Lettre d’un singe aux êtres de son espèce


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ouvrage: Lettre d’un singe aux êtres de son espèce

auteur:  Restif de La Bretonne Nicolas Edme

 

 

AVIS DE L’ÉDITEUR
Honorable lecteur : Je vous fais part de cette étrange Lettre, écrite par
un Singe-Babouin. Mais que cette assertion ne révolte pas votre raison,
et ne vous fasse point secouer la tête avec mépris ! Lisez auparavant cette
Introduction, que j’ai crue nécessaire.
On sait qu’il se trouve en Guinée, et même en Asie, des Singes capables
de faire violence aux femmes, et les exemples sont fréquents dans l’Afrique
intérieure. Toutes les espèces de Singes nommées dans cette Lettre,
ne nous sont pas connues parfaitement ; il en est de fort grands, et de très
forts. Ils ont leur vigueur native, que le repos et les nourritures cuites ont
ôtée aux hommes. A grosseur égale, ils sont beaucoup plus forts que nous :
c’est pourquoi la résistance est impossible aux Négresses qu’ils surprennent
dans la solitude.
Le Singe dont il est ici question est un métis, qui doit le jour à une femme
de Malacca et à un Babouin. Cette femme étant accouchée d’un Singehomme,
le monstre lui fit horreur : on allait le noyer, quand un Européenfrançais-
hollandisé, nommé Jacques Adine, qui commerçait dans la presqu’île
de Singapour où il était venu de la Chine, pria qu’on le lui donnât.
On eut beaucoup de peine à lui accorder sa demande ; mais enfin on se
laissa gagner par quelques florins, et le marchand emporta le Métis, lors
de son retour.
Arrivé à la Chine, il l’éleva soigneusement, et le nomma César. L’élève
grandit, et fut cédé à l’Australien, dans un voyage qu’Adine fit au Cap de
Bonne Espérance, avec son jeune singe-homme.
L’Australien me le donna, comme un gage de son amitié. Je l’acceptais,
charmé de pouvoir offrir ce présent à une Dame respectable, qui l’aime
fort, et qui s’est plue à compléter son éducation.
Lorsque César-singe a été instruit, il s’est imaginé que ses à-peu-près seraient
capables d’acquérir les mêmes idées : il se proposa donc, non de leur
envoyer sa Lettre, qu’ils n’auraient pas lue, mais d’en débiter le contenu à
ceux qu’il aurait occasion de joindre. Nous devons cette Pièce curieuse à
l’erreur où il était, qu’il pourrait se faire entendre des autres Singes.

Dans les Notes indiquées par les renvois du texte, vous trouverez les
éclaircissements les plus détaillés sur les différentes sortes de singes : Je me
propose par là, d’être doublement utile, en faisant connaître une espèce
d’êtres aussi voisine de la nôtre que celle du Singe, et en présentant les
vérités fortes contenues dans une pièce absolument originale par la nature
de son auteur.
Voilà ce que j’avais à dire, honorable lecteur, avant de mettre sous vos
yeux la Lettre extraordinaire que vous allez lire.

 

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Sujet de l’estampe

César de Malacca, Singe-Babouin métis de la grande espèce, ayant un habit, point de culottes et très peu d’un poil blanc et cotonné. Il est assis devant une table, où il écrit sa Lettre. Sa plume est dans sa bouche, une de ses mains sur son front : il paraît dans une méditation profonde.

On voit sur la table une feuille à moitié remplie. A la fenêtre un perro- quet qui le regarde et lui parle. A ses pieds un chien qui l’aboie, et sous la chaise un chat, qui avec une patte, tâche de jouer avec ce qu’il peut attraper. Les tableaux qui garnissent le fond représentent les principaux Singes.

 

LETTRE D’UN SINGE (1)
AUX ÊTRES DE SON ESPÈCE

César de Malacca (2), entre la Chine et la Côte de Coromandel : de présent
à Paris, grande ville d’Europe, capitale du Peuple français, dans une maison
qui donne sur le Palais-Royal :
A ses frères les Babouins (3), et encore aux indomptables Pongos (4),
Enjokos (5), Mandrills (6), Marmots (7), Anthropomorphes (8), Barris
(9), Becs-de-lièvres (10), Cynocéphales (11), Mamonets (12), Léocéphales
(13), Sagouins et Sapajous (14), Tête-de-morts (15), Garibas (16), Catuïas
(17), Makaquos (18), Exquimas (19), Bugès (20), Singes-Elaurans et Non-
Elaurans (21), Papios (22), Rieurs (23), Vulpocéphales (24) ; et généralement
à tous les singes sans queue ou Cercopithèques, qui ont le malheur
de vouloir imiter l’homme, et auxquels il donne le nom de Singes ou
d’Imitateurs, soit libres dans les forêts de notre pays natal, ou réduits chez
les hommes dans un triple esclavage : Salut, joie, bonne nourriture, repos,
liberté.
Vous saurez, chers frères, qu’un célèbre voyageur des Terres australes,
en passant par le détroit de Singapour, me reçut en retour de quelques
présents faits à mon premier maître : cet Australien m’a cédé à Salocinemdé-
fiter ; lequel m’apprit à parler et même à écrire, avant de me donner
à la plus respectable des femmes qui eut la bonté de me regarder comme
un présent digne d’elle.
Cette généreuse et digne maîtresse, est la Essetmoc-ed-E***1, et j’en
ai tout d’un coup été si tendrement aimé qu’elle a mis tous ses soins à
perfectionner mon éducation ; elle n’a eu de repos, qu’après qu’elle m’a eu
communiqué une partie de ses lumières.
Je ne vous détaillerai pas les moyens qu’on a employé, ils passeraient
votre conception, puisque cela est encore un peu au-dessus de la mienne ;
tout ce que je puis vous écrire, c’est qu’on s’est d’abord proportionné à moi


1 Comtesse de E*** (NDE).


de toutes les manières et qu’on a conduit mon intelligence insensiblement,
et de degré en degré, jusqu’au point le plus bas de l’intelligence humaine.
Dès que j’ai eu saisi le fil des idées, mes progrès ont été plus rapides.
Il m’a semblé que tout changeait de nature pour moi. Je ressemblais à un
animal qui s’éveille, car l’éveil de l’entendement, qui s’est fait en moi, ressemble
beaucoup à celui des sens.
Enfin, j’ai vu et j’ai senti à la manière des Hommes, auxquels je ressemblais
beaucoup, ayant eu le bonheur d’avoir une femme pour mère. J’ai appris
à lire, ensuite à écrire : c’est ce qui fait que je vous écris, me proposant
de rassembler ainsi mes idées, non pour vous les faire lire, puisque vous ne
le pourriez pas, mais pour les avoir toujours présentes et les communiquer
à ceux d’entre vous que je pourrai joindre et instruire dans la suite.
J’ai même commencé à vouloir former le chat et le chien de la maison,
mais comme il faut redescendre à leur degré d’intelligence, je n’ai encore
pu m’y proportionner, parce qu’il faut beaucoup d’esprit pour oublier que
l’on en a.
Après ce court préliminaire, que je fais moins pour vous que pour les
hommes qui pourraient lire cet écrit, j’entre en matière.
Cette Lettre, chers frères, est une Lettre de consolation : s’il était possible
que vous l’entendissiez une fois seulement pour conserver une connaissance
confuse de ce qu’elle contient, cela suffirait pour votre bonheur.
L’ignorance est certainement une imperfection ; elle est dangereuse,
mais la science a des inconvénients qui m’effraient. Je vais en exposer
quelques-uns.
Le plus ancien et le plus sacré des Livres des hommes chez lesquels je
vis, enseigne qu’il y avait un arbre de la science du bien et du mal dont
l’homme ne devait pas manger pour être exempt des peines de la vie et
demeurer éternel. Je ne crois pas qu’on puisse rien dire de plus instructif,
et ce qui me surprend, c’est que l’homme-Rousseau (que je vous ferai connaître
un jour si je puis) n’ait pas profité de cette autorité pour appuyer son
système par lequel il préférait notre état au sien. En effet, ignorer les peines
d’esprit, que je commence à connaître, c’est ne les pas sentir, ou ne les
sentir qu’à l’instant où elles arrivent. Ignorer la mort, comme je l’ignorais
naguère, et comme vous l’ignorez encore, ne voir que l’instant, ne sentir
que lui, c’est être immortel.
Le livre sacré des hommes français, a donc dit là une belle vérité ! Et
(ce qui est impossible) si j’avais pu la connaître avant d’avoir de la connaissance, je me serais refusé, je crois, aux instructions de l’homme Salocinemdé-fiter2
et à celles de ma bonne Maîtresse.
Au contraire, avec la science que de peines ! Que de cruels instants ! Plus
on a de science, plus on connaît de dangers, plus on est malheureux. On
les évite, à la vérité, mais on les ressent mille fois sans qu’ils arrivent. Aux
moindres symptômes d’une maladie, les hommes en pressentent les suites
cruelles et la mort qui peut en être le terme. S’ils ne les connaissent pas, ils
ont des gens, nommés Médecins, qui viennent les en instruire et qui, pour
se faire valoir, grossissent le danger de leur mieux, de manière que le malheureux
connaissant est plus malade de la peur que de son indisposition.
Les hommes savent qu’ils mourront. Cette connaissance, que tout leur
rappelle, empoisonne à chaque moment leurs plaisirs. Il est vrai qu’ils
s’étourdissent là-dessus. Mais qu’est-ce que s’étourdir ? Sinon se remettre,
autant qu’il est en soi, dans l’état d’ignorance dont on est malheureusement
sorti !
Ce n’est pas encore assez de la crainte naturelle de la mort. Les hommes
policés ont cherché à la rendre affreuse. On frissonne lorsqu’on est pénétré
de leurs opinions religieuses, et qu’on songe à la mort. La raison de cette
conduite, c’est que les hommes, en s’éclairant, en connaissant beaucoup,
sont devenus fins et subtils, et que cette finesse et cette subtilité, plus
grande dans certains individus, pouvait devenir dangereuse pour le général.
On a cherché à lier les esprits par ce qu’ils nomment la Religion. Ma
Maîtresse m’a dit que je n’en avais que faire parce que je n’avais pas d’âme,
que je n’étais qu’un animal, et que par conséquent, je n’avais ni bien ni
mal à espérer dans une autre vie. Ainsi, je suis peu versé dans leur science
religieuse. Tout ce que j’en sais, mes frères, c’est que l’âme de l’homme est
immortelle et que les humains ont porté leur science au point que, non
seulement ils souffrent de la crainte des maux communs à tous les êtres
vivants, mais encore et infiniment plus de celle que leur causent les maux
particuliers qui les attendent après la mort s’ils sont méchants.
Je vous laisse à penser si de pareils êtres sont fort tranquilles ! Aussi les
voit-on rongés de chagrins, dévorés de peines et souvent tomber dans le
désespoir.
Il vous est impossible de comprendre ce que c’est que le désespoir, et
moi-même, tout éclairé que je suis, je n’en aurais aucune idée si je n’avais


2 Rétif-Edmé-Nicolas (NDE).


été menacé l’un de ces jours par l’héritier de ma bonne Maîtresse, à l’occasion
d’une porcelaine cassée, d’être enchaîné à une croisée pour le reste
de mes jours, lorsqu’elle sera morte. Il s’est fait en moi un mélange de
douleur, d’indignation, de colère, d’impatience, d’abandon de moi-même,
de dégoût de la vie, par la seule prévision de ce cruel sort, que je crois que
c’est à peu près là ce que les hommes nomment désespoir.
Ils ont ensuite mille autres peines journalières ; leur connaissance fait
qu’ils sentent autant au dehors d’eux-mêmes qu’au dedans. Tous les affecte,
mais le plus cruel de leurs tourments, c’est la jalousie du bonheur
des autres, l’envie de dominer, de s’élever, le chagrin d’être soumis, commandés,
opprimés, matés. Quelques-unes de ces peines vont jusqu’à la
rage, et cependant, leur grande connaissance, qui leur fait prévoir les maux
d’infiniment loin, fait aussi qu’ils se condamnent au supplice affreux de se
contraindre, de paraître rire devant leurs oppresseurs et leurs bourreaux.
Quelle différence de notre état naturel au leur ? Et que l’homme-
Rousseau avait raison ! Ah ! Mes frères ! Que ne pouvez-vous sentir votre
bonheur ! Je ne demanderais pour vous que ce degré de connaissance, il
suffirait seul pour mettre votre félicité infiniment au-dessus de celle de
l’homme, au lieu que si vous aviez la connaissance, comme je l’ai, sans
augmenter de pouvoir, votre malheur en deviendrait inconcevablement
plus grand.
En effet, mes chers confrères, les hommes disposent à leur gré de notre
existence, soit par art, soit par force, ils dominent sur toute l’Animalité.
Au moyen de leur langage, ils se communiquent les idées les plus abstraites,
les plus compliquées. Ils se réunissent sans s’aimer. Mais par le motif
qu’ils nomment raison, ils s’entraident, ils font plus, leur raison les détermine
quelquefois à employer leurs forces pour leurs oppresseurs, et tout
cela est le fruit d’une combinaison d’idées, qui est encore un dédale pour
moi-même, mais qui cependant est raisonnable dans leurs vues.
Par là, l’homme tient le sceptre et le tiendra toujours. Il est capable
de conduire et d’ourdir contre nous et contre tous les autres animaux,
des trames qu’il ne nous est pas possible découvrir ni d’éviter, puisque
avec la même raison, les mêmes moyens, d’autres hommes sont dupes de
finesses conçues, méditées au loin et exécutées avec un art que les Dieux
seuls (espèces d’êtres invisibles et tout-puissants dont j’entends parler ici)
pourraient rendre nulles en découvrant tout l’admirable mécanisme que
l’homme a su y mettre.

Si donc vous aviez tous sa connaissance, avec votre impuissance actuelle,
quelle douleur, quel désespoir de voir un autre être vous faire servir
à ses plaisirs, à sa nourriture ! Vous regarder comme un fruit, comme une
plante et se jouer de votre vie !
De quelle horreur ne serait pas pénétré le boeuf lorsqu’il entrerait dans
une tuerie ! Quel désespoir pour tous les individus de la même espèce qui
bondissent aujourd’hui dans les prairies, s’ils savaient que le couteau et
l’assommoir les attendent chaque jour ! Ils sécheraient de douleur et l’espèce
périrait. Quels gémissements ne pousserait pas le malheureux mouton
en paissant le serpolet sur les montagnes ou l’herbe tendre des vallées, s’il
pouvait prévoir que le boucher doit lui passer dans le col un fer meurtrier !
Et nous-mêmes, combien ne serions-nous pas humiliés et peinés de la
haine que nous porte l’homme noir d’Afrique, du mal qu’il cherche à nous
faire ? Des pièges qu’il nous tend ?
Au contraire, les maux arrivant aux animaux dans leur état d’ignorance,
ils ne sont pour eux qu’un instant. Ils sentent le coup, mais non l’attente
du coup, plus cruelle que lui, mais non l’humiliation, le dépit, la honte, la
haine. La seule passion douloureuse qui les agite quelquefois est une peur
vague : aucun de leurs ancêtres n’a pu leur communiquer les fatales lumières
de l’expérience. Ils verraient eux-mêmes la mort, qu’ils ignoreraient,
pour la plupart, ce qu’elle est et qu’ils s’en approcheraient sans la connaître
et sans la craindre.
Vous n’en êtes pas réduits à ce degré d’ignorance, chers frères, vous sentez
et vous prévoyez le danger, mais êtes-vous beaucoup plus heureux ?
Mais tout ceci est trop vague : je veux vous peindre une partie des maux
auxquels notre Tyran est en proie. Je veux vous apprendre des choses qui
vous étonneront, si jamais je puis vous les faire comprendre. En vous
consolant, je me consolerai moi-même. Car depuis que je suis éclairé, j’ai
grand besoin de consolation !
L’homme se fait plus de mal à lui-même qu’il n’en fait à toutes les espèces
d’animaux réunies. Comme sa sensibilité est extrême, qu’elle s’étend à
mille choses hors de lui, il s’en sert pour tourmenter ses semblables et les
faire souffrir. Il semble qu’il y trouve du soulagement à ce qu’il souffre
lui-même et une distraction nécessaire3.


3 Belle vérité ! C’est pourquoi les tyrans et les méchants hommes font tant de mal lorsqu’ils
en ont le pouvoir (NDA).


L’homme-Rousseau (dont ma Maîtresse me fait lire les Ouvrages) dit
que l’homme est bon et que les hommes sont méchants ! En vérité, il radotait
! Rien de plus méchant que les petits hommes ou les enfants. Ils sont
cruels, ils déchirent impitoyablement un être vivant, le piquent, lui crèvent
les yeux, rient de ses cris, de ses gémissements, etc.
Ce n’est que lorsque la raison et l’expérience les ont éclairés qu’ils cèdent
volontiers au sentiment de compassion. Encore le reperdent-ils quand ils
sont devenus tout à fait vieillards.
Les hommes se font entre eux des piqûres d’une autre espèce et plus
cruelles, mais que vous ne sentirez pas vous autres, fussiez-vous Orangsoutangs
: ce sont des blessures d’esprit, au moyen de la raillerie, de l’ironie,
du persiflage. Ces blessures spirituelles font un mal horrible, à ce qu’il me
paraît, à l’air de ceux qui les endurent et à la fureur que je leur ai quelquefois
vu exhaler en particulier. Mais ce n’est encore rien que cela.
Les hommes se servent de leur raison pour imaginer tout ce qui est plus
propre à les rendre malheureux. D’abord, on dirait qu’ils ont établi qu’ils
ne seraient pas égaux. Qu’il y aurait dans la même espèce des Possédant-tout
et des N’ayant-rien. Ensuite, ils ont imaginé des lois, des règles, auxquelles
ils se sont assujettis, dont quelques-unes me paraissent le comble de la folie
ou de l’inconséquence.
Ce n’a pas encore été assez que ces lois qui ont du moins des raisons
plausibles à l’égard des hommes. Ils se sont assujettis à mille ridicules
préjugés qui les tourmentent dans leurs moindres actions et leur font à
chaque pas éprouver la gêne, s’ils les observent, ou un sentiment pénible,
qu’on appelle honte, s’ils les négligent.
Enfin, pour comble de perversité, ils ont été jusqu’à blasphémer la
Nature en posant pour principe que les actes les plus naturels sont quelquefois
des crimes et que les actions les plus atroces sont bien souvent légitimes.
Je vais, chers frères, reprendre chacun de ces points en particulier,
les détailler et les prouver.
D’abord, comme je le disais, ils ont établi des différences entre eux. Sur
quoi fondées ? Ils ne le savent pas. Mais ce qui met le comble à l’absurdité
de leur conduite, c’est que leur Religion leur enseigne que tous les hommes
sont frères, qu’ils sortent du même homme et pour ne laisser aucun
prétexte à l’inégalité, elle les a encore fraternisés d’une autre manière en
les réunissant comme dans une même famille, en leur commandant la
douceur, l’amitié réciproque, le partage des biens ; en défendant à qui que

ce soit d’entre eux de se mettre au-dessus des autres. Elle interdit, par un
article exprès, aux inférieurs en force, en dignité, d’appeler personne leur
Maître, leur Seigneur ou leur Père.
Ils croient cette Religion divine. Ils prétendent que le Législateur était
Dieu lui-même (et je le crois à ses belles maximes). Cependant, ils s’en
rient, ils s’en moquent. Infortunés, ils ne sentent pas que ces maximes sages
étaient propres à faire le bonheur général, c’est-à-dire, leur bonheur à euxmêmes
! Ô mes frères, qu’est-ce donc que cette raison dont je n’ai qu’une
faible idée et que l’homme possède à un degré infiniment supérieur, si elle
ne lui sert de rien pour la félicité ! Quoi ! Il est en quelque sorte forcé, par
sa loi la plus sainte, d’être heureux, vertueux, et il ne le veut pas !… Ah !
Consolez-vous d’être brutes !… Mes chers frères, je ne suis qu’un Singe,
éduqué assez superficiellement par une bonne femme, mais je sens qu’il
faut être fou pour ne pas suivre une Religion, que les hommes et les animaux
embrasseraient en foule, si elle leur était parfaitement connue. Car
c’est celle de la nature. C’est celle qui remet tous les hommes à leur place,
les rend bons entre eux et même envers les animaux. Comment ceux qui la
professent osent-ils parler contre leurs ennemis ? Ces ennemis ne sont-ils
pas leurs frères, des hommes comme eux, des enfants d’un même père ?
Oui, la religion de Jésus est si naturelle que tout être vivant qui écoutera la
voix de son propre coeur ne pourra en imaginer d’autre…
Ainsi, mes chers frères, les hommes que je vois, qui passent pour les
plus policés des hommes, en dépit de la nature, en dépit de leur religion,
de leur saine raison, ont consacré la barbarie, la monstrueuse différence
du frère entre le frère.
Autre chose est l’inégalité, autre chose est la subordination : la subordination
est bonne, utile, naturelle. Sans elle, aucune Société ne peut exister,
ni parmi les hommes, ni même parmi les animaux. Aussi, la trouve-t-on
chez nous, qui posons des sentinelles et qui les punissons lorsqu’elles n’ont
pas été exactes ? Aussi la subordination existe-t-elle chez les Castors.
Ce qui établit d’abord l’inégalité, c’est la richesse. Vous ne pouvez avoir
d’idées sur ce mot-là. C’est d’avoir plus de moyens de subsistance qu’un
autre individu. Cela est venu d’une certaine avidité, vice de l’âme, d’une
certaine disposition craintive de manquer, plutôt que d’une vraie capacité.
Car les hommes les plus spirituels et les plus capables, ne sont pas ceux
qui s’enrichissent. Au contraire, ils paraissent le dédaigner. La prééminence
que donnent les richesses est abhorrée par la Nature, condamnée à

d’éternels supplices par la Religion, qui vient à l’appui de la Nature. Vous
souririez de mépris, ou vous frémiriez d’indignation, si vous entendiez,
comme moi, les raisons que donnent des hommes pour appuyer la nécessité
de l’inégalité entre les hommes.
D’abord, vous entendriez les riches applaudir à ce bel ordre, par lequel
tous les ouvrages se font, même les plus vils, sans que personne se plaigne,
etc. Mais tout se fait chez les Castors qui sont égaux ? Chez nous,
qui punissons à la vérité les sentinelles inattentives, mais qui le sommes
chacun à notre tour ! Goûtez de l’égalité, malheureux humains, et vous
verrez combien les travaux seront doux ! Tout sera plaisir. Au lieu que vos
travaux sont aujourd’hui des peines accablantes, que tous vos plaisirs sont
empoisonnés ! Malheureux humains ? Que de peines vous vous donnez
pour vivre misérables ! Tu dis, ridicule petit Maître, tu dis, qui ferait tel ou
tel ouvrage dégoûtant ? Eh, d’où vient qu’aujourd’hui ne sera-ce pas toi ?
Ce sera moi, demain…
Ne vois-tu pas deux espèces de gens, les intendants et les procureurs ?
Les uns te volent, les autres décrètent tes terres et se les font adjuger. Ils
deviendront seigneur un jour, et peut-être toi-même, sûrement tes petitsfils,
vous serez les hommes vils chargés des fonctions basses qui, partagées
entre les égaux, cesseraient de l’être.
Oh ! Mes frères ! Que ne pouvez-vous être instruits comme moi ! En
vérité, il n’y aurait pas de Singes, ni de cheval, ni d’âne, qui ne donnât
des ruades à l’homme, au lieu de le servir. Le taureau le poursuivrait.
L’éléphant l’écraserait contre terre. Le lion quitterait les forêts pour venir
l’assaillir dans les villes. Toute l’Animalité s’élèverait contre cet être fou,
insensé, absurde, apostat de la Nature et de sa propre raison, qui se rend
misérable !
Qui ne serait en effet révolté, de voir un homme, qui traite un autre
homme pis que nous ! C’est son frère, cependant, il le traite comme s’il
était son Dieu et que la Nature lui eût donné la propriété sur lui. Et l’autre
(inconcevable contrariété) ! L’autre, qui est ce même animal si hautain, si
fier, se courbe sous le joug, non de la raison, mais du vice !… Oui, l’obéissance
est bonne, mais quand elle est pour le Chef, ou Roi, le Magistrat,
le Père, la Mère, ou le Vieillard. Elle est nécessaire au bon ordre, au bienêtre.
Mais les lâches que je vois chaque jour qui servent les vices de leurs
pareils, qui les secondent dans leurs criminelles fantaisies, je les trouve
intolérables !

L’homme, mes frères, l’homme qui nous domine tous, est un ridicule
animal ! Nous avons un bien indigne Maître ! On en voit qui se gorgent et
qui, pis que les loups qu’ils méprisent et qu’ils tuent, ne daigneraient pas
de donner de leur superflu à leur frère qui n’a rien et qui, le désespoir dans
les yeux, la pâleur de la faim sur le visage, le gémissement au fond du coeur,
leur tend humblement la main.
J’ai été touché, moins des scènes que j’ai vues. J’ai donné du pain que
je voyais de trop dans la maison à quelques-uns de ces malheureux. Mais
savez-vous ce qui est arrivé ? Moi, que ma Maîtresse ne gronde jamais, pas
même pour une belle porcelaine ou une glace brisées (ce qui vaut au moins
mille pains) j’ai été corrigé de sa propre main, pour avoir jeté deux fois par
la fenêtre de la nourriture à un pauvre frère de cette bomme femme !
Cet être superbe, qui ne se soumet pas aux lois de la Nature, qui méprise
celles de sa Religion, lorsqu’elles sont conformes aux premières, cet
être, bons frères, a voulu se faire à lui-même des lois pour consacrer sa
folie, son absurdité, sa turpitude, et ces lois ne sont pas, comme celles de
la Nature et de la Religion, abandonnées au caprice, à la conscience, à la
bonne volonté des particuliers. Elles sont d’obligation. Elles ont des inspecteurs,
des surveillants. Et tout bête que je suis, je sens bien qu’il a fallu
ce moyen pour y assujettir les hommes. Eh ! Comment les observeraientils,
si on leur laissait le pouvoir de les violer, elle contrarient la Nature et
la religion !
C’est encore ici une de ces inconcevabilités que j’ai trouvées chez les
hommes : ils ont des lois qui se contrarient ! Leur religion, toute douceur,
toute confraternité, leur défend les procès, les possessions exclusives. Elle
interdit surtout à ses ministres toute puissance, tout intérêt temporel.
Elle ordonne le pardon des injures, défend la vengeance, prescrit même
d’aimer ses ennemis. C’est en cela qu’elle fait consister le véritable héroïsme
de l’homme en société. Les lois, au contraire, autorisent les procès.
Elles consacrent la possession exclusive. Les hommes sont par elle autorisés
à plaider, non seulement pour des biens qu’il leur est défendu d’aimer,
mais pour une chose inconcevable, le point d’honneur ! Priez pour ceux qui
vous calomnient, dit la religion ; poursuis-les sans miséricorde, dit la loi. Si on vous
donne un soufflet, présentez l’autre joue, dit la religion ; attaque-le et fais-lui au centuple
du mal qu’il t’a voulu faire, dit la loi. C’est une véritable apostasie, ou je ne
m’y connais pas encore. Car c’est contrarier le divin législateur, qui a dit
de souffrir les injures et de prier pour ceux qui les préféraient. Je tombe

de mon haut, en entendant tous les jours dire que les hommes chrétiens
plaident et qu’ils perdent leur cause !
Certainement ces gens-là se croient plus sages que Dieu. Certainement,
ils se moquent de lui, ou ce sont des fous, des insensés, au-delà de toute
imagination. La vengeance étant consacrée, on l’exerce avec acharnement
pour des misères, des bagatelles. Eh ! Quoi ! Les hommes ne voient pas
que celui qu’ils flagellent si rigoureusement est leur frère ? leur égal ? Le
sentiment de la compassion, ce doux sentiment que la Nature a donné à
tous les êtres vivants, pour leur semblable afin qu’ils s’entraident, qu’ils
s’entresupportent, qu’ils s’adoucissent les peines de la vie. Ce sentiment
qu’ils devraient fortifier au lieu de le détruire, ils l’éteignent, ils l’effacent
par l’abomination, l’infernal plaisir de la vengeance !… Oui, la compassion
commence d’entrer dans mon coeur pour ces infortunés ! Les singes,
même esclaves, sont moins à plaindre que leurs Maîtres !…
Je me répète un peu : c’est que les hommes m’étonnent à chaque pas
lorsque je considère leurs lois et leurs usages. Ils n’ont su rien accorder.
Leurs lois contrarient la Religion, leurs plaisirs la contrarient de même.
Dans ce conflit, je crois que c’est la Religion qui a toujours raison. Ils ont
des spectacles : j’y ai été. Certainement c’est une école de vice. Non pour
nous, non pour des êtres autres que les hommes, mais pour l’inconcevable
animal-humain, c’est une école de vice. C’est une lice où toutes les passions
s’évertuent. Savez-vous ce qu’ils voient aux meilleures pièces ? Les
actrices (les hommes), le désir de les entretenir, de vivre avec elles d’une
manière très opposée à la nature. Les acteurs (les femmes), avec des vues
de dérèglement et de libertinage dont les animaux n’ont pas idée. Et quand
la Religion leur crie : n’allez pas là, mes enfants ! Il y a du péril ! La Loi, elle,
se tient à la porte du spectacle et elle dit en souriant comme une courtisane
: venez, venez rire, mes enfants. Laissez dire la Religion. C’est une
vieille de mauvaise humeur. Et les jeunes gens l’écoutent et ils entrent.
Mais si le lendemain, de jeunes insensés s’avisent d’insulter la vieille, de
lui cracher au visage, ou de lui déchirer son voile, alors la Loi vient à son
secours. Elle les châtie avec une cruauté digne de toute l’atrocité humaine
au lieu de les reprendre, elle leur perce la langue et les fait brûler à petit
feu. Ô barbares humains, ne voyez-vous donc pas que c’est le mépris que
la loi marqua hier soir pour les sages leçons de la Vieille, qui a occasionné
l’insulte que de jeunes fous lui ont faite ce matin ! Vous avez cru venger la
Religion en demandant la punition horrible, mais la Religion, indignée, re-

pousse cet abominable sacrifice que des têtes détraquées comme L***, ou
de fourbes comme F*** peuvent seuls préconiser. Je ne connais personne
parmi nous qui pût les goûter, que les indomptables Pongos, qui ont toute
l’atrocité de l’homme, sans en avoir la souplesse.
Que je plains les hommes ! Ils ont des lois qui mettent à mort leurs frères,
manquant de tout, s’il prend chez celui qui a trop, pour se conserver
la vie. Ils peuvent avoir raison, mais ils s’appuient sur de pitoyables motifs,
et s’ils leur paraissent bons, c’est par une fuite nécessaire de leur manière
de voir et de sentir, absolument hors de la nature !
En effet, avec un peu de sens, ne serait-il pas plus court, pour le bonheur
général, qu’il n’y eut pas de pauvres ?… Si vous voyiez, chers frères,
ce que la richesse coûte au genre humain de peines d’esprit et de corps,
de cruautés, de sang, vous en seriez épouvantés ! Ils se tuent de travail.
Les inquiétudes les rongent et les dévorent. Ils plaident et perdent chacun
en plaidant plus qu’ils ne se disputent. Enfin, la loi de la propriété, cette
loi contraire à la Religion, est la source de toute la misère de l’homme.
C’est elle qui met ce Roi de la nature le plus souvent au-dessous de nous.
L’homme, moins éclairé que moi, qui l’ai cependant été par lui, mais qui
n’a et ne saurais avoir ses préjugés, l’homme a eu la stupidité de la porter
cette loi, qui doit constamment et dans tous les temps, faire le malheur et
la dégradation du grand nombre, sans rendre les grands et les riches plus
heureux. Au lieu qu’avec la communauté de biens, l’amitié fraternelle, cette
union des coeurs et des sentiments que prescrit la religion, ils jouiraient
tous d’une félicité, dont hélas ! les animaux n’ont plus d’idée, que dans les
pays où l’homme n’a pas encore pénétré. Mais où n’a-t-il pas été ? Je n’en
sais rien, depuis qu’il a découvert le Pôle austral.
Ainsi, mes frères, ces hommes que vous croyez heureux, que vous imitez
comme des êtres plus parfaits, ils se guettent, ils se prennent, ils s’enchaînent,
ils se jettent dans des cachots où la céleste lumière ne saurait
pénétrer. Ils se fouettent, ils se marquent d’un fer chaud, ils se mutilent,
ils se pendent, ils se rouent, ils se brûlent, ils se décapitent, ils se torturent,
ils se déchiquettent, ils s’empalent, ils s’ouvrent le ventre, ils se massolent,
ils s’arrachent les yeux, ils se font rôtir au soleil4. Pourquoi ? Parce qu’il y
en a parmi eux qui se sont emparés de tout et que d’autres sont obligés de
leur en arracher une partie.


4 Supplice usité en Afrique. Le coupable est attaché sur le sable au soleil brûlant et il y
fond en moins de trois heures (NDA).


On tue ceux-ci, peut-être a-t-on raison. Mais ce qu’il y a d’infâme, c’est
le plaisir que prennent les vengeurs à torturer les malheureux. Les hommes
sont si bêtes, malgré leur raison, ou si méchants, qu’ils font souffrir
pour obtenir des aveux, qu’ils savent d’avance que les souffrances arracheront5…
heureusement, ils ne commettent ce crime contre nature qu’avec
leurs semblables !… Ne ferait-il pas mieux de corriger l’être raisonnable
par la raison ? Mais cela serait trop long ! Ce qui me passe (apparemment
parce que je ne suis qu’un singe), c’est comment les hommes n’ont pas
fait depuis longtemps une réflexion bien simple, puisqu’elle m’est venue :
depuis qu’on pend, etc, les hommes n’en sont pas meilleurs. Ne serait-ce
point parce que la loi ne les rend point heureux, qu’ils deviennent coupables
? Essayons de faire le bonheur public et particulier. Peut-être les
hommes seront-ils bons lorsqu’ils seront moins misérables ?… Si j’étais
homme, je concevrais sans doute cet oubli de la part des hommes mais
Fiat lux ! Comme dit quelquefois le neveu de ma bonne Maîtresse6.
A chaque pas l’homme me révolte, tant il est inconséquent ! Croiriezvous
qu’il a porté une main sacrilège jusques sur le mystère sacré de la
génération ! Il a empoisonné le plus sain des plaisirs, l’amour. Il a fait des
lois si folles, à ce sujet, si peu observables, que personne ne les observe.
Elles ne pourraient que rendre malheureux. Il a ôté la liberté à l’amour,
essentiellement libre !…
A ce mot, si toute la Nature animée pouvait m’entendre, je la verrais
frémir d’indignation et peut-être courir sus au Sacrilège ! Oui, oui, il a
ôté la liberté à l’amour. Non pour être obéi, mais pour avoir le plaisir de
faire des coupables et des violateurs. Eh ! L’homme méprisera quelqu’un
de nous ! Le serpent venimeux ? Le chacal ? L’Hyène ? Le lion ? Le Tigre ?
Le pongos intraitable ? Regarde-toi donc toi-même, profanateur, regardetoi
! Qui de nous est aussi turpe, aussi vil ? Qui de nous aime, comme toi, à
se plonger dans un océan de malice et de turpitude ? Il a été plus loin, le
profanateur… Mais j’en parlerai tout à l’heure.
Vous savez, ou vous ne savez pas (car vous voyez sans voir, vous autres)
qu’il y a des hommes de deux couleurs, des Noirs et des Blancs. Les noirs


5 La question préparatoire n’était pas encore abolie par le meilleur des Rois, à la sollicitation
du chef actuel de la magistrature quand César-singe écrivait sa Lettre (NDA).
6 J’ai consulté les hommes là-dessus : ils m’ont ri au nez. L’égalité est impossible parmi
eux, la capacité des esprits et les facultés corporelles sont trop différentes… Je le veux,
mais l’humanité est une, et c’est elle qui devrait tout régler. (Note de César)


sont les plus anciens, si l’homme-Buffon a raison dans son système de
la chaleur du centre de la terre ; et n’eût-il pas raison, il me semble que
ce dangereux animal, l’homme, est originaire des mêmes pays que nous
autres Singes, c’est-à-dire d’Asie ou d’Afrique. Nos rapports avec lui en
sont une demi-preuve, mais une preuve plus forte, parce qu’elle est physique,
c’est qu’il y a cent à parier contre un, qu’un animal quelconque est
originaire du climat où les femelles enfantent sans douleur. Or, il n’y a que
les pays très chauds, comme la Mésopotamie, la Sicile, la Guinée, où la
femelle humaine enfante ainsi : donc, l’homme en est originaire.
J’ai déjà dit que l’homme était méchant et qu’il l’était singulièrement
contre lui-même. On le voit par toutes ses lois où il ne fait qu’épiloguer et
où il semble craindre de ne se rendre jamais assez malheureux. Mais pour
se convaincre de cette vérité, il faut voir comme il traite les Nègres ! C’est
une cruauté qui passe l’imagination et dont il n’use envers aucun d’entre
nous.
Il semble qu’il ait peur de ne pas se dégrader assez lui-même, dans les
êtres de son espèce. Il ridiculise, il moque jusqu’aux défauts de nature qui
lui sont communs. Un officier des Colonies qui vient souvent chez nous,
a vu un Maître s’amuser à faire jaillir au visage des ses amis le lait d’une
Négresse qui le priait en pleurant de le laisser pour son enfant. Il n’en
aurait pas fait autant à sa vache. Un autre faisait faire à son esclave noire
la montre forcée de ses… (suppression)… et prenait son texte là-dessus
pour les raisonnements et les observations les plus honteuses sur le sexe
de la mère !…
Ils se plaisent surtout à excéder les Noirs de travail, à les faire périr
pour le moindre caprice, ou à leur faire essuyer des tourments affreux. Ils
calculent et pèsent leur nourriture. L’acte saint, par lequel la Nature nous
reproduit tous, est profané avec eux de la manière la plus infâme. La malheureuse
Négresse est assujettie avec une brutalité, un mépris, une cruauté…
le moindre manque de lubricité est vengé sur elle avec une barbarie…
Souvent, son indigne Maître, après l’avoir plutôt humiliée que caressée,
rougit de cette familiarité et la roue de coups.
Si le lendemain, ce traitement la porte à s’éloigner, il est capable de la
déchiqueter… Frères qui avez vu les tigres, en agissent-ils ainsi ? Mais ce
ne sont peut-être que des individus mal organisés qui agissent ainsi ? J’en
conviens, mais voici, chers frères, la conduite ordinaire, celle que tiennent

les honnêtes gens, les Pères et Mères de famille, telle que l’a exposé devant
moi, chez ma Maîtresse, l’officier français dont j’ai parlé.
— J’ai vu aux Antilles quelque chose de plus extraordinaire encore que
les traits que je viens de citer, dit-il. C’était un jeune Nègre qu’on forçait à
revenir auprès du fils de la maison, âgé de treize ans. Cet enfant, ou plutôt
ce petit tigre, avait à la main une grande épingle qu’il s’amusait à enfoncer
dans la chair du Nègre.
Ce malheureux noir faisait des cris horribles, tandis que sa mère, qui
était de service dans la maison, pleurait à l’écart.
Révolté de cette barbarie, j’en fis avec feu des reproches aux parents du
petit monstre et surtout à la mère. On se mit à sourire en me répondant
qu’on reconnaissait bien là les Européens ! — Il vaut mieux cela cent fois,
ajouta-t-elle, qu’une familiarité avec les Nègres qui perdrait notre fils et les
esclaves aussi. L’humanité et la faiblesse sont inséparables, avec ces sortes
d’esclaves, et nous sommes charmés que l’enfant s’accoutume à être insensible
pour eux. C’est le moyen de s’en faire obéir un jour.
Je priai qu’on l’empêchât, par rapport à moi et par simple politesse : on
le fit, en lui promettant qu’on le dédommagerait par la permission de faire
des coupures sur la peau du Nègre quand je serais parti. Mais le mutin,
me regardant de travers, ne voulait pas obéir, tant ces enfants sont mal
élevés ! Il vint à moi avec son épingle et tâcha de m’en piquer. Je me levai
transporté de fureur et je jurai aux parents sur mon honneur, que le s’ils ne
contenaient à l’instant le petit monstre, je lui passais mon épée au travers
du corps.

suite… page 19

Qu’est-ce qu’être français ?


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Ce fut l’objet de disputes, et l’on eut, comme il faut le savoir, une proposition de loi, au début  de la Révolution Française, pour changer ce nom qui sentait l’aristocratie germanique, en celui de Gaule. Ce dernier terme était d’usage latin (Gallia), et l’on peut en effet, dans toute l’Europe, et, outre, en Orient, la Galilée (cf. la  qualité de Galiléen attribuée au Christ et à l’apôtre Pierre), le retrouver, comme il est advenu à l’auteur de ces lignes, en pays kurde iranien, tout comme sont familiers en ce dernier les noms de Kerman, à savoir Germain, telle la ville kurde de Kermanshah portant le nom de « roi du Kerman » ou autres lieux homonymes ! La couleur blonde naturelle des femmes y est, du reste, fort notable. L’on peut parler des Gaules, jusqu’à la Galicie hispanique ou autrichienne, du Portugal au pays de Galles ou chez les Wallons, Germains de langue française, comme l’a si bien dit un intrépide homme d’esprit !
Celui de Français ou de Franks serait, tout comme le premier, asiatique et dans sa polémique avec le dit Père de Tournemine, Jésuite breton académicien professeur de Voltaire à Louis-Le-Grand, l’illustrissime savant saxon Leibniz, dans une dissertation sur l’origine des Français, fait remonter pareille souche venue d’Asie à une population aux bords de la Mer Baltique et dans l’actuel Golfe de Finlande qui aurait suivi la voie côtière du plat pays, glacière et ainsi franchi quelque rivière des Lys, au nord des Gaules, comme il fut noté, pour donner son nom, si l’on lit bien les cartes du temps de François premier, à une mince région entourant Paris.

Le livre illustrant l’éclat des Franks est, pour les doctes, le monument littéraire en huit livres du moine picard des dits XI-XIIe siècles, Guibert de Nogent (dont on ne sait rien hormis son autobiographie, qui pourrait être un faux pieux) historien de la première croisade intitulé : « Les actions de Dieu par les Francs », Gesta Dei per Francos ! Et chacun, pour rédiger un catéchisme national, de définir la France, en effet,  par une sorte d’élection divine. Cette idée est toujours courante, sauf que le chœur se renforce : à côté des vieux-croyants de moins en moins  audibles se font entendre les chœurs de cette république avec laquelle est officiellement, non sans quelque touche de ridicule, confondu le pays de France.

Chacun, Zemmour en premier, cite la jeune Pucelle dont la vie est une légende d’État, et qui symbolise avec la France, en serait l’incarnation : il n’appartient pas de toucher à ce mythe qui, pour le positiviste Auguste Comte, devait remplacer celui de Napoléon. Rappelons que le fameux « frère » Léon Gambetta, dont on cite le cri de guerre repris d’un sectaire plus obscur : « le cléricalisme voilà l’ennemi » s’empressa ailleurs de donner cette directive : « ne touchez pas à Jeanne d’Arc ! », celle que Shakespeare estimait, dans la première partie de son drame Henri Six, Acte V, une fausse bergère, « mais issue de la lignée des rois » !

« À se demander si le mot de France ne se confondrait pas avec l’utopie envahissante d’une secte voulant s’affranchir de la nature pour dicter ses lois au monde. »


But issu’d  from the progeny of kings (vers 38)
C’est dans cette optique cosmopolite républicaine et impériale, dont la francophonie est l’ombre, que la dispute célèbre se tint après cette guerre de 1870, que l’Empire Français désirait, entre Ernest Renan et son collègue allemand historien Leopold von Ranke, si j’ai bonne mémoire, sur la réalité nationale. Il en résulta une dissertation publiée en 1882, au jargon tout maçonnique intitulée : « Qu’est-ce qu’une nation ? », dont la réponse tenait en la formule creuse, du type de ce que sera  l’Algérie Française ou volonté de « vivre ensemble » ! Pour le bon sens, au contraire, du même type que celui que Voltaire attribue au Westphalien Candide, nation et nature ont la même racine, celle d’une naissance ou d’une large famille, qui implique une diversité de ressemblances, le même et l’autre liés et jamais opposés, une unité dont la personne du chef est l’incarnation ! Cela vaut pour toutes les espèces humaines, mais l’exception française veut qu’il y ait une élection particulière, une capacité de former, selon le mot connu de Spinoza décriant les passions excessives et aveugles mues par l’imagination et non réglées par la raison, « un empire dans un empire » (imperium in imperio) (Préface au livre troisième de son Éthique). Les tribuns républicains et leurs tuteurs monarchistes dans la suite maçonnique de la lignée des Orléans, cultivant le souvenir de Philippe-Égalité, appellent cela une exception française ! À se demander si le mot de France ne se confondrait pas avec l’utopie envahissante d’une secte voulant s’affranchir de la nature pour dicter ses lois au monde.
Les guerres intestines, conséquence d’un rêve français

Nos poètes de cour, que l’ont pourrait dire officiels, ont célébré ce nom de France en le rattachant à une capacité de vaincre ou du moins d’apaiser des factions toujours renaissantes. L’imagination qui en contait l’origine pouvait être outrée, comme dans la Françiade de Ronsard publiée en 1573 :


Muse qui tiens les sommets du Parnasse
Guide ma langue et me chante la race 
Des rois François issus de Francion

Enfant d’Hector, Troyen de nation.


Cependant, le meilleur poème politique et national demeure, pour sa clarté et les leçons qu’on en peut tirer en ce temps d’assombrissement laissant présager des troubles, voire, selon le mot de l’ex-Président Hollande, une partition territoriale, quelque instabilité durable entraînant des interventions étrangères,  telle que celle des Nations Unies, la Henriade de Voltaire : chaque faction prend les armes, protestants, catholiques ou ligueurs, comme on les appelait. Tout leur sert de lieu d’affrontement, églises, temples et une synagogue même permettant à Voltaire de se montrer toujours aussi incisif et mordant, mais juste. Ce mouvement ramène à la question des destinées de la France. De Gaulle la voyait, en nordiste qu’il était, incliné à la rêverie, et au symbolisme poétique, venir l’écrivait-il, « du fond des âges », comme dans une Légende où les héros meurent souvent sur scène, selon le mot profond de Wagner rappelé par un ami corse, car, précisait le plus noble des musiciens-poètes  d’Allemagne – le plus grand homme après le Christ disait-il de lui, avec la disposition de se connaître soi-même, l’humanité ne les mérite pas. Chacun connaissait, avant que le Q.I. des maîtres polissons ne baisse, les pages inspirées par l’esprit plus imaginatif que réaliste de de Gaulle, monarchiste-républicain, comme l’a montré sa fin malheureuse, pour ne pas dire plus, ayant cédé devant une troupe de jeunes crétins avantageux aujourd’hui confesseurs des maîtres au pouvoir.  Est-ce à dire que la France est une construction plus nominale que réelle ?

Il peut, expliquait le journaliste Emile Girardin, coexister plusieurs France : une France allemande, italienne, etc. et il en vantait le paradoxe inconnu aux autres puissances. Mais cela implique une relative stabilité ou prospérité, laquelle, une fois disparue, pour user du langage des philosophes, retourne à l’état de nature. Un État fort est à cet égard nécessaire pour tenir cet agrégat, de même qu’une lourde fiscalité qui fut le trait français le mieux observé en Europe, notamment par l’école des juristes de Bologne au début des Temps Modernes. Il est à redouter, à cet égard, que la vie française, outrant des principes républicains, n’établisse l’égalité des conditions sur un paupérisme encadré. Nous voilà revenu au temps de la Terreur, dans les plis du drapeau tricolore dont un frère Ragon, dans son Catéchisme maçonnique, paru  au temps de la Restauration, sous les frères du roi-martyr, eux mêmes ayant prêté serment à la secte omnipotente, expliquait les couleurs respectives par les usages de cette Société identifiée avec la République. La France serait-elle l’échafaudage abandonné de cette maison de la culture du « être-ensemble », comme un être qui ne respirerait jamais naturellement, mais artificiellement ?
Pourquoi s’étonner alors des soubresauts périodiques de notre France, légende enterrée auprès de laquelle jouent les petits et grands enfants de la République !

Pierre Dortiguier

Poupée gonflable pour raciste islamophobe


leboucemissaire.com

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C’est tout de même mieux d’avoir des personnes d’origine étrangère dans son équipe de football que des sionistes dans son gouvernement. Les enjeux ne sont pas les mêmes, mais visiblement des types qui jouent à la baballe et n’ont aucun impact sur la vie des peuples insupporte les français bien plus que d’avoir des dirigeants qui les dépouille chaque jour un peu plus, les engageant sans leurs avals dans des conflits meurtriers qui ne concerne en réalité qu’une nation étrangère à laquelle ces dirigeants sont affiliés !

Dans la petite tête étriquée des mougeons français (ils sont incroyablement nombreux, à mon plus grand étonnement, moi qui pensais bien connaitre mes concitoyens je me suis lourdement trompé) il est une réalité lumineuse concernant le cas Benzema et qui veut que dans l’affaire de la sextape par son comportement il aurait déshonoré la France ! Impossible qu’il puisse reporter le maillot de l’équipe de France un jour, c’est une insulte à la Nation.

Ah bon ? Quel déshonneur ? Celui de s’être filmé en train de copuler avec une fille ? Ah non mince c’est Valbuena qui a fait ça. Celui d’avoir un copain qui vous vol le film porno que vous avez réalisé ? Ah non mince c’est l’ami de Valbuena qui a fait ça. De quoi est-ce qu’on parle en réalité ?

Question déshonneur ce n’est pas sur le terrain de foot qu’il faut le chercher, non. Sarkozy l’ancien président de ce pays d’hypocrite qu’est la France lui il sait parfaitement ce que déshonneur veux dire, du moins il sait comment le mettre en pratique, bien que d’honneur il n’en a jamais eu, celui de la France il a prouvé à maintes reprises qu’il n’en avait absolument rien à faire. Il l’a dépouillée (en vendant à ses amis 2300 tonnes d’or de la banque de France à des prix défiant toute concurrence), il l’a envoyé faire la guerre en Côte d’Ivoire, en Afghanistan et en Libye tout en faisant tuer Kadhafi son “ami” avec au passage un petit vol de 400 millions de dollars, bien oui on ne tue pas les gens gratuitement ! La Libye à feu et à sang (160 000 morts grâce à Sarkozy) des milliers de migrants déferle sur la France. Est-ce qu’on parle des 11 ingénieurs Français qu’il a laissé se faire tuer par les services secrets pakistanais pour avoir gardé les rétros commissions ( environ 50 millions d’euros ) en 2002 ? Non, c’est mieux, ce n’est pas un déshonneur ça, non il ne joue pas au foot lui. C’est sûr, il joue juste avec nos vies et notre avenir, rien de bien sérieux en somme. Non le déshonneur c’est un jeune maghrébin qui conseil à un collègue footballeur exhibitionniste de payer son escroc de pote pour qu’il ne balance pas son film pornographique à la presse. Une histoire de cour d’école, sur fond d’histoires de fesses. Le déshonneur c’est les moutons qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Heureusement Benzema est là ! On peut déverser sa haine de « l’arabe » et de l’islam grâce à Karim. Faute de pouvoir le faire dans la vraie vie. C’est une sorte de poupée gonflable pour raciste islamophobe. Quant à ceux qui crient au racisme anti-blanc, car l’équipe de France est essentiellement composée de noirs il faut se tourner vers Didier Deschamps*. Il est français blanc autochtone. Il est le sélectionneur. S’il y a un racisme anti blanc il faut donc lui poser la question à lui ! Peut-être ne trouve-t-il pas de joueur blanc suffisamment bon pour soutenir la différence avec les noirs qui joue au football en France. Parfois il ne faut pas chercher plus loin.


* Ancien joueur de football international, originaire non pas de Bayonne comme le dit sa biographie, mais de Châtillon-en-Michaille dans l’Ain, patelin paumé réputé pour l’absence de chicots de ses habitants dont le nom, Michaille, se traduit par « la moitié des dents » en argot. Si vous êtes dentiste, vous êtes le bienvenu, vite !

Chailles(Argot) Dent. (Presque toujours au pluriel). Lorsque tu n’as rien à te foutre sous les chailles, tu mâches du chewing gum pour tromper ta faim. Seulement ça ne remplit pas la panse ! — (San Antonio, Trempe ton pain dans la soupe , S-A 173 , Fleuve noir, 1999)

Les islamophilistes français, idiots utiles du terrorisme islamiste


madaniya.info

PAR

FRANÇOIS BURGAT BURQA, LE BACHAGHA DE L’ISLAMOLOGIE NÉO-COLONIALISTE

Erhal Erhal Ya Burqa, Erhal Erhal bila Awdat : Parmi les grands naufragés de Syrie figurent les trois anciens résidents français de Damas, Pierre Vladimir Glassman, servant multicartes de la mission française en Syrie, François Burqa Burgat, son alter à l’ego surdimensionné, ainsi que Jean Pierre Filiu, dont ses révélations sur son chemin de Damas n’ont pas fini de provoquer en lui des déflagrations aux effets pervers.

Faux nez de l’administration, ils se porteront aux avants postes de l’offensive médiatique déployant un zèle omnidirectionnel pensant compenser ainsi leur mutisme sur les abus du pouvoir baasiste lors de leur immersion en pré-positionnement en Syrie. Ce trio d’intellectuels embedded fera long feu, démasqué et déconsidéré au grand dam de leur commanditaire.

Pierre Vladimir Glassman : Celui qui a été perçu dans les milieux progressistes arabes de Beyrouth comme le chiffreur de l’ambassade française en Syrie, -et désigné sous le sobriquet d’«Al Kazzaz», au choix «le vitrier ou le verrier»- sera par la suite animateur clandestin du site d’un «œil borgne sur la Syrie» de l’officieux journal du Quai d’Orsay le journal le Monde, sous le pseudonyme d’Ignace Leverrier. Il trépassera, l’été 2015 sans voir vu se réaliser son rêve, la chute du régime bassiste.

Le fonctionnement réticulaire du trio (Burqa, Leverrier, Filui) en synchronisation avec Thomas Pierret (Médiapart) fera du quatuor, les «tontons flingueurs» de la bureaucratie française, les drones tueurs de toute pensée dissidente, au mépris de la tradition de rigueur et d’objectivité scientifique de la recherche académique française.
Les sociétés connectées favorisent en effet l’épidémie du dénigrement et la culture de l’insulte.

Fébrile, vibrionnaire, l’ancien résident de Damas à la tête de l’Institut Français Pour le Proche Orient (IFPO), s’est arrogé, lui, le rôle de chef de meute des islamophilistes se vivant en Bachagha de l’islamologie néo-colonialiste.

Il a ainsi achevé une carrière, jadis prometteuse, par sa gratification du sobriquet de «Burqa-Burgat», glané sur le champ de bataille imaginaire de ses fantasmes, pour ses œillères idéologiques et sa déconfiture intellectuelle dans le décryptage des soulèvements arabes de l’hiver 2011.

Sa grille de lecture ressemble à une passoire de thé. Des impressions partielles et fugaces, des ajustements progressifs entre ses structures mentales personnelles et les structures sociales du champ social où il évolue. Ses automatismes de pensée l’enfermant dans des raisonnements déductifs et abstraits, qui débuchent sur une compulsion de répétition.

«Burga»… Un sobriquet dont il sera affligé ad vitam, d’autant plus cuisant que l’un des chefs de file du néo-islamisme, le tunisien Rached Al Ghannouchi, en adhérant au principe de réalité par l’abandon de l’Islam politique au profit d’une «démocratie musulmane», lâchera en rase campagne son outrancier thuriféraire à son triste sort, rendant caduques ses élucubrations qui lui valurent jadis leur pesant d’or.

Bénéficiaire d’une subvention de deux millions d’euros octroyée par le très atlantiste Conseil Européen des Relations Extérieures, le conférencier de l’Otan, en mission commando -en mission commanditée ?- se démènera comme un diable à l’ouverture des pourparlers de paix sur la Syrie, fin janvier 2016, pour discréditer l’opposition démocratique syrienne et valoriser ses amis djihadistes en une roue dentée de la diplomatie néo conservatrice française.

Assemblée Nationale (1), Sénat, RFI, le plus de l’Obs, tous, bien tous, -à l’exception du Conseil Constitutionnel et du Conseil d’État-, subiront la logorrhée de l’ancien résident de Damas, au point qu’au Palais Bourbon, des parlementaires affligés par sa sialorrhée quitteront la salle à la mi audience, laissant en pan ce paon de la pensée stratégique française. Ce dindon de la farce.

Indifférent aux malheurs de son pays, -dont il aura été grandement responsable par ses analyses fantaisistes-, sans craindre le ridicule, Burqa, agité d’une pensée diffluente, se répandra en complainte devant une commission parlementaire de son sobriquet. Confondant balourdise et humour, il fera valoir qu’à tout prendre il aurait préféré le sobriquet de Bucca, du nom du camp de prisonniers américain qui avait regroupé en Irak, entre 2003 et 2007, le noyau dirigeant du futur état islamique (Daech), suggérant par là sa préférence pour une identification à ce groupement terroriste.
Pathétique identification d’une pitoyable prestation. Une piteuse posture d’une imposture.

Jouissif comme Néron au spectacle de l’incendie de Rome, Burqa d’IREMAM, trônant sur son promontoire du Pharo, le compte en banque matelassé par des «primes d’expat», pourra désormais à loisir méditer, non sur les splendeurs du «Vieux Port» de Marseille, mais en «Idiot utile» du terrorisme islamiste, sur le champ de ruines que son narcissisme pervers aura infligé au Monde arabe, particulièrement les pays à structure républicaine.

Son programme «Wafaw», un programme de recherche sur l’autoritarisme dans le Monde arabe, aux analyses d’outre temps, prendra fin en 2017, augurant sinon d’une retraite anticipée à tout le moins d’une disgrâce. Malgré ses effets de manche, ses vitupérations, il quittera la scène vaincu et déconsidéré de tant d’excès. Dégagé bien avant son obsessionnel point fixe Bachar Al Assad.

La vieillesse, dans le cas de Burqa, est un naufrage. Et, dans le cas d’espèce, ce naufragé ne reposera pas en paix. La plus grande bonne volonté du monde ne lui épargnera pas un sort funeste. Rien n’y fait, rien n’y fera : En dépit des suppliques réitérées de ses partisans et l’intercession de ses détracteurs, l’œil était dans la tombe et regardait Caïn. Inexorablement, inéluctablement, immanquablement, l’œil sera dans la tombe et fixera Burqa.
Erhal Erhal Burqa, Erhal Erhal Bila Awdat.

Romain Abdallah Caillet Calimero, alias Colonel Salafi et ses anciennes connections avec le djihadisme

Si François Burgat a inondé la planète de ses jérémiades sur le sobriquet Burqa,- qui lui colle désormais en plein visage, comme le sparadrap sur le nez du Capitaine Haddock-, son disciple désormais renié par son démiurge, le djihadophiliste, Romain Abdallah Caillet Calimero, alias le Colonel Salafi, -son nom de conversion qu’il portait à sa fréquentation d’une mosquée salafiste du Caire- s’est symboliquement drapé, via son épouse, en Burqa, signant par là même et sa soumission au mimétisme ambiant et son indigence intellectuelle et son abdication idéologique.

Une insulte aux combats des femmes arabes à visage découvert contre leurs ennemis, de Leila Khaled et Dalal Moughrabi (Palestine) à Djamila Bouhired (Algérie).

Ci joint Abdallah Caillet-Calimero aux côtés de son épouse, d’origine marocaine, en Burqa, en promenade familiale sur la Corniche de Beyrouth portant dans ses bras un de ses enfants :

Dans une démarche destinée sans doute à masquer ses connections djihadistes anciennes, il se placera à l’avant garde de la curée anti-iranienne.

Il sera toutefois, curieusement mutique lors des honneurs militaires rendus au président Hassan Rouhani, début 2016, dans l’enceinte de la Cour des Invalides.

Une cérémonie dans l’une des plus prestigieuses places militaires françaises, en présence du ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, le grand vaincu de l’accord international sur le nucléaire iranien. Tout un symbole. Alors, Colonel Salafi : Laurent Fabius, agent iranien lui aussi ? Ou petit télégraphiste israélien ?

Sur ce lien, le procès verbal de l’audition d’Abdallah Caillet par la Sous Direction Anti terroriste (SDAT).

La publication de cette note a fait tarir la pépite d’or du consultant BFM TV. Au lendemain de cette divulgation, la chaîne se débarrassera de son «djihadologiste» en herbe désormais encombrant en raison du fait qu’il n’avait «pas jugé utile de lui préciser un certain nombre d’éléments importants de son passé, liés directement aux questions qu’il devait évoquer à l’antenne».

Fiche «S» en 2008 et boursier de l’état français pendant quatre ans (2011-2015)…

Fiché S, et néanmoins boursier de l’état et échapper en cette période ultra sensible de montée en puissance du djihadisme, à la vigilance du «fonctionnaire sécurité défense», l’officier supérieur français affecté habituellement au ministère de l’enseignement supérieur pour détecter les brebis galeuses ?

Et si Romain Caillet n’était finalement qu’un «poisson pilote» des services français, «à l’insu de son plein gré», opérant sous couverture académique de François Burqa dans le marécage djihadiste, dont les connections ont pu être reconstituées par le pistage des ses interlocuteurs sur les réseaux sociaux, à l’instar de son compère qatarologue Nabil EnNsari, opportunément reconverti dans la «dé-radicalisation» après soufflé sur les braises ?

Jeté en pâture après avoir été pressé tel un citron, à la manière de Mohammad Merah, le tueur de Toulouse et de Montauban (2012)?

Sauf à y déceler l’indice d’une complaisance coupable des pouvoirs publics, la question mérite d’être posée au vu de son parcours chaotique et de sa longue immunité et impunité. Si tel était le cas, gare au retour de bâton d’Al Qaida, dont «les dirigeants sont des ignorants», Abdallah Calimero dixit.

Signe de son grand respect des deniers publics d’un état en faillite, l’homme vivra cinq ans aux frais du contribuable français à Beyrouth, boursier du Quai d’Orsay, sur instigation de son mentor Burgat auprès de son ami Eric Chevallier, poulain du socialo sioniste Bernard Kouchner et ancien ambassadeur de France auprès de l’opposition syrienne off-shore.

Cinq ans à abreuver ses censeurs de ses injures, sans soutenir sa thèse doctorale. Sans la moindre interpellation de l’autorité de tutelle sur cette défaillance, ni sur ses répercussions financières sur les deniers public.

Sans le moindre rappel à l’ordre de la hiérarchie quant aux choix aléatoires du directeur de thèse. Son expulsion de Beyrouth, en 2015, constituera le point final de sa lévitation et de son magistère sur les gazouillis de la planète djihadiste, en même temps que la fin de l’imposture intellectuelle de ce djihadologue autoproclamé.

Le quatuor Burgat-Caillet-Pierret-Ennasri… une parfaite illustration de l’utilité du copinage, du mépris du contribuable et de l’irresponsabilité de la tutelle.

Le tableau serait plus complet avec l’adjonction de Vincent Geisser, en état d’épectase permanent devant son gourou nahdaouiste Mouncef Marzouki, le fossoyeur de la démocrate post dictature par son alliance contre nature avec Rached Ghannouchi, le chef de la branche tunisienne des Frères Musulmans, ainsi que Pierre Puchot, l’appendice beyrouthin du quatuor, la relève fumeuse de l’expulsé du Liban, Abdallah Cailllet, qui recommande de «relativiser l’importance du phénomène djihadiste» et dont l’ignorance crasse s’étale sur ce lien, sur le dos du contribuable français :

«En Syrie, Les djihadistes ne représenteraient que «10 à 15%» des combattants de la rébellion syrienne, selon le chercheur Romain Caillet (sic). Ils sont mieux entraînés, mais le rapport de force sur le terrain est en train de changer à l’avantage des laïques et islamistes modérés», soutient Pierre Puchot.

«Islamiste modéré»? Une spécificité française qui vire à la spéciosité en ce que la France est l’unique pays au Monde à pratiquer ce distinguo qui se veut subtil, indice patent de sa confusion mentale.

Chapeau l’artiste. Au rythme des âneries pareilles débitése à journées faites par ce quarteron d’«ex-pat», à l’abri du risque et du besoin, la décadence est assurée.

À croire que «les conseillers ne sont pas les payeurs». Pierre Puchot apparaît rétrospectivement comme une parfaite illustration de cette caste de bureaucrates intellectuels sans rapport avec les périlleuses réalités du terrain, à qui fait défaut le sentiment de leur insignifiance devant la gravité des périls qui fondent sur la Nation.

La rigueur morale commande à cette quintette de branquignoles de la pensée d’interroger les survivants des carnages de Charlie Hebdo et du Paris Bataclan, en 2015, et de Bruxelles et de Nice, en 2016, de même que les familles des victimes pour savoir si de tels arguties emportent leur adhésion ; si de tels arguments fallacieux développés depuis leur tour d’ivoire collective vaut quitus de leur malheur, alors qu’il serait plus sain d’admettre que la spirale de la terreur en France se terminera quand celle-ci cessera de se comporter en état-voyou.

BHL et le serment de Toubrouk

http://www.purepeople.com/media/bhl-laurent-fabius-et-bernard-kouchner_m655341
Dernier et non le moindre, BHL : «l’homme des ides de Mars», loin des rumeurs désobligeantes de la ville et des imprécations contre son auguste personne, médite sur son exploit rarement égalé d’avoir libéré les forces bridées du djihadisme tant en Syrie qu’en Libye, déblayant ainsi la voie à l’accès de l’État Islamique au flanc sud de l’Europe, projetant dans l’espace européen près d’un million de migrants faméliques vers un continent en crise systémique de son économie.

Le Malraux des temps modernes se voulait un homme de son temps, il s’est révélé un homme de l’Otan. L’homme de la guerre et de la paix est, en fait, un homme guère épais… Avec son «Serment de Toubrouk» en guise de cache misère.
Six ans après le soulèvement populaire arabe, la légende d’un mouvement spontané de révolte mené par des cyber-activistes est mise à mal. Elle tourne, par moments, à la mystification, voire à la supercherie en raison de leurs connexions anciennes avec leurs bailleurs de fonds opérant sous couvert d’ONG et l’intervention massive des agences de communications, notamment depuis Doubaï de la firme Saatchi and Saatchi, sous la houlette du libanais Élie Khoury, «spécialiste en stratégie des communications» et artisan de la «Révolution Orange» au Liban.

«Fron Confrontation to Containement» : Le rapport de la Rand coproration

Le premier à avoir mentionné un plan prémédité américain pour donner un coup de balai à la nomenklatura arabe et renouveler les autocrates gérontocrates a été Mohammad Djibril, ancien premier ministre de la période transitoire de Libye.
«La stratégie américaine, depuis 2007, a visé à confier la gestion de l’Islam politique aux Frères Musulmans afin que la confrérie assume le rôle de chef de file du courant se réclamant de l’Islam modéré». Elle s’est inspirée d’un rapport de la Rand corporation, qui avait pour nom de code «C-C» pour «From Confrontation to Containement», a-il assuré lors d’une interview à la presse arabe à l’occasion du 3e anniversaire de la chute de la dictature.

Volant au secours de la victoire, des intellectualoïdes (3), en fin de parcours, se sont ralliés à la bannière du néo-islamisme de la confrérie des Frères Musulmans, dont les pronostiqueurs annonçaient la victoire, dans l’espoir d’un pathétique rôle de gourou de la contre-révolution arabe.

Les dérives de leurs poulains vers le djihadisme planétaire, les mésalliances d’un Occident porteur de civilisation, la résistivité de certaines cibles de la stratégie atlantiste, Bachar Al Assad de Syrie, et les Houthistes au Yémen, le soutien résolu de l’Iran, de la Russie et du BRICS (Brésil, Inde, Chine, Afrique du sud) à leurs alliés régionaux, mettront en échec ce plan.

La fin du monopole des airs exercé depuis 70 ans par l’alliance atlantique.
La guerre de Syrie a brisé le monopole des airs détenus depuis la fin de la IIe Guerre mondiale (1939-1945), il y a 70 ans par l’Otan et son allié israélien, de même que la fin du leadership en Méditerranée, désormais sillonnée en permanence par les flottes russes et chinoises avec des facilités à Tartous (Syrie) et Mers El Kébir (Algérie), bouleversant la stratégie régionale au bénéfice du coupe moteur du BRICS.

L’Histoire retiendra, rétrospectivement, que Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, Laurent Fabius, BHL, Bernard Kouchner et Burqa-Burgat auront été les grands vaincus de la guerre de Syrie, entraînant la France dans leur naufrage moral signant par la même la déconfiture de la pensée stratégique française.

La Syrie, six ans après, se présente comme un vaste cimetière de la classe politico-médiatique française, un naufrage de l’ampleur du désastre de Trafalgar, à l’effet de marginaliser considérablement la France dans la gestion des affaires du monde.

L’anthropologie arabe devra un jour s’attacher prioritairement à décrypter les motivations profondes qui ont propulsé des militants communistes aux convictions solidement ancrées, allant jusqu’à leur incarcération, en «Fou du Roi», faire valoir des pétromonarchies les plus antinomiques à leur combat de vie. Et la psychiatrie arabe interpréter cette singulière prédisposition des bi-nationaux franco-syriens à se dévouer pour une fonction supplétive de deux pays (France-Turquie) à l’origine du démembrement de leur partie d’origine, Alexandrette (Syrie).

1- Audition de François Burqa Burgat à l’Assemblée Nationale française sur les moyens de Daech. Audition diffusée par LCP. Écouter à partir de la 48e minute ou il se plaint d’être qualifié de Burqa :

Réunion de la mission d’information sur les moyens de Daech et audition de François Burgat, directeur de recherche au CNRS et coordonnateur du (…)

http://archive.lcp.fr/emissions/travaux-de-l-assemblee/vod/178656-reunion-de-la-mission-d-information-sur-les-moyens-de-daech-et-audition-de-francois-burgat-directeur-de-recherche-au-cnrs

Pour aller plus loin sur ce personnage
Sur la déconfiture de la presse française

Les charlatans de la révolution syrienne par Bruno Gigue

2- Cf. à ce propos Haytham Manna, président de l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme dans son ouvrage «La Résistance civile, contribution à l’auto-immunisation des sociétés» SIHR 2e édition 2015).

3- Intellectoïdale : L’intellectoïdale est à l’intellectuel ce que l’androïde est à l’être humain. Une vague ressemblance à l’extérieur, et, à l’intérieur, juste en fatras de câblage pré-programmes. François Burgat et BHL relèvent de la faune intellectoïdale, Noam Chomsky est, lui, un intellectuel.

De la Françafrique à la Mafiafrique


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Auteur : Verschave François-Xavier
Ouvrage : De la Françafrique à la Mafiafrique
Année : 2004

Retranscription par Judith Cypel
de l ‘exposé-débat du 3 décembre 2003
à l’espace Renaudie d’Aubervilliers
(Seine-Saint- Denis) devant 200 éducateurs
spécialisés et moniteurs éducateurs
en session de formation

Je me présente brièvement avant de développer le
thème de cette rencontre. Je milite depuis 1984 dans
une association qui s’appelle «Survie»1 qui a été fondée
à l’appel de 126 Prix Nobel. Ils expliquaient que le
problème de la lutte contre la faim et l’extrême misère
dans le monde ne relevaient pas seulement de la charité
individuelle mais de l’action collective. Et qu’est-ce
que c’est que l’action collective? Ce sont des décisions
politiques. Donc, pendant dix ans, nous nous sommes
battus pour faire en sorte que la générosité collective
des Français, l’aide publique au développement – qui
représentait à l’époque environ quarante milliards de
francs – aille un peu plus à destination, serve véritablement
à sortir les gens de la misère, de la faim, de
l’extrême pauvreté. On a convaincu un à un les trois
quarts des députés, toutes tendances confondues, qui


1. L’association «Survie» édite notamment le mensuel . Billets d’Afrique» et les
<•Dossiers noirs de la politique africaine de la France». Site internet: http:/ / http://www.survie-france.org


ont déposé une loi commune pour changer en profondeur
cette aide publique au développement. Et puis,
cette loi n’a jamais été mise à l ‘ordre du jour, malgré
beaucoup de soutiens, y compris celui de tous les footballeurs
français de première et deuxième divisions
qui voulaient que leurs impôts servent quand même
à quelque chose. Cette loi n’a jamais été inscrite à
l’ordre du jour et on s’est rendu compte peu à peu que
la corruption, dont nous connaissions l’existence dans
ces affaires, n’était pas marginale mais centrale et que,
derrière cette relation franco -africaine, il y avait une
criminalité économique absolument incroyable.
En 1994, avec l’appui de la France à ceux qui commettaient
le génocide au Rwanda – un million de
morts en trois mois dans des conditions épouvantables
– , puis la réhabilitation du dictateur Mobutu au
Zaïre, le soutien au régime soudanais qui massacrait
et affamait en masse au sud du pays, on s’est rendu
compte que cette criminalité économique se doublait
d’une criminalité politique inimaginable. Et à ce
moment-là, on s’est dit, ayant découvert tout ça – il
nous a bien fallu une dizaine d’années-, on ne peut
pas se taire. Car le premier principe de la médecine, du
serment d’Hippocrate, c’est: «D’abord ne pas nuire»,
avant de commencer à soigner. Or, comme vous le
comprendrez, cette politique franco-africaine, que j’ai
appelée la <<Françafrique» et qui est une caricature de
néocolonialisme, est une politique extraordinairement
nocive.
Donc, c’est d’abord de ces relations franco-africaines
depuis les indépendances que je vais vous parler, de
cette Françafrique. Je vais vous en décrire la naissance,
le fonctionnement, en brûlant un certain nombre

d’étapes, parce que sinon ce serait trop long: tout ça
représente des milliers de pages de livres et de documents
que nous avons publiés. Et puis je passerai à
l ‘évolution actuelle de ces relations franco-africaines,
à ce qu’on peut appeler le passage de la Françafrique
à la mafiafrique, c’est-à-dire une sorte de mondialisation
de ces relations criminelles. Je vous parlerai
donc de la mondialisation de la criminalité financière.
Enfin je terminerai sur des considérations beaucoup
plus positives, en vous montrant que dans notre histoire,
nous avons la mémoire d’avoir été capables de
construire des biens publics à une échelle nationale, et
qu’aujourd’hui il n’y a qu’une seule issue, qui n’est pas
aussi utopique qu’on veut bien le dire: la construction
de biens publics à l’échelle mondiale. Je vais montrer
qu’en fait, il y a un antagonisme très clair entre une
criminalité financière qui passe son temps à détruire
les biens publics existants, et la possibilité de construire
des biens publics renouvelés et élargis. Nous
avons déjà fait pareille construction, et nous sommes
capables de le faire. Après quoi vous aurez certainement
un certain nombre de questions à poser.
Donc, je vais commencer par la Françafrique. Avec
deux ou trois précautions oratoires. Un certain nombre
de choses que je vais vous raconter vous paraîtront
incroyables. Elles le sont de fait, puisque nous, on
a mis dix ans à les voir et à les croire. Il y a un
problème de regard. C’est des choses qu’on ne voit
pas, tout simplement parce que la Françafrique est le
domaine réservé de l ‘Élysée: c’est un domaine quasi
militaire où il y a beaucoup de désinformation, ou de
non-information. Quand on commence à regarder ces
choses de près, c’est inouï la différence qu’on peut voir

entre la manière dont les médias vous parlent du rôle
de la France en Afrique et ce qu’elle y fait réellement.
Mais ça a beau être incroyable, ce n’est pas tout à
fait faux. Quand j’ai publié sur ces questions un livre
qui s’appelle Noir silence- six cents pages comportant
environ dix mille faits avec mille cinq cents notes,
décrivant la Françafrique à travers tout le continent-,
j’ai eu droit à un procès pour offense à chef d’État de
la part de trois dictateurs africains : le Tchadien Déby,
le Congolais Sassou Nguesso, et, le Gabonais Bongo.
Le délit pour offense à chef d’Etat, c’est en fait un
vieux reste du crime de lèse- majesté. En principe,
on est condamné d’avance. Jamais personne n’avait
échappé à une condamnation dans un procès pour
offense à chef d ‘Etat. Eh bien nous l’avons gagné,
en première instance et en appel, et les chefs d’Etat
ont renoncé à aller en cassation, tellement la somme
de témoignages qu’ont apportée les victimes de ces
dictatures avait rendu une condamnation impossible.
Et le tribunal a déclaré que ce que j’écrivais était le
résultat d’une enquête sérieuse.
La deuxième précaution oratoire, c’est que dans
la description de ce que j’appelle la Françafrigue, je
vais parler surtout des responsabilités françaises, parce
qu’elles sont moins connues. On dit tellement de bien
du rôle de la France en Afrique … Mais évidemment,
la Françafrique, comme je vais vous l’expliquer, ce
sont des Français et des Africains. C’est une association
entre des Français et des Africains. Donc,
évidemment, il y a des Africains qui jouent un rôle
important dans le système de domination, de pillage
que je vais décrire. Mais on vous dit tellement de mal
des responsabilités africaines que ce n’est pas la peine
que j’en rajoute là-dessus, vous êtes déjà au courant.
Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de
Françafrique? D’où ça vient? Et comment Je peuple
français a-t-il été roulé dans cette affaire? Je ne
vais pas refaire toute l’histoire de l’Occident et de
la France avec l’Afrique, rappeler l’esclavage depuis
trois ou quatre siècles, et la colonisation depuis le
XIXe siècle, etc. Remontons seulement de soixante
ans. Après la deuxième guerre mondiale, il y a eu
une pression des peuples pour se libérer – un phénomène
qu’on a appelé la décolonisation. Cela s’est fait
de proche en proche, avec des tentatives de résistance
tragiques, comme la guerre d’Indochine ou la guerre
d’Algérie, successivement, puis la guerre du Vietnam,
où les Etats-Unis ont pris le relais de la France. Donc,
le mouvement de l’histoire et d’autres phénomènes
ont acculé De Gaulle, revenant au pouvoir en pleine
guerre d’Algérie en 1958, à décider officiellement
d’accorder l’ indépendance aux anciennes colonies
françaises au sud du Sahara. Ça, c’est la nouvelle
légalité internationale proclamée. En même temps,
De Gaulle charge son bras droit Jacques Foccart, son
homme de l’ombre- responsable du parti gaulliste, de
son financement occulte, des services secrets, etc. – ,
de faire exactement l’inverse, c’est- à- dire de maintenir
la dépendance. C’est ça le point de départ de
la Françafrique: si vous avez une nouvelle légalité
internationale qui est l’ indépendance et que vous
voulez maintenir la dépendance, c’est illégale donc,
vous ne pouvez le faire que de manière cachée, inavouable,
occulte. La Françafrique, c’est comme un

iceberg. Vous avez la face du dessus, la partie émergée
de l’iceberg: la France meilleure amie de l’Afrique,
patrie des droits de l’Homme, etc. Et puis, en fait,
vous avez 90% de la relation qui est immergée : l’ensemble
des mécanismes de maintien de la domination
française en Afrique avec des alliés africains. Je vais le
détailler par la suite.
Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances
africaines à l’indépendance de la France?
Il y a quatre raisons. La première, c’est le rang de
la France à l’ONU avec un cortège d’Etats clients,
gui votent à sa suite. La deuxième, c’est l’accès aux
matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou
juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième, c’est un
financement d’une ampleur inouïe de la vie politique
française, du parti gaulliste d ‘abord, et puis de l’ensemble
des partis dits de gouvernement, à travers des
prélèvements sur l’aide publique au développement
ou la vente des matières premières. Et puis il y a une
quatrième raison, que j ‘ai repérée un peu plus tardivement,
mais qui est aussi très présent,e: c’est le rôle de
la France comme sous- traitante des Etats-Unis dans la
guerre froide, pour maintenir l’Afrique francophone
dans la mouvance anticommuniste, contre l ‘Union
soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en
place un système qui va nier les indépendances. Et
c’est là que le peuple français a été roulé. Parce que,
après la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, quand
on a demandé aux Français par référendum: <(Est-ce
que vous voulez tourner la page de la colonisation,
tourner la page de plusieurs siècles de domination et
de mépris de l’Afrique?», les Français ont voté oui à
80%. Cela voulait dire : «Oui, on a fait des saloperies,
mais il faut en finir; on tourne la page et on veut
traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants
». Or, vous allez le voir, on a mis en place non
seulement un système néocolonial mais une caricature
de néocolonialisme.
Comment s’y est-on pris? Comment a-t-on construit
cette face cachée de 1′ iceberg? Premièrement,
Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs
d’État <<amis de la France», qui sont en fait des «gouverneurs
à la peau noire». Des gouverneurs à la peau
noire, c’est t!ès pratique, parce qu’on a l’impression
d’avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont
des présidents français , ou tout comme. Un certain
nombre d’entre eux ont la nationalité française, et
plusieurs, même, sont tout simplement des membres
des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît:
il appartenait aux services secrets français. La
manip’ est assez formidable: on avait des gouverneurs
à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour
faire croire à des indépendances; et puis là, on recrute
des gouverneurs à la peau noire.
Comment fait -on pour recruter ces gouverneurs?
On a commencé par une violence extrême. Il y
avait un mouvement indépendantiste exceptionnel
au Cameroun, l ‘UPC, mené par un personnage de
la dimension de Mandela, qui s’appelait Ruben Um
Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des
populations camerounaises, luttait pour l’indépendance.
Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans .un bain de
sang digne de la guerre du Vietnam, gui a fait entre
cent mille et quatre cent mille morts, une centaine
d’Oradour-sur-Glane . .. Cela ne figure dans aucun
manuel d’histoire. Moi-même, je ne l’ai découvert
qu’il y a une dizaine d’années. On a fait l’équivalent
de la guerre d’Algérie au Cameroun; on a écrasé un
peuple, détruit une partie de ce pays.
Et puis ensuite on a eu recours à l ‘assassinat politique.
Il y avait des leaders élus, de vrais représentants
de leur peuple, comme Sylvanus Olympie au Togo.
Eh bien, quatre sergents-chefs franco-togolais revenus
de la guerre d ‘Algérie, après la guerre du Vietnam,
ont fait un coup d ‘Etat avec l’appui de l’officier français
qui était soi-disant chargé de la sécurité d’Olympie:
ils ont assassiné ce président le 13 janvier 1963.
Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Étienne
Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec
un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré
dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous
aviez un homme d’Etat très prometteur, Barthélémy
Boganda : il est mort dans un accident d’avion extrêmement
curieux.
Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de
manière massive; on retrouvera ça un peu plus tard.
On a écarté des candidats qui représentaient vraiment
l’opinion de ces pays en promouvant des gens tout
à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté,
Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l’espace de
de~x ou trois ans tellement de tentatives de coups
d’Etat et d’agressions de la part de Foccart qu’il a
fini par imaginer de faux complots et par devenir
paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d’ailleurs, il s’est
réconcilié avec Foccart.
Donc, à part la Guinée de Sékou Touré, l’ensemble
des ex-colonies francophones ont été embarquées dans
ce système, avec un certain nombre de chefs d’État
auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission:

«Servez-vous dans les caisses publiques, confondez
l’argent public et l’argent privé, bâtissez-vous des
fortunes.» Un certain nombre ont pris ça au mot et
ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure
de leur pays: Mobutu, Eyadéma, Moussa Traoré, etc.
Donc, «confondez l’argent public et l’argent privé,
enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l ‘orbite
française, laissez-nous continuer de prélever les matières
premières à des prix défiant toute concurrence et
de détourner une grande partie des flux financiers qui
naissent de là.>>
En plus de ce choix d’un certain nombre de chefs
d’État «amis>>, ou plutôt vassaux, les mécanismes de
la Françafrique ont touché l’ensemble des domaines:
politique, économique, financier policier, militaire …
Par exemple, on a aussitôt recyclé les anciens de
l’OAS, l’Organisation de l’armée secrète (qui avait
mené la guerre contre les accords d’Evian , accordant
l’indépendance algérienne), dans les polices politiques
de ces pays africains. Nombre de ces Etats ont été
dotés de polices tortionnaires. Récemment, vous le
savez, on a révélé que les tortionnaires de la bataille
d’Alger, Aussaresses et ses émules, ont ensuite été
former les tortionnaires latine-américains, tellement
on avait apprécié leur expérience., On a mis en place
auprès de chacun de ces chefs d’Etat un officier des
services secrets chargé de le protéger … sauf lorsqu’il
cessait de plaire. Le jour où le Nigérien Hamani Diori
a voulu vendre son uranium ailleurs qu’en France, il a
été déposé instantanément. Quant aux Comores, il y a
eu deux chefs d’Etat assassinés, et un certain nombre
d ‘autres déposés, par Denard et ses mercenaires.

Les mercenaires, parlons-en. D’un côté, il y a la
présence militaire officielle … mais c’est parfois gênant
d’intervenir trop ouvertement. Alors, il y a un moyen
beaucoup plus commode : ces gens qu’on présente
comme des électrons libres, dont Denard est le prototype,
et qui sont recrutés essentiellement dans les
milieux d’extrême droite- j’y reviendrai. Et donc, on
dit: «Voilà, il y a des coups d’État, des révolutions,
des renversements de présidents qui sont faits par des
gens qu’on ne contrôle pas, ces fameux mercenaires,
et ce Bob Denard qui sévit depuis 40 ans», désormais
transformé en papy gâteau par la grâce du petit écran.
Sauf que, chaque fois que Bob Denard a un procès, le
gratin des services français vient dire à la barre: «Mais
Bob Denard, il est des nôtres! C’est un corsaire de la
République, pas un mercenaire. U a toujours servi le
drapeau français.» Derrière ce fonctionnement opaque
des mercenaires, la réalité, c’est bien un rappel aux
chaînes de la dépendance.
Autre moyen de contrôler ces pays: le franc CFA.
On vous dit: «C’est formidable, on a doté ces pays
d’une monnaie, avec le franc CFA.» (CFA, ça veut
dire: Colonies françaises d ‘Afrique … ). Sauf que ce
franc CFA convertible a permis, pendant des dizaines
d’années, de faire évader les capitaux de ces pays. Au
moment des campagnes électorales en France, on se
mettait à pleurer sur le fait que tel État africain, le
Cameroun ou le Togo, par exemple, n’avait plus de
quoi payer ses fonctionnaires. Donc, on envoyait un
avion avec une aide financière directe, un chargement
de billets CFA, à Yaoundé ou à Lomé . .Et cet avion
repartait aussitôt en Suisse où les francs CFA tout
neufs étaient convertis, pour partagés entre le chef
d’État destinataire et le décideur politique français .
On faisait de même avec certains prêts. Autrement
dit, c’est l ‘un des multiples moyens par lesquels on a
enflé démesurément la dette du tiers monde, avec des
sommes dont les Africains n’ont évidemment jamais
vu la couleur.
Autre moyen de détourner de l’argent et de constituer
des caisses noires: la création d’entreprises faux-nez
des services français. Le Floch- Prigent, ancien
PDG d ‘Elf, a reconnu que Elf avait été créée pour
ça. Dans cette compagnie, il y avait au moins quatre
cents agents secrets. Et l’énorme différence, l’énorme
rente qui peut provenir de l’argent du pétrole- payé
très peu cher et en partie non déclaré -, toute cette
énorme masse d’argent a servi aux services secrets à
entreprendre un certain nombre d’actions parallèles,
comme déclarer la guerre au Nigeria pour lui chiper
son pétrole, ou faire des coups d’État dans un certain
nombre de pays. Mais il y a eu aussi des faux-nez plus
petits: un certain nombre d’entreprises de sécurité
ou de fourniture aux missions de coopération facturaient
deux ou trois fois le coût de leurs prestations
pour détourner de l’argent, par exemple vers un Bob
Denard, qui contrôlait directement certaines de ces
sociétés.
Je pourrais continuer longtemps comme ça. Je vous
en donnerai encore un exemple plus tard. Ce dont il
faut se rendre compte, c’est que dans la Françafrique,
il y a une inversion permanente de ce qu’on vous
déclare. Dans la face émergée de l’iceberg, vous avez
la France qui affiche ses principes, et dans la face
immergée, on voit l’application d’un monde sans
lois, d’un monde sans règles, plein de détournements
financiers, de criminalité politique, de polices tortionnaires,
ou -on le verra tout à l ‘ heure – de soutiens
à des guerres civiles. Ça, c’est la réa lité. C’est au
moins 90% de la réalité. Alors, cette Françafrique,
qui dure encore jusqu’à aujourd’hui, on conçoit bien
qu’elle comporte un certain nombre de risques pour
ces pays, qu’elle a de graves conséquences sur leur
situation économique et politique.
Tout d’abord, quand on dit aux chefs d’État:
«Servez-vous dans la caisse», peu à peu, la corruption
va passer de la tête jusqu’au bas de la société. Et
ce qui restait encore de services publics au moment
de la décolonisation s’est transformé progressivement
en self-service public. Aujourd’hui, les capacités de
santé ou d’éducation dans ces pays sont tout à fait
démontées.
Deuxièmement, on peut comprendre que ces «États»
néocoloniaux, fondés sur ce qu’on appelle une économie
de rente, de pillage, de prélèvement de la richesse
des matières premières ou de détournement de l’aide
publique au développement (au moins 50% de cette
aide), n’ont aucun intérêt au développement économique.
C’est une constante. Parce que, quand vous
avez un développement productif – des usines, des
lieux de fabrication -, des classes d ‘acteurs économiques
apparaissent – des classes de salariés ou d’entrepreneurs-
qui vont se mettre à contester l’usage de
l’argent public. On voit surgir des, gens qui n’ont plus
un besoin absolu de l’argent de l’Etat pour vivre, qui
se mettent à penser librement et à contester le pouvoir.
Donc, si dans ces pays il n’y a pas de développement
économique hors des matières premières, ce
n’est pas un hasard; ce n’est pas du tout parce que ces
pays en seraient incapables. Si on oppose aux entrepreneurs
des obstacles administratifs ubuesques, c’est
tout simplement que le dictateur ne veut pas d’un
développement économique qui contesterait son pouvoir.
À Madagascar, l’un des seuls entrepreneurs qui a
réchappé à cette mise en échec, Marc Ravalomanana,
est devenu président avec un fort soutien de la population,
parce qu’il produisait malgache et que, maire de
la capitale, il avait rompu avec les traditions de pillage
des biens publics. Donc, beaucoup de dictateurs ont
préféré éviter ce danger. Ils ne tolèrent d ‘entrepreneurs
que totalement corrompus et assujettis, vulnérables
à des accusations de détournement.
D’autres phénomènes ont encore aggravé la situation,
comme la poussée démographique. Et puis il y
a eu, à la fin des années 1970, ce qu’on a appelé «la
dette du tiers monde». En fait, il y avait trop d’argent
dans les caisses de l’Occident et des pays pétroliers;
il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à
s’endetter. On leur a dit: «Tout ça, c’est cadeau; on
va vous faire une nouvelle forme d’aide publique au
développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même
0% et la différence avec le taux d ‘ intérêt normal, on
va compter ça comme de l’aide. Sauf que, quand ces
prêts sont en partie ou totalement détournés, quand
ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans
des paradis fiscaux, comme c’est le cas le plus souvent,
avec quoi va-t-on rembourser? L’argent a disparu
et on n’a rien produit avec … Le cas du Congo-Brazzaville
est caricatural, c’est une espèce d’alchimie
extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de
pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l’achète presque
pour rien, on n’en déclare pas une partie -un tiers,

 un quart ou la moitié, selon les gisements. Et
donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en
même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la
Françafrique- les Sirven, Tarallo, Chirac, enfin tous
les réseaux de la Françafrique- ont de gros besoins
d’argent. Donc, au bout d’un certain temps, on ne se
contente plus de la production présente mais, avec
l’aide d’un certain nombre de banques, on va se faire
prêter sur gage: le pétrole qui sera produit dans deux
ans, trois ans, dix ans . .. Résultat, ce pays finit par
avoir une dette qui est égale à trois fois sa production
totale annuelle. Regardez la magie : ce pays a un
plus, le pétrole, et ça se transforme en 3 moins, une
dette égale à trois fois sa production pétrolière (et
même davantage). Et puis, en plus, avec une partie
de cet argent, on achète des armes pour armer les
deux clans de la guerre civile, qui va détruire le pays
au milieu des années 1990. Alors, vous allez dire:
<<Tout ça, c’est un fâcheux concours de circonstances)).
Sauf que je démontre dans un ouvrage, I..:envers de
la dette, que c’est le même personnage, Jack Sigolet,
établi à Genève au coeur des paradis fiscaux, bras droit
d’André Tarallo, le Monsieur Afrique d’Elf, qui à la
fois vend le pétrole, gère la dette et achète les armes.
Alors, dire que c’est une coïncidence, c’est un peu
difficile. Donc, si le Congo-Brazzaville a été détruit
– j ‘y reviendrai -, c’est la responsabilité d ‘Elf, et
comme Elf était nationalisée, c’est la responsabilité de
la France, c’est notre responsabilité à tous, en tant que
citoyens de ce pays qui laisse opérer la Françafrique : à
la fois nous pillons le pétrole, nous montons une dette
totalement artificielle, la moussant comme oeufs en
neige à travers des commissions prélevées dans une
kyrielle de paradis fiscaux, et nous achetons des armes
pour détruire ce pays. C’est un petit raccourci de la
dette du tiers monde. Vous le voyez, en fait de dette,
si on fait les comptes, c’est plutôt nous qui devons de
l’argent à ces pays.
Je continue : donc, à cette époque-là (les années
1980), on commence à enfler la dette. La dette, quand
on y regarde de près, quand on regarde où est passé
l’argent, c’est dans la plupart des cas une escroquerie
absolument gigantesque. Alors, avec tout ça, on arrive
à la fin des années 1980. Il y a une poussée démocratique
après la chute du mur de Berlin. Et à ce moment-là,
les dictateurs ont beaucoup de mal à résister à cette
pression. Ils vont devoir affronter des élections, mais
ils ne peuvent plus tenir comme discours politique:
<J e me représente parce que je fais le bien du peuple,
parce que je vais assurer son développement>>. Ce n’est
plus crédible, et donc ils se mettent à utiliser l ‘arme
ultime du politique, le bouc émissaire, qui malheureusement
marche depuis les débuts de l ‘humanité. Ils
se mettent à expliquer que, s’il y a des malheurs dans
le pays, ce n’est pas leur faute, c’est la faute de l’autre
ethnie, «cette ethnie que vous haïssez, n’est-ce pas, et
qui, si elle vient au pouvoir, va vous ôter le pain de la
bouche, prendre toutes les hautes fonctions, et même,
éventuellement, vous massacrer». C’est ce discours
qui a été tenu au Rwanda, c’est ce qui menace dans
un certain nombre d’autres pays. C’est un scénario
sous-jacent à ce qui se passe en Côte d’ Ivoire. A la
criminalité économique et à des régimes dictatoriaux
souvent tortionnaires, on a rajouté une criminalité
politique de masse en dressant les gens les uns contre
les autres.

Encore un dernier exemple du fonctionnement de
la Françafrique. Rappelons le schéma de l’iceberg
qui représente la Françafrique : en haut, vous avez la
France meilleure amie de l’Afrique, patrie des droits
de l’homme, etc.; sous la ligne de flottaison, vous avez
ces fonctionnements de solidarité entre un certain
nombre de Français et d’Africains qui se sont organisés
pour tenir ces pays politiquement (par la dictature),
militairement (avec les mercenaires), et à travers un
certain nombre de circuits financiers pompant l’argent
des matières premières, l’argent de la dette, l’argent de
l’aide publique au développement. L’un des exemples
les plus récents et les plus achevés de ce fonctionnement
en iceberg, c’est ce qui s’est passé après la poussée
démocratique des années 1990. La Françafrique a
été prise au dépourvu par une révolution démocratique
au Bénin. Aussitôt, elle a organisé un système
qui a marché de manière quasi infaillible pendant
pratiquement dix ans. Il consiste en ceci: avec notre
argent, l’aide publique au développement, on envoie
des urnes transparentes, des bulletins de vote et des
enveloppes dans ces pays; on déclare : «Oui, vraiment,
c’est bien, ils arrivent à la démocratie; donc, on va les
aider»; et en même temps, on envoie dans les capitales
de ces pays des coopérants très spéciaux, des réseaux
Pasqua ou de la mairie de Paris, qui vont installer un
système informatique de centralisation des résultats
un peu spécial: alors que les gens ont veillé jour et
nuit auprès des urnes pour être sûrs que leur suffrage
soit respecté, alors qu’ils ont voté à 70 ou 80% pour
chasser le dictateur, ils se retrouvent à la fin avec un
dictateur réélu avec 80% des voix . .. ou 52% s’il est
modeste. Voilà encore une alchimie extraordinaire.

Nous, avec notre argent, on aide les gens à se doter
d’instruments de démocratie; au même moment, les
réseaux de la Françafrique arrivent à fa ire en sorte
que ces peuples aient encore pire qu’un dictateur, un
dictateur ((légitimé démocratiquement». Et ça ne s’est
pas passé que dans un pays; ça s’est passé cinquante fois
entre 1991 et 2003, avec chaque fois le même système,
chaque fois le même discours, que ce soit au Togo,
au Cameroun, au Congo- Brazzaville, au Gabon, à
Djibouti, en Mauritanie, etc.
Il n’y a eu que trois ou quatre exceptions, dans deux
pays pauvres d ‘abord, parce qu’ils sont trop pauvres
pour intéresser beaucoup la Françafrique : le Mali,
avec le renversement du dictateur Moussa Traoré, et le
Niger, où quelques officiers progressistes ont renversé
le dictateur installé par Foccart, qui s’appelait Ibrahim
Baré Maïnassara. Alors là, quand ils ont renversé le
dictateur, la France a crié à l’interruption du processus
démocratique. Elle a coupé sa coopération. Et
donc les Nigériens ont organisé leurs élections sans et
malgré la France. Et ça a donné les élections les plus
incontestées depuis quarante ans en Afrique. Il n’y a
pratiquement pas eu un bulletin contesté.
Et puis, il y a encore deux exceptions célèbres. Au
Sénégal, où il y avait une fraude instituée depuis très
longtemps, s’est produite une invention démocratique.
La société, qui en avait marre de l’ancien régime
corrompu – ça ne veut pas dire que le nouveau est
parfait, loin de là -, voulait au moins pouvoir changer
de président. Eh bien, ils ont jumelé les téléphones
portables et les radios locales de manière à annoncer
en direct les résultats à chaque dépouillement d’urne,
pour que l’on ne puisse pas truquer la totalisation.
Dans d’autres pays, on a retardé du coup la mise sur le
marché des téléphones portables … Un autre exemple,
extraordinaire, presque unique dans l’histoire de l’humanité,
c’est Madagascar. Jour et nuit, pendant quatre
ou cinq mois, entre cinq cent mille et un million de
personnes ont tenu la rue pour défendre le candidat
élu et obtenir son installation à la place du dictateur
soutenu par l’Élysée et par la Françafrique. Sous la
pluie, des femmes de soixante-dix ans, des mères de
famille, etc., une marée humaine se gardant de toute
violence, a réussi peu à peu, par son courage, à dissuader
l’armée et les milices du régime. Chaque fois
que l’armée voulait attaquer le mouvement populaire,
il y avait toujours une femme ou une fille de général
dans la manifestation qui appelait sur son téléphone
portable le père ou le mari pour dire: «Nous sommes
dans la manifestation>>. Et peu à peu, les généraux, les
officiers ont craqué l’un après l’autre, ils sont passés
dans le camp du président élu. C’est un exemple vraiment
assez exceptionnel, tellement inquiétant pour
les dictateurs en place qu’ ils ont mis un an avant de
reconnaître le nouveau régime.
Donc, tout n’est pas désespéré. Mais disons que
pour ce qui est de notre rôle, du rôle de la France,
on a passé son temps à faire «valider>> par les urnes
l’inverse de la volonté du peuple, quitte à dégoûter
les gens de la démocratie.
Alors, j’avance. Je passe rapidement car je n’ai pas
le temps de faire l’histoire de la Françafrique. Je vais
quand même vous décrire brièvement ses réseaux,
très, très sommairement. Et puis, je vous donnerai un
o u deux exemples récents avant de passer à la mafiafrique.

Ces réseaux, je vais d’abord vous les énumérer tels
qu’ ils nous sont apparus en première lecture, si je puis
dire, et puis ensuite vous les décrire tels que nous les
voyons maintenant, parce que c’est un peu différent,
et à force d’y travailler, on y voit un peu plus clair. Je
vous le dis rapidement, je n’ai pas le temps de détailler
et d ‘ insister – tout ça se trouve dans mes différents
ouvrages. Simplement, je vais d ‘abord vous décrire
un foisonnement.
Il y a ce qu’on appelle les réseaux politico-affairistes.
Le plus important d’entre eux, c’était le réseau
Foccart, créé sous De Gaulle ; disons que c’était le
réseau gaulliste. Et puis il y eut les réseaux néo-gaullistes
– principalement le réseau Pasqua -, le réseau
Giscard, le réseau Mitterrand, le réseau Madelin, le
réseau Rocard, etc.
Ensuite, il y a quelques très grandes entreprises qui
jouent un rôle dominant là où elles se trouvent. ri y a
Elf, bien entendu, qui faisait la politique de la France
au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au
Nigeria, en Angola, etc. Il y a Bouygues, qui contrôle
les services publics en Côte d’ Ivoire, qui a hérité
d ‘une grande partie des subventions d’investissement
de l’aide publique au développement. Il y a Bolloré,
qui a le monopole des transports et de la logistique
sur une bonne partie de l’Afrique. Il y a Castel, qui
contrôle les boissons,etc.
Et puis il y a les militaires . La plupart des hauts
dignitaires de l’armée française ont fait leurs classes
en Afrique où ils ont eu des carrières accélérées, deux
ou trois fois plus rapides, avec des soldes faramineux.
L’armée française tient beaucoup à l’Afrique; elle
fait encore la politique de la France au Tchad ou à
Djibouti. La plupart des généraux africains francophones,
y compris les généraux-présidents, sont ses
<<frères d’armes».
Vous avez encore les différents services secrets,
qui se disputent entre eux et qui ont chacun un rôle
dans la Françafrique. Vous avez la DGSE, le principal
service secret vers l’étranger, qui contrôlait de
près chacun des «gouverneurs à la peau noire». Vous
en avez un autre, qu’il est beaucoup plus surprenant
de rencontrer en Afrique, la DST (Direction de la
sécurité du territoire) . En principe, elle ne devrait
s’occuper que de l ‘ intérieur de la France. Mais elle
s’occupe aussi de l’extérieur pour diverses raisons.
D’abord parce qu’il s’agirait de protéger la France des
dangers de l’immigration. Ensuite, la DST, qui est
une police politique, fait de la coopération avec l ‘ensemble
des polices politiques de toutes les dictatures
du monde. Donc, elle devient copine avec toutes les
«sécurités intérieures» des pires dictatures. Et du coup,
la DST se retrouve impliquée dans beaucoup de pays,
comme le Gabon, le l3urkina, l’Algérie, l’Angola, etc.
J’ai oublié de dire que, bien entendu, les réseaux françafricains
sont devenus les mêmes au Maghreb qu’en
Afrique noire, avec exactement les mêmes mécanismes
en Algérie, en Tunisie et au Maroc que ceux que
je vous ai décrits jusqu’à présent. Après la DGSE et la
DST, il y a la Direction du renseignement militaire,
poisson-pilote de l’armée, qui fait la propagande de la
France lors des conflits en Afrique, et puis l ‘ancienne
Sécurité militaire, qu’on appelle maintenant DPSD
-sur laquelle je reviendrai-, qui, entre autres, contrôle
les mercenaires et les trafics d’armes.

Il faut rajouter un certain nombre de réseaux
d’initiés: une obédience franc-maçonne dévoyée,
la Grande Loge Nationale Française (GLNF), fort
à droite, à laquelle appartiennent tous les dictateurs
franco-africains, une forte proportion des responsables
des services secrets, des généraux français et africains,
les dirigeants de grands médias comme T F1 ,
une partie du lobby nucléaire et pétrolier, etc. Vous
avez des sectes, très présentes en Afrique et liées à
la Françafrique, comme les Rose-Croix ou même le
Mandarom …
Il y a encore le Trésor, du ministère des Finances,
l’administration française la plus puissante : elle applique
à l’Afrique les politiques de la Banque mondiale.
Après cette description panoramique un peu éclatée,
je vais revenir à un historique plus unifié, que je
n’ai compris qu’assez tard, au début des années 2000,
en travaillant sur le livre Noir Chirac. La relecture de
la guerre froide m’a fait un peu déplacer les accents,
en considérant notamment que la dépendance de la
France ou des décideurs français vis-à-vis des politiques
américaine et atlantiste était beaucoup plus
importante qu’il n’y paraissait. J’ai compris en particulier
que le discours antiaméricain, qui est la propagande
de base de la Françafrique, et notamment des
réseaux Pasqua, est une propagande à usage subalterne.
Parce qu’en réalité, ceux gui crient le plus fort leur
antiaméricanisme sont les plus liés aux Américains:
vieille astuce!
Selon ma perception d ‘aujourd’hui , l’historique des
réseaux de la Françafrique s’est passé de la manière
suivante. Vous avez au départ le réseau Foccart,
qui agrégeait tous les éléments anticommunistes des
réseaux de la guerre froide, ce qui incluait notamment
un certain nombre d’éléments issus de l ‘extrême droite
ou de la mafia corse – y compris mêlés à des trafics
de drogue. J’ai expliqué dans La Françafrique et dans
Noir silence que Charles Pasqua avait été l’initiateur de
la French connection vers les Etats-Unis. Il m’a attaqué
en diffamation, mais pas sur ce point. Sous couvert
de Pernod-Ricard et au nom des services secrets, il a
couvert un trafic de drogue, mais c’est un grand classique
des services secrets. Et puis, en 1970, Pasqua se
dispute avec Foccart et donc crée un réseau dissident,
un réseau néogaulliste (les néogaullistes se distinguent
des gaullistes en étant beaucoup plus dans la mouvance
américaine). Et Pasqua devient le financier de
la carrière de Chirac, qui est en train de monter en
puissance et qui va devenir Premier ministre en 1974.
À partir de 1974, le tandem Pasqua-Chirac prend les
rênes du futur RPR et de la Françafrique, tandis que
le réseau Foccart est déclinant.
Ensuite, apparaît Mitterrand. O n croit qu’il va
changer les choses, mais pas du tout: Mitterrand suivait
les traces de Foccart depuis 1948. Il se contente
de montrer sa capacité de nuisance en faisant publier
Affaires africaines par son ami Pierre Péan, dénonçant
le système Elf et Je Gabon de Bongo. La Françafrique
comprend, on lui donne une part du gâteau et Jean-Christophe
Mitterrand se branche sur les réseaux
Pasqua: le réseau Mitterrand, c’est en fait une simple
branche des réseaux Pasqua.
En 1986, Chirac se réconcilie avec Foccart, qu’ il
emmène à la cellule Afrique de Matignon. Par conséquent,
à partir de 1986, Chirac détient toutes les clés
de la Françafrique: non seulement Pasqua, mais aussi
Foccart. Et comme toute instance trop dominante
a tendance à se diviser, à partir de 1989 se manifeste
une tension extrême entre Pasqua et Chirac,
avec des alternances de dispute et de réconciliation,
ce que j’appellerai plus tard «le conflit des anciens et
des modernes>>- grâce auquel nous avons appris à peu
près tout ce que nous savons sur la Françafrique. Parce
que tout ce que je vous raconte n’est pas seulement
le fruit d’un travail considérable de dépouillement
d’informations et de recoupements. C’est aussi paru
crûment dans la presse, parce que les deux camps
– Chirac-Juppé contre Pasqua et les anciens- se bombardaient
par presse interposée, exposant les saloperies
de l’autre. Ainsi, ce qu’on a appelé l’Angolagate, c’est
tout simplement la guerre des modernes- (Juppé, de
Villepin) contre les réseaux Pasqua, la guerre aussi
de la DGSE, du côté des modernes, contre la DST
pasquaïenne, du côté des anciens. Je n’ai pas le temps
de vous détailler tout ça, mais ce qui est clair, c’est
quand même que le néogaullisme chiraquien contrôle
la Françafrique depuis 1974, c’est-à-dire pratiquement
depuis trente ans, et qu’ il est l ‘ami des principaux
dictateurs africains .
Pour le fonctionnement de la Françafrique,
les réseaux d’initiés son inéluctables: tous les
Françafricains sont tenus par des mécanismes d’initiation.
Alors, ça peut être des mécanismes d’ initiation
mafieuse ou dans des sec tes, voire dans certaines
excroissances de la franc-maçonnerie. Depuis quelques
années, ceux gui l’ont emporté, c’est la Grande
Loge Nationale Française, comme je vous l’ai dit tout
à l ‘heure: ils ont raflé toute la mise. Il y a eu par
exemple une cérémonie d’initiation au Gabon où,

d’un seul coup, les deux cents principaux décideurs
gabonais ont été affiliés à la GLNF. C’est un peu
comme autrefois quand on baptisait au jet d ‘eau; là,
en fait, on s’est mis à initier en grand à la <<philosophie
françafricaine». Je précise tout de suite que je n’ai rien
contre la franc-maçonnerie, qui a joué un rôle éminent
dans la construction de la démocratie française et
celle des biens publics en France, mais que le danger,
c’est que le secret philosophique ou initiatique soit
dévoyé par des gens qui ont d’autres ambitions, pour
en bit constituer des quasi-mafias- le terme employé
par Pierre Marion, numéro 3 de la GLNF quand il a
démissionné de cette obédience, disant que ce à quoi
il avait cru et appartenu était devenu quelque chose
de tout à fait incontrôlable.
Je passe rapidement sur l ‘actualité de la Françafrigue.
Tout cela, encore une fois, demanderait de longs développements,
mais je veux laisser un peu de temps à
d’autres choses importantes pour comprendre ce qui
se passe aujourd’hui. Je ne développerai pas ce qui s’est
passé au Rwanda où la Françafrique, amie du dictateur
Habyarimana qui développait une sorte d’apartheid au
sein de son pays, a pendant les trois mois du génocide
soutenu militairement (par des livraisons d’armes),
financièrement (par des gros chèques) et diplomatiquement
(à l’ONU) le régime qui massacrait un
million de personnes dans des conditions horribles.
La complicité de la France dans ce génocide d’un million
de personnes est à mon avis le plus grand crime
français du XXe siècle. Et pour ce qui nous concerne à
Survie, nous n’avons pas fini d’en parler. Il y a eu une
mission d’information parlementaire gui s’est terminée
en queue de poisson en disant: «La France a fait

des erreurs, mais elle n’est pas coupable». Nous, avons
tout un ensemble d’éléments qui montrent qu’ en fait,
elle a soutenu pendant toute la durée du génocide, et
au-delà, ceux qui commettaient ce crime abominable
-ces hommes, femmes et enfants, tues pratiquement
jusqu’au dernier, sauf ceux qui ont pu être sauves in
extremis. . .
Je ne m’étendrai pas là-dessus. Je passerai, aussi
sur le meurtre de Sankara, un des grands espoirs de
l’Afrique, en 1987, et sur d’autres crimes, Pour finir
par deux pays: le Congo-Brazzaville et l’Angola.
Au Congo-Brazzaville, on avait depuis le milieu des
années 1970 une pétrodictature dirigée par quelqu’ un
de très lié aux services secrets français, qui s’ appelle
Denis Sassou Nguesso, et qui était non seulement
l’ami de Chirac mais aussi très prisé des pétroliers. En
effet, il ne demandait pour son pays, officiellement,
que 17% de l ‘argent du pétrole- du pétrole déclaré.
Ce monsieur, qui a aussi beaucoup endetté son pays,
a été victime de la poussée démocratique du début
des années 1990: il y a eu une Conférence nationale
souveraine, un peu comme les états généraux
de 1789, qui a voulu fonder un Etat démocratique, a
fait adopter une Constitution et procéder a des élections
présidentielles. Monsieur Sassou Nguesso s’est
présenté à ces élections, et il a obtenu 17% des voix.
C’est vraiment Monsieur 17%: 17% du pétrole, 17%
des voix. . . , . , ,
La Françafrique n’a pas du tout,apprécié cette évolution:
elle a tenté un coup d’Etat, qui a échoué,
mais dont on a retrouvé la preuve -ce qui est rarissime
– dans le coffre-fort d ‘Elf, lors d’une perquisition.
Les documents découverts – montraient que les

réseaux Pasqua et Elf avaient tenté de renverser ce
gouvernement démocratique. Et puis la Françafrique
n’a eu de cesse, depuis la Mairie de Paris et ailleurs,
d’organiser le retour au pouvoir de Monsieur Sassou
Nguesso en lui fournissant des armes, etc. En 1997,
il y a donc eu une guerre civile et, pour renverser
le régime en place, il a fallu – tenez-vous bien, c’est
une liste assez incroyable – non seulement les soldats
demeurés fidèles à Sassou Nguesso, non seulement les
milices recrutées par Sassou Nguesso et armées par les
pays voisins comme le Gabon, mais aussi la Garde présidentielle
de Mobutu qui venait d’être renversé (cette
sinistre cohorte avait donc traversé le fleuve Congo et
se trouvait à Brazzaville), mais aussi ceux qui avaient
commis le génocide au Rwanda et qui, comme par
hasard, s’étaient réfugiés à Brazzaville, mais aussi un
millier de soldats tchadiens transportés par la France
en avion jusqu’à Brazzaville, mais aussi, pour finir,
l’armée angolaise qui est venue emporter la mise et
réinstaller Monsieur Sassou Nguesso, l’ami de Chirac.
Il a fallu tout ça pour installer un nouveau pouvoir
qui, aussitôt, a remis en place des relations pétrolières
plus favorables, plus convenables. Ce Monsieur Sassou
Nguesso est extraordinaire parce qu’il a réussi à s’attirer
la bienveillance de tout l’arc politique français,
de l ‘extrême droite à l’extrême gauche. Je pense que
ses valises sont très nombreuses et volumineuses. Le
revoilà donc au pouvoir et, après tout, cela n’était que
très banal en Françafrique, même si la guerre avait fait
quelque dix mille morts.
Seulement, Monsieur Sassou Nguesso reprend ses
mauvaises habitudes et, fin 1998, un tout petit début
de guerre civile déclenche un rouleau compresseur
avec les mêmes écraseurs: les Angolais, les anciens
génocidaires rwandais, les anciens mobutistes, des
Tchadiens, les miliciens Cobras. Et dans l’année 1999,
ils commettent sous la houlette de Sassou Nguesso
une série de crimes contre l’humanité qui ont fait
pratiquement cent mille morts, avec des dizaines de
villages totalement rasés, brûlés, etc., et plusieurs
dizaines de milliers de viols collectifs par, souvent, des
miliciens ou soldats porteurs du sida. Une situation
horrible, numériquement bien pire à ce qui s’est passé
cette année-là et dont on a tant parlé, en Tchétchénie,
au Kosovo et à Timor-est. Eh bien, en 1999, il y a
eu au Congo-Brazzaville plus de victimes que dans
ces trois pays réunis. Regardez la couverture médiatique
du Kosovo, de Timor-est et de la Tchétchénie
et demandez-vous si vous avez entendu parler du
Congo-Brazzaville en 1999, alors que c’est le berceau
de la France libre et l’un des principaux fournisseurs
de pétrole de la France. Quand vous voyez ça, vous
comprenez qu’en fait vous ne savez rien de ce qui se
passe en Afrique, et en Afrique francophone. Et si on
vous parle de Timor-est – on a raison de le faire -,
c’est peut-être aussi pour ne pas vous parler de ce qui
se passe au Congo-Brazzaville.
Je vous donne encore un autre exemple de désinformation.
Ce régime congolais qui s’est réinstallé par
la terreur a organisé une élection présidentielle début
2003- truquée, comme d’habitude. Elle a eu lieu le
même jour que l ‘élection présidentielle au Zimbabwe
de Monsieur Mugabe. Tous les médias français ont
envoyé un correspondant à Harare- (qui sait qu’Harare
est la capitale du Zimbabwe?) pour vous parler en
long et en large de la dictature zimbabwéenne; vous
vous en souvenez peut-être. Personne n’a envoyé un
correspondant à Brazzaville où se tenait le même jour
la ré-intronisation d’un dictateur encore plus sanguinaire.
C’est ça, l’information dont vous bénéficiez.
Mais je continue encore un peu à propos du
Congo-Brazzaville: j’ai oublié de mentionner, parmi
ceux qui ont remis en place Denis Sassou Nguesso,
les vrais mercenaires et les vrais-faux mercenaires. Les
vrais-faux mercenaires, c’est quelque chose d’inquiétant
pour la démocratie; les vrais mercenaires aussi.
Au début des années 1990, on s’est dit qu’intervenir
militairement ouvertement, c’était de plus en plus
gênant. Donc, la décision a été prise par Mitterrand
de multiplier par trois les forces de commando du
genre <<Service Action» de la DGSE- vous savez, ceux
qui ont fait sauter le Rainbow Warrior en Nouvelle-Zélande
– en recrutant dans l’infanterie de marine,
dans la légion, pour constituer ce qu’on appelle le
«Commandement des opérations spéciales» (COS) :
des forces capables d’intervenir de manière non officielle
et sous des déguisements divers. A partir de là,
ces gens ont été utilisés comme vrais-faux mercenaires.
Et les guerres civiles de Congo-Brazzaville
– on en a eu des témoignages – ont servi de répétition
générale de l’utilisation de ces vrais-faux mercenaires.
Le morceau a été lâché par le ministre de la
Coopération, Charles Josselin. Il a expliqué dans jeune
Afrique qu’il y avait vraiment beaucoup de confusion
au Congo-Brazzaville car trop de mercenaires français
qui avaient <<à peine eu le temps de quitter l’uniforme
qu’ils portaient hier» … ; «et qu’ils porteront demain»,
pourrait-on rajouter. Il s’agit en fait de gens des forces
spéciales qui jouent les intérimaires de mercenariat.

On voit bien le fonctionnement de la Françafrique:
on envoie des soldats très efficaces, tout en les déguisant
en mercenaires pour que la France ne soit pas
responsable de ce qui se passe… . . .
Mais à côté de ces vrais-faux mercenaires, il y avait
aussi au Congo-Brazzaville des vrais mercenaires. Là
aussi, l’histoire n’est pas banale. Pour ça, Il faut que
je vous racontes l’itinéraire de .Bernard Courcelle. Cet
officier de la Sécurité militaire a commencé sa carrière
au début des années 1980 aux côtés de Bruno
Gollnish, qui a suivi une autre voie: dans ces milieux-là
l’ extrême droite est très présente. La Sécurité militaire
(DPSD) contrôle les mercenaires, et les trafics
d’armes. Bernard Courcelle a d’abord crée une société
de mercenaires: le groupe 11 (onze en allemand, ça
se dit <<Elf»). Ensuite, ce monsieur a .été chargé .de la
sécurité de l’entreprise Luchaire qu’il fournissait des
obus à l ‘Irak et à l’Iran pendant leur longue guerre,
puisque la stratégie occidentale, c’était de faire en
sorte que cette guerre dure le plus longtemps possible
pour affaiblir ces deux Etats. En 1989-Je passe quelques
épisodes-, Bernard Courcelle devient .en quelque
sorte le garde du corps. de Madame Mittérrand
bis, Anne Pingeot, qui était alors conservatrice au
musée d’Orsay, dont la sécurité lui est confiée. quand
on sait les dizaines de millions d’euros dépenses par
Mitterrand pour protéger le secret de son intimité, il
est difficile d’imaginer un poste plus proche du coeur
du pouvoir. . ,
En 1993, sans transition, sur recommandation d’un
conseiller de l’Élysée, Monsieur Bernard Courcelle
devient directeur de la garde présidentielle de Jean-Marie
Le Pen, le DPS: l ‘officier du DPSD devient directeur du DPS.

suite page 34

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ALGÉRIE – HISTOIRE DES GUERRES DES ROMAINS, DES BYZANTINS ET DES VANDALES


Auteur : DUREAU DE LA MALLE

Ouvrage : HISTOIRE DES GUERRES DES
ROMAINS, DES BYZANTINS ET DES VANDALES,
ACCOMPAGNÉE D’EXAMEN SUR LES MOYENS EMPLOYÉS
ANCIENNEMENT POUR LA CONQUÊTE ET LA SOUMISSION
DE LA PORTION DE L’AFRIQUE SEPTENTRIONALE NOMMÉE
AUJOURD’HUI L’ALGÉRIE
MANUEL ALGÉRIEN.

Année : 1852

AVERTISSEMENT
MANUEL ALGERIEN.
Ce livre a été resserré en un très petit format,
pour que le soldat, le sous-officier, l’officier supérieur
ou inférieur qui se sentirait du goût pour la
géographie, l’administration ancienne, en un mot,
pour l’archéologie de l’Afrique, pût le mettre
dans son sac, et le parcourir pendant ses loisirs de
bivouac ou de garnison.
Il contient le récit ou la mention de tous les
faits mémorables qui se sont succédé dans la partie
de l’Afrique septentrionale connue, il y a 22 ans,
sous le nom de Régence d’Alger, et maintenant
sous celui d’Algérie.
Le tout a été fidèlement traduit sur les textes
originaux. Il a semblé à l’auteur que la publication
de ce Manuel répondait à un désir, peut-être même
à un besoin généralement exprimé.

INTRODUCTION
RÉSUMÉ DES FAITS HISTORIQUES.
Il n’est pas inutile peut-être de rappeler à l’impatience
et à la légèreté française l’exemple de la constance
et de la ténacité prudente des Romains dans la
conquête de l’Afrique.
On s’étonne qu’en quatre années on n’ait pas
soumis. organisé, assaini, cultivé toute la régence
d’Alger, et l’on oublie que Rome a employé deux cent
quarante ans pour la réduire tout entière à l’état de province
sujette et tributaire; on oublie que cette manière
lente de conquérir fut la plus solide base de la datée
de sa puissance. Cette impétuosité française, si terrible
dans les batailles, si propre à envahir des royaumes,
deviendrait-elle un péril et un obstacle quand il s’agit
de garder la conquête , et d’achever lentement l’oeuvre
pénible de la civilisation ?
Retraçons brièvement les faits :
En 553 de Rome, Scipion l’Africain a battu Annibal

réduit Carthage aux abois, vaincu et pris Syphax(1) . Il
peut rayer le nom Punique de la liste des nations, et
former une province romaine du vaste pays qui s’étend
depuis les Syrtes jusqu’au fleuve Mulucha(2). Le sénat
romain se borne à affaiblir Carthage par un traité, et
donne à Massinissa tous les États de Syphax(3)
L’an de Rome 608, Scipion Émilien a détruit Carthage,
occupé tout son territoire, et cependant le sénat
romain ne le garde pas tout entier : il détruit toutes les
villes qui avaient aidé les Carthaginois dans la guerre,
agrandit les possessions d’Utique qui l’avait servi
contre eux , fait du surplus la province romaine d’Afrique(4),
et se contente d’occuper les villes maritimes ,
les comptoirs, les colonies militaires ou commerciales,
que Carthage avait établis depuis la petite Syrte jusqu’au
delà d’Oran. Rome, de même que la France jusqu’à
ce jour, prend position sur la côte, et ne s’avance
pas dans l’intérieur.
En 646, Rome, insultée par Jugurtha, est forcée
d’abattre la puissance de ce prince, inquiétante pour les
nouvelles possessions en Afrique. Métellus, Marius et


1 Tit. Liv., XXX, VIII, 111, 44.
2 Malva de d’Anville, Moulouiah actuelle.
3 Voyez le détail des articles dans Polybe, XV, XVIII.
4 Appian, Punic., cap. CXXXV.
5 Scylax, p. 51, ed. Huds. ; Polybe, t. I, p. 458, ed.
Schweigh ; Heeven, Politique et commerce des peuples de
l’antiquité, sect. I, chap. II, t. IV, pag. 58, trad. française.


Sylla viennent à bout de l’habile et rusé Numide; il
est conduit en triomphe, mené au supplice : ses États
semblaient acquis au peuple romain et par le droit de
la guerre, et par droit de réversion; car il ne restait plus
d’héritier direct de Massinissa, à qui Rome, un siècle
auparavant, avait donné ce royaume. Cependant le
hardi Marius n’en propose pas l’adjonction entière à
l’empire. Il réunit quelques cantons limitrophes à la
province d’Afrique(1). On donne à Hiempsal le reste
de la Numidie, moins la partie occidentale dont le
sénat gratifie Bocchus, ce roi maure qui avait livré
Jugurtha(2).
L’an 708, Juba Ier, fi ls d’Hiempsal II, veut relever
le parti de Pompée, abattu par César, à Pharsale.
Juba défait d’abord, près d’Utique, Curion , lieutenant
de César, et se joint ensuite à Scipion pour combattre
le dictateur. La bataille de Thapsus décide du sort
de l’Afrique(3) : Juba vaincu se tue lui-même. César
réduit la Numidie en province romaine, et la fait régir
par Salluste l’historien, qu’il honore du -titre de proconsul(4).
Auguste, en 721, après la mort de Bocchus et de


1 Président de Brosses, Histoire de la république romaine,
t. I, p. 212, note.
2 Salluste, Jug., C. CXIX.
3 Hirt., Bell., Afr., C. LXXXVI.
4 Ibid., C. XCVII.


Bogud, rois des Mauritanien Césarienne et Tingitane,
forme de leurs États une province(1) : mais en 724 il
rend à Juba II, élevé à sa cour et l’un des hommes
les plus instruits de son siècle, une partie de l’ancien
royaume de Massinissa(2) ; il le marie à Cléopâtre
Séléné, fille de M. Antoine et de la fameuse Cléopâtre.
L’an 729, Auguste change ces dispositions : il reprend
à Juba la Numidie, et en compose la nouvelle province
d’Afrique; il lui donne pour compensation quelques
portions de la Gétulie et les deux Mauritanies, déjà
un peu façonnées au joug de la domination romaine(3).
Ptolémée, fils de Juba et de Cléopâtre, devient victime
de la capricieuse jalousie de Caligula(4) en 793, et c’est
en 795 de Rome , l’an 43 de l’ère vulgaire, que Claude
fait de ce royaume, sous le nom de Mauritanies Césarienne
et Tingitane(5), deux provinces qui, avec celles
de Numidie, d’Afrique et de Cyrénaïque, composaient
l’ensemble des possessions romaines dans l’Afrique
septentrionale.
Cet exposé succinct, mais fidèle, montre quelle
prudente circonspection, quelle patience persévérante
la république romaine crut devoir employer dans la


1 Dio., XLIX, XLIII.
2 Ibid., L1, XV ; Reimar., not. 93, et la dissertation de
Sévin, Mém., Acad. des inscr., t. V1, p. 144 sqq.; Plin., V, I,
XVI.
3 Dio., LIII, XXVI.
4 Ibid., LIX, XXV ; Suétone, Caligula, C. XXXV.
5 Dio. LX, IX.


conquête, l’occupation et la colonisation de la Numidie
et de la Mauritanie Césarienne seulement : et ce
fut dans l’apogée de sa puissance, dans les trois siècles
les plus féconds en grands capitaines, en hommes
d’État distingués, quand l’armée avait la confiance que
donnent une instruction supérieure et huit siècles de
victoires ; ce fut enfin dans la période comprise entre
l’époque du premier Scipion et celle de Corbulon,
que des vainqueurs tels que Marius et Sylla, César et
Pompée, Auguste et Agrippa, jugèrent cette lenteur
d’action utile et nécessaire : tant cette Afrique, plus
peuplée, plus agricole, plus civilisée néanmoins que
de nos jours, alors que, grâce à une religion presque
identique, on n’avait point à triompher d’un obstacle
énorme, leur parut périlleuse à conquérir, difficile à
subjuguer.
On voit les Romains marcher pas à pas; maîtres
de la province punique et de la Numidie tout entiers, ils
la rendent, l’une à un ennemi affaibli, l’autre à un roi
allié. Le téméraire Marius semble se glisser en tremblant
dans cette même Numidie que Massinissa, pourtant,
avait laissée si productive et si peuplée(1) ; il n’ose
la garder après l’avoir conquise; il se borne à assurer la
possession des villes maritimes, des colonies militaires,
des positions fortes, héritage des Carthaginois recueilli


1 Polybe, XXXVII, m, 7.


par les victoires de Scipion Émilien. Le grand César
lui-mène, ce génie supérieur, pour qui le temps, l’espace,
le climat, les éléments ne sont point un obstacle,
le grand César recule devant la conquête d’une faible
portion de l’Afrique ; il subjugue la Numidie, et rend à
Bocchus la Mauritanie Césarienne.
Auguste, dans un règne de cinquante-huit ans,
emploie toutes les ressources de sa politique habile et
ruse pour triompher des résistances de l’indépendance
africaine. La Numidie, pillée et vexée par Salluste,
menaçait de se soustraire au joug imposé par César :
Auguste lui rend la liberté, un gouvernement national,
un roi issu du sang de Massinissa. Mais ce roi a été
élevé à Rome; il a pris les goûts, les moeurs, les habitudes
et l’instruction du siècle d’Auguste. L’empereur l’a
formé de ses propres mains au respect, à l’adulation et
à la servitude. C’est le modèle de ces reges inservientes,
ces rois esclaves, si bien peints par Tacite. Juba est
chargé de façonner son peuple à la crainte de Rome et
à la soumission. Quand Bocchus et Bogud sont morts,
laissant leurs États au peuple ou plutôt à l’empire
romain, Auguste reprend à son élève la Numidie romanisée,
si l’on peut hasarder ce mot, par ses soins et par
son exemple; il la réduit en province, et donne à Juba
les Maures farouches, les Gétules indomptés, pour
apprivoiser lentement ces bêtes sauvages des déserts

africains. Ce n’est enfin que lorsque ces rois esclaves
ont rempli leur mission, lorsque deus règnes successifs
de princes mariés à des Romaines, lorsque des
colonies civiles ou militaires, formées de Romains , de
Latins, d’Italiens, ont infiltré de plus en plus dans 1e
pays l’usage de la langue, le désir des lois, le goût des
moeurs, des habitudes, des vertus et même des vices du
peuple conquérant; ce n’est qu’après avoir si bien préparé
les voies, que le sénat décrète la réunion à l’empire,
que les deux Mauritanies sont à jamais réduites
en provinces sujettes et tributaires.
On se tromperait cependant sur le véritable état
des choses, si l’on croyait que Rome n’a tiré aucun
avantage de l’Afrique que lorsqu’elle a eu détruit
entièrement son indépendance.
Les rois qu’elle y avait créés, ceux qu’elle y laissait
végéter à l’ombre de son alliance, étaient, comme
Hiéron, comme Attale, des espèces de vassaux soumis
à ses ordres, prévenant ses désirs, et qui, au moindre
signe du peuple-roi, lui apportaient leurs blés, leur
argent, leurs éléphants, leur excellente cavalerie, pour
l’aider dans les guerres lointaines qui leur étaient tout
à fait étrangères. Massinissa, le plus puissant de tous,
dans le cours d’un règne de cinquante ans, fournit de
nombreux exemples de cette soumission prévenante :
ce fut une loi pour ses successeurs. Le sénat conférait

même à ces rois vassaux une sorte d’investiture en
leur envoyant, d’après un décret en forme, les insignes
du pouvoir, la chaise curule , le sceptre d’ivoire,
la pourpre du manteau royal; et cette marque de servitude
était brimée comme un honneur, comme une
rémunération de services.
Sous l’empire, l’étendue des conquêtes, la nécessité
d’entretenir, pour les conserver, de nombreuses
légions permanentes, contraignirent Auguste à étendre
beaucoup le droit de cité, à se donner une base
plus large pour le recrutement des armées nationales.
Il voulut faire de l’Afrique une seconde Italie : sa
politique , dans tout le cours de son règne, tendit à ce
but. Mais c’était une oeuvre de temps et de patience.
Il fallait changer les moeurs, le langage, déraciner les
habitudes et les préjugés nationaux; il fallait substituer
la civilisation grecque et romaine à celle de Tyr
et de Carthage, et la langue qui était arrivée de l’Inde
dans la Grèce et dans l’Italie, à celle que l’Arabie et
la Palestine avaient portée dans l’Afrique.
Deux cent trente-deux ans avaient été nécessaires
heur opérer la fusion des peuples, pour cimenter
leur union, pour bâtir enfin le durable édifice de la
domination romaine en Afrique. Mais, dans le sicle
suivant, cette fusion était si complète ; mais, cent ans
après Auguste, l’Afrique était devenue tellement

romaine, que, sous le règne de Trajan, la loi qui infligeait
l’exil à un citoyen et qui l’excluait du territoire
de l’Italie lui interdisait aussi le séjour de l’Afrique(1),
où il eût retrouvé, disait-elle, les moeurs, les habitudes,
le langage de Rome, toutes les jouissances du
luxe et tous les agréments de sa patrie.
Les motifs de prudence que j’ai déduits furent
exprimés en 553, après la bataille de Zama, dans
une délibération du sénat qu’Appien seul(2) nous a
conservée. Après avoir rappelé, en citant la marche
suivie à l’égard des Latins, des étrusques, des Samnites
et du reste de l’Italie, que c’est par des conquêtes
lentes et successives que Rome a établi et consolidé
sa puissance, l’orateur pose cette question : «Faut-il
détruire Carthage, s’emparer de la Numidie ? – Mais
Carthage a encore de grandes forces, et Annibal pont
les diriger. Le désespoir peut les doubler. – Donner à
Massinissa Carthage et son territoire? – Mais ce roi,
maintenant notre allié, peut devenir un jour un ennemi
dangereux. – Adjoindre le pays au domaine public ?
– Le revenu sera absorbé par l’entretien des garnisons
: il faudra de, grandes forces pour contenir tant
de peuples barbares. – Établir des colonies au milieu
de cette Numidie si peuplée? – Ou elles seront dé-


1 Tacit., Ann.,II, L; Plin. Jun., II, XI, 19.
2 Punic., lib. VIII, LVII-LXI.


truites par les barbares , ou, si elles parviennent à
les subjuguer, possédant un pays si vaste, supérieur
en tout à l’Italie, elles aspireront à l’indépendance et
deviendront redoutables pour nous. Suivons donc les
sages conseils de Scipion ; « donnons la paix à Carthage.»
Ce parti prévalut.
Que l’expérience des siècles passés nous guide
et nous instruise! Que la France, que la grande nation,
dans la conquête d’Alger, ne se laisse pas décourager
si vite ! Que cette devise, Perseverando vincit, qui
résume tout le prodige de la puissance de Rome et de
l’Angleterre, soit inscrite sur nos drapeaux, sur nos
édifices publics, dans la colonie africaine.
Cette épigraphe serait à la fois un souvenir, un
exemple et une leçon.
Nous avons vu, dans la première partie de cette
introduction , que la Mauritanie fut réunie à l’empire
l’an 43 de l’ère vulgaire, sous le règne de Claude.
Deux ans auparavant , le dernier roi de cette contrée,
Ptolémée, fils de Juba(1), avait été sacrifié aux cruels
caprices de Caligula: ce fat sous son règne qu’eut lieu
la guerre de Tacfarinas, si bien racontée par Tacite. A
la suite de cette catastrophe, tout le littoral de l’Afrique,
depuis le Ras Dellys et Mers-el-Fahm (Saldoe),


1 Sueton., Caligula, cap. XXXV ; Dion. Cassius, lib.
LIX, cap. XXV.


à 25 lieues E. d’Alger, jusqu’à Ceuta, devint province
romaine. Dans le petit nombre d’historiens anciens que
le temps a respectés, nous ne trouvons presque aucun
détail sur cette occupation, effectuée probablement par
des troupes embarquées dans les ports de l’Espagne,
et préparée de longue main sous le règne de Juba le
Jeune, prince instruit mais faible(1), qui ne s’était maintenu
sur son trône chancelant que par une soumission
aveugle aux volontés d’Auguste et de Tibère.
L’indifférence du polythéisme a facilité partout
les conquêtes de Rome; et les villes maritimes de 1a
Mauritanie, craignant peut-être l’interruption de leur
commerce avec l’Espagne, la Gaule et l’Italie, surveillées
par les colonies romaines qui existaient déjà
au milieu d’elles, paraissent avoir reçu sans difficulté
les garnisons de l’empire. Un seul mouvement insurrectionnel
eut lieu, probablement dans la partie occidentale
de la Mauritanie. Sous le prétexte de venger
la mort du roi Ptolémée, un de ses affranchis, nommé
OEdémon, se mit à la tète d’une armée d’indigènes,
grossie sans doute par les tribus nomades de l’Atlas; et,
pour soumettre l’intérieur du pays, l’empereur Claude
fut obligé d’envoyer en Afrique un général distingué,
Caïus Suetonius Pauliens, qui plus tard, sous le


1 « Juba, Ptolemæi pater, qui primus utrique Mauritaniæ
imperavit, studiorum claritate memorabilior etiam quam
regno. » PLIN V, I, 16.


règne de Néron, devint consul en 66(1) . L’issue de la
guerre dont les environs de Fez, de Méquinez et de
Safrou ont dû être le principal théâtre, fut heureuse
pour les armes de l’empire.
Suetonius Paulinus, observateur éclairé non
moins que militaire habile, avait écrit lui-même l’histoire
de ses campagnes; et si son ouvrage nous était
parvenu, nous n’y trouverions peut-être pas l’élégante
simplicité de style qu’on admire dans les récits
de César ; mais, vu la masse des faits et des renseignements
précieux que cet ouvrage devait contenir
sur des pays que nous ne connaissons nous-mêmes
qu’imparfaitement, nous placerions probablement
les commentaires du conquérant de la Mauritanie à
côté de ceux du conquérant de la Gaule.
Aujourd’hui nous savons seulement, par les courts
extraits qui se trouvent dans Pline, qu’après avoir
pacifié les contrées au nord et à l’ouest de l’Atlas, Paulinus
conduisit ses troupes en dix marches jusqu’aux
hautes chaînes de cette montagne, couvertes de neiges
profondes et éternelles; et que, peut-être pour punir
quelques tribus du désert d’avoir soutenu la révolte
d’OEdémon, il s’avança au delà jusqu’au fleuve Ger,


1 Dion Cassius, lib. LX, cap. IX; Pline, V, I, II. « Romana
arma primum Claudio principe in Mauritania bellavere, Ptolemæum
regem à C. Cæsare interemptum ulciscente liberto
OEdemone, refugien tibusque barbaris, ventum constat ad
montem Atlantem. »


que nous croyons être le fleuve Niger(1). Cette expédition,
entreprise avec une armée sans doute peu
nombreuse, mais du moins bien choisie, suffi t pour
inspirer au loin une terreur salutaire, et pour faire
prendre à Rome, en Mauritanie, l’attitude de la
souveraineté. Paulinus rentra dans les limites de sa
nouvelle province, et, d’après l’ancienne maxime du
sénat d’entretenir toujours les forces les plus imposantes
sur les points les plus rapprochés des hostilités
présumables, une occupation militaire habilement
combinée marqua la séparation entre les nomades
indépendants de l’Afrique et l’Europe, ses enfants
actifs et sa civilisation envahissante. Pendant que
Paulinus ou ses premiers successeurs construisaient
dans les hautes vallées de la Moulouia, aux environs
d’Aksabi-Suréfa, cette ligne de forteresses dont les
ruines, avec des inscriptions en caractères inconnus,
excitaient encore au seizième siècle l’attention
des Mogrébins qui y reconnaissaient l’ouvrage des
Roumi(2), pendant ce temps, dis-je, de nouvelles
colonies continuaient à rendre général sur la côte


1 Pline, V, I, XIV. « Verticem altis, etiam æstate, operiri
nivibus. Decumis se eo pervenisse castris, et ultra ad fl uvium
qui Ger voraretur. »
M. Horace Vernet étant en mer par le travers de Bougie,
le 27 mai 1831, a vu et dessiné la chaîne de l’Atlas. « Tous les
points culminants étaient, m’a-t-il dit, couverts de glaciers et
de neiges qui ne fondent jamais. »
2 Léon l’africain, p. 165 sqq.


l’usage de la langue latine, et à propager les perfectionnements
de la vie sociale. Sous le règne de
Claude, il n’est pas impossible qu’on ait vu arriver
avec plaisir sur la côte d’Afrique les citoyens
romains de l’Espagne, de la Gaule et de l’Italie,
qui vinrent avec leurs familles habiter les colonies
de Lixos (Larache), place de commerce sur l’océan
Atlantique(1), et de Tingis (Tanger)(2), dont au surplus
les anciens habitants avaient déjà reçu de l’empereur
Auguste le droit de cité(3).
L’occupation fut consolidée par d’autres colonies,
les unes existant déjà dans le pays depuis le
règne d’Auguste et de Juba, les autres envoyées par
Claude et par ses successeurs.
En résumé, au commencement du règne de vespasien,
la Mauritanie Césarienne renfermait au moins
treize colonies romaines, trois municipes libres, deux
colonies en possession du droit latin, et une jouissant
du droit italique. Toutes les autres villes étaient des
villes libres ou tributaires.
La Numidie, du temps de Pline, avait douze colonies
romaines ou italiques, cinq municipes et trente et
une villes libres: les autres étaient soumises an tribut.


1 Pline, V, I, 3: « Colonia a Claudio Cæsare facta
Lixos. »
2 Pline, V, I, 2 : « Nunc est Tingi quondam ab Antæo
conditum ; postes a Clandio Cæsare, quum coloniam faceret,
appellatum Traducta Julia. »
3 Dion Cassius, XLVIII, XLV


On voit combien de centres de civilisation, d’entrepôts
pour les échanges mutuels, de remparts pour
la défense du territoire, propugnacula imperii, les
Romains s’étaient créés en Afrique par l’établissement
de ces colonies militaires, véritables forteresses
que Cicéron, dans son style poétique, appelle les créneaux
de l’empire, et par la fondation de ces colonies
pacifiques qu’il nomme ailleurs la propagande de la
civilisation romaine.
Au surplus, malgré le système d’une occupation
fortement combinée, malgré le grand nombre des
troupes régulières qui occupaient les villes, malgré
les tribus alliées et indigènes auxquelles on parait
avoir abandonné de préférence la garde des positions
avancées qui ne présentaient pas les conditions de
salubrité désirables pour de jeunes soldats venus de
la Mésie, de la Germanie et de la Gaule (depuis le
premier siècle de notre ère, ces trois provinces formaient
la principale force de l’empire) ; malgré tout
cela, disons-nous, il ne faut pas croire que ces avantages
et ces précautions aient procuré à la Mauritanie
Césarienne une paix perpétuelle et un calme non
interrompu. Déjà en 726, cinq ans après la réduction
en province romaine, Cossus, général d’Auguste,
avait été forcé de réprimer les incursions des Musulmans
et des Gétules(1). Le défaut de matériaux


1 P. Oros., VI, XXI: «ln Africa Musulanos et Gætulos latius
vagantes, Cossus, dux Cæsaris, arctatis fi nibus coercuit, aique

romanis limitibus abstincre metu coegit.» Dio., LV, XXVIII ;
Vellejus, II, CXVI ; Florus, IV, XII, 40. Cossus reçut les ornements
triomphaux et le surnom de Gætulicus. Adi ap. Dion.
Reimari, not. I. c. Vid. Orelli. Inscr. select., n. 559, 560, sur une
Cornélia, fi lle de cossus Gætulicus, et sur Silanus, son petit-fils.


nous empêche de rendre compte de tous les actes
d’hostilité commis par les tribus insoumises du désert
contre les colonies et les possessions romaines; mais
nous savons que, peu d’années après le règne glorieux
de Trajan, Adrien se vit dans la nécessité de réprimer
les tentatives des Maures; qu’il envoya contre eux
Martius Turbo, l’un des meilleur, généraux de Trajan,
à qui on décerna une statue pour honorer ses vertus
civiles et guerrières; et qu’Antonin le Pieux les força
à demander la paix.
C’est de cette guerre d’Antonio contre les
Maures que parle Pausanias(1) : « L’empire, dit-il, fut
attaqué par les Maures, peuplade la plus considérable
des Libyens indépendants. Ces Maures, nomades
comme les Scythes, sont bien plus difficiles à vaincre
que ces peuples, puisqu’ils voyagent à cheval eux et
leurs femmes, et non sur des chariots. Antonio les
ayant chassés de toute la partie de l’Afrique soumise
aux Romains, les repoussa aux extrémités de la
Libye, dans le mont Atlas et sur les peuples voisins
de cette chaîne. »


1 Lib. VIII, Arcadica, chap. XLIII.


Le biographe de Marc-Aurèle nous révèle encore
un fait important et curieux : ni les garnisons romaines
qui occupaient le littoral, ni le détroit de Gadès,
n’empêchèrent les hordes de l’Atlas de prendre l’offensive,
de pénétrer en Europe, et de ravager une
grande partie de l’Espagne. Tel est du moins le sens
qui semble ressortir. des paroles un peu vagues de
Jules Capitolin(1), à moins qu’on ne veuille supposer
que ces hostilités, réprimées enfin par les lieutenants
de l’empereur, s’exerçaient par mer, et qu’il y avait
déjà alors sur les côtes de l’Afrique des corsaires ou
des pirates , comme de nos jours nous en avons vu
sortir des ports d’Alger.
Les inscriptions découvertes en 1829 à Tarquinies,
que l’un de nous a expliquées(2), prouvent qu’il
y eut des mouvements sérieux en Afrique et dans la
Bétique. En effet, dans cette province sénatoriale nous
voyons un P. Tullius Varro, procurateur de la Bétique(
3), c’est-à-dire gouverneur de la province au nom
de l’empereur. Dans ces inscriptions, où l’ordre de
prééminence des titres est très régulier, le mot procurateur
succède à celui de légat propréteur et précède


1 Jul. Capitol., Ant. Philos, C. XXI: « Cum Mauri Hispanias
prope omnes vastarent, res per logatos bene gestæ sunt. »
Institut. arclreolog. Memor., t. IV, p. 165-170.
2 Instit. archéolog. Memor., t IV, p. 165-170.
3 Proc. prov.Bætieæ ulterioris Hispaniæ, leg xnfulminatæ,
prætori. Inscript. II, lign. 9-13, p. 168.


le titre de préteur. Or, Capitolin(1) nous apprend que
Marc-Aurèle fut contraint, par les nécessités de la
guerre, de changer la hiérarchie établie pour les provinces.
De même l’Afrique, province sénatoriale, dont
ce même Varron avait été proconsul, s’était révoltée
plus tard, ou avait été attaquée par les Maures, puisque
Marc-Aurèle y envoya des troupes et la rendit
province impériale, dont le gouverneur Dasumius
n’eut plus des lors que le titre seul de légat, ou celui
de légat propréteur(2).
Nous exposerons ici le résumé de longues méditations
sur cette période obscure de l’histoire romaine.
Trois grandes causes de destruction envahissaient
l’empire : la corruption des moeurs, le décroissement
de la population libre, et, l’établissement du christianisme.
L’un de nous les a développées dans un grand
ouvrage inédit sur l’économie politique des Romains.
Mais l’histoire de la décadence de l’empire (on sent
bien que nous ne parlons pas de la forme et du style)
nous semble encore à retoucher, même après Montesquieu
et Gibbon. Nous fixerions l’origine de cette
décadence au règne d’Adrien, et la cause immédiate à


1 Cap. XXII, Art. Philos : « Provinciasex proconsularibus
consulares, aut ex consularibus proconanlares aut prætorias pro
belli necessitato fecit. » Vide h. I. Casaubon et Salmas, not. 3,
t. I, p. 374, ed. 1671.
2 Inscript. IV, lign. 13. Voy. l’explication, t. IV, p. 163,
165, 168, l70.


l’épuisement produit par les conquêtes excentriques
de Trajan. De là une réaction de tous les peuples voisins
de l’empire (1), comme celle de l’Europe sur
Napoléon de 1812 à 1815 ; de là l’abandon des provinces
au delà du Danube et de l’Euphrate, attribué par
Gibbon et Montesquieu à la pusillanimité d’Adrien,
mais, selon nous, chef-d’oeuvre de politique et de
prudence; de là ses voyages continuels dans toutes
les parties de l’empire; car partout, par les causes
indiquées, troubles, résistances, révoltes ou dangers.
Dès cette époque, la fabrique de l’espèce humaine
s’active chez les barbares; l’instinct de conservation,
la nécessité commandent ; on cultive pour produire
non de l’argent, mais des hommes. Le principe actif
de population se développe dans toute son énergie.
Pour vivre, il faut se défendre Et conquérir. Ces peuples
sont ce qu’était Rome vis-à-vis de l’Italie dans
les cinq premiers siècles de la république : c’est le
même fait, la même histoire en sens inverse, et transportée
du centre aux extrémités. Aussi, vains efforts
d’Adrien pour rétablir la discipline des légions, fortifications
des limites naturelles, grande muraille élevée
en Bretagne, enfin paix achetée, à prix d’or, des barbares.
De plus, on en remplit les armées. Les expéditions
lointaines de Trajan avaient dégoûté du service


1 Spatian. Adrian. ch. V.


militaire les citoyens romains, et créé, pour résister à
la conscription, la force d’inertie qui perdit Napoléon
en 1814. De là les esclaves armés par Marc-Aurèle(1),
et plus tard, mais trop tard, l’édit de Caracalla qui
donne le droit de cité à tous les sujets de l’empire.
Et ce n’est pas seulement par avidité, comme on l’a
écrit, c’est par nécessité d’une pépinière de soldats
pour le recrutement des armées.
Sous Antonio, l’histoire est vide ; les faits
manquent. On nous indique plusieurs révoltes(2).
Juifs, Gètes, Égyptiens, Maures, Daces, Germains,
Alains, attaquent partiellement les extrémités de,
l’empire.
Sous Marc-Aurèle(3), la ligue se forme. Parthes
et barbares de l’Orient, nations slaves, gothiques,
germaniques, bucoles en Égypte, partout et toujours
guerres sur guerres, et guerres obstinées. C’est en
grand l’attaque des Cimbres et des Teutons, moins la
force de résistance. La ligue se porte sur l’Italie; c’est
au coeur de l’empire qu’elle frappe, comme les peuples
unis sur la France en 1814 . Elle trouve, comme
eux, des auxiliaires dans les armées, formées alors non
plus de Romains seuls, mais pour moitié de barbares,


1 Capitolin, XXI.
2 Cf. Appian. præf.; Dio. Capitol. I. c.; Vict. Epitom.;
Pausan. Arcad, I. c.
3 Capitolin., N. Anton. Philos , VIII, IX, et verus, VII, et
M. Anton. Philos., XII, XIII, XIV.


comme chez nous de Français mêlés également
de Polonais, d’Espagnols, de Portugais, d’Italiens.
L’empire romain résiste encore; mais il a donné le
secret de sa faiblesse; et en deux siècles le principe
actif de population d’une part, fabriquant des
hommes libres et des soldats, de l’autre, l’obstacle
privatif, la corruption des moeurs romaines, la chasteté
des moeurs chrétiennes éteignant la population
libre et guerrière, achèvent la ruine et le démembrement
du colosse politique formé de tant de débris,
et appelé pendant tant de siècles l’univers romain,
orbis romanus.
Des chrétiens pouvaient-ils être unis de coeur et
d’intérêt à un empire qui leur ôtait les droits civils et
politiques, qui proscrivait leur culte, leurs masure,
et jusqu’à leur croyance ? Eh bien, les Antonins
sont forcés de les ménager, et d’en remplir leurs
légions.
Des barbares, adorateurs de Teutatès, d’Odin
et de Mithra, étrangers aux Romains de goûts , de
moeurs, de lois et de langages, pouvaient-ils s’incorporer
facilement dans la législation et la civilisation
romaines ? Eh bien, les Antonins sont contraints de
s’appuyer sur eux pour repousser d’autres barbares
plus ignorants, plus féroces, plus dangereux.
En résumé, le détail des faits manque pour ces quatre-vingts
ans de l’histoire : mais les causes sent évidentes,

sont palpables. Il ne faut qu’observer, méditer ce qui
précède et ce qui suit.
A cet exposé concis des effets et des causes,
deux des inscriptions de Tarquinies(1) ajoutent un
témoignage sûr, une autorité imposante. L’histoire
nous dit que sous Antonin le Pieux tous les Maures
se soulèvent. La Mauritanie n’est séparée de l’Espagne
que par un détroit de cinq lieues : on est
obligé d’y porter des forces, de mettre la province
sous le régime militaire. Aussi, dans l’inscription
citée, nous la voyons soustraite à l’autorité du
sénat, et cette province sénatoriale recevoir, non
un proconsul en toge, et ne pouvant, d’après les
lois de l’empire, porter l’épée, mais un procurateur
(procurator provincioe Boeticoe) revêtu, depuis
Claude, de tout le pouvoir civil et militaire affecté
à l’empereur lui-même. Le procurateur alors est un
vice-roi.
Ces marbres mêmes, bien observés, bien étudiés,
donnent des dates ou au moins des époques. On y lit
que la révolte de la Mauritanie précéda celle de la province
d’Afrique ; car ce P. Tullius varro à qui l’inscription
est dédiée, y est nommé proconsul de la province
d’Afrique (procos. prov. Africoe)(2), donc alors province


1 L. c, n° II, lign. 9, 10, et n° IV, lign. 13
2. N° II, ligne 4.


 sénatoriale, et plus bas(1) procurateur de la Bétique
; preuve certaine que cette province sénatoriale
d’Espagne était devenue, à cause du danger, province
impériale.
En comparant le teste du n° II avec celui du n° IV,
on voit que la première inscription a précédé l’autre.
On distingue même clairement que l’insurrection de
la Mauritanie a gagné la province d’Afrique, sa voisine;
car cette même province d’Afrique, sénatoriale
quand Varron en était proconsul, devient impériale
dans le marbre n° IV(2), puisque L. Dasumius Tullius
Tuscus en est nommé légat (leg , prov. Africoe) . Évidemment
le danger était pressant; il fallait concentrer
dans une main habile et fidèle tout le pouvoir civil
et militaire ; aussi Marc-Aurèle y envoie Dasumins,
d’abord le conseiller privé d’Adrien, d’Antonin, le
pontife de son temple, son trésorier, son chancelier,
et qui, de plus, avait fait la guerre, comme légat propréteur,
dans les provinces frontières et importantes
de la Germanie et de la Pannonie supérieure. Pour
mériter de sels emplois de la prudence d’Adrien,
d’Antonio, de Marc-Aurèle , il fallait à coup sûr des
talents remarquables ; et ce Desumius, qui n’est pas
même nommé ni dans les fastes ni dans l’histoire, ne
parait pas un homme ordinaire; du reste, sa famille


1 Ligne 9, 10.
2 Ligne 13.


était riche et dans les honneurs depuis le règne de
Trajan(1) .
L’histoire, depuis Marc-Aurèle jusqu’au règne de
valentinien, fournit bien peu de détails sur cette partie
de l’Afrique. Nous savons seulement que, sous Alexandre
Sévère, Furius Celsus remporta des victoires dans
la Mauritanie Tingitane(2) ; que sous le règne de Gallien
l’Afrique éprouva des tremblements de terre épouvantables(3),
mais qu’elle resta fidèle à l’empire, et que
l’usurpateur Celsus n’eut que sept jours de règne(4).
La vie de Probus, racontée par Vopiscus et par
Aurelius Victor, offre, sur l’Afrique, quelques faits
qu’il ne faut pas négliger de recueillir. Chargé du
commandement de cette contrée probablement par
les empereurs Gallien, Aurélien et Tacite, il déploya
de grands talents, un grand courage personnel dans
la guerre contre les Marmarides, qu’il parvint enfin à
subjuguer(5). Il passa de la Libye à Carthage, dont il ré-


1 Voyez le testament de Dasumius, Inst. archéol., Mém.,
t. III, p. 387, 392, et Tavola d’aggiunta C.
2 Æ. Lamprid., Alex. Sever., c. LVIII : «Actæ sunt res
féliciter et in « Mauritania Tingitana per Furium Celsum.»
3 « Mota est Libya ; hiatus terræ plurimis in locis fuerent,
cum aqua salsa in fossis appareret. Maria etiam multas urbes
occupaverunt. » Trebell, Pollio, Gallien, chap. V.
4 « Septimo imperii die interemptus est (Celsus). Corpus
ejus a canibus consumptum est, Siccensibus qui Gallieno fi dem
servaverant, perurgentibus. » Trebell. Pollio, Triginta Tyranni,
cap. XXVIII.
5 « Pugnavit et contra Marmaridas in Africa fortissimo,

eosque denique vicit. » Flav. Vopisc., Probus, cap. IX. Les
Marmarides habitaient entre l’Égypte et la Pentapole. Cf. Cellarii
t. II, Geogr., Anliq., IV, II p. 838 sqq.


prima les rébellions. Il provoqua et tua en combat singulier
un chef de tribus africaines, nommé Aradion ;
et, pour honorer le courage remarquable et la défense
opiniâtre de ce guerrier, il lui fi t élever par ses soldats
un grand monument funéraire de deux cents pieds de
largeur, qui existe encore, nous dit Vopiscus(1). Il avait
pour principe qu’il ne fallait jamais laisser le soldat
oisif. Il fi t construire à ses troupes des ponts, des temples,
des portiques, des basiliques; il les employa à
désobstruer l’embouchure de plusieurs fleuves et à
dessécher un grand nombre de marais, dont il forma
des champs parés de riches moissons.
Le long règne de Dioclétien, qui ne nous est connu
que par des abrégés secs et décharnés, vit s’allumer en
Afrique une guerre importante, puisque Maximien s’y
rendit en personne. Une ligne d’A. Victor(2) : « Julianus
et les Quinquégentiens agitaient violemment l’Afrique
; » deux lignes d’Eutrope copié par Zoneras :
« Herculius (Maximianus) dompta les. Quinquégentiens(3)
qui avaient occupé l’Afrique, » sont, avec une


1 «Sepulchro ingenti honoravit… per milites, quos otiosos
esse nunquam est passus.» Vopisc., Prebus, cap. IX.
2 De Coesaribus, cap. XXXIX. Eutrop. IX, XV. « Maximianus
bellnm in Africa profl igavit, domitis Quinquegentiania
et ad pacem redactis. »
3 Que Zoneras nomme. Ann., XII, 31, t. I,

p. 641. Voyez pour cette guerre le P. de Rivas, Éclaircissements
sur le martyre de la légion Thébéenne ; un vol. in-8°, 1779.


phrase de panégyrique(1), à peu près tout ce qui nous
reste au sujet de cette expédition.
Ce fut cette même année 297(2) que le nombre
des provinces d’Afrique fut augmenté, et que Maximien,
après avoir dompté les Maures et les avoir
transplantés de leur sol natal dans des contrées qu’il
leur assigna, fixa la délimitation des nouvelles provinces(3).
La Byzacène fut formée d’un démembrement
de la province proconsulaire d’Afrique, et nommée
d’abord Valeria en l’honneur de l’empereur Valerius
Diocletianus(4) : alors la Numidie fut gouvernée par
un consulaire(5), de même que la Byzacène, et prit le
deuxième rang après la province d’Afrique.
La Mauritanie Sitifensis fut composée d’une
portion de la Mauritanie Césarienne. Ces deux provinces
étaient gouvernées chacune par un proeses.
La contrée située entre les deux Syrtes, jusqu’à la
Cyrénaïque, s’appela Tripolitaine, et fut régie par un


1 Panegyr. Vet., VI, XVIII : «Tu ferocissimos Mauritaniæ
populos, inaccessis montium jugis, et naturali munitione fi dentes,
expugnasti, recepisti , transtulisti.»
2 Morcelli, Afr. chr., t. I, p. 23-25 ; t. II, p. 177.
3 Ce morcellement est indiqué par Lactance, de Mort.
Persec c. VII, n° 4.
4 Morcelli, t. I, p. 23.
5 Not. dign. inp., c. XXXIV, XLVI.


proeses, qui était pour le rang et la dignité au-dessous
du consulaire(1).
L’Afrique fut donc alors divisée en six provincdes,
qui étaient, en allant de l’est à l’ouest, la Tripolitaine,
la Byzacéne, la Proconsulaire (Africa), la
Numidie, la Mauritanie Sitifensis, et la Mauritanie
Césarienne.
La Mauritanie Tingitane était attribuée à l’Espace,
don elle formait la septième province(2).
Zosime(3) nous apprend que, l’an 311, Maxence,
déjà maître de Rome, réunit à son domaine l’Afrique,
qui avait d’abord refusé de le reconnaître, et où
s’était fait proclamer empereur un certain Alexandre,
paysan pannonien, qui pendant plus de trois ans régna
sur cette contrée.
Maxence avait arraché l’Afrique à cet Alexandre,
aussi lâche et aussi incapable que Ici-même. Volusianus,
préfet du prétoire, y avait été envoyé par ce tyran
avec quelques cohortes : un léger combat suffi t pour
abattre le pouvoir chancelant, de ce paysan parvenu.
La belle province d’Afrique, dit Aurelius Victor(4),
Carthage, la merveille du monde, terrarum deccus , fut


1 Morcelli, t. I, p. 24.
2 Sext. Rufus, Brev., cap. V ; Isidor., Géogr., C. IV;
Insript., p. 361, n. I, Gruter. PER PROVINCIAS PUOCONSULARES
ET NUMIDIAM, BYZACIUM AC TRIPOLIN, ITENQUE
MAURITAN1AM SITIFENSEM ET CÆSARIENSEM.
3 Lib. II, A. Victor, Epitom., C. XL..
4 De Cæsaribus, cap. XI.


pillée, ravagée, incendiée par les ordres de Maxence,
tyran farouche et inhumain, dont le penchant a la
débauche redoublait la férocité. Il parait certain
que la Numidie avait aussi accepté la domination
d’Alexandre, et même que ce timide usurpateur,
après avoir perdu Carthage presque sans combat,
s’était, comme Adherbal, réfugié sous l’abri de la
position forte de Cirta. Telle est du moins l’induction
très probable qu’on peut tirer de la phrase de
Victor, qui nous dit, avec, sa concision ordinaire(1),
que Constantin, vainqueur de Maxence, fi t relever,
embellir la ville de Cirta qui avait beaucoup souffert
dans le siège d’Alexandre, et qu’il lui donna le nom
de Constantine.
Un fait assez curieux qui nous a cité conservé
par Aurelius Victor(2) et par une inscription, c’est
que Constantin, chrétien fervent, qui, dans sa guerre
contre Maxence, avait fait placer le labarum(3) sur ses
drapeaux, qui, après sa victoire, refusa de monter au
Capitole pour rendre grâce à Jupiter, se fi t élever en
Afrique, plusieurs années après et dans les lieux les
plus fréquentés, un grand nombre de statues d’airain,
d’or ou d’argent; c’est qu’en outre il fi t ériger dans
cette contrée un temple, et instituer un collège de


1 « Cirtaeque oppido, quod ubsidione Alexandri ceciderat,
reposito exornatoque, nomen Constantina inditum. »
2 De Cæsaribus, cap. XL.
3 La croix avec ces mots : In hoc signo vinces.


prêtres en l’honneur de la famille -Flavienne, de la
gens Flavia, dont il se disait descendu(1).
Étrange bizarrerie de l’esprit humain ! Ce
prince, propagateur zélé du christianisme, qui porta
même jusqu’au fanatisme les croyances religieuses;
ce même prince qui, dans la Grèce et l’Asie, fermait
les temples, abattait les idoles, Constantin établissait
dans une partie de son empire, pour lui-même, pour
la sainte Hélène sa mère, pour le pieux Constance
son père, une véritable idolâtrie. Il agissait en Asie
comme un apôtre du Christ, en Afrique comme un
enfant de Vespasien.
Ce culte idolâtre de la gens Flavia subsistait
encore en 340, sous Constance. Cette inscription(2)
le prouve : L. ARADIO VAL. PROCULO V. C.
AUGURI PONTTFICI FLAVIALI. L’Afrique fut
la dernière à recevoir le christianisme. On n’y aperçoit,
dit Gibbon(3), aucune trace sensible de foi et de
persécution, avant le règne des Antonins. Le premier
évêque de Carthage connu est agrippinus, élu en l97;
la sixième année de Septime Sévère(4).


1 « Statuæ (Constantini) locis quam celeberrimis, quarum
plures ex auro, aut argenteæ sunt : tum per Africam sacerdotium
decretum Flaviæ genti. »
2 Grut., p. 361, n° I ; Morcelli, Afr. Chr. t. I, p. 25.
3 Décad. de l’emp. rom., t. III, p. 126.


L’Afrique même, peut-être à cause de cette
adoration si fl atteuse pour les princes, sous quelque
forme qu’elle se présente, fut, pendant le règne de
Constantin, l’une des provinces les plus favorisées de
l’empire. Il y bâtit des forteresses, restaura plusieurs
villes, les décora de monuments; il rétablit le cours
de la justice, institua une police vigilante, établit des
secours pour les pères chargés d’enfants(1), réprima
les exactions du fi sc, diminua les impôts, et affranchit
les Africains de ces dons gratuits de blé et d’huile,
qui, d’abord offerts par la reconnaissance à Septime
Sévère, s’étaient changés, depuis son trogne, en un
impôt annuel et régulier(2).
Sous les règnes de Constantin et de Constance,
l’Afrique ne fut troublée que par le schisme des Donatistes(
3). Cependant la secte des circoncellions, paysans
grossiers et barbares, qui n’entendaient que la langue
punique, et qu’animait un zèle fanatique pour l’hérésie
de Donat, se mit en révolte déclarée contre les lois du
l’empire. Constantin fut obligé d’employer les armes


1 Cod. Theod., I. XI, tit. XXVII, C. II, et not. de Godefroy,
c. f. I. V, tit. VII-VIII.
2 « Remotæ olei frumentique adventitiæ præbitiones
quibus Tripolis ac Nicæa (lege Oea) acerbius angebantur. Quas
res superiores, Severi imperio, gratanies civi obtulerant, verteratque
gratiam muperis in perniciem posterorum dissimulatio.
» Aurel. Vict., De Cæsaribus, cap. XLI.
3 Lebeau , Hist. du Bas-Empire, II, 56 ; III, 12, 13.


contre ces sectaires(1). On en tua un grand nombre,
dont les donatistes fi rent autant de martyrs. L’Afrique
fut jusqu’à sa mort en proie à ces dissensions, qui, en
affaiblissant l’autorité impériale, préparèrent le soulèvement
des tribus indigènes, toujours disposées à
saisir les occasions de recouvrer leur indépendance.
Dès le commencement du règne de Valentinien
Ier, la révolte éclata sur deux points à la fois, vers
Leptis, dans la Tripolitaine, et autour de Césarée,
dans la Mauritanie(2). Les nations africaines, trouvant
des auxiliaires dans une hérésie qui, depuis trentetrois
ans, avait dégénéré en guerre civiles(3), et qui
paralysait ]es forces de l’empire, jugèrent l’occasion
favorable pour secouer le joug des Romains.
Firmus, fi ls de Nubel, un roi maure, vassal de l’empire,
se déclara empereur(4), et fut bientôt maître de la
Mauritanie Césarienne. La révolte éclata d’abord sur
les monts Jurjura, dans le pays des Quinquégentiens,
que Maximien n’avait subjugués qu’avec peine, et dont
il avait transporté quelques tribus au delà de l’Atlas.
Théodose, père de l’empereur du même nom, fut chargé


1 Depuis 316 jusqu’en 337. Lebeau, III, 20; Dupin, Hist.
Donat. ; Vales., De schism. Donat.
2 « Africam, jam inde ab exordio Valentiniani imperii,
exurehat barbarica rabies; per procursus audentiores et crebris
cædibus et rapinis intenta. » Ammian. Marcell., XXVII, IX, t,
XXVIII, VI, t 26.
3 Optatus, De schism. Donat , III, 3 – 9.
4 En 372.


de la réprimer. Un peut inférer du récit détaillé de
cette guerre, qu’Ammien Marcellin nous a transmis
d’après les rapports offi ciels du général(1), que Firmus
sut rallier à ses vues d’ambition privée des intérêts
généraux très puissants. Les donatistes trouvaient en
lui un défenseur contre la persécution; les nations africaines,
un chef pour les conduire à l’indépendance ;
enfi n, les tribus, chassées de leur pays par une rigueur
outrée, aspiraient au plaisir d’une juste vengeance, et
se fl attaient de recouvrer, par sa victoire, leurs héritages
paternels et les tombeaux de leurs ancêtres.
Théodose, habile général, qu’Ammien compare à
Corbulon(2), prévoyait toutes les diffi cultés de cette
guerre. Il fallait conduire, dans un pays brûlé par des
chaleurs excessives, des soldats habitués au climat
humide et froid de la Gaule et de la Pannonie. Avec
des troupes peu nombreuses, il avait à combattre une
nuée de cavaliers infatigables, des troupes légères
excellentes(3). C’était une guerre de postes, d’escarmouches
et de surprises, contre un canerai exercé à


1 XXIX, V, 1-56. Voyez plus bas la section Géographie
ancienne.
2 Amniian, XXIX, V, 4.
3 « Agensque in oppido (Theodosius ) sollicitudine diducebatur
ancipiti, multa cum animo versans, qua via quibusve
commentis per exustas caloribus terras pruinis adsuetum duceret
militem ; vel hostem caperet discursatorem et repentinum,
insidiisque patius clandestinis quam præliorum stabililate confi
sum, etc. » Ammian., XXIX, V. 7.


voltiger sans cesse, aussi redoutable dans la fuite que
dans l’attaque, et qui avait tous les habitants pour
lui.
Dans sa guerre d’Afrique, l’oeil perçant de
César avait reconnu tout d’un coup les obstacles
que lui opposaient ce climat et ce genre d’ennemis.
Il lui fallut toutes les ressources de son génie, toutes
les fautes de ses adversaires, pour en triompher. Ses
légions si fermes, indomptables dans les Gaules et à
Pharsale, ses vétérans exercés par tant de victoires,
s’épouvantèrent devant ces Parthes de l’Afrique, ces
Numides insaisissables, qu’ils dispersaient sans les
vaincre, qui ne leur laissaient pas un seul moment
de relâche, et qui, comme les insectes importuns de
ces contrées, quand ils les avaient chassés loin d’eux,
quand ils les croyaient en déroute, se retrouvaient en
un clin d’oeil sur leur front, sur leur dos, sur leurs
flancs.
Dans la guerre contre Firmus, qui dura trois
années consécutives, avec des alternatives continuelles
de revers et de succès, Théodose eut encore
à combattre les obstacles du terrain. C’était dans la
région la plus âpre et la plus escarpée de l’Afrique
qu’existait le foyer le plus ardent de l’insurrection.
C’est ce réseau de montagnes abruptes ; c’est cet
amas de gorges, de défi lés, de pics, de lacs et de torrents
qui se croisent sans interruption de Sétif à Cherchel,
entre les deux chaînes de l’Atlas ; c’est cette

contrée presque inviable que Firmus avait habilement
choisie pour y amener les Romains, et en faire
le théâtre de la guerre.
Des plans si bien concertés échouèrent. Firmus,
de même que Jugurtha, succomba après une défense
opiniâtre. Si l’histoire de cette époque n’était muette
sur les détails des opérations militaires, Théodose,
comme général, serait placé sans doute a côté de
Metellus et non loin de Marius. D’un caractère dur
et infl exible, il sut maintenir dans son armée la plus
exacte discipline; sa politique habile et rusée sut
désunir ses adversaires, en leur prodiguant à propos
les trésors de l’empire. Sans doute il établit par des
victoires la terreur de ses armes; mais l’inconstance
et la corruptibilité des Maures furent pour lui de puissants
auxiliaires, et l’aidèrent à triompher des efforts
obstinés de l’indépendance africaine.
A Valens succéda Théodose le Grand, fi ls du général
vainqueur de Firmus. Né dans la même contrée,
issu de la même famille qui avait produit Trajan(1), il
fut comme Trajan un empereur belliqueux, nomme lui
redoutable eux nations barbares voisines de l’empire.
Le même fait que j’ai déjà signalé se renouvelle encore
une fois : le génie militaire de Théodose, l’éclat de ses
victoires, l’importance et l’étendue de ses conquêtes


1 « Gencre Hispanus, originem a Trajano principe trahens.
» Aurel. Vict., Epitom., C. XLVIII.


inspirent à ces peuples de vives craintes pour leur
indépendance; l’empire romain, réuni sous la main
ferme de ce grand prince, est partagé après sa mort(1)
entre ses deux fils Arcadius et Honorius, héritiers
du trône et non des vertus de leur père. Alors commence
la réaction des peuples assujettis contre le
peuple dominateur, et le refoulement des nations
pressées par les hordes sauvages de l’Asie. L’Afrique
tout entière se sépare de l’empire d’Occident(2),
et se donne au frère de Firmus , au Maure Gildon,
qui l’avait gouvernée pendant douze ans avec le titre
de comte.
Un autre frère de Firmus et de Gildon, Mascézil,
qui était resté fi dèle aux Romains, fut choisi par
Stilichon pour combattre et réduire l’usurpateur. La
petite armée de Mascézil ne montait qu’à cinq mille
hommes, et ce petit nombre de soldats éprouvés suffit
pour ramener à l’obéissance toute cette vaste contrée.
Gildon, vaincu d’avance par sa vieillesse, par ses
débauches et par ses vices, est trahi par ses troupes,
et s’enfuit sans combattre.
Ces deux ordres de faits, l’accession si prompte de
l’Afrique entière à l’usurpation de Gildon, sa soumission
plus prompte encore à l’empire du faible Honorius,


1 En 395. Lebeau, XXV, LIV.
2 En 397. Voyez Lebeau, XXVI, XLV; Gibbon, Decad, t.
V, p. 412 ; et Claudien, Bello Gild. de laud. Stilic., I, 248 ; in
Eutrop., I, 399 sqq.


 ces deux faits ont une cause générale qu’on a
jusqu’ici négligé de rechercher, mais qui nous semble
évidente et palpable.
Gildon était Maure et païen, mais protecteur
zélé des circoncellions et des donatistes; il était
frère de Firmus, qui était mort en combattant pour
la liberté du pays : il représentait donc deux intérêts
généraux très-puissants, celui de l’indépendance
africaine, et celui d’une secte religieuse fort active
et fort étendue : l’accession du pays fut prompte et
volontaire.
Mais la famille de Gildon était chrétienne et
orthodoxe; sa femme, sa sueur et sa fille furent
des saintes(1). Son règne dégénère en tyrannie. Sa
cruauté, sa lâcheté, son avarice et ses débauches,
plus offensantes dans un vieillard, lui aliènent le
coeur de ses partisans. Mascézil arrive devant lui
avec une poignée de soldats : il représente, aux yeux
des Maures, le sang des rois indigènes, fils de Nubel
; aux yeux des chrétiens, la religion orthodoxe qui,
depuis l’épiscopat de saint Cyprien, avait jeté en
Afrique de profondes racines. Mascézil trouve des
auxiliaires dans la famille même du tyran; il s’appuie
à son tour sur des intérêts généraux tout-puissants
: l’Afrique entière se soumet presque sans
résistance.


1 Lebeau, Hist. du Bas-Empire, I. XXVI, chap. LI.


Aussi, la conquête achevée , Stilichon , politique
à la vue perçante, mais peu délicat sur les moyens, se
débarrasse de Mascézil par un crime, qu’il déguise
sous les apparences d’an accident fortuit(1). Stilichon,
trop instruit des secrets de la faiblesse de l’empire,
eut évidemment pour but, en sacrifi ant Mascézil,
d’ôter un chef redoutable à l’indépendance africaine.
Un seul chiffre démontre quel appui la rébellion
pouvait trouver en Afrique. On compta en 411, au
concile de Carthage, composé de cinq cent soixante,
seize membres, deux cent soixante-dix-neuf évêques
donatistes(2) ; et cette secte, depuis quarante ans,
appuyait toutes les tentatives formées pour se séparer
de l’empire. Aussi tous les efforts du gouvernement,
toute l’énergie des Pères de l’Église, dirigée par saint
Augustin, s’appliquèrent à extirper cette hérésie, qui
menaçait à la fois la religion et l’État.
L’Afrique même profi ta pendant quelque temps
des malheurs de l’Italie et du démembrement de
l’empire; un grand nombre de fidèles s’y réfugia pont
échapper à l’invasion des barbares, et vint accroître les
forces du parti catholique et impérial. Enfi n, depuis la
révolte de Gildon jusqu’à l’arrivée des Vandales(3), cette


1 Lebeau, XXVI, LII ; Gibbon, t. V, p. 424, an 398.
1 Morcelli, Afr. chr., an 411, C. VII. Les évêques catholiques
étaient presque trois cents. Ibid., C. V.
3 Depuis 398 jusqu’en 428.


partie du monde ne fut déchirée par aucune guerre
civile ou étrangère.
Le comte Boniface gouvernait toute l’Afrique.
Habile général, administrateur intègre, ce
grand homme, plus Procope(1) appelle le dernier des
Romains, sut manier les rênes du pouvoir d’une main
douce et ferme à la fois. Il avait réprimé les incursions
des Maures, fait fl eurir le commerce, l’agriculture,
l’industrie(2), et, au milieu des convulsions de l’empire,
fait jouir les vastes pays confi és à sa vigilance
de tous les avantages de la paix. Une intrigue de cour
qui menace sa vie le pousse à la révolte : il s’unit
avec Genséric, et partage l’Afrique avec lui : toute la
nation vandale(3) abandonne l’Espagne, et traverse la
mer avec son roi.
Quoique l’histoire ne spécifi e point quelles provinces
furent abandonnées aux vandales, il paraît que
Boniface leur céda les trois Mauritanies, et que le
fleuve Ampsaga fut la limite de cette concession(4).
Genséric, peu content de ce partage inégal, attaque
Boniface qui s’était réconcilié avec l’empire, détruit
l’armée romaine, s’empare d’Hippône, occupe la Numidie,
l’Afrique proconsulaire et la Byzacène, moins


1 Bell. Vandal., I, III, p. 322, ed. Dindorf.; Bonn., 1833.
2 Victor, Vit. parsec. Vand., I, I.
3 « Vandali omnes eorumque familiæ. » Idat. Chron.
apud Lebeau, XXXI, XVII, n° 3.
4 Lebeau, ibid., chap. XVI.


Carthage et Cirta. Un traité, conclu en 435(1) avec
Valentinien III, lui assure, moyennant un tribut, la
possession de ce qu’il occupait, et rend à l’empire les
trois Mauritanies, déjà probablement abandonnées
par les Vandales, trop peu nombreux(2) pour garder un
si vaste territoire. Genséric livre même son fils Hunéric
en otage, preuve que cet empire qui s’écroule est
encore à craindre aux barbares. Genséric, en 439, se
rend maître de Carthage, et il établit dans les provinces
soumises à sa domination une sorte de système
féodal ou bénéficiaire. Il avait trois fils; il leur abandonna
les terres et la personne même des plus riches
habitants, qui devinrent les esclaves de ces princes. Il
fit deux lots des autres terres : les meilleures et les plus
fertiles furent distribuées aux Vandales, exemptes de
toutes redevances, mais certainement à la charge d’un
service militaire. Ces propriétés étaient concédées à
perpétuité, et, du temps de Procope, portaient encore
le nom d’héritages des Vandales. Ce fut l’Afrique
proconsulaire qu’il partagea ainsi. Par ce moyen,
il retenait ses soldats près de Carthage, où il avait
fixé sa résidence; il s’était réservé la Byzacène, la


1 Le 3 des ides de février, c’est-à-dire le 11 de ce mois.
Morcelli , an 435, C. I.
2 Cinquante mille combattants, selon Procope; quatrevingt
mille hommes de tout âge (senes, juvenes, parvuli, servi
vel domini), selon Victor de Vite, I, I.


Gétulie et une partie de la Numidie(1). Quant aux
fonds d’un moindre rapport, il les laissa aux anciens
possesseurs, et les chargea d’impôts très-considérables.
Je suis étonné qu’on n’ait point encore signalé
cette distribution de la propriété dans une conquête
faite par des peuples teutoniques, comme le premier
germe du système féodal, qui ne s’établit en Europe
que cinq sicles après.
La Tripolitaine et les Mauritanies restèrent soumises
à l’empire d’Occident jusqu’en 45l(2). Elles
en étaient déjà séparées l’an 460. Depuis la mort de
Valentinien III en 455 , Genséric s’était rendu maître
du reste de l’Afrique(3), c’est-à-dire de la Tripolitaine,
de la Numidie entière, et des trois Mauritanies. Ce
fait historique, raconté par un évêque africain, par
un écrivain contemporain peu favorable à Genséric,
nous a paru digne d’être signalé à l’attention du gouvernement.
Il doit engager la France à persévérer,
et démontre même que la conquête du pays n’offre
pas des diffi cultés insurmontables; car les Vandales
n’avaient au plus que cinquante mille combattants. Ils
étaient ariens par conséquent, plus haïs peut-être des


1 « Exercitui Zengitanam vel Proconsularem funiculo
hæreditatis divisit, sibi Byzacenam, Abaritanam atque Gætuliam,
et partem Numidiæ reservavit. » Victor Vit., I, IV.
2 Morcelli, Afr. chr., an. 460, e. I; an. 461, ibid.
3 Idem, I, 4 : « Post cujus mortem totius Africæ ambitum
obtinuit. »


catholiques fervents qui composaient alors presque
toute la population de l’Afrique, que les chrétiens
aujourd’hui ne, le sont des musulmans. Ils avaient
tout le pays contre eux. La seule différence de langue,
de couleur, de lois, de moeurs et d’usages devait
entretenir entre les Africains et les conquérants teutoniques
une division constante et des haines acharnées.
Mais Genséric sut comprendre que le temps et
la persévérance sont des éléments nécessaires pour
la fondation d’un empire. Débarqué en 429, il s’empare
en 431 d’Hippône et d’une portion de la Numidie.
En 435, un traité par lequel il rend à l’empire
les trois Mauritanies, lui donne la possession de la
Byzacène et de l’Afrique proconsulaire. En 439 il
se rend maître de Carthage, et ce n’est qu’en 455,
après s’être affermi dans ses nouvelles conquêtes,
qu’il attaque et soumet les trois Mauritanies. Alors
quatre-vint mille vandales occupaient complètement
la vaste contrée qui s’étend de la Méditerranée jusqu’au
Ger, et depuis l’océan Atlantique jusqu’aux
frontières de Cyrène.
Cette soumission complète se maintint pendant
font le long règne de Genséric. Ce prince, pour se garantir
contre les révoltes des habitants, avait fait démanteler
toutes les villes fortifi ées de l’Afrique, excepté
Carthage. Procope remarque que ce fut une des causes
qui facilitèrent les progrès de l’invasion de Bélisaire.

Mais il nous dit lui-même(1) que les Vandales ne
savaient pas combattre à pied, ni se servir de l’arc et
du javelot; qu’ils étaient tous cavaliers(2), et n’avaient
pour armes offensives que la lance et l’épée. Avec
une armée ainsi composée, la démolition des murs
de toutes les villes était une mesure indispensable
pour maintenir le pays dans l’obéissance. Cependant,
comme les vandales ne pouvaient pas anéantir
les forteresses naturelles, le pays de montagnes fut
le premier qui leur échappa. Déjà, sous le règne de
Hunéric, les Maures s’étaient emparés de toute la
chaîne des monts Aurasius, et ils purent s’y maintenir
pendant toute la durée de la domination des
Vandales(3). Mais enfi n, avec de la cavalerie seule et
quatre-vingt mille combattants au plus, les Vandales
conservèrent pendant quatre-vingt-quinze ans la possession
de presque toute l’Afrique septentrionale.
Bélisaire, en 533, avec une armée de dix mille
fantassins et de cinq ou six mille cavaliers, leur enleva
tout le pays de plaine, et Carthage, siége de leur domination.
Salomon , successeur de cet habile général,
et qui avait appris l’art de la guerre en exécutant les


1 Bell. Vandal., I, VIII, p. 349.
2 Il serait curieux de rechercher si cette prédominance
de l’arme de la cavalerie dans la composition des armées n’est
pas une conséquence immédiate de l’établissement du système
féodal.
3 Procop., I, VIII, p. 345.


savavantes combinaisons de ce grand capitaine,
Salomon reprit aux Maures le pays de montagnes,
la province de Zab, porta les frontières de l’empire
aux limites du désert, et s’avança vers le sud jusqu’à
40lieues au delà du grand Atlas. La conquête si
prompte d’un pays si étendu, avec une armée si peu
nombreuse, aurait droit de nous étonner ; mais les
causes du succès nous semblent palpables et évidentes.
Les Vandales étaient ariens. La population catholique
ne les voyait qu’avec horreur. Ils avaient usurpé
les deux tiers des propriétés foncières de l’Afrique.
Tous les Romains, dépossédés par la violence, avaient
un intérêt puissant à secouer le joug de cette aristocratie
spoliatrice; cet arbre, planté par la conquête ,
qui n’avait pas jeté de racines dans le pays, devait être
renversé au premier souffle. Les vandales, comme
la pospolite de la Pologne, leur ancienne patrie, ne
combattaient qu’à cheval et de près; une seule arme
faisait toute leur force. Bélisaire se présente avec une
armée peu nombreuse, mais complète et régulière. Il
l’avait formée de l’élite des Romains et des nations
barbares. La cavalerie romaine était très exercée à
tirer de l’arc, l’infanterie à se servir des catapultes et
des balistes ; les Goths étaient redoutables l’épée à
la main; les Huns étaient des archers admirables ; les
Suèves bons soldats d’infanterie ; les Alains étaient
pesamment armés, et les Hérules étaient une troupe

légère. Bélisaire prit dans toutes ces nations les divers
corps de troupes qui convenaient à ses desseins, et
combattit contre une seule arme avec les avantages
de toutes les autres.
Salomon avait le même avantage vis-à-vis des
Maures. Ceux-ci ne se servaient que de la fronde et
du javelot. C’étaient, en infanterie, en cavalerie, des
troupes légères excellentes. La rudesse et l’âpreté de
leur pays, les escarpements de l’Aurasius et de l’Atlas,
convenaient merveilleusement à cette manière de
combattre. Ils avaient de plus tous les habitants pour
eux. Cependant la supériorité de l’organisation militaire
l’emporta sur le nombre, sur les difficultés du
terrain, et en moins de trois campagnes ces Maures
indomptables furent vaincus et soumis.
Toutefois les limites de l’empire de Justinien
ne s’étendirent pas à l’ouest au delà de la Mauritanie
Sitifensis. La Césarienne et la Tingitane, moins
Césarée et Ceuta, restèrent au pouvoir des Maures.
En 543, il se forma une ligue des nations maures,
jalouses dû reconquérir leur indépendance. Nous ne
connaissons l’histoire de cette guerre que par quelques
lignes de Procope et par un poème latin de Cresconius
Corippus, récemment découvert et publié à Milan(1).


1 En 1820, par P. Mazuchelli, d’après. un manuscrit
unique du quatorzième siècle, qui existe dans cette ville au
musée Trivulce.


Après quelques alternatives de succès et de revers,
Jean Troglita, qui avait servi sous Bélisaire, et que
Justinien investit du pouvoir suprême sur toute l’Afrique,
défit complètement les Maures dans deux grandes
batailles, et les convainquit si bien de l’infériorité
de leurs forces, qu’à partir de cette époque ils furent
entièrement soumis, et que même, selon Procope(1), ils
semblaient de véritables esclaves. L’Afrique alors jouit
pendant longtemps d’une paix tranquille et assurée, et,
délivrée du ravage de ces Tribus turbulentes, elle vit
refleurir de nouveau son agriculture et son industrie.
Justinien(2) y établit un vice-roi, sous le nom de
préfet du prétoire d’Afrique. Il réforma l’administration
civile, institua une bonne organisation militaire, et
assigna les fonds nécessaires au traitement des divers
employés, qui tous étaient soumis au pouvoir unique
et suprême de son délégué. L’Afrique, séparée par la
mer du reste de l’empire, avait besoin d’un seul chef
et d’une forte centralisation. Il y eut cependant, après
la mort de Justinien(3), quelques soulèvements des
Maures, quoique ces peuples eussent alors embrassé


1 Bell. Goth., IV, XVII
2 Cod. lib. I, tt. XXVII, de Offi cio præfect. proe’orio
Ajrics, et de Offi cio præfect, præ’orio Africæ, et de omni ejusdem
dioecesco statu. CCCXCVI viros per diversa scrinia et
offi cia.
3 En 569. Joann. abb. Biclar. Chron. Lebeau, L, XXIV, n.
4; Morcelli, ann. 569, 570.


volontairement le christianisme. Deux exarques
d’Afrique furent vaincus et massacrés par leur roi
Gasmul, qui, devenu tout-puissant par ses victoires,
donna à ses tribus errantes des établissements
fixes(1), et s’empara peut-être de Césarée, soumise
aux Romains depuis la conquête de Bélisaire.
Ce roi maure semble même avoir été un conquérant
ambitieux et assez entreprenant; car, l’année
suivante, nous le voyons marcher contre les Francs et
tenter l’invasion de la Gaule(2). A la vérité, il échoua
dans cette entreprise; mais cette expédition lointaine
atteste sa puissance, et ce fait curieux pour l’histoire
du Bas-Empire, pour l’histoire de l’Afrique et celle
de notre pays, méritait d’être recueilli par deux écrivains
français très-érudits, Lebeau et Saint-Martin,
qui l’ont entièrement laissé dans l’oubli.
Tibère succède au faible Justin, tombé en
démence ; il choisit pour vice-roi de l’Afrique(3) Gennadius,
habile général et soldat intrépide. Ce guerrier
reproduit dans cette contrée l’exemple des hauts faits
d’armes de Probus. Il défi e en combat singulier le roi
Gasmul, remarquable par sa force, son courage et son
expérience dans les armes; il le tue de sa propre main,


1 Joann. Biclar. Chron. ; Morcelli , an. 574.
2 Marius Aventic., in Chron. ; Morcelli, Afr. chr., an
575.
3 En 579. Morcelli, I. c. II avait alors le titre de decar.
Simocalta, I. VII. C. VI.


remporte une victoire complète sur les Maures, extermine
leur race, et leur reprend toutes les conquêtes
qu’ils avaient faites sur les Romains(1).
A partir de cette époque , pendant les règnes
de Tibère, de Maurice et de Phocas, l’histoire se tait
sur l’Afrique. Ce silence est presque une preuve du
calme et de la tranquillité uniforme dont jouit alors
cette contrée. Les époques stériles pour les historiens
sont généralement heureuses pour les peuples.
Sous l’empire d’Héraclius(2), l’Afrique septentrionale
toute entière, depuis l’océan Atlantique
jusqu’à l’Égypte, était soumise au trône de Byzance
; car ce prince en tire de grandes forces pour sa
guerre contre les Perses. Suinthilas, roi des Goths
espagnols, profi te du moment pour s’emparer de
plusieurs villes situées sur le détroit de Cadix, qui
faisaient partie de l’empire romain. Ce fait, qui nous
a été conservé par Isidore(3), a encore été négligé par
Lebeau, Gibbon et Saint-Martin. Il méritait, à ce
qu’il nous semble, d’être consigné dans leurs écrits,
puisqu’il nous montre l’étendue des limites occidentales
de l’empire à une époque fameuse par la
fondation de l’islamisme, qui devait bientôt ébranler
le trône de Byzance, et lui arracher ses plus belles
provinces.


1 Joann. Biclar., in Chron. ; Morcelli, ann. 579.
2 La douzième année de son règne, en 621.
3 Hist. Gothor. in fi n.; Morcelli, Afr. chr., ann. 621, 622.


En 647, les Arabes s’emparent de la Cyrénaïque
et de la Tripolitaine(1).
En 658, un traité partage l’Afrique entre Constant
et Moawiah, qui se soumet, disent les Grecs, à
payer un faible tribut(2).
En 666 ou 670, ce même Moawiah fonde la ville
de Kairouan, qui devient le siége de la domination
musulmane en Afrique(3).
Enfi n, en 697, Carthage est prise et détruite par
Hassan, et le nom grec et romain effacé de l’Afrique(4).
Ici se termine notre tâche : à partir de l’an 647,
les sources orientales sont presque les seules qui soient
fécondes et abondantes pour cette partie du globe, pour
cette époque de l’histoire. Nous nous sommes bornés
à indiquer les faits principaux. Nous laissons à nos
savants confrères qui ont fait de l’Orient leur domaine,
le soin de développer la série et l’enchaînement des
faits historiques depuis la fin da septième siècle jusqu’à
l’époque du dix-neuvième, qui a vu la domination barbare
de la régence d’Alger s’écrouler en un clin d’oeil
sous l’impétuosité des armes françaises.


1 Elmacin, Hég. 27 ; Fredegar. in Chron., n. 81
2 Theoph., Chron., p. 288.
3 Leo Afr., p. 575, ed. Elzev.; Mariana, lib. VI, C. XI ;
Elmacin, Hégir. 46 ; Otter, Hist. Acad. inscr., t. X, p. 203, éd.
in-12 ; et Theoph. Elmacin, Art de vérifier les dates, t. V, p.
148.
4 Theoph.; Elmacin, ibid., p. 148.


GUERRE DE SCIPION
CONTRE ANNIBAL

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LA CHASSE A L’HOMME – GUERRES D’ALGÉRIE



Auteur : D’Irisson Maurice (Le comte d’Hérisson)
Ouvrage : La chasse à l’homme Guerre d’Algérie
Année : 1891

PRÉFACE
Malgré tous les ouvrages qui ont été publiés
sur l’Algérie, une interpellation au Sénat, qui a
pris les proportions d’un véritable événement,
m’a porté à croire que le moment est bien choisi
pour ajouter un nouveau volume à ceux qu’on a
déjà consacrés à notre grande colonie, volume
qui a le mérite de révéler beaucoup de faits inconnus
et dont l’accent de sincérité n’échappera
à personne.
La peine que j’ai prise de le composer témoigne
que, pour mon compte, j’ai cru fermement
qu’il devait servir à mon pays.
Le mouvement irrésistible qui entraîne, à
l’heure actuelle, Français, Allemands, Anglais,
Belges et Italiens, vers le continent noir, et dans
lequel se précipitera bientôt forcément l’Espagne,

à la suite des signes de prochaine dissolution dont
l’empire du Maroc est menacé par de formidables
révoltes, ce mouvement a son point de départ,
son idée géniale dans notre magnifique développement
sur les plus belles régions du nord
de l’Afrique. Il est né autant d’un peu de jalousie
que du besoin qu’éprouvent les nations de s’étendre
et de s’agrandir, pour créer des déversoirs au
trop plein de leurs populations, détourner leurs
émigrants de l’Amérique, et détruire la concurrence
écrasante que fait celle-ci aux produits de
plus en plus restreints de leur sol, au moyen de
vastes cultures dans des colonies leur appartenant.
Nous ne pouvons le trouver mauvais, n’ayant
point à exhiber le plus petit testament d’Adam
qui nous constitue seuls propriétaires ; mais la
consolation nous est facile, puisque nous avons
certainement la meilleure part à notre porte, et
que le Transsaharien, en nous mettant en communication
directe avec nos possessions plus
lointaines, nous fera coparticipants aux avantages
des pays que nous ne posséderons pas.
Alger, qui tient Tunis, sera donc la véritable capitale
de l’Afrique française, de la Méditerranée
au lac Tchad, à l’océan Atlantique et au Congo.

De là rayonnera notre influence, et de là aussi
partiront, il ne faut pas se le dissimuler, des troupes
expéditionnaires. Le Sahara n’est pas aussi
inhabité qu’on le croit généralement, et les Touaregs
et les Mores peuvent vouloir jouer avec les
trains-éclairs.
Nous allons nous heurter, dans les immenses
espaces, à des peuplades inconnues, surgissant,
comme de sombres apparitions, sur la mer tourmentée
des dunes de sable mouvant, et toujours
prêtes pour la guerre.
Nous souviendrons-nous que les puits artésiens
d’un simple ingénieur dans l’Oued-Rhir ont
plus fait pour nous attacher les hommes du Souf
que nos généraux, suivis d’interminables colonnes
? Ou, reprenant des traditions moins semeuses
de progrès et d’idées que de hauts faits d’armes
et de bulletins parfois mensongers, commencerons-
nous par tuer une partie des gens et ruiner
le reste, pour essayer de les civiliser après ?
Ce sont ces traditions néfastes, qui ne forent
pas de puits, mais ouvrent entre les peuples
d’infranchissables abîmes, que j’ai voulu tirer
de l’ombre, où elles sommeillent peut-être plus
qu’elles n’y sont mortes, pour en montrer les
conséquences et plaider la cause du nomade et

du sauvage contre l’Européen.
Elles ont éternisé la lutte en Algérie et compromis
plus d’une fois la conquête et la colonisation,
en mettant toujours le gantelet du soudard
là où le gant de l’homme civilisé aurait souvent
Mieux réussi.
Le gouvernement de l’Algérie va passer dans
d’autres mains ; quelles seront-elles ? Un homme
était désigné : M. Étienne, sous-secrétaire
d’État aux colonies, mais M. Étienne est député
d’Oran, et son choix pourrait lui faire des jaloux,
parmi ses collègues même de la représentation
algérienne. C’est fâcheux, à mon avis.
J’ai choisi de notre histoire dans ce pays
l’époque la moins connue, celle qui a le moins
tenté la plume des écrivains. La grande guerre
est finie. On ne s’aligne plus face à face; on se
traque vingt contre un, on s’assassine, et ce ne
sont pas toujours les barbares qui paraissent les
plus impitoyables.
Selon mon habitude, j’ai fait appel aux témoignages,
j’ai demandé des renseignements
aux hommes de bonne foi qui ont été mêlés aux
événements de cette période, et ils ne m’ont ménagé
ni les documents ni les souvenirs.
Un officier supérieur, aussi modeste qu’instruit,

brave soldat et bon patriote, a bien voulu
me confier le journal qu’il tenait lorsque, jeune
sous-lieutenant, rêvant de combats héroïques,
il suivait les chasses à l’homme froidement organisées,
et assistait aux pillages à main armée
auxquels répondaient le guet-apens et les têtes
coupées en trahison. Je donne son récit presque
tout entier, sauf les remaniements indispensables,
sans autres réticences au sujet de ses appréciations
fréquemment très vives, que celles
dues aux familles de certains personnages
qui, pour eux-mêmes, ne mériteraient pas tant
d’égards.
C’est une des nécessités de l’histoire contemporaine
et elle a l’inconvénient grave d’induire
en erreur la postérité, en jetant un voile sur bien
des tares et les faisant bénéficier de l’absolution
du silence ; mais Juvénal ni Pétrone ne sont plus
de saison et eux-mêmes n’ont pas tout dit.
J’ai complété ce journal précieux, base de
mon travail, avec tout ce qui a été mis à ma disposition
de divers côtés. J’y ai joint ce que m’a
dit personnellement le général Cousin de Montauban,
comte de Palikao, dont j’ai été le secrétaire-
interprète, et je crois être parvenu à peindre un
tableau fidèle, où je n’ai flatté ni les vaincus ni les

vainqueurs, m’efforçant de traiter les uns et les
autres avec une égale justice et la même impartialité
froide, en ne disant que la vérité, sans passion
comme sans faiblesse.
Quelques personnes trouveront peut-être excessif
le titre de ce livre. Il y a, en effet, quelque
chose à dire contre lui et je vais le dire tout à
l’heure, mais l’idée fondamentale de mon travail
le comportait et je l’ai maintenu.
« La chasse à l’homme », c’est la guerre des
civilisés contre les Peaux-Rouges, qui a préparé
les destinées du nouveau monde. La guerre
d’Afrique a eu un tout autre caractère. C’était
bien une guerre, une vraie guerre, très dure, très
laborieuse, très difficile, mais sui generis. Le lecteur
en jugera. Ce sui generis, notre incommensurable
vanité s’est refusée à en saisir la mesure.
Elle a vu dans les soldats de la guerre d’Afrique
les continuateurs de ceux d’Austerlitz et d’Iéna,
les précurseurs des futures grandes victoires en
Europe, et dans les généraux, heureux à cette
guerre, des éminents, des illustres, des capitaines
d’armée. Ils le crurent de très bonne foi et
on a vu le plus insigne vaniteux d’entre eux (qui,
de toute sa vie militaire, n’avait commandé que
1900 hommes au combat de l’Oued-Foddah) dire

solennellement à la France menacée, sans rire et
sans faire rire, « qu’il avait l’habitude de vaincre
et l’art de manier les troupes ».
Jusqu’à sa mort il est resté grand capitaine,
et sur sa tombe, en termes olympiens, on le lui a
dit.
La nation, l’armée, ont vécu dans ce périlleux
mirage jusqu’en 1870, convaincus que le principe
algérien du « débrouillez-vous », qui suffisait
devant les Arabes, suffirait partout. Nos victoires
de 1859, en Italie, l’affirmaient surabondamment,
autre mirage pire encore que le premier,
car il nous confirma définitivement dans l’abandon
des études attentives, des comparaisons qui
éclairent, des persévérants efforts qui créent pendant
les longues paix le progrès des armes et préparent
les succès des guerres à venir.
Voilà pourquoi la continuité et la diversité de
nos guerres ont beaucoup moins bien servi notre
état militaire, que soixante ans de paix merveilleusement
employés n’ont servi l’état militaire
prussien.
Au surplus, la question très intéressante de
l’influence qui fut loin d’être unique, mais qui
fut, je pense, principale, de nos traditions militaires
algériennes sur les événements de 1870, ne

peut être ainsi traitée en quelques lignes ni même
en beaucoup de lignes ; mais j’ai cru de mon devoir
de la signaler.
COMTE D’HÉRISSON.

Je reproduis sur la couverture de ce volume
un dessin original fait par Horace Vernet et qui
mérite que je lui consacre quelques lignes.
Un soir, après dîner chez mon père, le Maître,
à la suite d’une conversation sur l’Algérie, trempa
sa cigarette dans l’encrier, en guise d’estompe, et
s’en servit pour esquisser, avec quelques traits de
plume, la tête d’un des khalifas d’Abd-el-Kader,
qui l’avait particulièrement frappé.

CHAPITRE PREMIER

suite…

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