L’homme de cour


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Auteur : Gracián Baltasar
Ouvrage : L’homme de cour
Année : 1684 (édition 1990)

traduit de l’espagnol
par Amelot de la Houssaie

Titre original :
Oraculo manual y arte de prudencia

 

 

I
Tout est maintenant au point de sa perfection, et l’habile homme au plus haut.

Il faut aujourd’hui plus de conditions pour faire un sage, qu’il n’en fallut anciennement pour en faire sept ; et il faut en ce temps-ci plus d’habileté pour traiter avec un seul homme, qu’il n’en fallait autrefois pour traiter avec tout un peuple.

II
L’esprit et le génie.

Ce sont les deux points où consiste la réputation de l’homme. Avoir l’un sans l’autre, ce n’est être heureux qu’à demi. Ce n’est pas assez que d’avoir bon entendement, il faut encore du génie. C’est le malheur ordinaire des malhabiles gens de se tromper dans le choix de leur profession, de leurs amis, et de leur demeure.

III
Ne se point ouvrir, ni déclarer.

L’admiration que l’on a pour la nouveauté est ce qui fait estimer les succès. Il n’y a point d’utilité, ni de plaisir, à jouer à jeu découvert. De ne se pas déclarer incontinent, c’est le moyen de tenir les esprits en suspens, surtout dans les choses importantes, qui font l’objet de l’attente universelle. Cela fait croire qu’il y a du mystère en tout, et le secret excite la vénération. Dans la manière de s’expliquer, on doit éviter de parler trop clairement ; et, dans la conversation, il ne faut pas toujours parler à coeur ouvert. Le silence est le sanctuaire de la prudence. Une résolution déclarée ne fut jamais estimée. Celui qui se déclare s’expose à la censure, et, s’il ne réussit pas, il est doublement malheureux. Il faut donc imiter le procédé de Dieu, qui tient tous les hommes en suspens.

IV
Le savoir et la valeur font réciproquement les grands hommes.

Ces deux qualités rendent les hommes immortels, parce qu’elles le sont. L’homme n’est grand qu’autant qu’il sait ; et, quand il sait, il peut tout. L’homme qui ne sait rien, c’est le monde en ténèbres. La prudence et la force sont ses yeux et ses mains. La science est stérile, si la valeur ne l’accompagne.

V
Se rendre toujours nécessaire.

Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur. L’homme d’esprit aime mieux trouver des gens dépendants que des gens reconnaissants. Tenir les gens en espérance, c’est courtoisie ; se fier à leur reconnaissance, c’est simplicité. Car il est aussi ordinaire à la reconnaissance d’oublier, qu’à l’espérance de se souvenir. Vous tirez toujours plus de celle-ci que de l’autre. Dès que l’on a bu, l’on tourne le dos à la fontaine ; dès qu’on a pressé l’orange, on la jette à terre. Quand la dépendance cesse, la correspondance cesse aussi, et l’estime avec elle. C’est donc une leçon de l’expérience, qu’il faut faire en sorte qu’on soit toujours nécessaire, et même à son prince ; sans donner pourtant dans l’excès de se taire pour faire manquer les autres, ni rendre le mal d’autrui incurable pour son propre intérêt.

VI
L’homme au comble de sa perfection.

Il ne naît pas tout fait, il se perfectionne de jour en jour dans ses moeurs et dans son emploi, jusqu’à ce qu’il arrive enfin au point de la consommation. Or l’homme consommé se reconnaît à ces marques : au goût fin, au discernement, à la solidité du jugement, à la docilité de la volonté, à la circonspection des paroles et des actions. Quelques-uns n’arrivent jamais à ce point, il leur manque toujours je ne sais quoi ; et d’autres n’y arrivent que tard.

VII
Se bien garder de vaincre son maître.

Toute supériorité est odieuse ; mais celle d’un sujet sur son prince est toujours folle, ou fatale. L’homme adroit cache des avantages vulgaires, ainsi qu’une femme modeste déguise sa beauté sous un habit négligé. Il se trouvera bien qui voudra céder en bonne fortune, et en belle humeur ; mais personne qui veuille céder en esprit, encore moins un souverain. L’esprit est le roi des attributs, et, par conséquent, chaque offense qu’on lui fait est un crime de lèse-majesté. Les souverains le veulent être en tout ce qui est le plus éminent. Les princes veulent bien être aidés, mais non surpassés. Ceux qui les conseillent doivent parler comme des gens qui les font souvenir de ce qu’ils oubliaient, et non point comme leur enseignant ce qu’ils ne savaient pas. C’est une leçon que nous font les astres qui, bien qu’ils soient les enfants du soleil, et tout brillants, ne paraissent jamais en sa compagnie.

VIII
L’homme qui ne se passionne jamais.

C’est la marque de la plus grande sublimité d’esprit, puisque c’est par là que l’homme se met au-dessus de toutes les impressions vulgaires. Il n’y a point de plus grande seigneurie que celle de soi-même, et de ses passions. C’est là qu’est le triomphe du franc-arbitre. Si jamais la passion s’empare de l’esprit, que ce soit sans faire tort à l’emploi, surtout si c’en est un considérable. C’est le moyen de s’épargner bien des chagrins, et de se mettre en haute réputation.

IX
Démentir les défauts de sa nation.

L’eau prend les bonnes ou mauvaises qualités des mines par où elle passe, et l’homme celles du climat où il naît. Les uns doivent plus que les autres à leur patrie, pour y avoir rencontré une plus favorable étoile. Il n’y a point de nation, si polie qu’elle soit, qui n’ait quelque défaut originel que censurent ses voisins, soit par précaution, ou par émulation. C’est une victoire d’habile homme de corriger, ou du moins de faire mentir la censure de ces défauts. L’on acquiert par là le renom glorieux d’être unique, et cette exemption du défaut commun est d’autant plus estimée que personne ne s’y attend. Il y a aussi des défauts de famille, de profession, d’emploi, et d’âge qui, venant à se trouver tous dans un même sujet, en font un monstre insupportable, si l’on ne les prévient de bonne heure.

X
Fortune et renommée.

L’une a autant d’inconstance que l’autre a de fermeté. La première sert durant la vie, et la seconde après. L’une résiste à l’envie, l’autre à l’oubli. La fortune se désire, et se fait quelquefois avec l’aide des amis ; la renommée se gagne à force d’industrie. Le désir de la réputation naît de la vertu. La renommée a été et est la soeur des géants : elle va toujours par les extrémités de l’applaudissement, ou de l’exécration.

XI
Traiter avec ceux de qui l’on peut apprendre.

La conversation familière doit servir d’école d’érudition et de politesse. De ses amis, il en faut faire ses maîtres, assaisonnant le plaisir de converser de l’utilité d’apprendre. Entre les gens d’esprit la jouissance est réciproque. Ceux qui parlent sont payés de l’applaudissement qu’on donne à ce qu’ils disent ; et ceux qui écoutent, du profit qu’ils en reçoivent. Notre intérêt propre nous porte à converser. L’homme d’entendement fréquente les bons courtisans, dont les maisons sont plutôt les théâtres de l’héroïsme que les palais de la vanité. Il y a des hommes qui, outre qu’ils sont eux-mêmes des oracles qui instruisent autrui par leur exemple, ont encore ce bonheur que leur cortège est une académie de prudence et de politesse.

XII
La nature et l’art ; la matière et l’ouvrier.

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La fin tragique de l’Empire Inca


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Auteur : Prescott William Hickling
Ouvrage : La fin tragique de l’Empire Inca Histoire de la conquête du Pérou
Année : 1969

I

La civilisation des Incas

L’empire du Pérou, à l’époque de l’invasion espagnole,
c’est-à-dire au début du XVIe siècle, s’étendait,
le long de l’océan Pacifique, du second degré de
latitude nord au trente-septième de latitude sud, suivant
la limite occidentale actuelle des républiques de l’Équateur,
du Pérou, de la Bolivie et du Chili. Sa largeur est
plus difficile à déterminer : borné partout à l’ouest par le
grand Océan, vers l’est il s’étendait sur plusieurs points
bien au-delà des montagnes, jusqu’aux limites de pays
barbares dont la position exacte est inconnue.
L’aspect topographique de la contrée est remarquable.
Une étroite bande de terre s’étire le long de la côte,
resserrée d’un bout à l’autre par une colossale chaîne de
montagnes qui, partant du détroit de Magellan, atteint
sa hauteur maximale (qui est aussi celle du continent
américain) vers le dix-septième degré sud et se réduit
graduellement à des collines vers l’isthme de Panama.

C’est la célèbre Cordillère des Andes, qu’on eût pu
appeler « les montagnes d’or ». La disposition du pays
semblerait défavorable à l’agriculture et aux communications
intérieures, mais le génie des Indiens réussit à
surmonter tous ces obstacles de la nature. Grâce à un
système judicieux de canaux et d’aqueducs souterrains,
les déserts de la côte furent fertilisés et rafraîchis par des
eaux abondantes. On fait remonter le berceau de cette
civilisation à la vallée de Cuzco, région centrale du Pérou.
Il y avait dans le pays une race de civilisation avancée
avant l’époque des Incas, race venant des environs du
lac Titicaca. Quelle fut cette race, d’où venait-elle, on
n’en sait encore rien. La même obscurité recouvre l’origine
des Incas. Les nations sauvages du Pérou, sans
autre principe de cohésion entre elles, tombèrent un jour
l’une après l’autre devant les armes victorieuses des
Incas. Ils y firent régner l’ordre et une grande prospérité
commença pour le Pérou. Cuzco devint la métropole
d’une grande et florissante monarchie. Une énorme
forteresse y fut élevée. On est rempli d’étonnement
quand on songe que ces pierres furent taillées par un
peuple qui ne connaissait pas l’usage du fer et qu’elles
furent transportées, sans le secours des bêtes de somme,
à travers rivières et ravins.
Pendant ses premières années, le rejeton royal inca
était confié aux savants qui lui enseignaient diverses
choses, ainsi que le cérémonial astreignant du culte. On
soignait aussi beaucoup son éducation militaire.
Bien que le monarque péruvien fût placé très au-dessus
des plus élevés de ses sujets, il daignait quelquefois se
mêler à eux et se donnait personnellement beaucoup de
peine pour surveiller la condition des classes inférieures.
Mais le moyen le plus efficace qu’eussent les Incas — car
le nom sacré d’Inca s’appliquait indifféremment à ceux
qui descendaient en ligne masculine de la monarchie —
de communiquer avec le peuple, c’était de voyager dans
l’intérieur de l’empire. Ces voyages se faisaient, à des
intervalles de plusieurs années, avec beaucoup de pompe

et de magnificence. Le faste, du reste, était un des traits
prédominants des Incas. Les palais royaux étaient bâtis
sur une grande échelle et dispersés dans toutes les provinces
de ce vaste empire. Les murs des appartements
étaient couverts d’ornements d’or et d’argent. Des
niches étaient remplies d’images d’animaux et de
plantes, également d’or et d’argent, jusqu’aux ustensiles
destinés aux usages domestiques. Mais la résidence
favorite des Incas était à Yucay, à cinq lieues de la
capitale.
Si cette peinture éblouissante trouble la foi du lecteur,
ü peut réfléchir que les montagnes du Pérou abondaient
en or, que les indigènes avaient porté très loin l’art
d’exploiter les mines, qu’aucune partie du métal n’était
convertie en monnaie et que la totalité passait dans les
mains du souverain, réservée à son profit exclusif, pour
être appliquée soit à des usages utiles, soit à l’ornement.
Notre surprise peut toutefois être légitime si nous
considérons que la richesse étalée par les princes péruviens
n’était que celle que chacun d’eux avait individuellement
amassée pour lui-même. Il ne devait rien à
l’héritage de ses prédécesseurs. A la mort d’un Inca, ses
palais étaient abandonnés, tous ses trésors — excepté
ce qui en était employé à ses obsèques — restaient dans
l’état où il les avait laissés et ses nombreuses résidences
étaient fermées pour toujours. Le nouveau souverain
devait se pourvoir lui-même de toutes les choses nécessaires
à la dignité royale. Quand un Inca mourait, on
célébrait ses funérailles avec beaucoup de pompe. Les
entrailles extraites de son corps étaient déposées dans le
temple de Tampu et on enterrait avec elles une partie
de sa vaisselle et de ses bijoux. Un certain nombre de ses
serviteurs et de ses concubines favorites étaient immolés
sur son tombeau. Le corps de l’Inca était embaumé avec
art et porté dans le grand temple du Soleil à Cuzco.
La noblesse du Pérou se composait de deux ordres :
le premier, et de loin le plus important, était celui des
Incas qui, s’honorant d’une origine commune avec la

monarchie, vivaient pour ainsi dire sous le reflet de sa
gloire. Ils se distinguaient par plusieurs privilèges,
portaient un vêtement particulier, parlaient un dialecte
qui leur était propre, et la meilleure partie du domaine
public était assignée à leur entretien. Les lois même,
quoique généralement sévères, ne paraissaient pas avoir
été faites pour eux : le peuple, étendant à l’ordre tout
entier une part du caractère sacré qui appartenait au
souverain, estimait qu’un noble Inca était incapable de
crime.
Le second ordre de la noblesse était celui des Curacas,
caciques des nations soumises ou leurs descendants. Le
gouvernement, en général, les maintenait dans leur
charge, mais on exigeait qu’ils visitassent quelquefois
la capitale et que leurs fils y fussent élevés, comme
garants de leur fidélité. Leur pouvoir passait ordinairement
de père en fils, mais quelquefois le peuple choisissait
le successeur. Leur autorité était d’ordinaire
locale et toujours subordonnée à la juridiction territoriale
des puissants gouverneurs qu’on prenait parmi les Incas.
C’était, en fait, la noblesse inca qui constituait la force
de la monarchie péruvienne. Attachée à son prince par
les liens du sang, elle avait les mêmes sympathies, les
mêmes intérêts. Après des siècles écoulés, elle conservait
encore son individualité. Serrée autour du trône, elle
formait une phalange invincible, également prête à le
défendre contre les complots et contre l’insurrection.
Quoique habitant principalement la capitale, elle était
aussi répartie dans tout le pays, occupant les hauts
emplois et les dignités militaires, maintenant ainsi des
relations avec la Cour, qui permettaient au souverain
d’agir simultanément et avec efficacité sur les extrémités
les plus éloignées de son empire. Elle possédait de plus
une supériorité intellectuelle qui, non moins que sa position,
lui donnait de l’autorité auprès du peuple. On peut
même dire que ce fut la principale base de sa puissance,
et l’on ne saura nier que ce n’ait été la source de cette
civilisation particulière et de cette politique qui plaça

la monarchie péruvienne au-dessus de tous les autres
États d’Amérique du Sud.
Le nom de Pérou n’était pas connu des indigènes. Il
fut donné, dit-on, par les Espagnols et provient d’une
interprétation erronée du nom indien qui signifie «rivière
». Quoi qu’il en soit, il est certain que les indigènes
n’avaient pas d’autre appellation pour désigner les nombreuses
tribus et nations rassemblées sous le sceptre des
Incas que celle de « Tavantinsuyu ou les quatre quartiers
du monde ». En effet le royaume, conformément à son
nom, était divisé en quatre parties distinguées chacune
par une dénomination propre et à chacune desquelles
conduisait une des quatre grandes routes qui rayonnaient
autour de Cuzco, capitale de la monarchie péruvienne.
Ces quatre grandes provinces étaient placées
chacune sous un vice-roi ou gouverneur qui les administrait
avec l’assistance d’un ou de plusieurs conseils pour
les différents départements. Ces vice-rois passaient au
moins une partie de leur temps dans la capitale où ils
formaient pour l’Inca une sorte de conseil d’État. Le
peuple, en outre, était aussi divisé en corps de cinquante,
cent, cinq cents et mille habitants dont chacun était
surveillé par un officier. Enfin, l’empire entier était
distribué en sections ou départements de dix mille
habitants dont chacun avait un gouverneur tiré de la
noblesse inca qui exerçait un contrôle sur les Curacas
et les autres officiers territoriaux du district.
Les lois étaient peu nombreuses et extrêmement
sévères. Elles étaient presque entièrement relatives aux
matières criminelles. Il n’en fallait que bien peu d’autres
à un peuple qui n’avait pas de monnaie, faisait peu de
commerce et n’avait presque rien qu’on pût appeler
propriété fixe. Le blasphème et l’imprécation contre le
Soleil ou l’Inca étaient punis de mort.
Le territoire de l’empire était divisé en trois parties,
l’une pour le Soleil, l’autre pour l’Inca et la dernière pour
le peuple. Les terres assignées au Soleil produisaient un
revenu qui subvenait à l’entretien des temples, à la

célébration des cérémonies somptueuses du culte péruvien
et à faire vivre un clergé nombreux. Celles réservées
à l’Inca servaient à soutenir la dignité royale aussi bien
que le nombreux personnel de sa maison et de sa parenté,
et fournissaient aux besoins du gouvernement. Le reste
des terres était distribué au peuple en proportions
égales. Le territoire était entièrement cultivé par le
peuple. On s’occupait d’abord des terres appartenant
au Soleil. On labourait ensuite les terres des vieillards,
de la veuve et de l’orphelin, ainsi que celles du soldat
en activité de service, en un mot tous les membres de la
société qui, par suite d’une infirmité corporelle ou de
toute autre cause, se trouvaient hors d’état de s’occuper
de leurs affaires.
Ensuite les habitants avaient la liberté de travailler
sur leur propre fonds, chacun pour soi, mais avec l’obligation
générale d’assister leurs voisins alors que quelque
circonstance, par exemple la charge d’une famille nombreuse,
pouvait l’exiger. Le système appliqué aux
terres l’était aussi pour les manufactures. Les troupeaux
de lamas ou moutons du Pérou, appartenaient exclusivement
au Soleil et à l’Inca. Ils étaient innombrables
et répandus dans les diverses provinces, surtout dans les
régions froides du pays, où on les confiait aux soins de
bergers expérimentés qui les conduisaient dans des
pâturages différents suivant les saisons. A une époque
fixe, on faisait la tonte générale de la laine qui était
déposée dans les magasins publics. On la distribuait
ensuite à chaque famille, suivant ses besoins, et on la
remettait aux femmes qui s’entendaient parfaitement
à filer et à tisser. Cela fait, et quand la famille était
pourvue d’un vêtement grossier mais chaud, approprié
au climat froid des montagnes, le peuple était tenu de
travailler pour l’Inca. La quantité d’étoffe exigée, aussi
bien que le genre et la qualité de la façon, était déterminée
à Cuzco. Tout le monde trouvait à s’occuper,
depuis l’enfant de cinq ans jusqu’à la matrone que des
infirmités n’empêchaient pas de filer la quenouille.

Toutes les mines du royaume appartenaient à l’Inca.
Elles étaient exploitées exclusivement à son profit par
des personnes familiarisées avec ce genre de service et
choisies dans les districts où les mines étaient situées.
Tout Péruvien de la classe inférieure était laboureur et,
à l’exception de ceux que nous avons désignés, devait
pourvoir à sa subsistance en cultivant son lot de terre.
Cependant, une faible partie de la société était formée
aux arts mécaniques dont quelques-uns servaient le
luxe et l’élégance. Les différentes provinces du pays
fournissaient des gens particulièrement propres aux
divers emplois, qui passaient ordinairement de père en fils.
Une part des produits agricoles et fabriqués était
portée à Cuzco, pour satisfaire aux demandes immédiates
de l’Inca et de sa cour. Mais la plus grande partie
était réunie dans les différentes provinces.
Les impôts qu’avait à supporter le peuple du Pérou
semblent avoir été assez lourds. Seul, il devait pourvoir
à sa subsistance et, de plus, à l’entretien des autres
ordres de l’État. Les membres de la maison royale, les
grands seigneurs, et même les fonctionnaires publics
et le corps sacerdotal, qui étaient nombreux, étaient
tous exempts de taxes. Cependant, ce qu’il y avait de
pire pour un Péruvien, c’est qu’il ne pouvait pas améliorer
sa condition. Ses travaux étaient pour les autres
plus que pour lui-même. La grande loi du progrès
n’existait pas pour lui. Privé de monnaie, n’ayant que
peu de propriété, il payait ses taxes en travail. C’est là
le côté sombre du tableau. Si personne ne pouvait
s’enrichir au Pérou, personne ne pouvait, en revanche,
s’appauvrir. La loi tendait constamment à favoriser
une industrie régulière et la prudence dans la conduite
des affaires.
Le système de communications, déjà considérable,
reçut un nouveau perfectionnement par l’introduction des
postes, suivant le mode mis en pratique par les Aztèques.
Cependant les postes péruviennes, établies sur toutes les
grandes routes qui conduisaient à la capitale, étaient

ordonnées sur un plan bien plus vaste que celles du
Mexique. Sur tout le parcours de ces routes, s’élevaient
de petits édifices, distants l’un de l’autre de moins de
cinq milles, dans chacun desquels stationnaient un certain
nombre de coureurs, appelés chasquis, pour transporter
les dépêches du gouvernement. Ces dépêches
étaient verbales ou transmises au moyen de quipus, et
quelquefois accompagnées d’un fil de la frange cramoisie
qui ornait le front de l’Inca ; ce fil obtenait la même
déférence implicite que l’anneau d’un despote d’Orient.
Grâce à ces sages mesures des Incas, les parties les
plus éloignées du long territoire péruvien étaient habilement
rapprochées entre elles. Pas un mouvement
insurrectionnel ne pouvait éclater, pas un ennemi ne
pouvait envahir la frontière la plus lointaine sans que la
nouvelle ne parvînt à la capitale et que les armées impériales
ne fussent en marche sur les routes magnifiques
du pays pour les arrêter; car, malgré les protestations
pacifiques des Incas, et malgré même la tendance conforme
de leurs institutions domestiques, ils étaient
constamment en guerre. C’était par la guerre que leur
étroit territoire était peu à peu devenu un puissant
empire. Comme l’astre qu’ils adoraient, ils agissaient
avec une douceur plus efficace que la violence. Ils cherchèrent
à gagner les coeurs des tribus sauvages qui les
entouraient et à les toucher par des actes de bonté.
Quand cette conduite échouait, ils employaient d’autres
moyens, mais encore d’un caractère pacifique, et s’effor
çaient, par la négociation, la conciliation et des présents
faits aux chefs, de les attirer sous leur domination. Ils
levaient leurs armées dans toutes les provinces, mais
surtout dans celles où le caractère des peuples était
particulièrement énergique. Leurs armes étaient celles
qu’employaient généralement les nations civilisées ou
non, avant l’invention de la poudre, des arcs et des
flèches, des lances, une sorte d’épée courte, une hache
de combat et des frondes dont ils se servaient très
adroitement.

Si la guerre devait être déclarée, le monarque péruvien
mettait la plus grande célérité à rassembler ses forces
afin de prévenir les mouvements de l’ennemi et empêcher
ses alliés de le joindre. Cependant, une fois en campagne,
l’Inca ne se montrait pas d’ordinaire disposé à pousser
jusqu’au bout ses avantages et à réduire son ennemi
à sa merci. Pendant toute la durée de la guerre, il était
prêt à écouter des propositions de paix, et bien qu’il
s’efforçât de soumettre ses ennemis par l’enlèvement
de leurs récoltes et par la famine, il ne permettait à ses
troupes aucune violence mutile contre les personnes et
les propriétés. Dans ce même esprit de sagesse, il avait
grand soin de pourvoir à la sécurité et au bien-être de
ses troupes; et quand la guerre se prolongeait, il avait
soin de soulager les soldats par des renforts fréquents qui
permettaient aux premières recrues de retourner dans
leurs familles. Mais, tout en épargnant la vie de ses
sujets et de ses ennemis, il ne reculait pas devant des
mesures sévères quand elles étaient provoquées par le
caractère féroce et obstiné de la résistance. Les annales
du Pérou offrent plus d’une page sanglante. Les Incas
préparaient l’organisation de leurs nouvelles conquêtes
en faisant exécuter un recensement de la population et
en ordonnant que le pays fût étudié avec soin pour
constater les productions, la nature et la propriété du
sol. On faisait ensuite le partage du territoire, d’après le
principe adopté par l’empire. On assignait au Soleil, au
Souverain, au peuple, leurs parts respectives. L’étendue
de la portion attribuée au peuple était réglée par le
nombre des habitants, mais la part de chaque individu
était uniforme.
Les souverains du Pérou se méfiaient de l’obéissance
apparente de leurs nouvelles conquêtes. Ils gardaient
dans la capitale, comme nous l’avons vu précédemment,
les fils aînés comme garantie de leur fidélité; de plus,
comme le fait de ne pas toujours se comprendre avec
leurs nouvelles provinces posait des difficultés, ils résolurent
d’instituer une langue uniforme, le Quichua, et

l’on déclara en même temps que nul ne serait promu aux
emplois rapportant honneurs et profits s’il ne parlait
cette langue. Toutefois, un autre moyen employé par les
Incas pour s’assurer de la loyauté de leurs sujets n’était
guère moins remarquable. Si quelque partie d’une conquête
récente montrait un esprit opiniâtre de résistance,
il n’était pas rare que l’on fît émigrer une part de la
population, dix mille habitants ou davantage, dans une
contrée éloignée de l’empire qu’occupaient d’anciens
vassaux dont la fidélité était assurée. Un nombre égal
de ceux-ci était transplanté sur le territoire laissé* vacant
par les émigrants.
Le but final de ces institutions était la paix intérieure.
Mais il semblait qu’elle ne pût s’obtenir que par la guerre
au-dehors. La tranquillité au coeur de la monarchie, la
guerre sur ses frontières, telle était la condition du Pérou.
Par cette guerre, il occupait une partie de sa population
et, par la conquête et la civilisation de ses barbares
voisins, il assurait le repos de l’autre. Tout roi inca,
quoique doux et bienveillant dans sa conduite envers
ses sujets, était un guerrier et commandait en personne
ses armées. Chaque règne étendait les limites de l’empire.
Les années, l’une après l’autre, voyaient revenir dans sa
capitale le monarque victorieux, chargé de dépouilles
et suivi d’une foule de chefs tributaires. La réception
qui l’y attendait était un triomphe. La population sortait
tout entière pour lui faire honneur, avec les costumes
brillants et pittoresques des différentes provinces,
bannières déployées et jonchant de feuillage et de fleurs
le chemin du vainqueur. L’Inca, porté dans sa chaise
d’or sur les épaules des seigneurs, se rendait en procession
solennelle, passant sous les arcs de triomphe élevés
sur son chemin, au grand temple du Soleil. Là, sans suite
(car le monarque était seul admis dans l’enceinte sacrée),
le prince victorieux, dépouillé de ses insignes royaux,
les pieds nus et en toute humilité, s’approchait de l’autel
et offrait un sacrifice et des actions de grâces à la glorieuse
divinité qui protégeait la fortune des Incas. Cette

cérémonie terminée, tout le peuple se livrait à la joie.
Nous trouvons dans cette solennité un caractère prononcé
de fête religieuse. En effet, toutes les guerres des
Péruviens étaient empreintes d’un caractère religieux.
La vie de l’Inca n’était qu’une longue croisade contre
l’infidèle pour étendre au loin le culte du Soleil, pour
tirer le peuple des ténèbres de ses brutales superstitions
et le faire participer aux bienfaits d’un gouvernement
régulier. Telle était, selon l’expression actuelle, la mission
de l’Inca. Ce fut aussi celle du conquérant chrétien qui
envahit l’empire du monarque indien. Lequel des deux
s’y montra le plus fidèle, c’est à l’histoire de juger.
Les monarques péruviens ne montraient pas une impatience
puérile d’étendre leur empire. Ils s’arrêtaient
après une campagne et prenaient le temps d’affermir
une conquête avant d’en entreprendre une autre. Dans
l’intervalle, ils s’occupaient paisiblement de l’administration
de leur royaume et des longs voyages qui les
rapprochaient de leurs sujets. Durant cet intervalle
aussi, leurs nouveaux vassaux avaient commencé à se
faire aux institutions étranges de leurs maîtres. Ils
apprenaient à connaître le prix d’un gouvernement qui
les élevait au-dessus des maux physiques d’un état de
barbarie, leur assurait la protection des personnes et
une entière participation à tous les privilèges dont jouissaient
leurs vainqueurs. A mesure qu’ils se familiarisaient
davantage avec les institutions particulières de l’empire,
l’habitude, cette seconde nature, les attachait d’autant
plus fortement à ces institutions qu’elles étaient plus
singulières.
Ainsi s’éleva, par degrés et sans violence, le grand
édifice de l’empire péruvien, composé de tribus nombreuses,
indépendantes et même hostiles, soumises
cependant à l’influence d’une même religion, d’une
même langue et d’un gouvernement commun, comme
une seule nation, attachée à ses institutions et loyalement
dévouée à son souverain.
Quel contraste avec la monarchie aztèque, sur le

continent voisin, qui, également composée d’éléments
hétérogènes, sans principe intérieur de cohésion, n’était
maintenue que par la dure pression extérieure de la
force physique! On verra, dans les pages qui suivent,
pourquoi la monarchie péruvienne ne résista pas mieux
que sa rivale au choc de la civilisation européenne.

Outre le soleil, les Incas rendaient un culte à divers
objets qui se rattachaient d’une manière ou d’une autre
à cette divinité principale. Telle était la lune, sa soeur et
sa femme; les étoiles, réservées comme faisant partie
de son cortège céleste, bien que la plus belle d’entre
elles, Vénus, connue des Péruviens sous le nom de
Chasca ou «le jeune homme aux cheveux longs et
bouclés », fût adorée comme page du soleil qu’elle accompagne
de si près à son lever et à son coucher. Ils dédiaient
aussi des temples au tonnerre et à l’éclair en qui ils
reconnaissaient les redoutables ministres du soleil, et à
l’arc-en-ciel qu’ils adoraient comme une belle émanation
de leur glorieuse divinité.
En outre, les sujets des Incas rangeaient au nombre
de leurs divinités inférieures plusieurs objets de la nature
tels que les éléments, les vents, la terre, l’air, les grandes
montagnes et les grands fleuves qui les frappaient d’une
impression de grandeur et de puissance ou qu’ils supposaient
exercer d’une manière quelconque une influence
mystérieuse sur les destinées de l’homme.
Mais le culte du soleil occupait spécialement les Incas
et était l’objet de leur prodigalité. Le plus ancien des
nombreux temples, dédiés à cette divinité, était dans l’île
du lac Titicaca d’où les auteurs de la race royale, disaiton,
étaient sortis. Ce sanctuaire était particulièrement
respecté. Tout ce qui en dépendait, même les vastes
champs de maïs qui entouraient le temple et faisaient
partie de son domaine, participaient à sa sainteté. Le
produit annuel était distribué par petites quantités entre

les divers dépôts publics pour sanctifier le reste de
l’approvisionnement.
Le plus renommé des temples péruviens, l’orgueil de
la capitale et la merveille de l’empire, était à Cuzco où la
munificence d’une suite de souverains l’avait tellement
enrichi qu’il reçut le nom de Coricancha ou « le lieu d’or ».
L’intérieur du temple surtout était digne d’admiration.
C’était, à la lettre, une mine d’or. Sur la muraille occidentale
était représentée l’image de la divinité : une
figure humaine sortant du milieu d’innombrables rayons
de lumière qui paraissaient en jaillir de tous côtés, comme
chez nous on personnifie quelquefois le soleil. Cette figure
était gravée sur une plaque d’or massif de dimensions
énormes, parsemée d’une multitude d’émeraudes et de
pierres précieuses. Elle était placée en face de la grande
porte orientale, de sorte que le matin, les rayons du soleil
levant venaient la frapper directement, illuminant tout
l’édifice d’une clarté qui paraissait surnaturelle. L’or,
dans le langage du peuple, était « les larmes versées par
le soleil » et toutes les parties de l’intérieur du temple
étincelaient de plaques polies et de têtes de clous de ce
précieux métal. Les corniches entourant les murs du
sanctuaire étaient de la même matière.
Attenantes à la construction principale, s’élevaient
plusieurs constructions de dimensions moindres. L’une
d’elles était consacrée à la lune, divinité qui tenait le
second rang dans la vénération publique, comme mère
des Incas. Toutes les décorations de l’édifice étaient
d’argent, comme il convenait à la lueur pâle et argentée
de cette belle planète.
Toute la vaisselle, les ornements, les ustensiles de
toute espèce affectés aux usages religieux, étaient d’or et
d’argent. Douze vases immenses de ce dernier métal se
dressaient sur le plancher du grand salon, remplis de
graines de maïs; les encensoirs pour les parfums, les
aiguières qui contenaient l’eau pour les sacrifices, étaient
tous de la même matière précieuse.
A la tête de tout le clergé du Coricancha et du reste

du pays était placé le grand-prêtre, ou Villac Vmu,
comme on l’appelait. L’Inca seul était au-dessus de lui,
et on choisissait d’ordinaire le grand-prêtre parmi ses
frères ou ses plus proches parents. Il était nommé par le
monarque et inamovible. A son tour, il nommait à tous
les emplois subalternes de son ordre. Ceux de ses membres
qui officiaient dans la Maison du Soleil à Cuzco
étaient choisis exclusivement dans la race sainte des
Incas.
Les vierges du Soleil, les « élues » comme on les
appelait, présentent une analogie singulière avec les
institutions catholiques. C’étaient des jeunes filles vouées
au service de la divinité, qui étaient retirées de leurs
familles dès leur jeune âge et mises dans des couvents
où elles étaient placées sous la direction de matrones
âgées, mamaconas, qui avaient vieilli dans les murs de
ces monastères. L’Inca seul et la Coya, ou reine, pouvaient
entrer dans l’enceinte consacrée. On surveillait
avec soin leurs moeurs et, chaque année, des visiteurs
étaient envoyés pour inspecter les institutions et faire
des rapports sur l’état de leur discipline. Malheur à
l’infortunée convaincue d’une intrigue! D’après la loi
sévère des Incas, elle devait être enterrée vivante, son
amant étranglé et la ville ou le village auquel il appartenait
rasé jusqu’au sol et « semé de pierres » comme pour
effacer jusqu’à la mémoire de son existence.
Cependant, la carrière de toutes les habitantes de ces
cloîtres n’était pas confinée dans leurs étroites enceintes.
Quoique vierges du Soleil, elles étaient les fiancées de
l’Inca et, lorsqu’elles arrivaient à l’âge nubile, les plus
belles étaient destinées à son lit et transférées au sérail
royal. Ce sérail s’éleva avec le temps, à des centaines,
puis à des milliers de femmes, qui toutes trouvaient des
logements dans les différents palais royaux qui se dressaient
par tout le pays. Loin d’être déshonorée par la
situation qu’elle avait occupée, la vierge du Soleil était
l’objet d’un respect universel comme fiancée de l’inca.
La polygamie était permise aux grands du Pérou

comme à leur souverain. Le peuple, en général, soit par
la loi, soit par la nécessité plus forte que la loi, était
heureusement limité à une seule femme. Les mariages
se faisaient d’une manière qui leur donnait un caractère
tout aussi original que celui des autres institutions.
Chaque année, au jour fixé, on rassemblait dans tout
l’empire tous ceux qui étaient en âge de se marier.
L’inca présidait en personne l’assemblée de ses propres
parents et, prenant les mains des différents couples qui
devaient être unis, il les mettait les unes dans les autres,
déclarant les parties mari et femme. Aucun mariage
n’était valide sans le consentement des parents, et la
préférence des parties devait aussi être consultée.
Les règlements extraordinaires touchant le mariage
sous les Incas caractérisent éminemment le génie du
gouvernement qui, loin de se borner aux objets d’intérêt
public, pénétra dans les détails les plus intimes de la vie
domestique, ne permettant à aucun homme d’agir
pour son compte, même dans ces circonstances personnelles
où nul autre que lui, ou sa famille tout au plus,
ne pouvait être regardé comme intéressé.
La science n’était pas destinée au peuple mais aux
nobles. « Elle ne fait que bouffir et rendre vaines et arrogantes
les personnes d’un rang inférieur. De telles
personnes ne devraient pas non plus s’immiscer dans les
affaires du gouvernement, car cela ferait tomber les
hautes charges en discrédit et porterait préjudice à
l’État. » Telle était la maxime favorite, souvent répétée,
de Tupac Inca Yupanqui, l’un des plus célèbres monarques
péruviens. Il peut sembler étrange qu’une telle
maxime ait jamais été proclamée dans le Nouveau
Monde où les institutions populaires ont été établies
sur une échelle plus étendue qu’on ne les avait jamais
vues auparavant. Cependant, cette maxime était strictement
conforme au génie de la monarchie péruvienne.
Telle était la condition humiliante du peuple sous
les Incas, pendant que les nombreuses familles du sang
royal jouissaient du bienfait de toutes les lumières de

l’éducation que pouvait fournir la civilisation du pays.
On leur enseignait à parler leur langue avec pureté
et avec élégance et ils s’instruisaient de la science
mystérieuse des quipus, qui donnait aux Péruviens les
moyens de se communiquer leurs idées et de les transmettre
aux générations futures.
Le quipu était une corde d’environ deux pieds de long,
composée de fils de diverses couleurs fortement tordus,
à laquelle étaient suspendus, en manière de frange, une
quantité de fils plus petits. Les fils étaient de couleurs
différentes et formaient des noeuds. Les couleurs exprimaient
des objets sensibles; par exemple : le blanc
représentait l’argent et le jaune l’or. Quelquefois aussi,
elles désignaient des idées abstraites. Ainsi, le blanc
signifiait la paix et le rouge la guerre. Mais les quipus
étaient surtout employés pour calculer. Les noeuds
tenaient lieu de chiffres et pouvaient être combinés de
manière à exprimer les nombres, quelque élevés qu’ils
fussent. Par ce moyen, ils faisaient leurs calculs avec une
grande rapidité et les premiers Espagnols qui visitèrent
le pays témoignèrent de leur exactitude.
Dans les principales communautés étaient établis des
annalistes dont l’occupation était d’enregistrer les événements
les plus importants. D’autres fonctionnaires
d’un rang plus élevé, ordinairement les amautas, étaient
chargés de l’histoire de l’empire et choisis pour faire la
chronique des grandes actions de l’inca régnant ou de ses
ancêtres. Le récit, ainsi disposé, ne pouvait être communiqué
que par la tradition orale, mais les quipus servaient
au chroniqueur pour arranger les incidents avec méthode
et pour secourir sa mémoire. L’histoire, une fois amassée
dans l’esprit, y était gravée d’une manière indélébile,
par une fréquente répétition. Elle était redite par l’amauta
à ses élèves.
L’emploi consistant à enregistrer les annales nationales
n’était pas exclusivement réservé aux amautas.
Il était exercé en partie par les haravèques ou poètes,
qui choisissaient les sujets les plus brillants pour leurs

chansons et leurs ballades qui se chantaient aux fêtes
royales et à la table de l’Inca. De cette manière se forma
un ensemble de poésies traditionnelles par lesquelles
le nom de plus d’un chef barbare, qui aurait pu périr faute
d’historien, arriva à la postérité à la faveur d’une
mélodie rustique.
Outre les genres de compositions déjà mentionnés,
on dit que les Péruviens montraient quelque talent pour
les représentations théâtrales. Les pièces péruviennes
aspiraient au rang de compositions dramatiques, soutenues
par les caractères et le dialogue, composées
quelquefois sur des sujets d’un intérêt tragique et quelquefois
sur d’autres qui, par leur nature légère et empruntée
aux relations familières, appartiennent à la
comédie.
L’esprit des Péruviens semble avoir été marqué par
une tendance au raffinement.* Ils avaient quelques idées
de la géographie, relatives à leur empire qui était, il est
vrai, fort étendu, et ils construisaient des cartes avec
des lignes en relief pour marquer les limites et les localités,
semblables à celles employées par les aveugles.
On aurait pu croire que les Incas, les glorieux enfants
du Soleil, auraient fait une étude particulière des phénomènes
des deux et auraient construit un calendrier sur
des principes aussi scientifiques que celui de leurs voisins
demi-civilisés. Mais, s’ils furent moins heureux dans
l’exploration du ciel, l’on doit accorder que les Incas
ont surpassé toute autre race américaine dans leur
domination terrestre. Ils pratiquaient l’agriculture selon
des principes qu’on peut dire véritablement scientifiques.
Elle était la base de leurs institutions politiques.
N’ayant pas de commerce extérieur, c’était l’agriculture
qui leur fournissait les moyens de leurs échanges intérieurs,
leur subsistance et leurs revenus. Nous avons vu
les mesures remarquables qu’ils prenaient pour distribuer
la terre en parts égales entre les gens du peuple,
en exigeant de chacun, les ordres privilégiés exceptés,
de concourir à la cultiver.

Dans le même esprit d’économie agricole qui préservait
les rochers de la Sierra de la stérilité, ils creusaient le sol
aride des vallées et cherchaient une couche où l’on pût
trouver une humidité naturelle. Ces excavations, appelées
par les Espagnols hoyas ou puits, se faisaient sur
une grande échelle, renfermant souvent plus d’un acre,
creusées à la profondeur de quinze ou vingt pieds et
entourées d’un mur d’adobes ou briques cuites au soleil.
Dans le fond de l’excavation, bien préparé par un riche
engrais de sardines — petit poisson que l’on trouvait
en grande quantité le long des côtes — on plantait
quelque espèce de grain ou de légume.
La politique des Incas, après avoir pourvu de moyens
d’irrigation une contrée déserte et l’avoir ainsi rendue
propre au travail du laboureur, consistait à y transplanter
une colonie de mitimaes qui la mettaient en
culture en lui faisant produire les récoltes les mieux
appropriées au sol. Le climat tempéré des plateaux
leur fournissait le maguey (Agave americana) dont ils
connaissaient la plupart des qualités extraordinaires,
mais non la plus importante, qui est de fournir une
matière première pour la fabrication du papier. Le tabac
était aussi un des produits de cette région élevée. Cependant,
les Péruviens différaient de toutes les autres
nations indiennes qui le connaissaient, en ce qu’ils
l’employaient seulement en médecine, sous forme de
prise. Plus haut sur les pentes des Cordillères, au-delà
des limites du maïs et du quinoa, grain ayant quelque
rapport avec le riz et cultivé en grand par les Indiens,
devait se trouver la pomme de terre, dont l’introduction
en Europe a fait époque dans l’histoire de l’agriculture.
Pour leurs fabrications domestiques, ils trouvaient
des avantages particuliers dans une matière première
incomparablement supérieure à tout ce que possédaient
les autres races du continent occidental. Ils remplaçaient
très bien le lin par un produit qu’ils savaient tisser
comme les Aztèques, avec le fil flexible du maguey. Le
coton croissait en abondance sur le sol bas et torride

de la côte et leur fournissait un vêtement assorti aux
latitudes chaudes du pays.
Des quatre variétés du mouton péruvien, celle du
lama, qui est la plus connue, est la moins estimée pour sa
laine. Le lama est surtout employé comme bête de somme
et, bien qu’il soit un peu plus grand que les autres
espèces, sa petite taille et son peu de force sembleraient
le rendre peu propre à cette destination.
L’emploi des animaux domestiques distinguait les
Péruviens des autres races du Nouveau Monde. Cette
économie du travail humain remplacé par celui des
animaux est un élément important de la civilisation,
qui ne le cède qu’à l’avantage obtenu par la substitution
des machines à l’un et à l’autre. Cependant, les anciens
Péruviens semblent en avoir tenu beaucoup moins
compte qüe lès conquérants espagnols, et avoir apprécié
le lama comme les autres animaux de ce genre, principalement
pour sa toison.
On tirait les plus abondantes quantités de laine, non de
ces animaux domestiques, mais des deux autres espèces,
les huanacos et les vicunas, qui erraient en liberté sur les
sommets glacés des Cordillères. Le gibier sauvage de la
forêt èt de la montagne était la propriété du gouvernement,
autant que s’il eût été renfermé dans un parc
ou dans un bercail. Les chasses ne pouvaient se répéter
dans la même partie du pays plus d’une fois en quatre
ans, délai devant être accordé pour réparer les destructions
qu’elles occasionnaient.
On abattait le daim mâle et quelques-uns des animaux
de l’espèce commune des moutons péruviens. Leurs
peaux étaient réservées aux fabrications utiles et variées
habituelles et leur chair, coupée en tranches minces,
était distribuée au peuple qui la convertissait en charqui,
viande séchée du pays, qui constituait alors la seule,
et depuis a constitué la principale nourriture animale des
classes inférieures du Pérou.
Les Péruviens montraient beaucoup d’adresse à
fabriquer les différents articles destinés à la maison

royale et faits de cette matière moelleuse qui, sous le
nom de laine vigogne, est devenue familière aux métiers
à tisser de l’Europe. Les Péruviens produisaient aussi un
tissu très fort et très solide en mêlant à la laine les poils
des animaux, et ils excellaient dans les beaux ouvrages
en plumes, qu’ils estimaient pourtant moins que les
Mexicains.
J ’ai déjà parlé des grandes quantités d’or et d’argent
façonnées en divers objets élégants et utiles par les
Incas. Mais elle est peu comparable aux richesses minérales
de la terre et de ce qui en a été obtenu depuis par la
cupidité de l’homme blanc. Les Incas recueillaient
principalement l’or dans les cours d’eau. Ils n’essayaient
pas, cependant, de pénétrer dans les entrailles de la
terre en perçant des puits. Ils creusaient simplement
une caverne dans les flancs escarpés de la montagne ou,
au mieux, ouvraient une veine horizontale d’une profondeur
modérée. Ils ne connaissaient aussi qu’imparfaitement
les meilleurs moyens de séparer le métal précieux
des scories auxquelles il était mêlé et n’avaient
aucune idée des propriétés du mercure, métal qui n’est
pas rare au Pérou, comme amalgame pour effectuer cette
décomposition. Ils fondaient l’or au moyen de fours bâtis
sur des lieux élevés et exposés au vent où le feu pouvait
être attisé par les fortes brises des montagnes.
L’architecture péruvienne, portant aussi les caractères
généraux d’un état de civilisation imparfaite, avait
encore son caractère particulier, et ce caractère était si
uniforme que les édifices dans tout le pays semblent tous
avoir été jetés dans le même moule. Ils étaient ordinairement
bâtis en porphyre ou en granit, et assez fréquemment
en briques. Cette brique, qui était formée en blocs
ou carrés d’une dimension beaucoup plus grande que
les nôtres, se faisait avec une terre molle, mêlée de
roseaux ou d’herbes flexibles et acquérait, avec le
temps, une dureté qui la rendait également indestructible
aux orages et aux ardeurs plus fatales encore du
soleil des tropiques. Les murs étaient d’une grande

épaisseur, mais bas, atteignant rarement plus de douze
ou quatorze pieds de haut. Il est rarement fait mention
de bâtiments s’élevant à plus de deux étages.
L’architecture des Incas est caractérisée, dit un
voyageur éminent, « par la simplicité, la symétrie et la
solidité ». Cependant, les édifices des Incas étaient
appropriés à la nature du climat et étaient bien faits
pour résister à ces terribles convulsions qui ravagent
la terre des volcans. La sagesse de leur plan est attestée
par le grand nombre d’édifices qui subsistent encore,
tandis que les constructions plus modernes des conquérants
sont tombées en ruines. La main des conquérants
s’est, à la vérité, appesantie sur ces monuments vénérables
et, dans la recherche aveugle et superstitieuse
de trésors cachés, ils ont causé beaucoup plus de ruines
que le temps ou les tremblements de terre. Il reste
cependant un nombre suffisant de ces monuments pour
susciter les recherches.

Je ne puis terminer cette analyse des institutions
péruviennes sans quelques réflexions sur leur caractère et
leurs tendances générales. Nous ne pouvons qu’être
frappés de la dissemblance complète qui existe entre ces
institutions et celles des Aztèques, l’autre grande nation
qui était à la tête de la civilisation sur le continent
américain et dont l’empire dans le nord fut aussi remarquable
que celui des Incas dans le sud. Les deux nations
commencèrent leur carrière de conquêtes à des dates
peut-être assez rapprochées l’une de l’autre.
La politique suivie par les deux races dans leur
carrière militaire est très différente. Les Aztèques,
animés d’une énergie féroce, firent une guerre d’extermination,
signalant leurs triomphes par des hécatombes
de prisonniers, tandis que les Incas, quoiqu’ils poursuivissent
leurs conquêtes avec une persévérance égale,
préféraient une politique plus douce, substituant les

négociations et l’intrigue à la violence, et se conduisaient
avec leurs adversaires de manière à ne pas paralyser leurs
ressources à venir et à ce qu’ils pussent entrer comme
amis, et non comme ennemis, au sein de l’empire.
Leur politique envers les vaincus formait un contraste
non moins frappant avec celle des Aztèques. Les vassaux
mexicains étaient accablés d’impôts et de levées militaires.
On n’avait aucun égard pour leur bien-être, et la
seule limite à l’oppression était celle de leur patience.
Ils étaient tenus en respect par des forteresses et des
garnisons armées et on leur faisait sentir, à toute heure,
qu’ils ne faisaient pas partie de la nation. Les Incas,
au contraire, admettaient immédiatement leurs nouveaux
sujets à tous les droits sociaux et, bien qu’ils les obligeassent
à observer les lois et les usages établis par
l’empire, ils veillaient à leur sûreté personnelle et à leur
bien-être, avec une sorte de sollicitude paternelle. La
population, mélangée, ainsi réunie par l’intérêt commun,
était animée d’un même sentiment de loyauté qui donnait
à l’empire plus de force et de stabilité à mesure qu’il
s’étendait davantage, tandis que les tribus différentes
qui passèrent successivement sous le joug mexicain,
n’étant maintenues que par la pression extérieure, étaient
prêtes à se séparer dès que cette force se retirait. La
politique des deux nations montrait le principe de la
crainte en opposition à celui de l’amour.
Les traits caractéristiques de leurs systèmes religieux
ne se ressemblaient pas davantage. Les rites des Péruviens
relevaient d’un culte plus spirituel. Car le culte qui
se rapproche le plus de l’adoration du Créateur est celui
des corps célestes qui, en parcourant leurs splendides
orbites, semblent être les plus glorieux symboles de ses
bienfaits et de sa puissance.
Les deux peuples montraient beaucoup d’adresse dans
la pratique minutieuse des arts techniques, mais dans la
construction des ouvrages publics importants, des
routes, des aqueducs, des canaux et dans tous les détails
de l’agriculture, les Péruviens se montrèrent supérieurs.

Il est étrange qu’ils soient restés si loin de leurs rivaux
dans la culture supérieure d e l’intelligence, dans l’astronomie
spécialement et dans l’art de communiquer la
pensée par des symboles visibles.
Il est probable que les Mexicains et les Péruviens,
si différents par leur civilisation respective, ignoraient
mutuellement leur existence. Il peut paraître singulier
que pendant la durée simultanée de leurs empires,
quelques-unes de ces semences d’art et de science, qui
passent si imperceptiblement d’un peuple à l’autre,
n’aient pas fait leur chemin à travers l’espace qui séparait
les deux nations. Cela fournit un exemple intéressant
des directions opposées que peut prendre l’esprit humain
dans ses efforts pour se dégager des ténèbres et s’élever
à la lumière de la civilisation.
L’autorité de l’Inca pouvait se comparer à celle du
Pape au faîte de sa puissance, lorsque la chrétienté
tremblait sous les foudres du Vatican et que le successeur
de saint Pierre posait le pied sur la tête des princes.
Mais l’autorité du Pape était fondée sur l’opinion, sa
puissance temporelle n’était rien. L’empire inca était
fondé sur les deux bases. C’était une théocratie plus
puissante dans son action que celle des Juifs, dont la loi
était expliquée par un législateur humain, serviteur et
représentant de la divinité, tandis que l’inca était à la
fois le législateur et la loi. Il n’était pas simplement le
représentant de la divinité ou, comme le Pape, son
vicaire, mais il était la divinité elle-même. Violer ses
ordres était un sacrilège. Jamais forme de gouvernement
ne fut appuyée par de si terribles sanctions et n’atteignit
si profondément les hommes qui lui étaient soumis ; il
s’étendait non seulement aux actes visibles, mais à la conduite
privée, aux paroles, aux pensées même des sujets.
Les lois étaient soigneusement combinées pour la
sécurité et le bien-être du peuple. 11 n’était pas permis de
l’employer à des travaux nuisibles à sa santé, ni de
l’accabler sous le fardeau de tâches au-dessus de ses
forces.

La politique suivie ordinairement par les Incas pour
prévenir les maux qui pouvaient troubler l’ordre se
montre bien dans les précautions qu’ils prenaient contre
la pauvreté et la paresse. Ils y reconnaissaient, avec
raison, les deux grandes causes de la désaffection dans
un État populeux.
Il n’est pas aisé de comprendre le génie et la portée
d’institutions si opposées à celles d’une République libre
où chaque homme, aussi humble que soit sa condition,
peut aspirer aux plus grands honneurs de l’État, choisir
sa carrière et faire fortune à sa manière; où la lumière
de la science, au lieu d’être concentrée sur un petit
nombre d’élus, se répand de toutes parts comme la clarté
du jour et peut également tomber sur le pauvre et sur le
riche; où le conflit des individus éveille une généreuse
émulation qui provoque les talents et impose aux facultés
leur développement le plus énergique; où le sentiment
de l’indépendance inspire à l’individu une confiance en
lui-même, inconnue aux sujets timides du despotisme;
où enfin le gouvernement est fait pour l’homme tandis
qu’au Pérou, l’homme ne semblait fait que pour le
gouvernement.
Le témoignage des conquérants espagnols n’est pas
uniforme à l’égard de l’influence salutaire que les institutions
péruviennes exerçaient sur le caractère des
indigènes. Boire et danser étaient, dit-on, les plaisirs
auxquels ils s’adonnaient sans modération; semblables
en cela aux esclaves et aux serfs d’autres pays, que leur
position excluait des occupations sérieuses et nobles,
ils les remplaçaient par des plaisirs sensuels. Paresseux,
voluptueux, licencieux, sont les épithètes qui leur sont
données par un de ceux qui les virent à l’époque de la
conquête, mais dont la plume n’aimait guère les Indiens.
Toutefois, l’esprit d’indépendance ne pouvait être fort
chez un peuple qui n’avait pas d’intérêt territorial, ni de
droit personnel à défendre.
Nous ne devons pas juger trop sévèrement le malheureux
indigène pour avoir succombé devant la civilisation des Européens.

Il faut tenir compte des résultats
véritablement remarquables obtenus par le gouvernement
des Incas. Nous ne devons pas oublier que, sous
leur domination, les plus basses classes jouissaient
d’un bien plus haut degré de bien-être personnel ou du
moins étaient plus à l’abri de la souffrance physique que
dans les classes similaires des autres nations du continent
américain et probablement de la plupart des contrées
de l’Europe féodale. Sous leur sceptre, les hautes classes
de l’État avaient progressé dans plusieurs des arts qui
sont l’apanage d’une société cultivée. Les bases d’un
gouvernement régulier avaient été posées et, dans un
siècle de rapine, elles assuraient aux sujets les bienfaits
inestimables de la paix et de la sécurité. Par la politique
continue des Incas, les tribus sauvages des forêts sortirent
graduellement de leurs repaires et entrèrent dans le
domaine de la civilisation. De ces éléments se forma un
empire florissant et populeux, tel qu’on n’en pouvait
trouver dans nulle autre partie du continent américain.
Les défauts de ce gouvernement étaient ceux d’une
législation trop raffinée, les derniers qu’on s’attendrait
à trouver chez les aborigènes de l’Amérique.

II

Pizarre
et la découverte du Pérou

suite…

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Al-Kamil fi al-Tarikh – Annales du Maghreb & de l’Espagne


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Auteur : IBN EL-ATHÎR

Ouvrage : Al-Kamil fi al-Tarikh

TRADUITES ET ANNOTÉES
PAR  E. FAGNAN


ibn-athir

Ibn al-Athîr : Biographie

Il naquit le 13 mai 1160 à Jazirat Ibn Omar ), l’actuelle Cizre en Turquie. Il est de la tribu arabe des Banu Shayban, apparentées au Banu Bakr, qui vivaient en haute Mésopotamie. C’est du nom de cette tribu que provient le nom de la ville de Diyarbakir.

Son père s’est chargé de son enseignement. Il lui a appris le Coran et les rudiments de la lecture et de l’écriture.
Izz al-Din ibn al-Athir s’est déplacé à Mossoul où il a poursuivi ses études. Il a étudié différentes sortes d’études, mais il s’est spécialisé dans les sciences de hadith et de l’histoire. Il est devenu à son époque une référence dans ces deux disciplines : la généalogie des tribus arabes, les biographies des sahaba.

Il est considéré parmi les plus grands historiens de l’Islam après Tabari. Ses voyages, ses fonctions auprès du gouverneur de Mossoul et ses sorties avec Saladin dans ses expéditions lui ont permis d’accumuler des renseignements importants qu’il a ensuite transcris dans ses œuvres de l’histoire.
Parmi ses œuvres, on cite :

  • Al-Kāmil fī At-tārīkh, ou Histoire Complète ). Ce livre est une source de toute première importance pour la première période des Croisades et jusqu’à la chute du Royaume de Jérusalem. Le texte complet en arabe est disponible sur internet.
  • Al-Tārīkh al-bāhir fī al-Dawlah al-Atābakīyah bi-al-Mawṣil, Histoire de l’État atabeg.
  • Usd Al Ghāba fī Ma`rifat As-sahāba, Les lions de la forêt et la connaissance des Compagnons fī maʕrifat ‘al-ṣaḥāba)), livre biographique citant plus de 7000 compagnons du Prophète.
  • Al-Lubāb fī tahdhīb al-ansāb, un livre sur la généalogie.

Ibn al-Athîr: Ses frères

Ibn al-Athîr

Ses deux frères se sont eux aussi distingués, l’aîné comme lettré spécialiste de la tradition et du langage, le cadet comme critique littéraire. Ils ont joué un certain rôle politique, le premier au service d’un prince Zangide de Mossoul, le second de Saladin puis de son fils, Malik al-Afdhal.

Principales conclusions

Abu al-Hasan Ali ‘izz al-Din ibn al-Athir historien arabe sunnite. Son œuvre principale est Al-Kamil fi al-Tarikh, considérée comme l’un des plus importants livres d’histoire du monde musulman. Il est également l’un des principaux chroniqueurs arabo-musulmans des croisades dont il fut un témoin oculaire, ayant participé à la guerre sainte contre la troisième croisade.

 

Introduction

Izz ed-Din Aboû’l-Hasan ‘Ali ben el·Athîr Djezeri, né à Djezirat
Ibn ‘Omar, sur la rive droite du Tigre, à trois journées nord-ouest
de Mossoul, le 4 djomada 555 (12 mai H60), mourut en cha’bân
630 (mai-juin 1233). Second fils d’un personnage qui avait l’empli
de hautes fonctions administratives, il fut lui-même chargé de
plusieurs missions à la cour de Baghdâd, mais renonça à cette
carrière pour se livrer tout entier aux travaux littéraires.
Il a laissé divers ouvrages, dont plusieurs ne paraissent pas
être parvenus jusqu’à nous; le plus connu et le plus souvent cité
est le vaste corps d’annales, le Kâmil fi ‘t-tarikh, qui s’étend jusqu’à
la fin de l’année 628 de l’Hégire, ce qui jouit à juste titre d’une
haute estime auprès des savants musulmans et européens. Cette
chronique a été publiée par C. J. Tornberg à Leyde (Ibn et-Athiri
Chronicon, 14 vol. 8°, 1851-1876) chez l’éditeur Brill, à qui les études
orientales ont tant d’obligations; elle a été aussi réimprimée à.
Boulak, bien ‘vraisemblablement, à en juger par les passages que
j’ai collationnés, d’après l’édition du savant européen. C’est de cette … dernière que j’ai extrait ce traduit tout ce qui concerne le Maghreb
et l’Espagne; j’ai pu aussi, pour une faible partie seulement, collationner
les manuscrits de Paris pour quelques passages douteux.
Malheureusement la plupart des chapitres ayant trait à l’Occident
ne figurent pas dans tous les exemplaires, alors que, notamment,
divers noms géographiques corrompus ou dépourvus de points
diacritiques ne peuvent guère être rétablis que par le rapprochement
de plusieurs copies. Disons en passant que ces lacunes semblent
autoriser la supposition qu’Ibn el-Athîr, écrivant en Orient et n’ayant
vraisemblablement pas sous la main des sources assez nombreuses
et sûres pour l’histoire de l’Occident, a pu ajouter ces chapitres
Postérieurement, de façon à établir une seconde édition de son
livre. Cependant on pourrait croire aussi que ces additions sont

l’oeuvre de Mohammed ben Ibrâhîm el-Wat’wât’, qui mourut en
718 (1318-19 de J .-C.) et annota le Kâmil, au dire du bibliographe
Haddji Khalfa (1).
On a souvent, et avec raison, relevé le fait que les chroniqueurs
orientaux sont peu et mal renseignés sur les événements du Maghreb.
Mais Ibn el-Athir constitue une brillante exception. Il ne cite pas
les sources auxquelles il a recouru, mais elles sont bien choisies,
et maintes fois elles complètent ou rectifient ce que nous savons
par ailleurs; les lacunes que présentent parfois ses annales ne lui
sont peut-être pas toujours imputables, et je suis très porté à
croire que la portion ici traduite de son oeuvre mérite les éloges
qu’on accorde unanimement à son récit des faits relatifs à l’Orient.
La première obligation du traducteur d’un texte arabe consiste
sans doute à rendre aussi fidèlement que possible la pensée de
l’auteur, mais aussi, ce que certains paraissent oublier, sous une
forme toujours intelligible dans la langue adoptée. A mes yeux ce
n’est cependant pas tout: une partie non moins importante de son
rôle est de fournir les éclaircissements et rapprochements indispensables
pour compléter, vérifier ou contredire les assertions d’un
texte destiné à d’autres encore que des arabisants.
Tel est le but de notes assez nombreuses, bien que généralement
aussi succinctes que possible, et qui auraient pu être plus copieuses
si j’avais eu plus de facilités de recherches ou le désir d’augmenter
le nombre de ces pages.
Je ne pouvais omettre la traduction de certains fragments déjà
faite ailleurs, ci j’ai signalé le fait autant que je l’ai pu ; mon travail
a cependant toujours été fait d’une manière indépendante, et peut-être
les arabisants et les historiens trouveront que, même pour ces
portions, et bien que n’ayant aucun caractère officiel, il ne fait pas
toujours double emploi.

Conquête de Tripoli de Barbarie et de Bark’a

suite…

annales du Maghreb et de l »Espagne-PDF

RELATION DE L’EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE ALGER


 

Auteur : Nicolas DURAND DE VILLEGAIGNON

Ouvrage : RELATION DE L’EXPÉDITION DE CHARLES-QUINT CONTRE ALGER

Année : 1874

AVERTISSEMENT

Aurillac le 16 septembre 2011
Les ouvrages relatant la fameuse expédition de 1541 ne
manquent pas, mais les témoignages de première main sont
peu nombreux. DE GRAMMONT nous présente ici un document
extrêmement rare : la relation du chevalier de Malte (ou
de Saint-Jean de Jérusalem ou de Rhodes) Nicolas De Villegaignon,
qui fut gravement blessé durant l’attaque. L’unique
traduction connue, quasiment inédite, celle du médecin Pierre
Tolet, date de 1542. Elle est abondamment critiquée par De
Grammont qui, malgré cela, la considère comme historiquement
incontournable. L’auteur complète son livre de notes et
documents, jusqu’à rassembler tout ce qui est connu sur cette
expédition !
Malgré cela, j’ai osé ajouter trois choses à ce remarquable
travail :
1° La traduction réalisée par mon amie Martine Vermande
du texte latin de Villegagnon en français contemporain, ; je
pense ainsi faciliter compréhension du document par les usagers
de mon site pour qui le français, et à fortiori le français
ancien, sont des langues étrangères.
2° La relation de l’expédition « par un inconnu », un noble
né aux Pays-Bas, ayant pris une part active à l’expédition et
préférant garder l’anonymat.
3° Les 40 jours de la chronique de Vandenesse (du 9 septembre
1541 au 18 octobre 1541), qui relatent la préparation de
l’expédition avec notamment la rencontre entre l’Empereur et
le Pape.
J’espère que ces « audaces » me seront pardonnées !
Malgré tout cela, il reste sans doute des points obscurs,

prêté à Charles Quint (le 1er ou 2 novembre ?) :
« La famine et les maladies sévirent, et l’armée, démoralisée, dut par une marche extrêmement pénible, gagner le cap Matifou, pour se rembarquer sur les vaisseaux que La tempête menaçait d’engloutir :
— Combien de temps, demanda Charles Quint à son pilote, les navires peuvent-ils tenir encore ?
— Deux heures, répondit le marin.
— Ah ! Tant mieux, dit l’empereur d’un air satisfait ; il est onze heures et demi, et c’est à minuit que nos bons religieux se lèvent en Espagne pour faire la prière. Ils auront le temps de nous recommander à Dieu.»
Il semble que le premier à avoir cité cette laconique formule soit Baudoin (Jean Baudoin ?)… Celle-ci n’a-t-elle pas plutôt été « fabriquée » en réminiscence à celle de Dienekes à la bataille des Thermopyles :
« Les archers perses sont si nombreux que lorsqu’ils tirent leurs volées de flèches, celles-ci forment un nuage qui cache le soleil.
— « Tant mieux ! dit Dienekes, nous allons nous battre à l’ombre ! »
La « construction » est tellement similaire !
Quelqu’un pourrait-il nous éclairer ?
Bonne lecture.
Alain Spenatto.

AVANT-PROPOS
Les deux opuscules réunis ici sont excessivement rares, presque introuvables. Comme ils n’ont pas été réimprimés depuis trois cent trente-deux ans, ils manquent aux plus riches collections publiques, aux plus célèbres collections particulières, et beaucoup de curieux ne les connaissent que de réputation. J’ai pensé que les amis des lettres et de l’histoire me sauraient gré de mettre, à la fois entre leurs mains, le récit de l’expédition de Charles V contre Alger (octobre 1541), tel que le retraça Nicolas Durand de Villegaignon, qui avait pris une glorieuse part à l’attaque héroïque des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et la traduction française de ce récit, par Pierre Tolet, qui fut publiée à peu près en même temps que l’original (1542), et qui est encore plus rare que lui.

Le texte latin que l’on va lire est celui de l’édition de Jean-Louis Tiletan (Paris, in-4°), copié sur l’exemplaire appartenant à la Bibliothèque nationale(1) La traduction est celle qui fut éditée par Le Prince (Lyon, in-4°), copiée sur l’exemplaire appartenant à Monseigneur le duc d’Aumale(2). J’y ai joint une notice sur le chevalier de Villegaignon aussi détaillée qu’il m’a été possible de le faire, et quelques notes qui complètent l’historique de l’expédition en général et des opérations militaires en particulier. Ma tâche, en ces derniers points, a été facilitée par les études de mon ancienne profession et par la parfaite connaissance d’un terrain que j’ai chaque jour sous les yeux.
L’ouvrage se termine par un appendice divisé en deux sections, dans lequel j’ai fait entrer, d’abord, des extraits de documents de l’époque, et, en second lieu, une liste des ouvrages


1. Cette édition a bien l’air d’être la première. Diverses autres éditions se succédèrent en la même année. Le Manuel du libraire cite (t V, col. 1235) celle d’Anvers, celle de Strasbourg et celle de Venise. On en mentionne une autre, celle de Nuremberg (in-4° 1542) dans une note bibliographique du Tableau des établissements français en Algérie en 1840 (p. 429), publié par les soins du Ministère de la Guerre (1841). Les rédacteurs de ce même Tableau indiquent encore une traduction allemande par Martin Menredano (Neubourg sur le Danube, 1546).
2. M. J. Ch. Brunet n’a connu que cette édition. Voici le titre d’une autre édition qui a échappé à toutes ses recherches : Le voyage et expédition de Charles le Quint en Afrique contre la ville d’Argiere. La description et voyage de L’empereur en Afrique contre la ville de Argiere, envoyée à monsieur de Langest, traduicte de latin en françois. On les vend à Paris en la rue Saint-Jacques, à l’enseigne des troys brochetz par Benoist de Gourmont Mil DLIII, petit in-8° gothique avec 3 gravures sur bois. Cette édition, mentionnée sous le numéro 198 dans le Catalogue de la Bibliothèque du château d’Héry, a été adjugée, en janvier 1874, au prix de 520 francs. La traduction imprimée par Benoit de Gourmont est-elle la même que celle de Lyon, quoique le nom du traducteur, qui figure sur le titre de cette dernière, ne soit pas indiqué sur le titre de celle de Paris ? Il est probable que l’une est la reproduction pure et simple de l’autre ; mais il serait bon d’en avoir la certitude.


 de Villegaignon et des lettres que l’on possède de lui, l’indication de la plupart des libelles publiés contre lui par ses contemporains, et celle des principales sources où l’on peut puiser des renseignements sur sa vie et sur ses oeuvres.
Je m’acquitte d’un devoir aussi agréable qu’impérieux, en remerciant Monseigneur le duc d’Aumale de m’avoir si gracieusement accordé l’autorisation de transcrire et de reproduire son exemplaire (peut-être unique) de la traduction de Lyon, et je prie tous ceux qui s’intéressent aux livres de s’associer aux sentiments de reconnaissance que m’inspire ce généreux procédé(1).
Mon unique motif n’a pas été de rééditer deux rarissimes plaquettes : j’ai surtout désiré remettre en lumière l’histoire d’une campagne où les vaillants de notre pays ont tenu le plus honorable rang. Je ne me résigne pas à accepter l’oubli dans lequel on laisse des faits aussi glorieux, et je voudrais que pas un de nous ne passât à cette place où le chevalier Pons de Balagner enfonça son poignard dans les poutres de Bab-Azoun, sans songer au jour où le fer français ira heurter plus utilement à d’autres portes. Je constate avec tristesse que, depuis plus de quarante ans que notre drapeau flotte sur les murs d’Alger, pas une pierre commémorative ne s’est dressée à l’endroit où sont tombés ces héros. Rien ne marque le lieu sacré où le brave Savignac, déjà blessé à mort, enveloppé dans la bannière de l’Ordre pour ne la laisser à l’ennemi qu’avec son cadavre, l’épée à la main jusqu’à la dernière minute, servant aux siens d’un drapeau vivant, expira en lançant aux vainqueurs un défi prophétique.


1. Je tiens à remercier encore MM. A. Claudin et P. Galfarel de leurs obligeantes communications. Enfin, je signalerai la fraternelle assistance qui m’a été donnée, en quelques-unes de mes recherches, par M. Ph. Tamizey de Larroque, comme aussi les sympathiques encouragements dont MM. d’Avezac, Defrémery, Ferdinand Denis, ont bien vouIu m’honorer.


Espérons qu’une génération plus soucieuse de la gloire de ses aïeux les vengera de cet oubli. Je serais fier de penser que mon travail pourrait rendre un peu moins tardive l’heure d’une solennelle réparation !
Mustapha Supérieur, juin 1874.

NOTICE
SUR
NICOLAS DURAND, SEIGNEUR DE VILLEGAIGNON
CHEVALIER DE MALTE, COMMANDEUR DE BEAUVAIS, ETC.

suite…

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LA RÉVOLTE DES MASSES


 

Auteur : JOSÉ ORTEGA Y GASSET

Année : 1929

Traduit de l’espagnol par LOUIS PARROT avec une préface de l’Auteur
PRÉFACE POUR LE LECTEUR FRANÇAIS

1
Ce livre, – à supposer que ce soit un livre – date… Il commença à paraître en 1926 dans un quotidien madrilène et le sujet qu’il traite est trop humain pour n’être pas trop affecté par le temps. Il y a des époques surtout où la réalité humaine, toujours mobile, précipite sa marche, s’emballe à des vitesses vertigineuses. Notre époque est de celles-là. C’est une époque de descentes et de chutes. Voilà pourquoi les faits ont pris de l’avance sur le livre. Bien des choses y sont annoncées qui furent très vite un présent et sont déjà un passé. De plus, ce livre ayant beaucoup circulé hors de France pendant ces dernières années, certaines de ses formules sont parvenues aux lecteurs français par des voies anonymes et sont maintenant de purs lieux communs. L’occasion eût donc été excellente de pratiquer ce genre de charité qui convient le mieux à notre temps ne pas publier de livres superflus. Je m’y suis employé de mon mieux, car voilà bien cinq ans que la Maison Stock m’a proposé cette traduction ; mais on m’a expliqué que le corps d’idées contenu dans ces pages n’a pas de réalité flagrante pour les lecteurs français et que, vrai ou faux, il serait utile de le soumettre à leur méditation et à leur critique.
Je rien suis pas très convaincu ; mais qu’à cela ne tienne. Je voudrais néanmoins que le lecteur français n’aborde pas cette

lecture avec des illusions injustifiées. Il s’agit, je le répète, d’une série d’articles publiés dans un journal madrilène à grand tirage et qui s’adressaient, comme presque tout ce que j’ai écrit, à une poignée d’Espagnols que le hasard avait placés sur ma route. Y a-t-il quelque chance que mes paroles, changeant maintenant de destinataires, réussissent bien à dire à des Français ce qu’elles prétendent énoncer ? Je ne puis guère espérer mieux, car je suis persuadé que parler – comme du reste presque tout ce que fait l’homme – est une opération beaucoup plus illusoire qu’on ne le croit communément. Nous définissons le langage comme le moyen qui nous sert à exprimer nos pensées. Mais toute définition, à moins d’être trompeuse, est ironique, elle implique des réserves tacites et quand on ne l’interprète pas ainsi elle produit des résultats funestes. Comme les autres, notre définition du langage est ironique. Non pas tant parce que le langage nous sert aussi à cacher nos pensées, à mentir. Le mensonge serait impossible, si le parler originel et normal n’était pas sincère. La fausse monnaie circule portée par la bonne. En fin de compte la tromperie n’est que l’humble parasite de la naïveté. Non : ce que cette définition a de vraiment dangereux, c’est ce que nous y ajoutons d’optimisme en l’écoutant ; car si elle ne va pas jusqu’à nous dire que grâce au langage nous pouvons exprimer toutes nos pensées avec une justesse suffisante, elle ne nous montre pas non plus la stricte vérité, à savoir qu’il est impossible à l’homme de s’entendre avec ses semblable, que l’homme est condamné à une solitude radicale et s’exténue en efforts pour parvenir à son prochain. De tous ces efforts, c’est le langage qui parfois arrive à exprimer avec le plus

d’approximation quelques-unes des choses qui se passent en nous. Rien de plus. Mais d’ordinaire, nous ne liaisons pas ces réserves. Au contraire, quand l’homme se met à parler, il le fait parc qu’il croit qu’il va pouvoir dire tout ce qu’il pense. Et voilà l’illusion ! Le langage n’en permet pas tant. Il dit, tant bien que mal, une partie de ce que nous pensons, mais il élève un barrage infranchissable à la transfusion du reste. Il fait l’affaire pour les énoncés et les démonstrations mathématiques. Dès qu’on aborde la physique il commence à devenir équivoque et insuffisant. Mais à mesure que la conversation passe à des thèmes plus importants, plus humains, plus « réels », son imprécision, sa rudesse, son obscurité vont croissant. Dociles au préjugé invétéré selon lequel nous nous entendons en parlant, nous disons et nous écoutons de si bonne foi que nous arrivons bien souvent à créer entre nous beaucoup plus de malentendus que si, muets, nous nous efforcions de nous deviner.
On oublie trop que tout « dire » authentique, non seulement dit quelque chose, mais est dit par quelqu’un à quelqu’un. Dans toute parole il y a un émetteur et un récepteur qui ne sont pas indifférents au sens des mots. Celui-ci varie quand ceux-là varient. Duo si idem dicunt, non est idem. Tout mot est occasionnel. [1] Le langage est par essence un dialogue et toutes les autres formes du discours affaiblissent son efficacité. C’est la raison pour laquelle le livre doit devenir de plus en plus comme un dialogue caché ; il faut que le lecteur y retrouve son individualité, prévue, pour ainsi dire, par l’auteur ; il faut que d’entre les lignes, sorte une main ectoplasmique qui nous palpe, souvent nous caresse ou bien

nous lance, toujours poliment, de bons coups de poing.
On a abusé de la parole. C’est pour cela que le prestige des mots est tombé si bas. Comme pour tant d’autres choses l’abus a consisté ici à faire usage de l’instrument sans précaution, sans conscience de ses limites. Depuis bientôt deux siècles on croit que parler veut dire parler urbi et orbi, c’est-à-dire à tout le monde et à personne. Pour ma part, je déteste cette façon de s’exprimer et je souffre quand je ne sais pas d’une manière concrète à qui je parle.
On raconte, – sans trop insister sur la réalité du fait – que pour les fêtes du jubilé de Victor Hugo, une grande réception fut organisée à l’Elysée à laquelle accoururent, apportant leurs hommages, des représentants de toutes les nations. Le grand poète – en posture solennelle de statue, le coude appuyé au marbre d’une cheminée – se trouvait dans la salle de réception. Les délégués des nations se détachaient l’un après l’autre de la masse du public et présentaient leur hommage au Maître ; un huissier les annonçait d’une voix de stentor :
« Monsieur le représentant de l’Angleterre », proclamait-il, et Victor Hugo, les yeux en extase, la voix parcourue de trémolos dramatiques, répondait : « L’Angleterre ! Ah, Shakespeare ! » L’huissier poursuivait : « Monsieur le représentant de l’Espagne » ; Victor Hugo, même jeu : « L’Espagne ! Ah, Cervantès ! » – « Monsieur le représentant de l’Allemagne. »
– « L’Allemagne ! Ah, Goethe !…» Mais un petit homme s’avança, lourdaud, joufflu, à l’allure rustique, et l’huissier annonça avec éclat : « Monsieur le représentant de la Mésopotamie. » Alors, Victor Hugo qui était resté jusqu’à ce

moment impassible et sûr de lui, parut se troubler. Ses pupilles soudain anxieuses, jetèrent un grand regard circulaire qui paraissait embrasser l’univers, y cherchant en vain quelque chose. Mais il apparut bientôt aux spectateurs qu’il avait trouvé et qu’il dominait derechef la situation. Et avec le même accent pathétique, avec la même conviction, il répondit au représentant grassouillet par ces mots : « La Mésopotamie ! Ah, l’Humanité ! »
J’ai raconté ceci afin de déclarer, sans la solennité d’Hugo, que je n’ai jamais parlé ni écrit pour la Mésopotamie et que je ne me suis jamais adressé à l’Humanité. Cette coutume de parler à l’Humanité, qui est la forme la plus sublime et, pour autant, la plus méprisable de la démagogie, fut adoptée vers 1750 par des intellectuels fourvoyés, ignorants de leurs propres limites ; ces hommes voués par leur profession au discours, au logos, l’ont manié sans respect et sans réserve et n’ont pas su y reconnaître un sacrement qui ne doit être administré qu’avec une extrême délicatesse.

2
Cette thèse, qui tient pour si restreint le champ d’action accordé à la parole, pourrait sembler contredite par le fait même que ce livre a trouvé des lecteurs dans presque toutes les langues de l’Europe. Je crois cependant que ce fait est plutôt le symptôme d’une autre réalité, d’une réalité très grave : l’effroyable homogénéité de situation où le monde occidental tout entier sombre de plus en plus. Depuis que ce livre a paru, et par les effets de la mécanique qui y est décrite,

cette identité s’est développée d’une manière angoissante. Je dis bien angoissante, car, en effet, ce qui dans chaque pays est senti comme une circonstance douloureuse, multiplie jusqu’à l’infini ses effets déprimants lorsque celui qui en souffre s’aperçoit qu’il n’est guère de lieux sur le continent où la même chose exactement ne se produise. Auparavant, lorsqu’un pays sentait le renfermé, on pouvait l’aérer en ouvrant les fenêtres sur les pays voisins. Mais, à présent, on n’a plus cette ressource. Dans les pays voisins l’air est devenu aussi irrespirable que dans le nôtre. On a l’anxiété de l’asphyxie. Job qui était un redoutable pince-sans-rire, demandait à ses amis, voyageurs et marchands qui avaient circulé de par le monde :
« Unde sapientia venit et quis est locus intelligentiae ? ; Connaissez-vous un lieu du monde où l’intelligence existe? »
Il convient cependant de distinguer dans cette assimilation progressive des circonstances, deux directions bien distinctes et de sens contraire.
Cet essaim des peuples occidentaux qui prit son vol vers l’histoire sur les ruines de l’antiquité s’est en effet toujours caractérisé par une dualité dans sa forme de vie. Voici, en effet, ce qui s’est produit : en même temps que chacun d’eux forgeait son propre génie, et sur le même rythme, se créait, entre eux et au-dessus d’eux, un répertoire commun d’idées, de manières, d’enthousiasmes. Il y a plus. Ce destin qui les faisait à la fois progressivement homogènes et progressivement divers constitue un paradoxe achevé, il faut bien le comprendre. Chez ces peuples, l’homogénéité n’est jamais étrangère à la diversité, au contraire : chaque nouveau

principe d’unité vient y fertiliser la diversité. L’idée chrétienne engendre les églises nationales ; le souvenir de l’imperium romain inspire les différentes formes de l’État ; la renaissance des lettres au XVe siècle déclenche les littératures divergentes ; la science et le principe de l’homme conçu comme « raison pure » créent les différents styles intellectuels qui impriment des modalités variées jusque dans les plus lointaines abstractions de l’œuvre mathématique. Enfin, et c’est le comble, l’idée extravagante du XVIIIe, d’après laquelle tous les peuples doivent posséder une constitution identique a produit le réveil romantique de la conscience différentielle des nationalités et, en somme, a eu pour effet d’inciter chacun à suivre sa vocation particulière.
C’est que pour tous ces peuples dits européens, vivre a toujours voulu dire – et très nettement depuis le XIe siècle, – depuis Othon III – se mouvoir et agir dans un espace commun, dans une ambiance commune. C’est-à-dire que pour chaque peuple, vivre signifiait vivre avec, vivre avec les autres. Cette « vie avec », cette coexistence [2] prenait indifféremment une forme pacifique ou une forme combative. Les guerres intereuropéennes ont presque toujours montré un style curieux qui les fait ressembler beaucoup aux querelles domestiques. Elles évitent l’anéantissement de l’ennemi ; ce sont plutôt des épreuves, des luttes d’émulation comme celles qui mettent aux prises la jeunesse sur la place du village ou les membres d’une famille autour d’un héritage convoité. Chacun à sa manière, tous poursuivent le même but. Eadem sed aliter. Comme Charles Quint disait de François Ier : « Mon cousin et moi nous sommes d’accord, tous les deux nous voulons

Milan ». L’important n’est pas qu’à cet espace historique commun, où tous les hommes d’Occident se sentaient chez eux, corresponde un espace physique que la géographie appelle Europe. L’espace historique dont je parle se mesure à son rayon de coexistence effective et durable. C’est un espace social. Or, coexistence et société sont termes équipollents. La société est ce qui se produit automatiquement par le simple fait de la coexistence qui sécrète inévitablement par elle- même des coutumes, des usages, un langage, un droit, un pouvoir public. Une des plus graves erreurs commises par la pensée dite moderne – erreur qui a rejailli jusque sur nous et dont nous pâtissons encore – a été de confondre la société avec l’association, qui en est à peu près le contraire. Une société ne se constitue pas par l’accord des volontés. A l’inverse, tout accord de volonté présuppose l’existence d’une société, de gens qui vivent ensemble et l’accord ne peut consister qu’en une détermination des formes de cette coexistence, de cette société préexistante. L’idée de la société comme réunion contractuelle, donc juridique est la plus absurde tentative que l’on ait jamais faite de mettre la charrue avant les bœufs. Le droit, en tant que réalité – et non pas l’idée qu’en ont le philosophe, le juriste ou le démagogue – est, si l’on me permet l’expression baroque, une sécrétion spontanée de la société. Il ne peut pas être autre chose. Vouloir que le droit régisse les rapports entre des êtres qui ne vivent pas préalablement en société effective, suppose, à ce qu’il me semble – et que l’on me pardonne l’insolence – une idée assez confuse et ridicule du droit.
D’autre part, la prépondérance de cette opinion confuse et

ridicule sur le droit ne doit pas nous étonner. Car une des plus grandes infortunes de ce temps c’est que les hommes d’Occident, se heurtant brusquement aux terribles conflits publics d’aujourd’hui, se sont trouvés équipés avec un arsenal archaïque et grossier de notions sur ce qu’est la société, la collectivité, l’individu, la coutume, la loi, la justice, la révolution, etc… Une bonne partie du désarroi actuel est dû à la disproportion entre la perfection de nos idées sur les phénomènes physiques et le scandaleux retard des « sciences morales ». Le ministre, le professeur, le physicien illustre, le romancier ont généralement sur toutes ces choses des idées dignes d’un coiffeur de faubourg. N’est-il pas tout naturel que ce soit le coiffeur de faubourg qui donne le ton à notre époque ? [3]
Mais reprenons notre route. Je voulais insinuer que les peuples européens forment depuis longtemps une société, une collectivité dans le même sens qu’ont ces mots appliqués à chacune des nations qui la constituent. Cette société présente les attributs de toute société : il y a des mœurs européennes, des usages européens, une opinion publique européenne, un droit européen, un pouvoir public européen. Mais tous ces phénomènes sociaux se manifestent sous une forme appropriée au stade d’évolution atteint par la société européenne, stade qui n’est évidemment pas aussi avancé que celui des membres qui la composent : les nations.
Par exemple, cette forme de pression sociale qu’est le pouvoir public fonctionne dans toute société, même dans ces sociétés primitives où n’existe pas encore un organe spécial

chargé de son maniement. Si vous voulez appeler État cet organe différencié à qui l’exercice du pouvoir est confié, dites alors que dans certaines sociétés il n’y a pas d’État ; mais ne dites pas qu’il n’y a pas de pouvoir public. Là où il existe une opinion publique, comment pourrait-il ne pas y avoir un pouvoir public, puisque celui-ci n’est pas autre chose que la violence collective déclenchée par l’opinion ? Or, que depuis des siècles et toujours plus intensément, il existe une opinion publique européenne – et jusqu’à une technique pour influer sur elle – voilà ce qu’il ne serait pas commode de nier.
Je recommande donc au lecteur de réserver pour une meilleure occasion la malignité d’un sourire, lorsque, parvenu aux derniers chapitres de ce livre, il me verra affirmer avec quelque intrépidité, en face des apparences actuelles, une possible, une probable union des États de l’Europe. Je ne nie point que les États-Unis d’Europe sont une des fantaisies les plus pauvres qui existent et je ne me fais pas solidaire de ce que d’autres ont mis sous ces signes verbaux. Mais par ailleurs, il est extrêmement improbable qu’une société, une collectivité aussi mûre que celle que forment déjà les peuples européens, ne soit pas près de créer l’appareil politique d’un État, pour donner une forme – à l’exercice du pouvoir public européen déjà existant. Ce n’est donc pas parce que je suis pris au dépourvu devant les sollicitations de la fantaisie, ni par l’effet d’une propension à un « idéalisme » que je déteste et que j’ai combattu toute ma vie, que j’en suis arrivé à parler ainsi. C’est le réalisme historique qui m’a appris à reconnaître que l’unité de l’Europe comme société n’est pas un idéal mais un fait d’une très ancienne quotidienneté. Et lorsqu’on a vu

cela, la probabilité d’un État général européen s’impose mécaniquement. Quant à l’occasion qui subitement portera le processus à son terme, elle peut être Dieu sait quoi ! la natte d’un Chinois émergeant de derrière les Ourals ou bien une secousse du grand magma islamique.
La configuration de cet État supernational sera évidemment très différente des formes habituelles, comme l’État national lui-même l’a été – nous nous efforçons de le démontrer dans les derniers chapitres — de l’État-Cité que les anciens ont connu. J’ai tâché, dans ces pages, de libérer les esprits pour qu’ils puissent rester fidèles à la subtile conception de l’État et de la société que la tradition européenne nous propose.
Il n’a jamais été facile à la pensée gréco-romaine de concevoir la réalité comme dynamisme. Elle ne pouvait pas se déprendre du visible – ou de ce qu’elle y substituait – de même que l’enfant ne comprend bien, d’un livre, que les illustrations. Tous les efforts de ses philosophes pour vaincre cette limitation et passer outre furent vains. Dans toutes leurs tentatives agit, plus ou moins, comme paradigme, l’objet visuel qui, pour eux, est la « chose » par excellence. Ils ne peuvent concevoir qu’une société, un État dont l’unité ait le caractère de contiguïté visuelle, une cité, par exemple. La vocation intellectuelle de l’Européen est opposée. La chose visible lui apparaît, en tant que visible, comme un simple masque, apparence d’une force latente qui s’emploie continuellement à la produire et qui en constitue la véritable réalité… Là où la force, la dynamis agit uniformément, il y a une unité réelle, quoique nos yeux ne nous montrent comme manifestation de

cette unité, que des choses éparses.
Nous retomberions dans les limitations des anciens si nous ne découvrions l’unité du pouvoir que là où ce pouvoir a déjà pris des masques connus, et pour ainsi dire figés, d’État, c’est- à-dire dans les nations particulières de l’Europe. Je nie résolument que le pouvoir public décisif agissant dans chacune d’elles, consiste uniquement dans son pouvoir public intérieur ou national. Il faut reconnaître enfin, une fois pour toutes, que depuis bien des siècles – et consciemment depuis quatre siècles – les peuples de l’Europe vivent soumis à un pouvoir public si purement dynamique qu’il ne supporte que des dénominations tirées des sciences mécaniques : équilibre européen, balance of power. Voilà le vrai gouvernement de l’Europe, celui qui, à travers l’histoire, règle le vol de cet essaim de peuples laborieux et combatifs comme des abeilles, échappé des ruines de l’ancien monde. L’unité de l’Europe n’est pas une fantaisie. Elle est la réalité même ; et ce qui est fantastique c’est précisément l’autre thèse : la croyance que la France, l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne sont des réalités substantives, indépendantes.
On comprend bien pourtant que tout le monde ne puisse percevoir clairement la réalité de l’Europe ; car l’Europe n’est pas une « chose », mais un équilibre. Déjà au XVIIIe siècle l’historien Robertson disait que l’équilibre européen est « the great secret of modem politics ».
C’est un secret, en effet, important et paradoxal. Car l’équilibre ou la balance des pouvoirs est une réalité qui consiste essentiellement dans l’existence d’une pluralité. Si

cette pluralité se perd, l’unité dynamique s’évanouit. L’Europe est bien un essaim : beaucoup d’abeilles, mais un seul vol.
Ce caractère unitaire de la magnifique pluralité européenne est ce que j’appellerais volontiers la bonne homogénéité, l’homogénéité féconde et désirable, celle qui faisait déjà dire à Montesquieu : « L’Europe n’est qu’une nation composée de plusieurs » [4] et qui amenait Balzac à parler plus romantiquement de « la grande famille continentale, dont tous les efforts tendent à je ne sais quel mystère de civilisation ». [5]

3
Cette multitude de modes européens surgissant constamment de son unité radicale et y revenant pour l’alimenter à nouveau, voilà le plus grand trésor de l’Occident. Les hommes d’esprit épais n’arrivent pas à concevoir une idée aussi déliée, aussi acrobatique, une idée où la pensée agile ne doit se poser sur l’affirmation de la pluralité que pour bondir sur la confirmation de l’unité, et vice versa. Ces têtes pesantes sont faites pour vivre courbées sous les tyrannies perpétuelles de l’Orient.
Sur toute la surface de l’Occident triomphe aujourd’hui une forme d’homogénéité qui menace de consumer ce trésor. Partout l’homme-masse a surgi – l’homme-masse dont ce livre s’occupe – un type d’homme hâtivement bâti, monté sur quelques pauvres abstractions et qui pour cela se retrouve identique d’un bout à l’autre de l’Europe. C’est à lui qu’est dû le morne aspect, l’étouffante monotonie que prend la vie dans

tout le continent. Cet homme-masse, c’est l’homme vidé au préalable de sa propre histoire, sans entrailles de passé, et qui, par cela même, est docile à toutes les disciplines dites
« internationales ». Plutôt qu’un homme c’est une carapace d’homme, faite de simples idola fori. Il lui manque un
« dedans », une intimité inexorablement, inaliénablement sienne, un moi irrévocable. Il est donc toujours en disponibilité pour feindre qu’il est ceci ou cela. Il n’a que des appétits ; il ne se suppose que des droits ; il ne se croit pas d’obligations. C’est l’homme sans la noblesse qui oblige – sine nobilitate – le snob. [6]
Ce snobisme universel qui apparaît si nettement, par exemple, dans l’ouvrier actuel, a aveuglé les âmes et empêche de comprendre que si toute structure acquise de la vie continentale doit en effet être dépassée, encore faut-il que cela se fasse sans perte grave de sa pluralité interne. Mais le snob qui a été vidé de son propre destin, qui ne sent pas qu’il est sur la terre pour accomplir quelque chose de déterminé et d’inchangeable, est incapable de comprendre qu’il y a des missions spéciales et des messages particuliers. Pour cette
^raison, il est hostile au libéralisme, d’une hostilité qui ressemble à celle du sourd envers la parole. Liberté a toujours signifié en Europe, franchise, libération pour pouvoir être ce que nous sommes authentiquement. L’on comprend que ceux qui savent n’avoir pas d’authentique besogne à remplir aspirent à s’en débarrasser.
Avec une étrange facilité, tout le monde s’est mis d’accord pour combattre et accabler le vieux libéralisme. La chose est

suspecte ! car d’habitude les gens ne tombent d’accord que sur ce qui est un peu vil ou un peu sot. Je ne prétends pas que le vieux libéralisme soit une idée pleinement raisonnable. Comment le serait-il puisqu’il est vieux et que c’est un…
« isme » ! Mais je pense qu’il contient une théorie sur la société beaucoup plus profonde et plus claire que ne le supposent ses détracteurs collectivistes – qui commencent par ne pas la connaître. Il y a de plus dans le libéralisme une intuition hautement perspicace de ce que l’Europe a toujours été.
Lorsque Guizot, par exemple, oppose la civilisation européenne à toutes les autres, en faisant remarquer que jamais en Europe aucun principe, aucune idée, aucun groupe, aucune classe n’a triomphé sous une forme absolue et que c’est à cela que sont dus son développement permanent et son caractère progressif, nous ne pouvons nous empêcher de dresser l’oreille. [7] Cet homme sait ce qu’il dit. L’expression est insuffisante parce qu’elle est négative, mais les mots nous arrivent chargés de visions immédiates. On peut humer sur ceux qui remontent du fond des mers les odeurs abyssales ; des signes aussi subtils et aussi certains nous montrent en Guizot un homme qui revient vraiment des profondeurs du passé européen où il a su se plonger. Car il est incroyable, en effet, que pendant les premières années du XIXe siècle, époque de rhétorique et de confusion, un livre tel que l’Histoire de la civilisation en Europe ait pu être écrit. L’homme d’aujourd’hui y peut encore apprendre comment la liberté et le pluralisme sont deux choses réciproques et constituent toutes les deux l’essence permanente de l’Europe.

Mais Guizot a toujours eu une mauvaise presse, comme d’ailleurs tous les doctrinaires. Pour ma part, je n’en suis pas surpris. Quand je vois s’élancer vers un homme ou un groupe des applaudissements faciles et insistants, comme apprivoisés, je ne puis réprimer un sentiment véhément de défiance à l’égard de cet homme ou de ce groupe : je soupçonne qu’il s’y trouve, à côté peut-être de dons excellents, quelque chose de vraiment impur. Il se peut que je sois victime d’une erreur, mais en ce cas, elle n’a rien de voulu ; c’est l’expérience, au contraire, qui l’a déposée en moi au cours des années. Quoi qu’il en soit, je yeux avoir le courage d’affirmer que ce groupe de doctrinaires, la risée de tous, l’objet des plus basses plaisanteries, représente à mon avis la plus haute valeur politique du continent au XIXe siècle. Les doctrinaires ont été les seuls à percevoir clairement ce qu’il fallait faire de l’Europe après la grande Révolution ; et ce furent de plus des hommes qui imprimèrent à leur physionomie quelque chose de digne et de distant qui s’opposait à la frivolité et à la vulgarité croissantes du siècle. Les normes créées par la société pour donner une contenance à l’individu n’étaient plus en vigueur : on les avait rompues ; et pour se constituer une dignité l’individu était bien obligé de l’extraire du fond de soi-même. Or, cela ne pouvait aller sans quelque exagération, ne serait-ce que pour se défendre contre l’abandon orgiaque où vivait le milieu. Guizot a su être, comme Buster Keaton, l’homme qui ne rit pas. [8] Il ne s’abandonne jamais. Dans sa personne sont venues se condenser plusieurs générations de protestants nîmois qui avaient toujours vécu sur le qui-vive, sans pouvoir flotter à la dérive, sans se laisser jamais aller à la sollicitation

du milieu social. L’impression radicale qu’exister c’est résister, était devenue chez eux un véritable instinct ; ils sentaient pour ainsi dire que la vie consiste à planter les talons dans le sol pour ne pas être entraînés par les courants. Dans une époque comme la nôtre, où tout est « courants » et « abandons », il est bon de prendre contact avec des hommes qui « ne se laissent pas entraîner ». Les doctrinaires représentent un cas exceptionnel de responsabilité intellectuelle ; c’est-à-dire de ce qui a le plus manqué aux intellectuels européens depuis 1750. Et ce défaut est en même temps une des causes profondes du présent désarroi. [9]
Mais je ne sais pas si même en m’adressant à des lecteurs français, je puis parler du doctrinarisme comme d’une grandeur connue. Car, le fait est scandaleux mais vrai, il n’existe pas un seul livre qui s’efforce de préciser ce que pensait ce groupe d’hommes. [10] D’ailleurs, si incroyable que cela paraisse, il n’existe pas davantage de livre moyennement sérieux sur Guizot, ni sur Royer-Collard. [11] Il est vrai que ni l’un ni l’autre n’ont jamais publié un sonnet. Mais enfin, ils ont pensé ; ils ont pensé avec profondeur et originalité sur les problèmes les plus graves de la vie publique européenne ; et ils ont forgé la doctrine politique la plus estimable de tout le siècle. On ne pourra pas reconstruire l’histoire du XIXe siècle si l’on n’acquiert pas une connaissance intime des modalités sous lesquelles les grandes questions se posaient pour ces hommes. [12] Leur style intellectuel n’est pas seulement d’une autre espèce, mais d’un autre genre, d’une autre essence même que les styles qui triomphaient en Europe à cette époque. Aussi ces hommes n’ont-ils pas été compris malgré

leur clarté classique. Et cependant il est bien possible que l’avenir appartienne à des tendances intellectuelles très semblables aux leurs. Du moins je puis garantir à celui qui voudrait formuler rigoureusement, systématiquement, les idées des doctrinaires, des plaisirs intellectuels inattendus et une intuition de la réalité sociale et politique complètement différente de l’ordinaire. En eux, s’est conservée active la meilleure tradition rationaliste où l’homme prend avec lui- même l’engagement de chercher des choses absolues. Mais, à la différence du rationalisme lymphatique des encyclopédistes et des révolutionnaires qui trouvent l’absolu dans des abstractions de pacotille, les doctrinaires découvrent que l’histoire est le véritable absolu. L’histoire est la réalité de l’homme. Il n’en a point d’autre. C’est en elle que l’homme est arrivé à se faire tel qu’il est. Nier le passé est absurde et illusoire car le passé c’est le naturel de l’homme qui revient au galop. Si le passé est là, s’il s’est donné la peine de « se passer », ce n’est pas pour que nous le reniions, mais pour que nous l’intégrions. [13] Les doctrinaires méprisaient les
« droits de l’homme » parce que ce sont des absolus
« métaphysiques », des « abstractions » et des irréalités. Les véritables droits sont les droits qui réellement se trouvent là, parce qu’ils sont apparus et se sont consolidés dans l’histoire ; tels : les « libertés », la légitimité, la magistrature, les
« capacités ». S’ils vivaient aujourd’hui, les doctrinaires auraient reconnu le droit à la grève (non politique) et certaines formes du contrat collectif. Pour un Anglais rien de plus évident que tout ceci. Nous autres cependant, les hommes du continent, nous n’en sommes pas encore arrivés à ce stade.

Peut-être depuis Alcuin vivons-nous avec cinquante ans de retard au moins sur les Anglais.
Mais nos collectivistes actuels sont victimes d’une semblable ignorance de ce qu’était le vieux libéralisme lorsqu’ils supposent sans plus, comme si la chose était indiscutable, qu’il était individualiste. Sur tous ces sujets, les notions, je l’ai déjà dit, sont des plus confuses. Les Russes de ces dernières années appelaient volontiers la Russie « le Collectif ». Ne serait-il pas intéressant de connaître les idées ou les images que ce mot magique déclenchait dans l’esprit un peu vaporeux de l’homme russe pour qui, très souvent, comme le capitaine italien dont parle Goethe, « bisogna aver una conifusione nella testa » ? En face de tout cela, je prierais le lecteur de tenir compte, non pour les accepter mais pour les discuter avant toute sentence, des thèses suivantes :
1. Le libéralisme individualiste appartient à la flore du XVIIIe siècle ; il inspire en partie la législation de la Révolution française, mais il meurt avec celle-ci.
2. La création caractéristique du XIXe siècle a été justement le collectivisme. C’est la première idée que ce siècle invente, dès sa naissance ; et cette idée n’a fait que grossir au cours de ses cent années jusqu’à inonder l’horizon tout entier.
3. Cette idée est d’origine française. Elle apparaît pour la première fois chez les archi-réactionnaires de Bonald et de Maistre. Elle est, dans son essence, acceptée immédiatement, par tout le monde, sans autre exception que Benjamin Constant, un « retardé » du siècle précédent. Mais elle triomphe chez Saint-Simon, chez Ballanche, chez Comte. Elle

pullule un peu partout. [14]
Par exemple, un médecin de Lyon, M. Amard, parlera en 1821 du « collectisme » en l’opposant au
« personnalisme ». [15] Lisez les articles que l’Avenir publie en 1830 et 1831 contre l’individualisme.
Mais voici qui est plus important. Lorsqu’en suivant le siècle, nous en arrivons aux grands théoriciens du libéralisme
– Stuart Mill ou Spencer – nous sommes surpris de voir que leur prétendue défense de l’individu ne consiste pas à démontrer que la liberté est bienfaisante ou intéressante pour l’individu, mais au contraire qu’elle est bienfaisante ou intéressante pour la société. L’éclat agressif du titre que Spencer a choisi pour son livre — L’individu contre l’État – a causé l’incompréhension têtue de ceux qui ne lisent des livres que le titre. En effet, individu et État ne signifient, dans ce livre, que deux organes d’un même sujet : la société. Et objet de la discussion est de savoir si certaines nécessités sociales sont mieux servies par l’un ou par l’autre organe. C’est tout. Le fameux « individualisme » de Spencer se débat constamment dans l’atmosphère collectiviste de sa sociologie. Et en fin de compte, il résulte que Spencer, comme Stuart Mill, traite les individus avec la même cruauté socialisante que celle des termites envers certains de leurs congénères, qu’ils engraissent pour sucer ensuite leur substance. La primauté du collectif était donc, pour Spencer et pour Mill, la base évidente sur laquelle dansaient ingénument leurs idées.
Ainsi donc, ma défense du vieux libéralisme est – on le voit
— toute chevaleresque, gratuite et désintéressée. Car pour ma

part, je ne suis rien moins qu’un « vieux libéral ». C’est que la découverte – sans doute glorieuse et essentielle – du social, du collectif, était alors trop récente. Et les libéraux tâtaient plus qu’ils ne voyaient ce fait que la collectivité est une réalité différente des individus et de leur total pur et simple. Mais ils ne savaient pas bien en quoi elle consiste et quels sont ses attributs véritables. D’autre part, les phénomènes sociaux du temps camouflaient la véritable physionomie de la collectivité parce qu’à ce moment, la collectivité avait intérêt à bien engraisser les individus. L’heure du nivellement, de l’expoliation, du partage dans tous les ordres n’avait pas encore sonné. Les « vieux libéraux » s’ouvraient donc au collectivisme qu’ils respiraient sans prendre assez de précautions. Mais, après avoir perçu clairement ce que, dans le phénomène social, dans le simple fait collectif en soi, il y a de bienfaisant, mais, d’un autre côté, de terrible, d’effroyable, nous ne pouvons adhérer qu’à un libéralisme de style radicalement nouveau, moins naïf, de plus adroite belligérance, un libéralisme qui germe déjà, près de s’épanouir, sur la ligne même de l’horizon.
Il était toutefois impossible que des hommes aussi perspicaces que ceux-là n’entrevissent pas à certains moments les angoisses que leur temps nous réservait. Contrairement à la croyance générale, il a été normal au cours de l’histoire de prophétiser l’avenir. [16] Chez Macaulay, chez Tocqueville, chez Comte, nous voyons le moment présent dessiné d’avance. Lisez, par exemple, ce que Stuart Mill écrivait, il y a plus de quatre-vingts ans : « A part les doctrines particulières des penseurs individuels, il y a aussi dans le

monde une forte et croissante inclination à étendre d’une manière outrée le pouvoir de la société sur l’individu, et par la force de l’opinion et même par celle de la législation. Or, comme tous les changements qui s’opèrent dans le monde ont pour effet d’augmenter la force de la société et de diminuer le pouvoir de l’individu, cet empiétement n’est pas un de ces maux qui tendent à disparaître spontanément ; bien au contraire, il tend à devenir de plus en plus formidable. La disposition des hommes, soit comme souverains, soit comme concitoyens, à imposer leurs opinions et leurs goûts pour règle de conduite aux autres, est si énergiquement soutenue par quelques-uns des meilleurs et quelques-uns des pires sentiments inhérents à la nature humaine, qu’elle ne se contraint jamais que faute de pouvoir. Comme le pouvoir n’est pas en voie de décliner mais de croître, on doit s’attendre, à moins qu’une forte barrière de conviction morale ne s’élève contre le mal, on doit s’attendre, disons-nous, dans les conditions présentes du monde, à voir cette disposition augmenter ». [17]
Mais ce qui nous intéresse le plus chez Stuart Mill, c’est sa préoccupation devant cette homogénéité de mauvais aloi qu’il voyait croître dans tout l’Occident. C’est elle qui le poussa à se réfugier dans une grande pensée émise par Humboldt dans sa jeunesse. Pour que l’être humain s’enrichisse, se consolide et se perfectionne, il faut, dit Humboldt, qu’il existe une « variété des situations ». [18] Ainsi, lorsqu’une possibilité fait faillite, d’autres restent ouvertes. A l’intérieur de chaque nation et dans l’ensemble des nations il faut que des circonstances différentes se produisent. Rien n’est plus insensé que de jouer

toute la vie européenne sur une seule carte, sur un seul type d’humanité, sur une « situation » identique. Éviter cela a été la secrète réussite de l’Europe jusqu’à ce jour ; et c’est la conscience ferme ou hésitante de ce secret qui a toujours poussé à parler le constant libéralisme européen. En cette conscience, la pluralité continentale se reconnaît elle-même, comme une valeur positive, comme un bien et non comme un mal. J’avais intérêt à éclaircir ce point pour éviter que l’idée d’une super-nation européenne, postulée dans ce livre, ne puisse être mal interprétée.
A suivre la route où nous nous sommes engagés, nous aboutirons tout droit, par la diminution progressive de la
« variété des situations », au Bas-Empire, qui fut lui aussi une époque de masses et d’effroyable homogénéité. Déjà sous le règne des Antonins on perçoit clairement un phénomène étrange qui aurait mérité d’être mieux mis en évidence et analysé par les historiens : les hommes sont devenus stupides. Le processus vient de loin. On a dit, avec quelque raison, que le stoïcien Posidonios, le maître de Cicéron, fut le dernier ancien capable de se planter devant les faits, l’esprit ouvert et actif, prêt à les soumettre à ses investigations. Après lui, les têtes s’oblitèrent et, sauf chez les Alexandrins, elles ne font rien d’autres que répéter, stéréotyper.
Mais le symptôme et, en même temps le document le plus accablant de cette forme à la fois homogène et stupide – et l’un par l’autre – que prend la vie d’un bout à l’autre de l’Empire se trouve où l’on s’y attendait le moins et où personne, que je sache, n’a encore songé à le chercher : dans le langage. Le

langage qui ne nous sert pas à dire suffisamment ce que chacun de nous voudrait dire, révèle par contre et à grands cris, sans que nous le veuillons, la condition la plus secrète de la société qui le parle. Dans la partie non hellénisée du peuple romain, la langue en vigueur est celle qu’on a appelée le « latin vulgaire », matrice de nos langues romanes. Ce latin vulgaire n’est pas très connu et nous ne parvenons à lui, en grande partie, que par voie de reconstruction. Mais nous en savons bien assez pour être épouvantés par deux de ses traits essentiels. Le premier est l’incroyable simplification de son organisme grammatical comparé à celui du latin classique. La savoureuse complexité indo-européenne, que la langue des classes supérieures avait conservée, est supplantée par un parler plébéien, d’un mécanisme très facile mais aussi – ou par cela même – lourdement mécanique, comme matériel, d’une grammaire bégayante et périphrastique, faite de tentatives et de circuits, comme la syntaxe des enfants. C’est en effet une langue puérile qui ne peut rendre l’arête fine du raisonnement ni les miroitements du lyrisme ; une langue sans lumière, sans chaleur, où l’âme ne peut transparaître et qu’elle ne peut aviver, une langue morne, tâtonnante. Les mots y ressemblent à ces vieilles monnaies de cuivre crasseuses, bossuées et comme lasses d’avoir roulé par tous les bouges de la
¡Méditerranée. Quelles vies évacuées d’elles-mêmes, désolées, condamnées à une éternelle quotidienneté ne devine-t-on pas derrière la sécheresse de cet appareil verbal !
Le second trait qui nous atterre dans le latin vulgaire c’est justement son homogénéité. Les linguistes qui, après les aviateurs, sont les moins pusillanimes des hommes, ne

semblent pas s’être particulièrement émus du fait que l’on ait parlé la même langue dans des pays aussi différents que Carthage et la Gaule, Tingis et la Dalmatie, Hispalis et la Roumanie. Mais moi qui suis peureux et tremble quand je vois le vent violenter quelques roseaux, je ne puis, devant ce fait, réprimer un tressaillement de tout le corps. Il me paraît tout simplement atroce. Mais c’est vrai que j’essaie de me représenter comment était « par dedans » ce qui, vu du dehors, nous apparaît tout bonnement comme de l’homogénéité ; je tâche de découvrir la réalité vivante et vécue dont ce fait est l’immobile empreinte. Nous savons, sans doute, qu’il y avait des africanismes, des hispanismes, des gallicismes dans le latin vulgaire, mais cela démontre justement que le torse même du langage restait commun à tous et identique pour tous, malgré les distances, la rareté des échanges, la difficulté des communications, malgré l’absence de toute littérature qui eût contribué à le fixer. Or, si le Celtibère coïncidait avec le Belge, l’habitant d’Hippone avec celui de Lutèce, le Mauritain avec le Dace, cette unanimité ne pouvait se produire que par un aplatissement général qui réduisait l’existence à sa simple base et annulait leurs vies. Et c’est ainsi que le latin vulgaire conservé dans nos archives témoigne, en une pétrification effrayante, que jadis l’histoire agonisa sous l’Empire homogène de la vulgarité parce que la féconde
« variété des situations » avait cessé d’être.

4
Ni ce livre, ni moi nous ne faisons de politique. Le sujet dont

je parle ici est antérieur à la politique ; il est dans le sous-sol de la politique. Mon travail est un labeur obscur et souterrain de mine. La mission de celui qu’on a nommé « l’intellectuel » est en un certain sens opposée à celle du politicien. L’œuvre de l’intellectuel aspire – souvent en vain – à éclaircir un peu les choses, tandis que celle du politicien consiste souvent à les rendre plus confuses. Être de gauche ou être de droite c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale. De plus, la persistance de ces qualificatifs ne contribue pas peu à falsifier encore davantage la « réalité » du présent, déjà fausse par elle-même ; car nous avons bouclé la boucle des expériences politiques auxquelles ils correspondent, comme le démontre le fait qu’aujourd’hui les droites promettent des révolutions et les gauches proposent des tyrannies.
Notre devoir est de travailler aux problèmes du temps. Cela est certain et quant à moi je l’ai fait toute ma vie. J’ai toujours été sur la brèche. Mais une des choses qu’on dit à présent – un des « courants » actuels – c’est que, même au prix de la clarté mentale, tout le monde doit aujourd’hui faire de la politique sensu stricto. Ceux qui le disent sont, naturellement, ceux qui n’ont rien d’autre à faire. Et ils le corroborent en citant Pascal et l’impératif de l’abêtissement. Mais il y a longtemps que j’ai appris à me mettre en garde, lorsque j’entends quelqu’un citer Pascal. C’est une élémentaire précaution d’hygiène.
Le politicisme intégral, l’absorption de tout et de tous par la politique n’est que le phénomène même de la révolte des

masses, décrit dans ce livre. La masse en révolte a perdu toute capacité de religion et de connaissance, elle ne peut plus contenir que de la politique – une politique frénétique, délirante, une politique exorbitée puisqu’elle prétend supplanter la connaissance, la religion, la « sagesse », en un mot les seules choses que leur substance rend propres à – occuper le centre de l’esprit humain. La politique vide l’homme de sa solitude et de sa vie intime, voilà pourquoi la prédication du politicisme intégral est une des techniques que l’on emploie pour le socialiser.
Lorsque quelqu’un nous demande ce que nous sommes en politique ou – prenant les devants, avec l’insolence inhérente au style de ce temps – nous inscrit d’office dans une politique déterminée, nous devons, au lieu de répondre à l’impertinent, lui demander ce qu’il pense qu’est l’homme et la nature et l’histoire, ce que sont la société, l’individu, la collectivité, l’État, la coutume, le droit ; mais la politique s’empresse de faire la nuit pour que tous ces chats soient gris.
Il faut que la pensée européenne projette sur toutes ces questions une clarté nouvelle. Elle est là pour ça et non pour se pavaner dans les assemblées académiques. Et il faut qu’elle se hâte ou, comme, dit Dante, qu’elle trouve l’issue :
…studiate il passo mentre eue l’Occidente non s’annera. Purg. XXVII, 62-63.
Ce serait la seule chose dont on pourrait attendre – avec quelque vague probabilité – la solution du formidable problème que posent les masses actuelles.

Ce livre n’a pas, tant s’en faut, semblable prétention. Comme l’affirment ses derniers mots, il n’est qu’une première approximation au problème de l’homme actuel. Pour en parler plus sérieusement et plus à fond, il faudrait se résoudre à endosser la tenue des abîmes, vêtir le scaphandre et descendre jusqu’aux tréfonds de l’homme. Il faut le faire, sans prétentions mais résolument ; et je m’y suis efforcé dans un livre qui va paraître prochainement en d’autres langues et dont le titre traduit en français pourrait bien être : L’homme et les gens.
C’est lorsque nous nous serons bien pénétrés de la manière d’être de ce type humain qui domine aujourd’hui et que j’ai appelé l’homme-masse, que se lèveront les questions les plus fécondes et les plus pathétiques. Peut-on réformer ce type d’homme ? je veux dire les graves défauts qui sont en lui, si graves que, s’ils ne sont extirpés, ils produiront inexorablement l’annihilation de l’Occident – ces défauts peuvent-ils être corrigés ? Car, ainsi que le lecteur verra, il s’agit d’un type d’homme essentiellement fermé, hermétique, qui ne s’ouvre véritablement à aucune instance supérieure.
L’autre question décisive, celle dont dépend à mon sens toute possibilité de salut est la suivante : les masses peuvent- elles s’éveiller à la vie personnelle, même si elles le veulent ? Je ne puis pas développer ici ce redoutable problème qui est encore trop intact. Les termes dans lesquels il faut le poser n’existent pas encore dans la conscience publique. On n’a même pas esquissé d’étude pour évaluer la marge d’individualité que chaque époque ménage à l’espèce humaine.

Car c’est pure inertie mentale de supposer, selon le
« progressisme », qu’à mesure que l’histoire avance, la marge s’élargit qui permet à l’homme d’être un individu personnel, comme le croyait Herbert Spencer, honnête ingénieur mais historien nul. Non, l’histoire dans cet ordre de choses est pleine de reculs ; et peut-être la structure de la vie à notre époque empêche-t-elle au plus haut degré que l’homme vive en tant qu’individu.
A considérer dans les grandes villes d’aujourd’hui ces immenses agglomérations d’êtres humains, allant et venant par les rues ou se pressant dans des fêtes ou des manifestations publiques, une pensée prend corps en moi, obsédante : comment un homme de vingt ans pourrait-il aujourd’hui se faire un projet de vie qui ait une figure individuelle et qui, par conséquent, puisse être réalisé de sa propre initiative et par ses efforts personnels ? Lorsqu’il essaiera de développer imaginairement cette fantaisie, ne s’apercevra-t-il pas qu’elle est, sinon irréalisable, du moins fort improbable, puisque l’espace manque pour la loger, pour se mouvoir à son gré ? Il constatera bientôt que son projet se heurte à celui du voisin, il sentira combien la vie du voisin opprime la sienne. Le découragement le portera à renoncer, avec la facilité d’adaptation propre à son âge, non seulement à tout acte, mais encore à tout désir personnel ; il cherchera la solution contraire, et imaginera alors pour lui-même une vie standard, faîte des desiderata communs à tous ; et il comprendra que pour obtenir cette vie, il doit la demander ou l’exiger en collectivité avec les autres. Voilà l’action en masse.

C’est une chose horrible ; mais je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire qu’elle représente la situation effective où presque tous les Européens commencent à se trouver. Dans une prison où sont entassés beaucoup plus de prisonniers qu’elle n’en doit contenir, personne ne peut changer de position de sa propre initiative ; le corps des autres s’y oppose. Dans de telles conditions, les mouvements doivent être exécutés en commun ; même les muscles respiratoires doivent fonctionner au rythme du règlement. Voilà ce que serait l’Europe convertie en termitière. Si encore ce tableau cruel était une solution ! Mais la termitière humaine est impossible, car ce fut ce qu’on a appelé l’individualisme qui a enrichi le monde et tous les hommes au monde ; et c’est cette richesse qui a si fabuleusement multiplié la plante humaine. Si les restes de cet « individualisme » disparaissaient, la famine gigantesque du Bas-Empire ferait sa réapparition et la termitière succomberait, emportée par le souffle d’un dieu haineux et vengeur. Il resterait beaucoup moins d’hommes, mais qui le seraient un peu plus.
Devant le pathétique féroce de ce problème – et il pointe déjà à notre horizon, qu’on le veuille ou non, – le thème de la
« justice sociale », malgré ce qu’il a de respectable, pâlit et se dégrade au point de n’être plus que le soupir d’un romantisme rhétorique et insincère. Mais ce problème nous aiguille en même temps vers des voies qui peuvent conduire à ce qui est juste et possible dans cette « justice sociale », voies qui ne semblent pas vouloir passer par une misérable socialisation, mais se diriger en droite ligne vers un magnanime
« solidarisme ». Le vocable d’ailleurs est encore inopérant, car,

jusqu’à présent, on n’y a pas condensé un système énergique d’idées historiques et sociales, et il ne dégage qu’un vague relent de philanthropies.
La condition première pour arriver à une amélioration de la situation présente consiste à se rendre bien compte de son énorme difficulté. C’est alors seulement que nous serons à même d’attaquer le mal dans les profondes couches où il a son origine. Il est en effet très difficile de sauver une civilisation quand son heure est venue de tomber sous le pouvoir des démagogues. Les démagogues ont été les grands étrangleurs de civilisations. Les civilisations grecque et romaine succombèrent entre les mains de cette faune répugnante qui faisait dire à Macaulay : « Dans tous les siècles, les plus vils exemples de la nature humaine ont été trouvés parmi les démagogues ». [19] Mais un homme n’est pas un démagogue simplement parce qu’il s’est mis à crier devant la foule. Dans certains cas, s’adresser ainsi aux foules peut être une magistrature sacro-sainte. La démagogie essentielle du démagogue, il la porte dans sa tête, elle prend ses racines dans l’irresponsabilité même du démagogue à l’égard des idées qu’il manie, idées qu’il n’a pas créées mais reçues de leurs véritables créateurs. La démagogie est une forme de dégénération intellectuelle qui, en tant que vaste phénomène de l’histoire européenne, apparaît en France vers 1750. Pourquoi à ce moment ? pourquoi en France ? C’est là un des points névralgiques dans la destinée de l’Occident et spécialement dans la destinée française. [20]
C’est un fait que, depuis ce moment, la France et, par

irradiation, presque tout le continent croient que la méthode pour résoudre les grands problèmes humains est la méthode de la révolution, entendant par ce mot ce que déjà Leibnitz appelait une « révolution générale », [21] la volonté de tout transformer d’un seul coup et dans tous les genres. [22] C’est à cause de cela que cette merveille qu’est la France est arrivée en de si mauvaises conditions à la conjoncture difficile du présent. Car ce pays possède – ou croit posséder – une tradition révolutionnaire. Et s’il est déjà grave d’être révolutionnaire, combien n’est-il pas plus grave de l’être, paradoxalement, par tradition ! Il est vrai qu’en France on a fait une grande révolution et plusieurs sinistres ou risibles. Mais si l’on s’en tient à la vérité toute nue des annales on voit que ces révolutions ont surtout servi à faire vivre la France pendant tout un siècle – sauf quelques jours ou quelques semaines — sous des formes politiques plus autoritaires et plus contre-révolutionnaires qu’en presque aucun autre pays. Et surtout le grand fossé moral de l’histoire française, les vingt années du second Empire furent évidemment la conséquence de la sottise et de la légèreté des révolutionnaires de 1848. [23] Bon nombre d’entre eux avaient appartenu à la clientèle de l’aliéniste Raspail qui l’a lui-même rapporté.
Dans les révolutions, l’abstraction essaie de se soulever contre le concret. Aussi la faillite est-elle consubstantielle à toute révolution. Les problèmes humains ne sont pas abstraits comme ceux de l’astronomie ou de là chimie. Ce sont des problèmes suprêmement concrets, puisque historiques. La seule méthode intellectuelle qui nous permette de les manipuler avec quelques chances de succès, c’est la « raison

historique ». Quand on contemple en panorama la vie publique de la France pendant les derniers cent cinquante ans, un fait saute aux yeux : ses géomètres, ses physiciens, ses médecins se sont presque toujours trompés dans leurs jugements politiques ; par contre ses historiens sont tombés généralement plus juste. Mais le rationalisme physico- mathématique a été trop glorieux en France, pour n’avoir pas tyrannisé l’opinion publique. Malebranche rompt avec un ami sur la table duquel il a vu Thucydide. [24]
Ces mois derniers, tout en traînant ma solitude par les rues de Paris, je découvrais qu’en vérité je ne connaissais personne dans la grande ville, personne sauf les statues. Parmi elles, du moins, je rencontrai de vieilles amitiés qui avaient stimulé ma vie intime ou en avaient été les maîtres durables. Et n’ayant personne à qui parler, c’est avec elles que je m’entretins sur de grands thèmes humains. Peut-être un jour, ferai-je imprimer ces Entretiens avec des Statues qui ont adouci une étape douloureuse et stérile de ma vie. On y verra les raisonnements que j’échangeai avec le marquis de Condorcet sur le quai de Conti, à propos de la dangereuse idée de progrès. Avec le petit buste de Comte, dans l’appartement de la rue Monsieur-le- Prince, j’ai parlé du « pouvoir spirituel » insuffisamment exercé par des mandarins littéraires et par une Université qui s’est déboîtée de la vie réelle des nations. J’ai eu en même temps l’honneur d’être chargé d’un message énergique que ce buste adresse à l’autre, au grand buste érigé place de la Sorbonne, au buste du faux Comte, du Comte officiel, du Comte de Littré. Mais il était bien naturel que j’eusse intérêt surtout à entendre une fois de plus les paroles de notre maître

suprême, Descartes, l’homme à qui l’Europe doit le plus.
Le hasard qui secoue les dés de mon existence, a voulu que j’écrive ces lignes devant les lieux mêmes de Hollande qui furent habités en 1642 par le nouveau découvreur de la
« raison ». L’endroit, qui se nomme Endegeest et dont les arbres ombragent ma fenêtre, est aujourd’hui une maison de fous. Deux fois par jour, je vois passer, à proximité prémonitoire, des idiots et des déments qui sous le ciel bas font prendre le frais à leur humanité en faillite.
Trois siècles d’expérience « rationaliste » nous invitent impérieusement à méditer sur la splendeur et les bornes de cette prodigieuse « raison » cartésienne. C’est une « raison » exclusivement mathématique, physique, biologique. Ses triomphes fabuleux sur la nature dépassent tout ce que l’on pouvait rêver de plus grand. Ils n’en soulignent que mieux son échec en face des sujets proprement humains et la nécessité de l’intégrer dans une autre raison plus profonde et plus radicale qui est la « raison historique ».
Cette raison historique nous révèle la vanité de toute révolution générale, de toute tentative pour transformer subitement une société et pour recommencer l’histoire – comme prétendaient le faire ces hommes de 89, nourris d’idées confuses. A la méthode de la révolution, elle oppose la seule méthode digne de la longue expérience que l’Européen a derrière lui. Les révolutions incontinentes, dans leur hâte hypocritement généreuse de proclamer de nouveaux droits, ont toujours violé, foulé, détruit le droit fondamental de l’homme – si fondamental qu’il est la définition même de sa
substance – le droit à la continuité. La seule différence radicale entre l’histoire humaine et « l’histoire naturelle » est que l’histoire humaine ne peut jamais commencer à nouveau. Le psychologue Köhler et bien d’autres encore, ont montré que le chimpanzé et l’orang-outang ne diffèrent pas de l’homme par ce que, rigoureusement parlant, nous nommons intelligence, mais plutôt parce qu’ils ont bien moins de mémoire que nous. Les pauvres bêtes se trouvent chaque matin devant l’oubli de ce qu’elles ont vécu la veille. Leur intellect doit travailler sur un matériel minime d’expériences. De même, le tigre d’aujourd’hui est identique à celui d’il y a six mille ans, parce que chaque tigre doit recommencer à être tigre comme s’il n’y en avait jamais eu avant lui. Mais l’homme, grâce au pouvoir qu’il a de se souvenir, accumule le passé, le sien et celui des ancêtres, il le possède et en profite. L’homme n’est jamais un premier homme ; il ne peut commencer à vivre qu’à un certain niveau de passé accumulé. Voilà son seul trésor, son privilège, son signe. Et la moindre richesse de ce trésor, c’est ce qui nous paraît juste et digne d’être conservé. Non, l’important, c’est la mémoire des erreurs : c’est elle qui nous permet de ne pas toujours commettre les mêmes. Le vrai trésor de l’homme, c’est le trésor de ses erreurs. Nietzsche définit pour cela l’homme supérieur comme l’être « à la plus longue mémoire ». Rompre la continuité avec le passé, vouloir commencer de nouveau, c’est aspirer à descendre et plagier l’orang-outang. Et il me plaît que ce soit un Français, Dupont-White, qui ait eu le courage de s’écrier, vers 1860 : « La continuité est un droit de l’homme ; elle est un hommage à tout ce qui le distingue de la bête. [25]

J’ai sous les yeux un journal où je viens de lire le compte rendu des fêtes par lesquelles l’Angleterre a célébré le couronnement de son nouveau roi. On dit que depuis longtemps la monarchie anglaise n’est qu’une institution purement symbolique. Cela est vrai ; mais en présentant le fait de cette manière, on laisse échapper – ce qu’il a de meilleur. Car, en effet, la monarchie n’exerce dans l’Empire britannique aucune fonction matérielle et tangible. Son rôle n’est point de gouverner, ni d’administrer la justice, ni de commander l’armée. Mais elle n’est pas pour cela une institution vide, en vacance de service. La monarchie exerce en Angleterre une fonction des plus déterminées et hautement efficace : la fonction de symboliser. C’est pourquoi le peuple anglais a, de propos délibéré, donné une splendeur inusitée au rite du couronnement. En face de la turbulence actuelle de tout le continent, il a voulu affirmer les normes permanentes qui règlent sa vie. Il nous a donné une leçon, comme toujours ! Car nous avons toujours pu voir l’Europe telle une troupe de peuples turbulents, – les continentaux – pleins de génie mais exempts de sérénité, jamais mûrs, toujours puérils, et derrière eux, en fond de tableau, l’Angleterre… comme la nurse de l’Europe.
Voilà le peuple qui est toujours arrivé le premier à l’avenir, qui a devancé les autres dans presque tous les ordres. On devrait pratiquement omettre le presque. Or c’est ce peuple qui nous oblige aujourd’hui, non sans quelque impertinence du plus pur dandysme, à assister à un cérémonial vétuste, à voir fonctionner les outils les plus magiques et les plus anciens de son histoire : le sceptre et la couronne qui n’ont pour lui jamais

cessé d’être actuels, alors que chez nous ils ne régissent plus que les hasards du jeu de cartes. L’Anglais tient à nous faire constater que son passé précisément parce qu’il s’est passé, parce qu’il lui est arrivé à lui, continue d’exister pour lui. D’un futur où nous ne sommes pas encore arrivés, il nous montre un passé en pleine force, en pleine vigueur. [26] Ce peuple circule dans tout son temps ; il est véritablement seigneur de ses siècles dont il conserve l’active possession.
Et cela c’est être un peuple d’hommes : pouvoir prolonger son hier dans son aujourd’hui sans cesser pour cela de vivre pour le futur, pouvoir exister dans le vrai présent, puisque le présent n’est que la présence du passé et de l’avenir, le lieu où ils sont effectivement passé et avenir.
Avec les fêtes symboliques du couronnement, l’Angleterre a opposé une fois de plus, à la méthode révolutionnaire la méthode de la continuité, la seule capable d’éviter, dans la marche des choses humaines, cet aspect pathologique qui fait de l’histoire une lutte illustre et sempiternelle entre les paralytiques et les épileptiques.

5
Puisque ces pages se proposent de faire l’anatomie du type humain dominant à notre époque, j’ai dû commencer par la périphérie, par la peau pour ainsi dire, pour pénétrer un peu plus avant dans la direction des viscères. Les premiers chapitres ont donc été nécessairement les plus prompts à vieillir. L’épiderme du temps a changé. Le lecteur devra les lire en se rapportant aux années 1926-1928. La crise avait

déjà commencé en Europe, mais elle semblait encore être une crise comme les autres. Les hommes se sentaient encore en pleine sécurité. Ils jouissaient encore des luxes de l’inflation. Et surtout, pensaient-ils, l’Amérique est là ! C’était l’Amérique de la fabuleuse « prosperity ».
De tout ce que j’ai dit dans ce livre, la seule chose qui m’inspire quelque orgueil est de n’avoir pas succombé à l’inconcevable erreur d’optique dont presque tous les Européens, y compris les économistes eux-mêmes, furent alors victimes. Car, il ne faut pas l’oublier, on pensait alors très sérieusement que les Américains avaient découvert une nouvelle organisation de la vie qui annulait pour toujours ces perpétuelles plaies de l’humanité que sont les crises. Pour ma part, je rougissais de voir les Européens – inventeurs de la plus grande chose qui ait été inventée jusqu’à ce jour : le sens historique – s’en montrer si dépourvus en cette occurrence. Le vieux lieu commun : « l’Amérique est l’avenir », avait obscurci un instant leur perspicacité. J’eus alors le courage de m’inscrire en faux contre cette erreur et j’affirmai que l’Amérique, loin d’être l’avenir, était en réalité un passé lointain, puisqu’elle était une façon de primitivisme. Et – à rencontre aussi de l’opinion courante – : cela était et est resté vrai beaucoup plus de l’Amérique du Nord que de l’Amérique du Sud, l’Amérique hispanique. Aujourd’hui on commence à s’en rendre compte et les États-Unis n’envoient plus leurs jeunes filles à notre vieux continent dans le seul but – l’une d’elles me le disait à l’époque – « de se convaincre qu’en Europe il n’y a rien d’intéressant. [27]

J’ai dû me faire violence, je l’avoue, pour isoler dans ce quasi-livre, du problème total qu’est pour l’homme, et surtout pour l’homme européen, son avenir immédiat, un seul élément : la caractérisation de l’homme moyen devant qui tout aujourd’hui succombe. Pour cela j’ai dû me plier à un dur ascétisme : m’abstenir d’exprimer mes convictions sur tous les sujets que je touche au passage. Plus encore : je me suis souvent vu contraint de présenter les choses sous une forme qui, si elle était la plus favorable pour éclaircir le thème exclusif de cet essai, me permettait moins qu’aucune autre de laisser entendre mes opinions sur ces choses. Un exemple suffira qui est d’ailleurs essentiel. J’ai mesuré l’homme moyen d’aujourd’hui dans sa capacité de continuer la civilisation moderne et dans son degré d’adhésion à la culture. On croirait à m’entendre que ces deux grandeurs – la civilisation et la culture – sont pour moi hors de cause. Or ce sont elles précisément qui sont mon problème et, en elles, la science et la démocratie libérale. Mais je ne devais pas compliquer les choses. Quelle que soit notre attitude vis-à-vis de la civilisation et de la culture, l’anomalie que représente l’homme-masse est là comme un facteur de premier ordre avec lequel il faut compter. Il était urgent d’en isoler crûment les symptômes.
Le lecteur français ne doit donc rien attendre de plus de ce volume, qui n’est, en fin de compte, qu’un essai de sérénité dans la tourmente.
« Het witte Huis » Oegstgeest (Hollande) Mai, 1937

I. LE FAIT DE L’AGGLOMÉRATION

suite…

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L’ORIGINE DES BERBÈRES


Auteur : M. G. OLIVIER

Année : 1867

Avocat, Officier d’Académie, secrétaire perpétuel de
l’Académie d’Hippone,
Membre correspondant de l’Académie de Caen, etc.,

PREMIÈRE PARTIE.

Mœurs et usages communs aux Berbères et aux
anciennes nations établies dans le bassin oriental de la
Méditerranée.

I.
On s’accorde volontiers à admettre, aujourd’hui, que
le Sahara était primitivement une mer ; que la Tunisie,
l’Algérie et le Maroc formaient alors une presqu’île, désignée
sous le nom de Berbérie, longue bande de terre jointe
à l’Espagne par un isthme situé où s’est ouvert depuis le

détroit de Gibraltar. Par contre, le véritable continent africain
commençait seulement au pied du Djebel-el-Kamar.
Les récentes et si curieuses observations malacologiques
de M. Bourguignat semblent confirmer ces données en
établissant que le contour des derniers contreforts méridionaux
de l’Atlas, ancienne plage de la mer saharienne,
a précisément la même faune conchyliologique que les
côtes septentrionales de notre Berbérie baignées par la
Méditerranée. Pour augmenter encore la consistance de
cette induction, il resterait à constater qu’une faune à peu
près identique se retrouve sur la rive sud de la mer saharienne,
rive nord de l’ancien continent africain. On y arrivera
probablement un jour.
Dans l’hypothèse que je viens d’exposer sommairement,
on suppose aussi que les îles composant à cette
heure le groupe des Canaries et celui des Açores, sont des
sommets de montagnes, surnageant au-dessus de l’abîme,
de deux continents submergés avec l’Atlantide, à l’époque
même où, par un mouvement de bascule, un relèvement
de terrains faisait de la mer saharienne un désert de sable.
Ces continents étaient-ils reliés à l’Atlantide, en étaient-ils
indépendants ? D’après leur faune malacologique, M.
Bourguignat pense qu’ils en étaient indépendants.
Quels hommes ont y habité ces contrées, alors que
la nature les modifiait si étrangement, ou les ont envahies
après ces modifications, pour former la première assise de
leurs habitants actuels ? Ces hommes étaient-ils demeurés
réfugiés dans tes hauts plateaux de l’Atlas que le
cataclysme n’avait pas ébranlés, en admettant que cette
révolution soit le résultat d’un cataclysme et non d’un lent
travail de, la mature ; se sont-ils emparés de la Berbérie
après l’apaisement ? Venaient-ils de l’occident à travers le

détroit nouveau creusé par l’océan ? sortis de l’Asie,
comme toutes nos races européennes actuelles, avaient-ils
gagné, à travers l’Égypte et les plages sablonneuses de
la grande Syrte, la Berbérie raffermie sur ses bases ; ou
bien enfin, issus de l’ancien continent africain, avaient-ils
poursuivi jusqu’au delà du désert la mer qui les avait fui ?
Problèmes difficiles sinon impossibles à résoudre. Cependant,
ignorants que nous sommes de ce que l’avenir nous
garde de lumières inattendues, nous devons marcher courageusement
en avant dans la voie de la science, si obscure
qu’elle nous paraisse au départ. Marchons donc.
Quels qu’aient été les premiers habitants de la Berbérie
et quel qu’ait été leur berceau, on les désigne sous
le nom de Berbères, et l’on est convenu d’appliquer ce
même nom aux Touaregs égarés dans le désert, aux Kabiles
étagés dans les montagnes de notre province, et enfin
à la plupart des indigènes qui, mêlés aux conquérants
arabes, n’ont pas cessé de cultiver les plaines comprises
entre Bône, Constantine et Bougie. C’est l’opinion de
l’un des plus studieux investigateurs de l’histoire de notre
Algérie, M. le baron Aucapitaine, membre correspondant
de l’Académie d’Hippone.
« Quant aux provinces de Constantine et de Bougie,
dit-il dans une Notice ethnographique sur l’établissement
des Arabes dans la province de Constantine(1), elles restèrent,
sous la domination des Arabes Riah, la demeure des
anciens peuples de race berbère, qui l’habitaient primitivement
et que nous y retrouvons aujourd’hui.»
____________________
(l) Recueil de la société archéologique de la province de
Constantine, 1865 p. 92.

____________________

Et plus bas :
« On peut avancer qu’il en fut des Arabes autour
de Constantine comme des Francks en Gaule; quoique
la nation ait gardé le nom des envahisseurs, le fond de
la population, à bien peu d’exceptions près, est presque
entièrement formé par les descendants des vaincus. »
D’accord sur ce qu’il faut entendre par Berbères,
cherchons d’où ils procèdent.
Des esprits, excellents d’ailleurs, regardent les Ibères
et les Berbères comme des débris de la race atlante qui
auraient occupé à un moment donné la presqu’île ibérique
et son annexe la Berbérie. Jusqu’à présent on ne sait
rien des Atlantes ; tout point de repère et de comparaison
manque; on ne peut donc que conjecturer. Aussi d’autres,
moins affirmatifs, se bornent-ils à supposer qu’Ibères et
Berbères sont également de famille occidentale, mais sans
leur prêter ni point de départ ni route déterminés. Rien ne
s’oppose à ce qu’Ibères et Berbères soient parents ; la terminaison
identique des deux noms pourrait annoncer deux
branches d’une même souche ; Berbère pourrait même
signifier à la rigueur, Ibère du dehors. Mais il n’y a là
que de bien légers indices. Quoiqu’il, en soit, et à défaut
de données positives, il serait naturel, si l’on devait s’en
tenir à la ressemblance des noms, d’affilier les Ibères du
continent hispanique aux Ibères du Caucase. Ceux qui, à
priori, veulent qu’Ibères et Berbères aient eu pour berceau
l’ouest de l’Europe, appuient leur supposition principalement
sur les deux faits suivants : d’une part, qu’il existe
sur la côte africaine des dolmens, monuments propres aux
races occidentales ; de l’autre que la langue berbère n’a pas
d’analogues en Asie. L’existence des dolmens en Afrique

semblerait en effet relier les Berbères aux Celtes, ou même
à une race antérieure à ceux-ci, race que leur invasion en
Europe aurait éparpillée et projetée partie au nord et à
l’est de l’Europe, partie, peut-être, sur la côte africaine.
Rien jusqu’ici ne dément ou ne confirme ces hypothèses
; rien surtout ne permet encore de préjuger quelle durée
et quel caractère aurait eus, sur notre sol, le séjour de ces
bâtisseurs de dolmens: l’affinité linguistique du berbère
aurait plus de portée, mais, à cette heure, personne que
nous sachions n’a osé se prononcer sur sa filiation glossologique.
Qu’importe au surplus que dans les veines des populations
berbères il conte ou non quelques gouttes plus ou
moins altérées de sang atlante ou ibérique ? Tant de siècles
se sont écoulés depuis le temps où l’Ibérie et la Berbérie
se touchaient par l’isthme de Gibraltar ! tant de peuples
se sont, depuis lors, choqués, superposés, mêlés sur tous
les bords de la Méditerranée, qu’il est bien malaisé de
rien entrevoir dans les profondeurs de ce passé antétraditionnel.
D’ailleurs, un peuple n’existe que du jour où il
forme une société ; c’est-à-dire du jour où il adopte une
langue, des coutumes et des usages communs. Je nomme
la langue la première, Comme l’élément le plus sérieux.
Aussi me proposais-je de faire de l’idiome: de nos indigènes
la matière d’une étude spéciale et d’un article à part.
Aujourd’hui je veux seulement examiner de quels
peuples anciens, les indigènes qui m’entourent et au
milieu, desquels je vis depuis tout à l’heure vingt ans, se
rapprochent plus particulièrement, par les traits du visage,
les usages et ses habitudes. C’est l’objet du présent travail,
et voici à quelle, occasion j’en ai conçu la pensée.

II.
Le 27 octobre 1865, j’avais à défendre aux assises
de Bône un indigène de la tribu des Beni-Ameur, Ahmedben-
Ali, accusé d’un meurtre commis dans les circonstances
suivantes, Le 25 mars précédent, les gens de sa
tribu avaient acheté en commun une vache pour la tuer
le lendemain près d’un figuier vénéré sous lequel repose
le marabout Sidi-Embarek. C’était un sacrifice qu’ils faisaient
pour obtenir de la pluie, et presque tonte la tribu
y assistait. L’immolation accomplie, on se partagea les
chairs de la victime qui furent consommées pris du saint
tombeau ; puis on mit la peau aux enchères. C’est alors
qu’une querelle surgit entre deux familles, et qu’Ahmedben-
Ali, attaqué par six adversaires, asséna sur la nuque
de Messaoud-ben-Amar un coup de bâton dont celui-ci
mourut la nuit suivante.
Le matin même de l’audience où je devais plaider
cette cause, je faisais brûler des herbes hersées dans un
champ qu’on allait labourer. Le jour venait de naître ; la
brise de mer ne soufflait pas encore ; une large colonne
de fumée blanche et à demi-transparente s’élevait doucement
et droit au-dessus du foyer et allait se répandre dans
le ciel. L’esprit tourné sans doute vers les idées de culte et
d’holocauste par l’affaire qui m’était confiée, je songeais,
en contemplant ce spectacle, que ces flocons de fumée
perdus dans les airs avaient pu suggérer à nos premiers
pères la pensée d’une relation par le feu entre la terre et
les cieux, d’une sorte de message envoyé aux puissances
divines, et enfin celle même du sacrifice, c’est-à-dire de
l’oblation sous une forme sensible d’être vivants réduits
en prière.

La première impression de l’homme en face des violences
de la nature dut être celle de la terreur ; frappé par
les orages, les déluges, les convulsions volcaniques, il dut
se demander nécessairement ce que lui voulaient ces puissances
malfaisantes, et s’il n’avait pas irrité a son issu les
maîtres de la vie. De là le sentiment de l’expiation, de la
supplication tout au moins, et, par suite, la pensée du sacrifice.
Aussi la genèse brahmique dit-elle : « L’être suprême
produisit nombre de Dieux, essentiellement agissants,
doués d’une âme, et une troupe subtile de Génies; et le
sacrifice fut institué DÈS LE COMMENCEMENT (Lois
de Manou, I. 22). » Aussi le sacrifice, c’est-à-dire l’oblation
par le feu, a-t-il laissé des traces non-seulement dans
la tradition, mais même dans l’histoire de presque tous tes
peuples. Il n’y a que des nations arrivées à la période philosophique,
soumises à des institutions purement morales
comme celles de Koung-fou-tssé et de Lao-tsseu, ou utilitaires
comme celles de l’Égypte, ou réactionnaires comme
celles de Bouddha, qui aient supprimé le sacrifice ; mais
partout où domine un rite révélé, le sacrifice subsiste,
différant seulement par le choix des victimes et le but de
l’immolation.
Il est probable que partout la victime a dû, d’abord,
être l’homme lui-même. Sans parler des Américains, chez
qui le christianisme seul a détruit le sacrifice humain, des
races nègres chez plusieurs desquelles il est essore en
pleine vigueur, sous le retrouvons à une époque relativement
récente, chez, les Celtes et dans tout le rayon kimrique,
chez les premiers Romains eux-mêmes et chez toutes
les races syro-chaldéennes. La Bible elle-même nous en
révèle un cruel exemple. dans l’immolation d’Isaac que
Dieu exige d’Abraham. Il est vrai que la substitution du

bélier semble indiquer la transition qui s’opère alors
dans les rites et les mœurs ; cependant les massacres de
Cananéens, de Madianites et de tant d’autres, égorgés
par milliers sur l’ordre exprès du dieu des Hébreux,
pourraient bien passer à bon droit pour des sacrifices
humains.
Du quinzième au treizième siècle avant notre ère, la
tradition et la poésie nous montrent le sacrifice humain
oblatoire établi en Tauride ; mais chez les Hellènes il
a changé de caractère. Achille égorge, il est vrai, douze
jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle ; mais ce n’est
plus une offrande aux dieux, c’est une vengeance, une
réparation aux mânes de son ami ; et encore ne faut-il. pas
oublier qu’Homère, en. parlant de ce meurtre, déclare que
le fils de Pélée avait résolu dans son âme de commettre
urne mauvaise action.
Outre ces doutes victimes humaines, Achille fait jeter
dans le bûcher de Patrocle quatre chevaux, deux chiens
« nourris de sa table » et sa propre chevelure. Chez les
Sarmates également, on brûlait avec un chef ses femmes,
ses esclaves, ses chevaux et ses chiens ; mais, je le répète,
ce n’étaient plus là des holocaustes offerts aux dieux ;
c’étaient ou des compagnons qu’on donnait au héros dans
la mort, ou des gages de sécurité assurés au héros vivant
contre les entreprises des siens.
L’usage des femmes indiennes de se brûler avec leur
époux n’a-t-il pas le même sens ?
En tout cas, dans l’Inde, cette comburation de la
femme était volontaire. Parmi les sacrifices oblatoires et
déprécatoires du culte brahmique, le plus solennel était
celui d’un cheval, l’awsameda, où la victime était consumée
tout entière en l’honneur des dieux. Mais le livre de

Manou (liv. V.) appelle également sacrifice toute immolation
d’un être vivant destiné à la nourriture, et il n’en
excuse le meurtre que sous le mérite des formules offertoires
qui l’accompagnent. Ce n’en est pas moins là une face
nouvelle du sacrifice, devenu purement utilitaire, qu’il est
essentiel de remarquer. Chez les Hellènes, sous le régime
héroïque, il n’en existe plus d’autre. Les victimes sont
le plus fréquemment prises parmi tes bêtes de boucherie.
C’est le chef de dême ou de famille qui tient le couteau
sacré. Une très-minime partie est brûlée a l’intention des
dieux ; le reste est livré aux assistants qui s’en nourrissent.
Chez tes Hébreux du Pentateuque, au contraire, le sacrifi
ce est presque entièrement oblatoire, c’est-à-dire que la
presque totalité de la victime est consumée et une faible
portion seulement réservée pour le prêtre.
Le sacrifice d’une vache, accompli par les Beni-
Ameur, sans intervention sacerdotale, avec les circonstances
que j’ai dites : — offrande déprécatoire, pour obtenir
de la plaie, et partage de la chair entre les assistants qui
la consomment, — n’a, on le voit, aucun rapport avec les
sacrifices hébreux, celtiques ou slaves ; il reproduit, au
contraire, exactement la formule du sacrifice hellénique,
avec cette teinte égyptienne que la vache en Égypte était
précisément consacrée a Isis, déesse de la pluie. (Diod., de Sic., liv. I, 2).
Isis, en effet, de qui relevait l’eau et la terre, était la
lune dans le mythe cosmologique des Égyptiens, et l’on
sait quelle influence le vulgaire attribue encore à la lune
sur la pluie et la végétation.

III.
Sans doute, ce fait d’un usage mythologique, nuancé

de rite hellénique et de croyance égyptienne, subsistant
au milieu de populations musulmanes, ne sentait à lui
seul, quelque remarquable qu’il soit, rien impliquer touchant
l’origine de nos Berbères. L’Égypte et après elle
sa parente l’Hellénie ont eu des relations incessantes de
commerce et de colonisation avec le nord du confinent
africain, et il est naturel de retrouver des traces de ces
relations dans les coutumes de nos indigènes. Aussi avant
d’en rien préjuger, il faudrait trier, en quelque sorte, tous
les usages de nos indigènes ; et dans les traits de ressemblance
qu’on y découvrirait avec ceux des anciennes
nations de l’Orient méditerranéen, il faudrait discerner
ceux qui ont pu naître fortuitement de conditions de vie
identiques, de ceux qui sont vraiment traditionnels. Parmi
ces derniers encore faudrait-il essayer de déterminer ceux
qui sont de première ou de seconde, main, et démêler enfin
une a une les coutumes imposées aux habitants de l’Algérie
par l’islam, Rome ou Carthage, la Grèce ou l’Hellénie
et les autres races qui s’y sont tour à tour assises on superposées.
Tel est, en effet, le but auquel je tends ; et pour épuiser
l’ordre d’idées qui me préoccupait tout ‘a l’heure, j’en
reviens aux habitudes rappelant d’anciens rites religieux.
Si je ne craignais pas de pousser un peu foin l’hypothèse,
j’inclinerais à penser, par exemple, que l’habitude de jeter
les marabouts sans la mer on dans les rivières lorsque la
sécheresse se prolonge, est un vestige bien fruste, bien
effacé, mais pourtant reconnaissable encore, des sacrifi –
ces humaine qui, je viens de le dire, ont souillé tant de
parties de l’ancien monde durant la période titanique, et
même plus tard sous l’empire des cultes cosmologiques et
anthropomorphiques.

Or, ce mot de titanique me rappelle à l’instant une
autre coutume de nos Arabes, où figure leur Chitann qui
n’est autre, ce me semble, que le Titan hellénique, le Satan
sémitique et le nôtre.
Lorsqu’ils sont atteints d’une maladie dont la diagnose
échappe à leurs médecine, ce qui est fréquent, ils
l’attribuent invariablement à l’influence de ce Chitann
tour à tour considéré, dans les religions ou les initiations
antiques, comme l’ami ou l’ennemi de l’humanité. Ils lui
immolent un coq noir; si Chitann manie la victime, la
maladie s’en va ; si; au contraire, l’offrande est dédaignée
la maladie persiste. Combien de Kabiles m’ont affirmé
avoir vu Chitann manger le coq !
Les femmes indigènes ont également, dit-on, des
pratiques bizarres et mystérieuses comme celles des Thesmophories.
Là aussi il y a des immolations de poules
rouges on noires, égorgées avec des formules traditionnelles.
Elles ont des philtres composés pour faire perdre la
raison, et d’autres pour procurer des avortements.
En 1849 j’ai vu traduire devant le conseil de guerre
de Bône, une magicienne des Beni-Urgines (ainsi s’exprimait
la procédure), avec l’oncle et la mère d’une jeune
fille à laquelle où avait fait prendre, dans le but de la faire
avorter, un breuvage où entrait du crapaud et de la couleuvre
écrasés. Pour que le remède opérât, il fallait qu’au
moment où la patiente prenait ce philtre, elle fût couchée
à terre, avec une pierre sur le ventre. Ce cérémonial avait
été scrupuleusement observé et la malheureuse en était
morte après d’affreux vomissements.
Ces sacrifices, ces philtres, ces breuvages au jus de reptile
ne rappellent-ils pas non-seulement la Thessalie, mais
l’Égypte si habile dans l’art des parfums et des potions ?

Avant de rechercher les autres points par où nos Berbères
se rapprochent des races orientales, il n’est pas sans
intérêt d’observer tout d’abord que sur ces hommes, dont
la vie est si peu compliquée et par conséquent presque
immuable, les impressions les plus anciennes sont celles
qui demeurent les plus accentuées et les plus vives. A ce
compte, ce seront nécessairement les derniers venus qui
marqueront le moins. Aussi l’action des Romains et des
Grecs proprement dits sur la race africaine, quoique sensible
encore, est-elle toute extérieure ; c’est dans le costume,
les outils de travail et les habitudes y afférentes
qu’il faut la chercher.
Les vêtements de nos indigènes, qu’ils conservent
comme Priam (Il, XIII) et Ulysse (Odys., II), dans des
coffres saturés d’essence de rose, semblent copiés sur les
peintures antiques de là grande Grèce, de Rome ou de la
Thébaïde. La gandoura brune à bandes jaunes que portent
nos trafiquants et spécialement les Tunisiens, rappelle
la Paragauda retracée dans la fresque de saint Jean de
Latran. L’Eudjar, ou voile dont les femmes se couvrent
le visage, semble l’héritier légitime de la Kalyptra grecque
; et le Chichia, du Pileolus ou Pilidion. Lorsqu’un de
nos fellahs découpe une paire d’Elga à même une peau de
boeuf, on croit voir Eumée «se taillant des sandales dans la
dépouille d’un boeuf agréablement colorié» (Od., XIV); et
lorsque ce même fellah laboure, dépouillé de son burnous
et vêtu d’une simple tunique blanche bordée d’un large
liseré rouge, on le prendrait volontiers pour un de ces alticincti
dont on retrouve l’image dans le Virgile du Vatican,
ou pour un de ces Égyptiens dont le costume ; d’après
Hérodote, consistait en une tunique de toile et un manteau
de laine blanche. (Eut., 81.)

La charrue arabe est encore l’Aratron des Grecs ; le
soc y est placé de même, à plat, à la pointe du dentale. La
harnais d’un mulet arabe reproduit exactement celui de la
bêle de somme dessinée dans les ruines d’Herculanum :
c’est le même bât retenu devant par l’antilena, et derrière
par la sangle à demi-flottante qui bride et blesse les cuisses
de l’animal.
Les vases de terre cuite que fabriquent nos potiers
indigènes sont modelés sur les différentes formes d’ampulla
recueillies dans les ruines de Rome ou les fouilles de
Pompéi Le cadus entr’autres, avec son goulot étroit et sa
base terminée en pointe, sert ici à mettre de l’huile. Dans
un article inséré à notre dernier bulletin, un de nos correspondants,
archéologue plein de zèle et d’étude, M. le
curé de Duvivier, a démontré que la mouture du blé et
de l’huile se fait exactement aujourd’hui comme sous la
domination romaine. Seulement est-ce aux Berbères ou
aux Romains qu’appartenaient ces procédés de fabrication
? Peu importe à la question qui nous occupe.
Ce qui demeure acquis, c’est que beaucoup de vêtements,
de vases, d’ustensiles de ménage, ont gardé des
périodes romaine et grecque la forme qu’ils ont encore
aujourd’hui.

IV.
La. part de rapprochements et de souvenirs que peuvent
revendiquer les Hellènes (j’entends par là les Grecs
sous le régime héroïque et un peu au, delà) est bien,
autrement importante que celle de leurs successeurs. Leur
influence sur les coutumes de nos indigènes se reconnaît
encore à de nombreuses traces. Maintenant, ces mœurs
communes proviennent-elles toutes du commerce direct

que les Hellénes ont eu avec nos Berbères, ou bien de
ce que les uns et les autres ont puisé à la même source,
l’Égypte ? Il y a là un partage assez difficile à faire. Toutefois,
comme durant l’expansion coloniale, favorisée par
la constitution du dême féodal, presque toutes les plages
de la Méditerranée ont été visitées par les navires hellènes
; que plus tard, au VIIe siècle avant J.-C., le développement
de Cyrène et de ses annexes les a mis en rapport
incessant avec les Libyens, il est hors de doute que leur
action directe a dû être considérable. L’histoire, du reste,
nous apprend que « les Asbytes, les Auschises, les Cabales
s’étaient approprié la plupart des coutumes des Cyrénéens.
» (H., Melp., 170, -171.) — La tradition ajoute :
« que les Argonautes mêmes avaient lié commerce avec
les Machlyes et les Anses établis au fond de la petite
Syrte. » (H. 179.)
Et, en réalité, que de ressemblances encore ave les
Hellènes !
Dans la préface de sa Grammaire, Tamachek, M.
Hanoteau a consigné les quelques renseignements qu’il a
pu recueillir sur les masures des Imouchak’ ! Toutes sommaires
que sont ses notions, elles sont précieuses aux rapprochements
que j’essaye.
J’y puise tout d’abord (P. XXV) quelques lignes sur
les razzias ou expéditions partielles que les Touaregs opèrent
autour d’eux :
«Souvent en querelle entre eux et en hostilité pour
ainsi dire permanente avec leurs voisins, ils font à ces
derniers une guerre de ruse et de surprise, où tout l’honneur
est pour celui qui, sait le mieux tomber à l’improviste
sur l’ennemi et lui enlever ses troupeaux. La gloire ne se
mesure pas à la résistance vaincue, mais à la richesse du

butin et à l’adresse avec laquelle on a trompé 1a vigilance
de son adversaire. Dans ces razias soudaines, malheur
aux vaincus ! Les hommes sont exterminés sans pitié, les
femmes violées et souvent mutilées pour leur arracher plus
vite leurs bijoux. On égorge les moutons et les chèvres, et
leurs chairs désossées sont entassées dans des sacs; les
nègres seuls et les chameaux trouvent grâce devant le
vainqueur, qui les ramène en triomphe dans son pays. »
Rapprochons de ce passage le récit fait par Ulysse de
l’une de ses expéditions.
« Au sortir d’Ilion, dit-il, le vent me pousse à Ismare,
sur les côtes des Ciconiens. Je saccage la ville, je détruis
le peuple ; nous partageons les femmes et les nombreux
trésors que nous ravissons dans ces murs. Personne ne
peut me reprocher de partir sans une égale part de butin
(Od., IX). »
Ces deux tableaux ne sont-ils pas identiques ?
Chez les Touaregs comme chez les Hellènes, la
guerre n’est le plus souvent qu’un moyen d’acquérir.
Un héros hellène aurait été fort mal vu de son dême,
s’il n’avait pas entrepris, de temps à autre, de ces coups
de main pour procurer à lui-même et aux siens des esclaves,
des métaux et des tissus. Ce, n’était pas la gloire que
l’Hellène non plus que l’Amachek’ recherchait dans ces
brigandages, c’était le profit ; l’essentiel étant de réussir,
la fourbe et la ruse y valaient autant que la force. Aussi,
les exploits d’Ulysse vont de pair dans Homère avec ceux
d’Achille. Lorsque le fils de Laërte se révèle lui-même aux
Phéaciens, il commence en ces termes : « Tous les hommes
connaissent mes stratagèmes ; ma gloire est montée jusqu’au
ciel. (Od. IV).» Minerve elle-même sourit avec

bienveillance aux mensonges d’Ulysse. Il est vrai que
Minerve est une divinité berbère née sur la rive du Triton.
Ce souvenir de Minerve me conduit à un rapprochement
de quelque portée.
Déjà, dans un article inséré dans la Seybouse du 3
août dernier, j’ai émis l’opinion, sur laquelle je reviendrai
plus tard, que, par les habitudes de leur langage, nos aborigènes
tenaient plus des Indo-européens que des Sémites;
le même rapport se signale dans leurs tendances religieuses.
Je m’explique.
D’après M. E. Renan, dans son Histoire générale
des langues sémitiques (p. 3 et suivantes), un caractère
qui distingue les Sémites entre tous les autres peuples,
c’est la forme de leur idée religieuse presque absolument
monothéiste, hostile au panthéisme et aux mythologies
cosmologiques ou anthropomorphiques, qui appartiennent
au contraire en propre aux nations aryennes.
Les cultes vraiment sémitiques, dit l’éminent professeur,
n’ont jamais dépassé la simple religion patriarcale…
La façon nette et simple dont les Sémites conçoivent
Dieu, séparé du monde, n’engendrant point, n’étant point
engendré, n’ayant point de semblable, excluait ces grands
poèmes divins où l’Inde, la Perse, la Grèce ont développé
leur fantaisie, et qui n’étaient possibles que dans l’imagination
d’une race laissant flotter indécises les limites de
Dieu, de l’humanité et de l’univers. Là mythologie, c’est
le panthéisme en religion ; or, l’esprit le plus éloigné du
panthéisme, c’est assurément l’esprit sémitique. Qu’il y a
loin de cette étroite et simple conception d’un Dieu isolé
du monde, et d’un monde façonné comme un vase entre
les mains du potier, à la théogonie indo-européenne, animant
et divinisant la nature, comprenant la vie comme une

lutte, l’univers comme un perpétuel changement, et transportant,
en quelque sorte, dans les dynasties divines la
révolution et le progrès.»
Si, d’une part, on admet le monothéisme somme un
penchant spécial et tranché de la conscience sémite, tandis
que le polythéisme serait une expression propre du génie
aryen ; si, d’autre part, on compte au nombre des berbères
les populations libyques établies autour des deux Syrtes,
il s’ensuivra que, par ce côté encore, les Berbères s’écarteraient
des Sémites et se montreraient non moins Ariens
que leu Hellènes, les Slaves et les Germains. Car Hérodote
fait naître parmi eux plusieurs des divinités intronisées
dans l’olympe : Neptune, Tritonis et Minerve entre
autres. Mais, peu; importe et le nom et le nombre ; il
sait que l’esprit libyque acceptât des dieux anthropomorphiques
et surtout des déesses, idée abhorrente aux Sémites,
pour trahir la parenté des Berbères avec la famille
aryenne. Voilà donc des dieux d’origine libyque obtenant
droit de cité chez les Hellènes ; plus tard, les traditions
religieuses de ces derniers prennent également cours chez
leurs voisins libyens. La disposition d’esprit est la même
des deux côtés.
Il est un autre trait de caractère par où les Berbères se
rapprochent pareillement des Hellènes, c’est par l’instinct
démocratique ; car le sentiment de la démocratie existait
déjà en Grèce, même sous les rois. Pour peu qu’on étudie
avec attention l’Odyssée et même l’Iliade, on reconnaîtra
que le dême formait auprès du héros un pouvoir délibératif
souvent prépondérant. Télémaque défend à grand’peine
son sceptre et son autorité contre le dême ithacien ; et si
Hector ou Ménélas s’étonnent de l’intervention du peuple
dans les affaires du jeune héros, ce n’est pas comme d’un

empiétement nouveau et contraire au droit politique de
l’époque, mais comme d’un ingrat oubli des bienfaits et
de la bonté d’Ulysse.
Dans l’agora militaire, fait plus significatif encore,
tous les guerriers avaient également voix consultative,
sauf aux chefs à prendre le dessus et à diriger les votes.
Parmi les Doriens surtout, on retrouve coexistants
trois éléments qui semblent contradictoires et qui pourtant
se mariaient sans difficulté dans leur pensée : un amour
profond de la démocratie, des chefs héréditaires et non seulement
des esclaves, mais des serfs, car les vaincus
d’Hélos étaient plutôt des serfs que des esclaves.
Le même sentiment démocratique se retrouve encore
vivant chez nos Kabiles. Chez eux, la constitution de la
commue rappelle celle du dême, et leurs mia’ad (mot où se
rencontrent les formatives du mot dama), les agoras helléniques.
Mais ce qui rend le rapprochement plus frappant,
c’est que ce démocratisme coexiste chez les Touaregs,
comme chez les Doriens, avec les mêmes circonstances de
chefferies héréditaires et d’ilotisme.
« Un fait qui domine tout l’état social des Imouchak’
dit M. Hanoteau, c’est l’existence parmi eux d’une aristocratie
de race. Les tribus se divisent en tribus nobles ou
Ihaggaren, et tribus vassales ou tributaires, sous le nom
générique d’Imk’ad… »
« Cet état de choses parait remonter très-loin dans
le passé, et seigneurs et vassaux ont perdu le souvenir de
son origine. Les Imk’ad sont les descendants d’une nation
vaincue… »
« Pour assurer leurs privilèges et maintenir des inégalités
sociales si contraires aux instincts naturels de leur
race, les tribus nobles ont dû, dès le principe, se donner

une forme de gouvernement qui permît à un chef unique
de concentrer leurs forces et de réunir leurs efforts contre
les tentatives d’indépendance du peuple opprimé. Aussi
la constatation politique du pays est-elle une espèce de
monarchie féodale dans laquelle le roi gouverne avec
l’assistance et probablement aussi sous la pression des
chefs des principales tribus nobles. L’autorité royale… est
d’ailleurs fortement tempérée par les mœurs démocratiques
qui distinguent en général la race berbère. » — Ce
tableau de la situation politique des Imouchak’ ne semble t-il
pas une peinture de-la constitution lacédémonienne ?
« Avant le mariage, poursuit fiai: Hanoteau, les
jeunes filles jouissent d’une liberté que l’on peut à juste
titre qualifier d’excessive. Elles se mêlent sans contrainte
à la société des hommes et ne prennent nul souci de cacher
leurs préférences ou leurs amours… Ces escapades ne nuisent
en rien à la. réputation des filles et ne les empêchent
pas de trouver des maris. »
A l’excès près, voilà une facilité de mœurs qui rappelle
non-seulement les habitudes anglaises, mais aussi
celles des Hellènes , parmi lesquels la jeune fille jouissait
d’une liberté qu’elle perdait en se mariant.
Entre les coutumes des anciens peuples, il faut en
général compter au nombre des plus caractéristiques celles
relatives au mariage et aux rapports sociaux de l’homme
et de la femme.
En ce qui concerne le mariage, je ne sais pas exactement
ce qui se pratique chez les Touaregs. L’usage d’acheter
la femme existe chez les Kabiles, mais il existe aussi
chez les Arabes, et il n’y a donc pas de conséquences
rigoureuses à tirer de ce rapprochement.
Car si nous trouvons ce singulier contrat en vigueur

parmi les Sémites-Hébreux, si dans la Bible le serviteur
d’Abraham achète Rebecea à Bathuel et à Laban moyennant
de très-riches présents, si Jacob achète ses deux
femmes Lia et Rachel au prix de quatorze ans de travail,
nous le retrouvons également parmi les Grecs d’Homère.
Chez les Hellènes, avant le siège de Troie, l’époux,
sans payer précisément sa fiancée, faisait au père et surtout
à elle-même des dons plus ou moins considérables
qui lui constituaient une dot. Climène, soeur d’Ulysse,
est mariée à un habitant de Samos gui comble ses parents
de dons infinis (Od., I5). Hector ne reçoit la main d’Andromaque
qu’après avoir fait de grands présents à Éetion
(Il., 22).
« Iphidamas, dit ailleurs Homère, meurt loin de sa
jeune épouse sans avoir pu lui montrer sa reconnaissance
par de nombreux présents : car il ne lui a encore donné
que cent bœufs; et parmi ses innombrables troupeaux de
chèvres et de brebis, il avait promis d’en choisir mille
(Il., 11). »
Ces présents, prix de la femme elle-même, se nommaient
chez les Grecs edna.
La dotation de la femme indigène, achetée par le
futur pour une somme débattue, est-elle autre chose que
l’edna helléniques ?
Lorsqu’une femme indigène est répudiée par son
mari sans motif sérieux, elle garde sa dot ; si, au contraire,
elle a mérité ce mépris par sa conduite, elle la restitue.
Lorsque Vulcain a pris au fi let Mars et Vénus. et qu’il
appelle les dieux à venir rire et s’indigner : « Mon piège
et mes lacs les retiendront, dit-il, jusqu’à ce que le père de
Vénus m’ait rendu les riches présents d’hymen que je lui
ai faits à cause de l’impudente épouse dont l’inconstance

égale la beauté. » Les dieux ajoutent : « Vulcain a raison,
il obtiendra l’amende due pour l’adultère (Od., liv..8). »
Au livre II du même poème, au contraire, lorsque les
prétendants pressent Télémaque de renvoyer Pénélope à
son père : « Antiaoüs, répond le prudent fils d’Ulysse, si
je renvoie ma mère de ma demeure malgré ses désirs…
j’aurai la douleur de rendre à Icare de nombreux présents.
»
Il y a deux faits graves à constater dans cet exemple
d’abord l’obligation de rendre à la femme ses présents
lorsqu’on la répudie sans qu’elle ait démérité, et, en
second lieu, le pouvoir qu’a le fils aîné, chef de famille, de
renvoyer, même malgré elle, sa mère, à ses parents.
Une femme de mon voisinage grondait son fils aîné
qui lui avait dit une, injure ; le père arriva furieux et commanda
au fils de battre sa mère, tant la prédominance de
l’homme sur la femme est constitutive de la famille arabe.
Or, Télémaque qui tout à l’heure pouvait, à sa guise, ou
renvoyer sa mère, ou la marier, avait aussi autorité pour
lui enjoindre publiquement de se retirer dans ses appartements.
— A la brutalité près, n’est-ce pas le même sentiment
?
Je terminerai ce qui me reste à dire à ce sujet en
signalant un autre trait de ressemblance.
Lorsque Achille donne des jeux funèbres après, la
mort de Patrocle, il offre comme prix de la troisième lutte
un large trépied que les Grecs estiment douze taureaux, et
ensuite un bassin couvert de fleurs sculptées de la valeur
d’un bœuf.
Cet usage d’employer le bœuf et la vache comme

valeur d’échange est commune aux Arabes. Un de nos
Drid me disait un jour: « On reproche à ma femme des
légèretés, mais peu m’importe ; elle fait très-bien le couscoussou,
et d’ailleurs elle m’a coûté vingt-quatre vaches
que j’aurais bien de la peine à ravoir. Je ne m’en déferai
pas » — Iphidamas, que nous citions tout a l’heure,
n’avait-il pas lui aussi acheté sa femme moyennant un
nombre déterminé de têtes de bétail ?
Il semblerait évidemment résulter de ces exemples
que les Arabes auraient plus de points de contact avec
les Grecs qu’avec les Hébreux, à l’endroit des habitudes
et des conditions de l’union conjugale, telles que les a
réglées le Coran. Cependant je n’hésite pas à penser que
l’achat de la femme est plus Sémite qu’Aryen. Mais ce qui
différencie essentiellement la société berbère de la société
arabe, c’est le rôle que la femme joue dans l’une et dans
l’autre. Consultons à ce sujet M. Duveyrier. Nous choisirions
difficilement un meilleur guide.
« Chez les Touareg, dit-il, la femme est l’égale de
l’homme, si même, par certains côtés, elle n’est dans une
condition meilleure.
Jeune fille, elle reçoit de l’éducation.
Jeune femme, elle dispose de sa main, et l’autorité
paternelle n’intervient que pour prévenir des mésalliances.
Dans la communauté conjugale, elle gère sa fortune
personnelle, sans être jamais obligée de contribuer aux
dépenses du ménage, si elle n’y consent pas… En dehors
de la famille, quand la femme s’est acquis, par la rectitude
de son jugement, par l’influence qu’elle exerce, sur l’opinion,
une sorte de réputation, on l’admet volontiers, quoique
exceptionnellement, à prendre part aux conseils de la
tribu. Libre de ses actes, elle va où elle veut, sans avoir à

rendre compte de sa conduite, pourvu que ses devoirs
d’épouse et de mère de famille ne soient pas négligés.
L’auteur des Touareg du Nord achève cette peinture par
un tableau comparatif de la vie de la femme berbère et de
celle de la femme arabe : d’un côté c’est la dignité de la
mère de famille, de l’autre l’asservissement de l’esclave
(p. 339). Plus loin, dans son chapitre intitulé Caractères
distinctifs, M. Duveyrier rappelle : « Dans l’ancienne
Égypte, d’après Diodore de Sicile (liv.I, ch. XX),
la femme pouvait, par contrat de mariage, se réserver
l’autorité sur son mari, même entre reine et roi, — l’analogie
intéressante qui s’harmonise fort bien à ce que nous
exposons nous-même dans ce travail, et qu’il est bon de
ne pas oublier.
Mais si par ce côté le courageux et érudit voyageur
rapproche les Berbères des Couschites, il n’oublie pas
une autre face du rôle de la femme, qui les assimile à
nos Galls, ces redoutables envahisseurs que leurs femmes
encourageaient au combat et animaient par des chants
guerriers.
« Outre leurs dispositions naturelles à la bravoure
chevaleresque, les Touareg sont encore sollicités à l’héroïsme
par leurs femmes, qui, dans leurs chants, dans
leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et
glorifient le courage. Un Targui qui lâcherait pied devant
l’ennemi et qui par sa défection compromettrait le succès
de ses compagnons d’armes, ne pourrait plus reparaître au
milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
« Entre Touareg, quand deux partis en sont venus aux
mains et que l’un d’eux est battu, les vainqueurs crient aux
vaincus, de ce cri sauvage qui leur est particulier :

Hia, hia ! hia, hia !
Il n’y aura donc, pas de rebaza !

Le rebaza est le violon sur lequel les femmes chantent
la valeur de leurs chevaliers.
A la menace du silence du rebaza, les vaincus reviennent
à là charge, tant est grande la crainte du jugement
défavorable des femmes.»
J’essayerai plus tard de démêler si ce trait d’union
entre les Berbères et les Galls tient à une communauté
d’origine ou au long contact des Ibères et des Celtes dans
le midi de la France.
Les mêmes habitudes de bienveillance qui attachaient
souvent l’esclave au héros, comme le montrent Eumée et
Euryclée, existaient parmi les Arabes, où il n’était pas rare
d’entendre le maître appeler l’esclave : « K’ouïa ! Mon
frère ! » C’est ainsi que Télémaque appelle Eumée.
M. Duveyrier constate que le même sentiment a persisté
chez les Berbères.
« Là, presque tous les Touareg nobles et riches, dit-il,
ont des esclaves nègres du Soudan amenés par des
caravanes, et aujourd’hui vendus à vil prix dans le pays
; quelques serfs en possèdent aussi… L’esclavage, chez
les Touareg comme chez tous les peuples musulmans, est
très-doux et n’a rien de commun avec le travail forcé des
colonies. Dans la famille musulmane, l’esclave est traité
par son maître avec les plus grands égards, et il n’est pas
rare de voir l’esclave se considérer comme un des enfants
de la maison. »

V

suite…

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