PILLEURS D’ÉTAT


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Ouvrage: Pilleurs d’État

Auteur: Pascot Philippe

Année: 2015

 

 

4ème de couverture

« On ne le dira jamais assez, tous les parlementaires ne sont pas
pourris. C’est même une minorité d’entre eux, mais force est de
constater qu’ils profitent d’une mansuétude complice de la majorité
de leurs collègues. »
Philippe Pascot a côtoyé les élus de tout bord pendant près de 25
ans. Il recense dans cet ouvrage les abus légaux dans lesquels tombe
la classe politique française : salaire exorbitant, exonération d’impôts,
retraite douillette, cumuls, emplois fictifs, déclarations d’intérêts et
d’activités bidons et tant d’autres petits arrangements entre amis.
Derrière une volonté affichée de transparence et de « moralisation »
de la sphère politique, nos élus entretiennent leurs propres intérêts au
travers de lois de plus en plus incompréhensibles, quand nous,
simples citoyens, devons nous serrer la ceinture.
Sans parti pris, l’auteur rend compte de ce pillage d’État et du
système qui le permet.
Adjoint au maire d’Évry Manuel Valls, ancien conseiller régional,
chevalier des Arts et des Lettres, Philippe Pascot milite pour une
réelle transparence de l’exercice politique.
Il est l’auteur avec Graziella Riou Harchaoui de Délits D’élus,
tome 1, 400 politiques aux prises avec la justice (Max Milo, 2014).

 

Citation

« Un peuple de moutons finit par engendrer un gouvernement de
loups ! »
Agatha CHRISTIE

« Tout ce qui est d’intérêt public doit être public. »
Edwy PLENEL

Avant-propos d’échafaud
En l’an demain, quand l’eau aura un peu coulé sous
les ponts et que les médias regarderont ailleurs…
L’aube vient juste de se lever dans la cour et je sais qu’aujourd’hui,
sans bien le comprendre encore, est un jour bizarre pour moi. Je
regarde autour de moi et, petit à petit, se dessinent beaucoup de
présences que je commence à reconnaître. Je constate en balayant
l’ensemble de l’horizon qu’ils sont quasiment tous venus. Pas de peur,
pas de question, je savais qu’un jour cela arriverait.
Ils sont là, dans la cour, l’oeil déjà rivé sur l’outil chronophage mais
indispensable à leur survie quotidienne : le portable haut de gamme et
rutilant. Malgré l’heure matinale pas un seul n’est en débraillé.
Le premier que je distingue à travers mes yeux maintenant bien
ouverts, c’est Jean-Luc Mélenchon. Comme d’habitude, dans une
attitude faussement désinvolte mais éminemment calculée, il essaye de
se mettre devant. Il me fait signe d’avancer d’un geste de la main, l’air
agacé comme l’élu teigneux et vindicatif que j’ai connu du temps où il
formait un trio inséparable avec Julien Dray et Marie-
Noelle Lienemann. Jean-Luc, c’est un type très tolérant sur le
papier ou dans les médias ; Mélenchon, c’est celui qui entrait dans des
colères noires dès qu’on le contredisait. Déjà à l’époque, il cajolait
d’une main pendant qu’il bastonnait de l’autre. Une fois, j’ai eu
l’outrecuidance de présenter des candidats contre lui. Pendant un bout de temps, lors des meetings, il a refusé de s’asseoir à côté de moi.
Tiens, elle est là aussi, Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice
parachutée à Paris après un passage par Hénin-Beaumont. À l’époque
où je la fréquentais, elle était maire d’Athis-Mons. En ce temps-là,
pour faire plaisir à la politique de tonton Mitterrand, elle embauchait
à outrance des demandeurs d’emploi en contrats aidés sur sa
commune. Souvent, on en trouvait en train de buller toute la journée
derrière les fourrés. Sacrée bonne femme que la Marie-Noëlle, qui
n’avait pas sa langue que dans sa poche.
Où est le troisième ? Ah il est là Julien Dray, l’air débonnaire, les
mains dans les poches et le menton enfoncé dans le col de son
manteau. Il a pris encore un peu de poids depuis notre première
rencontre il y a presque trente ans. C’était dans une télé locale, et ce
jour-là je lui ai offert une peluche pour ses enfants. Je crois que ça l’a
marqué, il m’en a parlé vingt ans après. Il a moins aimé les quelques
fois où, lors de ses voeux dans la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois,
je lui offrais régulièrement une montre en plastique. Il me fait un petit
signe amical de la tête, je lui renvoie son bonjour d’un hochement de
tête.
Je fais un pas et j’aperçois Jacques Guyard, le Grand Jacques, un
des premiers députés-maires et ministres que j’ai rencontrés. Lui, il
riait toujours, un rire fort et massif qui emportait inéluctablement votre
adhésion. Un grand bonhomme ce Jacques, capable de vous entuber
jusqu’au bout en souriant et en s’arrangeant pour que vous lui disiez,
en plus, merci. Un homme politique comme on n’en fait plus, tout en
classe et en grâce. À côté de lui il y a son vieux copain,
Xavier Dugoin, l’homme du rapport Xavière Tibéri, ancien président
du conseil général de l’Essonne. Toujours la même allure altière, un
homme profondément humain et roublard à la fois. Xavier est capable
de rebondir même quand il est au fond de la piscine, et Dieu sait s’il a
connu le fond de la piscine. Il a, comme Jacques, un côté sympathique que ne possèdent plus beaucoup d’hommes et de femmes politiques
d’aujourd’hui. Il me fait un petit clin d’oeil complice et s’éloigne.
Mine de rien, cela me fait plaisir de voir tout ce beau monde réuni
dans cette cour et semblant être venu spécialement pour une fête ou
une inauguration. Je ne pensais pas en connaître autant de tous ces
hommes et toutes ces femmes que j’ai rencontrés ou avec lesquels j’ai
travaillé ces dernières années. C’est que mes yeux commencent à
s’habituer à la lumière du jour et je distingue maintenant même ceux
qui sont au fond, par timidité ou parce que les autres, plus téméraires
ou carnassiers se sont mis devant. J’en reconnais beaucoup, et
plusieurs visages me sautent aux yeux. Il y a Nicole Guedj, ancienne
ministre et amie très proche de Jacques Chirac. En la voyant, je me
remémore le travail fait. Grâce à moi, elle ne fume plus et a même
réussi à se passer du chewing-gum dont elle était devenue addict.
Toujours aussi élégante, elle me regarde, un petit sourire triste sur les
lèvres. Il y a aussi le très hautain Roger Karoutchi. Lui ne pouvait
pas s’empêcher de me côtoyer avec l’air profondément condescendant
de celui qui sait tout. Je l’ai vu adresser « presque » le même regard à
ses assistants. Pourquoi les choisissait-il l’air si jeune, si éphèbes ?
Pour mieux les dominer peut-être ?
Je suis content car j’aperçois Jean-Vincent Placé. Il me doit son
début de carrière en politique ; « Agnès », femme de ministre, m’avait
appelé pour me demander s’il fallait mettre ou non ce trublion sur la
liste municipale des Ulis. C’est ainsi qu’il est devenu conseiller
municipal même si, honnêtement, il a plutôt brillé par son absence.
Quand je pense qu’il était tout maigre et timide quand je l’ai connu
simple assistant dans un autre parti. Il souffle dans ses deux mains
qu’il a remontées sur son visage, l’air de faussement s’ennuyer,
comme d’habitude, mais ses petits yeux perçants sondent, regardent,
soupèsent tout ce qui l’entoure. Je commence à me demander pourquoi
ils sont tous là : une manif ? Un colloque ? Paradoxalement et confusément je sais que c’est logique, comme dans l’ordre des choses.
Devant moi, il y a une sorte de haie d’hommes et de femmes
politiques qui ont jalonné mon parcours. Marine Le Pen est là,
entourée de Dominique Joly et de Marie-Christine Arnautu que j’ai
bien connue. Derrière eux, un peu en retrait je reconnais
Micheline Bruna, femme discrète et très sympathique. C’était la
secrétaire particulière de Jean-Marie (le père) et nous avions
sympathisé car j’étais le seul élu, hors de son parti, qui lui faisait la
bise pour lui dire bonjour, mais je n’ai jamais – contrairement à
d’autres qui la snobaient ostensiblement – négocié d’accord secret
avec son parti. Elle m’envoie avec Marie-Christine un petit baiser
pendant que j’avance. Je vais encore me faire des ennemis.
Je commence à avoir un peu froid et je me rends compte que je suis
en simple chemise blanche. Je tourne la tête et je vois Serge Dassault
entouré de son aréopage de conseillers. Je suis vraiment content
d’avoir réussi à lui soutirer plus de 100 000 francs de l’époque au
profit d’une association qui luttait contre la leucémie et dont je
m’occupais avec une femme en or : Mme Boucher dite « Maman
Boubou ». C’était l’époque où il voulait être maire de Corbeil.
J’aurais pu lui en soutirer un peu plus si, un jour où il devait nous
remettre un nouveau chèque pour développer la banque de donneurs
de moelle osseuse, quelqu’un ne lui avait pas susurré à l’oreille que
j’appartenais à un parti politique concurrent du sien. Je le revois
encore remettre le chèque dans sa poche et nous prier de sortir
immédiatement, sans ménagement. Pas très élégant de sa part mais le
personnage a-t-il jamais été élégant ? Juste riche, il ne pouvait pas
être les deux.
J’ai encore un peu plus froid. Un petit vent me glace le cou et me fait
frissonner. Ce qui me reste de mon col n’est pas fermé et flotte sur
mon cou offert. Il faudra vraiment que je fasse plus attention à mon
apparence. J’avance encore un peu, à pas lents et mesurés, et je vois Christiane Taubira, toujours pimpante, le sourire carnassier, prête à
mordre si on essaye de l’agresser. Un sacré caractère que n’a pas
supporté longtemps le chauffeur que je lui avais trouvé pour ses
déplacements à Paris. Mais une sacrée bonne femme qui ne s’en laisse
pas compter et qui sait, contrairement à d’autres politiques, ne pas
lâcher même si le vent de la popularité est contraire. J’ai toujours bien
aimé cette femme, je ne sais pas si son affection à mon égard était du
calcul ou de la sincérité.
Un petit groupe me regarde passer, il y a François Lamy en grande
discussion avec Jérôme Guedj, président du conseil général de
l’Essonne, battu lors des départementales de mars 2015, ex-député et
fervent défenseur du mandat unique tant que lui n’en a pas eu
plusieurs, Olivier Thomas, maire de Marcoussis, ancien ennemi de
Guedj devenu son ami, Carlos Da Silva député suppléant de
Manuel Valls ; ils regardent en parlant à voix basse le vieux sénateur
Michel Berson qui est là, debout et encore vaillant. Ce même
Michel Berson qui, grâce au petit paquet de voix que je représentais à
l’époque, est devenu sénateur malgré la traîtrise de son propre parti.
Je prends conscience d’un seul coup que presque tous les élus que j’ai
connus durant mon passage en politique sont là. Les petits et les
grands élus se sont réunis ce matin dans cette cour aux pavés gris.
J’entrevois au milieu d’un groupe qui s’agite, le brave et sympathique
Michel Pouzol, ex-Rmiste devenu député et dont le principal fait
d’armes est d’en avoir fait un livre. Il y a aussi Francois-
Joseph Roux, l’homme par qui l’affaire Tron a commencé. Du coin de
son oeil malicieux, ce roi de la moustache apparente, éminence grise,
Corse et franc-maçon, regarde sans rien dire. Il n’est pas loin
d’ailleurs le député-maire Georges Tron, l’homme qui aimait trop
caresser les chevilles des femmes. Déjà il y a une bonne vingtaine
d’années, quelques-unes de mes amies, femmes et journalistes, ne se
rendaient à des rendez-vous professionnels avec lui qu’en prenant bien soin de mettre des bottines hautes sous un pantalon bien fermé,
tant son incoercible besoin de toucher pouvait devenir envahissant.
Quand j’y repense, parmi cette foule politique, j’en ai froissé plus
d’un et malmené quelques autres. Certains ont même perdu des
élections par ma faute. En 2001, toute une agglomération de cinq
villes est passée dans l’autre camp politique parce que je n’avais pas
accepté le non-respect de la parole donnée et des accords politiques
signés. Être incontrôlable a été, pour les autres, mon plus grand défaut
en politique. En dehors du moule et refusant d’être dans le sérail, je
n’en ai toujours fait qu’à ma tête, refusant de ne pas comprendre ce
pourquoi je votais. Je ne voulais jamais signer un parapheur sans
savoir ce qui était écrit dedans : je bloquais le système, me disait-on.
Impardonnable : j’ai refusé des places, des mandats en or, juste pour
ne pas trahir un ami. On m’a pris pour un ovni, un malade qui ne
comprend rien à la politique. Je n’ai pas accepté non plus les pots-devin
que l’on m’a proposés quelquefois et je comprends que cela en ait
choqué quelques-uns. J’ai toujours préféré inviter à déjeuner le
personnel plutôt que les chefs de service. Beaucoup d’entre eux m’en
ont voulu, d’une colère sourde et vengeresse, d’oser remettre en cause
la sacro-sainte prérogative due à leur rang : être l’interface
obligatoire et incontournable de tout message d’action politique en
direction du personnel. Pardon donc à tous ces chefs de service qui
me regardent aujourd’hui du coin de l’oeil tandis que je passe devant
eux. Ils affichent chacun l’expression parfaite et calculée de celui qui
se veut compatissant et amical mais qui en réalité vous méprise.
Je m’avance un peu. En tournant la tête vers la gauche, j’aperçois
Michel Abhervé. Il a du mal à marcher mais est toujours droit dans sa
tête. C’est un homme de conviction que ses camarades ont éjecté à
cause de sa trop grande droiture. Juste derrière lui se tient le brave
Thierry Lafont qui fut tout étonné de devenir maire de sa ville de
Lisses, simplement à cause d’une triangulaire dont j’étais responsable pour m’être maintenu dans un deuxième tour d’élections municipales.
Il y a aussi celui qui fut pour moi un grand maire, mais trop peu de
temps, de la ville de Courcouronnes : Bernard Bragard. Mal
conseillé et trop en avance sur son temps, cette ancienne plume de
Max Gallo avait aussi eu le courage de dénoncer dans un livre les
turpitudes de Jacques Médecin (le déjà lointain maire mafieux de
Nice). Un contrat d’élimination sur sa tête, Bernard avait dû s’exfiltrer
un an aux États-Unis. Descendu en flèche par son propre camp,
assassiné par ses amis politiques, il a dû céder sa place de maire à un
petit jeune d’un parti radicalement opposé, Stéphane Baudet, qui a
su, depuis, allier jeunesse et sagesse dans une ville difficile. Il est là
d’ailleurs Stéphane, entouré de son aréopage de groupies amoureuses.
Il me donne une petite tape dans le dos quand je passe devant lui
comme pour me dire courage. Un sacré petit gars que j’ai vu grandir et
devenir un vrai politique sans jamais renier son passé ou ses origines.
Une graine de ministre dans un gouvernement futur.
Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter toutes ces
marques d’attention des uns et des autres ? J’ai de plus en plus froid
quand je sens que quelqu’un me pousse un peu rudement dans le dos
comme pour me faire avancer plus vite. Je me retourne et, avec
surprise, reconnais le sénateur Jean-Michel Baylet. Il m’en a toujours
voulu du putsch que nous avions failli réussir contre lui avec
Michel Dary, député, et Michel Scarbonchi, député européen, mon
Corse préféré. Au dernier moment, Émile Zucarelli nous a laissés
tomber pendant que Thierry Braillard (devenu ministre depuis)
négociait en douce une vice-présidence au sein du parti dirigé par
Jean-Michel Baylet en échange de sa soumission immédiate. Il me l’a
fait payer cher durant plusieurs années, et aujourd’hui encore il a l’air
content de me pousser de sa grosse main qu’il appuie sur mon épaule.
Quand je pense qu’il trouvait toujours le moyen de nous faire venir en
congrès de militants au plus près de l’habitation d’une de ses « nombreuses courtisanes » ! Tiens, à ce propos, je vois Sylvia Pinel
en grande discussion avec Jean-Paul Huchon. Celle-là, elle est
devenue députée et ministre uniquement à cause de sa situation très
rapprochée du Jean-Michel cité un peu plus haut. Mon Jean-
Paul Huchon, lui, est toujours jovial et sympathique avec tout le
monde. Pendant six mois à la Région, il m’a appelé Christophe en
séance publique et je lui répondais en l’appelant « Jean-Pierre ». Cela
nous faisait marrer tous les deux mais pas son entourage, surtout sa
directrice de la communication, « Patricia », qui avait tendance à ne
pas aimer que l’on soit impertinent avec « son » Jean-Paul-à-elle-toute-
seule. Tiens, la dame Michèle Saban est là, elle aussi. Drôle de
bonne femme, tout en finesse. La première et dernière fois où elle m’a
invité à déjeuner, elle n’a pas compris que je refuse poliment de lui
servir d’agent de renseignement au sein de mon groupe politique. Elle
me regarde passer, l’oeil dur de celle qui tient enfin sa revanche.
J’en ai croisé un paquet de cette gent politique, de ses faux amis qui
ne le sont qu’en fonction du poids que vous pesez ou de votre carnet
d’adresses. J’ai aussi rencontré, côtoyé, des ministres
sympathiques comme par exemple Jacques Dondoux (que Dieu, Allah
ou Bouddha ait son âme), que j’adorais avec son petit sac plastique de
supermarché en guise de mallette. D’ailleurs, tous les membres du
protocole en étaient horrifiés et faisaient la chasse aux paparazzi qui
cherchaient tous à faire la photo du ministre, son petit sac plastique à
la main. Des souvenirs me remontent à l’esprit. Je revois mon premier
élu de poids qui fut d’abord mon patron avant que je devienne son
principal opposant : Henri Marcille, conseiller général, député, maire
pendant plus de quarante-cinq ans de Bondoufle, sa commune. Je l’ai
aimé et respecté cet homme autant qu’il a dû me détester quand je me
suis mis en travers de son chemin. Il m’avait embauché comme
directeur de la maison de quartier, tenue à l’époque par quelques
malfrats dont il n’arrivait pas à se débarrasser. Après avoir remis de l’ordre et du contenu dans la ville, nous nous sommes séparés en
raison de sa vision passéiste de la culture et de mon envie de voir les
choses bouger pour les jeunes et les habitants. Mais Henri était quand
même un sacré politicard comme on n’en fait plus. J’ai encore le
souvenir des quelques fois où il m’a collé contre un mur à la sortie
d’une séance de conseil municipal au cours de laquelle je l’avais
fortement titillé. Les habitants nous appelaient « Don Camillo » (pour
moi) et « Peppone » (pour Henri). C’était un homme politique qui,
contrairement et inversement à ceux d’aujourd’hui, n’avait pas
beaucoup de diplômes mais beaucoup de bon sens.
Je me rappelle aussi du ministre Bernard Tapie qui signa 300 à 400
autographes en dix minutes lors d’une manifestation que j’avais
organisée pour lui à Évry. En partant, alors que je le raccompagnais à
sa voiture, je lui transmets le bonjour de l’abbé Pierre avec qui
j’avais bossé quelque temps auparavant. Il me regarde quelques
instants, interloqué, et me souffle, vexé, avant de s’engouffrer dans sa
voiture : « Mais moi aussi je le connais. » Je l’ai revu il y a quelque
temps dans son hôtel particulier rue des Saints-Pères. On devait jouer
le rôle de deux flics pour une caméra cachée. Il s’est dégonflé
quelques jours après la rencontre. Je le cherche des yeux dans la
foule, mais je ne le vois pas. Il n’est sûrement pas là, sinon on ne
verrait que lui.
Thierry Mandon est là aussi, je fais mine de lui serrer la main mais
je m’aperçois avec étonnement que je ne peux pas, mes mains
semblent attachées dans mon dos. Quelques souvenirs de boîte de nuit
avec ce ministre de la simplification me remontent maintenant à
l’esprit. Justement à cette époque lointaine, tout était simple avec lui.
Il ne se tient pas loin de Manuel Valls dont j’ai été l’adjoint durant
quelques années à la mairie d’Évry. Il était sympa, au début. Puis à
mesure de son ascension, sa parole s’est durcie, son attitude a changé.
Il riait de moins en moins, hurlait de plus en plus. Plus il prenait de la hauteur dans sa tête, plus mon estime pour lui descendait. J’ai vu la
cohorte de plus en plus nombreuse de courtisans et « d’aides de
camp » qui petit à petit l’ont séparé des vraies gens. Puis un jour où
nous étions dans l’ascenseur tous les deux, je lui ai demandé ce qu’il
voulait faire en politique, il m’a répondu : « Comme l’ascenseur ».
Nous montions au dernier étage. J’ai préféré descendre avant et le
laisser à la solitude de celui qui cherche à être aimé. Je n’ai pas aimé
ce que j’ai vu derrière la façade lisse du bon communicant qu’il est.
Un jour, il m’a écrit qu’il m’aimait (un moment de faiblesse de sa part
sans doute), je ne sais pas où j’ai foutu ce petit bout de papier, Bof !
De toute manière, les petits bouts de papier avec les hommes
politiques, cela n’a jamais valu grand-chose. Il y a, à ses côtés,
l’éternel factotum, garde du corps, gardien du temple,
Christian Gravel, l’homme avec qui j’aurais pu, j’aurais dû être ami.
Toujours aussi interrogatif le Manu ! Il me regarde à nouveau au fond
des yeux, cherche, soupèse, calcule en une fraction de seconde s’il
peut savoir comment me prendre, me manipuler comme il sait si bien
faire pour acheter sa conscience. Mais il n’y arrive pas avec moi,
comme d’habitude.
Dommage, il aurait pu faire un bon président de la République. Pas
sûr qu’il n’en fasse pas un mauvais. Un de plus.
Quand Manuel s’écarte pour rejoindre son petit groupe de
courtisans, je vois devant moi, comme seule possibilité d’avancer, des
marches en bois que je dois monter et qui mènent vers un ciel bleu qui
sera aussi le bout de mon chemin. Je viens de comprendre que ce qui
m’attend en haut ne va pas être agréable. À vrai dire, je ne suis
toujours pas étonné, même pas en colère. Je savais qu’un jour, il
faudrait que je paye cash l’addition du dérangement causé à
« l’establishment ». La machine finit toujours par broyer le petit grain
de sable qui l’empêche de tourner. Mon grain de sable a tenu durant
plus de trente ans, un beau record dont je peux m’enorgueillir sans rougir.
Il faut maintenant que je monte ces marches dignement comme il sied
au saltimbanque iconoclaste que je suis.
Je jette un dernier regard circulaire autour de moi. Il y a dans la
cour, en plus des élus, des fonctionnaires, des chargés de mission, des
chefs de cabinet, des « secrétaires particulières », tous des faux-culs
de première. Ils sont derrière les élus – au fond, comme il se doit.
Tout ce petit monde que j’ai vu s’agiter autour de leur dieu et maître,
obéissant au doigt et à l’oeil, anticipant même pour les plus aguerris le
moindre désir de leur seigneur « l’élu ». Qu’ils soient « alimentaires »
ou convaincus, j’en ai vu très peu dire à leurs gourous qu’ils se
trompaient ou qu’ils dépassaient la ligne jaune. Je ne suis pas dupe, ils
ne sont pas là pour moi mais parce que c’est l’endroit où il faut être
pour ne pas perdre son job.
Je suis en bas du podium et, tout à côté des marches, j’aperçois deux
vieux briscards de la politique que j’appréciais beaucoup pour leur
non-conformisme d’élus, leur prise de position décalée et sincère aux
services des autres. Des mecs hors norme eux aussi, que l’on a
régulièrement essayé d’assassiner : Chritian Schoettl, maire de
Janvry et conseiller général, et Paul Loridant, sénateur et ex-maire
des Ulis.
Je monte les marches de l’escalier, une à une, lentement, appréciant
chaque pas, embrassant du regard la foule d’hommes et de femmes
politiques qui sont là dans cette cour de la République et que je ne
peux tous citer. Un salut à Anne Hidalgo, toujours courtoise et simple
comme quand elle venait dans la commission que je présidais à la
Région. Un petit coucou à Robert Hue, toujours jovial et barbu ;
Laurent Fabius est là, son petit sourire diplomatique au coin des
lèvres. À mesure que je monte les marches, je vois les regards de
cette multitude d’hommes et de femmes qui s’abaissent vers le sol,
honteux d’avoir participé à l’hallali mais conscients de l’avoir fait pour ce qu’ils pensent être le bien de la nation ou pour que l’ordre soit
respecté. Après tout, c’est ma faute, pensent-ils sans doute tous et
toutes. Je n’avais pas à remuer l’eau d’apparence si claire du
fonctionnement de la politique française et de ceux qui la font. Le
peuple n’a pas besoin de savoir ce qui se passe sous les dorures et les
oripeaux du drapeau. Le peuple n’est pas assez intelligent pour
comprendre que ceux qui font les lois ne peuvent quand même pas se
les appliquer. Il faut que ceux qui sont en bas restent en bas et que
ceux qui sont en haut continuent à rester en haut.
Je fais encore un pas, tout va très vite, d’un seul coup tout bascule, il
n’y aura pas de… Le couperet tombe… Je voulais juste… Clac !

 

Rappel
Tout mis en examen ou non condamné définitivement a le droit d’être
présumé innocent tant qu’il n’est pas déclaré coupable, conformément
à la loi, par un tribunal indépendant et impartial à l’issue d’un procès
public et équitable. Mon but est juste d’informer le lecteur, qui est
aussi un électeur, pour qu’il puisse en toute responsabilité participer
éventuellement à l’assainissement de la classe politique que, par
ailleurs, il décrie de plus en plus chaque jour.
Ce rappel n’a logiquement pas lieu d’être car ce livre traite des abus
– et des systèmes mis en place qui les favorisent grandement –, et non
des délits d’élus.
Néanmoins, je trouve parfois très ténue la frontière entre le délit et
l’abus dont l’élu peut être coutumier…

Introduction

Les abus d’élus se ramassent à la pelle
J’ai découvert avec effarement qu’en dehors des délits référencés
dans le Code pénal et justifiant d’une procédure judiciaire – délits qui
m’ont permis de coécrire un premier tome il y a quelque temps1 –, il y
a aussi, avant, après ou concomitamment aux délits dont les élus se
rendent coupables, une multitude d’abus commis joyeusement dans une
opacité savamment distillée et auto entretenue, toutes tendances
politiques confondues.
Ces abus, privilèges, passe-droits, avantages, selon le nom qu’on
peut leur donner, me laissent pantois et désespéré sur le genre humain.
Le pire, c’est que la plupart de ces « abus » sont revêtus d’une légalité
de façade permettant aux élus d’échapper à toute poursuite pénale et
de se draper en conséquence dans une innocence de circonstance qui
m’enveloppe de beaucoup plus qu’un doute sur l’éthique et la probité
de ceux qui en profitent.
La liste, les détails ou les noms que vous allez découvrir dans les
pages qui suivent ne sont, j’en suis maintenant persuadé, que le dessus
de l’iceberg du monde politique d’aujourd’hui. Bien sûr, il y a, çà et
là, quelques taches sombres en surface. Mais, nous dit-on, ce ne sont
que des petites salissures qui ne remettent pas en cause la vision
majestueuse et respectable de ce bloc de glace que forment la
politique et ses élus. Toutefois la blancheur, ou la transparence apparente, disparaît rapidement dès que l’on essaie, pour comprendre
ou savoir, de descendre en dessous de la surface visible par tout un
chacun.
Il faut creuser, recreuser patiemment l’iceberg pour réussir à
entrevoir ce que cache le vernis superbe que l’on voulait bien nous
montrer. Et plus l’on creuse, plus l’étonnement, l’incrédulité et la
colère vous étreignent, tant tout ce que l’on découvre comme
avantages, privilèges et abus souille la devise républicaine inscrite au
fronton de nos édifices publics : liberté, égalité, fraternité. Car peuton
parler de liberté quand des élus chargés de la défendre la bafouent
régulièrement dès lors qu’il s’agit de divulguer les privilèges qu’ils se
sont autoattribués ? Parle-t-on d’égalité quand on découvre qu’ils
profitent allégrement de passe-droits réservés uniquement à leur
« caste » d’élus ? Et est-ce vraiment de la fraternité que de les voir
abuser régulièrement de privilèges qu’ils refusent avec force à tous
les autres ?
Tous les faits rapportés dans cet ouvrage sont malheureusement
réels, même si parfois le lecteur se surprendra à douter, tant le passe droit
ou l’avantage acquis par l’élu paraît irréel par rapport aux
valeurs simples qu’ils sont censés défendre ou qu’ils nous demandent
de respecter. J’ai moi-même, lors de la découverte de certains
« abus », dû m’y reprendre à trois ou quatre vérifications pour être
bien sûr que ce que j’écrivais ne tenait pas du fantasme populaire ou
de la rumeur malveillante.
Dans un sondage mis en ligne par Transparency France et réalisé
entre le 2 octobre et le 2 novembre 2014, à une des questions posées
dans le cadre d’un engagement citoyen prioritaire, 62 % des avis
exprimés souhaitaient que les élus locaux soient exemplaires. Même si
les élus « profiteurs » ne sont qu’une minorité, et ceux « profiteurs
jusqu’à l’os » une minorité de la minorité (mais couverte et protégée
par la majorité), l’impression globale qui en résulte pour la population n’est qu’un dégoût profond et grandissant pour le monde de
la politique et de ses élus.
Il ne s’agit pas à travers ce livre, comme on nous en a accusés
quelquefois depuis la parution de Délits d’élus, de favoriser les
extrêmes en reprenant la sempiternelle et galvaudée expression du
« tous pourris ». Cette expression tient lieu, d’ailleurs, de message
politique fourre-tout pour quelques partis politiques en mal de
reconnaissance. Elle sert aussi d’excuses (bien pratiques) pour
d’autres qui n’ont, en réalité, que l’aspiration de remplacer ceux
qu’ils dénoncent.
Il ne s’agit pas non plus d’accentuer le rejet de toute la classe
politique, ou comme je l’ai déjà entendu, de précipiter les électeurs
dans les bras des extrémistes, voire de mettre (et j’en tremble
encore…) en péril la démocratie en osant interroger la probité d’une
frange d’élus.
Mais force est de constater que des élus, loin de se serrer la
ceinture, comme chacun d’entre nous est appelé à le faire (et pour
quelques années encore selon les déclarations d’un de nos Premiers
ministres faites récemment au journal espagnol El Mundo…),
bénéficient dans bien des cas et dans beaucoup de domaines de
« traitements privilégiés » qui font qu’ils doivent discrètement
rajouter, eux, des trous à leur ceinture déjà bien longue.
Il faut aussi savoir que ces abus, avantages, privilèges et autres, sont
souvent la conséquence d’un système de fonctionnement politique qui
les engendre et les facilite.
Les élus sont donc coupables des abus et responsables du système.
Pas facile dans ces cas-là de crier à l’innocence.
J’ai donc ramassé des abus d’élus à la pelle et, très honnêtement, à
la relecture de mes découvertes, au vu du système mis en place qui les
engendre et/ou les favorise, dans le brouillard savamment entretenu,
au regard de la désinformation parfois orchestrée, il y a vraiment des coups de pelle qui se perdent…


1. Graziella Riou Harchaoui et Philippe Pascot, Délits d’élus : 400 politiques aux
prises avec la justice, tome 1, Paris, Max Milo, 2014.


 

PREMIÈRE PARTIE : Un système qui produit
des abus… et inversement

1- L’ABSTENTION : AU SERVICE D’UN SYSTÈME POLITIQUE
INÉGALITAIRE
Un système qui arrange surtout les élus

Régulièrement on aborde le sujet, des chiffres et des courbes
viennent nous interpeller par écrans interposés. Puis, l’élection
passée, le soufflé et la culpabilisation du devoir non accompli
retombent vite et l’on se donne toutes les excuses, éculées mais
tenaces, pour se justifier.
D’un côté, les abstentionnistes qui sont persuadés que voter, « de
toute manière, cela ne sert à rien » parce qu’« à quoi bon, ils sont tous
pareils » ; de l’autre, les votants, qui accusent les non-votants de
plomber la démocratie, persuadés qu’il faut s’exprimer même si on
sait que cela ne changera pas grand-chose et que le choix est parfois
limité, voire identique.
Au milieu, il y a l’élu pour qui l’abstention n’est pas un travers mais une chance. Moins il y a de monde, plus c’est facile d’être élu et
surtout réélu.
Laisser l’abstention se répandre et gagner un terrain de plus en plus
important à mesure des élections, c’est donc, à terme, favoriser
l’émergence de deux catégories d’individus qui ne pourront que
s’éloigner les uns des autres et creuser le fossé, toujours plus profond,
de ceux qui seront en bas dans la pénombre (les classes populaires) et
ceux qui seront en haut à la lumière (les élites). À titre d’exemple,
aujourd’hui 82 % des sénateurs et députés sont des cadres ou exercent
des professions intellectuelles alors que cette catégorie ne représente
que 13 % de la population active.
Par ailleurs, peut-on sérieusement dire qu’un élu, s’il peut susurrer
qu’il est élu démocratiquement, est légitime et représentatif quand, à
quelques exceptions près, il est élu avec une moyenne de moins de
trois électeurs pour dix inscrits ?

Où s’arrêta l’abstention ?
Toutes les études le montrent : l’abstention est toujours plus forte en
France depuis 1958, et ce, pour toutes les élections (à une ou deux
près en soixante ans de vote). Et ceux qui ne vont pas voter, nombre
qui va en augmentant, appartiennent aux classes populaires. Les
catégories défavorisées ne se reconnaissent pas dans la classe
politique censée les représenter ; comme leurs intérêts ne sont pas pris
en compte, elles ne votent plus, et comme elles ne votent plus, leurs
intérêts sont de moins en moins pris en compte par les élus.
Si on ne met pas un coup d’arrêt brutal à ce fleuve abstentionniste au
débit de plus en plus grand, on renforcera un peu plus à chaque
élection la dichotomie entre l’élu et la population qu’il représente.
Il y aura ceux qui iront encore voter, certes de moins en moins
nombreux, mais qui voteront de plus en plus pour des candidats à leur
image (la couleur politique ne jouera plus qu’à la marge pour le choix du candidat) et de l’autre, les classes populaires (de plus en plus
nombreuses) qui ne se reconnaîtront pas (et de moins en moins) dans
ces « élites » de plus en plus éloignées de leur préoccupations
quotidiennes. Aujourd’hui, 52 % des Français sont employés ou
ouvriers, contre 3 % des députés2 ; et l’écart ne peut que s’agrandir.
Par voie de conséquence et n’ayant d’autre choix que l’abstention,
les classes populaires iront de moins en moins voter (pour qui ?
pourquoi ?, « bonnet blanc et blanc bonnet ! », « peste ou choléra ! »)
et le piège se refermera de plus en plus fort autour du cou de la
représentativité réelle des élus de la République.
Cette distorsion qui ne pourra que s’accentuer entraînera une
incompréhension de fait entre l’élu et une majorité grandissante des
citoyens (dont l’élu pourtant s’évertuera à dire qu’il en tire sa
légitimité).
Si on prend quelques-unes des dernières élections qui se sont
déroulées en France il y a quelques mois, ce n’est plus une sonnette
d’alarme qu’il faut tirer mais la sirène des pompiers qu’il faut
actionner, voire déclencher le plan ORSEC tant les faits constatés
deviennent un déni de la démocratie.
Ainsi, au premier tour d’une élection législative partielle dans
l’Aube (décembre 2014), il y a eu 75 % d’abstention : sur 65 758
inscrits il n’y a eu que 24,63 % de votants pour huit candidats en lice.
Le candidat arrivé en tête a obtenu 40,76 % des voix, soit 6 601 voix.
Si on rapporte ce chiffre au nombre d’électeurs, cela signifie que le
candidat ayant eu le plus de voix lors de ce premier tour a recueilli en
termes de légitimité et de représentativité le vote de un électeur sur
dix. Le deuxième, lui, dépasse tout juste le demi-électeur sur dix.
De même à l’élection partielle de la 21e circonscription du Nord qui
s’est déroulée en juin 2014 : au premier tour, neuf candidats et
74,16 % d’abstention. Pire, au deuxième tour, et malgré « l’appel
républicain » habituel, il y a eu 76,21 % d’abstention. La légitimité du nouveau député Laurent Degallaix, dont tous les médias ont proclamé
l’élection avec un score de 72,14 % des voix, ne représente en réalité
que l’expression d’un peu plus d’un électeur et demi sur dix.
Si l’on considère les dernières élections municipales, dans les 30
plus grandes villes de France en nombre d’habitants3 (donc,
logiquement, le plus grand nombre d’électeurs inscrits sur les listes
électorales), on s’aperçoit que dans seulement quatre villes les listes
arrivées en tête des suffrages sont élues avec un peu plus de trois
électeurs sur dix : Bordeaux (33,12 %), Toulon (30,33 %), Angers
(31,67 %) et Saint-Denis (33,55 %). Quand on sait que les élections
municipales sont les élections où le taux d’abstention est le plus
faible, je vous laisse imaginer la représentativité réelle des autres élus
de la République… sans compter que le taux de votants n’est jamais
qu’une moyenne nationale.
Si l’on prend les villes au cas par cas, on se rend bien compte que la
légitimité des élus est contestable. Ainsi, Roubaix, Villiers-le-Bel,
Vaux-en-Velin et Évry font partie des municipalités qui ne représentent
même pas 20 % de la population dont les élus sont censés être les
représentants, tandis qu’il n’y a même pas trois électeurs sur dix
inscrits qui ont voté à Toulouse, Nantes, Rennes, Reims, Saint-Étienne,
Dijon, Brest, Clermont-Ferrand, Amiens, Aix-en-Provence, Limoges,
Nîmes, Tours, Besançon, Lille, Le Havre, Metz, Le Mans, Grenoble,
Nice ou Villeurbanne.
Pourquoi ne pas inscrire tous les résultats électoraux en pourcentage
de votes exprimés (les votants) mais accompagnés du pourcentage en
vote des inscrits ?
Une proposition simple à mettre en place ne nécessitant aucune loi,
juste une volonté des politiques pour renforcer la légitimité de leur
élection.
Ne pas tenir compte de cette situation qu’on retrouve sur l’ensemble
du territoire, c’est comme être un médecin (l’élu) qui laisse une gangrène (l’abstention) s’étendre sur tout le corps du patient (les
électeurs). Le médecin sait que le patient va mourir s’il ne coupe pas
le bras mais il laisse faire. Après tout, il y aura d’autres patients, et lui
sera toujours médecin…

Un jeu gagnant pour les élus « roublards »
Si vous savez cajoler l’électeur qui a voté pour vous, le brosser
dans le sens du poil, vous êtes quasiment sûr d’être réélu à vie. Après
tout, il n’y a que quelques mains à serrer (une sur dix), des chocolats à
offrir, un bon repas au club des anciens. Mieux encore : on peut imiter
la mairie de Puteaux et acheter pour 220 000 euros d’aspirateurs de
marque, soit entre 3 000 et 3 500 appareils, que l’on offre ensuite
gracieusement aux seniors de la ville ; ou bien une cafetière à
dosettes. De quoi récupérer un certain nombre de voix aux
municipales4… Ailleurs, on distribue des logements ou des emplois
communaux, on verrouille un petit groupe d’individus de son parti
d’une poigne de fer. On ajoute à tout cela un peu de gouaille et de
repartie et tant pis si on ne satisfait pas la quasi-majorité des
électeurs ; ils n’iront pas voter.
Un bonheur pour une réélection !

 

II – L’ABSTENTION DES PARLEMENTAIRES :PLUS
IMPORTANTE QUE CELLE DES ÉLECTEURS !

Ou l’art de ne pas être là, tout en faisant croire
qu’on y est !

suite… PDF

« Pauvre Algérie qui, de Mecque des Révolutionnaires, est devenue repaire de forbans. »


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via Ould Kaddour, Ould Abbes, Tahkout, personnages répugnants du règne calamiteux des Bouteflika — Algérie Résistance

LA MARTINGALE ALGÉRIENNE


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Ouvrage : LA MARTINGALE ALGÉRIENNE Réflexions sur une crise

Auteur : Abderrahmane Hadj-Nacer

Année : 2011

 

 

PROLOGUE
J’écris, au seuil de la soixantaine et à vrai dire j’éprouve au quotidien un sentiment d’humiliation permanente. Cette humiliation, je la ressens d’abord en tant que citoyen algérien mais surtout, surtout en tant qu’ancien cadre c’est-à-dire, en tant que partie prenante de ce qui aurait dû, normalement, constituer l’élite de l’Algérie. Pourtant à mon âge, on devrait pouvoir commencer à jouir des fruits de ce que l’on a planté ; être satisfait de son travail, bien vivre dans sa maison et être rassuré sur l’avenir de ses enfants. Seulement, ce qui au premier plan domine, c’est un grand sentiment de frustration. Et je ne suis pas le seul dans ce cas : cette sensation finalement, je la partage avec la majorité je n’ose écrire la totalité — de la population. En cela, réside un aspect paradoxal de notre pays. Ce sentiment est légitimement ressenti par les plus défavorisés, ou même par ceux qui se sentent exclus par le système, mais il est également partagé par ceux que l’on nomme les décideurs et même, plus surprenant encore, par les rentiers. C’est une des singularités de l’Algérie, que les personnes disposant du pouvoir de décision, du moins en apparence, et qui bénéficient du fonctionnement du système, soient sans cesse en train de le critiquer. Une situation absurde !
À mon âge donc, et considérant ma formation et les fonctions que j’ai occupées, je devrais plutôt livrer ici-même un livre d’économie. Non pas un de plus puisque, s’agissant de l’Algérie, ce serait en fait un parfait manuel d’anti-économie. Cet ouvrage listerait de façon exhaustive tout ce qu’un pays pourvu de richesses pétrolières ne doit pas faire, car il est évident que la manne financière générée par les hydrocarbures, et censée accélérer le développement du pays, s’est transformée en frein, encourageant la corruption et les comportements de recherche de rente au détriment de l’entreprenariat et de la création de richesses. Il est clair aussi que si les Algériens ne parviennent pas à tirer profit des ressources exceptionnelles de leur sous-sol — pour ne parler que de cela — c’est parce que les institutions démocratiques de contrôle et de contre-pouvoir qui obligeraient les responsables politiques à rendre des comptes ne fonctionnent pas. Mais refermons rapidement cette parenthèse puisqu’il ne s’agit pas ici d’un livre d’économie.
Et ce n’est pas davantage un essai à vocation philosophique ou anthropologique mais bien l’expression de quelques réflexions libres, hors de toute contrainte théorique ou politique, au personnel, au singulier. Alors, pourra-t-on dire, quelle est l’utilité d’un tel essai ?
Ce que je sais, c’est mon choix d’une prise de parole à la première personne, estimant peu courageux le retranchement derrière la distance formelle qu’imposerait une approche académique classique.
Dans ce livre, je vais aussi revenir sur des notions de base alors que les enjeux de ce XXI »` siècle sont ailleurs. Car si le rythme du progrès technologique continue de s’accélérer, il est probable que le débat sur la singularité connaisse lui aussi une croissance exponentielle. Rares sont ceux qui contestent qu’il s’agit là de l’une des idées les plus marquantes de ce début de XXIème siècle. Elle fait en effet le lien entre des thèmes

essentiels et sujets à controverse : Dieu, la crise énergétique, le génie génétique ; et des concepts de science-fiction particulièrement stimulants pour l’imagination : l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle, l’ingénierie moléculaire. Grâce à la singularité, la frontière entre le penseur fantasque et le chercheur scientifique crédible s’estompe. Mais comment nous préparer à participer à ce débat ? Comment être présents au siècle ?
Finalement, ce qui fonde cet ouvrage, et cela bien au-delà de l’intuition, c’est que l’Algérie — ou Maghreb central ou bien encore Thamezgha — est, pour la première fois depuis le néolithique, dans une situation humaine et géographique où elle peut influer sur son propre destin. Cette prise de conscience, éclairée par l’Histoire dans sa longue durée, ne peut pourtant se faire que par la transmission et par l’explication des raisons qui nous ont conduits là où nous en sommes. Et c’est l’un des objectifs de ce livre que de bien cerner les mécanismes socio-historiques qui ont conduit l’Algérie à s’enliser et ses enfants à vivre en permanence avec, dans la bouche, un goût amer.
Je suis d’une génération qui a vécu à cheval entre la fin de la domination française et l’exaltation d’un pays à bâtir. Et, dans mon environnement familial, j’ai été élevé dans l’idée que l’indépendance de l’Algérie n’était qu’une étape avant l’avènement du grand Maghreb.

Je suis né à Soustara, à la Casbah d’Alger, et bien que nous ayons très tôt déménagé au Ruisseau, dans ma tête, je suis resté un enfant de la Casbah, jusqu’à mon entrée à l’école, en 1957. J’ai alors découvert qu’aux yeux des autres, je n’étais pas un Algérois mais un Mozabite. De la même façon j’ai découvert qu’à l’école, il y avait des Français et aussi des Kabyles, des Arabes, des Chaouis,… C’était étrange cette dichotomie entre le discours à la maison et la réalité sociale du moment. Dans mon cas, cela induisait une difficulté de comportement puisque être mozabite signifiait forcément devenir commis d’épicerie alors que pour moi, à cette période, le terme Mozabite n’avait pas une grande signification, même si mon père portait, et porte toujours, le costume musulman ou arabe, qui peu à peu est devenu mozabite, puisque les autres l’ont abandonné ! Tout simplement.
Dans ma famille régnait un grand climat patriotique nourri des débats qui se tenaient dans le salon fréquenté par Ahmed Bouda, Sâad Dahleb, des membres de l’association des Oulemas… Et puis, je suis à la fois l’arrière-petit-fils de Cheikh Tefayech, savant ibadite, et le petit-fils du dernier Cadi ibadite de la ville de Constantine, avant qu’elle ne tombe aux mains des Français. Mon père signait dans « Alger Républicain », mon oncle a écrit un grand nombre d’ouvrages nous laissant en héritage une immense bibliothèque. Tout ce monde, qui configurait mon entourage, était agité par l’idée de Patrie et de liberté. Mon cousin germain Moufdi Zakarya — poète, auteur de l’hymne national Kasamen ; un des fondateurs du PPA dont il a été Secrétaire Général et non Président par décision du BP de l’époque car un lbadite, un minoritaire, ne pouvait l’être —, connaissait la prison. De façon plus en prise avec cette aspiration maghrébine, mon autre cousin Cheikh Salah Benyahia, avec deux autres « Mozabites », fut parmi les cinq membres fondateurs du vieux Destour tunisien. Dans cet environnement, j’étais avec les uns, Algérois, Algérien et Maghrébin alors qu’aux yeux des autres, mes camarades, je devais correspondre à une définition étroite, étriquée, stéréotypée du Mozabite. Le petit voisin kabyle de l’immeuble mitoyen devait certainement vivre une situation similaire.

Je m’y arrête pour dire ce qui m’a construit et me fait prendre la parole aujourd’hui. Et j’en parle tout autant que de cet autre moment de la formation de ma personnalité qu’a été l’adolescence et que je veux évoquer.
En 1964, Alger était une ville internationale. Alger était la fête, l’espoir. Nous étions convaincus que nous allions rapidement devenir un pays leader, développé, moderne où il faisait déjà très bon vivre. Les gens affluaient de toutes parts. Les nouveaux prophètes, nous assurant de ce devenir, venaient d’Orient, d’Occident, du Sud, du Nord. Au lycée, nos professeurs étaient à l’image de ce kaléidoscope. Notre lycée, El ldrissi, était tout ensemble un lycée populaire et pilote. Nous disposions d’enseignants de grande qualité. Certains cours n’étaient pas assurés mais d’autres étaient de très bon niveau. Certains professeurs étaient des stars internationales, bien évidement de gauche. L’un d’entre eux, le professeur de philosophie et de français M.T.M., sur fond de lutte idéologique, lors de la première remise de copies m’attribua un 15 pour ma dissertation sur le sujet « qu’est-ce que la bourgeoisie ? » en insistant sur le fait que je devais transmettre cette note à la personne qui avait fait le travail. Ce qui, à ce moment-là, m’avait semblé être d’un humour douteux s’est reproduit la fois suivante, la fois d’après, et plus choquant encore ce fin aussi le cas avec d’autres enseignants pour qui pourtant, j’avais une admiration illimitée. Il m’a fallu un trimestre pour comprendre qu’il m’était signifié que j’étais le fils de mon père, ce père Président de l’Association des parents d’élèves, qui avec sa tenue vestimentaire ne pouvait qu’incarner la « réaction » contre le progrès. Ce père qui écrivait dans « Alger Républicain » et qui, de son point de vue, était un partisan du progrès. Pour la deuxième fois, je me trouvais assigné à l’identité du petit Mozabite, à présent réactionnaire après avoir été prédestiné à l’épicerie. Cet épisode était pourtant plus grave que celui de l’enfance car mes interlocuteurs étaient des adultes et même des modèles pour l’adolescent que j’étais, en quête de figures positives pour affronter un père doté d’une forte personnalité.
Ces deux exemples, ces deux étapes constituent des moments importants de la formation de l’être adulte que je suis devenu, en quête permanente de réponses à ces questions qui nous taraudent tous et toutes sur l’identité collective et individuelle. Si je ne devais choisir qu’un genre musical pour m’accompagner sur une île déserte, ce serait le chââbi (aujourd’hui je suis toujours Algérois, de Soustara, quartier historique d’Alger dont l’équipe emblématique est l’USMA, même si j’ai un faible pour le Mouloudia, le plus vieux club de football de la ville)… Et pourtant grâce, et à cause, du regard des autres, je me suis réapproprié la part de mozabite qui est en moi. Et j’ai beaucoup appris, et notamment que le M’Zab, à une échelle réduite, est le conservatoire de traditions, de culture, de beaucoup d’éléments de l’identité algérienne. Ce qu’on a souvent moqué a permis la sauvegarde pendant des siècles de formes d’organisation, de modes de vie, de rituels qui ont disparu ailleurs. Ils sont pourtant d’une grande utilité pour comprendre la situation actuelle de l’Algérie et imaginer, en partant de notre histoire, des issues aux impasses actuelles.
Les décideurs algériens se situent autrement.
Leur rapport au politique peut être perçu aujourd’hui comme la quête de « La » martingale.
Je retiens ici deux des sens du mot MARTINGALE:Je m’y arrête pour dire ce qui m’a construit et me fait prendre la parole aujourd’hui. Et j’en parle tout autant que de cet autre moment de la formation de ma personnalité qu’a été l’adolescence et que je veux évoquer.
En 1964, Alger était une ville internationale. Alger était la fête, l’espoir. Nous étions convaincus que nous allions rapidement devenir un pays leader, développé, moderne où il faisait déjà très bon vivre. Les gens affluaient de toutes parts. Les nouveaux prophètes, nous assurant de ce devenir, venaient d’Orient, d’Occident, du Sud, du Nord. Au lycée, nos professeurs étaient à l’image de ce kaléidoscope. Notre lycée, El ldrissi, était tout ensemble un lycée populaire et pilote. Nous disposions d’enseignants de grande qualité. Certains cours n’étaient pas assurés mais d’autres étaient de très bon niveau. Certains professeurs étaient des stars internationales, bien évidement de gauche. L’un d’entre eux, le professeur de philosophie et de français M.T.M., sur fond de lutte idéologique, lors de la première remise de copies m’attribua un 15 pour ma dissertation sur le sujet « qu’est-ce que la bourgeoisie ? » en insistant sur le fait que je devais transmettre cette note à la personne qui avait fait le travail. Ce qui, à ce moment-là, m’avait semblé être d’un humour douteux s’est reproduit la fois suivante, la fois d’après, et plus choquant encore ce fin aussi le cas avec d’autres enseignants pour qui pourtant, j’avais une admiration illimitée. Il m’a fallu un trimestre pour comprendre qu’il m’était signifié que j’étais le fils de mon père, ce père Président de l’Association des parents d’élèves, qui avec sa tenue vestimentaire ne pouvait qu’incarner la « réaction » contre le progrès. Ce père qui écrivait dans « Alger Républicain » et qui, de son point de vue, était un partisan du progrès. Pour la deuxième fois, je me trouvais assigné à l’identité du petit Mozabite, à présent réactionnaire après avoir été prédestiné à l’épicerie. Cet épisode était pourtant plus grave que celui de l’enfance car mes interlocuteurs étaient des adultes et même des modèles pour l’adolescent que j’étais, en quête de figures positives pour affronter un père doté d’une forte personnalité.
Ces deux exemples, ces deux étapes constituent des moments importants de la formation de l’être adulte que je suis devenu, en quête permanente de réponses à ces questions qui nous taraudent tous et toutes sur l’identité collective et individuelle. Si je ne devais choisir qu’un genre musical pour m’accompagner sur une île déserte, ce serait le chââbi (aujourd’hui je suis toujours Algérois, de Soustara, quartier historique d’Alger dont l’équipe emblématique est l’USMA, même si j’ai un faible pour le Mouloudia, le plus vieux club de football de la ville)… Et pourtant grâce, et à cause, du regard des autres, je me suis réapproprié la part de mozabite qui est en moi. Et j’ai beaucoup appris, et notamment que le M’Zab, à une échelle réduite, est le conservatoire de traditions, de culture, de beaucoup d’éléments de l’identité algérienne. Ce qu’on a souvent moqué a permis la sauvegarde pendant des siècles de formes d’organisation, de modes de vie, de rituels qui ont disparu ailleurs. Ils sont pourtant d’une grande utilité pour comprendre la situation actuelle de l’Algérie et imaginer, en partant de notre histoire, des issues aux impasses actuelles.
Les décideurs algériens se situent autrement.
Leur rapport au politique peut être perçu aujourd’hui comme la quête de « La » martingale.
Je retiens ici deux des sens du mot MARTINGALE:

En statistique, c’est-à-dire en calcul stochastique, une martingale désigne un processus aléatoire et dynamique dans lequel le calcul consiste à parvenir à des probabilités plus exactes que celles des bookmakers.
Une martingale est aussi une technique permettant d’augmenter les chances de gain à la roulette, tout en respectant les règles du jeu. Le terme jouit d’un mystère et d’une fascination auprès des joueurs eux-mêmes qui pensent ainsi maîtriser des techniques secrètes mais efficaces pour se jouer du hasard. De nombreux candidats au jeu cherchent « LA » martingale qui permettra de battre la banque à la roulette.
Dans la réalité, les martingales ne sont que le rêve de leurs auteurs. À l’étape actuelle de l’histoire de l’Algérie, les maîtres du jeu ne parviennent plus à respecter des règles qu’ils ont eux-mêmes établies.
Et si, malgré tout, nous décidions d’y voir clair ?
Comment expliquer les contradictions actuelles du système de gestion en Algérie si ce n’est en revenant à ce qui, partout ailleurs et en tout temps, a fait ses preuves. Je pense ici à ce qui m’apparaît, en premier lieu, comme étant la manifestation d’un État mature, c’est-à-dire l’existence d’institutions pérennes qui s’imposent aux individus. Quelle que soit la culture, la religion, la période historique, l’existence de telles institutions n’est pas concevable sans qu’elles soient portées par la dialectique autorité/ discipline.
Je n’insinue nullement une organisation fasciste de la population. Car le fascisme ou l’autoritarisme, sont précisément la négation d’une discipline et d’une autorité car elles ne peuvent s’exercer sur le long terme que lorsqu’elles sont admises et légitimées par les populations. Parvenir en groupe à ce niveau d’organisation suppose la conjonction, la réalisation de ce que j’appelle les 3 « A » : Accumulation, Anticipation, Arbitrage.
Le matheux que j’ai été considère que parvenir à ce triangle gagnant, au sommet duquel je place des institutions qui reposent sur le couple autorité / discipline, n’est possible qu’à condition que soient réunies les trois « A ».
Cet échafaudage repose sur quatre équations qu’il s’agit d’implémenter à la lumière des expériences historiques récentes à travers le monde et dans notre pays :
UN, il n’y a pas de développement durable sans conscience de Soi, sans connaissance de l’anthropologie et de la sociologie d’un pays, mais aussi de son histoire et de sa culture, et sans respect de la nature. DEUX, il n’y a pas de gouvernance, selon les standards d’efficacité, sans l’existence d’une élite nationale.
TROIS, il n’y a pas d’économie performante sans démocratie, c’est-à-dire sans légitimation par la population.
QUATRE, enfin, il n’y a pas de liberté, fut-t-elle économique, sans un État fort.

C’est pour ne pas affronter ces postulats, qui relèvent finalement du bon sens, que les dirigeants algériens courent toujours derrière la martingale gagnante. Ils le font dans le but d’ignorer des règles qui, au demeurant, s’imposent d’elles-mêmes progressivement dans la société, dans une dynamique activée par la généralisation de l’éducation et de l’accès à l’information. Ce refus entêté est la raison centrale expliquant le basculement dans l’informel tant de la vie économique que de la vie politique, donc, en fait, de tout le fonctionnement social. L’émergence en cours d’individus aspirant à l’exercice de la citoyenneté, conduit le pouvoir politique à y répondre en renvoyant en permanence la société à des formes de gestion de la vie sociale obsolètes et opaques, comme le clan, la région, les `arouchs, la tribu, le Saint protecteur… C’est aussi pourquoi le partage de la rente, et son corollaire la soumission à un clan ou à un individu, se substitue au contrat social qui s’exprime notamment dans l’impôt. Aux droits fondamentaux, il est substitué différents droits de passage et de cuissage.
Je veux m’attacher à exposer et défendre la combinaison que l’histoire et la raison opposent à la vaine martingale. J’y tiens car une nation qui ne tolère aucune critique, qui se complaît dans un sentiment de supériorité, une nation qui doit sans cesse être flattée, une nation qui n’affronte pas la vérité et dont les dirigeants croient qu’ils bénéficient d’une forme d’exonération morale et d’une sagesse particulière, une• nation dénuée d’humilité est promise à des calamités sans ho. À ce stade de mes propos, je sens qu’il me faut intégrer cette propension de mes compatriotes à douter qu’une initiative puisse être libre, désintéressée, personnelle sans liens occultes et dimensions de complot. C’est pourtant le cas de cet essai. Il ne répond à aucun agenda politique ni à aucune commande particulière. Il n’est pas un élément, parmi d’autres, d’une quelconque stratégie politique. En un mot, il n’engage que moi. Cependant, si je me décide à exposer des idées qui auraient très bien pu être cantonnées à quelques cercles fermés où l’on est habitué à refaire le monde et, surtout, le pays sans grande prise de risques, c’est bien sûr avec l’espoir d’interpeller tout ce que notre pays compte comme intelligence, et d’inciter à la réflexion et au débat. Dire que le monde évolue et se transforme à une vitesse inimaginable, est un lieu commun. D’énormes recompositions le remodèlent : qu’il s’agisse de l’émergence des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) ou des CIVETS (Colombie, Indonésie, Vietnam, Égypte, Turquie et Afrique du Sud), ces futurs géants de demain.
Peut-être sommes-nous d’ores et déjà entrés dans une autre phase, celle où prend fin l’âge des Nations et où commence celui des Cités. Le XXIème siècle ne sera pas forcément dominé par un G.2 USA et Chine, et ne sera pas forcément non plus multipolaire autour d’Inde et autre Brésil émergents. En cette époque où tout semble incontrôlable, les villes plus que les États sont en train de se transformer en îlots de gouvernance qui serviront de base à la mondialisation de demain. L’époque, les découvertes technologiques et l’accroissement de la population ont grandement accéléré l’avènement de cette nouvelle vie urbaine. Et ce qu’ils dessinent, ce n’est pas un « village planétaire » mais un réseau de différents villages. Dans ce contexte, aucune nation ne pourra sans doute espérer survivre sans disposer d’au moins un point d’ancrage urbain florissant. Au stade actuel, la mondialisation permet à certaines métropoles d’être moins dépendantes de l’État. Nombre d’entre elles pourraient un jour défier les pays qui leur ont donné naissance. Le nouveau monde n’aura plus grand-chose de commun avec le système d’équilibre des pouvoirs du XIXème, ou celui des grandes puissances du XXème siècle.

Combien sommes — nous à caresser ce rêve pas si fou d’une Algérie qui compterait enfin, elle aussi, dans la marche et la transformation du monde ? Il ne tient qu’à Elle. Mais l’Histoire n’attend pas, ne nous attendra pas.

PREMIÈRE PARTIE

Les équations de base

suite…

la martingale algerienne

Bricolage, navigation à vue, corruption : consommez algérien !


« Pendant ce temps, les pingouins saoudiens wahhabites, ces chameliers illettrés, véritables barils de pétrole sur pattes… »

Algérie Résistance

Boutef6

Le président Abdelaziz Bouteflika lors de la visite de Laurent Fabius. DR.

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Pas un jour ne se passe en Algérie sans qu’éclate un scandale lié à la mauvaise gestion des affaires de l’Etat, dénonçant la gabegie et l’anarchie érigées en mode de gouvernance. Les simulacres de procès de corruption de l’autoroute Est-Ouest et El Khalifa ont démontré à quel point la Justice est loin d’être indépendante et n’est plus que l’otage d’un pouvoir politique dépourvu d’agenda, uniquement tournée vers la fumée blanche ou noire d’El Mouradia ou, plus précisément, de la résidence présidentielle médicalisée de Zéralda. Ces procès n’ont eu lieu que pour amuser la galerie sans intention de combattre réellement le…

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De la Françafrique à la Mafiafrique


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Auteur : Verschave François-Xavier
Ouvrage : De la Françafrique à la Mafiafrique
Année : 2004

Retranscription par Judith Cypel
de l ‘exposé-débat du 3 décembre 2003
à l’espace Renaudie d’Aubervilliers
(Seine-Saint- Denis) devant 200 éducateurs
spécialisés et moniteurs éducateurs
en session de formation

Je me présente brièvement avant de développer le
thème de cette rencontre. Je milite depuis 1984 dans
une association qui s’appelle «Survie»1 qui a été fondée
à l’appel de 126 Prix Nobel. Ils expliquaient que le
problème de la lutte contre la faim et l’extrême misère
dans le monde ne relevaient pas seulement de la charité
individuelle mais de l’action collective. Et qu’est-ce
que c’est que l’action collective? Ce sont des décisions
politiques. Donc, pendant dix ans, nous nous sommes
battus pour faire en sorte que la générosité collective
des Français, l’aide publique au développement – qui
représentait à l’époque environ quarante milliards de
francs – aille un peu plus à destination, serve véritablement
à sortir les gens de la misère, de la faim, de
l’extrême pauvreté. On a convaincu un à un les trois
quarts des députés, toutes tendances confondues, qui


1. L’association «Survie» édite notamment le mensuel . Billets d’Afrique» et les
<•Dossiers noirs de la politique africaine de la France». Site internet: http:/ / http://www.survie-france.org


ont déposé une loi commune pour changer en profondeur
cette aide publique au développement. Et puis,
cette loi n’a jamais été mise à l ‘ordre du jour, malgré
beaucoup de soutiens, y compris celui de tous les footballeurs
français de première et deuxième divisions
qui voulaient que leurs impôts servent quand même
à quelque chose. Cette loi n’a jamais été inscrite à
l’ordre du jour et on s’est rendu compte peu à peu que
la corruption, dont nous connaissions l’existence dans
ces affaires, n’était pas marginale mais centrale et que,
derrière cette relation franco -africaine, il y avait une
criminalité économique absolument incroyable.
En 1994, avec l’appui de la France à ceux qui commettaient
le génocide au Rwanda – un million de
morts en trois mois dans des conditions épouvantables
– , puis la réhabilitation du dictateur Mobutu au
Zaïre, le soutien au régime soudanais qui massacrait
et affamait en masse au sud du pays, on s’est rendu
compte que cette criminalité économique se doublait
d’une criminalité politique inimaginable. Et à ce
moment-là, on s’est dit, ayant découvert tout ça – il
nous a bien fallu une dizaine d’années-, on ne peut
pas se taire. Car le premier principe de la médecine, du
serment d’Hippocrate, c’est: «D’abord ne pas nuire»,
avant de commencer à soigner. Or, comme vous le
comprendrez, cette politique franco-africaine, que j’ai
appelée la <<Françafrique» et qui est une caricature de
néocolonialisme, est une politique extraordinairement
nocive.
Donc, c’est d’abord de ces relations franco-africaines
depuis les indépendances que je vais vous parler, de
cette Françafrique. Je vais vous en décrire la naissance,
le fonctionnement, en brûlant un certain nombre

d’étapes, parce que sinon ce serait trop long: tout ça
représente des milliers de pages de livres et de documents
que nous avons publiés. Et puis je passerai à
l ‘évolution actuelle de ces relations franco-africaines,
à ce qu’on peut appeler le passage de la Françafrique
à la mafiafrique, c’est-à-dire une sorte de mondialisation
de ces relations criminelles. Je vous parlerai
donc de la mondialisation de la criminalité financière.
Enfin je terminerai sur des considérations beaucoup
plus positives, en vous montrant que dans notre histoire,
nous avons la mémoire d’avoir été capables de
construire des biens publics à une échelle nationale, et
qu’aujourd’hui il n’y a qu’une seule issue, qui n’est pas
aussi utopique qu’on veut bien le dire: la construction
de biens publics à l’échelle mondiale. Je vais montrer
qu’en fait, il y a un antagonisme très clair entre une
criminalité financière qui passe son temps à détruire
les biens publics existants, et la possibilité de construire
des biens publics renouvelés et élargis. Nous
avons déjà fait pareille construction, et nous sommes
capables de le faire. Après quoi vous aurez certainement
un certain nombre de questions à poser.
Donc, je vais commencer par la Françafrique. Avec
deux ou trois précautions oratoires. Un certain nombre
de choses que je vais vous raconter vous paraîtront
incroyables. Elles le sont de fait, puisque nous, on
a mis dix ans à les voir et à les croire. Il y a un
problème de regard. C’est des choses qu’on ne voit
pas, tout simplement parce que la Françafrique est le
domaine réservé de l ‘Élysée: c’est un domaine quasi
militaire où il y a beaucoup de désinformation, ou de
non-information. Quand on commence à regarder ces
choses de près, c’est inouï la différence qu’on peut voir

entre la manière dont les médias vous parlent du rôle
de la France en Afrique et ce qu’elle y fait réellement.
Mais ça a beau être incroyable, ce n’est pas tout à
fait faux. Quand j’ai publié sur ces questions un livre
qui s’appelle Noir silence- six cents pages comportant
environ dix mille faits avec mille cinq cents notes,
décrivant la Françafrique à travers tout le continent-,
j’ai eu droit à un procès pour offense à chef d’État de
la part de trois dictateurs africains : le Tchadien Déby,
le Congolais Sassou Nguesso, et, le Gabonais Bongo.
Le délit pour offense à chef d’Etat, c’est en fait un
vieux reste du crime de lèse- majesté. En principe,
on est condamné d’avance. Jamais personne n’avait
échappé à une condamnation dans un procès pour
offense à chef d ‘Etat. Eh bien nous l’avons gagné,
en première instance et en appel, et les chefs d’Etat
ont renoncé à aller en cassation, tellement la somme
de témoignages qu’ont apportée les victimes de ces
dictatures avait rendu une condamnation impossible.
Et le tribunal a déclaré que ce que j’écrivais était le
résultat d’une enquête sérieuse.
La deuxième précaution oratoire, c’est que dans
la description de ce que j’appelle la Françafrigue, je
vais parler surtout des responsabilités françaises, parce
qu’elles sont moins connues. On dit tellement de bien
du rôle de la France en Afrique … Mais évidemment,
la Françafrique, comme je vais vous l’expliquer, ce
sont des Français et des Africains. C’est une association
entre des Français et des Africains. Donc,
évidemment, il y a des Africains qui jouent un rôle
important dans le système de domination, de pillage
que je vais décrire. Mais on vous dit tellement de mal
des responsabilités africaines que ce n’est pas la peine
que j’en rajoute là-dessus, vous êtes déjà au courant.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de
Françafrique? D’où ça vient? Et comment Je peuple
français a-t-il été roulé dans cette affaire? Je ne
vais pas refaire toute l’histoire de l’Occident et de
la France avec l’Afrique, rappeler l’esclavage depuis
trois ou quatre siècles, et la colonisation depuis le
XIXe siècle, etc. Remontons seulement de soixante
ans. Après la deuxième guerre mondiale, il y a eu
une pression des peuples pour se libérer – un phénomène
qu’on a appelé la décolonisation. Cela s’est fait
de proche en proche, avec des tentatives de résistance
tragiques, comme la guerre d’Indochine ou la guerre
d’Algérie, successivement, puis la guerre du Vietnam,
où les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Donc,
le mouvement de l’histoire et d’autres phénomènes
ont acculé De Gaulle, revenant au pouvoir en pleine
guerre d’Algérie en 1958, à décider officiellement
d’accorder l’ indépendance aux anciennes colonies
françaises au sud du Sahara. Ça, c’est la nouvelle
légalité internationale proclamée. En même temps,
De Gaulle charge son bras droit Jacques Foccart, son
homme de l’ombre- responsable du parti gaulliste, de
son financement occulte, des services secrets, etc. – ,
de faire exactement l’inverse, c’est- à- dire de maintenir
la dépendance. C’est ça le point de départ de
la Françafrique: si vous avez une nouvelle légalité
internationale qui est l’ indépendance et que vous
voulez maintenir la dépendance, c’est illégale donc,
vous ne pouvez le faire que de manière cachée, inavouable,
occulte. La Françafrique, c’est comme un

iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée
de l’iceberg: la France meilleure amie de l’Afrique,
patrie des droits de l’Homme, etc. Et puis, en fait,
vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble
des mécanismes de maintien de la domination
française en Afrique avec des alliés africains. Je vais le
détailler par la suite.
Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances
africaines à l’indépendance de la France?
Il y a quatre raisons. La première, c’est le rang de
la France à l’ONU avec un cortège d’Etats clients,
gui votent à sa suite. La deuxième, c’est l’accès aux
matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou
juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième, c’est un
financement d’une ampleur inouïe de la vie politique
française, du parti gaulliste d ‘abord, et puis de l’ensemble
des partis dits de gouvernement, à travers des
prélèvements sur l’aide publique au développement
ou la vente des matières premières. Et puis il y a une
quatrième raison, que j ‘ai repérée un peu plus tardivement,
mais qui est aussi très présent,e: c’est le rôle de
la France comme sous- traitante des Etats-Unis dans la
guerre froide, pour maintenir l’Afrique francophone
dans la mouvance anticommuniste, contre l ‘Union
soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en
place un système qui va nier les indépendances. Et
c’est là que le peuple français a été roulé. Parce que,
après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, quand
on a demandé aux Français par référendum: <(Est-ce
que vous voulez tourner la page de la colonisation,
tourner la page de plusieurs siècles de domination et
de mépris de l’Afrique?», les Français ont voté oui à
80%. Cela voulait dire : «Oui, on a fait des saloperies,
mais il faut en finir; on tourne la page et on veut
traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants
». Or, vous allez le voir, on a mis en place non
seulement un système néocolonial mais une caricature
de néocolonialisme.
Comment s’y est-on pris? Comment a-t-on construit
cette face cachée de 1′ iceberg? Premièrement,
Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs
d’État <<amis de la France», qui sont en fait des «gouverneurs
à la peau noire». Des gouverneurs à la peau
noire, c’est t!ès pratique, parce qu’on a l’impression
d’avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont
des présidents français , ou tout comme. Un certain
nombre d’entre eux ont la nationalité française, et
plusieurs, même, sont tout simplement des membres
des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît:
il appartenait aux services secrets français. La
manip’ est assez formidable: on avait des gouverneurs
à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour
faire croire à des indépendances; et puis là, on recrute
des gouverneurs à la peau noire.
Comment fait -on pour recruter ces gouverneurs?
On a commencé par une violence extrême. Il y
avait un mouvement indépendantiste exceptionnel
au Cameroun, l ‘UPC, mené par un personnage de
la dimension de Mandela, qui s’appelait Ruben Um
Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des
populations camerounaises, luttait pour l’indépendance.
Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans .un bain de
sang digne de la guerre du Vietnam, gui a fait entre
cent mille et quatre cent mille morts, une centaine
d’Oradour-sur-Glane . .. Cela ne figure dans aucun
manuel d’histoire. Moi-même, je ne l’ai découvert
qu’il y a une dizaine d’années. On a fait l’équivalent
de la guerre d’Algérie au Cameroun; on a écrasé un
peuple, détruit une partie de ce pays.
Et puis ensuite on a eu recours à l ‘assassinat politique.
Il y avait des leaders élus, de vrais représentants
de leur peuple, comme Sylvanus Olympie au Togo.
Eh bien, quatre sergents-chefs franco-togolais revenus
de la guerre d ‘Algérie, après la guerre du Vietnam,
ont fait un coup d ‘Etat avec l’appui de l’officier français
qui était soi-disant chargé de la sécurité d’Olympie:
ils ont assassiné ce président le 13 janvier 1963.
Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Étienne
Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec
un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré
dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous
aviez un homme d’Etat très prometteur, Barthélémy
Boganda : il est mort dans un accident d’avion extrêmement
curieux.
Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de
manière massive; on retrouvera ça un peu plus tard.
On a écarté des candidats qui représentaient vraiment
l’opinion de ces pays en promouvant des gens tout
à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté,
Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l’espace de
de~x ou trois ans tellement de tentatives de coups
d’Etat et d’agressions de la part de Foccart qu’il a
fini par imaginer de faux complots et par devenir
paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d’ailleurs, il s’est
réconcilié avec Foccart.
Donc, à part la Guinée de Sékou Touré, l’ensemble
des ex-colonies francophones ont été embarquées dans
ce système, avec un certain nombre de chefs d’État
auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission:

«Servez-vous dans les caisses publiques, confondez
l’argent public et l’argent privé, bâtissez-vous des
fortunes.» Un certain nombre ont pris ça au mot et
ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure
de leur pays: Mobutu, Eyadéma, Moussa Traoré, etc.
Donc, «confondez l’argent public et l’argent privé,
enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l ‘orbite
française, laissez-nous continuer de prélever les matières
premières à des prix défiant toute concurrence et
de détourner une grande partie des flux financiers qui
naissent de là.>>
En plus de ce choix d’un certain nombre de chefs
d’État «amis>>, ou plutôt vassaux, les mécanismes de
la Françafrique ont touché l’ensemble des domaines:
politique, économique, financier policier, militaire …
Par exemple, on a aussitôt recyclé les anciens de
l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète (qui avait
mené la guerre contre les accords d’Evian , accordant
l’indépendance algérienne), dans les polices politiques
de ces pays africains. Nombre de ces Etats ont été
dotés de polices tortionnaires. Récemment, vous le
savez, on a révélé que les tortionnaires de la bataille
d’Alger, Aussaresses et ses émules, ont ensuite été
former les tortionnaires latine-américains, tellement
on avait apprécié leur expérience., On a mis en place
auprès de chacun de ces chefs d’Etat un officier des
services secrets chargé de le protéger … sauf lorsqu’il
cessait de plaire. Le jour où le Nigérien Hamani Diori
a voulu vendre son uranium ailleurs qu’en France, il a
été déposé instantanément. Quant aux Comores, il y a
eu deux chefs d’Etat assassinés, et un certain nombre
d ‘autres déposés, par Denard et ses mercenaires.

Les mercenaires, parlons-en. D’un côté, il y a la
présence militaire officielle … mais c’est parfois gênant
d’intervenir trop ouvertement. Alors, il y a un moyen
beaucoup plus commode : ces gens qu’on présente
comme des électrons libres, dont Denard est le prototype,
et qui sont recrutés essentiellement dans les
milieux d’extrême droite- j’y reviendrai. Et donc, on
dit: «Voilà, il y a des coups d’État, des révolutions,
des renversements de présidents qui sont faits par des
gens qu’on ne contrôle pas, ces fameux mercenaires,
et ce Bob Denard qui sévit depuis 40 ans», désormais
transformé en papy gâteau par la grâce du petit écran.
Sauf que, chaque fois que Bob Denard a un procès, le
gratin des services français vient dire à la barre: «Mais
Bob Denard, il est des nôtres! C’est un corsaire de la
République, pas un mercenaire. U a toujours servi le
drapeau français.» Derrière ce fonctionnement opaque
des mercenaires, la réalité, c’est bien un rappel aux
chaînes de la dépendance.
Autre moyen de contrôler ces pays: le franc CFA.
On vous dit: «C’est formidable, on a doté ces pays
d’une monnaie, avec le franc CFA.» (CFA, ça veut
dire: Colonies françaises d ‘Afrique … ). Sauf que ce
franc CFA convertible a permis, pendant des dizaines
d’années, de faire évader les capitaux de ces pays. Au
moment des campagnes électorales en France, on se
mettait à pleurer sur le fait que tel État africain, le
Cameroun ou le Togo, par exemple, n’avait plus de
quoi payer ses fonctionnaires. Donc, on envoyait un
avion avec une aide financière directe, un chargement
de billets CFA, à Yaoundé ou à Lomé . .Et cet avion
repartait aussitôt en Suisse où les francs CFA tout
neufs étaient convertis, pour partagés entre le chef
d’État destinataire et le décideur politique français .
On faisait de même avec certains prêts. Autrement
dit, c’est l ‘un des multiples moyens par lesquels on a
enflé démesurément la dette du tiers monde, avec des
sommes dont les Africains n’ont évidemment jamais
vu la couleur.
Autre moyen de détourner de l’argent et de constituer
des caisses noires: la création d’entreprises faux-nez
des services français. Le Floch- Prigent, ancien
PDG d ‘Elf, a reconnu que Elf avait été créée pour
ça. Dans cette compagnie, il y avait au moins quatre
cents agents secrets. Et l’énorme différence, l’énorme
rente qui peut provenir de l’argent du pétrole- payé
très peu cher et en partie non déclaré -, toute cette
énorme masse d’argent a servi aux services secrets à
entreprendre un certain nombre d’actions parallèles,
comme déclarer la guerre au Nigeria pour lui chiper
son pétrole, ou faire des coups d’État dans un certain
nombre de pays. Mais il y a eu aussi des faux-nez plus
petits: un certain nombre d’entreprises de sécurité
ou de fourniture aux missions de coopération facturaient
deux ou trois fois le coût de leurs prestations
pour détourner de l’argent, par exemple vers un Bob
Denard, qui contrôlait directement certaines de ces
sociétés.
Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je vous
en donnerai encore un exemple plus tard. Ce dont il
faut se rendre compte, c’est que dans la Françafrique,
il y a une inversion permanente de ce qu’on vous
déclare. Dans la face émergée de l’iceberg, vous avez
la France qui affiche ses principes, et dans la face
immergée, on voit l’application d’un monde sans
lois, d’un monde sans règles, plein de détournements
financiers, de criminalité politique, de polices tortionnaires,
ou -on le verra tout à l ‘ heure – de soutiens
à des guerres civiles. Ça, c’est la réa lité. C’est au
moins 90% de la réalité. Alors, cette Françafrique,
qui dure encore jusqu’à aujourd’hui, on conçoit bien
qu’elle comporte un certain nombre de risques pour
ces pays, qu’elle a de graves conséquences sur leur
situation économique et politique.
Tout d’abord, quand on dit aux chefs d’État:
«Servez-vous dans la caisse», peu à peu, la corruption
va passer de la tête jusqu’au bas de la société. Et
ce qui restait encore de services publics au moment
de la décolonisation s’est transformé progressivement
en self-service public. Aujourd’hui, les capacités de
santé ou d’éducation dans ces pays sont tout à fait
démontées.
Deuxièmement, on peut comprendre que ces «États»
néocoloniaux, fondés sur ce qu’on appelle une économie
de rente, de pillage, de prélèvement de la richesse
des matières premières ou de détournement de l’aide
publique au développement (au moins 50% de cette
aide), n’ont aucun intérêt au développement économique.
C’est une constante. Parce que, quand vous
avez un développement productif – des usines, des
lieux de fabrication -, des classes d ‘acteurs économiques
apparaissent – des classes de salariés ou d’entrepreneurs-
qui vont se mettre à contester l’usage de
l’argent public. On voit surgir des, gens qui n’ont plus
un besoin absolu de l’argent de l’Etat pour vivre, qui
se mettent à penser librement et à contester le pouvoir.
Donc, si dans ces pays il n’y a pas de développement
économique hors des matières premières, ce
n’est pas un hasard; ce n’est pas du tout parce que ces
pays en seraient incapables. Si on oppose aux entrepreneurs
des obstacles administratifs ubuesques, c’est
tout simplement que le dictateur ne veut pas d’un
développement économique qui contesterait son pouvoir.
À Madagascar, l’un des seuls entrepreneurs qui a
réchappé à cette mise en échec, Marc Ravalomanana,
est devenu président avec un fort soutien de la population,
parce qu’il produisait malgache et que, maire de
la capitale, il avait rompu avec les traditions de pillage
des biens publics. Donc, beaucoup de dictateurs ont
préféré éviter ce danger. Ils ne tolèrent d ‘entrepreneurs
que totalement corrompus et assujettis, vulnérables
à des accusations de détournement.
D’autres phénomènes ont encore aggravé la situation,
comme la poussée démographique. Et puis il y
a eu, à la fin des années 1970, ce qu’on a appelé «la
dette du tiers monde». En fait, il y avait trop d’argent
dans les caisses de l’Occident et des pays pétroliers;
il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à
s’endetter. On leur a dit: «Tout ça, c’est cadeau; on
va vous faire une nouvelle forme d’aide publique au
développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même
0% et la différence avec le taux d ‘ intérêt normal, on
va compter ça comme de l’aide. Sauf que, quand ces
prêts sont en partie ou totalement détournés, quand
ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans
des paradis fiscaux, comme c’est le cas le plus souvent,
avec quoi va-t-on rembourser? L’argent a disparu
et on n’a rien produit avec … Le cas du Congo-Brazzaville
est caricatural, c’est une espèce d’alchimie
extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de
pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l’achète presque
pour rien, on n’en déclare pas une partie -un tiers,

 un quart ou la moitié, selon les gisements. Et
donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en
même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la
Françafrique- les Sirven, Tarallo, Chirac, enfin tous
les réseaux de la Françafrique- ont de gros besoins
d’argent. Donc, au bout d’un certain temps, on ne se
contente plus de la production présente mais, avec
l’aide d’un certain nombre de banques, on va se faire
prêter sur gage: le pétrole qui sera produit dans deux
ans, trois ans, dix ans . .. Résultat, ce pays finit par
avoir une dette qui est égale à trois fois sa production
totale annuelle. Regardez la magie : ce pays a un
plus, le pétrole, et ça se transforme en 3 moins, une
dette égale à trois fois sa production pétrolière (et
même davantage). Et puis, en plus, avec une partie
de cet argent, on achète des armes pour armer les
deux clans de la guerre civile, qui va détruire le pays
au milieu des années 1990. Alors, vous allez dire:
<<Tout ça, c’est un fâcheux concours de circonstances)).
Sauf que je démontre dans un ouvrage, I..:envers de
la dette, que c’est le même personnage, Jack Sigolet,
établi à Genève au coeur des paradis fiscaux, bras droit
d’André Tarallo, le Monsieur Afrique d’Elf, qui à la
fois vend le pétrole, gère la dette et achète les armes.
Alors, dire que c’est une coïncidence, c’est un peu
difficile. Donc, si le Congo-Brazzaville a été détruit
– j ‘y reviendrai -, c’est la responsabilité d ‘Elf, et
comme Elf était nationalisée, c’est la responsabilité de
la France, c’est notre responsabilité à tous, en tant que
citoyens de ce pays qui laisse opérer la Françafrique : à
la fois nous pillons le pétrole, nous montons une dette
totalement artificielle, la moussant comme oeufs en
neige à travers des commissions prélevées dans une
kyrielle de paradis fiscaux, et nous achetons des armes
pour détruire ce pays. C’est un petit raccourci de la
dette du tiers monde. Vous le voyez, en fait de dette,
si on fait les comptes, c’est plutôt nous qui devons de
l’argent à ces pays.
Je continue : donc, à cette époque-là (les années
1980), on commence à enfler la dette. La dette, quand
on y regarde de près, quand on regarde où est passé
l’argent, c’est dans la plupart des cas une escroquerie
absolument gigantesque. Alors, avec tout ça, on arrive
à la fin des années 1980. Il y a une poussée démocratique
après la chute du mur de Berlin. Et à ce moment-là,
les dictateurs ont beaucoup de mal à résister à cette
pression. Ils vont devoir affronter des élections, mais
ils ne peuvent plus tenir comme discours politique:
<J e me représente parce que je fais le bien du peuple,
parce que je vais assurer son développement>>. Ce n’est
plus crédible, et donc ils se mettent à utiliser l ‘arme
ultime du politique, le bouc émissaire, qui malheureusement
marche depuis les débuts de l ‘humanité. Ils
se mettent à expliquer que, s’il y a des malheurs dans
le pays, ce n’est pas leur faute, c’est la faute de l’autre
ethnie, «cette ethnie que vous haïssez, n’est-ce pas, et
qui, si elle vient au pouvoir, va vous ôter le pain de la
bouche, prendre toutes les hautes fonctions, et même,
éventuellement, vous massacrer». C’est ce discours
qui a été tenu au Rwanda, c’est ce qui menace dans
un certain nombre d’autres pays. C’est un scénario
sous-jacent à ce qui se passe en Côte d’ Ivoire. A la
criminalité économique et à des régimes dictatoriaux
souvent tortionnaires, on a rajouté une criminalité
politique de masse en dressant les gens les uns contre
les autres.

Encore un dernier exemple du fonctionnement de
la Françafrique. Rappelons le schéma de l’iceberg
qui représente la Françafrique : en haut, vous avez la
France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits
de l’homme, etc.; sous la ligne de flottaison, vous avez
ces fonctionnements de solidarité entre un certain
nombre de Français et d’Africains qui se sont organisés
pour tenir ces pays politiquement (par la dictature),
militairement (avec les mercenaires), et à travers un
certain nombre de circuits financiers pompant l’argent
des matières premières, l’argent de la dette, l’argent de
l’aide publique au développement. L’un des exemples
les plus récents et les plus achevés de ce fonctionnement
en iceberg, c’est ce qui s’est passé après la poussée
démocratique des années 1990. La Françafrique a
été prise au dépourvu par une révolution démocratique
au Bénin. Aussitôt, elle a organisé un système
qui a marché de manière quasi infaillible pendant
pratiquement dix ans. Il consiste en ceci: avec notre
argent, l’aide publique au développement, on envoie
des urnes transparentes, des bulletins de vote et des
enveloppes dans ces pays; on déclare : «Oui, vraiment,
c’est bien, ils arrivent à la démocratie; donc, on va les
aider»; et en même temps, on envoie dans les capitales
de ces pays des coopérants très spéciaux, des réseaux
Pasqua ou de la mairie de Paris, qui vont installer un
système informatique de centralisation des résultats
un peu spécial: alors que les gens ont veillé jour et
nuit auprès des urnes pour être sûrs que leur suffrage
soit respecté, alors qu’ils ont voté à 70 ou 80% pour
chasser le dictateur, ils se retrouvent à la fin avec un
dictateur réélu avec 80% des voix . .. ou 52% s’il est
modeste. Voilà encore une alchimie extraordinaire.

Nous, avec notre argent, on aide les gens à se doter
d’instruments de démocratie; au même moment, les
réseaux de la Françafrique arrivent à fa ire en sorte
que ces peuples aient encore pire qu’un dictateur, un
dictateur ((légitimé démocratiquement». Et ça ne s’est
pas passé que dans un pays; ça s’est passé cinquante fois
entre 1991 et 2003, avec chaque fois le même système,
chaque fois le même discours, que ce soit au Togo,
au Cameroun, au Congo- Brazzaville, au Gabon, à
Djibouti, en Mauritanie, etc.
Il n’y a eu que trois ou quatre exceptions, dans deux
pays pauvres d ‘abord, parce qu’ils sont trop pauvres
pour intéresser beaucoup la Françafrique : le Mali,
avec le renversement du dictateur Moussa Traoré, et le
Niger, où quelques officiers progressistes ont renversé
le dictateur installé par Foccart, qui s’appelait Ibrahim
Baré Maïnassara. Alors là, quand ils ont renversé le
dictateur, la France a crié à l’interruption du processus
démocratique. Elle a coupé sa coopération. Et
donc les Nigériens ont organisé leurs élections sans et
malgré la France. Et ça a donné les élections les plus
incontestées depuis quarante ans en Afrique. Il n’y a
pratiquement pas eu un bulletin contesté.
Et puis, il y a encore deux exceptions célèbres. Au
Sénégal, où il y avait une fraude instituée depuis très
longtemps, s’est produite une invention démocratique.
La société, qui en avait marre de l’ancien régime
corrompu – ça ne veut pas dire que le nouveau est
parfait, loin de là -, voulait au moins pouvoir changer
de président. Eh bien, ils ont jumelé les téléphones
portables et les radios locales de manière à annoncer
en direct les résultats à chaque dépouillement d’urne,
pour que l’on ne puisse pas truquer la totalisation.
Dans d’autres pays, on a retardé du coup la mise sur le
marché des téléphones portables … Un autre exemple,
extraordinaire, presque unique dans l’histoire de l’humanité,
c’est Madagascar. Jour et nuit, pendant quatre
ou cinq mois, entre cinq cent mille et un million de
personnes ont tenu la rue pour défendre le candidat
élu et obtenir son installation à la place du dictateur
soutenu par l’Élysée et par la Françafrique. Sous la
pluie, des femmes de soixante-dix ans, des mères de
famille, etc., une marée humaine se gardant de toute
violence, a réussi peu à peu, par son courage, à dissuader
l’armée et les milices du régime. Chaque fois
que l’armée voulait attaquer le mouvement populaire,
il y avait toujours une femme ou une fille de général
dans la manifestation qui appelait sur son téléphone
portable le père ou le mari pour dire: «Nous sommes
dans la manifestation>>. Et peu à peu, les généraux, les
officiers ont craqué l’un après l’autre, ils sont passés
dans le camp du président élu. C’est un exemple vraiment
assez exceptionnel, tellement inquiétant pour
les dictateurs en place qu’ ils ont mis un an avant de
reconnaître le nouveau régime.
Donc, tout n’est pas désespéré. Mais disons que
pour ce qui est de notre rôle, du rôle de la France,
on a passé son temps à faire «valider>> par les urnes
l’inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoûter
les gens de la démocratie.
Alors, j’avance. Je passe rapidement car je n’ai pas
le temps de faire l’histoire de la Françafrique. Je vais
quand même vous décrire brièvement ses réseaux,
très, très sommairement. Et puis, je vous donnerai un
o u deux exemples récents avant de passer à la mafiafrique.

Ces réseaux, je vais d’abord vous les énumérer tels
qu’ ils nous sont apparus en première lecture, si je puis
dire, et puis ensuite vous les décrire tels que nous les
voyons maintenant, parce que c’est un peu différent,
et à force d’y travailler, on y voit un peu plus clair. Je
vous le dis rapidement, je n’ai pas le temps de détailler
et d ‘ insister – tout ça se trouve dans mes différents
ouvrages. Simplement, je vais d ‘abord vous décrire
un foisonnement.
Il y a ce qu’on appelle les réseaux politico-affairistes.
Le plus important d’entre eux, c’était le réseau
Foccart, créé sous De Gaulle ; disons que c’était le
réseau gaulliste. Et puis il y eut les réseaux néo-gaullistes
– principalement le réseau Pasqua -, le réseau
Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau Madelin, le
réseau Rocard, etc.
Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui
jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. ri y a
Elf, bien entendu, qui faisait la politique de la France
au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au
Nigeria, en Angola, etc. Il y a Bouygues, qui contrôle
les services publics en Côte d’ Ivoire, qui a hérité
d ‘une grande partie des subventions d’investissement
de l’aide publique au développement. Il y a Bolloré,
qui a le monopole des transports et de la logistique
sur une bonne partie de l’Afrique. Il y a Castel, qui
contrôle les boissons,etc.
Et puis il y a les militaires . La plupart des hauts
dignitaires de l’armée française ont fait leurs classes
en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux
ou trois fois plus rapides, avec des soldes faramineux.
L’armée française tient beaucoup à l’Afrique; elle
fait encore la politique de la France au Tchad ou à
Djibouti. La plupart des généraux africains francophones,
y compris les généraux-présidents, sont ses
<<frères d’armes».
Vous avez encore les différents services secrets,
qui se disputent entre eux et qui ont chacun un rôle
dans la Françafrique. Vous avez la DGSE, le principal
service secret vers l’étranger, qui contrôlait de
près chacun des «gouverneurs à la peau noire». Vous
en avez un autre, qu’il est beaucoup plus surprenant
de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la
sécurité du territoire) . En principe, elle ne devrait
s’occuper que de l ‘ intérieur de la France. Mais elle
s’occupe aussi de l’extérieur pour diverses raisons.
D’abord parce qu’il s’agirait de protéger la France des
dangers de l’immigration. Ensuite, la DST, qui est
une police politique, fait de la coopération avec l ‘ensemble
des polices politiques de toutes les dictatures
du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les
«sécurités intérieures» des pires dictatures. Et du coup,
la DST se retrouve impliquée dans beaucoup de pays,
comme le Gabon, le l3urkina, l’Algérie, l’Angola, etc.
J’ai oublié de dire que, bien entendu, les réseaux françafricains
sont devenus les mêmes au Maghreb qu’en
Afrique noire, avec exactement les mêmes mécanismes
en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que
je vous ai décrits jusqu’à présent. Après la DGSE et la
DST, il y a la Direction du renseignement militaire,
poisson-pilote de l’armée, qui fait la propagande de la
France lors des conflits en Afrique, et puis l ‘ancienne
Sécurité militaire, qu’on appelle maintenant DPSD
-sur laquelle je reviendrai-, qui, entre autres, contrôle
les mercenaires et les trafics d’armes.

Il faut rajouter un certain nombre de réseaux
d’initiés: une obédience franc-maçonne dévoyée,
la Grande Loge Nationale Française (GLNF), fort
à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs
franco-africains, une forte proportion des responsables
des services secrets, des généraux français et africains,
les dirigeants de grands médias comme T F1 ,
une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc. Vous
avez des sectes, très présentes en Afrique et liées à
la Françafrique, comme les Rose-Croix ou même le
Mandarom …
Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances,
l’administration française la plus puissante : elle applique
à l’Afrique les politiques de la Banque mondiale.
Après cette description panoramique un peu éclatée,
je vais revenir à un historique plus unifié, que je
n’ai compris qu’assez tard, au début des années 2000,
en travaillant sur le livre Noir Chirac. La relecture de
la guerre froide m’a fait un peu déplacer les accents,
en considérant notamment que la dépendance de la
France ou des décideurs français vis-à-vis des politiques
américaine et atlantiste était beaucoup plus
importante qu’il n’y paraissait. J’ai compris en particulier
que le discours antiaméricain, qui est la propagande
de base de la Françafrique, et notamment des
réseaux Pasqua, est une propagande à usage subalterne.
Parce qu’en réalité, ceux gui crient le plus fort leur
antiaméricanisme sont les plus liés aux Américains:
vieille astuce!
Selon ma perception d ‘aujourd’hui , l’historique des
réseaux de la Françafrique s’est passé de la manière
suivante. Vous avez au départ le réseau Foccart,
qui agrégeait tous les éléments anticommunistes des
réseaux de la guerre froide, ce qui incluait notamment
un certain nombre d’éléments issus de l ‘extrême droite
ou de la mafia corse – y compris mêlés à des trafics
de drogue. J’ai expliqué dans La Françafrique et dans
Noir silence que Charles Pasqua avait été l’initiateur de
la French connection vers les Etats-Unis. Il m’a attaqué
en diffamation, mais pas sur ce point. Sous couvert
de Pernod-Ricard et au nom des services secrets, il a
couvert un trafic de drogue, mais c’est un grand classique
des services secrets. Et puis, en 1970, Pasqua se
dispute avec Foccart et donc crée un réseau dissident,
un réseau néogaulliste (les néogaullistes se distinguent
des gaullistes en étant beaucoup plus dans la mouvance
américaine). Et Pasqua devient le financier de
la carrière de Chirac, qui est en train de monter en
puissance et qui va devenir Premier ministre en 1974.
À partir de 1974, le tandem Pasqua-Chirac prend les
rênes du futur RPR et de la Françafrique, tandis que
le réseau Foccart est déclinant.
Ensuite, apparaît Mitterrand. O n croit qu’il va
changer les choses, mais pas du tout: Mitterrand suivait
les traces de Foccart depuis 1948. Il se contente
de montrer sa capacité de nuisance en faisant publier
Affaires africaines par son ami Pierre Péan, dénonçant
le système Elf et Je Gabon de Bongo. La Françafrique
comprend, on lui donne une part du gâteau et Jean-Christophe
Mitterrand se branche sur les réseaux
Pasqua: le réseau Mitterrand, c’est en fait une simple
branche des réseaux Pasqua.
En 1986, Chirac se réconcilie avec Foccart, qu’ il
emmène à la cellule Afrique de Matignon. Par conséquent,
à partir de 1986, Chirac détient toutes les clés
de la Françafrique: non seulement Pasqua, mais aussi
Foccart. Et comme toute instance trop dominante
a tendance à se diviser, à partir de 1989 se manifeste
une tension extrême entre Pasqua et Chirac,
avec des alternances de dispute et de réconciliation,
ce que j’appellerai plus tard «le conflit des anciens et
des modernes>>- grâce auquel nous avons appris à peu
près tout ce que nous savons sur la Françafrique. Parce
que tout ce que je vous raconte n’est pas seulement
le fruit d’un travail considérable de dépouillement
d’informations et de recoupements. C’est aussi paru
crûment dans la presse, parce que les deux camps
– Chirac-Juppé contre Pasqua et les anciens- se bombardaient
par presse interposée, exposant les saloperies
de l’autre. Ainsi, ce qu’on a appelé l’Angolagate, c’est
tout simplement la guerre des modernes- (Juppé, de
Villepin) contre les réseaux Pasqua, la guerre aussi
de la DGSE, du côté des modernes, contre la DST
pasquaïenne, du côté des anciens. Je n’ai pas le temps
de vous détailler tout ça, mais ce qui est clair, c’est
quand même que le néogaullisme chiraquien contrôle
la Françafrique depuis 1974, c’est-à-dire pratiquement
depuis trente ans, et qu’ il est l ‘ami des principaux
dictateurs africains .
Pour le fonctionnement de la Françafrique,
les réseaux d’initiés son inéluctables: tous les
Françafricains sont tenus par des mécanismes d’initiation.
Alors, ça peut être des mécanismes d’ initiation
mafieuse ou dans des sec tes, voire dans certaines
excroissances de la franc-maçonnerie. Depuis quelques
années, ceux gui l’ont emporté, c’est la Grande
Loge Nationale Française, comme je vous l’ai dit tout
à l ‘heure: ils ont raflé toute la mise. Il y a eu par
exemple une cérémonie d’initiation au Gabon où,

d’un seul coup, les deux cents principaux décideurs
gabonais ont été affiliés à la GLNF. C’est un peu
comme autrefois quand on baptisait au jet d ‘eau; là,
en fait, on s’est mis à initier en grand à la <<philosophie
françafricaine». Je précise tout de suite que je n’ai rien
contre la franc-maçonnerie, qui a joué un rôle éminent
dans la construction de la démocratie française et
celle des biens publics en France, mais que le danger,
c’est que le secret philosophique ou initiatique soit
dévoyé par des gens qui ont d’autres ambitions, pour
en bit constituer des quasi-mafias- le terme employé
par Pierre Marion, numéro 3 de la GLNF quand il a
démissionné de cette obédience, disant que ce à quoi
il avait cru et appartenu était devenu quelque chose
de tout à fait incontrôlable.
Je passe rapidement sur l ‘actualité de la Françafrigue.
Tout cela, encore une fois, demanderait de longs développements,
mais je veux laisser un peu de temps à
d’autres choses importantes pour comprendre ce qui
se passe aujourd’hui. Je ne développerai pas ce qui s’est
passé au Rwanda où la Françafrique, amie du dictateur
Habyarimana qui développait une sorte d’apartheid au
sein de son pays, a pendant les trois mois du génocide
soutenu militairement (par des livraisons d’armes),
financièrement (par des gros chèques) et diplomatiquement
(à l’ONU) le régime qui massacrait un
million de personnes dans des conditions horribles.
La complicité de la France dans ce génocide d’un million
de personnes est à mon avis le plus grand crime
français du XXe siècle. Et pour ce qui nous concerne à
Survie, nous n’avons pas fini d’en parler. Il y a eu une
mission d’information parlementaire gui s’est terminée
en queue de poisson en disant: «La France a fait

des erreurs, mais elle n’est pas coupable». Nous, avons
tout un ensemble d’éléments qui montrent qu’ en fait,
elle a soutenu pendant toute la durée du génocide, et
au-delà, ceux qui commettaient ce crime abominable
-ces hommes, femmes et enfants, tues pratiquement
jusqu’au dernier, sauf ceux qui ont pu être sauves in
extremis. . .
Je ne m’étendrai pas là-dessus. Je passerai, aussi
sur le meurtre de Sankara, un des grands espoirs de
l’Afrique, en 1987, et sur d’autres crimes, Pour finir
par deux pays: le Congo-Brazzaville et l’Angola.
Au Congo-Brazzaville, on avait depuis le milieu des
années 1970 une pétrodictature dirigée par quelqu’ un
de très lié aux services secrets français, qui s’ appelle
Denis Sassou Nguesso, et qui était non seulement
l’ami de Chirac mais aussi très prisé des pétroliers. En
effet, il ne demandait pour son pays, officiellement,
que 17% de l ‘argent du pétrole- du pétrole déclaré.
Ce monsieur, qui a aussi beaucoup endetté son pays,
a été victime de la poussée démocratique du début
des années 1990: il y a eu une Conférence nationale
souveraine, un peu comme les états généraux
de 1789, qui a voulu fonder un Etat démocratique, a
fait adopter une Constitution et procéder a des élections
présidentielles. Monsieur Sassou Nguesso s’est
présenté à ces élections, et il a obtenu 17% des voix.
C’est vraiment Monsieur 17%: 17% du pétrole, 17%
des voix. . . , . , ,
La Françafrique n’a pas du tout,apprécié cette évolution:
elle a tenté un coup d’Etat, qui a échoué,
mais dont on a retrouvé la preuve -ce qui est rarissime
– dans le coffre-fort d ‘Elf, lors d’une perquisition.
Les documents découverts – montraient que les

réseaux Pasqua et Elf avaient tenté de renverser ce
gouvernement démocratique. Et puis la Françafrique
n’a eu de cesse, depuis la Mairie de Paris et ailleurs,
d’organiser le retour au pouvoir de Monsieur Sassou
Nguesso en lui fournissant des armes, etc. En 1997,
il y a donc eu une guerre civile et, pour renverser
le régime en place, il a fallu – tenez-vous bien, c’est
une liste assez incroyable – non seulement les soldats
demeurés fidèles à Sassou Nguesso, non seulement les
milices recrutées par Sassou Nguesso et armées par les
pays voisins comme le Gabon, mais aussi la Garde présidentielle
de Mobutu qui venait d’être renversé (cette
sinistre cohorte avait donc traversé le fleuve Congo et
se trouvait à Brazzaville), mais aussi ceux qui avaient
commis le génocide au Rwanda et qui, comme par
hasard, s’étaient réfugiés à Brazzaville, mais aussi un
millier de soldats tchadiens transportés par la France
en avion jusqu’à Brazzaville, mais aussi, pour finir,
l’armée angolaise qui est venue emporter la mise et
réinstaller Monsieur Sassou Nguesso, l’ami de Chirac.
Il a fallu tout ça pour installer un nouveau pouvoir
qui, aussitôt, a remis en place des relations pétrolières
plus favorables, plus convenables. Ce Monsieur Sassou
Nguesso est extraordinaire parce qu’il a réussi à s’attirer
la bienveillance de tout l’arc politique français,
de l ‘extrême droite à l’extrême gauche. Je pense que
ses valises sont très nombreuses et volumineuses. Le
revoilà donc au pouvoir et, après tout, cela n’était que
très banal en Françafrique, même si la guerre avait fait
quelque dix mille morts.
Seulement, Monsieur Sassou Nguesso reprend ses
mauvaises habitudes et, fin 1998, un tout petit début
de guerre civile déclenche un rouleau compresseur
avec les mêmes écraseurs: les Angolais, les anciens
génocidaires rwandais, les anciens mobutistes, des
Tchadiens, les miliciens Cobras. Et dans l’année 1999,
ils commettent sous la houlette de Sassou Nguesso
une série de crimes contre l’humanité qui ont fait
pratiquement cent mille morts, avec des dizaines de
villages totalement rasés, brûlés, etc., et plusieurs
dizaines de milliers de viols collectifs par, souvent, des
miliciens ou soldats porteurs du sida. Une situation
horrible, numériquement bien pire à ce qui s’est passé
cette année-là et dont on a tant parlé, en Tchétchénie,
au Kosovo et à Timor-est. Eh bien, en 1999, il y a
eu au Congo-Brazzaville plus de victimes que dans
ces trois pays réunis. Regardez la couverture médiatique
du Kosovo, de Timor-est et de la Tchétchénie
et demandez-vous si vous avez entendu parler du
Congo-Brazzaville en 1999, alors que c’est le berceau
de la France libre et l’un des principaux fournisseurs
de pétrole de la France. Quand vous voyez ça, vous
comprenez qu’en fait vous ne savez rien de ce qui se
passe en Afrique, et en Afrique francophone. Et si on
vous parle de Timor-est – on a raison de le faire -,
c’est peut-être aussi pour ne pas vous parler de ce qui
se passe au Congo-Brazzaville.
Je vous donne encore un autre exemple de désinformation.
Ce régime congolais qui s’est réinstallé par
la terreur a organisé une élection présidentielle début
2003- truquée, comme d’habitude. Elle a eu lieu le
même jour que l ‘élection présidentielle au Zimbabwe
de Monsieur Mugabe. Tous les médias français ont
envoyé un correspondant à Harare- (qui sait qu’Harare
est la capitale du Zimbabwe?) pour vous parler en
long et en large de la dictature zimbabwéenne; vous
vous en souvenez peut-être. Personne n’a envoyé un
correspondant à Brazzaville où se tenait le même jour
la ré-intronisation d’un dictateur encore plus sanguinaire.
C’est ça, l’information dont vous bénéficiez.
Mais je continue encore un peu à propos du
Congo-Brazzaville: j’ai oublié de mentionner, parmi
ceux qui ont remis en place Denis Sassou Nguesso,
les vrais mercenaires et les vrais-faux mercenaires. Les
vrais-faux mercenaires, c’est quelque chose d’inquiétant
pour la démocratie; les vrais mercenaires aussi.
Au début des années 1990, on s’est dit qu’intervenir
militairement ouvertement, c’était de plus en plus
gênant. Donc, la décision a été prise par Mitterrand
de multiplier par trois les forces de commando du
genre <<Service Action» de la DGSE- vous savez, ceux
qui ont fait sauter le Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande
– en recrutant dans l’infanterie de marine,
dans la légion, pour constituer ce qu’on appelle le
«Commandement des opérations spéciales» (COS) :
des forces capables d’intervenir de manière non officielle
et sous des déguisements divers. A partir de là,
ces gens ont été utilisés comme vrais-faux mercenaires.
Et les guerres civiles de Congo-Brazzaville
– on en a eu des témoignages – ont servi de répétition
générale de l’utilisation de ces vrais-faux mercenaires.
Le morceau a été lâché par le ministre de la
Coopération, Charles Josselin. Il a expliqué dans jeune
Afrique qu’il y avait vraiment beaucoup de confusion
au Congo-Brazzaville car trop de mercenaires français
qui avaient <<à peine eu le temps de quitter l’uniforme
qu’ils portaient hier» … ; «et qu’ils porteront demain»,
pourrait-on rajouter. Il s’agit en fait de gens des forces
spéciales qui jouent les intérimaires de mercenariat.

On voit bien le fonctionnement de la Françafrique:
on envoie des soldats très efficaces, tout en les déguisant
en mercenaires pour que la France ne soit pas
responsable de ce qui se passe… . . .
Mais à côté de ces vrais-faux mercenaires, il y avait
aussi au Congo-Brazzaville des vrais mercenaires. Là
aussi, l’histoire n’est pas banale. Pour ça, Il faut que
je vous racontes l’itinéraire de .Bernard Courcelle. Cet
officier de la Sécurité militaire a commencé sa carrière
au début des années 1980 aux côtés de Bruno
Gollnish, qui a suivi une autre voie: dans ces milieux-là
l’ extrême droite est très présente. La Sécurité militaire
(DPSD) contrôle les mercenaires, et les trafics
d’armes. Bernard Courcelle a d’abord crée une société
de mercenaires: le groupe 11 (onze en allemand, ça
se dit <<Elf»). Ensuite, ce monsieur a .été chargé .de la
sécurité de l’entreprise Luchaire qu’il fournissait des
obus à l ‘Irak et à l’Iran pendant leur longue guerre,
puisque la stratégie occidentale, c’était de faire en
sorte que cette guerre dure le plus longtemps possible
pour affaiblir ces deux Etats. En 1989-Je passe quelques
épisodes-, Bernard Courcelle devient .en quelque
sorte le garde du corps. de Madame Mittérrand
bis, Anne Pingeot, qui était alors conservatrice au
musée d’Orsay, dont la sécurité lui est confiée. quand
on sait les dizaines de millions d’euros dépenses par
Mitterrand pour protéger le secret de son intimité, il
est difficile d’imaginer un poste plus proche du coeur
du pouvoir. . ,
En 1993, sans transition, sur recommandation d’un
conseiller de l’Élysée, Monsieur Bernard Courcelle
devient directeur de la garde présidentielle de Jean-Marie
Le Pen, le DPS: l ‘officier du DPSD devient directeur du DPS.

suite page 34

https://mega.co.nz/#!nMdGSYhb!pqv5AeF-yMlUYP0XIzjaU_BkBbWTdVCB5iQFyTmdWlM

La Multinationale Américaine des Drogues


  claudia-pacheco-2
Auteur : De Souza Pacheco Cláudia Bernhardt (Cláudia S. Pacheco)
Ouvrage : La Multinationale Américaine des Drogues Comment la CIA et le pouvoir économique exercent un contrôle mental au moyen de la drogue et tout ce que vous avez besoin de savoir pour vous défendre contre ce danger DOSSIER Société de Trilogie Analytique PSYCHANALYSE INTEGRALE France • Angleterre • Suéde • Finlande • Portugal • Brésil
Année : 2001

«Je consacre ce dossier à toutes les personnes qui ont
donné leur vie pour le combat contre la corruption,
ainsi qu’aux enfants qui méritent d’avoir une vie meilleure
que celle que la société leur offre>>.

Clâudla Pacheco

«Les multinationales des drogues sont
comme des fantômes qui ne se montrent pas
à la lumière de la vérité – elles se masquent,
se cachent aux yeux du peuple et agissent dans
l’ombre, par derrière, baillonnant les journalistes
pour qu’ils ne les dénoncent pas.>>

Prologue
Chers Amis:
Nous devons mettre en garde les peuples de France, d’Angleterre, de
Scandinavie, du Portugal et de toutes les régions du globe, au sujet du danger
qui tourne autour de leurs foyers, en ce qui concerne les trafiquants
de drogue.
Ces criminels, d’une très haute dangerosité, s’infiltrent dans les communautés
et organes de gouvernement, dans la justice. la police, les églises,
les écoles, les entreprises et, principalement, dans les postes de pouvoir
économique et pouvoir public. Mettre en garde aussi sur le fait qu’ils sont
beaucoup plus dangereux que les drogues qu’ils distribuent.
Ce sont les psychotiques et les psychopathes décrits dans le livre La Libération
des Peuples – La Pathologie du Pouvoir (de Keppe, Padleco et
autres auteurs) qui agissent comme des démons détruisant la civilisation.
Ils agissent, s’insinuent, mentent, corrompent, menacent, attaquent, tuent,
mutilent des enfants, des jeunes, des adultes intelligents et productifs, des
scientistes et des artistes – ils broient les êtres humains dans la machine
à faire de l’argent appelée – le trafic des drogues.
Ils tuent de plusieurs façons :
a) à travers les drogues qu’ils vendent;
b) par «l’assèchement>> de l’économie des nations; c’est-à-dire. qu’ils sucent
tout l’argent qui se trouve aux mains du peuple, liquidant de la sorte
la production constructive d’une nation, puisqu’ils retirent la richesse
(le capital), pour la retenir dans leurs énormes fortunes privées;
c) assassinant tous ceux qui s’opposent à leur marche effrénée et déterminée
de destruction.
Ces individus ne sont pas seulement un problème pour la police, pour
les juges et les procureurs généraux, ils sont notre problème : ils sont le·
problème du peuple :
a) premièrement, parce que beaucoup de juges, de policiers et de procureurs
sont déjà corrompus et sont entrés dans la machine millionnaire
de mort, favorisant les trafiquants dans leur travail;
b) deuxièmement, parce que s’ils résistent à la tentation de la corruption,
ils retombent dans le problème de la peur. Ils ont peur d’être assassinés
ou de voir leurs familles décimées, dans le cas où ils s’opposeraient aux
criminels;

c) troisièmement, parce que la lutte est disproportionnée :
Il y a beaucoup plus de personnes impliquées dans le trafic des drogues,
avec tout le pouvoir dans leurs mains, ainsi que toute une structure organisée
pour l’attaque (ce sont des forteresses bien armées). Ils sont devenus
de puissants gouvernements marginaux , qui sont en train de
détruire les vrais gouvernements.
2. Il y a beaucoup plus d’individus dépendants de la drogue, qui sont même
capables de tuer pour pouvoir l’acquérir;
3. que le petit groupe d’individus qui, héroïquement donnent leurs vies pour
l’éradication de ce mal.
Pour cette raison Keppe et Pacheco ont été attaqués aux Etats-Unis et
au Brésil, et ont souffert des persécutions et des sabotages de la part de
groupes secrets infiltrés partout dans les pays où il y a des sièges de la So-
ciété Internationale de Trilogie Analytique.
n’est nécessaire que le peuple, l’individu «ignorant>>. le père et la mère
de famille, le (la) frère (soeur), le (la) fils (fille), le (la) petit(e) ami(e),
le(la) mari (femme). qui vit le drame de la toxicomanie, même sans le désirer,
ou qui ne le vit pas encore, mais qui craint d’être à tout moment atteint
par ce problème- aide cette petite armée d’individus courageux et
idéalistes, qui aiment la vie et qui espèrent encore voir naître une humanité
meilleure.
La responsabilité pour l’avenir de l’humanité est dans les mains de tous
les êtres humains – du peuple – et non de leurs gouvernements.
Plusieurs gouvernements sont déjà contaminés par ce problème et il est
nécessaire que les populations se réveillent à cette réalité. La situation est
grave – le mal est déjà allé trop loin et, même les gouvernements honnêtes
qui sont maintenant disposés à mener cette guerre, ne pourront plus
abattre l’ennemi tout seuls.
Y compris- et ce qui est le plus important- c’est justement dans la
structure du pouvoir – public et économique – que les plus grands assassins
des drogues s’infiltrent pour former les maffia millionnaires modernes
: les Multinationales de la Drogue.
Le problème est plus difficile qu’il ne parait il est la pointe d’un «iceberg•
gigantesque, car les multinationales des drogues sont comme des fantômes
qui ne se montrent pas à la lumière de la vérité – elles se masquent, se
cachent aux yeux du peuple et agissent dans l’ombre, par derrière,
baîllonnant les journalistes pour qu’ils ne les dénoncent pas.
Si nous pouvions les désigner par un synonyme, l’idéal serait : ce sont
des démons.

La multinationale américaine des drogues

Un autre point d’une extrême importance est que le monde paraît être
endormi devant le grand dragon des drogues qui agit aux Etats-Unis et à
travers ce pays.

suite…

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Le Roi prédateur


   

 par Graciet Catherine – Laurent Eric
 

 

 

Avant-propos
Notre livre décrit une prédation royale. Depuis son accession
au trône, en 1999, Mohammed VI a pris le contrôle de l’économie
du Maroc dans l’arbitraire le plus absolu. Une stratégie
d’accaparement marquée par la corruption effrénée de
ses proches.
Au Maroc, en 2012, la monarchie impose toujours le silence
et le secret sur ses agissements, ce qui a rendu notre enquête
souvent délicate à mener.
Pendant plusieurs mois, nous avons rencontré plus de quarante
témoins sur le sol marocain mais aussi à l’étranger, par
souci de prudence.
Afin d’éviter les fuites, nous n’avons parfois révélé à nos interlocuteurs
qu’une partie de notre projet. Ceux qui ont accepté
de nous parler se divisent en trois catégories : des hommes
proches du Palais ou du premier cercle gravitant autour du
roi, capables d’en décrire les moeurs, le fonctionnement et les
intrigues ; des experts, dont les compétences précieuses permettent
de déchiffrer l’opacité des affaires royales dans des
secteurs tels que l’agriculture, la finance, etc. ; et, enfin, des
politiques, qui connaissent certains domaines sensibles que
nous souhaitions aborder.
Ils ont accepté de nous parler mais, à l’exception de cinq
d’entre eux, ils ont tous exigé que nous garantissions leur

anonymat et modifions des détails qui auraient pu permettre
de les identifier.
La monarchie marocaine a instauré parmi les élites dirigeantes
une véritable « culture de la docilité ». Mais, surtout,
elle fait peur : lorsqu’elle s’abat, la disgrâce royale condamne
socialement mais aussi financièrement et professionnellement.
Nous voulons remercier tous ceux qui nous ont aidés et
qui sont conscients que les dérives royales que nous décrivons
exigeaient d’être révélées.
Ils connaissent notre attachement sincère au Maroc et à
son peuple. Nous avons l’un et l’autre travaillé comme journalistes
dans ce pays. L’une de nous, Catherine Graciet, a travaillé
au sein de la rédaction du grand journal d’opposition
Le Journal hebdomadaire, depuis lors fermé par les autorités,
et a notamment passé une année en poste au Maroc, à Casablanca.
Cela lui a permis d’apprendre à connaître les coulisses
politiques et économiques du royaume, ainsi que ses
protagonistes. L’autre, Éric Laurent, a rencontré à de nombreuses
reprises en tête à tête Hassan II, dans ses différents
palais, en vue de réaliser un livre d’entretiens avec lui. Intitulé
La Mémoire d’un roi, cet ouvrage est paru en 1993. Cette expérience
lui a permis d’observer de façon privilégiée les moeurs
du Palais et de la Cour.
Au Maroc, la monarchie demeure le seul pouvoir. Elle
continue de prospérer puisqu’elle a eu la bonne idée de
transformer, depuis des décennies, la vie publique et les
institutions en un théâtre d’ombres. Les excès du roi sont
protégés par une omerta que nous avons décidé de briser avec
ce livre. Nous démontons non seulement les mécanismes d’un
système, mais aussi les ressorts psychologiques internes qui
ont transformé le prétendu « roi des pauvres » en un véritable
« roi prédateur ».

 

CHAPITRE I

Mohammed VI en roi Midas
En juillet 2009, le magazine américain Forbes créa la surprise
en publiant sa liste annuelle des personnalités les plus
riches du monde. Dans le classement spécialement consacré
aux monarques, le roi du Maroc, Mohammed VI, faisait une
surprenante apparition à la septième place, avec une fortune
évaluée à 2,5 milliards de dollars. Il devançait des rivaux
en apparence pourtant plus richement dotés, comme l’émir du
Qatar, au sous-sol regorgeant de gaz et de pétrole, ou celui
du Koweït, dont la fortune, selon Forbes, était six fois inférieure
à celle du souverain marocain.
En 2009, la crise financière mondiale survenue un an plus
tôt avait frappé de plein fouet l’ensemble des revenus, y compris
ceux des plus fortunés. Pourtant, Mohammed VI, dont la
fortune avait doublé en cinq ans, semblait mystérieusement
échapper à ces aléas puisque Forbes le plaçait en tête du classement
des personnalités ayant accru leurs richesses durant
l’année 2008.
Il existait bien entendu entre ce « top ten », où figurait le
monarque marocain, et les profondeurs du classement où stagnait
son pays une distance considérable.
Dans le rapport mondial sur le développement humain
élaboré par le PNUD, l’agence des Nations unies pour le
développement, couvrant la période 2007-2008, le Maroc

est en effet classé au 126e rang (sur 177 États) du point de
vue du « développement humain », et le taux de pauvreté du
pays atteint 18,1 % 1. Mieux encore, plus de cinq millions de
Marocains vivent avec 10 dirhams par jour, soit un peu moins
de 1 euro 2, et le salaire quotidien minimum légal n’excède
pas les 55 dirhams (5 euros). Pour ne rien arranger, en 2008,
la dette publique du Maroc a bondi de 10 % en un an, pour
atteindre 11,9 milliards d’euros, soit 20 % du PIB.
Le classement de Forbes ne faisait que soulever pudiquement
un coin du voile sur l’ampleur d’une fortune royale en vérité
beaucoup plus importante. Surtout, il taisait ou ignorait les
moyens mis en oeuvre pour parvenir à amasser une telle richesse.
Il liait la fortune du roi à l’augmentation du prix des phosphates,
dont le Maroc est l’un des premiers producteurs mondiaux,
et, ce faisant, se trompait d’époque.

Un coup d’État économique

Pendant longtemps, durant le règne d’Hassan II, l’OCP
(Office chérifien des phosphates) avait vu une part importante
de ses bénéfices – jusqu’à 50 %, estimait-on –, soustraite
au budget public pour satisfaire aux dépenses du souverain.
Un arbitraire royal somme toute comparable à celui que pratique
la famille régnante saoudienne, qui accapare une bonne
partie de la manne pétrolière.
« Mon pays m’appartient », estimait Hassan II, qui appliqua

————————————————–

1. Fédoua Tounassi, « Mohammed VI, un roi en or massif », Courrier
international, nº 975, 9 juillet 2009.
2. Le taux de conversion des dirhams en euros étant soumis à des variations,
nous avons opté pour un taux moyen de 1 euro = 10 dirhams.

————————————————–

avec constance ce principe. Son style de vie était particulièrement
dispendieux. Il aimait le luxe, les dépenses somptuaires, et
pourtant jamais il n’apparut dans le classement des plus grandes
fortunes. Si son fils, en moins de dix ans de règne, a accompli
ce bond quantitatif, c’est parce qu’il s’est livré à une sorte de
hold-up à l’encontre de l’économie de son pays. Une prise
de contrôle de tous les secteurs clés, un coup d’État économique
larvé où l’apparence de légalité s’est employée à masquer
l’ampleur de l’arbitraire.
Partout, à travers le monde, des dirigeants autoritaires ou
des dictateurs détournent une partie des richesses nationales
à leur usage personnel. Le plus souvent il s’agit de matières
premières, comme le pétrole. Mais ce pillage revêt un caractère
en quelque sorte illicite, hors la loi.
L’abus de pouvoir au Maroc, tel que nous allons le révéler,
est d’une tout autre nature et relève d’une situation inédite,
sans précédent. Ce pays présente en effet toutes les apparences
d’un système économique normal, et à certains égards sophistiqué
: banques, entreprises, secteur privé. Une réalité dont il
convient de parler au passé. Le secteur économique marocain
ressemble désormais à un village Potemkine qui dissimulerait
les prédations royales.
Un maître des forges français, Wendel, avait énoncé au
début du XXe siècle un principe que Mohammed VI et son
entourage semblent avoir repris à leur compte : « Le bien ne fait
pas de bruit ; le bruit ne fait pas de bien. » Le roi est désormais
le premier banquier, assureur, exportateur, agriculteur de son
pays. Il contrôle également le secteur de l’agroalimentaire,
de la grande distribution et de l’énergie. Une prise de
contrôle feutrée. Pourtant, l’enrichissement effréné du souverain
et de quelques hommes à son service peut avoir des
conséquences politiques incalculables, au moment où la

population est touchée de plein fouet par une crise qui
l’appauvrit et fragilise les classes moyennes. C’est pourquoi
leurs agissements ont partie liée avec le silence et l’ignorance.
La révélation de Forbes fut suivie par un épisode de censure
particulièrement absurde. En juillet 2009, l’hebdomadaire
français Courrier international fut interdit sur le territoire
marocain. Il avait reproduit, sous le titre « Un roi en or massif »,
un article de la journaliste Fédoua Tounassi publié un peu plus
tôt par la publication marocaine Le Journal hebdomadaire. Ce
zèle absolu, et à contretemps, des censeurs traduisait l’extrême
nervosité provoquée par la divulgation d’informations portant
sur la fortune royale. Un tabou jusqu’ici inviolé, comme tout
ce qui a trait à la personne du roi.
En montant sur le trône en 1999, Mohammed VI avait reçu
le qualificatif flatteur de « roi des pauvres ». Dix ans plus tard,
on découvrait qu’il était devenu le « roi des bonnes affaires ».
Plus choquant encore, il aime être présenté comme un « businessman
», terme ici totalement vidé de son sens puisque la
détention d’un pouvoir absolu lui permet de réduire à néant
toute concurrence.
Un rapide parallèle avec d’autres monarchies, fussent-elles
de nature constitutionnelle, permet de comprendre que nous
sommes ici aux antipodes de toute éthique démocratique.
Imaginerait-on la reine d’Angleterre ou le roi d’Espagne à la
tête des plus grands établissements financiers, industriels, agricoles
de leur pays, opérant dans une situation de monopole à
peine dissimulée ?
Les trente-huit années du règne d’Hassan II furent ponctuées
de coups d’État et de crises diverses. Mais l’homme était
un redoutable animal politique, doté d’un instinct de survie
impressionnant. Dans les années 1960 et 1970, au moment

où la plupart des pays nouvellement indépendants choisissaient
la voie socialiste, il se tourna habilement vers l’économie
de marché tout en mettant en oeuvre une stratégie d’accaparement
de la rente.

Le jardin secret du roi

Attentif à ses intérêts, Hassan II a toujours veillé à ce que
la famille royale – et d’abord lui-même – bénéficie de revenus
financiers conséquents. Mais, omniprésent dans le champ politique,
il se désintéressait fondamentalement des questions économiques.
Son successeur, lui, demeure une véritable énigme
politique : inexistant sur la scène internationale, souvent absent
de la scène intérieure, il n’a jamais accepté d’être interviewé
par un journaliste marocain, n’a jamais accordé la moindre
conférence de presse, et il paraît se désintéresser de la politique
comme de son pays. En revanche, hyperactif dans le contrôle
de ses affaires, il semble regarder le Maroc comme un marché
captif soumis à son bon vouloir.
Le goût des bonnes affaires est le jardin secret du roi, un
secret qui fut longtemps soigneusement gardé par ses conseillers-courtisans,
mais un jardin qui s’étend aux frontières du royaume.
Cette prédation autarcique traduit un étrange aveuglement
au moment même où l’Histoire, dans le monde arabe, est en
mouvement. La dénonciation de la corruption était en effet
au coeur des slogans lancés par les peuples qui ont eu raison
des régimes autoritaires en Tunisie, en Égypte et en Libye.
Au Maroc, les manifestations qui se déroulent ces temps-ci à
travers le pays mettent nommément en cause les deux collaborateurs
les plus proches du roi et stratèges de sa mainmise
sur l’économie et la politique du royaume.

Dans un univers aussi soigneusement codé et feutré que
le Maroc, ces attaques visent en réalité la personne même du
souverain, auquel il serait sacrilège de s’attaquer frontalement.
Aussi l’annonce par Forbes en 2009 du montant supposé de
la fortune royale rendit-elle les proches collaborateurs du roi
extrêmement nerveux.
Le 1er août 2009, le Palais, par le biais du ministre de
l’Intérieur, fit saisir et détruire le dernier numéro du magazine
indépendant TelQuel et sa version arabophone, Nichane. Motif :
la publication d’un sondage à l’échelle nationale pour savoir
ce que les Marocains pensaient du souverain. Un cas de censure
odieux, mais surtout absurde : le peuple portait un jugement
positif sur l’homme monté sur le trône dix ans plus tôt. Le
porte-parole du gouvernement et ministre de la Culture usa
alors d’une formule péremptoire : « La monarchie ne peut être
mise en équation. » En équation peut-être pas, mais en chiffres
certainement, d’où l’inquiétude qui s’emparait de ces exécutants
à la manoeuvre.
Principe de base au Maroc, sécrété par le système : tout
homme détenteur d’une parcelle de pouvoir est un courtisan
s’efforçant de toutes ses forces de défendre le roi pour mieux
se protéger lui-même. Le Monde, qui publia les résultats du
sondage, fut interdit deux jours plus tard au Maroc. Les autorités
marocaines récidivèrent ensuite en bloquant l’édition
du quotidien en date du 22 octobre 2009. Sa une exhibait un
dessin de Plantu montrant un personnage coiffé d’une couronne,
tirant la langue avec ce qui ressemblait à un nez de clown.
La légende mentionnait : « Procès au Maroc contre le caricaturiste
Khalid Gueddar qui a osé dessiner la famille royale
marocaine 1. »

——————————————

1. Le Monde, 22 octobre 2009.

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Désormais l’opinion se fait entendre dans les pays arabes.
Une irruption fâcheuse, qui perturbe la stratégie et complique
les objectifs des dirigeants en place. Sauf au Maroc, où, impavides,
le roi et ses exécutants continuent de se livrer à la prédation.
Le Makhzen est le mot par lequel on désigne l’appareil
d’État entourant le souverain. Ses caractéristiques : une soumission
aveugle aux ordres du monarque et un désir effréné
de satisfaire des besoins que la position occupée au sein de la
hiérarchie permet d’assouvir. Pour les hommes du Makhzen,
le Maroc n’est qu’une mine à ciel ouvert où l’on est susceptible
de puiser en toute impunité. Un monde où le sens de l’intérêt
général et de l’intérêt national n’existe pas. C’est ainsi que le
souverain marocain et ses proches conseillers pratiquent cette
forme dégradée du pouvoir qu’est l’abus permanent.

 

suite…

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