HISTOIRE DE LA CIVILISATION CHINOISE


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Auteur : Wilhelm Richard
Ouvrage : Histoire de la civilisation chinoise
Année : 1931

Traduction française de G. Lepage

 

 

 

PRÉFACE
Les ouvrages relatifs à l’Histoire de la Chine qui ont été publiés jusqu’à
ce jour peuvent être classés en deux catégories. Les uns, qui, pour la plupart,
suivent les annales chinoises, traitent assez sommairement l’histoire de Chine
proprement dite pour arriver rapidement aux temps modernes et s’y arrêter
plus longuement. Les autres étudient en détail les origines de la civilisation
chinoise, sans tenir compte des différentes époques. Le présent ouvrage est un
exposé complet du sujet. Il ne se borne pas à de sèches énumérations de dates,
de guerres et de règnes, mais il montre aussi clairement que possible quels
ont été les facteurs et les phases successives de l’évolution de la civilisation
chinoise aux différentes époques, depuis l’antiquité jusqu’à l’intervention de
l’Europe en Chine. A partir de ce moment, il ne manque pas d’ouvrages qui
indiquent les modifications que les idées étrangères ont apportées à la
civilisation chinoise.
Francfort-sur-le-Mein.
Richard WILHELM.

 

 

I N T R O D U C T I O N
LES SOURCES

I. — L’HISTORIOGRAPHIE CHINOISE

suite… PDF

 

 

LE NINJA Les techniques secrètes, la pratique


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Auteur : K. Challant- R. Bonomelli

Ouvrage : LE NINJA Les techniques secrètes, la pratique

 

 

INTRODUCTION

Une silhouette noire apparaît sur les
murs du château. Se déplaçant à
la vitesse d’un animal sauvage, la
silhouette attaque les gardes qui
semblent s’effondrer à sa simple approche.
Le dos au mur, le Ninja se
retrouve encerclé de samouraïs le
menaçant de leurs longues lances …
Une lueur aveuglante, un nuage de
fumée, et le mystérieux personnage
disparaît. Un rire grinçant révèle sa
présence sur le toit du donjon, d’où
il s’élance en écartant les pans de
sa cape.
C’est ainsi que le Ninja est représenté
dans les récits populaires japonais
et, aujourd’hui, dans le monde
entier. Mais qu’est, ou plus exactement,
qu’était un Ninja ? Le Ninja
existe-t-il encore aujourd’hui ? Quel
est son entraînement, que fait le
Ninja moderne ? Nous avons décidé
de répondre à toutes ces questions
pour faire la lumière sur le sujet et illustrer
les caractéristiques d’une
discipline voilée de mystère et assaillie
de préjugés.
Les espions du Japon féodal étaient
surnommés Ninja (celui qui se glisse),
ou Shinobi. Ils rentraient dans
une catégorie spéciale d’individus :
regroupés en clans dans plusieurs
régions du Japon, mais surtout à lga
et à Koga, les Ninja offraient leurs
services aux nombreux petits seigneurs
locaux, dans des opérations
d’espionnage pur ou dans des missions
d’infiltration, de meurtre et de
propagande. Uniquement loyaux envers
ceux qui les payaient, il n’était
pas rare de les voir changer de
camp (un fait assez courant, même
chez les feudataires les plus célèbres
de l’époque), quand ils ne travaillaient
pas pour deux camps à la
fois.
Il existait dans la société Ninja une
hiérarchie stricte organisée sur trois
niveaux: les Genin, les exécutants,
et les Jonin, les chefs, cerveaux qui
en général vivaient en un tout autre
lieu et sous l’identité de personnes
respectables. Ils se chargeaient de
l’organisation et trouvaient des missions
pour leurs guerriers. Les Jonin
(on ne sait pratiquement rien d’eux,
juste le norri de quelques-uns d’entre
eux, et certains faits dans lesquels
ils furent impliqués) recevaient
une éducation particulière pour devenir
les chefs, les juges et les cerveaux
du clan. On affirme dans certaines
légendes que les Jonin
étaient tous en contact permanent et
qu’ils planifiaient ensemble le déroulement
de toutes les opérations ;
mais il n’existe aucune preuve de ce
fait. Entre les Genin et les Jonin, qui

n’entraient jamais en contact, se
trouvaient les Chunin, les intermédiaires,
d’anciens Genin qui faisaient
le lien et s’occupaient de la
planification tactique.
Les capacités exigées d’un Ninja de
la classe la plus basse étaient nombreuses
: il devait être maître dans
l’art du déguisement, capable de circuler
en territoire ennemi sans éveiller
les soupçons ; il devait également
pouvoir marcher silencieusement
à l’insu des sentinelles et pénétrer
dans les châteaux les plus
protégés ; enfin, s’il était attaqué, il
devait savoir se défendre et fuir sans
laisser de traces.
Ces capacités qui, dans les récits
populaires, sont souvent exagérées
au point de paraître surnaturelles,
étaient en partie le résultat d’un entraînement
intensif commencé dès
l’enfance et ne se terminant qu’avec
la mort ; elles reposaient pour le reste
sur un grand éventail de stratagèmes,
de trucs ainsi .que sur la méthode
particulière au travail de
groupe.
Bien qu’ils ne jouèrent qu’un rôle relativement
peu important dans l’histoire
japonaise, les Ninja furent l’objet
d’une grande célébrité populaire,
qui tendait parfois à exagérer leurs
capacités en attribuant à celles-ci
des pouvoirs surnaturels. Haïs, méprisés,
et surtout craints des samouraïs
et des seigneurs féodaux, qui
pourtant les employaient pour de
nombreuses missions, les Ninja vécurent
constamment dans le danger,
tantôt le fuyant, tantôt le créant,
mais toujours fidèles à un seul
idéal : le mythe de leurs capacités
surnaturelles.
Exclus du gouvernement central qui
les ignorait et allait jusqu’à interdire
que leur nom soit prononcé, les Ninja
firent leur apparition au XIX9 siècle
dans les nombreux romans de cape
et d’épée japonais (il paraîtrait même
qu’un Ninja aurait réussi à monter
à bord de l’un des nombreux navires
du commodore Perry, dont l’arrivée
au port de Nagasaki en 1871
mit fin au Moyen Age japonais). Ils
sont aujourd’hui présents dans les
films et les dessins animés.
Aujourd’hui, les admirateurs et les
spécialistes du Ninja préfèrent une
interprétation plus romantique : le
personnage de l’impitoyable mercenaire
prêt à toutes les bassesses est
remplacé par celui d’un homme libre
vivant au contact de la nature, et tirant
son enseignement de la sagesse
des ermites et des soldats repentis
qui lui transmettent l’art de la défense
et du combat, mais surtout le
secret de la maîtrise de soi. Pour
survivre, le_ Ninja devait mettre ses
capacités au service des hommes
puissants de son époque, mais il
n’était en réalité intéressé que par le
dépassement de ses propres limites
qui, parfois, débordaient dans le
monde de la magie et du surnaturel.

LES ORIGINES ET L’HISTOIRE

LA CHINE

suite…

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Entre mythologie et archéologie : LES ORIGINES DE LA CHINE


 
Auteur : Gossart Jacques
Ouvrage : Les origines de la Chine
Année : 2006

I. — DE LA CHINE LÉGENDAIRE À LA CHINE
HISTORIQUE

« Vers l’est coule le grand fleuve dont les ondes ont emporté tant de héros de
l’Ancien Monde. »
(Su Shi, poète du XIe siècle)

Lorsqu’on parle de l’histoire de la Chine, c’est généralement pour évoquer, et parfois
invoquer, les grands personnages et les célèbres dynasties qui ont marqué la civilisation
de cet immense pays. Laozi (Lao Tseu) et Kongfuzi (Confucius) ; le premier empereur
Qin Shi Huang Di et son armée de terre cuite ; la puissante dynastie des Han ; l’époque
fastueuse des Tang ; les Ming et la Cité interdite ; le dernier empereur Xuantong, plus
connu sous le nom de Puyi ; la Longue Marche des troupes de Mao Zedong. Certes,
c’est cela l’histoire de la Chine ; mais ce n’est pas que cela. À l’époque de Kongfuzi, la
civilisation chinoise a déjà un long passé derrière elle. Mais lorsqu’on se penche sur
ces premiers temps de la Chine, on se heurte à un certain nombre de difficultés qui vont
croissant à mesure que l’on remonte le temps. La dynastie des Zhou est encore assez
bien connue ; celle des Shang l’est déjà moins. Les choses vraiment sérieuses
commencent avec la dynastie précédente dite des Xia car, petit à petit, on quitte le
domaine de l’histoire pour celui du mythe. On retrouve certes le nom des Xia dans de
nombreux textes, qu’il s’agisse de contes populaires ou de travaux d’historiographes.
Mais se pose alors la question : quelle est la part de réalité historique de ces textes ?
Qu’est-ce qui relève de la fable ou du récit de fiction à des fins philosophiques ? D’un
point de vue archéologique, nous sommes à la fin du Néolithique. Les fouilles ont certes
fait grandement progresser les connaissances relatives à cette période. Encore faut-il
pouvoir mettre en parallèle toutes les données disponibles : d’abord les témoins
objectifs que sont les produits des fouilles, ensuite les récits mythologiques et enfin les
oeuvres d’historiographes. C’est en comparant tous ces éléments selon une méthode
maintenant familière aux lecteurs de KADATH, en les mettant en perspective les uns par
rapport aux autres, que l’on peut espérer reconstituer, au moins partiellement, ce qui
s’est passé au tout début de l’histoire de la Chine. On pourra m’objecter que cette
problématique n’est pas propre à l’étude de l’histoire chinoise. L’origine de toutes les
grandes civilisations se dissimule pareillement derrière l’écran des mythes et des
légendes. Mais pour qui s’intéresse de près à l’aube des civilisations anciennes et plus
précisément aux mystères qui y sont liés, la différence saute immédiatement aux yeux :

alors que les ouvrages contemporains consacrés aux premiers temps de l’Égypte ou de
certaines civilisations précolombiennes sont nombreux, peu de choses sont dites sur les
problèmes liés aux débuts de la civilisation chinoise. Il faut bien l’admettre : les
mystères chinois ne retiennent guère l’attention des chasseurs d’énigmes
archéologiques, tout occupés qu’ils sont à étudier les pyramides de Gizeh, les pistes de
Nazca ou les statues de l’île de Pâques. Il va de soi qu’il n’y a nulle critique dans cette
remarque. J’ai moi-même passé suffisamment de temps à tourner autour de la Grande
Pyramide pour me dispenser de tout jugement quant au choix d’un sujet d’étude. Je
constate simplement la carence en matière de recherches dans le domaine chinois,
pourtant riche en sujets qui fâchent et divisent les spécialistes, qu’il s’agisse de
l’origine de la civilisation chinoise — la plus longue civilisation continue au monde1
—, de ses vastes connaissances scientifiques ou des inventions surprenantes qui lui sont
attribuées. C’est presque le grand silence radio.
Nous voici donc sur le point de partir à la découverte des origines de la Chine. Je dis
bien « des origines » et non « de l’origine ». Pourquoi ce pluriel ? D’abord parce que,
nous le verrons, la constitution de la civilisation que l’on appellera chinoise ne s’est
pas faite à partir d’un seul et unique noyau. Origines plurielles donc, qui n’avaient
guère été perçues par les premières générations de sinologues. Ensuite, l’étude de cette
civilisation naissante passe nécessairement par l’examen de ses composants les plus
caractéristiques, dont à chaque fois il convient de rechercher la provenance. Car
l’origine de l’écriture n’est pas la même que celle du bronze ; le travail du jade et la
culture du riz n’ont pas vu le jour dans le même village ; les coutumes tribales pré-dynastiques
diffèrent d’une culture à l’autre. Origines plurielles là aussi. Fort bien mais,
en définitive, qu’est-ce que la Chine ? Géographiquement parlant, où la Chine
commence-t-elle ? Où finit-elle ? Pour sa frontière orientale, nous n’avons guère de
problème : elle est — et a toujours été — limitée par l’océan Pacifique, et plus
précisément par la mer Jaune et la mer de Chine. Pour ses autres frontières, la réponse
varie selon les époques. Les limites de l’espace chinois, et plus spécialement de
l’Empire chinois, se sont considérablement déplacées au cours de l’histoire, poussant à
certaines époques jusqu’en Asie centrale (en passant par le Tibet, si controversé
aujourd’hui en tant que partie de la Chine), et incluant pendant de longues périodes des
pays aujourd’hui indépendants tels le Vietnam ou la Corée, pour ne pas parler du Japon,
profondément influencé par son grand voisin dont il a, entre autres emprunts, adopté
l’écriture. Il y a la Chine et puis, bien sûr, il y a « les Chinois ». Ici aussi, la définition
de ce que sont les Chinois est très éloignée du monolithisme que l’on imagine en
Occident. Car sur ce territoire immense vivent et ont toujours vécu des groupes humains
très différents dans leur genre de vie et leur culture, groupes que l’on ne peut mieux

caractériser que par leur langue : Turco-Mongols, Tibéto-Birmans, Coréens, Japonais,
Khmers, Malais et, bien sûr, Chinois proprement dits ou Han, dont l’unité linguistique
n’est d’ailleurs pas si évidente. Dès l’origine, la Chine est donc constituée d’une
mosaïque de peuples qui évoluent dans un constant contexte d’échanges et de conquêtes
pacifiques autant que guerrières.
Je dois, pour en terminer avec ce prologue, dire deux mots de la transcription des
mots chinois. Bien qu’il n’existe plus qu’un seul système officiellement reconnu au
niveau international — le pinyin —, on trouve encore dans de nombreux livres, même
récents, des transcriptions basées sur d’autres systèmes. Cette situation ne simplifie pas
les choses pour qui entreprend un travail de comparaison. Quant à moi, je me suis
conformé aux seules règles du pinyin, car il eût été vraiment très fastidieux de mélanger
les systèmes en fonction de l’usage (sauf dans les références bibliographiques et les
citations évidemment, où j’ai respecté la transcription utilisée, et dans certaines
appellations courantes comme « Opéra de Pékin »). Il eût été encore plus fastidieux de
donner à chaque fois toutes les transcriptions possibles. Il faudra donc que mes lecteurs
fassent le louable effort de se souvenir que Beijing est la ville de Pékin, que les Xia
sont ailleurs nommés Hsia… et que Sima Qian, Se-ma Ts’ien, Ssu-ma Ch’ien et Sseu-
Ma Ts’ienne sont qu’une seule et même personne.

Les premiers historiens, les premières oeuvres.

suite…

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4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une

guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la

propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

PREMIÈRE PARTIE

LES MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

De tous les pharaons connus du grand
public occidental, Ramsès II est avec
Tout-Ankh-Amon l’un des plus célèbres.
Ce dernier, éphémère roitelet, doit sa
notoriété à l’émotion que suscita la
découverte de sa tombe par Howard
Carter en 1929 et aux trésors qu’elle
révéla ; le premier doit la sienne à la
profusion de monuments colossaux qu’il
érigea sur le territoire égyptien et à ses
statues gigantesques, dont celles que

l’Unesco déclara partie du patrimoine
mondial de l’humanité et qui furent
surélevées dans les années 1960, lors de
la construction du Grand Barrage sur le
Nil. Ce legs formidable fait à ce jour
l’admiration des touristes, aussi bien
que des égyptologues.
Ramsès II fut aussi l’organisateur de
la plus grande mystification du monde
antique.
En 1274 avant notre ère, âgé de vingtsix
ans, couronné depuis cinq ans, il
lança quatre divisions dans une
campagne destinée à reconquérir la
place forte de Qadesh, sur l’Oronte, en
Syrie, que les Hittites, peuplade du
nord-est de la Méditerranée en conflit
latent avec l’Empire égyptien, avaient

enlevée quelques années plus tôt. Il
parvint un mois plus tard à destination.
Dupé par les fausses informations
d’émissaires hittites, il crut ses ennemis
plus éloignés qu’ils ne l’étaient. Il
commit alors une erreur tactique : à la
tête de la division d’Amon, il partit de
l’avant et installa son camp au pied de la
citadelle dont il comptait faire le siège ;
il s’isola donc du gros de son armée.
Les Hittites, alors tout proches,
déboulèrent dans son camp en pleine
nuit et Ramsès II ne dut son salut qu’à la
fuite. Il se retrouva seul dans une mêlée
nocturne. Sa garde personnelle, les
Néarins, lui permit cependant de résister
au premier choc. La division d’Amon
put alors se regrouper et, avec l’aile

d’une division qui arrivait à la
rescousse, celle de Rê, contint
l’offensive hittite.
Le roi hittite Mouwattali avait réussi à
repousser les Égyptiens.
Ramsès II ne conquit jamais Qadesh et
n’en entreprit même pas le siège. Mais il
transforma une déroute caractérisée en
une formidable victoire. D’abord, un
scribe nommé Pentaour rédigea un
immense poème célébrant les triomphes
successifs de son monarque dans cette
épopée, lui prêtant des exploits
imaginaires, comme des incursions en
Mésopotamie et en Asie mineure, avec
le secours héroïque de ses fils… qui
avaient alors dix ou douze ans. Non
content d’avoir ainsi pansé son amour

propre, Ramsès II fit ensuite réaliser des
hectares de hauts-reliefs sur les murs
des temples, pour illustrer ces fables.
Les sujets de Ramsès II ne surent
jamais rien de la vérité et les militaires
qui avaient participé aux combats tinrent
sans doute leur langue, de peur des
conséquences. Mais les Égyptiens
avaient aussi le sens de la satire, et ils
savaient écrire des textes séditieux ;
ceux-ci ne nous sont pas tous parvenus,
mais il en est au moins un qui témoigne
que certains scribes se doutèrent des
rodomontades du monarque ; ainsi du
Récit du scribe Hori, qui dénonce les
vantardises d’un traîneur de sabre et
l’invective en ces termes :
Tu n’es pas allé dans le pays

des Hattous [Hittites] et tu n’as pas
vu le pays d’Oupi [la Syrie]. Tu ne
connais pas plus les paysages du
Kbedem que ceux d’Iged. Tu n’es
jamais allé à Qadesh…
La dénonciation est transparente.
Ramsès II finit par pactiser avec les
Hittites et il dépensa même des trésors
de patience pour obtenir la main de la
fille du « vil Hattou » qu’il avait agoni
d’injures. Il n’en fut pas moins un grand
roi. Mais c’eût été moins évident pour ses
sujets et ses successeurs s’il n’avait
inventé la propagande.

Xe siècle av. J.-C.
La Grande Jérusalem existait avant David
En 1998, l’archéologue israélien
Ronny Reich publiait, au terme de deux
ans de travaux, les résultats de fouilles
entreprises dans les sous-sols de
Jérusalem ; il concluait que le système
de canalisations qui approvisionnait la
ville en eau depuis des dizaines de
siècles datait de 1800 avant notre ère et
que la superficie de la ville ancienne
était double de celle qu’on avait
jusqu’alors estimée ; en effet, elle

incluait la source de Gihon que, par
tradition, on avait située à l’extérieur de
la ville conquise par David.
L’archéologie est une science qui
souvent frise le domaine politique,
notamment en Israël, et les résultats des
fouilles de Reich suscitèrent des
interpellations à la Knesset et des débats
assez vifs, oubliés depuis.
Pour mémoire, selon la tradition,
appuyée sur la Bible (Samuel, II), le roi
David décida de s’emparer de la ville
cananéenne de Jérusalem, qui
appartenait aux Jébusites, afin de mettre
fin à la guerre fratricide entre les tribus
de Benjamin et de Juda et de leur
imposer sa volonté et la paix. Pour cela,
il recruta une armée de Kérétiens et de

Pérétiens, c’est-à-dire des Crétois ;
partant du conduit de la source de
Gihon, à l’extérieur de la ville selon la
Bible, lui et ses soldats s’infiltrèrent
dans Jérusalem, défirent promptement
les défenseurs jébusites et s’emparèrent
de la ville. Par la suite, le roi David
agrandit considérablement sa capitale.
Que les canalisations fussent plus
anciennes qu’on l’avait cru ne
contrariait pas la tradition, puisque
c’était par ces boyaux que David et ses
soldats avaient pénétré dans la ville.
Mais que la source de Gihon se trouvât à
l’intérieur de l’enceinte de celle-ci
contredisait cette tradition ; comment
alors les envahisseurs se seraient-ils
introduits dans la ville ? C’est toute

l’histoire de la conquête de Jérusalem
qui se trouve mise en cause. Plusieurs
aspects en demeuraient déjà
problématiques : comment une petite
armée avait-elle pu s’infiltrer par ses
canalisations dans une ville fortifiée
sans que les occupants de celle-ci s’en
aperçoivent ? Et que devint la
population ?
Plus ils sont anciens toutefois, plus
certains mythes résistent à la critique.

Ve siècle av.]-C.
Les Grecs ont-ils inventé la démocratie ?

L’une des idées reçues les plus
solidement ancrées dans la culture
générale occidentale moderne est que la
Grèce aurait inventé la démocratie. Mis
à part la création du mot à partir des
racines demos, « peuple », et kratos,
« pouvoir », rien n’est plus faux. Pour
mémoire, le mot n’apparut qu’assez tard,
vers la fin du Ve siècle.
Pour commencer, la Grèce, au sens
d’entité nationale, n’existait alors pas.

L’Hellade se partageait en districts
indépendants, la Thrace, la Chalcidique,
les Iles, l’Ionie et la Carie. Là se
dressaient des cités-États, dont la
population n’excédait pas dix mille
citoyens : Athènes, Thèbes, Mégare,
Argos, Sparte, Amphipolis et, sur la côte
de l’actuelle Turquie, Sestos,
Clazomènes, Éphèse, Milet… Des
alliances se forgeaient parfois entre ces
cités-États, mais des antagonismes les
opposaient souvent aussi, comme entre
Athènes et Sparte. Sparte demeura une
royauté alors qu’Athènes ébauchait la
démocratie.
L’ethnologie et l’archéologie ont
démontré que la démocratie directe,
forme de gouvernement où le droit de

prendre des décisions est exercé par le
corps entier des citoyens, selon la loi de
la majorité, existait depuis des siècles
dans bien d’autres régions du monde
sous la forme des conseils de clans. La
démocratie représentative exista aussi
sous la forme de conseils de tribus,
quand celles-ci devaient élire un chef.
La démocratie ne s’imposa pas
d’emblée à Athènes et, jusqu’à la
conquête romaine, la cité balança entre
l’oligarchie et la démocratie. Telle que
la concevaient les Athéniens, celle-ci ne
peut en tout cas être confondue avec le
régime qu’on entend sous ce nom à
l’époque moderne : d’abord, elle
excluait certaines catégories d’habitants
qui n’étaient pas considérés comme

citoyens, tels que les esclaves et les
marins, par exemple ; l’esclavage était
même considéré comme constitutif de la
démocratie, seuls les citoyens dégagés
de leurs tâches pouvant s’occuper des
affaires de la cité. Ensuite, elle ne
connaissait pas la séparation des
pouvoirs et le même magistrat pouvait
être à la fois juge et législateur.
Jusqu’à Périclès, la démocratie était
dirigée en fait par les citoyens les plus
riches ; c’était l’héritage de la
constitution de Solon (VIIe-VIe siècles
avant notre ère). Quand Périclès institua
une taxe permettant de verser une
indemnité (les mistophories) aux plus
pauvres, afin qu’ils pussent participer à
la vie de la cité, une pluie de critiques

s’abattit sur cette innovation, qui ne
correspondait pas à la conception
athénienne de la démocratie.
Enfin, au IIIe siècle, Aristote
considérait le mode d’élection des
responsables de la cité à son époque
comme « trop puéril » (Politique, II) ;
on ne sait pas si l’élection se faisait par
acclamation, comme pour les gérontes,
ou bien par tirage au sort, après
consultation des auspices. Plutarque
rapporte que les scrutateurs, « enfermés
dans un bâtiment, estimaient l’intensité
des acclamations »… (Lycurgue). En
tout cas, elle ne s’effectuait pas par vote.
Il est donc erroné d’attribuer aux
« Grecs » l’invention de la démocratie.
Le terme est un emballage qui a même

servi à des denrées putrides, telles ces
« démocraties populaires » du glacis
soviétique, qui n’étaient ni populaires ni
démocratiques, réalisant à la fois les
sinistres prophéties de la « novlangue »
de George Orwell (1984) et les
fantasmes des fanatiques de l’utopie.

399 av. J.-C.
La mort de Socrate :
un suicide à peine déguisé

En l’an 399 av. J.-C., sur dénonciation
de trois citoyens, le poète Mélétos,
l’artisan et politicien Anytos et l’orateur
Lycon, l’Aréopage d’Athènes, tribunal
de cinq cents citoyens, traduisit en
jugement Socrate, « le plus sage de tous
les hommes » selon l’oracle de Delphes,
c’est-à-dire la voix du dieu Apollon. Il
l’accusa de deux crimes : « Corruption
de la jeunesse » et « Négligence des
dieux de la cité et pratique de

nouveautés religieuses ». Il refusa d’être
défendu par un avocat célèbre, Lysias,
qui l’aurait sans doute tiré d’affaire, et
assuma lui-même sa plaidoirie. Elle fut
tellement désinvolte et insolente que
l’Aréopage indigné le déclara coupable
par 280 voix contre 220.
Les procureurs avaient requis la
mort : il boirait une coupe de ciguë,
selon la pratique athénienne. Il aurait pu
négocier sa peine, mais il déclara qu’il
était un bienfaiteur de la Cité et qu’il
devrait être entretenu par elle. Alors
l’indignation de l’Aréopage s’amplifia :
la majorité favorable à la peine de mort
augmenta. Socrate boirait la ciguë. Il la
but, en effet, arguant que, puisque la
peine avait été prononcée par un tribunal

légitime, il devait l’accepter. Il avait
alors soixante-dix ans. Ses amis lui
avaient offert d’organiser son évasion de
prison ainsi que l’exil dans un lieu sûr,
mais il refusa avec fermeté. La
condamnation à mort acceptée ressemble
alors à un suicide.
Vingt-cinq siècles plus tard, aucune
explication plausible du jugement des
citoyens d’Athènes n’a été offerte. On ne
connaît qu’indirectement les preuves et
les exemples spécifiques de corruption
invoqués par l’Aréopage. Les allusions
à l’homosexualité ne sont évidemment
pas soutenables, car celle-ci n’était pas
délictueuse à Athènes. Quant au second
chef d’accusation, il se réfère aux
allusions à une divinité insaisissable qui

ne correspondait pas aux définitions des
dieux que révérait Athènes et qui se
manifestait à lui sous la forme de son
célèbre daimon, son génie personnel.
Cependant, la sentence de l’Aréopage
a pris au cours des siècles les couleurs
d’une injustice monstrueuse et son
acceptation par Socrate a été interprétée
comme l’expression d’un stoïcisme
admirable devant l’injustice des
Athéniens. Tous les ouvrages scolaires
et universitaires, toutes les
encyclopédies sont unanimes sur ce
point. Le philosophe a ainsi revêtu des
dimensions quasi christiques de héros
défenseur de la vérité qui accepte
courageusement la mort.
Plusieurs historiens ont mis

l’accusation de Socrate au compte de
l’inintelligence et de l’influence des
accusateurs Anytos, Lycon et Mélétos ; à
supposer qu’ils aient en effet été bêtes et
méchants, pareille plaidoirie fit bien peu
cas de la majorité des Athéniens qui
votèrent pour la condamnation à mort :
plus de trois cents sur cinq cents. Il
faudrait qu’il y ait eu à Athènes
beaucoup de gens bêtes et méchants.
*
La vérité est bien différente. Et elle ne
correspond guère aux apologies des
vingt-cinq siècles successifs.
En 399 av. J.-C., Athènes émergeait
de la désastreuse guerre du
Péloponnèse, qui l’avait ruinée, et de

deux épisodes de tyrannie sanglants : la
tyrannie des oligarques, dite aussi des
Quatre Cents, en –411, et la tyrannie des
Trente, en –404. La jeune ébauche de
démocratie athénienne avait manqué y
sombrer. Or, parmi les meneurs de l’une
et de l’autre, on trouvait des disciples de
Socrate, Charmide et Critias. Platon a
d’ailleurs donné leurs noms à deux de
ses Dialogues (comble d’impudence, il
a ajouté au Charmide un second titre, De
la sagesse morale).
Pis encore, l’homme qui avait causé la
ruine d’Athènes, Alcibiade, aventurier
tapageur, provocateur et cynique,
compromis dans un scandale de mauvais
goût (lui et une bande d’amis avaient
castré les hermès qui servaient de

bornes protectrices de la cité), mais
riche et joli garçon, était celui-là même
dont Socrate s’était écrié : « J’aime
deux choses au monde, Alcibiade et la
philosophie. » Désertant Athènes,
Alcibiade était passé dans le camp de
Sparte, l’ennemie jurée, et avait indiqué
à ses chefs comment priver sa ville
natale de ressources : en s’emparant des
mines d’argent du Laurion, qui n’étaient
gardées que par des esclaves. Et, après
la défaite d’Athènes et la destruction des
Longs murs qui protégeaient le port du
Pirée, ce détestable trublion était
revenu, seul sur un navire à la voile
pourpre, comme s’il était un roi.
Charmide, Critias et Alcibiade étaient
donc devenus trois des personnages les

plus exécrés de la jeune
protodémocratie athénienne. Tous trois
avaient été des intimes de Socrate. Bien
sûr, celui-ci ne leur avait enseigné ni la
cruauté ni la tyrannie, mais enfin, son
enseignement devait avoir comporté
quelque élément subversif.
La mise en jugement du philosophe ne
découlait donc ni de la hargne de
quelques citoyens bornés, ni du besoin
de trouver un bouc émissaire, comme
l’ont prétendu certains auteurs
modernes, mais de soupçons justifiés. Il
eût certes pu se défendre plus
habilement qu’en rétorquant à ses juges :
« Comment, vous me convoquez ici
alors que je devrais être au Prytanée ? »
(C’est-à-dire nourri et logé aux frais de

la cité.) Il est vraisemblable qu’il ait
accepté la sentence de mort parce que la
trahison d’Alcibiade lui avait brisé le
coeur. Même s’il n’avait pas le privilège
d’être citoyen d’Athènes, cette ville était
chère à son coeur. Il était vieux, il
préféra la mort.
L’Aréopage est donc passé dans les
siècles pour une sorte de tribunal
populaire, plus soucieux de vindicte que
de justice. Or cette accusation est
insoutenable : cette cour était composée
des hommes les plus instruits de la ville,
et on les voit mal cédant à une haine
soudaine pour le sage distingué quelques
années plus tôt par l’oracle d’Apollon.
*

L’historien contemporain
s’interrogera alors sur les éléments
pervers éventuels de l’enseignement de
Socrate : vaste et hasardeuse entreprise,
car Socrate n’a rien rédigé et l’on ne
connaît cet enseignement que par les
écrits de Xénophon et surtout de Platon,
son disciple le plus fidèle. De plus,
l’admiration que lui ont portée Jean-
Jacques Rousseau, Emmanuel Kant ou
Friedrich Hegel interdirait presque une
analyse aussi audacieuse. Un indice
toutefois retient l’attention : Socrate
n’était pas unanimement respecté à
Athènes, comme la révérence posthume
tend à le faire croire ; en témoigne le
personnage ridicule et même nocif que
l’auteur satirique Aristophane campe de

lui dans trois de ses comédies, Les
Nuées, Les Oiseaux et Les Guêpes :
celui d’un phraseur délirant qui égare la
jeunesse. Et l’on retrouve là un préjugé
courant à Athènes contre les
philosophes, dits « sophistes » : leurs
idées creuses étourdissent la jeunesse, la
détournent du gymnase et sont finalement
contraires à l’intérêt de la cité.
On recoupe ici l’accusation de
corruption de la jeunesse. Le succès des
comédies d’Aristophane révèle la
méfiance d’une partie au moins de la
population athénienne à l’égard de
Socrate.
Le soupçon peut être précisé : dans un
passage du Minos de Platon, Socrate
explique que seuls peuvent gouverner

ceux qui possèdent le « savoir », lequel
est conféré par le ciel et qu’un homme
du commun ne peut revendiquer, même
s’il est vertueux. Or, c’étaient là des
propos fondamentalement
antidémocratiques : ils renforçaient la
cause des oligarques, aristocrates
héréditaires, qui mirent à deux reprises
la république en péril. Ils confirment que
l’influence intellectuelle de Socrate
encouragea les Oligarques dans leurs
coups d’État.
D’ailleurs, l’hostilité à la démocratie
de Platon, le plus proche des disciples
de Socrate, est bien connue : il fulmina
contre le partage des richesses
d’Athènes avec les pauvres et contre les
hommes qui, comme Périclès, « régalent

les Athéniens et leur servent tout ce
qu’ils désirent », les rendant ainsi
« paresseux, lâches, bavards et avides
d’argent ». La démocratie économique
était sa bête noire. Après avoir assisté
au procès de son maître, il alla se mettre
au service du tyran Denys de Syracuse.
Enfin, concernant l’accusation contre
Socrate d’honorer des dieux étrangers,
on peut formuler l’hypothèse que les
Athéniens se référaient aux évocations
que le philosophe avait faites de son
daimon, dont les commandements étaient
plus forts que ceux de la religion.
Mais un point est sûr : les Athéniens
avaient eu de bonnes raisons de
soupçonner Socrate. Il eût pu se
disculper. Sans doute était-il las de la vie.
*
Par un paradoxal incident, le procès
de Socrate justifie les pages que voici et
au moins une partie de l’enseignement
de ce philosophe.
Le philosophe avait mis en garde ses
auditeurs contre les professeurs et toute
personne investie de l’autorité
d’informer la vérité. La méthode
socratique, la maïeutique, était en fait
une méthode de dialogue critique visant
à faire admettre par l’interlocuteur luimême
qu’il ne savait pas de quoi il
parlait et qu’il répétait des notions
inculquées par d’autres, bref, qu’il
répétait des lieux communs. Le célèbre

tableau de David, La Mort de Socrate,
qui représente celui-ci l’index dressé
dans un geste professoral, est à cet égard
un comble d’absurdité : Socrate
s’érigeait justement contre l’index
didactique.
Comme les sages-femmes, je
suis stérile, et le reproche qu’on
m’adresse souvent, celui de poser
des questions aux autres et de
n’avoir pas l’esprit d’y répondre
moi-même, est très juste. La raison
en est que le dieu m’impose d’être
une sage-femme, mais ne me permet
pas d’accoucher.
Or, sa mère était une sage-femme.
Cette attitude critique ne pouvait être

appréciée des Athéniens, pour qui le mot
logos revêtait alors une autorité quasi
divine. Ils avaient pris Socrate pour un
professeur, alors qu’il n’était qu’un
éveilleur.
*
L’historien américain Daniel J.
Boorstin (1914-2004) rapproche à juste
titre cet enseignement de l’avertissement
du dieu-roi Thamis à Thoth, le dieu
égyptien qui avait inventé l’écriture :
« Ta découverte [l’écriture] rendra
oublieux ceux qui veulent apprendre,
parce qu’ils ne se serviront plus de leur
mémoire. »

330 av. J.-C.
La découverte de Thulé par Pythéas,
ou la galéjade qui n’en était pas une

Quand le géographe grec Polybe (IIe
siècle av. J.-C.) commenta le récit de
voyage de son compatriote marseillais
d u IVe siècle, Pythéas, il le traita de
« fieffé menteur ». « Qui croira qu’un
simple particulier, de fortune
notoirement médiocre, ait pu trouver le
moyen de parcourir d’aussi énormes
distances ? » Son illustre successeur
Strabon (Ier siècle av. J.-C.) ne fut pas
plus élogieux, il qualifia Pythéas de

« charlatan de profession » qui « partout
et toujours cherche à tromper son
monde ». Les sarcasmes des spécialistes
se sont poursuivis jusqu’à nos jours, et
une illustre encyclopédie du XXe siècle
assure que Pythéas a bien mérité le
mépris de Strabon par sa description
d’une mer « coagulée ». Une mer
coagulée, vraiment ! C’était bien des
siècles avant la sardine qui boucha le
port de Marseille.
Pythéas le Massaliote, natif de
Massalia, colonie grecque fondée au VIIe
siècle av. J.-C. par des Grecs à
l’emplacement de Marseille, mérite
pourtant plus de respect, et il a
d’ailleurs fini par en regagner. Pour
commencer, même Strabon concède que

ce n’était pas un ignorant : « En ce qui
concerne l’astronomie et les
mathématiques, Pythéas semble avoir
montré de la compétence. »
Vers 330 av. J.-C., Pythéas franchit
les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le
détroit de Gibraltar, alors unique porte
du bassin méditerranéen dont les
riverains pensaient que c’était le
berceau des civilisations et le seul digne
de ce nom ; l’Inde et la Chine étaient
pour eux des contrées reculées dans le
temps et l’esprit.
D’après les fragments qui nous sont
parvenus de sa Description de l’Océan
et des citations d’autres auteurs, Pythéas
remonta la côte atlantique vers le nord
et, dépassant la péninsule bretonne,

gagna « la grande île britannique ».
Preuve qu’il n’était pas un hâbleur, il fut
le premier à évoquer la position, la
forme et les dimensions de la Grande-
Bretagne avec une précision étonnante.
Il en décrit aussi la population. Diodore
de Sicile, qui le cite, rapporte qu’elle a
« des habitations très pauvres, faites le
plus souvent de roseaux et de bois ». Les
gens y conservent leurs récoltes dans
des abris couverts. « De ces réserves,
ils tirent chaque jour les vieux épis,
qu’ils égrènent et travaillent de façon à y
trouver de la nourriture. Pour ce qui est
de leur caractère, ce sont des gens très
simples et bien éloignés de cet esprit vif
et méchant de ceux d’aujourd’hui. »
Et il n’avait pas connu Strabon.

Le rapport qui ébaubit l’Antiquité,
puis la fit ricaner mais qui conserve son
mystère, est la découverte d’une terre
« à six jours de navigation au nord » de
la grande île britannique. Pythéas
l’appelle Thulé et la désigne comme « la
plus septentrionale des terres qui ont un
nom ». Là, relève-t-il, « la nuit était tout
à fait petite, de deux heures pour les uns,
de trois pour les autres ». À l’évidence,
Pythéas est arrivé dans le cercle polaire
arctique, au moment du solstice d’été.
Détail frappant : Pythéas rapporte que
les habitants de cette contrée battent
leurs récoltes sous abri, « la pluie et le
manque de soleil les empêchant de se
servir d’aires découvertes ». Le manque
de soleil dont il parle ne peut se

produire que l’automne et l’hiver, où les
jours sont très courts ; Pythéas n’a pas
pu inventer ce fait, puisqu’il n’était pas
dans la région à cette époque. Il n’a pas
inventé non plus que les Hyperboréens
fabriquent une boisson à base de
céréales et de miel.
Qu’était cette terre dont la légende
hanta les imaginations jusqu’au XXe
siècle ? Estimer sa position exacte serait
hasardeux, car on ignore la vitesse à
laquelle l’explorateur avança pendant
six jours au nord de la Grande-Bretagne,
et la majorité des navigateurs et
historiens supposent que Pythéas aurait
pu atteindre l’archipel des Orcades ou
des Shetland, mais certainement pas
l’Islande. Toutefois, cette restriction

laisse fortement sceptique, car le temps
nécessaire pour rallier les deux
archipels à partir du nord de la Grande-
Bretagne est bien inférieur à six jours de
navigation : il est à peine d’un jour
entier, Pythéas a pu se rendre plus au
nord, surtout si l’on tient compte du
courant et des alizés de l’Atlantique
nord au moment du solstice d’été.
L’Islande est située à quelque 250 milles
au nord-ouest de la Grande-Bretagne ;
un vent soutenu aurait permis à Pythéas
de franchir une quarantaine de milles par
jour, à une vitesse inférieure à deux
noeuds par heure. Certains lui concèdent
qu’il aurait pu atteindre la Norvège,
puisqu’il descendit jusqu’à la Baltique ;
ce qui ne serait déjà pas si mal pour

cette époque.
La « mer coagulée » empêcha notre
pionnier d’aller plus au nord, et il
bifurqua vers l’est ; il atteignit la
Baltique, puisque Pline l’Ancien
rapporte sa présence à l’embouchure de
la Vistule. Puis il rentra à Massilia. Il
avait fait un voyage prodigieux.
Les navigateurs romains ne parvinrent
jamais à le refaire ; telle fut
probablement la raison du scepticisme
affiché des auteurs anciens. Comment ce
Massiliote aurait-il réussi tout seul ce
que la puissante marine romaine n’avait
pu faire ? Ils daubèrent donc sur la
« mer coagulée » et rejetèrent Thulé au
rang des inventions de ce « menteur ».

*
Que fut cette « mer coagulée », dont la
mention a jeté Pythéas dans un discrédit
interminable ? À l’évidence, une mer
semée de petits débris de glaces, comme
pouvaient en créer les fontes de
fragments de banquise en été, et qui
donnait de loin une impression de lait
coagulant sa crème. Pythéas lui-même
n’avait jamais rien vu de tel, il se
contenta de décrire le phénomène ; ses
détracteurs pouvant encore moins
imaginer celui-ci, ils s’esclaffèrent.
Mais certains universitaires modernes
persistent à rejeter catégoriquement cette
explication et jugent que la description
de Pythéas ressemble trop à celles des
limites du monde, ainsi que les Anciens

les imaginaient, des régions où les trois
éléments se fondent dans le chaos,
interdisant le passage humain.
Au cours des siècles, on a étudié plus
attentivement l’exploit du Massiliote.
Pour commencer, plusieurs auteurs
antiques mentionnent qu’il calcula la
hauteur du soleil à l’aide d’un grand
gnomon ou cadran solaire, au solstice
d’été ; il put ainsi déterminer la latitude
de Massilia avec une surprenante
exactitude. Reprenant sa méthode,
Ératosthène puis Hipparque
améliorèrent ainsi le calcul des
latitudes.
Pythéas fut aussi le premier à établir
une corrélation entre les marées et
l’influence de la Lune.

Il fut également le premier à observer
que l’étoile polaire ne se trouve pas
exactement au-dessus du pôle Nord ; il
fallait quand même être monté assez au
nord pour cela, et cette observation
seule suffit à vérifier son voyage vers
Thulé.
Tous ces faits indiquent qu’il n’était
certes pas le premier hâbleur venu. Les
critiques modernes lui reprochent le peu
de fiabilité de ses mesures et sa
crédulité, qui auraient induit en erreur
des géographes et navigateurs ultérieurs.
Mais, dix-huit siècles plus tard,
Christophe Colomb commettrait encore
des erreurs de calcul phénoménales ; les
mesures géographiques ont souffert
d’une lourde imprécision jusqu’au XVIIIe siècle.
Reste à déterminer les conditions et
les raisons pour lesquelles Pythéas
entreprit cette expédition, qui exigeait
des moyens matériels importants. C’est
le point sur lequel Polybe se fonde pour
contester la réalité du voyage de
Pythéas. Or, Polybe semble ignorer
qu’un autre navigateur, Euthymène, partit
en même temps que Pythéas pour
explorer, lui, les côtes africaines. La
coïncidence est frappante : qui donc
aurait été le commanditaire ayant financé
ces deux voyages, et dans quel but ? La
réponse est Alexandre. Le grand
conquérant, qui venait de soumettre
l’Asie, cherchait d’autres territoires à
ses exploits ; il était encore jeune (il

mourut, en 323 av. J.-C., du typhus ou de
paludisme). Or, le monde méditerranéen
ne savait encore rien du septentrion.
Seul Alexandre pouvait financer des
expéditions de plusieurs trières (chacune
comptait alors deux cents rameurs) et y
aurait trouvé son intérêt.
Le scepticisme et les sarcasmes des
experts modernes constituent un risque
aussi grand que la mystification
éventuelle. L’histoire de Pythéas est à
cet égard exemplaire : elle rappelle les
erreurs de ces experts. En 1900, un
grand physicien, lord Kelvin, président
de la British Royal Society, déclarait
solennellement : « Les rayons X sont une
mystification. » Cinq ans plus tôt, il
avait affirmé tout aussi solennellement :

« Des machines volantes plus lourdes
que l’air sont impossibles. »
La liste des erreurs modernes est aussi
longue que celle des anciennes. Pythéas
n’en est que l’une des victimes.

62 av. J.-C.
Un scandale fabriqué dans la Rome
de Jules César

suite…

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UNE INVASION SANS PRÉCÉDENT -Roman-


Auteur : London Jack (Griffith Chaney John)
Ouvrage : Une invasion sans précédent
Année :1910

 

 

C’est en 1976 que les tensions entre la Chine et le monde
atteignirent leur sommet. La commémoration du bicentenaire de
l’indépendance des États-Unis en fut d’ailleurs ajournée.
Beaucoup d’autres projets, dans d’autres pays, furent, pour cette
même raison, bouleversés, reportés ou stoppés. Le monde prit
brutalement conscience du danger, mais cela faisait plus de 70
ans que des événements demeurés inaperçus avaient abouti à un
tel résultat.
L’année 1904 marque le commencement logique de ce
mouvement qui, 70 ans plus tard, plongera le monde dans la
consternation. La guerre russo-japonaise eut lieu en 1904, et les
historiens de l’époque remarquèrent d’un air grave qu’elle
inaugurait l’entrée du Japon dans le concert des nations. Elle
marquait en réalité l’éveil de la Chine. Cet éveil, longtemps
attendu, avait cessé d’être espéré. Les nations occidentales
avaient tenté de ranimer la Chine – en vain. Avec leur optimisme
foncier et leur égocentrisme racial, elles en avaient conclu que la
tâche était impossible, et que la Chine ne s’éveillerait jamais.
Mais ce qu’elles avaient oublié de prendre en considération,
c’est qu’il n’y avait, entre elles et la Chine, aucune communauté
de langage ou de psyché. Leurs mécanismes de pensée respectifs
étaient radicalement différents. À peine l’esprit occidental
pénétrait-il l’esprit chinois qu’il se retrouvait au beau milieu d’un
dédale insondable ; l’esprit chinois, de son côté, au contact de
l’esprit occidental, se heurtait à un mur de silence et
d’incompréhension.
Tout cela était une question de langage. Il était impossible de
transmettre des idées occidentales à un Chinois. La Chine y
restait sourde.
Les progrès et les accomplissements matériels de l’Occident
formaient pour elle un livre qui lui était fermé. Il y avait en effet,
dans les tréfonds de la conscience et de l’esprit de la race
anglophone, le don de vibrer au son de mots brefs d’origine

saxonne ; et dans les profondeurs de la conscience chinoise, celui
de vibrer pour ses propres hiéroglyphes. Mais l’esprit chinois
restait indifférent au langage saxon, comme l’esprit anglophone
aux hiéroglyphes. Faits d’une étoffe entièrement différente, ils
étaient l’un à l’autre étrangers. Et c’est ainsi que les
accomplissements et progrès matériels de l’Occident n’avaient pu
troubler le profond sommeil de la Chine.
Puis il y eut le Japon, et sa victoire sur les Russes en 1904.
Désormais, la race japonaise représentait un paradoxe
monstrueux parmi les Orientaux. Curieusement, le Japon s’était
montré ouvert à tout ce que l’Occident avait à offrir. Il avait
rapidement assimilé les idées occidentales ; et il les avait digérées
et appliquées avec tant d’efficacité qu’il était soudain apparu avec
tout l’appareil d’une puissance mondiale. Il serait vain de vouloir
expliquer cette ouverture singulière du Japon à la culture venue
d’Occident – aussi vain que d’expliquer une aberration biologique
au sein du règne animal…
Après avoir écrasé de façon décisive le grand empire russe, le
Japon commença aussitôt le rêve colossal d’un empire pour lui-même.
Il avait fait de la Corée un grenier et une colonie ; des
privilèges obtenus par traités et une diplomatie rusée lui
donnèrent le monopole de la Mandchourie. Mais le Japon n’était
pas satisfait. Il tourna ses regards vers la Chine. Il y avait là un
vaste territoire, et dans ce vaste territoire reposaient les plus
grands gisements mondiaux de fer et de charbon – ces
fondements de la civilisation industrielle. Une fois acquises les
ressources naturelles, l’autre grand levier de l’industrie, c’est la
main-d’oeuvre. Or, sur ce territoire vivait un peuple de 400
millions d’âmes, soit un quart de la population mondiale. En
outre, les Chinois étaient d’excellents travailleurs, et leur
philosophie (ou leur religion) fataliste et leur solide constitution
nerveuse en faisaient de remarquables soldats – à condition qu’ils
fussent bien commandés. Inutile de préciser que le Japon était
prêt à leur fournir ce commandement.

Mais le plus intéressant, pour les Japonais, c’est que les
Chinois leur étaient apparentés par la race. Ce qui était une
énigme indéchiffrable pour l’Occident n’en était pas une pour
eux. Les Japonais comprenaient la mentalité chinoise comme
nous ne pourrons jamais l’apprendre ni même espérer le faire.
Les Japonais pensaient avec les mêmes idéogrammes que les
Chinois, et selon les mêmes schémas. Ils purent s’introduire dans
l’esprit chinois, alors que l’incompréhension nous en fermait
l’accès. Ils purent en suivre les méandres pour nous invisibles ; ils
évitèrent les obstacles et disparurent dans les ramifications de
l’esprit chinois, où nous ne pouvions les suivre.
Ces deux peuples étaient frères. Jadis, l’un avait emprunté à
l’autre son écriture, et, bien des générations avant cela, chacun
avait suivi sa route, à partir d’une souche mongole commune.
Certes, il y avait eu des évolutions et des différentiations, dues aux
circonstances et à l’instillation d’un autre sang ; mais il restait,
dans les profondeurs de leur être, une similitude que le temps
n’avait pas effacée.
C’est ainsi que le Japon prit la direction de la Chine. Dans les
années qui suivirent la guerre avec la Russie, ses agents
envahirent l’empire du Milieu. Ses ingénieurs et ses espions
pénétrèrent jusqu’à des centaines de kilomètres au-delà de la
dernière mission, habillés en coolies ou déguisés en marchands
ambulants ou en missionnaires bouddhistes ; ils notèrent la
puissance de chaque chute d’eau, l’emplacement des sites les plus
avantageux pour les usines, la hauteur des montagnes et des
défilés, les atouts et faiblesses stratégiques, la richesse des vallées
cultivées, le nombre de boeufs par district et le nombre de paysans
qui pouvaient être enrôlés de force. Jamais un tel recensement
n’avait été fait, et il n’aurait pu être fait par aucun autre peuple
que par l’obstiné, le patient, le patriotique peuple japonais.
Mais, très vite, le secret fut éventé. Les officiers japonais
réorganisèrent l’armée chinoise. Leurs sergents instructeurs
transformèrent les guerriers médiévaux en soldats du XXe siècle,
les habituèrent au matériel de guerre moderne, obtenant d’eux un

niveau d’adresse au tir bien supérieur à celui des soldats des
nations occidentales. Les ingénieurs japonais approfondirent et
élargirent le complexe système des canaux, construisirent des
usines et des fonderies, quadrillèrent l’empire de lignes
télégraphiques et téléphoniques, inaugurèrent l’âge du chemin de
fer. Ce sont ces mêmes agents de la civilisation industrielle qui
découvrirent les grands champs de pétrole du Chunsan, les
montagnes de fer du Whang-Sin et les gisements de cuivre du
Chinchi ; et ce sont eux aussi qui creusèrent les forages du Wow-
Wee, le plus fantastique réservoir de gaz naturel au monde.
Les émissaires du Japon participaient aux conseils impériaux
de la Chine. Ses hommes d’État conseillaient en sous-main leurs
homologues chinois. La reconstruction politique de l’empire fut
leur oeuvre. Ils évincèrent la classe lettrée, violemment
réactionnaire, et lui substituèrent des responsables progressistes.
Et dans chaque ville de l’empire, des journaux furent créés. Bien
entendu, les éditeurs japonais dictaient leur politique, qui était
celle de Tokyo. Mais ce sont ces journaux qui éduquèrent et
modernisèrent les masses.
La Chine s’éveilla enfin. Le Japon réussit là où l’Occident
avait échoué. Il avait traduit la culture et les réalisations
occidentales en des termes qui pouvaient être compris des
Chinois. Le Japon lui-même, quand il s’était éveillé ainsi, avait
étonné le monde. Mais, à l’époque, il ne comptait que 40 millions
d’âmes. L’éveil de la Chine, avec ses 400 millions d’habitants et
compte tenu de l’avance scientifique qu’avait connue le monde,
fut terriblement renversant. La Chine était le colosse des nations,
et sa voix se fit bientôt entendre sans équivoque dans les affaires et
le concert des nations, une voix que le fier Occident écoutait
respectueusement.
L’essor remarquablement rapide de la Chine était dû à la
qualité extraordinaire de sa main-d’oeuvre, peut-être plus qu’à
tout autre chose. Le Chinois était idéalement adapté à l’industrie.
Aucun ouvrier au monde ne pouvait lui être comparé pour
l’aptitude au travail. Le travail lui était aussi précieux que la

vie. Pour lui, la liberté se résumait à celle de pouvoir accéder
aux instruments de travail. Cultiver la terre et travailler sans
fin était tout ce que le Chinois demandait à l’existence. Et
l’éveil de la Chine avait donné à sa nombreuse population non
seulement un accès libre et illimité à ces instruments de
travail, mais encore un accès aux moyens de travail
mécaniques les plus scientifiquement avancés.
Mais cette renaissance chinoise ne fut qu’une étape. La Chine
découvrit en elle-même une nouvelle fierté, une volonté qui lui
était propre. Elle commença à ronger son frein sous la tutelle
japonaise, mais elle ne le rongea pas longtemps. Au début, sur les
conseils du Japon, la Chine avait expulsé de l’Empire tous les
missionnaires, ingénieurs, sergents instructeurs, marchands et
professeurs occidentaux. Puis elle commença à expulser leurs
homologues japonais. Les conseillers politiques nippons furent
couverts d’honneurs et de décorations et renvoyés chez eux.
L’Occident avait réveillé le Japon et, de même que le Japon avait
récompensé l’Occident, il était maintenant récompensé par la
Chine. Le Japon fut remercié pour son aide aimable et jeté
dehors, avec armes et bagages, par son gigantesque protégé.
Et les nations occidentales de rire sous cape : le rêve nippon
aux couleurs d’arc-en-ciel avait perdu son éclat. Le Japon se mit
en colère. La Chine lui rit au nez. Le sang et l’épée du samouraï
allaient frapper, et le Japon entra en guerre tête baissée. Cela se
produisit en 1922, et après sept mois de combats sanglants, le
Japon perdit la Mandchourie, la Corée et Formose, et il fut
repoussé, ruiné, dans ses petites îles surpeuplées. Le Japon quitta
la scène mondiale pour se consacrer aux arts, et il eut à coeur de
séduire le monde avec ses créations pleines de magie et de beauté.
Contrairement aux prévisions, la Chine ne devint pas pour
autant belliqueuse. Aucun rêve napoléonien ne la hantait, et elle
était heureuse de se consacrer aux arts de la paix. Après une
période d’inquiétude, on accepta l’idée que la Chine était plus à
craindre commercialement que militairement. Le danger réel, on
va le voir, n’avait pas été perçu. La Chine continua à perfectionner

sa civilisation industrielle. Au lieu d’une grande armée
permanente, elle développa une milice innombrable et
remarquablement efficace. Sa marine était si petite qu’elle était la
risée du reste du monde ; elle n’essaya pas de la renforcer, et ses
navires de guerre ne visitèrent jamais les ports étrangers.
Le réel danger résidait dans la fécondité de sa population, et
c’est en 1970 que retentit le premier cri d’alarme. Depuis quelque
temps, les territoires frontaliers de la Chine s’étaient plaints de
l’immigration chinoise. Et soudain, le monde découvrit que la
Chine comptait 500 millions d’habitants. Depuis son réveil, elle
s’était accrue de 100 millions d’hommes. Burchaldter souligna
qu’il y avait plus de Chinois que de Blancs. Il additionna les
populations des États-Unis, du Canada, de la Nouvelle-Zélande,
de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de l’Angleterre, de la France,
de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Russie d’Europe et
de toute la Scandinavie. Le total se montait à 495 millions. La
population chinoise dépassait cet énorme total de 5 millions. Les
chiffres de Burchaldter firent le tour du monde, et le monde
frissonna.
Durant des siècles, la population chinoise était restée stable.
Son territoire était saturé : c’est-à-dire qu’avec les méthodes
primitives de production, il avait supporté le maximum de
population possible. Mais en s’éveillant, la Chine était entrée dans
l’ère du machinisme, et ses capacités de production avaient
augmenté de façon phénoménale. Le taux de natalité commença
immédiatement à monter, tandis que chutait le taux de mortalité.
Jadis, quand la pression démographique butait sur les moyens de
subsistance, tout l’excédent démographique était éliminé par la
famine. Maintenant, grâce au machinisme, les moyens de
subsistance de la Chine avaient énormément progressé, les
famines avaient disparu, et la population s’accroissait au même
rythme que les moyens de subsistance.
Pendant cette période de transition qui vit grandir sa
puissance, la Chine ne nourrit aucun rêve de conquête. Les
Chinois n’étaient pas une race impériale. C’était un peuple

industrieux, économe et pacifique. La guerre y était vue comme
une tâche déplaisante mais nécessaire et qui, de temps à autre,
était inévitable. Ainsi, tandis que les Occidentaux s’étaient
querellés et combattus à travers le monde, la Chine s’occupait
paisiblement à faire tourner ses machines et à croître. Et
maintenant, elle se mettait à déborder au-delà des frontières de
l’empire ; elle se déversait purement et simplement dans les
territoires limitrophes, avec la détermination lente et terrifiante
d’un glacier.
À la suite de l’alerte donnée par les chiffres de Burchaldter, la
France, en 1970, finit par mettre ses menaces à exécution.
L’Indochine française était infestée d’immigrants chinois. La
France demanda l’arrêt de ce flot, mais la vague continua. Paris
rassembla une armée de 100 000 hommes sur les frontières
chinoises de son infortunée colonie ; la Chine, de son côté, y
envoya un million de miliciens. Ceux-ci furent suivis de leurs
femmes, de leurs enfants, de leurs parents, le tout formant, avec
leurs bagages, comme une seconde armée. L’armée française fut
balayée comme une mouche. Les soldats de la milice chinoise,
avec leurs familles, soit 5 millions de personnes en tout, prirent
froidement possession de l’Indochine française et commencèrent
à s’installer dans l’intention de rester là quelques milliers
d’années.
La France, outragée, prit les armes. Elle lança contre les côtes
chinoises une succession de flottes, et cet effort manqua bien la
ruiner. La Chine, dépourvue de marine, se retira comme une
tortue dans sa carapace. Durant toute une année, les flottes
françaises bombardèrent et incendièrent les villes et villages sur
la côte. La Chine ne s’en émut point, car elle ne dépendait en rien
du reste du monde. Elle se plaça tranquillement hors de portée
des canons français et se remit au travail. La France gémit,
pleurnicha, se tordit les bras de désespoir impuissant, et en
appela aux nations abasourdies. Puis elle envoya une expédition
punitive vers Pékin, composée de 250 000 hommes, la fleur du
pays. Cette armée débarqua sans rencontrer de résistance et
marcha vers l’intérieur. Les communications furent coupées le

deuxième jour. Aucun survivant ne revint pour dire ce qui s’était
passé. Ils avaient tous été engloutis dans l’énorme gueule de la
Chine.
Dans les cinq années qui suivirent, l’expansion de la Chine se
poursuivit à un rythme rapide dans toutes les directions. Le Siam
devint une partie de son empire et, en dépit de tout ce que purent
faire les Anglais, la Birmanie et la péninsule malaise furent à leur
tour envahies. En même temps, tout au long de la longue
frontière sud de la Sibérie, la Russie était durement talonnée par
l’avancée des hordes chinoises. Le processus était simple : d’abord
arrivaient les immigrants (ou, plutôt, ils se trouvaient déjà
présents, étant venus lentement, insidieusement, au cours des
précédentes années) ; ensuite retentissait le tumulte des armes, et
une monstrueuse armée de miliciens, suivis de leurs familles avec
tous leurs bagages, balayaient toute résistance ; pour finir, ils
s’installaient en colons sur le territoire conquis. Jamais on n’avait
vu méthode plus étrange et plus efficace de conquête du monde.
C’est pendant cette période que Burchaldter révisa ses
chiffres. Il s’était en effet trompé. La population chinoise devait se
monter à 700 ou 800 millions d’âmes ; personne, en vérité, ne
connaissait le chiffre, mais ce qui était sûr, c’est qu’elle allait
bientôt atteindre le milliard. Burchaldter annonça qu’il y avait
maintenant deux Chinois pour un Blanc, et le monde trembla. La
progression de la population chinoise avait dû commencer en
1904. On se souvint que, depuis cette date, la Chine n’avait connu
aucune famine. Au rythme de 5 millions par an, l’augmentation
totale au cours des 70 dernières années se montait à 350 millions
d’âmes ou peut-être plus : qu’en savait-on ? Qui pouvait rien
savoir de cette nouvelle et bizarre menace qui planait sur le XXe
siècle : la Chine, la vieille Chine, rajeunie, féconde, combattive ?
Une Convention fut alors réunie à Philadelphie, en 1975.
Toutes les nations de l’Occident, et quelques-unes de l’Orient, y
étaient représentées. Rien n’y fut décidé. Tous les pays parlèrent
de donner des primes pour chaque enfant conçu, afin
d’augmenter le taux de natalité ; mais les arithméticiens rirent de

ces propositions, soulignant le fait que la Chine avait pris trop
d’avance. Aucun moyen réalisable de venir à bout de la Chine ne
fut avancé. La Chine fut admonestée et menacée par l’Union des
puissances, et c’est tout ce qui sortit de la Convention de
Philadelphie. Aussi la Chine se gaussa-t-elle de la Convention et
des Puissances. Li Tang Fwung, l’homme au pouvoir derrière le
trône du Dragon, daigna leur répondre :
« Pourquoi la Chine se soucierait-elle des politesses
diplomatiques ? Nous sommes la plus ancienne, la plus
honorable, la plus royale race au monde. Nous devons accomplir
notre destinée. Sans doute est-il déplaisant que celle-ci ne soit
pas compatible avec la destinée du reste du monde, mais
comment agiriez-vous à notre place ? Vous avez fait de grands
discours sur les races royales et l’héritage de la terre, et
nous pouvons seulement répondre que tout cela reste à
voir. Vous ne pouvez pas nous envahir. Oubliez donc vos flottes
de guerre. Inutile de crier. Nous savons que notre flotte est
petite. C’est que, voyez-vous, nous ne l’utilisons que pour
des missions de police. Nous ne nous soucions pas des
océans. Notre force, c’est notre population, qui atteindra
bientôt le milliard. Grâce à vous, nous disposons de toutes
les machines de guerre modernes. Envoyez donc vos
navires : nous ne les remarquerons même pas. Lancez des
expéditions punitives, mais rappelez-vous d’abord ce qui est
arrivé aux Français. Débarquer un demi-million de soldats
sur nos rivages excéderait les ressources de n’importe lequel
d’entre vous. Et notre milliard d’habitants n’en ferait
qu’une bouchée. Envoyez-en un million, cinq millions, et
nous les avalerons de la même façon. Hop ! Une bouchée,
un rien ! Quant à vous, les États-Unis, détruisez donc,
comme vous nous en avez menacé, les 10 millions de coolies que
nous avons introduits sur vos côtes : cela représente à peine la
moitié de notre croissance démographique annuelle. »
Ainsi parla Li Tang Fwung. Le monde en resta désemparé,
désarmé, terrifié. Il avait parlé vrai. Il n’était pas question de
lutter contre l’effarant taux de natalité chinois. Si la Chine

comptait un milliard d’habitants, et si sa population augmentait
de 20 millions chaque année, dans 25 ans il y aurait un milliard et
demi de Chinois, soit l’équivalent de la population mondiale en
1904. Il n’y avait rien à faire. Impossible de dresser barrage contre
ce monstrueux déferlement biologique. La guerre était vaine. La
Chine se moquait bien d’un blocus de ses côtes. Elle se réjouissait
d’une invasion, car il y avait assez de place dans son énorme
gueule pour tous les terriens qu’on pouvait lancer contre elle.
Mais il y avait pourtant un savant, un savant que la Chine
avait négligé : Jacobus Laningdale. Il est vrai qu’il n’était pas
reconnu comme savant, sauf dans le sens le plus large de ce mot.
Jacobus Laningdale était avant tout un scientifique et, jusqu’à
présent, un scientifique très obscur, employé comme professeur
au Bureau d’hygiène de la ville de New York. Le cerveau de
Jacobus Laningdale était semblable à bien des cerveaux, sauf qu’il
s’y développa une idée singulière. Et il y eut aussi, au fond de ce
cerveau, la sagesse de garder cette idée secrète. Aussi n’écrivit-il
pas d’article dans la presse mais demanda-il un congé.
Le 19 septembre 1975, Jacobus Laningdale arriva à
Washington. Bien que ce fût le soir, il se dirigea tout droit vers la
Maison-Blanche, car il avait déjà pris rendez-vous avec le
président. Il resta enfermé avec le président Moyer durant trois
heures. Ce qui se passa entre ces deux hommes ne fut connu du
reste du monde que bien plus tard.
Le lendemain, le président Moyer réunit son cabinet. Jacobus
Laningdale était présent. Les débats furent tenus secrets. Mais
l’après-midi même, Rufus Cowdery, le secrétaire d’État, quitta
Washington et, tôt le lendemain matin, s’embarqua pour
l’Angleterre. Le secret qu’il emmenait avec lui commença à se
répandre, mais uniquement parmi les chefs de gouvernement.
Environ une demi-douzaine d’hommes dans chaque nation se
virent confier ce qui avait germé dans le cerveau de Jacobus
Laningdale. La diffusion de ce secret suscita une intense activité
dans les ports, les arsenaux et les docks. En France et en
Autriche, l’opinion devint soupçonneuse, mais les appels à la

confiance des gouvernements étaient si sincères que tout le monde
approuva le projet inconnu qui se préparait.
Ce fut l’époque de la Grande trêve. Toutes les nations,
solennellement, jurèrent de ne pas se faire la guerre. La première
mesure qui fut prise consista à mobiliser progressivement les
armées de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, de Grèce et
de Turquie. Puis un mouvement vers l’est s’amorça. Tous les
trains partant pour l’Asie furent remplis de soldats. Objectif : la
Chine, c’est tout ce que l’on savait. Un peu plus tard commença le
grand mouvement sur les mers. Des expéditions navales furent
lancées par toutes les nations. Les flottes se suivaient, et toutes se
dirigeaient vers les côtes chinoises. Tous les pays vidèrent leurs
ports. Ils envoyèrent leurs vedettes de la douane, leurs avisos,
leurs ravitailleurs de phares, ainsi que leurs plus antiques
croiseurs et cuirassés. Ils mobilisèrent même la marine
marchande. Les statistiques montrent que 58 640 steamers
marchands, équipés de projecteurs et de mitrailleuses, furent
envoyés vers la Chine.
La Chine attendit en souriant. Sur ses frontières terrestres se
pressaient des millions de soldats venus d’Europe. Elle mobilisa
cinq fois plus de miliciens et se prépara à l’invasion. La même
chose fut faite sur les côtes. Mais, chose étrange, ces vastes
préparatifs ne donnèrent lieu à aucune invasion. La Chine ne
comprenait pas. Le long de la grande frontière sibérienne, tout
était calme. Le long de ses côtes, ses villes et ses villages n’étaient
même pas bombardés. Il n’y avait jamais eu, dans l’histoire du
monde, un tel déploiement de navires de guerre. Et pourtant, il ne
se passait rien, rien n’était tenté. Pensaient-ils la faire sortir de sa
carapace ? La Chine, à cette idée, sourit. Pensaient-ils la lasser ou
l’affamer ? À cette idée, une fois encore, la Chine sourit.
Et cependant, si le lecteur avait pu se trouver dans la cité
impériale de Pékin, grosse de 11 millions d’habitants, à la date du
1er mai 1976, il aurait été le témoin d’une scène curieuse. Ce qu’il
aurait vu, ce sont des rues pleines d’une population jaune et
bavarde, la tête rejetée en arrière, l’oeil tourné vers le ciel. Et très

haut dans la nue, il aurait aperçu un petit point noir, qu’il aurait
reconnu comme un aéroplane. De cet aéroplane, qui virevoltait
au-dessus de la ville, tombaient des projectiles, d’étranges
projectiles, d’allure inoffensive, de fragiles tubes de verre qui se
brisaient en mille éclats dans les rues ou sur les toits.
Mais ces tubes de verre n’étaient nullement mortels. Il ne se
passait rien. Aucune explosion. Il est vrai que quelques Chinois
furent tués en recevant un de ces tubes sur la tête : ils tombaient
de si haut ! Mais qu’est-ce que trois Chinois pouvaient bien
représenter, au regard de 20 millions de naissances annuelles ?
L’un de ces tubes, qui tomba droit dans un étang à poissons,
au fond d’un jardin, demeura intact. Le maître de maison le sortit
de l’eau. Il n’osa pas l’ouvrir mais, accompagné de ses amis et
entouré d’une foule de plus en plus nombreuse, il porta le
mystérieux objet au juge du district. Celui-ci était un homme
brave. Sous les regards de tous, il brisa le tube avec sa pipe à
fourneau de cuivre. Il ne se passa rien. Parmi ceux qui se tenaient
tout près, deux ou trois crurent voir des moustiques s’envoler du
tube. Mais c’était tout. La foule éclata d’un grand rire et se
dispersa.
En même temps que Pékin, toute la Chine fut ainsi
bombardée de tubes de verre. Les petits aéroplanes, qui
s’élançaient depuis les navires de guerre, ne comprenaient chacun
que deux hommes ; et ils allaient et venaient au-dessus des
agglomérations de toute taille, l’un pilotant, l’autre jetant les
tubes.
Si le lecteur était retourné à Pékin six semaines plus tard, il
aurait cherché en vain ses 11 millions d’habitants. Il en aurait
rencontré quelques-uns, quelques centaines de milliers, peutêtre,
dont les cadavres pourrissaient à l’intérieur des maisons et
dans les rues désertes, ou empilés dans des corbillards laissés à
l’abandon. Pour le reste, il lui aurait fallu chercher le long des
routes et des chemins de l’Empire. Encore ne les aurait-il pas tous

trouvés en train de fuir Pékin frappé par la peste. Car derrière
eux, des centaines de milliers de cadavres jonchaient les bascôtés,
marquant ainsi le trajet de leur exode.
Il en alla de Pékin comme des autres villes et villages de
l’Empire : tous furent frappés du fléau – ou plutôt des fléaux, car
il y en avait toute une série. Toutes les formes virulentes de
maladies infectieuses se répandirent dans le pays. Le
gouvernement chinois comprit trop tard la signification des
préparatifs colossaux, du rassemblement de toutes les armées du
monde, des vols d’aéroplanes, de la pluie de tubes de verre. Et ses
proclamations furent inutiles : elles ne purent stopper les 11
millions de malheureux pestiférés qui s’enfuyaient de Pékin pour
répandre le fléau dans le reste du pays. Les médecins moururent
à leur poste ; et la mort, qui triomphe de tout, passa outre aux
décrets de l’empereur et de Li Tang Fwung. Il leur passa
également sur le corps, car Li Tang Fwung mourut en deux
semaines, et l’empereur, dissimulé dans son palais d’été, mourut
à la quatrième.
S’il ne s’était agi que d’un seul fléau, la Chine aurait peut-être
pu se tirer d’affaire. Mais aucune créature ne pouvait passer à
travers une succession de fléaux. Celui qui échappait à la variole
succombait à la scarlatine ; celui qui résistait à la fièvre jaune
était emporté par le choléra ; et s’il résistait aussi à cela, la peste
noire, c’est-à-dire la peste bubonique, le terrassait. Car c’était en
effet tous ces germes, ces microbes, ces bactéries et ces bacilles,
cultivés dans les laboratoires d’Occident, qui s’étaient abattus sur
la Chine avec la pluie de verre.
Tout ordre disparut. Le gouvernement s’effondra. Les décrets
et proclamations s’avérèrent inutiles : les hommes qui les avaient
adoptés et signés mouraient l’instant d’après. Les millions de
Chinois affolés que la mort poussait à fuir étaient hors d’état
d’écouter quoi que ce soit. Ils fuyaient les villes pour contaminer
les campagnes, et, où qu’ils s’enfuient, ils portaient le mal avec
eux. Un été chaud avait commencé – Jacobus Laningdale avait
choisi habilement le moment –, et le fléau couvait partout.

On a fait beaucoup d’hypothèses sur ce qui s’était passé, et les
récits des quelques survivants nous ont beaucoup appris. Les
malheureux Chinois se répandirent par millions dans tout
l’Empire. Les armées immenses que la Chine avait rassemblées
sur ses frontières se volatilisèrent. On pilla les fermes pour se
nourrir. On ne sema rien ; les terres cultivées restèrent en l’état et
ne donnèrent aucune récolte. La chose la plus remarquable, peutêtre,
ce fut cet immense exode. Des millions de Chinois
s’enfuirent, foncèrent vers les frontières de l’Empire où ils se
heurtèrent aux vastes armées d’Occident, qui les refoulèrent. Aux
frontières, le massacre de ces foules prises de folie prit des
proportions effarantes. Maintes et maintes fois, on fit reculer les
troupes d’une trentaine de kilomètres pour échapper à la
contagion de ces morts innombrables.
Une fois, le fléau passa au travers et frappa les soldats
allemands et autrichiens qui gardaient les frontières du
Turkestan. Mais ce cas avait été prévu, et, bien que 60 000
soldats européens fussent emportés, le corps international de
médecins put isoler la contagion et la réduire.
Voilà ce que fut l’invasion sans précédent de la Chine. Il n’y eut
aucun espoir pour ce milliard d’êtres humains. Prisonniers de
leurs vastes charniers foisonnant de cadavres, ayant perdu toute
cohésion, ils étaient condamnés. Nul ne pouvait en réchapper.
Rejetés aux frontières terrestres, ils furent également rejetés loin
des mers. 75 000 vaisseaux patrouillaient les côtes. Le jour, leurs
cheminées obscurcissaient les rivages ; la nuit, leurs projecteurs
sillonnaient l’obscurité, en quête de la plus petite jonque de
fuyards. Les tentatives faites par ces jonques sans nombre furent
pitoyables. Aucune n’échappa à leurs chiens de garde. La machine
de guerre moderne contint les masses chinoises désorganisées
pendant que le fléau faisait son office.
Ainsi la guerre ancienne devint-elle un objet de dérision,
confinée qu’elle était désormais dans des tâches de surveillance. La
Chine s’était moquée de la guerre, et elle avait récolté la guerre,

mais une guerre ultramoderne, la guerre du XXe siècle, la guerre
des scientifiques et des laboratoires, la guerre de Jacobus
Laningdale. Les plus gros canons devenaient des jouets,
comparés aux micro-organismes lancés par les laboratoires, ces
messagers de la mort, ces anges destructeurs qui s’étaient
répandus dans un empire d’un milliard d’âmes.
Durant l’été et l’automne 1976, la Chine fut un enfer. Il était
impossible d’éviter les microscopiques projectiles qui
s’infiltraient dans les moindres recoins. Les centaines de millions
de morts ne furent pas enterrés, les germes se multiplièrent et, à
la fin, des millions de survivants moururent chaque jour de la
famine. En outre, celle-ci affaiblissait les victimes, détruisant
leurs défenses naturelles contre les fléaux. Le cannibalisme, le
meurtre et la folie régnèrent. Ainsi périt la Chine.
C’est seulement au mois de février suivant, à la période la
plus froide, que les premières expéditions furent lancées. Elles
étaient modestes, composées de scientifiques et de quelques corps
de troupes ; mais elles pénétrèrent en Chine de tous côtés. En
dépit des précautions prises contre l’infection, de nombreux
soldats et quelques médecins furent touchés. Mais l’exploration
se poursuivit courageusement. Ils trouvèrent une Chine dévastée,
transformée en une étendue en friche où erraient des meutes de
chiens sauvages et des brigands désespérés qui avaient survécu.
Tous les survivants furent mis à mort, où qu’ils se trouvent.
Alors commença la grande oeuvre : le nettoyage de la Chine.
Cinq années et des centaines de millions y furent engloutis, après
quoi le monde vint s’installer, non dans des zones réparties
d’avance, comme l’avait préconisé le baron Albrecht, mais de
façon dispersée, selon le plan démocratique américain. Tout un
vaste et heureux mélange de nationalités s’implanta en Chine en
1982 et, dans les années qui suivirent, une expérience de
fertilisation croisée remarquablement réussie fut menée. Nous
connaissons aujourd’hui les résultats admirables, sur le plan
industriel, intellectuel et artistique, qui en furent le fruit.

C’est en 1987 que, la Grande trêve étant dissoute, le différend
entre la France et l’Allemagne à propos de l’Alsace-Lorraine
connut une recrudescence. Au mois d’avril, les perspectives de
guerre se firent sombres et menaçantes, et, le 17 avril, la
Convention de Copenhague fut réunie. En présence des
représentants de toutes les nations du monde, les participants
jurèrent de ne jamais plus utiliser les méthodes de guerre
bactériologique employées contre la Chine.

FIN.

 

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Texte libre de droits.
Corrections, édition, conversion informatique et publication par
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24 janvier 2004
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– Source :
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etrangere – Bernard Cazes, Politique étrangère, 2/2001 – 66e
année.
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La Grande Triade


Image

par Guénon René

Année : 1946

Les nombres n’ont pas, comme l’affirme la mentalité moderne, un sens purement quantitatif.
Cette approche relève du nivellement par le bas qu’opère ce type de conceptions. En réalité, les
nombres ont une signification qualitative et symbolisent, comme toute chose, des réalités d’ordre
supérieur. Le nombre trois ne déroge évidemment pas à cette loi. Dans l’ouvrage présenté ici, René
Guénon expose plusieurs genres de ternaires, c’est-à-dire de rapports de trois termes entre eux.
Comme le titre l’indique, la Grande Triade extrême orientale (Terre – Ciel – Homme) concentre en elle
le propos du livre. Notons d’emblée que les trois éléments de cette triade ne doivent pas être
confondus avec la terre, le ciel et l’homme que nous connaissons ordinairement. Ces derniers ne sont
que les représentations dans notre monde des trois termes de la Grande Triade.

L’auteur commence par insister sur le fait que les différents ternaires traditionnels ne recouvrent
pas nécessairement la même signification. Ainsi, on ne peut établir d’identité entre la Trinité
chrétienne, la Trimûrti hindoue (Brahmâ, Vishnou et Shiva) ou la Grande Triade chinoise. Les
assimiler revient à raisonner en termes purement quantitatifs (3 = 3, donc tout ce qui se regroupe
par trois serait semblable), et donc à passer à côté de l’essentiel. Se refusant à un tel type
d’approche, René Guénon présente les divers types de rapports que peuvent entretenir les termes
d’un ternaire. Trois fondamentaux se rencontrent dans la Tradition :

1. un principe se polarisant en deux complémentaires (comme c’est le cas pour l’Unité (Tai-ki)
dont dérivent le principe masculin, le Ciel, et le principe féminin, la Terre),

2. un ternaire composé de ces deux complémentaires et de la résultante de leur union (comme
c’est le cas pour le Ciel, la Terre et l’Homme, fils de la Terre et du Ciel),

3. un ternaire « linéaire » où un terme engendre le second qui engendre le troisième (comme
c’est le cas pour les « trois mondes » : la manifestation informelle, la manifestation subtile et la
manifestation corporelle).

Le ternaire incluant la Terre, le Ciel et l’Homme place ce dernier en position de médiateur entre les
deux premiers. René Guénon expose l’essentiel de la doctrine traditionnelle sur les sens exacts qu’il
convient de retenir pour les trois termes de cette triade. Il développe dans son ouvrage les principes
de yin et de yang, c’est-à-dire de « substance » (en rapport avec la Terre) et « d’essence » (en rapport
avec le Ciel), si souvent mal compris. Il souligne leur importance fondamentale dans toutes les
sciences traditionnelles, lesquelles visent à une application des principes immuables et
transcendants. Notons à ce sujet que l’interprétation astrologique ne peut se dispenser de la
compréhension des relations entre le yin et le yang, qui décrivent par exemple l’interaction entre les
maisons (yin) et les signes (yang). De même, nous ne saurions trop recommander la lecture attentive
du chapitre XIII de l’ouvrage, qui décrit les rapports entre un être et le milieu qui l’environne. La
compréhension de ces relations est capitale pour l’étude des sciences prenant comme objet l’être
humain. Ainsi, les données délivrées dans La Grande Triade sont d’une très grande valeur pour
l’étude de l’astrologie. On ne saurait cependant restreindre la portée du livre de René Guénon à cette science, cet auteur envisageant avant tout les principes, au-delà de leurs applications dernières.

Comme nous l’indiquions en début de notice, la triade Ciel, Terre, Homme n’est pas le seul genre
de ternaire traditionnel. René Guénon se livre à l’étude d’autres types de ternaires et les compare
avec la Grande Triade extrême orientale, sujet central du livre. Sont abordés les trois mondes (le
Tribhuvana hindou), le ternaire « Spiritus », « Anima », « Corpus » (se retrouvant dans la Tradition
chrétienne telle qu’exposée au Moyen-Age), le ternaire Soufre, Mercure, Sel des alchimistes, le
ternaire « Deus », « Homo », « Natura » (employé par la chrétienté), le ternaire « Providence », « Volonté »,
« Destin » (figurant dans la doctrine délivrée par Pythagore, par exemple), le triple temps (passé,
présent, avenir), le « Triratna » bouddhique (Bouddha, Dharma, Sangha).

Le propos de La Grande Triade ne se borne pas à présenter des notions d’ordre cosmologique,
mais tend à les coordonner afin de montrer ce en quoi peut consister la réalisation spirituelle. A
l’ensemble président l’Unité et le retour à elle. Si tous les êtres ne cessent jamais d’être contenus
dans l’Unité, en revanche ils perdent de vue ce rattachement. Leur connaissance s’est obscurcie,
d’où par exemples la souffrance et les erreurs sur la prétendue autonomie de l’individu.

Avant-propos
Le ternaire Ciel-Terre-Homme = tien-ti-jen (chinois).
B. Favre, Les sociétés secrètes en Chine.
La Triade – Société du Ciel et de la Terre.
Jen (chinois) signifie à la fois „homme” et „humanité” (donc implique aussi une idée de solidarité).
La Triade est connue aussi sous les noms de San-ho (Trois fleuves) et San-tien (Trois points).
Wou-wei – le principe du non-agir.
En Extrême-Orient, tout ce qui est ésotérique ou initiatique relève nécessairement du Taoïsme.
Tchenn-jen (chinois) = homme véritable.
Cheun-jen (chinois) = homme transcendent.
Pe-lien (chinois) = Lotus blanc.

Les deux parties ésotérique et exotérique de la tradition extrême-orientale se sont divisées en deux
branches profondément distinctes: le Taoïsme et le Confucianisme.

L’école bouddhique Tchan a été profondément influencée par le taoïsme. Tchan est la forme chinoise
du mot sanscrit Dhyâna (contemplation) et du mot japonai Zen.

Les partisans de la théorie des „emprunts”, suite au constant de certains similitudes entre la Triade
et la Maçonnerie, ont avancé l’hypothèse de l’origine historique commune des deux organisations
initiatiques. En fait, il ne s’agit que d’une identité de principes.

Chapitre premier. Ternaire et trinité
La Triade taoïste n’a rien en commun avec la trinité chrétienne. Les comparer d’une manière ou
d’une autre n’est qu’une assimilation abusive. Une autre assimilation est faite à tort avec la Trimûrti
hindoue. „En réalité, dans les deux cas, il s’agit bien évidemment d’un ensemble de trois aspects
divins, mais là se borne toute la ressemblance […].” (p. 18)

„C’est avant tout faute de faire les distinctions essentielles entre différents types de ternaires qu’on
en arrive à toute sorte de rapprochements fantaisistes et sans la moindre portée réelle, comme ceux
auxquels se complaisent notamment les occultistes […].” (p. 19)

L’idée du rapprochement entre les dix principes de la tradition hindoue et les dix Sephiroth de la
Kabbale hébraïque a été formulé pour la première fois par Malfatti de Montereggio dans son livre
Mathèse.

„[…] la Triade extrême-orientale appartient au genre de ternaire qui sont formés de deux termes
complémentaires et d’un troisième terme qui est le produit de l’union de ces deux premiers, ou, si
l’on veut, de leur action et réaction réciproque […]” (p. 20)

La trinité égyptienne Osiris, Isis et Horus ne peut pas être réduite à triade chinoise non plus.

Certaines sectes chrétiennes prémodernes ont voulu faire du Saint-Esprit une entité féminine. C’est
une erreur, parce que l’opération du Saint-Esprit dans la génération du Christ correspond à l’activité
de Purusha, ou du Ciel, selon le langage de la tradition extrême-orientale, pendant que la Vierge est
une parfaite image de Prakriti. Christ est identique à l’Homme Universel.

Chapitre II. Différents genres de ternaires
Le premier type de ternaire est celui qui comprend un principe premier, dont dérivent deux termes
opposés, ou plutôt complémentaires (Purusha et Prakriti dans la tradition hindoue; le Ciel (Tien) et la
Terre (Ti) dans la tradition extrême-orientale – mais sans perdre de vue le principe supérieur dont ils
sont dérivés).

Le deuxième type est celui où le ternaire est formé par deux termes complémentaires et par leur
produit ou leur résultante. C’est à ce genre qu’appartient la Triade extrême-orientale.

Le principe qui unit Tien et Ti s’appelle Grand Extrême (Tai-ki). Il suppose Wou-ki, le Non-Etre ou le
Zéro métaphysique. Il s’appelle ausi Tai-i (Grande Unité).

A la fin, le ternaires chinois sont:
ê (premier type) Tai-ki, Tien et Ti;
ê (deuxième type) Tien, Ti et Jen.

Le Ciel se représente par un cercle. La Terre – par un carré. L’Homme Universel se symbolise par une
croix. Le Ciel et la Terre sont deux désignations pour l’Essence et la Substance universelle. L’Homme
Universel est le pont qui les unit.

Chapitre III. Ciel et Terre
„Le Ciel couvre, la Terre supporte” – formule traditionnelle chinoise.

Le nombre de dix mille est pris dans le Taoïsme pour signifier tout l’ensemble de la manifestation
universelle.

Au sujet du Ciel qui „couvre”, il existe un symbolisme identique inclus dans le mot grec Ouranos,
équivalent du sanscrit Varuna, de la racine var (couvrir), et aussi dans le latin Caelum, dérivé de
caelare (cacher ou couvrir).

Le Ciel s’assimile à la perfection active (Khien) et la Terre s’assimile à la perfection passive (Khouen).
Mais aucun n’atteint la perfection au sens absolu. Le Ciel et la Terre sont respectivement principe
masculin et principe féminin.
Dans un complémentarisme comme celui-ci, le terme actif est envisagé comme une ligne verticale et
le terme passif comme une ligne horizontale. Au même symbolisme correspondent les deux lettres
alif et ba de l’alphabet arabe.

La marche descendente du cycle de la manifestation allant de son pôle supérieur qui est le Ciel à son
pôle inférieur qui est la Terre, peut être considérée comme partant de la forme la moins «spécifiée»
de toutes, qui est la sphère, pour aboutir à celle qui est au contraire la plus «arrêtée», qui est le
cube.

Le Ciel présente au Cosmos une face „ventrale”, intérieure, et la Terre qui les supporte présente une
face „dorsale”, donc extérieure.

Tien-hia (sous le Ciel) est employé en chinois pour désigner l’ensemble du Cosmos.

L’«intériorité» appartient au Ciel et l’«extériorité» appartient à la Terre.

Chapitre IV. «Yin» et «Yang»
Yang: actif, positif, masculin, lumière.

Yin: passif, négatif, féminin, ombre.

Ces deux principes ne sont pas opposés, mais complémentaires. La médecine chinoise est basée sur
l’idée de déséquilibre d’un de ceux deux principes.

Yang procède de la nature du Ciel, et yin procède de la nature de la Terre.

L’aspect yang correspond à ce qu’il y a de spirituel et d’essentiel et l’Esprit est identifié avec la
lumière dans toutes les traditions. L’aspect yin est identifié à la substance, à l’inintelligibilité
inhérente à son indistinction ou à son état de pure potentialité.

Avec le langage aristotélicien et scolastique, yang est tout ce qui est „en acte”, pendant que „yin” est
tout ce qui est „en puissance”.

Le Ciel est entièrement yang et la Terre est entièrement yin, ce qui revient à dire que l’Essence est
acte pur et que la Substance est puissance pure.

Dans toute chose manifestée, yang ou yin ne sont jamais purs. Il y a, selon une formule maçonnique,
de la lumière dans les ténèbres (du yang dans le yin) et des ténèbres dans la lumière (du yin dans le
yang).

„Si l’on considère spécialement le yang et le yin sous leur aspect d’éléments masculin et féminin, on
pourra dire que, en raison de cette participation, tout être est «androgyne» en un certain sens et
dans une certaine mesure, et qu’il l’est d’ailleurs d’autant plus complètement que ces deux éléments
sont plus équilibrés en lui; le caractère masculin ou féminin d’un être individuel (il faudrait, plus
rigoureusement, dire principalement masculin ou féminin) peut être donc considéré comme
résultant de la prédominance de l’un ou de l’autre.” (p. 41)

La Terre apparaît par sa face „dorsale” et le Ciel par sa face „ventrale”, c’est pourquoi le yin est „à
l’extérieur” et le yang est „à l’intérieur”. Autrement dit, les influences terrestre, qui sont yin, sont
seules sensibles, et les influences célestes, qui sont yang, échapppent aux sens et ne peuvent être
saisies que par les facultés intellectuelles.

Le yin est avant le yang dans une énumération, tout comme les trois gunas hindoues sont tamas,
rajas, sattwa, donc allant de l’obscurité à la lumière.

Yang correspond au trait plein. Yin – au trait brisé. Le trait plein et le trait brisé sont des éléments des
trigrammes et des hexagrammes du Yi-king.

Le symbole yin-yang représente le „cercle de la destinée individuelle” (p. 43). Il est équivalent de
l’Androgyne primordial. Il est aussi l’œuf du Monde qui, après la séparation, est le Ciel et la Terre.
Il est commode (mais pas totalement vrai) de donner a Tao le nom de Grande Unité.

Chapitre V. La double spirale
Le symbole de la double spirale est étroitement connexe de celui du yin-yang. Il se trouve dans l’art
traditionnel des pays les plus divers.

Toute ornementation a originairement un caractère symbolique.

La double spirale est l’élément principal de certains talismans très répandus dans les pays islamiques.
Il existe une relation avec les deux sens de rotation du swastika, qui expriment la même double
action de la force cosmique.

Dans l’être humain il y a deux lignes, les deux nâdîs ou courants subtils de droite et de gauche, ou
positif et négatif (idâ et pingalâ). Une autre figuration est celle des deux serpents du caducée
(kêrukeion, indigne des hérauts).

L’Axe du Monde et l’axe de l’être humain (la colonne vertébrale) sont également désignés, en raison
de leur correspondance analogique, par le terme Mêru-danda.

L’œuf du Monde se rapproche du symbolisme du serpent, comme dans le Kneph égyptien est
représenté sous la forme d’un serpent qui produit l’œuf par la bouche.

Dans l’art chinois, la forme de la spirale apparaît notamment par la figuration du «double chaos», des
eaux supérieures et inférieures (c’est-à-dire des possibilités informelles et formelles), souvent en
rapport avec le symbolisme du Dragon.

Le symbole du cygne est la combinaison de celui du serpent avec celui de l’oiseau. L’œuf du monde
peut être un œuf de serpent, mais aussi un œuf de cygne. Hamsa, le véhicule de Brahmâ, est un
cygne. Dans la tradition grecque, le symbolisme du cygne était lié à celui de l’Apollon hyperboréen.

Dans les symboles antiques, la double spirale est parfois remplacée par deux ensembles de cercles
concentriques, tracés autour de deux points qui représentent encore les pôles.

La catabase est la marche descendante, pendant que l’anabase est la marche ascendante.

La double spiration c’est l’expir et l’aspir universels, par lequels sont produites les „condensations” et
les „dissipations” (suivant le langage taoïste), les „coagulations” et les „solutions” (suivant la
terminologie hermétique), genesis et phtora, „génération” et „corruption” (selon Aristote), les jours
et les nuits de Brahmâ, comme le Kalpa et le Pralaya.

Chapitre VI. „Solve” et „coagula”
La formule „solve” et „coagula” est regardée comme contenant d’une certaine façon tout le secret
du Grand Œuvre, en tant que celui-ci reproduit le processus de la manifestation universelle.

Le terme „solve” est parfois représenté par un signe qui montre le Ciel, et le terme „coagula” par un
signe qui montre la Terre. Solve peut être assimilé au courant ascendent (yang) et coagula au courant
descendant (yin).

Les „condensations” procèdent des influences terrestres, et les dissipations procèdent des influences
célestes.

L’ordre yin-yang peut être envisagé de deux manières. Si l’on part de l’état de non-manifestation
pour passer au manifesté (le point de vue cosmologique), c’est la condensation (coagulation) qui se
présentera naturellement en premier lieu, pendant que la dissipation (solution) viendra ensuite. Si au
contraire l’on part de la manifestation on devrait envisager d’abord la tendance aboutissant à la
solution de ce qui est dans cet état, pendant qu’une phase ultérieure de coagulation serait le retour à
un autre état de manifestation.

„[…] il faut d’ailleurs ajouter que cette «solution» et cette «coagulation», par rapport à l’état
antécédent et à l’état conséquent respectivement, peuvent être parfaitement simultanées en
réalité.” (p. 56)

„[…] toute attraction produit un mouvement centripète, donc une «condensation», à laquelle
correspondra, au pôle opposé, une «dissipation» déterminée par un mouvement centrifuge, de façon
à rétablir ou plutôt à maintenir l’équilibre total.” (p. 58)

Ce qui est „condensation” sous le rapport de la substance est au contraire une „dissipation” sous le
rapport de l’essence, et inversement, ce qui est „dissipation” sous le rapport de la substance est une
„condensation” sous le rapport de l’essence.

„[…] toute «transmutation», au sens hermétique de ce terme, consistera proprement à «dissoudre»
ce qui était «coagulé» et, simultanement, à «coaguler» ce qui était «dissous», ce deux opérations
apparemment inverses n’étant en réalité que les deux aspects complémentaires d’une seule et
même opération.” (p. 58)

L’état qui est vie pour le corps est mort pour l’esprit et inversement.

Dans l’initiation a lieu un „retournement”. C’est ce que le symbolisme kabbalistique désigne comme
le «déplacement des lumières», et aussi ce que la tradition islamique met dans la bouche des awliyâ:
„Nos corps sont nos esprits, et nos esprits sont nos corps.” (ajsâmnâ arwâhnâ, wa arwâhna ajsâmnâ).

Les opérations de „coagulation” et de „solution” correspondent à ce que la tradition chrétienne
désigne comme le „pouvoir des clefs” – celui de „lier” et de „délier” (potestas ligandi et solvendi).

La figuration du pouvoir des clés est celle d’une clé en or (correspondant au pouvoir spirituel) et une
clé en argent (correspondant au pouvoir temporel). On peut dire que le pouvoir de „lier” correspond
au pouvoir temporel, pendant que celui de „délier” au spirituel. Le temporel et le spirituel sont yin et
yang l’un par rapport à l’autre.

Les clés peuvent être représentées dans le swastika clavigère, dont chacun des quatre branches
peuvent être représentées d’une clef. Son axe verical ou solsticial se rapporte à la fonction
sacerdotale, et l’axe horizontal ou équinoxial à la fonction royale.

Le terme spagyrie, qui désigne la médecine hermétique, exprime formellement, par sa composition,
la double opération de «solution» et de «coagulation»; l’exercice de la médecine traditionnelle est,
dans un ordre particulier, une application du «pouvoir des clefs».

Le pouvoir des clefs correspond au double pouvoir de vajra (hindoue) et dorje (tibétain). Les deux
sont figurés par la foudre. Vajra est symbole yang, et son complémentaire féminin est, dans la
tradition hindoue, la conque (shankha), et dans la tradition tibétaine la clochette rituelle (dilbu).

„[…] le pouvoir du vajra, ou le «pouvoir des clefs» qui lui est identique au fond, impliquant le
maniement et la mise en œuvre des forces cosmiques sous leur double aspect de yin et de yang,
n’est en définitive rien d’autre que le pouvoir même de commander à la vie et à la mort.” (p. 64)

Les deux solstices s’assimilent au Nord (celui d’hiver) et au Sud (celui d’été), pendant que les deux
équinoxes s’assimilent à l’Est (printemps) et à l’Ouest (automne).

Le pouvoir de provoquer des orages a été considéré, chez les peuples les plus divers, comme une
sorte de conséquence de l’initiation.

Chapitre VII. Questions d’orientation
„A l’époque primordiale, l’homme était, en lui-même, parfaitement équilibré quant au
complémentarisme du yin et du yang; d’autre part, il était yin ou passif par rapport au Principe seul,

et yang ou actif par rapport au Cosmos ou à l’ensemble des choses manifestées; il se tournait donc
naturellement vers le Nord, qui est yin, comme vers son propre complémentaire. Au contraire,
l’homme des époques ultérieures, par suite de la dégénérescence spirituelle qui correspond à la
marche descendente du cycle, est devenu yin par rapport au Cosmos; il doit donc se tourner vers le
Sud, qui est yang, pour en recevoir les influences du principe complémentaire de celui qui est devenu
prédominant en lui, et pour rétablir, dans la mesure du possible, l’équilibre entre le yin et le yang.”
(p. 64)

L’orientation vers le Nord est polaire, pendant que celle vers le Sud est solaire.

Dans les cartes et les plans chinois, le Sud est placé en haut et le Nord en bas, l’Est à gauche et
l’Ouest à droite, ce qui est conforme à la seconde orientation; cet usage n’est d’ailleurs pas assez
exceptionnel qu’on pourrait croire, car il existait aussi chez les anciens Romains et subsista même
pendant une partie du moyen âge occidental.

En Chine, le côté auquel on accorde la prééminence est la gauche. Mais à l’époque de Sseu-ma-tsien,
au IIe siècle avant l’ère chrétienne, la droite semble l’avoir au contraire emporté sur la gauche. Le
„conseiller de droite” (iou-siang) avait un rôle plus important que le „conseiller de gauche” (tsosiang).

A l’époque de Lao-tseu la gauche correspondait au yang et la droit au yin.

En hébreu la „droite” signifie toujours le Sud et la „gauche” le Nord, ce qui implique que l’orientation
est prise, comme dans l’Inde, en se tournant vers l’Est. Ce même mode d’orientation était pratiqué
par les constructeurs du moyen âge pour déterminer l’orientation des églises.

Chapitre VIII. Nombres célestes et nombres terrestres
Les nombres impairs correspondent au yang, sont masculins ou actifs, et les nombres pairs
correspondent au yin, sont féminins ou passifs. Les nombres impairs sont „célestes”, et les nombres
pairs sont „terrestres”.

L’unité n’est pas considéré nombre, elle est proprement le principe même du nombre. C’est donc 2 le
premier nombre par (qui appartient à la Terre) et 3 le premier nombre impair (qui appartient au
Ciel). La Terre est donc avant le Ciel, tout comme yin est avant yang.

Pour d’autre nombres se sont produits des inversions inexplicables: 5, nombre impair, est attribué à
la Terre, pendant que 6, nombre pair – au Ciel. On parle à ce propos d’un échange „hiérogamique”
entre les attributs des deux principes complémentaires.

En Chine ce n’est pas l’ordre cosmique qui a été conçu sur le modèle des institutions sociales, mais ce
sont bien celles-ci qui ont été établies en correspondance avec l’ordre cosmique lui-même.

„[…] tous les complémentarismes, de quelque type qu’il soient, ont également leur principe dans la
première de toutes les dualités, qui est celle de l’Essence et de la Substance universelles, ou, suivant
le langage symbolique de la tradition extrême-orientale, celle du Ciel et de la Terre.” (p. 77)

Pour les Pythagoriciens, 5 était le „nombre nuptial”, somme du premier nombre pair ou féminin (2)
et du premier nombre impair ou masculin (3).

Tandis que 2 et 3 expriment la nature même de la Terre et du Ciel, 5 et 6 expriment leur „mesure”, ils
les envisagent du point de vue de la manifestation et non plus en eux-mêmes.

Les doubles de 5 et 6 sont 10 (attribué au Ciel) et 12 (attribué à la Terre). Dans la tradition chinoise,
les jours sont comptés par périodes décimales et les mois par périodes duodécimales; or dix jours
sont dix soleils, et douze mois sont douze lunes; les nombres 10 et 12 sont donc rapportés ainsi
respectivement le premier au Soleil, qui est yang et masculin, correspondant au Ciel, au feu et au
Sud, et le second à la Lune, qui est yin ou féminine, correspondant à la Terre, à l’eau et au Nord.

Le nombre 11, en tant qu’union de 5 et 6, est l’union centrale du Ciel et de la Terre. C’est le nombre
par lequel se constitue la Voie du Ciel et de la Terre. Cette importance du nombre 11 est le point
commun aux doctrines traditionnelles les plus diverses.

Chapitre IX. Le fils du ciel et de la terre

„Le Ciel est son père, la Terre est sa mère” – formule initiatique.

L’homme véritable est celui qui possède vraiment la plénitude de la nature humaine, ayant
développé en lui l’intégralité des possibilités qui y sont impliquées; les autres hommes n’ont en
somme qu’une potentialité humaine plus ou moins développée dans quelques-uns de ses aspects.

Les hommes ordinaires sont plutôt fils de la Terre que du Ciel, ils sont yin par rapport au Cosmos.

L’homme véritable est parfaitement équilibré sous le rapport du yang et du yin, et, en même temps,
la nature céleste ayant nécessairement la prééminence sur la nature terrestre, il est yang par rapport
au Cosmos.

„[…] «l’homme véritable» est aussi l’«homme primordial», c’est-à-dire que sa condition est celle qui
était naturelle à l’humanité à ses origines, et dont elle s’est éloignée peu à peu, au cours de son cycle
terrestre, pour en arriver jusqu’à l’état où est actuellement ce que nous avons appelé l’homme
ordinaire, et qui n’est proprement que l’homme déchu.” (p. 85)

La déchéance spirituelle attire un déséquilibre sous le rapport du yang et du yin.

„Ces êtres, au contraire, l’«homme primordial», au lieu de se situer simplement parmi eux, les
synthétisait tous dans son humanité pleinement réalisée; a du fait même de son «intériorité»,
enveloppant tout son état d’existence comme le Ciel enveloppe toute la manifestation (car c’est en
réalité le centre qui contient tout), il les comprenait en quelque sorte en lui-même comme des
possibilités particulières incluses dans sa propre nature; et c’est pourquoi l’Homme, comme
troisième terme de la Grande Triade, représente effectivement l’ensemble de tous les être
manifestés.” (pp. 85-86)

La distinction entre l’«homme véritable» et l’«homme transcendant» est celle d’entre l’homme
individuel parfait comme tel et l’«Homme Universel».

„L’homme véritable est donc celui qui est parvenu effectivement au terme des «petits mystères»,
c’est-à-dire à la perfection même de l’état humain; par là, il est désormais établi définitivement dans
l’«Invariable Milieu» (Tchoung-young), et il échappe dès lors aux vicissitudes de la «roue cosmique»,
puisque le centre ne participe pas au mouvement de la roue, mais est le point fixe et immuable

autour duquel s’effectue ce mouvement. Ainsi, sans avoir encore atteint le degré suprême qui est le
but final de l’initiation et le terme des «grands mystères», l’«homme véritable», étant passé de la
circonférence au centre, de l’«extérieur» à l’«intérieur», remplit réellement, par rapport à ce monde
qui est le sien, la fonction du «moteur immobile», dont l’«action de présence» imite, dans son
domaine, l’activité «non-agissante» du Ciel.” (p. 87)

Chapitre X. L’Homme et les trois mondes
„Lorsqu’on compare entre eux différents ternaires traditionnels, s’il est réellement possible de les
faire correspondre terme à terme, il faut bien se garder d’en conclure que les termes correspondants
sont nécessairement identiques, et acela même dans les cas où certains de ces termes portent des
désignations similaires, car il peut très bien se faire que ces désignations soient appliquées par
transposition analogique à des niveaux différents.” (p. 88)

Tribhuvada hindou est composé de trois mondes: Terre (Bhû), Atmosphère (Bhuvas) et Ciel (Swar).
Mais Ciel et Terre hindoue ne correspondent pas à Tien et Ti chinois (ces derniers correspondent à
Purusha et Prakriti hindous).

„[…] les «trois mondes» représentent […] l’ensemble de la manifestation elle-même, divisée en ses
trois degrés fondamentaux, qui constituent respectivement le domaine de la manifestation
informelle, celui de la manifestation subtile, et celui de la manifestation grossière ou corporelle.” (p.
88)

La manifestation informelle est celle où prédominent les influences célestes; la manifestation
corporelle est celle où prédominent les influences terrestres. La manifestation subtile procède des
deux états.

Il existe une analogie constitutive entre le macrocosme et le microcosme.

L’homme appartient par l’esprit au domaine de la manifestation informelle, par l’âme à celui de la
manifestation subtile et par le corps à celui de la manifestation grossière. „C’est d’ailleurs l’homme,
et par là il faut entendre surtout l’«homme véritable» ou pleinement réalisé, qui, plus que tout autre
être, est véritablement le «microcosme», et acela encore en raison de sa situation «centrale», qui en
fait comme une image ou plutôt comme une «somme» (au sens latin de ce mot) de tout l’ensemble
de la manifestation, sa nature, comme nous le disions précédemment, synthétisant en elle-même
celle de tous les autres êtres, de sorte qu’il ne peut rien se trouver dans la manifestation qui n’ait
dans l’homme sa représentation et sa correspondance.” (p. 91)

Il existe une correlation entre les modifications de l’ordre humain et celles de l’ordre cosmique.

Chapitre XI. „Spiritus”, „anima”, „corpus”
„La division ternaire est la plus générale et en même temps la plus simple qu’on puisse établir pour
définir la constitution d’un être vivant, et en particulier celle de l’homme, car il est bien entendu que
la dualité cartésienne de l’«esprit» et du «corps», qui s’est en quelque sorte imposée à toute la
pensée occidentale moderne, ne saurait en aucune façon correspondre à la réalité; […].” (p. 94)

Toutes les traditions admettent la distinction: esprit, âme et corps. Il n’y a que la modernité
occidentale qui fait la confusion entre esprit et âme. Cette erreur a des conséquences qui ne sont pas
uniquement théoriques.

La distinction de l’esprit et de l’âme est appliquable à celle d’entre macrocosme et microcosme.

Les Pythagoriciens envisageaient un quaternaire fondamental: le Principe, transcendant par rapport
au Cosmos, puis l’Esprit et l’Ame universels, et enfin la Hylê primordiale.

„[…] du côté «essentiel», l’Esprit et l’Ame sont, à des niveaux différents, comme des «réflexions» du
Principe même de la manifestation; du côté «substantiel», ils apparaissent au contraire comme des
«productions» tirées de la materia prima, bien que déterminant eux-mêmes ses productions
ultérieures dans le sens descendant, et cela parce que, pour se situer effectivement dans le
manifesté, il faut bien qu’ils deviennent eux-mêmes partie intégrante de la manifestation
universelle.” (p. 97)

Buddhi – Intellect pur (correspondant à Spiritus et à la manifestation informelle);

Atmâ – Principe transcendant.

Le corps représente la passivité substantielle, sans être la Substance elle-même.

Dans le ternaire ésprit-âme-corps, les deux premiers termes se situent d’où même côté par rapport
au troisième. „[…] le corps a dans l’âme son principe immédiat mais il ne procède de l’esprit
qu’indirectement et par l’intermédiaire de l’âme.” (p. 98)

L’âme, en tant qu’intermédiaire entre l’esprit et le corps, est un principe «médiateur». L’esprit et
l’âme sont d’une certaine manière complémentaire, l’esprit est yang et l’âme est yin. Le premier est
symbolisé par le Soleil, l’autre par la Lune. L’esprit est la lumière émanée directement du Principe,
tandis que l’âme est une réflexion de cette lumière.

Le serpent est un des symboles d’Anima Mundi parce que, bien qu’agissant aussi dans le monde
corporel, appartiennent en elles-mêmes à l’ordre subtil.

Le carré posé sur un de ses angles suggère l’idée de mouvement, tadis que le carré reposant sur sa
base exprime l’idée de stabilité.

Chapitre XII. Le Soufre, le Mercure et le Sel
Le ternaire alchimique: Soufre, Mercure et Sel. Le complémentarisme des deux premiers termes et
beaucoup plus accentué que celui d’entre l’esprit et l’âme. Le Souffre est envisagé comme principe
actif masculin, pendant que le Mercure comme principe passif féminin. Le Sel est en quelque sorte
neutre.

Le Souffre, assimilé au principe igné, est le principe d’activité intérieure, irradiant à partir du centre
même de l’être. Cette force est identifiée dans l’homme à la puissance de la volonté divine. Le mot
grec theion, désignation du Soufre, signifie en même temps «divin».

„[…] tout ce qu’envisage la psychologie est simplement «périphérique» et ne se rapporte en somme
qu’à des modifications superficielles de l’être.” (p. 103)

Le Mercure, à cause de sa passivité, est un principe humide. Parmi ses désignations alchimique est
aussi celle de humide radical. Il est considéré comme agissant de l’extérieur en tant que force
centripète et compressive. Il s’oppose à l’action centrifuge et expansive du Soufre.

Le Soufre est yang et le Mercure est yin.

De l’action intérieure du Soufre et de l’action extérieure du Mercure se produit une cristallisation. Le
produit de cette cristallisation est le Sel. C’est la „pierre cubique” du symbolisme maçonnique.

Il existe un rapport évident entre le Soufre et l’esprit et entre le Mercure et l’âme.

On ne peut pas identifier sans réserves le Sel au corps, celui-ci correspond au Sel sous un certain
aspect ou dans une application particulière du ternaire alchimique. Dans une autre application, c’est
l’individualité tout entière qui correspond au Sel, dans ce cas le Soufre est le principe de l’être et le
Mercure est l’ambiance subtile d’un certain monde ou état d’existence.

„Pour reprendre un symbolisme que nous avons déjà employé précédemment, le Soufre est
comparable au rayon lumineux et le Mercure à son plan de réflexion, et le Sel est le produit de la
rencontre du premier avec le second; […].” (p. 108)

Chapitre XIII. L’Etre et le milieu
La nature humaine est formée de deux parties:

ê l’être en lui-même, qui représente son côté intérieure et actif;

ê l’ensemble des influences du milieu dans lequel il se manifeste, et qui représentent son côté
extérieur et passif.

Dans le symbole de la croix: „[…] la verticale représente alors ce qui relie entre eux tous les états de
manifestation d’un même être, et qui est nécessairement l’expression de cet être même, ou, si l’on
veut, de sa «personnalité», la projection directe par laquelle celle-ci se reflète dans tous les états,
tandis que le plan horizontal représentera le domaine d’un certain état de manifestation, envisagé ici
au sens «macrocosmique»; par conséquent, la manifestation de l’être dans cet état sera déterminée
par l’intersection de la verticale considérée avec ce plan horizontal.” (p. 109-110)

L’être se manifeste en se revêtant d’éléments empruntés à l’ambiance, et dont la cristallisation sera
déterminée par l’action, sur cette ambiance, de sa propre nature interne.

Il y a non seulement une hérédite physiologique, mais aussi une hérédité psychique, l’une et l’autre
s’expliquant par la présence, dans la constitution de l’individu, d’éléments empruntés au milieu
spécial où sa naissance a eu lieu. „Or, en Occident, certains refusent d’admettre l’hérédité psychique,
parce que, ne connaissant rien au-delà du domaine auquel elle se rapporte, ils croient que ce
domaine doit être celui qui appartient en propre à l’être lui-même, qui représente ce qu’il est
indépendamment de toute influence du milieu. D’autres, qui admettent au contraire cette hérédité,
croient pouvoir en conclure que l’être, dans tout ce qu’il est, est entièrement déterminé par le

milieu, qu’il n’est rien de plus ni d’autre que ce que celui-ci le fait être, parce qu’eux non plus ne
conçoivent rien en dehors de l’ensemble des domaines corporel et psychique.” (p. 111) Ce sont deux
visages du même erreur: celle d’avoir réduit l’être à sa seule manifestation individuelle, et d’avoir
ignoré tout principe transcendant par rapport à celle-ci.

La dualité cartésienne «corps-âme» laisse abusivement l’esprit de côté. Cette dualité équivaut à celle
du physiologique et du psychique, considérée comme irréductible et comprenant tout l’être dans ses
deux termes. En réalité, cette dualité comprend uniquement les aspects superficiels et extérieurs de
l’être manifesté, apparentant au plan horizontal de l’existence.

„[…] la situation de l’être dans le milieu étant déterminée en définitive par sa nature propre, les
éléments qu’il emprunte à son ambiance immédiate, et aussi ceux qu’il attire en quelque sorte à lui
de tout l’ensemble indéfini de sont domaine de manifestation […] doivent être nécessairement en
correspondance avec cette nature, sans quoi il ne pourrait se les assimiler effectivement de façon à
en faire comme autant de modifications secondaires de lui-même.” (p. 113)

L’être ne prend au milieu que ce qui est conforme à ses possibilités.

„[…] les véritables causes de tout ce qui arrive à un être sont toujours, au fond, les possibilités qui
sont inhérentes à la nature même de cet être, c’est-à-dire quelque chose d’ordre purement
intérieur.” (p. 113)

La relation qu’un être a avec un autre est la traduction, par rapport au milieu, d’une possibilité
inhérente à la nature propre de cet être lui-même.

Jâti (sanscr.) – naissance; espèce ou nature spécifique;

Les astres représentent la synthèse de toutes les catégories diverses d’influences cosmiques qui
s’exercent sur l’individualité, et dont la plus grande partie appartient proprement à l’ordre subtil.

„La vraie détermination ne vient pas du dehors, mais de l’être lui-même […], et les signes extérieurs
permettent seulement de la discerner, en lui donnant en quelque sorte une expression sensible, tout
au moins pour ceux qui sauront les interpréter correctement.” (p. 118)
Chaque être participe d’une double nature, „sulfureuse” à l’intérieur et „mercurielle” à l’extérieur.

suite…

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