçons, je leur racontai que j’étais chasseur, que je n’appartenais pas
au pays, et que j’y étais venu parce que la région était riche en zibelines. Ils me dirent qu’ils
faisaient partie d’un détachement de soldats envoyés dans les bois à la poursuite des suspects.
— Vous comprenez, camarade, me dit l’un d’eux, nous sommes à la recherche de contre-révolutionnaires
pour les fusiller.
Je n’avais guère besoin de ses explications pour m’en rendre compte. Je m’efforçai de tout
mon pouvoir et par tous mes actes de leur faire croire que j’étais un simple paysan, chasseur,
et que je n’avais rien de commun avec les contre-révolutionnaires. Je pensais aussi tout le
temps à l’endroit où il me faudrait aller après le départ de mes indésirables visiteurs. La nuit
tombait. Dans l’obscurité leurs figures étaient encore moins sympathiques. Ils sortirent leurs
bidons de vodka, se mirent à boire et l’alcool commença visiblement à faire son effet. Le ton
de voix monta, ils s’interrompaient continuellement, se vantant du nombre de bourgeois qu’ils
avaient massacrés à Krasnoïarsk, et du nombre de Cosaques qu’ils avaient fait glisser sous la
glace, dans le fleuve. Puis ils commencèrent à se quereller, mais bientôt se fatiguèrent et se
préparèrent à dormir. Tout à coup, sans avertissement, la porte de la cabane s’ouvrit brusquement,
la buée de la pièce surchauffée s’échappa à l’extérieur comme une fumée, et tandis que
la buée se dissipait, semblable à un génie de conte oriental se dressant au milieu d’un nuage,
nous vîmes un homme de haute stature, au visage maigre, vêtu comme un paysan, portant une
toque d’astrakan et un long manteau de peau de mouton, debout dans l’embrasure de la porte,
le fusil prêt à faire feu. A sa ceinture il avait la hache dont ne saurait se passer le paysan de
Sibérie. Les yeux vifs et luisants comme ceux d’une bête sauvage, se fixaient alternativement
sur chacun de nous. Brusquement il enleva sa toque, fit le signe de la croix et nous demanda :
— Qui est le patron ici ?
— Moi, dis-je.
— Puis-je passer la nuit ici ?
— Oui, répondis-je, il y a de la place pour tout le monde.
Vous allez prendre une tasse de thé. Il est encore chaud.
L’étranger, parcourant constamment des yeux l’étendue de la pièce, nous examinant et
examinant tous les objets qui s’y trouvaient, se mit à se débarrasser de sa fourrure après avoir
posé son fusil dans un coin. Il apparut vêtu d’une vieille veste de cuir et d’un pantalon assorti
enfoncé dans de hautes bottes de feutre. Il avait le visage jeune, fin, un tant soit peu moqueur.
Les dents blanches et aiguës luisaient tandis que ses yeux semblaient percer ce qu’ils regardaient.
Je remarquai les mèches grises de sa chevelure embroussaillée. Des rides d’amertume
de chaque côté de la bouche révélaient une vie troublée et périlleuse. Il prit un siège près de
son fusil et posa sa hache sur le sol à côté de lui.
— Eh bien ? C’est ta femme ? lui demanda un des soldats ivres, indiquant la hache.
Le paysan le considéra avec calme de ses yeux froids que dominaient d’épais sourcils et
répondit avec autant de calme :
— On a des chances de rencontrer toutes sortes de gens à notre époque ; avec une bonne
hache, c’est plus sûr.
Il commença à boire son thé avidement tandis que ses yeux se fixaient sur moi maintes
fois, semblant m’interroger du regard, puis se portaient tout autour de la cabane, comme
pour y chercher la réponse à ses inquiétudes. Lentement, d’une voix traînante et réservée, il
répondait à toutes les questions des soldats tout en avalant le thé chaud, puis il retourna son
verre sens dessus dessous pour marquer qu’il avait fini, posa sur le sommet le petit morceau
de sucre qui restait et dit aux soldats :
— Je vais m’occuper de mon cheval et je dessellerai les vôtres en même temps.

— Entendu, répondit le soldat à moitié endormi. Rapportez aussi nos fusils.
Les soldats, couchés sur les bancs, ne nous laissaient ainsi que le sol. L’étranger revint
bientôt, rapporta les fusils et les mit dans un coin sombre. Il déposa les selles sur le sol, s’assit
dessus et se mit à retirer ses bottes. Les soldats et mon nouvel hôte ronflèrent bientôt mais je
restai éveillé, me demandant ce que je devais faire. Enfin, comme l’aube pointait, je m’endormis
pour ne m’éveiller qu’au grand jour ; l’étranger n’était plus là. Je sortis de la cabane et je le
découvris en train de seller un superbe étalon bai.
— Vous partez ? lui dis-je.
— Oui, mais j’attends pour partir avec les camarades, murmura-t-il, ensuite je reviendrai.
Je ne l’interrogeai pas davantage et lui dis seulement que je l’attendrais. Il enleva les sacs
qui étaient suspendus à sa selle, les cacha dans un coin brûlé de la cabane, vérifia les étriers et
la bride et, tandis qu’il finissait de seller, me dit en souriant :
— Je suis prêt. Je vais réveiller les camarades.
Une demi-heure après avoir pris le thé, mes trois visiteurs prirent congé. Je restai dehors
à casser du bois pour mon feu. Soudain, au loin, des coups de fusils retentirent dans les bois,
un d’abord, puis un autre. Puis tout redevint calme. A l’endroit où l’on avait tiré, des coqs
de bruyère effrayés s’envolèrent et passèrent au-dessus de moi. Au sommet d’un pin un geai
poussa un cri. J’écoutai longtemps pour voir si personne n’approchait de ma cabane, mais tout
était silencieux.
Sur le bas Iénisséi il fait nuit de très bonne heure. Je fis du feu dans mon poêle et commençai
à faire cuire ma soupe, guettant à chaque instant tous les bruits qui venaient du dehors.
Certes, je comprenais clairement, à tout moment, que la mort était sans cesse à mes côtés et
pouvait me saisir par tous les moyens l’homme, la bête, le froid, l’accident ou la maladie. Je
savais que nul n’était près de moi pour m’assister, que tout secours était entre les mains de
Dieu, dans la vigueur de mes mains et de mes jambes, dans la précision de mon tir et dans ma
présence d’esprit. Cependant j’écoutais en vain. Je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger.
Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai ses yeux
rieurs et son fin visage. Il entra dans la cabane et déposa avec bruit trois fusils dans le coin.
— Deux chevaux, deux fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé,
un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, dit-il en riant. Bonne chasse
aujourd’hui.
Surpris, je le regardai.
— Qu’est-ce qui vous étonne ? dit-il en riant. Komu nujny eti tovarischi ? Qui s’inquiète
de gens comme ça ? Prenons le thé et allons nous coucher. Demain je vous conduirai vers un
endroit plus sûr et vous pourrez continuer votre route.

2
le secret de mon compagnon de route

suite…

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4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une

guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la

propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

PREMIÈRE PARTIE

LES MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

De tous les pharaons connus du grand
public occidental, Ramsès II est avec
Tout-Ankh-Amon l’un des plus célèbres.
Ce dernier, éphémère roitelet, doit sa
notoriété à l’émotion que suscita la
découverte de sa tombe par Howard
Carter en 1929 et aux trésors qu’elle
révéla ; le premier doit la sienne à la
profusion de monuments colossaux qu’il
érigea sur le territoire égyptien et à ses
statues gigantesques, dont celles que

l’Unesco déclara partie du patrimoine
mondial de l’humanité et qui furent
surélevées dans les années 1960, lors de
la construction du Grand Barrage sur le
Nil. Ce legs formidable fait à ce jour
l’admiration des touristes, aussi bien
que des égyptologues.
Ramsès II fut aussi l’organisateur de
la plus grande mystification du monde
antique.
En 1274 avant notre ère, âgé de vingtsix
ans, couronné depuis cinq ans, il
lança quatre divisions dans une
campagne destinée à reconquérir la
place forte de Qadesh, sur l’Oronte, en
Syrie, que les Hittites, peuplade du
nord-est de la Méditerranée en conflit
latent avec l’Empire égyptien, avaient

enlevée quelques années plus tôt. Il
parvint un mois plus tard à destination.
Dupé par les fausses informations
d’émissaires hittites, il crut ses ennemis
plus éloignés qu’ils ne l’étaient. Il
commit alors une erreur tactique : à la
tête de la division d’Amon, il partit de
l’avant et installa son camp au pied de la
citadelle dont il comptait faire le siège ;
il s’isola donc du gros de son armée.
Les Hittites, alors tout proches,
déboulèrent dans son camp en pleine
nuit et Ramsès II ne dut son salut qu’à la
fuite. Il se retrouva seul dans une mêlée
nocturne. Sa garde personnelle, les
Néarins, lui permit cependant de résister
au premier choc. La division d’Amon
put alors se regrouper et, avec l’aile

d’une division qui arrivait à la
rescousse, celle de Rê, contint
l’offensive hittite.
Le roi hittite Mouwattali avait réussi à
repousser les Égyptiens.
Ramsès II ne conquit jamais Qadesh et
n’en entreprit même pas le siège. Mais il
transforma une déroute caractérisée en
une formidable victoire. D’abord, un
scribe nommé Pentaour rédigea un
immense poème célébrant les triomphes
successifs de son monarque dans cette
épopée, lui prêtant des exploits
imaginaires, comme des incursions en
Mésopotamie et en Asie mineure, avec
le secours héroïque de ses fils… qui
avaient alors dix ou douze ans. Non
content d’avoir ainsi pansé son amour

propre, Ramsès II fit ensuite réaliser des
hectares de hauts-reliefs sur les murs
des temples, pour illustrer ces fables.
Les sujets de Ramsès II ne surent
jamais rien de la vérité et les militaires
qui avaient participé aux combats tinrent
sans doute leur langue, de peur des
conséquences. Mais les Égyptiens
avaient aussi le sens de la satire, et ils
savaient écrire des textes séditieux ;
ceux-ci ne nous sont pas tous parvenus,
mais il en est au moins un qui témoigne
que certains scribes se doutèrent des
rodomontades du monarque ; ainsi du
Récit du scribe Hori, qui dénonce les
vantardises d’un traîneur de sabre et
l’invective en ces termes :
Tu n’es pas allé dans le pays

des Hattous [Hittites] et tu n’as pas
vu le pays d’Oupi [la Syrie]. Tu ne
connais pas plus les paysages du
Kbedem que ceux d’Iged. Tu n’es
jamais allé à Qadesh…
La dénonciation est transparente.
Ramsès II finit par pactiser avec les
Hittites et il dépensa même des trésors
de patience pour obtenir la main de la
fille du « vil Hattou » qu’il avait agoni
d’injures. Il n’en fut pas moins un grand
roi. Mais c’eût été moins évident pour ses
sujets et ses successeurs s’il n’avait
inventé la propagande.

Xe siècle av. J.-C.
La Grande Jérusalem existait avant David
En 1998, l’archéologue israélien
Ronny Reich publiait, au terme de deux
ans de travaux, les résultats de fouilles
entreprises dans les sous-sols de
Jérusalem ; il concluait que le système
de canalisations qui approvisionnait la
ville en eau depuis des dizaines de
siècles datait de 1800 avant notre ère et
que la superficie de la ville ancienne
était double de celle qu’on avait
jusqu’alors estimée ; en effet, elle

incluait la source de Gihon que, par
tradition, on avait située à l’extérieur de
la ville conquise par David.
L’archéologie est une science qui
souvent frise le domaine politique,
notamment en Israël, et les résultats des
fouilles de Reich suscitèrent des
interpellations à la Knesset et des débats
assez vifs, oubliés depuis.
Pour mémoire, selon la tradition,
appuyée sur la Bible (Samuel, II), le roi
David décida de s’emparer de la ville
cananéenne de Jérusalem, qui
appartenait aux Jébusites, afin de mettre
fin à la guerre fratricide entre les tribus
de Benjamin et de Juda et de leur
imposer sa volonté et la paix. Pour cela,
il recruta une armée de Kérétiens et de

Pérétiens, c’est-à-dire des Crétois ;
partant du conduit de la source de
Gihon, à l’extérieur de la ville selon la
Bible, lui et ses soldats s’infiltrèrent
dans Jérusalem, défirent promptement
les défenseurs jébusites et s’emparèrent
de la ville. Par la suite, le roi David
agrandit considérablement sa capitale.
Que les canalisations fussent plus
anciennes qu’on l’avait cru ne
contrariait pas la tradition, puisque
c’était par ces boyaux que David et ses
soldats avaient pénétré dans la ville.
Mais que la source de Gihon se trouvât à
l’intérieur de l’enceinte de celle-ci
contredisait cette tradition ; comment
alors les envahisseurs se seraient-ils
introduits dans la ville ? C’est toute

l’histoire de la conquête de Jérusalem
qui se trouve mise en cause. Plusieurs
aspects en demeuraient déjà
problématiques : comment une petite
armée avait-elle pu s’infiltrer par ses
canalisations dans une ville fortifiée
sans que les occupants de celle-ci s’en
aperçoivent ? Et que devint la
population ?
Plus ils sont anciens toutefois, plus
certains mythes résistent à la critique.

Ve siècle av.]-C.
Les Grecs ont-ils inventé la démocratie ?

L’une des idées reçues les plus
solidement ancrées dans la culture
générale occidentale moderne est que la
Grèce aurait inventé la démocratie. Mis
à part la création du mot à partir des
racines demos, « peuple », et kratos,
« pouvoir », rien n’est plus faux. Pour
mémoire, le mot n’apparut qu’assez tard,
vers la fin du Ve siècle.
Pour commencer, la Grèce, au sens
d’entité nationale, n’existait alors pas.

L’Hellade se partageait en districts
indépendants, la Thrace, la Chalcidique,
les Iles, l’Ionie et la Carie. Là se
dressaient des cités-États, dont la
population n’excédait pas dix mille
citoyens : Athènes, Thèbes, Mégare,
Argos, Sparte, Amphipolis et, sur la côte
de l’actuelle Turquie, Sestos,
Clazomènes, Éphèse, Milet… Des
alliances se forgeaient parfois entre ces
cités-États, mais des antagonismes les
opposaient souvent aussi, comme entre
Athènes et Sparte. Sparte demeura une
royauté alors qu’Athènes ébauchait la
démocratie.
L’ethnologie et l’archéologie ont
démontré que la démocratie directe,
forme de gouvernement où le droit de

prendre des décisions est exercé par le
corps entier des citoyens, selon la loi de
la majorité, existait depuis des siècles
dans bien d’autres régions du monde
sous la forme des conseils de clans. La
démocratie représentative exista aussi
sous la forme de conseils de tribus,
quand celles-ci devaient élire un chef.
La démocratie ne s’imposa pas
d’emblée à Athènes et, jusqu’à la
conquête romaine, la cité balança entre
l’oligarchie et la démocratie. Telle que
la concevaient les Athéniens, celle-ci ne
peut en tout cas être confondue avec le
régime qu’on entend sous ce nom à
l’époque moderne : d’abord, elle
excluait certaines catégories d’habitants
qui n’étaient pas considérés comme

citoyens, tels que les esclaves et les
marins, par exemple ; l’esclavage était
même considéré comme constitutif de la
démocratie, seuls les citoyens dégagés
de leurs tâches pouvant s’occuper des
affaires de la cité. Ensuite, elle ne
connaissait pas la séparation des
pouvoirs et le même magistrat pouvait
être à la fois juge et législateur.
Jusqu’à Périclès, la démocratie était
dirigée en fait par les citoyens les plus
riches ; c’était l’héritage de la
constitution de Solon (VIIe-VIe siècles
avant notre ère). Quand Périclès institua
une taxe permettant de verser une
indemnité (les mistophories) aux plus
pauvres, afin qu’ils pussent participer à
la vie de la cité, une pluie de critiques

s’abattit sur cette innovation, qui ne
correspondait pas à la conception
athénienne de la démocratie.
Enfin, au IIIe siècle, Aristote
considérait le mode d’élection des
responsables de la cité à son époque
comme « trop puéril » (Politique, II) ;
on ne sait pas si l’élection se faisait par
acclamation, comme pour les gérontes,
ou bien par tirage au sort, après
consultation des auspices. Plutarque
rapporte que les scrutateurs, « enfermés
dans un bâtiment, estimaient l’intensité
des acclamations »… (Lycurgue). En
tout cas, elle ne s’effectuait pas par vote.
Il est donc erroné d’attribuer aux
« Grecs » l’invention de la démocratie.
Le terme est un emballage qui a même

servi à des denrées putrides, telles ces
« démocraties populaires » du glacis
soviétique, qui n’étaient ni populaires ni
démocratiques, réalisant à la fois les
sinistres prophéties de la « novlangue »
de George Orwell (1984) et les
fantasmes des fanatiques de l’utopie.

399 av. J.-C.
La mort de Socrate :
un suicide à peine déguisé

En l’an 399 av. J.-C., sur dénonciation
de trois citoyens, le poète Mélétos,
l’artisan et politicien Anytos et l’orateur
Lycon, l’Aréopage d’Athènes, tribunal
de cinq cents citoyens, traduisit en
jugement Socrate, « le plus sage de tous
les hommes » selon l’oracle de Delphes,
c’est-à-dire la voix du dieu Apollon. Il
l’accusa de deux crimes : « Corruption
de la jeunesse » et « Négligence des
dieux de la cité et pratique de

nouveautés religieuses ». Il refusa d’être
défendu par un avocat célèbre, Lysias,
qui l’aurait sans doute tiré d’affaire, et
assuma lui-même sa plaidoirie. Elle fut
tellement désinvolte et insolente que
l’Aréopage indigné le déclara coupable
par 280 voix contre 220.
Les procureurs avaient requis la
mort : il boirait une coupe de ciguë,
selon la pratique athénienne. Il aurait pu
négocier sa peine, mais il déclara qu’il
était un bienfaiteur de la Cité et qu’il
devrait être entretenu par elle. Alors
l’indignation de l’Aréopage s’amplifia :
la majorité favorable à la peine de mort
augmenta. Socrate boirait la ciguë. Il la
but, en effet, arguant que, puisque la
peine avait été prononcée par un tribunal

légitime, il devait l’accepter. Il avait
alors soixante-dix ans. Ses amis lui
avaient offert d’organiser son évasion de
prison ainsi que l’exil dans un lieu sûr,
mais il refusa avec fermeté. La
condamnation à mort acceptée ressemble
alors à un suicide.
Vingt-cinq siècles plus tard, aucune
explication plausible du jugement des
citoyens d’Athènes n’a été offerte. On ne
connaît qu’indirectement les preuves et
les exemples spécifiques de corruption
invoqués par l’Aréopage. Les allusions
à l’homosexualité ne sont évidemment
pas soutenables, car celle-ci n’était pas
délictueuse à Athènes. Quant au second
chef d’accusation, il se réfère aux
allusions à une divinité insaisissable qui

ne correspondait pas aux définitions des
dieux que révérait Athènes et qui se
manifestait à lui sous la forme de son
célèbre daimon, son génie personnel.
Cependant, la sentence de l’Aréopage
a pris au cours des siècles les couleurs
d’une injustice monstrueuse et son
acceptation par Socrate a été interprétée
comme l’expression d’un stoïcisme
admirable devant l’injustice des
Athéniens. Tous les ouvrages scolaires
et universitaires, toutes les
encyclopédies sont unanimes sur ce
point. Le philosophe a ainsi revêtu des
dimensions quasi christiques de héros
défenseur de la vérité qui accepte
courageusement la mort.
Plusieurs historiens ont mis

l’accusation de Socrate au compte de
l’inintelligence et de l’influence des
accusateurs Anytos, Lycon et Mélétos ; à
supposer qu’ils aient en effet été bêtes et
méchants, pareille plaidoirie fit bien peu
cas de la majorité des Athéniens qui
votèrent pour la condamnation à mort :
plus de trois cents sur cinq cents. Il
faudrait qu’il y ait eu à Athènes
beaucoup de gens bêtes et méchants.
*
La vérité est bien différente. Et elle ne
correspond guère aux apologies des
vingt-cinq siècles successifs.
En 399 av. J.-C., Athènes émergeait
de la désastreuse guerre du
Péloponnèse, qui l’avait ruinée, et de

deux épisodes de tyrannie sanglants : la
tyrannie des oligarques, dite aussi des
Quatre Cents, en –411, et la tyrannie des
Trente, en –404. La jeune ébauche de
démocratie athénienne avait manqué y
sombrer. Or, parmi les meneurs de l’une
et de l’autre, on trouvait des disciples de
Socrate, Charmide et Critias. Platon a
d’ailleurs donné leurs noms à deux de
ses Dialogues (comble d’impudence, il
a ajouté au Charmide un second titre, De
la sagesse morale).
Pis encore, l’homme qui avait causé la
ruine d’Athènes, Alcibiade, aventurier
tapageur, provocateur et cynique,
compromis dans un scandale de mauvais
goût (lui et une bande d’amis avaient
castré les hermès qui servaient de

bornes protectrices de la cité), mais
riche et joli garçon, était celui-là même
dont Socrate s’était écrié : « J’aime
deux choses au monde, Alcibiade et la
philosophie. » Désertant Athènes,
Alcibiade était passé dans le camp de
Sparte, l’ennemie jurée, et avait indiqué
à ses chefs comment priver sa ville
natale de ressources : en s’emparant des
mines d’argent du Laurion, qui n’étaient
gardées que par des esclaves. Et, après
la défaite d’Athènes et la destruction des
Longs murs qui protégeaient le port du
Pirée, ce détestable trublion était
revenu, seul sur un navire à la voile
pourpre, comme s’il était un roi.
Charmide, Critias et Alcibiade étaient
donc devenus trois des personnages les

plus exécrés de la jeune
protodémocratie athénienne. Tous trois
avaient été des intimes de Socrate. Bien
sûr, celui-ci ne leur avait enseigné ni la
cruauté ni la tyrannie, mais enfin, son
enseignement devait avoir comporté
quelque élément subversif.
La mise en jugement du philosophe ne
découlait donc ni de la hargne de
quelques citoyens bornés, ni du besoin
de trouver un bouc émissaire, comme
l’ont prétendu certains auteurs
modernes, mais de soupçons justifiés. Il
eût certes pu se défendre plus
habilement qu’en rétorquant à ses juges :
« Comment, vous me convoquez ici
alors que je devrais être au Prytanée ? »
(C’est-à-dire nourri et logé aux frais de

la cité.) Il est vraisemblable qu’il ait
accepté la sentence de mort parce que la
trahison d’Alcibiade lui avait brisé le
coeur. Même s’il n’avait pas le privilège
d’être citoyen d’Athènes, cette ville était
chère à son coeur. Il était vieux, il
préféra la mort.
L’Aréopage est donc passé dans les
siècles pour une sorte de tribunal
populaire, plus soucieux de vindicte que
de justice. Or cette accusation est
insoutenable : cette cour était composée
des hommes les plus instruits de la ville,
et on les voit mal cédant à une haine
soudaine pour le sage distingué quelques
années plus tôt par l’oracle d’Apollon.
*

L’historien contemporain
s’interrogera alors sur les éléments
pervers éventuels de l’enseignement de
Socrate : vaste et hasardeuse entreprise,
car Socrate n’a rien rédigé et l’on ne
connaît cet enseignement que par les
écrits de Xénophon et surtout de Platon,
son disciple le plus fidèle. De plus,
l’admiration que lui ont portée Jean-
Jacques Rousseau, Emmanuel Kant ou
Friedrich Hegel interdirait presque une
analyse aussi audacieuse. Un indice
toutefois retient l’attention : Socrate
n’était pas unanimement respecté à
Athènes, comme la révérence posthume
tend à le faire croire ; en témoigne le
personnage ridicule et même nocif que
l’auteur satirique Aristophane campe de

lui dans trois de ses comédies, Les
Nuées, Les Oiseaux et Les Guêpes :
celui d’un phraseur délirant qui égare la
jeunesse. Et l’on retrouve là un préjugé
courant à Athènes contre les
philosophes, dits « sophistes » : leurs
idées creuses étourdissent la jeunesse, la
détournent du gymnase et sont finalement
contraires à l’intérêt de la cité.
On recoupe ici l’accusation de
corruption de la jeunesse. Le succès des
comédies d’Aristophane révèle la
méfiance d’une partie au moins de la
population athénienne à l’égard de
Socrate.
Le soupçon peut être précisé : dans un
passage du Minos de Platon, Socrate
explique que seuls peuvent gouverner

ceux qui possèdent le « savoir », lequel
est conféré par le ciel et qu’un homme
du commun ne peut revendiquer, même
s’il est vertueux. Or, c’étaient là des
propos fondamentalement
antidémocratiques : ils renforçaient la
cause des oligarques, aristocrates
héréditaires, qui mirent à deux reprises
la république en péril. Ils confirment que
l’influence intellectuelle de Socrate
encouragea les Oligarques dans leurs
coups d’État.
D’ailleurs, l’hostilité à la démocratie
de Platon, le plus proche des disciples
de Socrate, est bien connue : il fulmina
contre le partage des richesses
d’Athènes avec les pauvres et contre les
hommes qui, comme Périclès, « régalent

les Athéniens et leur servent tout ce
qu’ils désirent », les rendant ainsi
« paresseux, lâches, bavards et avides
d’argent ». La démocratie économique
était sa bête noire. Après avoir assisté
au procès de son maître, il alla se mettre
au service du tyran Denys de Syracuse.
Enfin, concernant l’accusation contre
Socrate d’honorer des dieux étrangers,
on peut formuler l’hypothèse que les
Athéniens se référaient aux évocations
que le philosophe avait faites de son
daimon, dont les commandements étaient
plus forts que ceux de la religion.
Mais un point est sûr : les Athéniens
avaient eu de bonnes raisons de
soupçonner Socrate. Il eût pu se
disculper. Sans doute était-il las de la vie.
*
Par un paradoxal incident, le procès
de Socrate justifie les pages que voici et
au moins une partie de l’enseignement
de ce philosophe.
Le philosophe avait mis en garde ses
auditeurs contre les professeurs et toute
personne investie de l’autorité
d’informer la vérité. La méthode
socratique, la maïeutique, était en fait
une méthode de dialogue critique visant
à faire admettre par l’interlocuteur luimême
qu’il ne savait pas de quoi il
parlait et qu’il répétait des notions
inculquées par d’autres, bref, qu’il
répétait des lieux communs. Le célèbre

tableau de David, La Mort de Socrate,
qui représente celui-ci l’index dressé
dans un geste professoral, est à cet égard
un comble d’absurdité : Socrate
s’érigeait justement contre l’index
didactique.
Comme les sages-femmes, je
suis stérile, et le reproche qu’on
m’adresse souvent, celui de poser
des questions aux autres et de
n’avoir pas l’esprit d’y répondre
moi-même, est très juste. La raison
en est que le dieu m’impose d’être
une sage-femme, mais ne me permet
pas d’accoucher.
Or, sa mère était une sage-femme.
Cette attitude critique ne pouvait être

appréciée des Athéniens, pour qui le mot
logos revêtait alors une autorité quasi
divine. Ils avaient pris Socrate pour un
professeur, alors qu’il n’était qu’un
éveilleur.
*
L’historien américain Daniel J.
Boorstin (1914-2004) rapproche à juste
titre cet enseignement de l’avertissement
du dieu-roi Thamis à Thoth, le dieu
égyptien qui avait inventé l’écriture :
« Ta découverte [l’écriture] rendra
oublieux ceux qui veulent apprendre,
parce qu’ils ne se serviront plus de leur
mémoire. »

330 av. J.-C.
La découverte de Thulé par Pythéas,
ou la galéjade qui n’en était pas une

Quand le géographe grec Polybe (IIe
siècle av. J.-C.) commenta le récit de
voyage de son compatriote marseillais
d u IVe siècle, Pythéas, il le traita de
« fieffé menteur ». « Qui croira qu’un
simple particulier, de fortune
notoirement médiocre, ait pu trouver le
moyen de parcourir d’aussi énormes
distances ? » Son illustre successeur
Strabon (Ier siècle av. J.-C.) ne fut pas
plus élogieux, il qualifia Pythéas de

« charlatan de profession » qui « partout
et toujours cherche à tromper son
monde ». Les sarcasmes des spécialistes
se sont poursuivis jusqu’à nos jours, et
une illustre encyclopédie du XXe siècle
assure que Pythéas a bien mérité le
mépris de Strabon par sa description
d’une mer « coagulée ». Une mer
coagulée, vraiment ! C’était bien des
siècles avant la sardine qui boucha le
port de Marseille.
Pythéas le Massaliote, natif de
Massalia, colonie grecque fondée au VIIe
siècle av. J.-C. par des Grecs à
l’emplacement de Marseille, mérite
pourtant plus de respect, et il a
d’ailleurs fini par en regagner. Pour
commencer, même Strabon concède que

ce n’était pas un ignorant : « En ce qui
concerne l’astronomie et les
mathématiques, Pythéas semble avoir
montré de la compétence. »
Vers 330 av. J.-C., Pythéas franchit
les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le
détroit de Gibraltar, alors unique porte
du bassin méditerranéen dont les
riverains pensaient que c’était le
berceau des civilisations et le seul digne
de ce nom ; l’Inde et la Chine étaient
pour eux des contrées reculées dans le
temps et l’esprit.
D’après les fragments qui nous sont
parvenus de sa Description de l’Océan
et des citations d’autres auteurs, Pythéas
remonta la côte atlantique vers le nord
et, dépassant la péninsule bretonne,

gagna « la grande île britannique ».
Preuve qu’il n’était pas un hâbleur, il fut
le premier à évoquer la position, la
forme et les dimensions de la Grande-
Bretagne avec une précision étonnante.
Il en décrit aussi la population. Diodore
de Sicile, qui le cite, rapporte qu’elle a
« des habitations très pauvres, faites le
plus souvent de roseaux et de bois ». Les
gens y conservent leurs récoltes dans
des abris couverts. « De ces réserves,
ils tirent chaque jour les vieux épis,
qu’ils égrènent et travaillent de façon à y
trouver de la nourriture. Pour ce qui est
de leur caractère, ce sont des gens très
simples et bien éloignés de cet esprit vif
et méchant de ceux d’aujourd’hui. »
Et il n’avait pas connu Strabon.

Le rapport qui ébaubit l’Antiquité,
puis la fit ricaner mais qui conserve son
mystère, est la découverte d’une terre
« à six jours de navigation au nord » de
la grande île britannique. Pythéas
l’appelle Thulé et la désigne comme « la
plus septentrionale des terres qui ont un
nom ». Là, relève-t-il, « la nuit était tout
à fait petite, de deux heures pour les uns,
de trois pour les autres ». À l’évidence,
Pythéas est arrivé dans le cercle polaire
arctique, au moment du solstice d’été.
Détail frappant : Pythéas rapporte que
les habitants de cette contrée battent
leurs récoltes sous abri, « la pluie et le
manque de soleil les empêchant de se
servir d’aires découvertes ». Le manque
de soleil dont il parle ne peut se

produire que l’automne et l’hiver, où les
jours sont très courts ; Pythéas n’a pas
pu inventer ce fait, puisqu’il n’était pas
dans la région à cette époque. Il n’a pas
inventé non plus que les Hyperboréens
fabriquent une boisson à base de
céréales et de miel.
Qu’était cette terre dont la légende
hanta les imaginations jusqu’au XXe
siècle ? Estimer sa position exacte serait
hasardeux, car on ignore la vitesse à
laquelle l’explorateur avança pendant
six jours au nord de la Grande-Bretagne,
et la majorité des navigateurs et
historiens supposent que Pythéas aurait
pu atteindre l’archipel des Orcades ou
des Shetland, mais certainement pas
l’Islande. Toutefois, cette restriction

laisse fortement sceptique, car le temps
nécessaire pour rallier les deux
archipels à partir du nord de la Grande-
Bretagne est bien inférieur à six jours de
navigation : il est à peine d’un jour
entier, Pythéas a pu se rendre plus au
nord, surtout si l’on tient compte du
courant et des alizés de l’Atlantique
nord au moment du solstice d’été.
L’Islande est située à quelque 250 milles
au nord-ouest de la Grande-Bretagne ;
un vent soutenu aurait permis à Pythéas
de franchir une quarantaine de milles par
jour, à une vitesse inférieure à deux
noeuds par heure. Certains lui concèdent
qu’il aurait pu atteindre la Norvège,
puisqu’il descendit jusqu’à la Baltique ;
ce qui ne serait déjà pas si mal pour

cette époque.
La « mer coagulée » empêcha notre
pionnier d’aller plus au nord, et il
bifurqua vers l’est ; il atteignit la
Baltique, puisque Pline l’Ancien
rapporte sa présence à l’embouchure de
la Vistule. Puis il rentra à Massilia. Il
avait fait un voyage prodigieux.
Les navigateurs romains ne parvinrent
jamais à le refaire ; telle fut
probablement la raison du scepticisme
affiché des auteurs anciens. Comment ce
Massiliote aurait-il réussi tout seul ce
que la puissante marine romaine n’avait
pu faire ? Ils daubèrent donc sur la
« mer coagulée » et rejetèrent Thulé au
rang des inventions de ce « menteur ».

*
Que fut cette « mer coagulée », dont la
mention a jeté Pythéas dans un discrédit
interminable ? À l’évidence, une mer
semée de petits débris de glaces, comme
pouvaient en créer les fontes de
fragments de banquise en été, et qui
donnait de loin une impression de lait
coagulant sa crème. Pythéas lui-même
n’avait jamais rien vu de tel, il se
contenta de décrire le phénomène ; ses
détracteurs pouvant encore moins
imaginer celui-ci, ils s’esclaffèrent.
Mais certains universitaires modernes
persistent à rejeter catégoriquement cette
explication et jugent que la description
de Pythéas ressemble trop à celles des
limites du monde, ainsi que les Anciens

les imaginaient, des régions où les trois
éléments se fondent dans le chaos,
interdisant le passage humain.
Au cours des siècles, on a étudié plus
attentivement l’exploit du Massiliote.
Pour commencer, plusieurs auteurs
antiques mentionnent qu’il calcula la
hauteur du soleil à l’aide d’un grand
gnomon ou cadran solaire, au solstice
d’été ; il put ainsi déterminer la latitude
de Massilia avec une surprenante
exactitude. Reprenant sa méthode,
Ératosthène puis Hipparque
améliorèrent ainsi le calcul des
latitudes.
Pythéas fut aussi le premier à établir
une corrélation entre les marées et
l’influence de la Lune.

Il fut également le premier à observer
que l’étoile polaire ne se trouve pas
exactement au-dessus du pôle Nord ; il
fallait quand même être monté assez au
nord pour cela, et cette observation
seule suffit à vérifier son voyage vers
Thulé.
Tous ces faits indiquent qu’il n’était
certes pas le premier hâbleur venu. Les
critiques modernes lui reprochent le peu
de fiabilité de ses mesures et sa
crédulité, qui auraient induit en erreur
des géographes et navigateurs ultérieurs.
Mais, dix-huit siècles plus tard,
Christophe Colomb commettrait encore
des erreurs de calcul phénoménales ; les
mesures géographiques ont souffert
d’une lourde imprécision jusqu’au XVIIIe siècle.
Reste à déterminer les conditions et
les raisons pour lesquelles Pythéas
entreprit cette expédition, qui exigeait
des moyens matériels importants. C’est
le point sur lequel Polybe se fonde pour
contester la réalité du voyage de
Pythéas. Or, Polybe semble ignorer
qu’un autre navigateur, Euthymène, partit
en même temps que Pythéas pour
explorer, lui, les côtes africaines. La
coïncidence est frappante : qui donc
aurait été le commanditaire ayant financé
ces deux voyages, et dans quel but ? La
réponse est Alexandre. Le grand
conquérant, qui venait de soumettre
l’Asie, cherchait d’autres territoires à
ses exploits ; il était encore jeune (il

mourut, en 323 av. J.-C., du typhus ou de
paludisme). Or, le monde méditerranéen
ne savait encore rien du septentrion.
Seul Alexandre pouvait financer des
expéditions de plusieurs trières (chacune
comptait alors deux cents rameurs) et y
aurait trouvé son intérêt.
Le scepticisme et les sarcasmes des
experts modernes constituent un risque
aussi grand que la mystification
éventuelle. L’histoire de Pythéas est à
cet égard exemplaire : elle rappelle les
erreurs de ces experts. En 1900, un
grand physicien, lord Kelvin, président
de la British Royal Society, déclarait
solennellement : « Les rayons X sont une
mystification. » Cinq ans plus tôt, il
avait affirmé tout aussi solennellement :

« Des machines volantes plus lourdes
que l’air sont impossibles. »
La liste des erreurs modernes est aussi
longue que celle des anciennes. Pythéas
n’en est que l’une des victimes.

62 av. J.-C.
Un scandale fabriqué dans la Rome
de Jules César

suite…

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LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre


par Tarade Guy

Guy Tarade, (25/04/1930) écrivain, conférencier : fondateur du centre d’Etudes et de Recherches d’Eléments Inconnus de Civilisation,  globe-trotter, a parcouru le monde, des rives du Gange à celles du Nil, et de l’antique Mexique à la Chine légendaire.

 Très attaché à la Tradition et passionné d’hermétisme et de symbolisme, il a prospecté les lieux les plus mystérieux de la planète. Ses enquêtes s’appuyant sur une démarche opérative et spéculative lui ont  permis de découvrir de remarquables archives de pierre. C’est en explorant certains hauts lieux, qu’il a tenté de retrouver les traces d’anciennes et grandes organisations initiatiques, qui ont laissé dans le sillon des siècles l’empreinte de leur grandeur et de leur savoir.

 A l’instar des hommes, l’Histoire infidèle en a oublié beaucoup !

INTRODUCTION
Notre planète est parcourue par un réseau de courants
électriques qui est en quelque sorte son système
nerveux, avec des centres (chakras) et des zones d’influence.
Les Indous désignent sous le nom de fluide
akasique les différents courants qui circulent dans le
sol.
Les Anciens nommèrent ces innervations invisibles :
LES VEINES DU DRAGON.
Les animaux ressentent ces mystérieux effluves et
savent fort bien où ils doivent établir leur tanière,
leur nid ou leur gîte.
Depuis longtemps déjà, les radiesthésistes prouvent
qu’il leur est possible de détecter à la baguette et au
pendule les courants électriques qui sillonnent la terre.
Ces radiations ont une influence marquante sur la
santé et le comportement humain. Certaines zones
sont infiltrées par des ondes nocives, qui altèrent la
santé des êtres qui y vivent. Ces ondes nocives détruisent
l’équilibre vital des animaux et des végétaux, et
engendrent au coeur des minéraux des électrolyses qui
désagrègent les pierres.
En Occident, les druides détenaient une connaissance
parfaite des fluides souterrains et cosmiques et

Les veines du dragon
certains monuments ou sites que nous tenons en héritage
des Celtes ont été édifiés sous la conduite clairvoyante
des sages en robe blanche. L’invasion romaine
favorisa la destruction de ces monuments que nous
pouvons considérer comme des condensateurs de force,
reflétant dans leur architecture un savoir perdu.
Durant deux mille ans, les monuments, les documents
et les traditions celtiques ont été détruits,
séquestrés ou détournés de leur sens originel, si bien
qu’il est devenu difficile de renouer les fils menant à
la vérité historique.
Un fait cependant s’impose à nous, dès que nous
nous lançons sur les traces de la connaissance oubliée :
LES VEINES DU DRAGON ONT ÉTÉ EXPLOITÉES PARTOUT
À LA SURFACE DU GLOBE !
En Europe, en Asie, en Mrique, en Amérique
centrale, des monuments attestent cette vérité.
La science moderne prouve que certains dolmens
ou menhirs n’ont pas été implantés au hasard, mais
sur des points de focalisation d’énergie, que des détecteurs
électroniques révèlent.
Isis, la Terre Mère, commence à livrer ses secrets
et à soulever son voile.
Bien des surprises nous attendent, quand nous seront
connues les conclusions de certaines études « discrètes
» actuellement en cours …

Chapitre premier
LA SCIENCE DU DRAGON
Atterbury, un philosophe du xvme siècle, a écrit :
« La modestie nous apprend à parler avec respect
au sujet des Anciens, surtout quand nous connaissons
mal ou imparfaitement leurs oeuvres et leurs ouvrages.
Newton, qui les savait presque par coeur, avait pour
eux le plus grand respect et il les considérait comme
des hommes d’un profond génie et d’un esprit supérieur
qui avaient porté leurs découvertes plus loin qu’il
nous paraît à présent, par ce qui reste de leurs écrits.
Il y a plus d’ouvrages antiques perdus que conservés
et peut-être nos nouvelles découvertes ne valent-elles
pas nos pertes anciennes. »
Les dommages subis par le patrimoine d’un autre
âge sont irréversibles. C’est ainsi, que jusqu’à ces
dernières années par exemple, menhirs et dolmens ont
été considérés comme des pierres de sacrifice ou des
tombeaux primitifs. Aucun document écrit n’existant
quant à leur origine et leur destination.
On sait pourtant que ces monuments sont intimement
liés à la science païenne de la Terre, qui fut
pratiquée depuis la plus haute Antiquité. Si nous
pouvions la dépouiller de tous les tabous qui la
compliquent, sous sa forme religieuse, nous découvririons

avec surprise la réalité merveilleuse d’une grande
connaissance des énergies naturelles.
Dans la religion grecque, le culte des pierres sacrées
a joué un grand rôle. Les pierres étaient vénérées pour
leur forme, leur couleur ou leur odeur. Certains aérolithes,
comme les Charites d’Orchomène ou le Zeus
Kappôtas de Laconie, étaient considérés comme des
créations d’essence divine.
Dressées dans les plaines ou les montagnes, les
ERGATAI (les Efficaces) étaient de vulgaires blocs de
cailloux mal travaillés, que le peuple considérait
cependant comme magiques. Ces monuments cultuels,
totalement dépourvus d’apparat, constituaient des
canalisateurs de forces telluriques, jouant sur l’homme
et sur la nature. Des EGARTAI aux dolmens et aux
menhirs, il existe une identité de destination. Qu’on
le veuille ou non, ces primitifs lieux de dévotion
avaient le pouvoir de rayonner sur la nature, mais
aussi de rétablir l’équilibre dans les organismes humains
touchés par la maladie.

Une autre civilisation : une autre démarche mentale

Si, pour des raisons encore inconnues, la « Civilisation
des Pierres Dressées », comme on l’appelle quelquefois
de manière romanesque, a laissé ses plus
nombreux vestiges en Bretagne, elle en a disséminé
pratiquement dans le monde entier.
Les monuments mégalithiques appartiennent à un
vaste ensemble, dont on retrouve les traces le long
d’un immense arc de cercle allant du sud de la Suède
jusqu’à la Corse et la Sardaigne, en passant par les
îles Britanniques, la France, l’Espagne et le Portugal.

Certains monuments ont même été érigés le long des
côtes d’Afrique et en Asie !
L’Europe possède une cinquantaine de milliers de
dolmens et de menhirs, qui ont échappé aux outrages
du temps et au vandalisme des hommes.
L’édit du Concile de Nantes de 658 ordonna
d’abattre ces pierres qui étaient l’objet d’adoration
des populations et d’enfouir ces vestiges du démon au
plus profond du sol. Dans les pays christianisés, on
peut admettre que le nombre des mégalithes existant
était le double de celui connu aujourd’hui.
Il ne se passe pas d’année sans qu’un de ces énormes
cailloux soit arraché à la terre.
Jusqu’à ces derniers temps, le monde savant estimait
que l’implantation des dolmens et des menhirs était
due à une sorte de transmission traditionnelle, qui
s’était effectuée par un courant civilisateur venu de
l’Inde, et qui avait gagné le nord de l’Europe en
cheminant le long des côtes de la Méditerranée, avant
de parcourir l’Afrique et la face ouest de notre vieux
continent.
Un archéologue britannique, Colin Renfrew, professeur
à l’université de Southampton, a prouvé, grâce
au carbone 1 4, que les premiers mégalithes étaient
bien antérieurs à tous les monuments de pierre orientaux.
Les Égyptiens et les Babyloniens construisaient
encore leurs temples en utilisant des briques d’argile
ou de terre crue, quand les hommes de la Préhistoire
européenne, fixés à Hoëdic Gravinis et tout le long
du golfe du Morbihan, dressaient leurs fantastiques
aiguilles de pierre.
Selon le Pr Renfrew, les dolmens de l’île Longue
et de Hoëdic datent de quarante siècles avant J.-C.

L’archéologue est formel : avant les Grecs et les
Égyptiens, il y avait « autre chose à l’ouest ».
La rigueur des recherches faites en laboratoire par
ce savant prouve que les mégalithes des îles bretonnes
ont été dressés deux mille ans avant les pyramides,
si l’on admet que, pour ces dernières, les
chiffres établis par les historiens sont justes, ce qui
reste à démontrer …

Science inconnue à Carnac

A maintes reprises, nous avions survolé en avion les
alignements de Carnac ; vus du ciel les mégalithes
impressionnent, mais il faut les découvrir au sol pour
subir l’envoûtement de ces vieilles pierres.
C’est Mme Suzanne Le Rouzic, la petite-fille de
Zacharie Le Rouzic, qui nous guida dans les larges
allées de cet ensemble unique en son genre. On y
distingue trois groupes, comprenant au total trente-quatre
alignements constitués par mille neuf cent
quatre-vingt-onze petits menhirs.
A l’origine, ce site devait s’étendre sur plus de dix
kilomètres et, en le contemplant, on est obligé de
penser à Renan, qui s’exclamait : « ••• ne dirait-on pas
la base d’innombrables piliers de la nef d’une immense
cathédrale disparue, qui n’aurait plus que le ciel pour
toiture ».
Une étude des alignements de Carnac a convaincu
un ancien professeur de science d’Oxford, le
Dr Alexander Thom, que les hommes qui érigèrent
ces monolithes étaient des observateurs expérimentés
de la Lune et du système solaire, capables de se livrer

à des calculs astronomiques compliqués avec une
précision étonnante.
Selon le Dr Thom, il existait une mesure mégalithique,
le « yard mégalithique » (environ 0,829 rn); ce
fait tendrait à prouver l’existence d’une corporation
de « maçons » et d’architectes, spécialement affectée
à la construction de ces temples en plein air. En effet,
l’unité de mesure découverte à Carnac dans les alignements
de pierres levées est exactement la même
que celle qui avait été mise en relief par le Pr Gerald
S. Hawkins, de l’université de Boston, dans ses travaux
sur le site gigantesque de Stonehenge. D’autre part,
le Dr Thom a établi que les cromlechs circulaires sont
en fait elliptiques et ont le triangle de Pythagore pour
base.
Une technique de la manipulation de la pierre a
existé jadis sur toute la planète. Cette connaissance
appartenait à une civilisation très évoluée, disposant
d’énergies que nous ignorons totalement. Le déplacement
des gigantesques monolithes pose de nombreux
problèmes difficiles à résoudre. Quelques monuments
ont été élevés tout près de leur carrière. D’autres, au
contraire, ont dû franchir de longues distances avant
d’atteindre leur point d’érection.
Dans Belle-Ile-en-Mer, on voit deux menhirs : l’un
est en quartz et se nomme Jean de Runello ; l’autre,
qui s’appelle Jeanne de Runello, est en granit. Ce
dernier a été renversé et brisé, il avait à l’origine
8 mètres de haut et pesait environ 25 tonnes. Mais il
n’y a pas de granit dans l’île. Il a donc été arraché à
un gisement du continent. Or la presqu’île de Quiberon
est à 16 kilomètres de distance.
Le tumulus de l’île de Gavrinis (ou Gavr’Innis) est
bien connu des archéologues pour la richesse de ses

pierres sculptées et des mystérieux dessins qu’on peut
y découvrir. Ce tumulus est remarquable, car quelquesuns
des blocs qui le composent sont d’un grain totalement
étranger au sol de l’île. Pour se procurer ces
énormes pierres, il a donc fallu en chercher le gisement
ailleurs, au plus près sur les terrains continentaux de
Baden et d’Arradon. Leur déplacement et leur embarquement
sur des radeaux solides, tout comme leur
traversée sur l’océan, doivent donner à réfléchir. Cette
constatation est également valable pour le menhir de
Derlez-en-Peumerit, dans le Finistère, qui a été élevé
à 3 kilomètres de sa carrière. En passant au peigne
fin les carrières proches de Stonehenge, les géologues
ont conclu que des chambranles de 40 tonnes avaient
dû parcourir 40 kilomètres pour rejoindre le sanctuaire
sacré. C’est en effet à Marlborough que les monolithes
du célèbre ensemble ont été extraits.
Le plus grand menhir du monde, celui de Locmariaquer,
à quelques kilomètres de Carnac, est
aujourd’hui renversé et brisé en trois morceaux. Il
mesurait lors de son érection 21 mètres de hauteur,
4 mètres d’épaisseur à la base, et son poids atteignait
250 000 kilogrammes.
A quelques mètres de ce dernier, se profile une
butte que l’on croirait naturelle, mais qui, en fait, est
artificielle. Il s’agit du tumulus appelé « La Table des
Marchands ». On pense que les tumulus étaient des
tombes, soit individuelles, lorsque l’on enterrait un
chef sur les lieux mêmes du combat où il était tombé,
soit familiales ou dynastiques, devenant alors de véritables
nécropoles aux dimensions imposantes. Cette
hypothèse n’est pas totalement confirmée, car ces
monuments ont très bien pu être utilisés comme sépultures

par des peuples qui n’avaient rien à voir avec
les premiers architectes.
A plusieurs reprises, « La Table des Marchands » a
dû être consolidée par des travaux de maçonnerie pour
éviter l’écroulement de l’ensemble. Certaines faces
des blocs qui la composent sont gravées. Les spécialistes
croient reconnaître des épis de blé dans les
pétroglyphes. Cette interprétation n’est pas du tout
certaine. Tout bon radiesthésiste peut, à l’aide de son
pendule ou de sa baguette de coudrier, ressentir l’important
courant tellurique qui chemine sous le tumulus
et qui devait autrefois irradier le grand menhir.
La pierre géante de Locmariaquer gît sur la lande
bretonne comme le témoin muet d’un savoir perdu.
Dès que notre imagination la replace dans son contexte
primitif, nous voyons apparaître devant nos yeux un
impressionnant obélisque dont le sommet, dans ce plat
pays, était visible à 15 kilomètres à la ronde !
Le Grand Menhir était une antenne rayonnante,
qui diffusait sur les dolmens et les autres menhirs
alentour des énergies subtiles : des micro-ondes.
Lorsque nos physiciens redécouvriront le rôle exact
joué par ces monuments primitifs, leur surprise risque
d’être de taille !

Chapitre II
DE LA MAGIE DES DRUIDES
AUX DÉCOUVERTES
DE .LA SCIENCE MODERNE
L’archéologie traditionnelle, des très orthodoxes
écoles officielles, a toujours déclaré que les menhirs,
dolmens, cromlechs, alignements et cairns étaient des
sites rituels anciens, du néolithique ou de l’âge du
bronze. Certains de ces alignements pouvaient être
des sortes d’horloges astronomiques.
A part ces très respectables théories, quelquefois
controversées suivant les écoles, qui faisaient état de
rites folkloriques, de sacrifices humains, de pierres
tournantes, utilisées à des fins magiques . . . ou cachant
d’anciens puits d’eau, on en arriva doucement à l’hypothèse
du Pr Glyn Daniel, de l’université de Cambridge,
qui révélait que les Anciens pouvaient utiliser,
grâce à ces pierres, une force qu’il dénommait très
pudiquement « ÉNERGIE TERRESTRE ».
Une telle théorie le bannissait de l’archéologie classique,
et le faisait entrer d’office dans le collège fort
bien garni et respectable des archéologues parallèles !
Selon Glyn Daniel, nos lointains ancêtres étaient
beaucoup plus mystiques et proches de la nature que
nous le sommes, et de ce fait, étant beaucoup plus
réceptifs que nous le sommes, étaient capables de
détecter cette énergie subtile.

A l’aide de pierres groupées ou parfois uniques,
qu’ils plaçaient en certains endroits bien précis, ils
pouvaient utiliser celles-ci à des fins que nous ne
soupçonnons pas ou dont 􀗞ous avons perdu le souvenir.
Pendant des siècles, l’Energie Terrestre est restée
un mystère tout autant que son mécanisme complexe.
Pourtant, il existe des CENTRALES DE L’ÂGE DE PIERRE !

Une énergie naturelle inconnue

Le mardi 23 septembre 1 969, l’Auckland Star
publiait une dépêche de l’Agence Reuter, dont voici
le texte :
«Un groupe d’archéologues amateurs propose une
interprétation surprenante d’un des plus anciens et
des plus singuliers mystères de notre monde : l’origine
et la fonction des ensembles mégalithiques, tel celui
de Stonehenge. »
« Le matériel recueilli pendant plus de dix-sept ans
est susceptible de faire revenir sur les idées actuelles
à propos des mystérieux cercles de pierres. »
« Selon l’interprétation proposée, les pierres formeraient
un gigantesque système énergétique. »
« M. John Williams, d’ Abergavenny, dans le Monmoutshire,
pense que tous les monuments de ce type
en Grande-Bretagne pourraient répondre au même
schéma géométrique. »
« M. Williams, qui exerce la charge d’avoué, a
comparé sur les cartes d’état-major les positions de
plus de 3 000 pierres, disposées en cercle ou solitaires.»

« Il a constaté que chaque pierre se trouve par
rapport à ses voisines, et cela jusqu’à 20 miles de

distance, à un angle de 23 o 30′, ou un multiple de cet
angle. ,.
« Au fil des années, il a pris des milliers de photographies
de pierres levées et il estime avoir découvert
une indication importante relative à leur fonction. »
« Un nombre considérable de ces photos étaient
imparfaites, comme  » VOILÉES ». »
« Pendant des années je n’ai pas prêté attention à
ce défaut, que j’attribuais à un mauvais maniement
de l’appareil, dit aujourd’hui M. Williams, mais, en
1959, un ami et moi avons photographié côte à côte
la même pierre, à Brecon. Or, nos deux clichés présentaient
une bande floue au même endroit. Sur ma
photo couleur, elle apparaissait bleu foncé. Cela m’a
amené à présumer que quelque chose émanant de la
pierre impressionnait les pellicules – une sorte . de
radiation ultraviolette. ,.
« Depuis, j’ai eu maints autres exemples de ce
phénomène, poursuit M. Williams. La plupart des
mégalithes, pour ne pas dire tous, renferment du
quartz, un cristal semblable à celui qu’on utilisait
avec la galène dans les premiers postes de radio. Je
pense que la photographie systématique de toutes
les pierres levées révélerait, dans la majeure partie
des cas, ce même effet de flou. J’en conclus qu’elles
forment un gigantesque réseau d’énergie, dont la
destination m’échappe.,.
M. Williams apporte des indications supplémentaires.
Plus de 200 sites mégalithiques sont orientés
N.-S. et portent le nom du roi Arthur. Mais ce nom
ne leur vient pas du roi celte, nous apprend
M. Williams. En gallois, Arthur signifie GRAND OURS,
ce qui laisse supposer que le système reposait sur le
magnétisme polaire. Si l’homme moderne n’a découvert

que récemment les ondes radio et les rayons X,
ils n’en ont pas moins existé, poursuit-il.
Se pourrait-il que l’homme de la Préhistoire ait
découvert quelque chose d’analogue que nous ignorons
encore?

L’ère du Verseau et l’effet cristal

Historiquement et ésotériquement, nous arrivons à
l’ère du Cristal : que ce soit par la généralisation des
semi-conducteurs à cristaux solides, des solutions à
cristaux liquides dont la recherche évolue de jour en
jour, etc.
L’approche du cristal, qui semble être à la base des
forces générées par les pierres levées, comme le croit
Williams, peut se faire de différentes façons.
La propriété la plus connue du cristal et son utilisation
la plus courante, en ce qui concerne le cristal
naturel, sont l’effet dit « piézo-électrique », qui veut
qu’un cristal taillé soumis à un champ de pression
variable engendre un courant électrique dont la variation
reproduit celles des pressions auxquelles elle est
soumise. Cette propriété est mise à profit dans les
têtes de pick-up à bon marché et de nombreux capteurs
de pressions.
Mais c’est sans doute l’effet inverse qui doit nous
intéresser. Il veut qu’un cristal soumis à un champ
électrique se déforme mécaniquement proportionnellement
aux variations de ce champ. Ici entre en jeu
la notion de résonance qui à partir d’une fréquence
centrale diminue avec certains pics de fréquences
d’harmoniques secondaires.
Actuellement, une idée fait son chemin : puisqu’un

cristal est sensible aux champs électriques, pourquoi
ne pas tailler des cristaux à la taille nécessaire pour
qu’ils soient sensibles aux fréquences électriques particulières
qui parcourent notre planète?
Taillé à la bonne dimension et selon certaines lois
mathématiques (que l’on retrouve dans l’amplificateur
géant que constitue la Grande Pyramide de Chéops),
l’effet cristal en question devrait entrer en résonance
avec lui-même et engendrer à son tour des ondes
mesurables ou non mais en tout cas liées à la gravitation,
à la variation du champ magnétique terrestre,
etc. Et aux ondes de forme, énergies dont nous aurons
à reparler plus spécialement.
Si cela était possible, nous aborderions alors une
science qui, si elle est poussée suffisamment loin, _peut
nous conduire à la compréhension profonde de l’Energie
de Gravitation, et même à sa maîtrise. L’ÉNERGIE
TEMPS serait appréhendable, et la maîtrise de cette
énergie permettrait de ralentir ou d’accélérer tous les
processus biologiques et pourquoi pas d’inverser le
sens de leur évolution. Sans compter ses applications
thérapeutiques …
Le domaine ouvert est donc très vaste, mais aussi
très dangereux. Des recherches privées dans ce domaine
ne peuvent se faire sur le plan purement scientifique,
ni même sur le plan initiatique, car il y aura interférences
psychiques entre l’observateur et la matière
manipulée.
En vérité, il s’agit là d’une véritable ALCHIMIE des
vibrations, à laquelle certains chercheurs ont déjà
participé. Cette science est celle du Bien et du Mal,
car elle pourrait très certainement permettre de manipuler
les masses !

Les druides et la maîtrise du temps

II reste encore sur notre vieux sol celte quelques
druides initiés dont le langage est en parfaite harmonie
avec les thèses les plus avancées de la futurologie.
Voici ce que me confia dernièrement un de ces Sages :
« La lumière dite normale émet des vibrations dans
toutes les directions, contrairement à la lumière polarisée
qui ne voyage que linéairement. La pierre peut
avoir deux rôles selon l’usage qui en est fait. La pierre
taillée à l’abri des rayons solaires projette un faisceau
d’ondes qui, dans une idéation métaphysique, fait se
joindre les bords parallèles en un point que nous
nommerons  » OMÉGA « . De ce point focalisé, repartira,
à l’échelle microcosmique, une onde de lumière à
ondes circulaires. Cette dernière onde surgira alors du
FUTUR, c’est-à-dire, en ce qui nous concerne plus
précisément, d’un atome du Soleil, lequel projettera
l’intention du préparateur à la date calculée par celuici.
Cette opération de haute magie programme l’univers,
qui n’est qu’un instrument entre les mains de
ceux qui, peut-être sans argent et sans « pouvoir  »
détiennent ce qu’il est convenu d’appeler la PUISSANCE.»

Je ne saurais mieux schématiser le mouvement de
cette opération qu’en dessinant sur l’échelle métaphysique
ce mouvement d’ondes, et ce dessin fait songer
à une ogivé gothique ornée de sa rosace.
Ce procédé fut combattu, et je le conçois fort bien,
par une partie des initiés (Concile de Nantes) et par
des anges réincarnés (archanges), car durant une
période, certains étaient partisans de redonner au
cours même du cycle une nouvelle chance aux âmes
exclues d’elles-mêmes du monde de la lumière, celui

de la relativité. Or cette opération présente un « sacrifice »
à la cause des âmes errantes en quête de réincarnation,
car elles payent un tribu à « l’eau mère »
qui se recharge de sa substance immanifestée, non
incluse dans le substratum luminique.
Pour compenser cette perte d’équilibre et reverser
dans le circuit cette « eau mère » qui est du « Temps
Passé » sorti de sa prison de lumière, il fallait ordonner
l’élévation de pierres monolithiques amenant sur Terre
le retour du substratum sous forme d’eau, qu’elle soit
de pluie ou de suintement.
Un menhir émet des ondes magnétiques qui, pour
infimes qu’elles soient, se croisent avec les ondes

telluriques, provoquant des abondances de pluie, qui
ne sont pas toutes d’origine purement météorologique.
Dans certains cas, pour accélérer et localiser ce
phénomène de transmutation non radioactive, une
pierre plate était posée sur deux socles écartés et, de
cette pierre couchée, partait une nouvelle onde magnétique
qui, se croisant sur des ossements alors enterrés
sous le monument, faisait suinter lentement de ces
corps calcaires, à la texture capillaire, de l’eau comme
d’une fontaine.
Nous devons nous souvenir à ce propos que l’eau,

dans une texture capillaire, n’est plus soumise à l’effet
de gravitation, du fait de l’adhésion entre les molécules
d’eau et celles du tube. La capillarité est la seule
force qui s’oppose naturellement à la gravitation.

Les confidences d’un initié

Notre ami le druide poursuivit :
« Tout ce que nous venons d’énoncer implique qu’il
y aurait eu quelques différends parmi les anges pour
opter sur la politique à suivre avec les hommes. Ceux-ci
ont d’ailleurs dû être condamnés voici quelques
millénaires, mais ont bénéficié d’un sursis, car le règne
végétal et minéral devait avoir sa période de sublimation,
avant la fin des temps. Les hommes furent
génétiquement mutés. La durée de leur vie fut abrégée
et ils eurent ce physique qui ne choque pas notre oeil,
tant nous y sommes habitués, ce physique d’embryon! »

Inconscient, l’homme se fit l’esclave de la plante
qu’il soigna, transplanta, améliora, tout en devinant
parfois que celle-ci détenait la potentialité d’un monde
sans temps, ce que lui révéla par exemple l’absorption
de champignons hallucinogènes.
Le minéral, lui, est un Moloch qui se nourrit des
corps éthériques de ses victimes. Jadis, on lui sacrifiait
par le feu de jeunes innocents. De nos jours, les
hommes lui ont édifié un fantastique autel, sous la
forme de millions de kilomètres d’asphalte, sur lequel
se déversent chaque année des centaines de milliers
de litres de sang. Le monstre est insatiable.
L’invention de l’automobile a obligé les savants à
exploiter de plus en plus les gisements pétrolifères.

La planète vidée de ses ressources naturelles s’épuise,
et de béantes cavernes s’ouvrent en son sein, supprimant
les bains d’huile des mécaniques telluriques. Les
secousses du Géon sont de moins en moins matelassées.
Les tremblements de terre seront de plus en plus
meurtriers. Moloch, exploitant la folie déambulatoire
de l’homme, lui a fait oublier que les initiés avaient
interdit l’usage de la roue …

suite…

LES VEINES DU DRAGON ou La magie de la Terre

La Grande Triade


Image

par Guénon René

Année : 1946

Les nombres n’ont pas, comme l’affirme la mentalité moderne, un sens purement quantitatif.
Cette approche relève du nivellement par le bas qu’opère ce type de conceptions. En réalité, les
nombres ont une signification qualitative et symbolisent, comme toute chose, des réalités d’ordre
supérieur. Le nombre trois ne déroge évidemment pas à cette loi. Dans l’ouvrage présenté ici, René
Guénon expose plusieurs genres de ternaires, c’est-à-dire de rapports de trois termes entre eux.
Comme le titre l’indique, la Grande Triade extrême orientale (Terre – Ciel – Homme) concentre en elle
le propos du livre. Notons d’emblée que les trois éléments de cette triade ne doivent pas être
confondus avec la terre, le ciel et l’homme que nous connaissons ordinairement. Ces derniers ne sont
que les représentations dans notre monde des trois termes de la Grande Triade.

L’auteur commence par insister sur le fait que les différents ternaires traditionnels ne recouvrent
pas nécessairement la même signification. Ainsi, on ne peut établir d’identité entre la Trinité
chrétienne, la Trimûrti hindoue (Brahmâ, Vishnou et Shiva) ou la Grande Triade chinoise. Les
assimiler revient à raisonner en termes purement quantitatifs (3 = 3, donc tout ce qui se regroupe
par trois serait semblable), et donc à passer à côté de l’essentiel. Se refusant à un tel type
d’approche, René Guénon présente les divers types de rapports que peuvent entretenir les termes
d’un ternaire. Trois fondamentaux se rencontrent dans la Tradition :

1. un principe se polarisant en deux complémentaires (comme c’est le cas pour l’Unité (Tai-ki)
dont dérivent le principe masculin, le Ciel, et le principe féminin, la Terre),

2. un ternaire composé de ces deux complémentaires et de la résultante de leur union (comme
c’est le cas pour le Ciel, la Terre et l’Homme, fils de la Terre et du Ciel),

3. un ternaire « linéaire » où un terme engendre le second qui engendre le troisième (comme
c’est le cas pour les « trois mondes » : la manifestation informelle, la manifestation subtile et la
manifestation corporelle).

Le ternaire incluant la Terre, le Ciel et l’Homme place ce dernier en position de médiateur entre les
deux premiers. René Guénon expose l’essentiel de la doctrine traditionnelle sur les sens exacts qu’il
convient de retenir pour les trois termes de cette triade. Il développe dans son ouvrage les principes
de yin et de yang, c’est-à-dire de « substance » (en rapport avec la Terre) et « d’essence » (en rapport
avec le Ciel), si souvent mal compris. Il souligne leur importance fondamentale dans toutes les
sciences traditionnelles, lesquelles visent à une application des principes immuables et
transcendants. Notons à ce sujet que l’interprétation astrologique ne peut se dispenser de la
compréhension des relations entre le yin et le yang, qui décrivent par exemple l’interaction entre les
maisons (yin) et les signes (yang). De même, nous ne saurions trop recommander la lecture attentive
du chapitre XIII de l’ouvrage, qui décrit les rapports entre un être et le milieu qui l’environne. La
compréhension de ces relations est capitale pour l’étude des sciences prenant comme objet l’être
humain. Ainsi, les données délivrées dans La Grande Triade sont d’une très grande valeur pour
l’étude de l’astrologie. On ne saurait cependant restreindre la portée du livre de René Guénon à cette science, cet auteur envisageant avant tout les principes, au-delà de leurs applications dernières.

Comme nous l’indiquions en début de notice, la triade Ciel, Terre, Homme n’est pas le seul genre
de ternaire traditionnel. René Guénon se livre à l’étude d’autres types de ternaires et les compare
avec la Grande Triade extrême orientale, sujet central du livre. Sont abordés les trois mondes (le
Tribhuvana hindou), le ternaire « Spiritus », « Anima », « Corpus » (se retrouvant dans la Tradition
chrétienne telle qu’exposée au Moyen-Age), le ternaire Soufre, Mercure, Sel des alchimistes, le
ternaire « Deus », « Homo », « Natura » (employé par la chrétienté), le ternaire « Providence », « Volonté »,
« Destin » (figurant dans la doctrine délivrée par Pythagore, par exemple), le triple temps (passé,
présent, avenir), le « Triratna » bouddhique (Bouddha, Dharma, Sangha).

Le propos de La Grande Triade ne se borne pas à présenter des notions d’ordre cosmologique,
mais tend à les coordonner afin de montrer ce en quoi peut consister la réalisation spirituelle. A
l’ensemble président l’Unité et le retour à elle. Si tous les êtres ne cessent jamais d’être contenus
dans l’Unité, en revanche ils perdent de vue ce rattachement. Leur connaissance s’est obscurcie,
d’où par exemples la souffrance et les erreurs sur la prétendue autonomie de l’individu.

Avant-propos
Le ternaire Ciel-Terre-Homme = tien-ti-jen (chinois).
B. Favre, Les sociétés secrètes en Chine.
La Triade – Société du Ciel et de la Terre.
Jen (chinois) signifie à la fois „homme” et „humanité” (donc implique aussi une idée de solidarité).
La Triade est connue aussi sous les noms de San-ho (Trois fleuves) et San-tien (Trois points).
Wou-wei – le principe du non-agir.
En Extrême-Orient, tout ce qui est ésotérique ou initiatique relève nécessairement du Taoïsme.
Tchenn-jen (chinois) = homme véritable.
Cheun-jen (chinois) = homme transcendent.
Pe-lien (chinois) = Lotus blanc.

Les deux parties ésotérique et exotérique de la tradition extrême-orientale se sont divisées en deux
branches profondément distinctes: le Taoïsme et le Confucianisme.

L’école bouddhique Tchan a été profondément influencée par le taoïsme. Tchan est la forme chinoise
du mot sanscrit Dhyâna (contemplation) et du mot japonai Zen.

Les partisans de la théorie des „emprunts”, suite au constant de certains similitudes entre la Triade
et la Maçonnerie, ont avancé l’hypothèse de l’origine historique commune des deux organisations
initiatiques. En fait, il ne s’agit que d’une identité de principes.

Chapitre premier. Ternaire et trinité
La Triade taoïste n’a rien en commun avec la trinité chrétienne. Les comparer d’une manière ou
d’une autre n’est qu’une assimilation abusive. Une autre assimilation est faite à tort avec la Trimûrti
hindoue. „En réalité, dans les deux cas, il s’agit bien évidemment d’un ensemble de trois aspects
divins, mais là se borne toute la ressemblance […].” (p. 18)

„C’est avant tout faute de faire les distinctions essentielles entre différents types de ternaires qu’on
en arrive à toute sorte de rapprochements fantaisistes et sans la moindre portée réelle, comme ceux
auxquels se complaisent notamment les occultistes […].” (p. 19)

L’idée du rapprochement entre les dix principes de la tradition hindoue et les dix Sephiroth de la
Kabbale hébraïque a été formulé pour la première fois par Malfatti de Montereggio dans son livre
Mathèse.

„[…] la Triade extrême-orientale appartient au genre de ternaire qui sont formés de deux termes
complémentaires et d’un troisième terme qui est le produit de l’union de ces deux premiers, ou, si
l’on veut, de leur action et réaction réciproque […]” (p. 20)

La trinité égyptienne Osiris, Isis et Horus ne peut pas être réduite à triade chinoise non plus.

Certaines sectes chrétiennes prémodernes ont voulu faire du Saint-Esprit une entité féminine. C’est
une erreur, parce que l’opération du Saint-Esprit dans la génération du Christ correspond à l’activité
de Purusha, ou du Ciel, selon le langage de la tradition extrême-orientale, pendant que la Vierge est
une parfaite image de Prakriti. Christ est identique à l’Homme Universel.

Chapitre II. Différents genres de ternaires
Le premier type de ternaire est celui qui comprend un principe premier, dont dérivent deux termes
opposés, ou plutôt complémentaires (Purusha et Prakriti dans la tradition hindoue; le Ciel (Tien) et la
Terre (Ti) dans la tradition extrême-orientale – mais sans perdre de vue le principe supérieur dont ils
sont dérivés).

Le deuxième type est celui où le ternaire est formé par deux termes complémentaires et par leur
produit ou leur résultante. C’est à ce genre qu’appartient la Triade extrême-orientale.

Le principe qui unit Tien et Ti s’appelle Grand Extrême (Tai-ki). Il suppose Wou-ki, le Non-Etre ou le
Zéro métaphysique. Il s’appelle ausi Tai-i (Grande Unité).

A la fin, le ternaires chinois sont:
ê (premier type) Tai-ki, Tien et Ti;
ê (deuxième type) Tien, Ti et Jen.

Le Ciel se représente par un cercle. La Terre – par un carré. L’Homme Universel se symbolise par une
croix. Le Ciel et la Terre sont deux désignations pour l’Essence et la Substance universelle. L’Homme
Universel est le pont qui les unit.

Chapitre III. Ciel et Terre
„Le Ciel couvre, la Terre supporte” – formule traditionnelle chinoise.

Le nombre de dix mille est pris dans le Taoïsme pour signifier tout l’ensemble de la manifestation
universelle.

Au sujet du Ciel qui „couvre”, il existe un symbolisme identique inclus dans le mot grec Ouranos,
équivalent du sanscrit Varuna, de la racine var (couvrir), et aussi dans le latin Caelum, dérivé de
caelare (cacher ou couvrir).

Le Ciel s’assimile à la perfection active (Khien) et la Terre s’assimile à la perfection passive (Khouen).
Mais aucun n’atteint la perfection au sens absolu. Le Ciel et la Terre sont respectivement principe
masculin et principe féminin.
Dans un complémentarisme comme celui-ci, le terme actif est envisagé comme une ligne verticale et
le terme passif comme une ligne horizontale. Au même symbolisme correspondent les deux lettres
alif et ba de l’alphabet arabe.

La marche descendente du cycle de la manifestation allant de son pôle supérieur qui est le Ciel à son
pôle inférieur qui est la Terre, peut être considérée comme partant de la forme la moins «spécifiée»
de toutes, qui est la sphère, pour aboutir à celle qui est au contraire la plus «arrêtée», qui est le
cube.

Le Ciel présente au Cosmos une face „ventrale”, intérieure, et la Terre qui les supporte présente une
face „dorsale”, donc extérieure.

Tien-hia (sous le Ciel) est employé en chinois pour désigner l’ensemble du Cosmos.

L’«intériorité» appartient au Ciel et l’«extériorité» appartient à la Terre.

Chapitre IV. «Yin» et «Yang»
Yang: actif, positif, masculin, lumière.

Yin: passif, négatif, féminin, ombre.

Ces deux principes ne sont pas opposés, mais complémentaires. La médecine chinoise est basée sur
l’idée de déséquilibre d’un de ceux deux principes.

Yang procède de la nature du Ciel, et yin procède de la nature de la Terre.

L’aspect yang correspond à ce qu’il y a de spirituel et d’essentiel et l’Esprit est identifié avec la
lumière dans toutes les traditions. L’aspect yin est identifié à la substance, à l’inintelligibilité
inhérente à son indistinction ou à son état de pure potentialité.

Avec le langage aristotélicien et scolastique, yang est tout ce qui est „en acte”, pendant que „yin” est
tout ce qui est „en puissance”.

Le Ciel est entièrement yang et la Terre est entièrement yin, ce qui revient à dire que l’Essence est
acte pur et que la Substance est puissance pure.

Dans toute chose manifestée, yang ou yin ne sont jamais purs. Il y a, selon une formule maçonnique,
de la lumière dans les ténèbres (du yang dans le yin) et des ténèbres dans la lumière (du yin dans le
yang).

„Si l’on considère spécialement le yang et le yin sous leur aspect d’éléments masculin et féminin, on
pourra dire que, en raison de cette participation, tout être est «androgyne» en un certain sens et
dans une certaine mesure, et qu’il l’est d’ailleurs d’autant plus complètement que ces deux éléments
sont plus équilibrés en lui; le caractère masculin ou féminin d’un être individuel (il faudrait, plus
rigoureusement, dire principalement masculin ou féminin) peut être donc considéré comme
résultant de la prédominance de l’un ou de l’autre.” (p. 41)

La Terre apparaît par sa face „dorsale” et le Ciel par sa face „ventrale”, c’est pourquoi le yin est „à
l’extérieur” et le yang est „à l’intérieur”. Autrement dit, les influences terrestre, qui sont yin, sont
seules sensibles, et les influences célestes, qui sont yang, échapppent aux sens et ne peuvent être
saisies que par les facultés intellectuelles.

Le yin est avant le yang dans une énumération, tout comme les trois gunas hindoues sont tamas,
rajas, sattwa, donc allant de l’obscurité à la lumière.

Yang correspond au trait plein. Yin – au trait brisé. Le trait plein et le trait brisé sont des éléments des
trigrammes et des hexagrammes du Yi-king.

Le symbole yin-yang représente le „cercle de la destinée individuelle” (p. 43). Il est équivalent de
l’Androgyne primordial. Il est aussi l’œuf du Monde qui, après la séparation, est le Ciel et la Terre.
Il est commode (mais pas totalement vrai) de donner a Tao le nom de Grande Unité.

Chapitre V. La double spirale
Le symbole de la double spirale est étroitement connexe de celui du yin-yang. Il se trouve dans l’art
traditionnel des pays les plus divers.

Toute ornementation a originairement un caractère symbolique.

La double spirale est l’élément principal de certains talismans très répandus dans les pays islamiques.
Il existe une relation avec les deux sens de rotation du swastika, qui expriment la même double
action de la force cosmique.

Dans l’être humain il y a deux lignes, les deux nâdîs ou courants subtils de droite et de gauche, ou
positif et négatif (idâ et pingalâ). Une autre figuration est celle des deux serpents du caducée
(kêrukeion, indigne des hérauts).

L’Axe du Monde et l’axe de l’être humain (la colonne vertébrale) sont également désignés, en raison
de leur correspondance analogique, par le terme Mêru-danda.

L’œuf du Monde se rapproche du symbolisme du serpent, comme dans le Kneph égyptien est
représenté sous la forme d’un serpent qui produit l’œuf par la bouche.

Dans l’art chinois, la forme de la spirale apparaît notamment par la figuration du «double chaos», des
eaux supérieures et inférieures (c’est-à-dire des possibilités informelles et formelles), souvent en
rapport avec le symbolisme du Dragon.

Le symbole du cygne est la combinaison de celui du serpent avec celui de l’oiseau. L’œuf du monde
peut être un œuf de serpent, mais aussi un œuf de cygne. Hamsa, le véhicule de Brahmâ, est un
cygne. Dans la tradition grecque, le symbolisme du cygne était lié à celui de l’Apollon hyperboréen.

Dans les symboles antiques, la double spirale est parfois remplacée par deux ensembles de cercles
concentriques, tracés autour de deux points qui représentent encore les pôles.

La catabase est la marche descendante, pendant que l’anabase est la marche ascendante.

La double spiration c’est l’expir et l’aspir universels, par lequels sont produites les „condensations” et
les „dissipations” (suivant le langage taoïste), les „coagulations” et les „solutions” (suivant la
terminologie hermétique), genesis et phtora, „génération” et „corruption” (selon Aristote), les jours
et les nuits de Brahmâ, comme le Kalpa et le Pralaya.

Chapitre VI. „Solve” et „coagula”
La formule „solve” et „coagula” est regardée comme contenant d’une certaine façon tout le secret
du Grand Œuvre, en tant que celui-ci reproduit le processus de la manifestation universelle.

Le terme „solve” est parfois représenté par un signe qui montre le Ciel, et le terme „coagula” par un
signe qui montre la Terre. Solve peut être assimilé au courant ascendent (yang) et coagula au courant
descendant (yin).

Les „condensations” procèdent des influences terrestres, et les dissipations procèdent des influences
célestes.

L’ordre yin-yang peut être envisagé de deux manières. Si l’on part de l’état de non-manifestation
pour passer au manifesté (le point de vue cosmologique), c’est la condensation (coagulation) qui se
présentera naturellement en premier lieu, pendant que la dissipation (solution) viendra ensuite. Si au
contraire l’on part de la manifestation on devrait envisager d’abord la tendance aboutissant à la
solution de ce qui est dans cet état, pendant qu’une phase ultérieure de coagulation serait le retour à
un autre état de manifestation.

„[…] il faut d’ailleurs ajouter que cette «solution» et cette «coagulation», par rapport à l’état
antécédent et à l’état conséquent respectivement, peuvent être parfaitement simultanées en
réalité.” (p. 56)

„[…] toute attraction produit un mouvement centripète, donc une «condensation», à laquelle
correspondra, au pôle opposé, une «dissipation» déterminée par un mouvement centrifuge, de façon
à rétablir ou plutôt à maintenir l’équilibre total.” (p. 58)

Ce qui est „condensation” sous le rapport de la substance est au contraire une „dissipation” sous le
rapport de l’essence, et inversement, ce qui est „dissipation” sous le rapport de la substance est une
„condensation” sous le rapport de l’essence.

„[…] toute «transmutation», au sens hermétique de ce terme, consistera proprement à «dissoudre»
ce qui était «coagulé» et, simultanement, à «coaguler» ce qui était «dissous», ce deux opérations
apparemment inverses n’étant en réalité que les deux aspects complémentaires d’une seule et
même opération.” (p. 58)

L’état qui est vie pour le corps est mort pour l’esprit et inversement.

Dans l’initiation a lieu un „retournement”. C’est ce que le symbolisme kabbalistique désigne comme
le «déplacement des lumières», et aussi ce que la tradition islamique met dans la bouche des awliyâ:
„Nos corps sont nos esprits, et nos esprits sont nos corps.” (ajsâmnâ arwâhnâ, wa arwâhna ajsâmnâ).

Les opérations de „coagulation” et de „solution” correspondent à ce que la tradition chrétienne
désigne comme le „pouvoir des clefs” – celui de „lier” et de „délier” (potestas ligandi et solvendi).

La figuration du pouvoir des clés est celle d’une clé en or (correspondant au pouvoir spirituel) et une
clé en argent (correspondant au pouvoir temporel). On peut dire que le pouvoir de „lier” correspond
au pouvoir temporel, pendant que celui de „délier” au spirituel. Le temporel et le spirituel sont yin et
yang l’un par rapport à l’autre.

Les clés peuvent être représentées dans le swastika clavigère, dont chacun des quatre branches
peuvent être représentées d’une clef. Son axe verical ou solsticial se rapporte à la fonction
sacerdotale, et l’axe horizontal ou équinoxial à la fonction royale.

Le terme spagyrie, qui désigne la médecine hermétique, exprime formellement, par sa composition,
la double opération de «solution» et de «coagulation»; l’exercice de la médecine traditionnelle est,
dans un ordre particulier, une application du «pouvoir des clefs».

Le pouvoir des clefs correspond au double pouvoir de vajra (hindoue) et dorje (tibétain). Les deux
sont figurés par la foudre. Vajra est symbole yang, et son complémentaire féminin est, dans la
tradition hindoue, la conque (shankha), et dans la tradition tibétaine la clochette rituelle (dilbu).

„[…] le pouvoir du vajra, ou le «pouvoir des clefs» qui lui est identique au fond, impliquant le
maniement et la mise en œuvre des forces cosmiques sous leur double aspect de yin et de yang,
n’est en définitive rien d’autre que le pouvoir même de commander à la vie et à la mort.” (p. 64)

Les deux solstices s’assimilent au Nord (celui d’hiver) et au Sud (celui d’été), pendant que les deux
équinoxes s’assimilent à l’Est (printemps) et à l’Ouest (automne).

Le pouvoir de provoquer des orages a été considéré, chez les peuples les plus divers, comme une
sorte de conséquence de l’initiation.

Chapitre VII. Questions d’orientation
„A l’époque primordiale, l’homme était, en lui-même, parfaitement équilibré quant au
complémentarisme du yin et du yang; d’autre part, il était yin ou passif par rapport au Principe seul,

et yang ou actif par rapport au Cosmos ou à l’ensemble des choses manifestées; il se tournait donc
naturellement vers le Nord, qui est yin, comme vers son propre complémentaire. Au contraire,
l’homme des époques ultérieures, par suite de la dégénérescence spirituelle qui correspond à la
marche descendente du cycle, est devenu yin par rapport au Cosmos; il doit donc se tourner vers le
Sud, qui est yang, pour en recevoir les influences du principe complémentaire de celui qui est devenu
prédominant en lui, et pour rétablir, dans la mesure du possible, l’équilibre entre le yin et le yang.”
(p. 64)

L’orientation vers le Nord est polaire, pendant que celle vers le Sud est solaire.

Dans les cartes et les plans chinois, le Sud est placé en haut et le Nord en bas, l’Est à gauche et
l’Ouest à droite, ce qui est conforme à la seconde orientation; cet usage n’est d’ailleurs pas assez
exceptionnel qu’on pourrait croire, car il existait aussi chez les anciens Romains et subsista même
pendant une partie du moyen âge occidental.

En Chine, le côté auquel on accorde la prééminence est la gauche. Mais à l’époque de Sseu-ma-tsien,
au IIe siècle avant l’ère chrétienne, la droite semble l’avoir au contraire emporté sur la gauche. Le
„conseiller de droite” (iou-siang) avait un rôle plus important que le „conseiller de gauche” (tsosiang).

A l’époque de Lao-tseu la gauche correspondait au yang et la droit au yin.

En hébreu la „droite” signifie toujours le Sud et la „gauche” le Nord, ce qui implique que l’orientation
est prise, comme dans l’Inde, en se tournant vers l’Est. Ce même mode d’orientation était pratiqué
par les constructeurs du moyen âge pour déterminer l’orientation des églises.

Chapitre VIII. Nombres célestes et nombres terrestres
Les nombres impairs correspondent au yang, sont masculins ou actifs, et les nombres pairs
correspondent au yin, sont féminins ou passifs. Les nombres impairs sont „célestes”, et les nombres
pairs sont „terrestres”.

L’unité n’est pas considéré nombre, elle est proprement le principe même du nombre. C’est donc 2 le
premier nombre par (qui appartient à la Terre) et 3 le premier nombre impair (qui appartient au
Ciel). La Terre est donc avant le Ciel, tout comme yin est avant yang.

Pour d’autre nombres se sont produits des inversions inexplicables: 5, nombre impair, est attribué à
la Terre, pendant que 6, nombre pair – au Ciel. On parle à ce propos d’un échange „hiérogamique”
entre les attributs des deux principes complémentaires.

En Chine ce n’est pas l’ordre cosmique qui a été conçu sur le modèle des institutions sociales, mais ce
sont bien celles-ci qui ont été établies en correspondance avec l’ordre cosmique lui-même.

„[…] tous les complémentarismes, de quelque type qu’il soient, ont également leur principe dans la
première de toutes les dualités, qui est celle de l’Essence et de la Substance universelles, ou, suivant
le langage symbolique de la tradition extrême-orientale, celle du Ciel et de la Terre.” (p. 77)

Pour les Pythagoriciens, 5 était le „nombre nuptial”, somme du premier nombre pair ou féminin (2)
et du premier nombre impair ou masculin (3).

Tandis que 2 et 3 expriment la nature même de la Terre et du Ciel, 5 et 6 expriment leur „mesure”, ils
les envisagent du point de vue de la manifestation et non plus en eux-mêmes.

Les doubles de 5 et 6 sont 10 (attribué au Ciel) et 12 (attribué à la Terre). Dans la tradition chinoise,
les jours sont comptés par périodes décimales et les mois par périodes duodécimales; or dix jours
sont dix soleils, et douze mois sont douze lunes; les nombres 10 et 12 sont donc rapportés ainsi
respectivement le premier au Soleil, qui est yang et masculin, correspondant au Ciel, au feu et au
Sud, et le second à la Lune, qui est yin ou féminine, correspondant à la Terre, à l’eau et au Nord.

Le nombre 11, en tant qu’union de 5 et 6, est l’union centrale du Ciel et de la Terre. C’est le nombre
par lequel se constitue la Voie du Ciel et de la Terre. Cette importance du nombre 11 est le point
commun aux doctrines traditionnelles les plus diverses.

Chapitre IX. Le fils du ciel et de la terre

„Le Ciel est son père, la Terre est sa mère” – formule initiatique.

L’homme véritable est celui qui possède vraiment la plénitude de la nature humaine, ayant
développé en lui l’intégralité des possibilités qui y sont impliquées; les autres hommes n’ont en
somme qu’une potentialité humaine plus ou moins développée dans quelques-uns de ses aspects.

Les hommes ordinaires sont plutôt fils de la Terre que du Ciel, ils sont yin par rapport au Cosmos.

L’homme véritable est parfaitement équilibré sous le rapport du yang et du yin, et, en même temps,
la nature céleste ayant nécessairement la prééminence sur la nature terrestre, il est yang par rapport
au Cosmos.

„[…] «l’homme véritable» est aussi l’«homme primordial», c’est-à-dire que sa condition est celle qui
était naturelle à l’humanité à ses origines, et dont elle s’est éloignée peu à peu, au cours de son cycle
terrestre, pour en arriver jusqu’à l’état où est actuellement ce que nous avons appelé l’homme
ordinaire, et qui n’est proprement que l’homme déchu.” (p. 85)

La déchéance spirituelle attire un déséquilibre sous le rapport du yang et du yin.

„Ces êtres, au contraire, l’«homme primordial», au lieu de se situer simplement parmi eux, les
synthétisait tous dans son humanité pleinement réalisée; a du fait même de son «intériorité»,
enveloppant tout son état d’existence comme le Ciel enveloppe toute la manifestation (car c’est en
réalité le centre qui contient tout), il les comprenait en quelque sorte en lui-même comme des
possibilités particulières incluses dans sa propre nature; et c’est pourquoi l’Homme, comme
troisième terme de la Grande Triade, représente effectivement l’ensemble de tous les être
manifestés.” (pp. 85-86)

La distinction entre l’«homme véritable» et l’«homme transcendant» est celle d’entre l’homme
individuel parfait comme tel et l’«Homme Universel».

„L’homme véritable est donc celui qui est parvenu effectivement au terme des «petits mystères»,
c’est-à-dire à la perfection même de l’état humain; par là, il est désormais établi définitivement dans
l’«Invariable Milieu» (Tchoung-young), et il échappe dès lors aux vicissitudes de la «roue cosmique»,
puisque le centre ne participe pas au mouvement de la roue, mais est le point fixe et immuable

autour duquel s’effectue ce mouvement. Ainsi, sans avoir encore atteint le degré suprême qui est le
but final de l’initiation et le terme des «grands mystères», l’«homme véritable», étant passé de la
circonférence au centre, de l’«extérieur» à l’«intérieur», remplit réellement, par rapport à ce monde
qui est le sien, la fonction du «moteur immobile», dont l’«action de présence» imite, dans son
domaine, l’activité «non-agissante» du Ciel.” (p. 87)

Chapitre X. L’Homme et les trois mondes
„Lorsqu’on compare entre eux différents ternaires traditionnels, s’il est réellement possible de les
faire correspondre terme à terme, il faut bien se garder d’en conclure que les termes correspondants
sont nécessairement identiques, et acela même dans les cas où certains de ces termes portent des
désignations similaires, car il peut très bien se faire que ces désignations soient appliquées par
transposition analogique à des niveaux différents.” (p. 88)

Tribhuvada hindou est composé de trois mondes: Terre (Bhû), Atmosphère (Bhuvas) et Ciel (Swar).
Mais Ciel et Terre hindoue ne correspondent pas à Tien et Ti chinois (ces derniers correspondent à
Purusha et Prakriti hindous).

„[…] les «trois mondes» représentent […] l’ensemble de la manifestation elle-même, divisée en ses
trois degrés fondamentaux, qui constituent respectivement le domaine de la manifestation
informelle, celui de la manifestation subtile, et celui de la manifestation grossière ou corporelle.” (p.
88)

La manifestation informelle est celle où prédominent les influences célestes; la manifestation
corporelle est celle où prédominent les influences terrestres. La manifestation subtile procède des
deux états.

Il existe une analogie constitutive entre le macrocosme et le microcosme.

L’homme appartient par l’esprit au domaine de la manifestation informelle, par l’âme à celui de la
manifestation subtile et par le corps à celui de la manifestation grossière. „C’est d’ailleurs l’homme,
et par là il faut entendre surtout l’«homme véritable» ou pleinement réalisé, qui, plus que tout autre
être, est véritablement le «microcosme», et acela encore en raison de sa situation «centrale», qui en
fait comme une image ou plutôt comme une «somme» (au sens latin de ce mot) de tout l’ensemble
de la manifestation, sa nature, comme nous le disions précédemment, synthétisant en elle-même
celle de tous les autres êtres, de sorte qu’il ne peut rien se trouver dans la manifestation qui n’ait
dans l’homme sa représentation et sa correspondance.” (p. 91)

Il existe une correlation entre les modifications de l’ordre humain et celles de l’ordre cosmique.

Chapitre XI. „Spiritus”, „anima”, „corpus”
„La division ternaire est la plus générale et en même temps la plus simple qu’on puisse établir pour
définir la constitution d’un être vivant, et en particulier celle de l’homme, car il est bien entendu que
la dualité cartésienne de l’«esprit» et du «corps», qui s’est en quelque sorte imposée à toute la
pensée occidentale moderne, ne saurait en aucune façon correspondre à la réalité; […].” (p. 94)

Toutes les traditions admettent la distinction: esprit, âme et corps. Il n’y a que la modernité
occidentale qui fait la confusion entre esprit et âme. Cette erreur a des conséquences qui ne sont pas
uniquement théoriques.

La distinction de l’esprit et de l’âme est appliquable à celle d’entre macrocosme et microcosme.

Les Pythagoriciens envisageaient un quaternaire fondamental: le Principe, transcendant par rapport
au Cosmos, puis l’Esprit et l’Ame universels, et enfin la Hylê primordiale.

„[…] du côté «essentiel», l’Esprit et l’Ame sont, à des niveaux différents, comme des «réflexions» du
Principe même de la manifestation; du côté «substantiel», ils apparaissent au contraire comme des
«productions» tirées de la materia prima, bien que déterminant eux-mêmes ses productions
ultérieures dans le sens descendant, et cela parce que, pour se situer effectivement dans le
manifesté, il faut bien qu’ils deviennent eux-mêmes partie intégrante de la manifestation
universelle.” (p. 97)

Buddhi – Intellect pur (correspondant à Spiritus et à la manifestation informelle);

Atmâ – Principe transcendant.

Le corps représente la passivité substantielle, sans être la Substance elle-même.

Dans le ternaire ésprit-âme-corps, les deux premiers termes se situent d’où même côté par rapport
au troisième. „[…] le corps a dans l’âme son principe immédiat mais il ne procède de l’esprit
qu’indirectement et par l’intermédiaire de l’âme.” (p. 98)

L’âme, en tant qu’intermédiaire entre l’esprit et le corps, est un principe «médiateur». L’esprit et
l’âme sont d’une certaine manière complémentaire, l’esprit est yang et l’âme est yin. Le premier est
symbolisé par le Soleil, l’autre par la Lune. L’esprit est la lumière émanée directement du Principe,
tandis que l’âme est une réflexion de cette lumière.

Le serpent est un des symboles d’Anima Mundi parce que, bien qu’agissant aussi dans le monde
corporel, appartiennent en elles-mêmes à l’ordre subtil.

Le carré posé sur un de ses angles suggère l’idée de mouvement, tadis que le carré reposant sur sa
base exprime l’idée de stabilité.

Chapitre XII. Le Soufre, le Mercure et le Sel
Le ternaire alchimique: Soufre, Mercure et Sel. Le complémentarisme des deux premiers termes et
beaucoup plus accentué que celui d’entre l’esprit et l’âme. Le Souffre est envisagé comme principe
actif masculin, pendant que le Mercure comme principe passif féminin. Le Sel est en quelque sorte
neutre.

Le Souffre, assimilé au principe igné, est le principe d’activité intérieure, irradiant à partir du centre
même de l’être. Cette force est identifiée dans l’homme à la puissance de la volonté divine. Le mot
grec theion, désignation du Soufre, signifie en même temps «divin».

„[…] tout ce qu’envisage la psychologie est simplement «périphérique» et ne se rapporte en somme
qu’à des modifications superficielles de l’être.” (p. 103)

Le Mercure, à cause de sa passivité, est un principe humide. Parmi ses désignations alchimique est
aussi celle de humide radical. Il est considéré comme agissant de l’extérieur en tant que force
centripète et compressive. Il s’oppose à l’action centrifuge et expansive du Soufre.

Le Soufre est yang et le Mercure est yin.

De l’action intérieure du Soufre et de l’action extérieure du Mercure se produit une cristallisation. Le
produit de cette cristallisation est le Sel. C’est la „pierre cubique” du symbolisme maçonnique.

Il existe un rapport évident entre le Soufre et l’esprit et entre le Mercure et l’âme.

On ne peut pas identifier sans réserves le Sel au corps, celui-ci correspond au Sel sous un certain
aspect ou dans une application particulière du ternaire alchimique. Dans une autre application, c’est
l’individualité tout entière qui correspond au Sel, dans ce cas le Soufre est le principe de l’être et le
Mercure est l’ambiance subtile d’un certain monde ou état d’existence.

„Pour reprendre un symbolisme que nous avons déjà employé précédemment, le Soufre est
comparable au rayon lumineux et le Mercure à son plan de réflexion, et le Sel est le produit de la
rencontre du premier avec le second; […].” (p. 108)

Chapitre XIII. L’Etre et le milieu
La nature humaine est formée de deux parties:

ê l’être en lui-même, qui représente son côté intérieure et actif;

ê l’ensemble des influences du milieu dans lequel il se manifeste, et qui représentent son côté
extérieur et passif.

Dans le symbole de la croix: „[…] la verticale représente alors ce qui relie entre eux tous les états de
manifestation d’un même être, et qui est nécessairement l’expression de cet être même, ou, si l’on
veut, de sa «personnalité», la projection directe par laquelle celle-ci se reflète dans tous les états,
tandis que le plan horizontal représentera le domaine d’un certain état de manifestation, envisagé ici
au sens «macrocosmique»; par conséquent, la manifestation de l’être dans cet état sera déterminée
par l’intersection de la verticale considérée avec ce plan horizontal.” (p. 109-110)

L’être se manifeste en se revêtant d’éléments empruntés à l’ambiance, et dont la cristallisation sera
déterminée par l’action, sur cette ambiance, de sa propre nature interne.

Il y a non seulement une hérédite physiologique, mais aussi une hérédité psychique, l’une et l’autre
s’expliquant par la présence, dans la constitution de l’individu, d’éléments empruntés au milieu
spécial où sa naissance a eu lieu. „Or, en Occident, certains refusent d’admettre l’hérédité psychique,
parce que, ne connaissant rien au-delà du domaine auquel elle se rapporte, ils croient que ce
domaine doit être celui qui appartient en propre à l’être lui-même, qui représente ce qu’il est
indépendamment de toute influence du milieu. D’autres, qui admettent au contraire cette hérédité,
croient pouvoir en conclure que l’être, dans tout ce qu’il est, est entièrement déterminé par le

milieu, qu’il n’est rien de plus ni d’autre que ce que celui-ci le fait être, parce qu’eux non plus ne
conçoivent rien en dehors de l’ensemble des domaines corporel et psychique.” (p. 111) Ce sont deux
visages du même erreur: celle d’avoir réduit l’être à sa seule manifestation individuelle, et d’avoir
ignoré tout principe transcendant par rapport à celle-ci.

La dualité cartésienne «corps-âme» laisse abusivement l’esprit de côté. Cette dualité équivaut à celle
du physiologique et du psychique, considérée comme irréductible et comprenant tout l’être dans ses
deux termes. En réalité, cette dualité comprend uniquement les aspects superficiels et extérieurs de
l’être manifesté, apparentant au plan horizontal de l’existence.

„[…] la situation de l’être dans le milieu étant déterminée en définitive par sa nature propre, les
éléments qu’il emprunte à son ambiance immédiate, et aussi ceux qu’il attire en quelque sorte à lui
de tout l’ensemble indéfini de sont domaine de manifestation […] doivent être nécessairement en
correspondance avec cette nature, sans quoi il ne pourrait se les assimiler effectivement de façon à
en faire comme autant de modifications secondaires de lui-même.” (p. 113)

L’être ne prend au milieu que ce qui est conforme à ses possibilités.

„[…] les véritables causes de tout ce qui arrive à un être sont toujours, au fond, les possibilités qui
sont inhérentes à la nature même de cet être, c’est-à-dire quelque chose d’ordre purement
intérieur.” (p. 113)

La relation qu’un être a avec un autre est la traduction, par rapport au milieu, d’une possibilité
inhérente à la nature propre de cet être lui-même.

Jâti (sanscr.) – naissance; espèce ou nature spécifique;

Les astres représentent la synthèse de toutes les catégories diverses d’influences cosmiques qui
s’exercent sur l’individualité, et dont la plus grande partie appartient proprement à l’ordre subtil.

„La vraie détermination ne vient pas du dehors, mais de l’être lui-même […], et les signes extérieurs
permettent seulement de la discerner, en lui donnant en quelque sorte une expression sensible, tout
au moins pour ceux qui sauront les interpréter correctement.” (p. 118)
Chaque être participe d’une double nature, „sulfureuse” à l’intérieur et „mercurielle” à l’extérieur.

suite…

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