Problèmes et Mystères


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Ouvrage: Problèmes et Mystères

Auteur: Saint-Saëns Camille pianiste, organiste et compositeur français de l’époque post-romantique ()

Année: 1894

 

À MONSIEUR
Louis GALLET

 

PROLOGUE

LE MÉTRONOME ET L’ESPACE CÉLESTE

 

Tout le monde connaît le métronome, cet instrument d’une si grande utilité pour les musiciens, auquel on accorde généralement une confiance absolue qu’il ne mérite en aucune façon. L’instrument en lui-même est excellent, mais sa fabrication, qui n’est soumise à aucun contrôle, laisse souvent à désirer.

Pour qu’un métronome soit bon, il faut :

1° Que le nombre 60 de son échelle soit isochrone avec la seconde de temps ;

2° Que les divisions de l’échelle soient mathématiquement déterminées.

Les instruments usités ne répondent pas toujours parfaitement à ce programme. Ils fonctionnent bien et durent longtemps : le public ne leur en demande pas davantage. L’artiste, désireux de fixer le mouvement d’un morceau, a le droit d’être plus exigeant. S’il est des compositeurs qui se contentent d’indications vagues et se confient presque en tout au sentiment de l’exécutant, il en est d’autres qui attachent au secours du métronome une grande importance ; ces derniers ont un besoin absolu d’instruments précis.

Cette question me préoccupait depuis longtemps. Pourquoi, me disais-je, ne ferait-on pas pour les instruments destinés à mesurer le temps ce qui se fait pour ceux qui mesurent l’espace et la pesanteur ? La fabrication des mètres, des litres et des poids n’est pas livrée à l’arbitraire ; il n’est permis de les vendre que dûment vérifiés et poinçonnés. Pourquoi n’en serait-il pas de même des métronomes, ou tout au moins d’une classe à part d’instruments de choix, dont les artistes pourraient, dès lors, se servir en toute confiance ?

Pénétré de cette idée, j’en fis le sujet d’une note que je soumis à l’Académie des sciences, où sa lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance et de courtoisie. Je m’attachai à démontrer aux membres de l’Académie que la détermination du « mouvement », tout à fait négligée dans l’ancienne musique, tendait à prendre dans l’art moderne une importance de plus en plus grande ; qu’à notre époque, une petite fraction de seconde, ajoutée ou retranchée à la durée de la mesure, pouvait dénaturer le caractère d’un morceau, même dans les mouvements lents où chaque mesure dure plusieurs secondes ; je leur citai l’exemple frappant des œuvres de Robert Schumann, réglées à l’aide d’un instrument défectueux et inexécutables quand on suit les indications du métronome écrites par l’auteur.

Quelque temps après, l’illustre Hirn s’empara de la question ; dans un mémoire imprimé, il s’éleva contre mes conclusions. Il démontra, par des raisons scientifiques en dehors de mes connaissances, que le double pendule actionné par un mouvement d’horlogerie, autrement dit le métronome de Maelzel, était un instrument parfait, et qu’il était inutile d’en chercher un autre ; je n’avais jamais dit le contraire. Il convenait que, dans la pratique, sa précision laissait à désirer, mais il ajoutait que cette précision était bien suffisante pour les besoins de l’art musical. Distrait de ces idées par mes travaux habituels, je ne répondis pas au mémoire de Hirn et laissai dormir la question, me réservant de la réveiller si l’occasion se présentait.

Depuis lors, Hirn publia son beau livre sur l’Espace céleste. Il y a dans ce livre une partie mathématique qui ne s’adresse qu’aux savants ; mais il y en a une autre, très importante, qui peut être lue par quiconque aime à penser, grâce à la clarté apportée par l’auteur dans les questions les plus ardues. Un jour, ce livre me tomba sous la main, et sa lecture m’inspira des réflexions que j’eus l’idée de soumettre à l’auteur dans une lettre, tout en profitant de l’occasion pour discuter avec lui la question au sujet de laquelle j’avais eu l’honneur de sa critique.

« Permettez-moi, lui disais-je, de m’autoriser de votre incursion dans le domaine de l’art pour mettre à mon tour un pied sur le terrain de la science, avec tout le respect qui lui est dû, à propos de votre admirable livre, et de vous faire part de quelques réflexions qu’il m’a suggérées. En invitant vos lecteurs à tirer eux-mêmes leurs conclusions, n’avez-vous pas, en quelque sorte, ouvert la porte à tout le monde ? Je me hâte de vous rassurer en vous disant que ce qui m’occupe n’est pas, à proprement parler, la partie scientifique de votre ouvrage, sur laquelle je vous crois volontiers sur parole, mais sa partie métaphysique. Vous avez abordé hardiment des questions qui dépassent la portée de l’esprit humain. À ces hauteurs, la distance qui sépare le savant de l’ignorant disparaît, comme la distance de la terre au soleil en regard de celle qui nous sépare des étoiles sans parallaxe sensible, et chacun de nous a le droit de parler de ces choses, parce que nul ne peut se flatter d’être en cela plus clairvoyant que son voisin… »

Je me disposais à faire parvenir ma lettre au célèbre astronome, quand la mort vint brusquement le ravir à la science.

De cette lettre, devenue sans objet, est sorti ce livre[1].

PROBLÈMES
ET MYSTÈRES

I

Ma première rencontre avec le Mont-Blanc fut extraordinaire.

Depuis une semaine, j’étais à Genève, attendant qu’un ciel impitoyablement couvert voulût bien s’éclaircir pour me laisser apercevoir la célèbre montagne ; de guerre lasse, je partis pour Sallanches où j’arrivai vers la fin du jour.

Alors, subitement, une ouverture circulaire se fit dans le plafond d’épais nuages qui assombrissait la vallée ; par cette ouverture, à une hauteur invraisemblable au-dessus de l’horizon, apparut en plein soleil le massif du Mont-Blanc, étincelant dans le ciel comme un astre subitement rapproché de la terre ; et du coup je compris la beauté suprême de la nature inorganique.

La vie et la pensée ont pour nous une telle importance, elles nous intéressent à si haut point, que nous sommes naturellement portés à leur attribuer une valeur immense. La mode — il s’en met partout — est de voir la vie répandue à profusion dans la nature ; en réalité, elle paraît n’être dans l’Univers qu’un accident.

On a renoncé depuis longtemps à mettre des habitants dans le Soleil, masse gazeuse portée à l’incandescence dans toute sa profondeur ; il ne saurait y en avoir non plus dans les innombrables étoiles de la voûte céleste, qui toutes sont des soleils. Ne parlons pas de la Lune, rocher stérile, ni de nos sœurs les planètes du système solaire, la plupart trop jeunes encore ou déjà trop vieilles pour que la vie puisse y exister, dont l’une, Uranus, est dans des conditions telles qu’il semble impossible qu’elle y existe jamais ; ne parlons que de la Terre où nous sommes. Il s’est écoulé des millions d’années avant que solidifiée, suffisamment refroidie, entourée d’air et d’eau, elle ait pu devenir habitable au moins pour des plantes ; d’autres millions d’années avant l’apparition de l’homme. Maintenant, à sa surface, la vie pullule ; mais grattez un peu cette croûte mince que nous foulons sous nos pieds : que trouvez-vous ? un globe de trois mille lieues de diamètre, dans l’épaisseur duquel aucun être vivant ne saurait trouver place ; et le sommet des hautes montagnes est là pour nous avertir qu’une légère diminution dans la densité de l’air suffirait pour faire de la surface entière de la Terre un désert glacé.

Il faut donc que l’Univers ait une autre raison d’être que la production de la vie et de la pensée ; cette raison, il serait inutile de la chercher. Mais si nous ne pouvons la comprendre ni même l’imaginer, le sens esthétique, le plus délicat que nous possédions, peut tout au moins nous faire pressentir son existence.

Tous ceux qui ont escaladé les cimes connaissent les impressions spéciales qu’elles font naître ; là où cesse la vie, là où il n’y a plus que des rochers et des glaciers dans l’azur sans limite, on éprouve comme un bonheur immense, surhumain ; on prend en pitié la ville d’où l’on sort, la civilisation à laquelle on appartient ; on ne voudrait plus redescendre au milieu des hommes.

Le croyant, dans son exaltation, se sent plus près de Dieu ; et pourtant, si Dieu, comme on nous le dit, avait tout fait pour la vie, et la vie elle-même pour l’homme, ces lieux déserts devraient nous faire horreur : car la vie en est absente et nous n’y saurions demeurer sans mourir.

N’y aurait-il pas dans ce sentiment, ou, pour mieux dire, dans cette sensation, comme un instinct nous avertissant que la vie, l’homme, la pensée humaine elle-même comptent pour peu de chose dans l’ensemble de la Nature ?

II

Écoutons les philosophes :

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Le Sang du pauvre


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Ouvrage: Le Sang du pauvre

Auteur: Bloy Léon romancier et essayiste français ()

Année: 1932

 

DÉDICACE


À MA FILLE AINÉE

VÉRONIQUE

Que ce livre te soit dédié, mon enfant bien-aimée. Il convient mieux qu’un autre à ton esprit grave, à ton âme inclinée vers la Douleur.

En le lisant, tu te souviendras de la multitude infinie des cœurs qui souffrent, des enfants de Dieu qu’on afflige, des tout petits qu’on écrase et qui n’ont pas de voix pour se plaindre.

Ton père a essayé de crier à leur place, de ramasser en une sorte de Miserere toutes les souffrances de ces lamentables. Tu sais de quel prix il en a payé le droit et à quelle école redoutable il s’est instruit.

Alors, ma Véronique, vraie image du Sauveur des pauvres, demande à ce Crucifié qu’il ne m’oublie pas — vivant ou mort — dans son Royaume éternel.

Léon Bloy.

Paris-Montmartre, fête du Précieux Sang, 1909.



L’HALLALI

Voici ce que j’écrivais en 1900 :

Le petit nombre d’âmes vivantes, pour qui le Sang de Jésus est valable encore, se trouve en présence d’une multitude inconcevable, inimaginée jusqu’ici. C’est « la troupe infinie des gens qui se tiennent devant le Trône, en présence de l’Agneau, vêtus de robes blanches et des palmes dans les mains ». Ces gens sont les catholiques modernes.

Interminablement ils défilent sur la prairie qui est juste au-devant du ciel. Puis, soudain on s’aperçoit que les oiseaux tombent des nues, que les fleurs périssent, que tout meurt sur leur passage, enfin qu’ils laissent derrière eux une coulée de putréfaction, et, si on les touche, il semble qu’on soit inoculé à jamais, comme Philoctète.

Cette horreur appartient au XIXe siècle. À d’autres époques, on apostasiait bravement. On était ingénument et résolument un renégat. On recevait le Corps du Christ, puis, sans barguigner, on allait le vendre, comme on aurait été secourir un pauvre. Cela se faisait, en somme, gentiment, et on était des Judas à la bonne franquette. Aujourd’hui, c’est autre chose.

Je n’ai cessé de l’écrire depuis vingt ans. Jamais il n’y eut rien d’aussi odieux, d’aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel…

Je déclare, au nom d’un très-petit groupe d’individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au dessus de nos forces.

Pour ce qui est des miennes, j’avoue qu’elles ont fort diminué… Je veux bien que ces… gens-là soient mes frères ou du moins mes cousins germains, puisque je mis, comme eux, catholique et forcé d’obéir au même Pasteur, lequel est, sans doute, un Fils prodigue ; mais le moyen de ne pas bondir, de ne pas pousser d’effroyables cris ?…

Je vis, ou, pour mieux dire, je subsiste douloureusement et miraculeusement ici, en Danemark, sans moyen de fuir, parmi des protestants incurables qu’aucune lumière n’a visités depuis bientôt quatre cents ans que leur nation s’est levée en masse et sans hésiter une seconde à la voix d’un sale moine, pour renier Jésus-Christ. L’affaiblissement de la raison, chez ces pauvres êtres, est un des prodiges les plus effrayants de la Justice. Pour ce qui est de leur ignorance, elle passe tout ce qu’on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idée générale et à vivre exclusivement sur des lieux communs séculaires qu’ils lèguent à leurs enfants comme des nouveautés. Des ténèbres sur des sépulcres.

Mais les catholiques ! Des créatures grandies, élevées dans la Lumière ! informées à chaque instant de leur effrayant état de privilégiées ; incapables, quoi qu’elles fassent, de rencontrer seulement l’erreur, tant la société où elles vivent — toute ruinée qu’elle est — a pu conserver encore d’unité divine ! Des intelligences pareilles à des coupes d’invités de Dieu où n’est versé que le vin fort de la Doctrine sans mélange !… Ces êtres, dis-je, descendus volontairement dans les Lieux sombres, au-dessous des hérétiques et des infidèles, avec les parures du festin des Noces, pour y baiser amoureusement d’épouvantables Idoles !

Lâcheté, Avarice, Imbécillité, Cruauté. Ne pas aimer, ne pas donner, ne pas voir, ne pas comprendre, et, tant qu’on peut, faire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari huic sæculo. Le mépris de ce Précepte est indubitablement ce que la volonté humaine a réalisé de plus désastreux et de plus complet depuis la prédication du Christianisme…

Je ne sais rien d’aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les souffrances du Rédempteur, tellement ils ont l’air capable de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.

Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes, j’ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J’ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l’histoire de l’esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu’à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d’une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la littérature catholique !… Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable…

Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j’ai l’honneur d’être ?

J’ai rencontré, un jour, à Paris, une très belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de trente deniers. J’en ai parlé, je ne sais où. J’ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.

À cette époque lointaine, j’étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis, et que je rentrai en grinçant des dents.

Ah ! je sais bien que la richesse est le plus effrayant anathème, que les maudits qui la détiennent au préjudice des membres douloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourments incompréhensibles et qu’On a pour eux en réserve la Demeure des Hurlements et des Épouvantes.

Oui, sans doute, cette certitude évangélique est rafraîchissante pour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsque, songeant à la réversibilité des douleurs, on se rappelle, par exemple, qu’il est nécessaire qu’un petit enfant soit torturé par la faim, dans une chambre glacée, pour qu’une chrétienne ravissante ne soit pas privée du délice d’un repas exquis devant un bon feu ; oh ! alors, que c’est long d’attendre ! et que je comprends la justice des désespérés !

J’ai pensé, quelquefois, que cette meute, dont le souvenir me poursuit, était une de ces images douloureuses, qui passent dans le fond des songes de la vie, et je me suis dit que ce troupeau féroce était, en une manière, — et bien plus exactement qu’on ne pourrait croire — pour chasser le Pauvre.

Obsession terrible ! Entendez-vous ce concert, dans ce palais en fête, cette musique, ces instruments de joie et d’amour qui font croire aux hommes que leur paradis n’est pas perdu ! Eh ! bien, pour moi, c’est toujours la fanfare du lancer, le signal de la chasse à courre. Est-ce pour moi, aujourd’hui ? Est-ce pour mon frère ? Et quel moyen de nous défendre ?

Mais ces atroces, dont le pauvre suant d’angoisse entend l’allégresse, sont des catholiques, pourtant, des chrétiens comme lui ! n’est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terre, les croix des chemins, les images pieuses des vieux temps, la flèche d’une humble église à l’horizon, les morts couchés dans le cimetière et qui joignent les mains dans leurs sépulcres, les bêtes même, étonnées de la méchanceté des hommes et qui ont l’air de vouloir noyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux ; … tout intercède pour le pauvre et tout intercède en vain. Les Saints, les Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutée ; et le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu le Sauveur en Sang qui accourait, lui offrant son Corps !…

Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre…

Il est intolérable à la raison qu’un homme naisse gorgé de biens et qu’un autre naisse au fond d’un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l’éternité. — Un sot pour l’éternité !

Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n’y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d’écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à leur tour, quand l’occasion s’en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça ! Ils prétendent cacher leurs idoles jusque dans les Plaies adorables !…

Kolding, Danemark, janvier 1900.

LE SANG DU PAUVRE

Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour.

Bossuet. Oraison funèbre de la Princesse Palatine.

Le Sang du Pauvre, c’est l’argent. On en vit et on en meurt depuis les siècles. Il résume expressivement toute souffrance. Il est la Gloire, il est la Puissance. Il est la Justice et l’Injustice. Il est la Torture et la Volupté. Il est exécrable et adorable, symbole flagrant et ruisselant du Christ Sauveur, in quo omnia constant.

Le sang du riche est un pus fétide extravasé par les ulcères de Caïn. Le riche est un mauvais pauvre, un guenilleux très puant dont les étoiles ont peur.

La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. « Solus tantummodo Christus est qui in omnium pauperum universitate mendicet », disait Salvien. Son Sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont « achetés à grand prix ». Son Sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer !

Il fallait donc bien que l’argent le représentât : l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole ; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.

Faire un livre pour ne dire que cela est une entreprise qui pourra paraître déraisonnable, C’est offrir sa face à tous les bourreaux chrétiens qui déclarent heureux les riches que Jésus a détestés et maudits. Cependant il y a peut-être encore des cœurs vivants dans cet immense fumier des cœurs et c’est pour ceux-là que je veux écrire.

Hier c’était le cataclysme sicilien, prélude ou prodrome de beaucoup d’autres, dernier avis préalable à l’accomplissement des menaces de la Salette. On dit que Messine était une ville superbe, peu éloignée de la Pentapole. Deux cent mille êtres humains y sont morts d’un frisson de la terre. Quelqu’un a-t-il pensé que cent mille tout au plus ont dû être tués sur le coup ? Soit cent mille agonies réparties sur quinze ou vingt jours.

Amoureux de la justice, je veux croire que les riches ont été favorisés de ce privilège, après tant d’autres privilèges, et que cette occasion ne leur a pas été refusée de méditer, dans le vestibule de l’enfer, sur les délices et la solidité des richesses. On a parlé d’une survivante, immobilisée sous les décombres, de qui la main avait été dévorée par son chat enseveli avec elle. Était-ce la « droite » ou la « gauche », cette main faite pour donner, comme toutes les mains ? Oublieuse des affamés, elle avait peut-être servi à nourrir cette seule bête qui lui continuait ainsi sa confiance.

Leçons terribles, si l’on veut, rudimentaires pourtant, mais combien perdues ! Il en faudra de plus terribles et on les sent venir… Le Christianisme est en vain, la Parole de Dieu est En vain, Donc, voici le « Bras pesant » qui fut annoncé, le Bras visible et indiscutable !

Ah ! il en est temps ! Le droit à la richesse, négation effective de l’Évangile, dérision anthrophagique du Rédempteur, est inscrit dans tous les codes. Impossible d’arracher ce ténia sans déchirer les entrailles, et l’opération est urgente. Dieu y pourvoira. — Tu n’as pas le droit de jouir quand ton frère souffre ! hurle, chaque jour, de plus en plus haut, la multitude infinie des désespérés.

Le présent livre sera l’écho de cette clameur.

Paris-Montmartre, 23 Janvier 1909.

Fiançailles de la Sainte Vierge.

 

I

LA CARTE FUTURE

J’attache une grande importance et une grande idée de gloire à détruire la mendicité.

Napoléon.
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Dialogue de Sylla et d’Eucrate


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Ouvrage: Dialogue de Sylla et d’Eucrate

Auteur: Montesquieu

Texte établi par Édouard Laboulaye, Garnier,  (Œuvres complètes. Tome 2)

 

 

AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITEUR
_______

Le Dialogue de Sylla et d’Eucrate parut pour la première fois dans le Mercure de France, numéro de février 1745 ; Montesquieu le joignit à l’édition des Considérations, qu’il publia en 1748 ; depuis lors on ne les a plus séparés.

Nos maîtres littéraires ont toujours proposé à notre admiration ce dialogue célèbre ; ils y ont vu un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Personne ne s’est exprimé sur ce point avec plus de chaleur que M. Villemain, dans son Éloge de Montesquieu.

« Rien, dit-il, n’est plus étonnant et plus rare que ces créations du génie, qui semblent transposées d’un siècle à l’autre. Montesquieu en a donné plus d’un exemple qui décèle un rapport singulier entre son âme et ces grandes âmes de l’antiquité. Plutarque est le peintre des héros ; Tacite dévoile le cœur des tyrans ; mais dans Plutarque ou dans Tacite, est-il une peinture égale à cette révélation du cœur de Sylla, se découvrant lui-même avec une orgueilleuse naïveté ? Comme œuvre historique, ce morceau est un incomparable modèle de l’art de pénétrer un caractère et d’y saisir, à travers la diversité des actions, le principe unique et dominant qui faisait agir. C’est un supplément à la Grandeur et à la Décadence des Romains.

« Il s’est trouvé des hommes qui ont exercé tant de puissance sur les autres hommes, que leur caractère habilement tracé complète le tableau de leur siècle.

« C’était d’abord un heureux trait de vérité de bien saisir et de marquer l’époque où la vie d’un homme pût occuper une si grande place dans l’histoire des Romains. Cette époque est décisive. Montesquieu n’a présenté que Sylla sur la scène ; mais Sylla rappelle Marius, et il prédit César. Rome est désormais moins forte que les grands hommes qu’elle produit : la liberté est perdue, et l’on découvre dans l’avenir toutes les tyrannies qui naîtront d’un esclavage passager, mais une fois souffert. Que dire de cette éloquence extraordinaire, inusitée, qui tient à l’alliance de l’imagination et de la politique, et prodigue à la fois les pensées profondes et les saillies d’enthousiasme ; éloquence qui n’est pas celle de Pascal, ni celle de Bossuet, sublime cependant, et tout animée de ces passions républicaines, qui sont les plus éloquentes de toutes, parce qu’elles mêlent à la grandeur des sentiments la chaleur d’une faction ?

« Ces passions se confondent dans Sylla avec la fureur de la domination ; et de cet assemblage bizarre se forme ce sanguinaire et insolent mépris du genre humain qui respire dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla. Jamais le dédain n’a été rendu plus éloquent ; il s’agit en effet d’un homme qui a dédaigné, et, pour ainsi dire, rejeté la servitude des Romains. Cette pensée, qui semble la plus haute que l’imagination puisse concevoir, est la première que Montesquieu fasse sortir de la bouche de Sylla, tant il est certain de surpasser encore l’étonnement qu’elle inspire. « Eucrate, dit Sylla, si je ne suis plus en spectacle à l’univers, c’est la faute des choses humaines qui ont des bornes et non pas la mienne. J’aime à remporter des victoires, à fonder ou à détruire des États, à punir un usurpateur ; mais pour ces minces détails de gouvernement, où les génies médiocres ont tant d’avantage, cette lente exécution des lois, cette discipline d’une milice tranquille, mon âme ne saurait s’en occuper. » L’âme de Sylla est déjà tout entière dans ces paroles ; et cette âme était plus atroce que grande. Peut-être Montesquieu a-t-il caché l’horreur du nom de Sylla sous le faste imposant de sa grandeur ; peut-être a-t-il trop secondé cette fatale et stupide illusion des hommes, qui leur fait admirer l’audace qui les écrase. Sylla paraît plus étonnant par les pensées que lui prête Montesquieu que par ses actions mêmes. Cette éloquence renouvelle, pour ainsi dire, dans les âmes la terreur qu’éprouvèrent les Romains devant leur impitoyable dictateur. Comment jadis Sylla, chargé de tant de haines, osa-t-il abandonner l’asile de la tyrannie, et, simple citoyen, descendre sur la place publique qu’il avait inondée de sang ? Il vous répondra par un mot : « J’ai étonné les hommes. » Mais à côté de ce mot si simple et si profond, quelle menaçante peinture de ses victoires, de ses proscriptions ! quelle éloquence ! quelle vérité terrible ! Le problème est expliqué. On conçoit la puissance et l’impunité de Sylla. »

Un éditeur de Montesquieu aurait mauvaise grâce à critiquer de pareils éloges. Cependant la vérité a ses droits ; et malgré toute mon admiration pour l’auteur des Considérations et de l’Esprit des lois, malgré tout mon respect pour M. Villemain, il m’est difficile de regarder le Dialogue de Sylla et d’Eucrate autrement que comme un paradoxe soutenu avec tout l’éclat du génie. Sylla n’était pas ce héros dédaigneux et sceptique ; il ne portait pas tant de délicatesse dans l’ambition. Qu’il méprisât les hommes, je n’en doute point : c’est l’usage de ses pareils ; qu’il se proposât de les étonner, ou, chose plus étrange, qu’il voulût mener violemment les Romains à la liberté, ce sont là de ces assertions, faites pour éblouir, mais non pour convaincre. Le Sylla de l’histoire est l’homme d’un parti. Il a en haine et en mépris la faction de Marius qui l’a proscrit ; rien ne lui semble plus naturel que d’écraser ses ennemis quand il est le plus fort, et d’égorger ceux qui ne l’auraient pas épargné. Qu’il se délivre des tribuns dont il méprise le bavardage, c’est chose toute simple ; il n’est pas besoin de remonter jusqu’à l’antiquité pour trouver des généraux qui ont l’horreur des avocats, et qui ne connaissent d’autre gouvernement que celui de la force et du silence. Sylla n’est pas une exception héroïque ; il n’y a rien dans sa conduite qui dépasse la portée d’un général, plus habitué à commander à des soldats qu’à gouverner des hommes libres. Mais son abdication ? Elle était plus apparente que réelle ; Montesquieu l’a senti. Quant au reproche que César adressait à son modèle : Syllam nescisse literas qui dictaturam deposuerit ; le nouveau dictateur en parlait à son aise. Les guerres civiles avaient achevé l’œuvre que Sylla avait trop bien commencée. Mais quand Sylla dressa ses tables de proscription, Rome, malgré ses misères, n’était pas mûre pour l’empire ; il fallait encore égorger une génération avant que cette idée pût germer dans la tête d’un ambitieux. Un homme tel que Sylla, qui se faisait peu d’illusions, ne pouvait vouloir que des choses possibles, et il n’y en avait pas d’autre que le triomphe de son parti.

Le tort de Montesquieu, je le dis en hésitant, c’est de poétiser un soldat brutal, et de lui attribuer des raffinements d’idées et de sentiments qui en font un personnage de théâtre. Comme le dit finement M. Villemain : « Sylla paraît plus étonnant par les pensées qu’on lui prête que par ses actions mêmes. » Quel besoin y avait-il de donner au crime je ne sais quelle grandeur qui l’élève au-dessus de la morale commune ? Quelle nécessité d’entourer d’une auréole le meurtre, les confiscations, la tyrannie ? Je sais qu’Eucrate fait des réserves ; les paroles de la fin sont la condamnation de Sylla, mais, je l’avoue, je n’aime pas voir un homme de talent jouer avec des paradoxes aussi dangereux. Ce ne sont point là des paroles innocentes. En toute république il y a un parti d’intrigants et de lâches qui aime la force et qui applaudit à ceux qui la justifient. En temps de révolution, il ne manque pas d’ambitieux disposés à sauver leur pays et à rétablir l’ordre à la façon de Sylla. Si Montesquieu avait traversé nos épreuves, il n’aurait pas écrit son Dialogue. La défense des honnêtes gens, la garantie de la liberté, c’est la justice de l’histoire ; n’affaiblissons pas ses arrêts en prêtant je ne sais quelle noblesse d’intention à ceux qui, dans le seul intérêt de leur vengeance ou de leur convoitise, ont brutalement versé le sang de leurs concitoyens, et foulé aux pieds les lois qu’ils devaient défendre. Marquons-les au front d’une honte éternelle ; cette honte, c’est leur châtiment, c’est notre protection.

Décembre 1875.

DIALOGUE
DE SYLLA ET D’EUCRATE[1].
1745.

Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature, j’appris que la réputation que j’avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls : Sylla, lui dis-je, vous vous êtes donc mis vous-même dans cet état de médiocrité qui afflige presque tous les humains ? Vous avez renoncé à cet empire que votre gloire et vos vertus vous donnaient sur tous les hommes ? La fortune semble être gênée de ne plus vous élever aux honneurs.

Eucrate, me dit-il, si je ne suis plus en spectacle à l’univers, c’est la faute des choses humaines qui ont des bornes, et non pas la mienne. J’ai cru avoir rempli ma destinée, dès que je n’ai plus eu à faire de grandes choses. Je n’étais point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J’aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des ligues, à punir un usurpateur ; mais, pour ces minces détails de gouvernement où les génies médiocres ont tant d’avantages, cette lente exécution des lois, cette discipline d’une milice tranquille, mon âme ne saurait s’en occuper.

Il est singulier, lui dis-je, que vous ayez porté tant de délicatesse dans l’ambition. Nous avons bien vu des grands hommes[2] peu touchés du vain éclat et de la pompe qui entourent ceux qui gouvernent ; mais il y en a bien peu qui n’aient été sensibles au plaisir de gouverner et de faire rendre, à leur fantaisie, le respect qui n’est dû qu’aux lois.

Et moi, me dit-il, Eucrate, je n’ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu dans Rome ; que j’ai regardé autour de moi, et que je n’ai trouvé ni rivaux ni ennemis.

J’ai cru qu’on dirait quelque jour que je n’avais châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-je dit, que dans ta patrie il n’y ait plus d’hommes qui puissent être touchés de ta gloire ? Et, puisque tu établis la tyrannie, ne vois-tu pas bien qu’il n’y aura point après toi de prince si lâche, que la flatterie ne t’égale et ne pare de ton nom, de tes titres et de tes vertus même ?

Seigneur, vous changez toutes mes idées, de la façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l’ambition, mais aucun amour pour la gloire : je voyais bien que votre âme était haute ; mais je ne soupçonnais pas qu’elle fût grande : tout, dans votre vie, semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeait, avec plaisir, de la honte, des remords et de la bassesse même attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez tout sacrifié à votre puissance ; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains ; vous avez exercé, sans pitié, les fonctions de la plus terrible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu’en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu’un vous dit : Sylla, jusqu’à quand répandras-tu le sang romain ? Veux-tu ne commander qu’à des murailles ? Pour lors, vous publiâtes ces tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen[3].

Et c’est tout le sang que j’ai versé qui m’a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j’avais gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille, que l’ennui, que le dégoût, qu’un caprice m’eussent fait quitter le gouvernement ! Mais je me suis démis de la dictature dans le temps qu’il n’y avait pas un seul homme dans l’univers qui ne crût que la dictature était mon seul asile. J’ai paru devant les Romains, citoyen au milieu de mes concitoyens ; et j’ai osé leur dire : Je suis prêt à rendre compte de tout le sang que j’ai versé pour la république ; je répondrai à tous ceux qui viendront me demander leur père, leur fils ou leur frère. Tous les Romains se sont tus devant moi.

Cette belle action, dont vous me parlez, me paraît bien imprudente. Il est vrai que vous avez eu pour vous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains. Mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier et de prendre pour juges des gens qui vous devaient tant de vengeances ?

Quand toutes vos actions n’auraient été que sévères pendant que vous étiez le maître, elles devenaient des crimes affreux dès que vous ne l’étiez plus.

Vous appelez des crimes, me dit-il, ce qui a fait le salut de la république ? Vouliez-vous que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat, pour ce peuple, qui, s’imaginant que la liberté doit être aussi extrême que le peut être l’esclavage, cherchait à abolir la magistrature même ?

Le peuple, gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l’un et l’autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois, le fut toujours assez pour devenir son maître. C’est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la Grèce et dans l’Italie.

Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d’occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a été forcé, malgré lui, à ravager la terre et à soumettre tant de nations dont l’obéissance nous pèse. A présent que l’univers n’a plus d’ennemis à nous donner, quel serait le destin de la république ? Et, sans moi, le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marius, ou au premier tyran qui lui aurait fait espérer l’indépendance ?

Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu’à la servitude. Mais, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers ; et elle est pourtant utile aux humains.

La postérité jugera ce que Rome n’a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n’ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marius n’ont pas été proscrits[4].

Il faut que je l’avoue[5] ; Sylla, vous m’étonnez. Quoi ! c’est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang ? Et vous avez eu de l’attachement pour elle ?

Eucrate, me dit-il, je n’eus jamais cet amour dominant pour la patrie dont nous trouvons tant d’exemples dans les premiers temps de la république ; et j’aime autant Coriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu’aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l’affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d’être l’esclave ni l’idolâtre de la société de mes pareils ; et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j’ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j’ai traité le seul grand peuple de l’univers, de l’excès de ce mépris pour tous les autres.

J’ai cru qu’étant sur la terre, il fallait que j’y fusse libre. Si j’étais né chez les Barbares, j’aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j’ai obtenu la gloire des conquérants, en ne cherchant que celle des hommes libres.

Lorsqu’avec mes soldats je suis entré dans Rome, je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J’ai jugé sans haine, mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. Vous étiez libres, ai-je dit ; et vous vouliez vivre esclaves ? Non. Mais mourez, et vous aurez l’avantage de mourir citoyens d’une ville libre.

J’ai cru qu’ôter la liberté à une ville dont j’étais citoyen, était le plus grand des crimes. J’ai puni ce crime-là ; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli ; le peuple a expié tous les affronts qu’il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome n’a jamais été si tranquille.

Vous voilà instruit de ce qui m’a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j’avais vécu dans ces jours heureux de la république, où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m’auriez vu passer ma vie dans cette retraite, que je n’ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu’un homme soit au-dessus de l’humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.

Vous avez regardé l’ambition des héros comme une passion commune ; et vous n’avez fait cas que de l’ambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens, vous a fait prendre la résolution d’être un homme extraordinaire : l’amour de votre liberté vous a fait prendre celle d’être terrible et cruel. Qui dirait qu’un héroïsme de principe eût été plus funeste qu’un héroïsme d’impétuosité ? Mais si, pour vous empêcher d’être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre ? Le peuple romain, dites-vous, vous a vu désarmé, et n’a point attenté sur votre vie. C’est un danger auquel vous avez échappé ; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération, et vous confondre dans la foule d’un peuple soumis.

J’ai un nom, me dit-il ; et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises ; et il n’y a point d’ambition qui n’en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène et Signion ; Sylla a donné à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m’aura toujours devant les yeux ; et, dans ses songes même, je lui apparaîtrai couvert de sang ; il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lois ; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suis-je pas au milieu de Rome ? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j’avais à Orchomène, et le bouclier que je portai sur les murailles d’Athènes. Parce que je n’ai point de licteurs, en suis-je moins Sylla ? J’ai pour moi le sénat, avec la justice et les lois ; le sénat a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.

J’avoue, lui dis-je, que, quand on a une fois fait trembler quelqu’un, on conserve presque toujours quelque chose de l’avantage qu’on a pris.

Sans doute, me dit-il. J’ai étonné les hommes, et c’est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l’histoire de ma vie : vous verrez que j’ai tout tiré de ce principe, et qu’il a été l’âme de toutes mes actions. Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marius ; je fus indigné de voir un homme sans nom, fier de la bassesse de sa naissance, entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et, dans cette situation, je portais tout le poids d’une grande âme. J’étais jeune, et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marius de ses mépris. Pour cela, je l’attaquai avec ses propres armes, c’est-à-dire par des victoires contre les ennemis de la république.

Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de sortir de Rome, je me conduisis de même ; j’allai faire la guerre à Mithridate ; et je crus détruire Marius, à force de vaincre l’ennemi de Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la populace, je multipliais ses mortifications ; et je le forcais tous les jours d’aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je le désespérais[6]. Je lui faisais une guerre de réputation, plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisaient au roi barbare. Il ne sortait pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace ; et mes moindres actions, toujours superbes, étaient pour Marius de funestes présages. Enfin Mithridate demanda la paix ; les conditions étaient raisonnables ; et, si Rome avait été tranquille, ou si ma fortune n’avait pas été chancelante, je les aurais acceptées. Mais le mauvais état de mes affaires m’obligea de les rendre plus dures ; j’exigeai qu’il détruisît sa flotte et qu’il rendît aux rois ses voisins tous les États dont il les avait dépouillés. Je te laisse, lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui devrais me remercier de ce que je te laisse la main avec laquelle tu as signé l’ordre de faire mourir en un jour cent mille Romains. Mithridate resta immobile ; et Marius, au milieu de Rome, en trembla.

Cette même audace, qui m’a si bien servi contre Mithridate, contre Marius, contre son fils, contre Thélésinus, contre le peuple, qui a soutenu toute ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l’ai quittée ; et ce jour assure ma liberté pour jamais.

Seigneur, lui dis-je, Marius raisonnait comme vous, lorsque, couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains, il montrait cette audace que vous avez punie. Vous avez bien pour vous quelques victoires de plus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous avez donné l’exemple du crime que vous avez puni. Voilà l’exemple qui sera suivi, et non pas celui d’une modération qu’on ne fera qu’admirer.

Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils y ont proscrit la liberté pour jamais. Il faudrait qu’ils fissent trop de miracles, pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l’ambition de régner. Vous leur avez appris qu’il y avait une voie bien plus sûre pour aller à la tyrannie, et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d’une république trop riche et trop grande, le désespoir de pouvoir l’opprimer.

Il changea de visage, et se tut un moment. Je ne crains, me dit-il avec émotion, qu’un homme dans lequel je crois voir plusieurs Marius [7]. Le hasard, ou bien un destin plus fort, me l’a fait épargner. Je le regarde sans cesse ; j’étudie son âme : il y cache des desseins profonds. Mais s’il ose jamais former celui de commander à des hommes que j’ai faits mes égaux, je jure par les dieux que je punirai son insolence.


1.Voyez le jugement de Montesquieu sur Sylla, Considérations, chap. XI et XIII.

2.« De grands hommes. » (Édit. 1748).

3. Esprit des lois, VI, 15 ; XII, 16.

4.« Proscripts. » (Édit. 1748.)

5.Il faut que je vous l’avoue. (Édit. 1748.)

6.Dans ce passage, on dirait que Montesquieu s’est inspiré de la maxime [XCV] de La Rochefoucauld : « La marque d’un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l’envient le plus sont contraints de le louer. »

7.Le jeune César. Suétone, César, c. I.


 

 

CONFESSIONS


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Ouvrage: Confessions

Auteur: Verlaine Paul

Année: 1905

 

PREMIÈRE PARTIE

I

On m’a demandé des « notes sur ma vie ». C’est bien modeste, « notes » ; mais « sur ma vie », c’est quelque peu ambitieux. N’importe, sans plus m’appesantir, tout simplement, — en choisissant, élaguant, éludant ? pas trop, — m’y voici :

Je suis né, en 1844, à Metz, au no 2 d’une rue Haute-Pierre, en face de l’École d’application pour les futurs officiers du Génie et de l’Artillerie. Je me rappelle une petite pension où j’allai jusqu’à l’épellation inclusivement, dans une rue aux Ours, chez une demoiselle très gâteau, et c’est tout le souvenir que j’ai d’elle et de mes études sous sa direction. De notre premier étage je voyais tous les matins passer à cheval la longue fde des élèves de l’École d’application en petite ou en grande tenue, selon les jours, des sous-lieutenants des deux armes savantes, et mon petit cœur tout militaire trottait, galopait derrière eux, Dieu sait comme ! Mon père était capitaine du Génie, et chez mes parents c’était souvent le tour des choses de l’armée, dans les conversations, et des officiers du régiment aux soirées hebdomadaires, whist et thé, qui s’y donnaient. J’étais si fier du bel uniforme paternel : habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d’Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes tricolores de capitaine-adjudant-major, l’épée, le bien ajusté pantalon bleu foncé à bandes rouges et noires, à sous-pieds ! si fier aussi de son port superbe d’homme de très haute taille, « comme on n’en fait plus », visage martial et doux, où néanmoins l’habitude du commandement n’avait pas laissé de mettre un pli d’autorité qui m’imposait et faisait bien, car j’étais mauvais comme un diable quand on me tolérait trop d’espièglerie.

Ma pauvre mère en savait long là-dessus, que son extrême bonté n’empêchait pas toutefois, si les choses allaient à l’excès de mon côté, d’en venir du sien aux justes extrémités. Plus tard, beaucoup plus tard, quand j’eus grandi, à quoi bon ? vieilli, pourquoi ? elle était coutumière, vaincue à la fin par mon adolescence tumultueuse et ma maturité pire dans l’espèce, de me dire, lors de nos scènes, en forme de menaces auxquelles elle savait bien que je ne croirais pas : « Tu verras, tu en feras tant qu’un jour je m’en irai sans que jamais tu saches où je suis. » Non, elle ne devait pas réaliser ces paroles, et la preuve, c’est qu’elle est morte d’un refroidissement contracté en me soignant de la maladie qui me tient encore. Eh bien, je rêve souvent, presque toujours, d’elle : nous nous querellons, je sens que j’ai tort, je vais le lui avouer, implorer la paix, tomber à ses genoux, plein de quelle peine de l’avoir contristée, de quelle affection désormais toute à elle et pour elle… Elle a disparu ! et le reste de mon rêve se perd dans l’angoisse croissante d’une infinie recherche inutile. Au réveil, ô joie ! ma mère ne m’a pas quitté, tout ça n’est pas vrai, mais, coup toujours terrible, la mémoire me revient : ma mère est morte, ça c’est vrai !

Il ne faudrait pas conclure de là que je fusse un enfant pervers ou méchant. J’avais mes moments fréquents de gentillesse et il suffit, pour en être convaincu, de voir mon portrait fait quand j’avais quatre ans, portrait dont l’original est actuellement en la possession de mon ami Raymond de la Tailhède qui le tient du si regretté Jules Tellier à qui je l’avais donné. J’y suis représenté en petit bonnet à ruches surmonté d’un bourrelet blanc et bleu. (Mon prénom de Marie m’avait voué à la Sainte Vierge qui s’est souvenue de son filleul vers 1873-74, époque où j’écrivais Sagesse si sincèrement !) On me reconnaît encore dans cette d’ailleurs assez jolie gouache. J’y ai les yeux bleus, qui ont, si je puis ainsi parler, grisonné depuis, avec une bouche à la lèvre supérieure en avant et l’air foncièrement naïf et bon. Ai-je tant changé que ça ? En laid, oui ; en mal ? je ne crois pas.

Outre mes parents j’avais une cousine, de huit ans plus âgée que moi, orpheline du côté de ma mère, que celle-ci et mon père avaient recueillie et élevaient comme leur propre fille. J’ai toujours eu pour elle l’affection d’un jeune frère et elle m’aimait tendrement.

Pauvre chère cousine Élisa ! Elle fut la particulière douceur de mon enfance dont elle partagea et protégea longtemps les jeux ; parfois, dans les commencements, elle fut un peu, enfant elle-même, la complice innocente des malices ou plutôt encore l’inspiratrice des gentillesses puériles qui constituèrent ma vie morale de ces années-là. Elle taisait mes grosses fautes, exaltait mes petits mérites, me grondait si gentiment entre temps. Avec l’âge, ce furent de bons conseils, des exemples aussi de soumission, de déférence et de prévenance qu’elle me donnait et dont je profitais plus ou moins — et c’était une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais comme de plus près encore. Quand elle se maria, pour mourir hélas ! quelques années après, notre affection continua la même, et, que disais-je plus haut ? complice encore de mes malices d’alors, ce fut elle qui me fournit l’argent nécessaire à la publication de mon premier livre, ces Poèmes saturniens où éclate bien le moi fantasque et quelque peu farouche que j’étais…

À l’époque de ma toute petite enfance à laquelle je reviens après cet écart en avant, les régiments se déplaçaient fréquemment. Celui de mon père dut quitter Metz peu après ma naissance et rejoindre à Montpellier. De ce séjour j’ai surtout à la mémoire de très somptueuses processions religieuses où des jeunes gens de la ville en robes monacales de diverses couleurs, la plupart du temps blanches, avec des cagoules rabattues sur la tête, percées de trois trous pour la vue et la respiration, se joignaient, qui m’effrayaient passablement. C’est pénitents qu’on les nommait et qu’on les nomme encore ; moi je les appelais « les fantômes » !

Dans la maison où nous demeurions, il y avait deux vieilles fdles, marchandes de jouets, à qui ma bonne me confiait quand mes parents sortaient le soir. C’était pour moi le paradis, naturellement, cette boutique ! J’ai encore dans les yeux les resplendissants Polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trompettes et les chariots sans nombre, et la pelle et le seau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour l’éparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou supposés tels, et tant et plus d’autres merveilles ! Un soir d’hiver que j’étais sur les genoux d’une de ces demoiselles, prêt à m’assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d’entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter l’eau d’une bouillotte, j’eus l’idée, je m’en souviens comme d’hier et je crois, tellement j’y suis, que j’aurais encore l’idée, — l’idée ! — de plonger ma main droite dans la belle eau d’argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l’usage d’un bras et suis demeuré aussi adroit et maladroit d’une main que de l’autre, ce qui se terme ambidextre, si je ne me trompe.

Le Peyrou ! Qu’il y faisait chaud sous ces arbres comme noirs, au long de ces haies épaisses comme des murs ! J’en revenais tout sale de terre tripotée et tout essoufflé d’avoir couru dans les allées d’ombre moite et de soleil pulvérulent.

Ma grande aventure à Montpellier fut celle du scorpion. Pierre-et-Paul, l’un des biographes qui exercent sous le Vanier des Hommes d’Aujourd’hui, l’a raconiée en l’héroïsant quelque peu. Voici la vérité stricte : on m’avait fait un verre d’eau sucrée que j’allais boire, quand, en ag^itant la petite cuiller pour que le sucre fondît, j’aperçus quelque chose d’anormal parmi l’effervescence des bulles d’air montant et descendant en tournoyant. Ce quelque chose était un scorpion de la plus ténue espèce, transparent et presque invisible, telle une crevette en miniature, dans son tortillement comme fondu dans l’agitation de l’eau. Plagiaire inconscient de Victor Hugo en lisières s’exclamant devant son frère nouveau-né, je m’écriai « bébète ! » — et le malencontreux petit monstre mourut, non pas avalé, ainsi que l’affirme l’inexact anecdotier du Quai Saint-Michel, mais des suites d’avoir été jeté au feu séance tenante.

II

Il était écrit que je ne devais pas avoir de chance en ce qui concernait la « faune » — si je puis m’exprimer ainsi, ce que je crois peu — de Montpellier, car quelque temps après mes démêlés avec le scorpion dont il vient d’être question, étant tombé malade, je dus subir l’application d’une sangsue qui poussa le zèle et l’amour du métier si loin que, ma bonne s’étant endormie au lieu de surveiller les progrès normaux de l’opération et de retirer l’avide huridiné juste après le temps moral d’une succion consciencieuse, lorsque ma mère, revenue d’une course, entra dans la chambre où j’étais couché, pour s’enquérir, elle trouva mon petit lit tout rouge de sang et moi en syncope. Je me tirai ou plutôt on me tira encore du mauvais pas, mais j’attribuerais volontiers ma pâleur de visage et l’extrême blancheur générale de ma peau à ce menu mais sérieux incident de mes tendres années.

Là se bornent, autant que ma mémoire me sert, mes malheurs vis-à-vis des animaux de là-bas, à moins que je n’admette dans cette hostile ménagerie l’insecte célébré par Boileau, je pense,

J’ai rendu mille amants envieux de mon sort

(est-ce bien cela au moins ? la citation est-elle juste ?) et qui pullule, ou du moins pullulait, de mon temps, dans la bonne ville, au point que les habitants y étaient faits et avaient même des caresses de langage à son endroit. Que de fois ai-je et n’ai-je pas entendu de bonnes gens du cru appeler ces lestes et trop lestes, animalcules, des « mimis » ! Du reste il était — cette coutume existe-t-elle toujours ? — une façon pour, par exemple, les revendeuses du marché, de s’en débarrasser, bien typique. Toutes avaient en réserve une pièce de flanelle qu’elles dénommaient pistolet et dès qu’elles se trouvaient plus agacées que de coutume par l’indiscrète bestiole, elles saisissaient vite leur arme et pan ! sur le bras, pan ! dans le cou, pan ! sous la jupe, elles frappaient l’ennemi, le tenaient prisonnier dans les poils de l’étoffe, et clic et clac ! d’un revers d’ongle, c’en était fait de ce pauvre « mimi »… en attendant les autres.

Lorsque tu cherches tes puces
C’est très rigolo.
Quelles ruses, que d’astuces !
J’aime ce tableau.

Je vis Cette, Nîmes, ou plutôt j’y allai, car rien ne me revient de ces villes que, dans la dernière, le bruit des coups de fusil de la guerre civile entre Protestants et Catholiques et notre angoisse à ma mère et à moi (ma cousine était restée à Metz, en pension, chez les Dames de Sainte-Chrétienne), car mon père faisait partie d’un détachement de troupes envoyé de Montpellier pour rétablir l’ordre, et ma mère avait voulu suivre mon père…

Il y a bien aussi un chemin de fer, combien primitif ! dont le très vague souvenir s’estompe quand j’y pense, surtout un chapeau de paille tout neuf envolé par une portière où je m’étais penché contre le vent. Du vraisemblable grand émoi en présence d’un spectacle nouveau tel, d’une pareille sensation éprouvée pour la première fois, une locomotive en action, un train s’ébranlant, rien, non, rien ne m’est resté. L’enfant a si peu vu, si peu éprouvé, qu’il peut à peine comparer et que l’étonnemcnt n’est nécessairement que très faible sinon tout à fait nul en lui. Un jour, en Angleterre, un petit garçon dans les âges que je pouvais avoir à cette époque de mes « notes », voyait pour la première fois tomber de la neige et paraissait profondément attentif. Ceci se passait à un rez-de-chaussée, et la cour, devant la fenêtre d’où mon jeune ami observait le temps, était toute blanche déjà. Une servante ouvrit alors la porte qui donnait sur cette cour et allait sortir, quand Master Géorgie, s’interrompant de sa contemplation qui était peut-être bien de la méditation spéculative à sa manière, de s’écrier cautieusement : « Mind the salt ! (prenez garde au sel). »

Mais je ne veux pas quitter Montpellier sur des tableaux aussi peu relevés. La mémoire m’en fournit un plus important auquel vous participerez, après quoi je dirai un adieu sans doute définitif à un pays où je ne suis jamais retourné et qu’il est bien invraisemblable que je revoie de ma désormais passablement sédentaire et forcément parisienne chienne de vie !

Quarante-huit avait eu lieu pendant notre séjour à Montpellier et j’assistai, que dis-je, j’assiste encore aujourd’hui, tant les choses, cette fois, sont nettes et comme enluminées devant moi qui les vois à quarante-six ans d’intervalle ! à la proclamation de la République ou plutôt à la solennisation de cette haute formalité. J’étais en grande tenue de petit garçon de quatre ans, collerette de broderie, pantalon brodé aussi à mi-jambes, casquette à long gland pendant sur le côté, d’ailleurs bien emmitouflé, car février n’est pas sans rigueurs, quelquefois, dans ce Midi qui n’a rien de moins immuable que son soleil tant vanté, sur l’estrade de la place d’Armes où les dames de l’Administration et de l’Armée étalaient leurs toilettes quasiment printanières, plumes, fleurs, bavolets, volants, faces-à-l’œil, éventails, écharpes et shalls, tandis que le préfet tout en argent et le commissaire du Gouvernement provisoire, gilet un peu à la Robespierre, tous deux largement ceinturés de tricolore, haranguaient les troupes de la garnison qui défilèrent ensuite au son des musiques jouant la Marseillaise que chantaient à tue-tête mille et mille voix gutturales fortement alliacées. Telle se fit ma première connaissance avec l’Hymne national et la « Forme définitive de notre Démocratie ! » comme venaient de dire les deux citoyens officiels dont il a été fait mention ci-dessus.

Retour à Metz. Je ne puis parler, pour la dernière fois aussi, de cette ville où je ne suis pas retourné non plus, voilà tant de temps de cela ! et où probablement je mourrai sans être retourné, également, je ne puis parler de ma ville natale sans quelque émotion bien compréhensible, car d’abord j’y ai vécu peu d’années, d’accord, mais c’est là, en définitive, que je me suis ouvert, esprit et sens, à cette vie qui devait mètre en somme si intéressante ! Puis, n’est-elle pas, cette noble et malheureuse ville, tombée glorieusement et tragiquement, abominablement tragiquement ! après quels combats immortels ! par la seule trahison, trahison comme il n’en est pas dans l’histoire, entre les mains de l’ennemi héréditaire ? Si bien que pour rester Français, à vingt-huit ans, après avoir accompli tous mes devoirs civiques et sociaux en France et comme Français, et m’être, sans que rien m’y forçât que le patriotisme (la suite de ces notes le démontrera), mêlé, la guerre arrivée, à la défense nationale dans la mesure de mon possible, je dus, en 1872, opter à Londres, où m’avaient jeté les suites de la guerre sociale après la guerre civile et la guerre étrangère, en faveur de la nationalité… de ma naissance !

… Il y a des destinées vraiment. Mon père aussi qui s’était engagé (n’avait pas été requis) à seize ans dans les armées de Napoléon ler, qui avait fait campagne en 1814 et 1815, s’était vu obligé, après le 18 juin de cette dernière année, d’opter, pour continuer de servir sous nos drapeaux, sous prétexte qu’il était né. Français, dans ce département des Forêts que les traités imposés par le triomphe de la Sainte-Alliance enclavèrent de force, et bien de force ! dans le royaume improvisé des Pays-Bas et qui fait aujourd’hui partie de la province du Luxembourg belge.

Un homme d’esprit a dit qu’être né dans une écurie ne suffit pas pour être cheval. J’admets le mot pour l’étranger qui voit le jour en tel ou tel pays, au hasard d’un passage ou d’une mission de ses parents. Là ne fut jamais mon cas et c’est pourquoi cette émotion très réelle dont j’ai parlé et que je ressens toujours quand il est question, parfois trop légèrement, de cette Alsace-Lorraine qu’on semble avoir un peu oubliée ou même traiter, déjà ! dans quelques milieux, de quantité négligeable.

Ce fut par Lyon et Châlons que nous revînmes à Metz, c’est-à-dire par le Rhône et la Saône. De ces deux fleuves, pas de nouvelles en ma mémoire quant à ces temps-là (j’ai revu récemment la Saône qui m’a fort impressionné avec son Lamartine en coup de vent) sinon que l’eau était grosse autour des roues du vapeur et que j’en fus souvent arrosé, à mon grand amusement assaisonné d’une pointe de peur. On coucha à Lyon dans un hôtel sur un quai, et je voyais de mon lit, à mon réveil, se balancer une longue voile noire à travers les fins rideaux ramagés de la fenêtre…

III
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CES COQUINS D’AGENTS DE CHANGE


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Ouvrage: Ces coquins d’agents de change

Auteur: About Edmond

Année: 1861

 

 

 

I

J’ai lu dans un vieux dictionnaire français la définition suivante :

Coquin. — Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de son pays.

Si les articles d’un dictionnaire étaient des articles de foi, les plus grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n’en est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois augustes et sacrées que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout au plus deux fois par semaine.

Mais s’il était démontré que nous avons dans le Code des lois surannées, absurdes, monstrueuses ; si les magistrats eux-mêmes reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l’équité doit lier les mains à la justice ; si, en un mot, ces coquins étaient les plus honnêtes gens du monde, les plus utiles, les plus nécessaires à la prospérité publique, ne conviendrait-il pas de réformer la loi qu’ils violent habituellement et innocemment ?

II

La fondation de leur Compagnie remonte à Philippe le Bel. C’est ce roi, dur au Pape, qui, le premier, s’occupa des agents de change. Après lui, Charles IX et Henri IV publièrent quelques règlements sur la matière, et il faut que ces princes aient trouvé la perfection du premier coup, car l’arrêté de prairial an X et le Code de commerce, dans les treize articles qu’il consacre aux agents de change, n’ont trouvé rien de mieux que de reproduire les anciens édits. Le seul changement qui se soit fait dans nos lois depuis l’an 1304, c’est qu’au lien de se tenir sur le Grand-Pont, du côté de la Grève, entre la grande arche et l’église de Saint-Leufroy, les agents se réunissent sur la place de la Bourse, autour d’une corbeille, dans un temple corinthien où l’on entre pour vingt sous.

Peut-être cependant, avec un peu de réflexion, aurait-on trouvé à faire quelque chose de plus actuel. Car enfin, sous Philippe le Bel, sous Charles IX et même sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4 1/2 pour 0/0, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crédit mobilier, ni les télégraphes électriques, ni l’emprunt ottoman ni rien de ce qui se fait aujourd’hui dans le temple corinthien qui paie tribut à M. Haussmann. La ville de Paris possédait huit agents de change et non soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.

Puisqu’ils ne faisaient pas de primes de deux sous et que M. Mirès n’était pas à Mazas, ils avaient dû chercher des occupations conformes aux mœurs de l’époque. Ils étaient chargés d’abord du change des deniers, ensuite de la vente « des draps de soye, laines, toiles, cuirs, vins, bleds, chevaux et tout autre bestial. » On voit qu’entre les agents de change de 1304 et les agents de change de 1861, il y a une nuance. On pourrait donc, sans trop d’absurdité, modifier les lois qui pèsent sur eux.

Depuis Philippe le Bel jusqu’à la révolution de 89, si les rois s’occupèrent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de plus gros cautionnements. Les charges, qui s’élevèrent graduellement jusqu’au nombre de soixante, étaient héréditaires. Pour les remplir, il suffisait de n’être pas juif[1] et d’avoir la finance. Le ministère des agents consistait à certifier le change d’une ville à une autre, le cours des matières métalliques, la signature des souscripteurs de lettres de change, etc. La négociation des effets publics et des effets royaux, qui est aujourd’hui leur unique affaire, n’était alors qu’un accident.

Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie. Encore voyons-nous par les édits sur la rue Quincampoix, qu’on n’allait pas chercher un agent de change lorsqu’on voulait vendre ou acheter dix actions de la Compagnie des Indes.

III

La Révolution française supprima les offices des perruquiers-barbiers-baigneurs-étuvistes et ceux des agents de change (Loi du 17 mars 1791). Ces deux industries et beaucoup d’autres encore furent accessibles à tous les citoyens, moyennant patente. Le régime de la liberté illimitée amena de grands désordres, sinon dans les établissements de bains, du moins à la Bourse de Paris.

Il fallut que le Premier Consul rétablît la Compagnie des agents. Le régime des offices héréditaires était aboli ; la France avait obtenu le droit glorieux d’être gouvernée par des fonctionnaires. Napoléon nomma soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on était préfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807 réorganisèrent l’institution, sans toutefois abroger les ordonnances de Philippe le Bel et consorts.

IV

Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d’argent pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change : « Permettez-moi d’augmenter votre cautionnement, et j’accorde à chacun de vous le droit de présenter son successeur. Une charge transmissible moyennant finance devient une véritable propriété : donc vous cesserez d’être fonctionnaires pour devenir propriétaires. » C’est la loi du 28 avril 1816[2]. Elle a modifié une fois de plus, et radicalement, le caractère des charges d’agents de change ; mais elle n’a pas effacé du Code les articles qui traitaient les agents comme de simples fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont contradictoires. C’est qu’il est plus facile d’empiler les lois que de les concilier.

V

Les fonctionnaires institués par Napoléon sous le nom d’agents de change, étaient chargés de vendre et d’acheter les titres de rente et autres valeurs mobilières pour le compte des particuliers : le tout au comptant ; car la loi n’admet pas la validité des marchés à tenue et les assimile à des opérations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir les titres ou d’acheter sans avoir l’argent ; il leur est interdit d’ouvrir un compte courant à un client ; il leur est interdit de se rendre garants des opérations dont ils sont chargés ; il leur est interdit de spéculer pour leur propre compte.

Le Code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites, prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus : considérant que la destitution n’est qu’un châtiment administratif et qu’il faut infliger au coupable une peine réelle, il frappe l’agent de change d’une amende dont le maximum s’élève jusqu’à 3 000 francs.

Mais le législateur de l’Empire ne prévoyait pas qu’en 1816 les charges d’agents de change deviendraient de véritables propriétés ; qu’elles vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en 1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd’hui. Il ne pouvait pas deviner qu’au prix énorme de l’office s’ajouterait encore un capital de cinq à six cent mille francs pour le cautionnement au Trésor, la réserve à la caisse commune de la Compagnie et le fonds de roulement. Lorsqu’il frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas à spolier un propriétaire. Il ne soupçonnait pas qu’en vertu de la loi de 1807, les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de 3 000 francs et une peine accessoire de 2 500 000 francs par la destitution de l’agent de change !

Ni Philippe le Bel, ni même le législateur de 1807 ne pouvaient deviner que les marchés à terme passeraient dans les mœurs de la nation et dans les nécessités de la finance ; que les marchés au comptant n’entreraient plus que pour un centième dans les opérations de l’agent de change ; qu’on négocierait à la Bourse trois cent mille francs de rente à terme contre trois mille à peine au comptant ; que le Moniteur officiel de l’Empire français publierait tous les jours, à la barbe du vieux Code commercial, la cote des marchés à terme, et que l’État lui-même négocierait des emprunts payables par dixièmes, de mois en mois, véritables marchés à terme !

Quel n’eût pas été l’étonnement de Napoléon Ier si on lui avait dit : « Ces spéculations de Bourse que vous flétrissez, feront un jour la prospérité, la force et la grandeur de la France ! Elles donneront le branle aux capitaux les plus timides ; elles fourniront des milliards aux travaux de la paix et de la guerre ; elles mettront au jour la supériorité de la France sur toutes les nations de l’Europe, et si nous prenons jamais la revanche de vos malheurs, ce sera moins encore sur les champs de bataille que sur le tapis vert de la spéculation. » Le fait est que la Russie et l’Autriche ont été battues par nos emprunts autant que par nos généraux.

VI

Mais le Code de commerce est toujours là. Il tient bon, le Code de commerce !

Pendant la guerre d’Italie, le Gouvernement ouvrit un emprunt de 500 millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom et pour sa clientèle, souscrivit à elle seule 35 millions de rente, c’est-à-dire 10 millions de rente de plus que la totalité de l’emprunt demandé. Le fait avait une certaine importance. Il n’était pas besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance, sinon de dévouement.

Les plus augustes têtes de l’État se tournèrent avec amitié vers la Compagnie des agents de change. On la félicita de sa belle conduite ; peut-être même reçut-elle de haut lieu quelques remerciements. Mais un jeune substitut qui avait le zèle de la loi, dit à quelqu’un de ma connaissance : « Si j’étais procureur-général, je ferais destituer tous les agents de change, attendu que l’article 85 du Code de commerce leur défend de faire des opérations pour leur compte. »

Eh ! sans doute, l’article 85 le leur défend, comme l’article 86 leur défend de garantir l’exécution des marchés où ils s’entremettent, comme l’article 13 de la loi de prairial leur défend de vendre ou d’acheter sans avoir reçu les titres ou l’argent. Ils violent l’article 85, et l’article 86, et l’article 13 de la loi de l’an X, parce qu’il leur est impossible de faire autrement.

VII

Lorsqu’un agent de change voit tous ses clients à la hausse, lorsque le plus léger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n’abandonne pas même les animaux, lui commandent de prendre une prime d’assurance contre la baisse : il opère pour son compte et se place sous le coup de l’article 85.

Qui pourrait blâmer le délit quotidien, permanent, régulier, qui se commet obstinément contre l’article 86 ? Oui, les agents de change garantissent l’exécution des marchés où ils s’entremettent. Si, par malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses différences, ils paient. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en commun, pour les cas imprévus, un fonds de réserve de 7 500 000 francs, affecté à cet objet. Ce n’est pas tout : ils se frappent eux-mêmes d’un impôt d’environ 10 millions par an, au profit de la caisse commune, afin que toutes les opérations soient garanties et que personne ne puisse être volé, excepté eux. Que deviendrait la sécurité des clients le jour où les agents de change reprendraient leur fonds de réserve et liquideraient la caisse commune par respect pour l’article 86 ?

VIII

Et que deviendrait le marché de Paris, si l’on se mettait à respecter l’article 13 de la loi de prairial ? Les ordres d’achat et de vente arrivent de la France et de l’étranger sur les ailes du télégraphe électrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de Berlin. Faut-il ajourner l’exécution d’un ordre jusqu’à ce que l’argent ou les titres soient arrivés à Paris ? Nous ferions de belles affaires ! Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu’on la réforme.

IX

Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la législation commerciale est appropriée aux besoins de notre temps comme la police des coches aux chemins de fer. La tolérance éclairée du parquet semble dire aux agents de change : « Vous êtes, malheureusement pour vous, hors la loi. Nous n’essayerons pas de vous y faire rentrer : elle est trop étroite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en écartez pas trop, si vous pouvez. »

Voilà qui est fort bien. Grâce à cette petite concession, la Compagnie peut vivre en paix avec l’État et lui rendre impunément les plus immenses services ; mais elle est livrée sans défense au premier escroc qui trouvera plaisant d’invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut s’abstenir de poursuivre un honnête homme quand il n’y est sollicité que par un texte du Code ; mais lorsqu’un tiers vient réclamer l’application de la loi, il n’y a plus à reculer, il faut sévir. L’indulgence en pareil cas deviendrait un déni de justice.

Et voici ce qui arrive.

Le premier fripon venu, pour peu qu’il ait de crédit, donne un ordre à son agent de change. Si l’affaire tourne mal, il dit à l’agent : « Vous allez payer mon créancier, parce que vous êtes assez naïf pour garantir les opérations. Quant à moi, je ne vous dois rien. J’invoque l’exception de jeu ; la loi ne reconnaît pas les marchés à terme : serviteur ! »

L’agent commence par payer. Il a tort. Il s’expose à la destitution et à l’amende : 2 503 000 fr. ! Mais il paie. Il prend ensuite son débiteur au collet et le conduit devant les juges.

Le fripon se présente le front haut : « Messieurs, dit-il, j’ai fait vendre dix mille francs de rente, mais je n’avais pas le titre ; donc c’était un simple jeu. Or, les opérations de jeu ne sont pas reconnues par la loi ; donc je ne dois rien. »

Si j’étais tribunal, je répondrais à ce drôle :

« Tu as trompé l’agent de change en lui donnant à vendre ce que tu ne possédais pas : c’est un délit d’escroquerie prévu par la loi ; va coucher en prison ! »

Eh bien ! voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M. Bagieu, poursuit un individu qui lui devait 30 000 francs. L’autre oppose l’exception de jeu. Le tribunal déboute l’agent et le condamne à 10 000 francs d’amende et à quinze jours de prison pour s’être rendu complice d’une opération de jeu.

Un procès de ce genre est pendant au Havre.

X

Ce qui m’a toujours surpris, je l’avoue, c’est l’assimilation des créances d’agent de change aux créances de jeu. Quand un joueur perd et ne paie pas, son adversaire manque à gagner : en tous cas, il a le risque, puisqu’il devait avoir le profit. Mais ce n’est pas l’agent de change qui joue : il n’est pas l’adversaire du perdant, il n’est que l’intermédiaire. S’il achète 3 000 francs de rente pour un capital de 70 000 francs, il a droit à un courtage de 40 francs pour tout profit, que l’affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant ces 40 francs, qu’il n’a pas touchés, l’honneur le condamne à payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le poursuivre. C’est merveilleux !

XI

Nous avons parlé du Code de commerce ; mais nous n’avons encore rien dit du Code pénal. Cherchons le titre des Banqueroutes et escroqueries. Le voici. Arrivons au paragraphe 3 : Contraventions aux règlements sur les maisons de jeu, les loteries et les maisons de prêt sur gage. Nous y sommes. C’est bien ici que la loi a daigné faire un sort à ces coquins d’agents de change :

Art. 119. — Tous ceux… etc… seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, d’un an au plus, et d’une amende de 500 francs à 10 000 fr. Les coupables pourront de plus être mis, par l’arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans au moins et cinq ans au plus. »

Est-il possible qu’une loi si rigoureuse et si humiliante s’adresse aux coquins dont nous parlons ici ?

Oui, Monsieur, et non-seulement à eux, mais d’abord à vous-même, pour peu que vous ayez vendu 100 francs de rente fin courant ; auquel cas vous êtes le coupable : votre agent de change est le complice. Si la chose vous paraît invraisemblable, lisez l’article 421 ; il est formel :

« Art. 421. — Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics, seront punis des peines portées par l’article 419. »

La disproportion de la peine avec le délit qu’elle prétend réprimer est évidente. On croit lire une loi de colère, et l’on ne se trompe qu’à moitié. Rappelez-vous la date de la promulgation : 1810 ! En ce temps-là, les politiques de la réaction commençaient à pressentir la chute de l’Empire. La guerre avec l’Autriche et la Prusse était terminée ; nos forces étaient engagées en Espagne ; la légitimité organisait sa coalisation contre l’Empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient déjà notre ruine. Malgré tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient avec une obstination agaçante. Le Trésor avait employé des sommes énormes à soutenir la rente et n’y avait point réussi. Le mauvais vouloir des spéculateurs à la baisse irritait profondément la nation et le législateur lui-même. C’est ce qui explique la rigueur des articles 419 et 421.

Telle était la préoccupation du législateur, que lorsqu’il voulut définir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris à la baisse, les seuls qu’il eût à redouter. Lisez plutôt l’article 422, qui vient développer et interpréter l’article 421 :

« Sera réputé pari de ce genre, toute convention de vendre ou de livrer des effets publics, qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au temps de la convention ou avoir dû s’y trouver au temps de la livraison. »

Singulier effet d’une idée dominante ! L’article 421 parle des paris qui auront été faits sur la hausse et la baisse ; l’article 422 semble acquitter les spéculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur de la loi sur la tête du baissier.

Il semble donc qu’en matière correctionelle l’interprétation n’étant pas permise, les paris à la baisse soient seuls coupables.

Dès que le client est coupable, son agent de change est complice ; il a aidé et préparé la consommation du délit. Les 10 000 francs d’amende et les quinze jours de prison infligés à M. Bagieu sont une application de la loi. Le spéculateur est assimilé à un escroc ; l’agent de change à un recéleur.

XII

Depuis qu’il faut deux millions et demi pour constituer une charge d’agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu’il n’y aurait pas un Français assez naïf pour se donner le tracas et la responsabilité des affaires, s’il possédait en propre deux millions et demi. On forme donc une société où chacun apporte une part qui varie entre trois et six cent mille francs. L’agent de change en titre remplit les fonctions de gérant. L’acte de société est soumis au ministre des finances, qui l’examine et l’approuve. On en publie un extrait dans le Moniteur.

Ce genre d’association n’étant pas interdit par le Code, a longtemps été toléré. Mais un beau jour il se produit une nouvelle théorie, et la jurisprudence déclare que les associations pour l’exploitation d’une charge d’agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu’arrive-t-il ? Un homme s’est associé dans une charge en 1850, lorsqu’elle valait 400 000 fr. ; en six ans il a quintuplé son capital ; il a touché cinquante, soixante-dix pour cent de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvelé sa société avec l’agent de change sur le pied de deux millions. En 1861 les charges ont baissé de 300 000 fr. : les affaires ne vont plus, les dividendes sont faibles. L’associé vient trouver l’agent de change et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux millions, attendu que l’acte de société est nul ! Trois procès de ce genre sont pendants aujourd’hui devant le tribunal de première instance. Inutile de vous dire que si les affaires reprenaient, si les charges remontaient, les réclamants s’empresseraient de retirer leurs demandes et les agents seraient forcés de reprendre ces équitables associés.

XIII

Est-il bon qu’un agent de change puisse avoir des associés ?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne, s’est prononcée pour la négative.

« Considérant, dit l’arrêt, que l’augmentation du prix des charges a été causée en partie par l’usage de les mettre en société ; que la nécessité de réunir le capital d’acquisition sans avoir recours à des associés a pesé sur le prix lui-même… etc. »

Il ne m’appartient pas de réfuter un raisonnement émané de si haut. Je crois, au demeurant, qu’il se réfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralité des agents de change ne saurait être mieux garantie que par le principe de l’association. Un capitaliste isolé, sans surveillance, pressé de doubler sa fortune pour revendre la charge et mettre ses fonds en sûreté, pourra céder à certaines tentations et tromper la confiance des clients. Rien à craindre d’un agent de change incessamment contrôlé par ses co-propriétaires. S’il faisait tort de cinq centimes au public, un associé diligent viendrait lui dire à l’oreille : donnez-moi cent mille francs ou je vous dénonce ! Telle est la morale de notre temps.

Le prix élevé des charges, qui a été la cause et non l’effet de l’association, est une autre garantie pour le public. Lorsque le mouvement des affaires de Bourse eut quintuplé la valeur des charges dans un espace de quatre ans (elles avaient monté de 400 000 fr. à deux millions entre 1851 et 1855). Le ministre des finances, M. Magne, s’émut d’une hausse si rapide. Il adressa un rapport à l’Empereur en 1857, et demanda s’il ne conviendrait pas de ramener cette plus-value à des proportions modestes.

L’Empereur écrivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se résumer ainsi : « Il serait à souhaiter que les charges valussent quatre millions : le public trouverait là une garantie de plus pour les fonds et les valeurs qu’il confie aux agents de change. Les intérêts particuliers remis aux mains de ces officiers ministériels sont d’une telle importance, que le cautionnement de 125 000 fr., exigé en 1816, serait ridicule aujourd’hui si le prix de la charge ne répondait du reste. »

En effet, soixante cautionnements de 125 000 fr. représentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie dérisoire dans un temps où la Compagnie des agents de change, à chaque liquidation mensuelle, lève ou livre en moyenne pour cent millions de titres. Les 120 millions représentés par la valeur des soixante charges sont un gage solide, inaltérable, qu’on ne peut ni dénaturer, ni emporter en Amérique. Supposez qu’à la veille de la prochaine liquidation, ces soixante coquins, syndic en tête, prennent le bateau de New-York avec les cent millions que nous leur avons confiés : ils laisseront à Paris un gage de 120 millions représenté par leurs charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi, prononce la nullité des associations !

XIV

La question des commis n’est guère plus résolue que celle des associés.

L’agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les deux) a t-il le droit de s’adjoindre un commis principal ? Lui est-il permis de se faire aider, représenter, sans encourir la destitution ?

Oui, répond le Conseil d’État en 1786, arrêt du 10 septembre.

Oui, dit l’arrêté du 27 prairial an X, art. 27 et 28.

« Art. 27. — Chaque agent pourra, dans le délai d’un mois, faire choix d’un commis principal…

« Art. 28. — Ces commis opéreront pour, au nom et sous la signature de l’agent de change. »

Oui, dit encore un arrêté ministériel rendu en décembre 1859.

— Non ! dit le Code de commerce.

« Art. 76. — Les agents de change ont seuls le droit de faire la négociation des effets publics et autres susceptibles d’être cotés… Ils ont seuls le droit d’en constater le cours. »

Ce mot seuls, que je souligne à dessein, est un mot à deux tranchants. Les agents de change l’opposent aux coulissiers. « Vous ne ferez pas d’affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d’en faire. » Mais seuls en dit plus qu’il n’est gros. Un spéculateur de mauvaise foi peut dire à l’agent de change : « Je perds cinquante mille francs à la dernière liquidation, mais j’avais donné mes ordres à un simple commis qui n’a pas le droit d’acheter ni de vendre. C’est un droit qui n’appartient qu’à vous seul. »

Le raisonnement paraît absurde au premier coup d’œil. Mais si je vous disais qu’en 1823 M. Longchamp fut destitué pour avoir contrevenu à l’article 76 du Code de commerce ! Il s’était fait assister par un commis principal, au lieu de travailler seul.

L’arrêté de décembre 1859 est intervenu depuis ce temps-là ; mais un arrêté n’est pas une loi. Qu’a répondu la Cour de Paris, dans l’affaire des associés, lorsqu’on invoquait une sorte de possession d’état résultant de l’autorisation du gouvernement ?

« Considérant que les tribunaux n’ont pas pour mission de soumettre la loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous la volonté et l’exécution des lois ;

« Considérant que si la tolérance administrative et l’usage publiquement établi doivent être pris souvent en grave considération, ils ne peuvent prescrire contre le droit… etc.

C’est beau, le droit, mais il faut prendre soin de le définir. Rien n’est plus respectable, plus auguste, plus sacré que la loi. Mais l’obéissance hésite, le respect sourit, la religion s’ébranle en présence d’un amas de lois contradictoires.

XV

Le nom même de ces coquins d’agents de change est un non-sens aujourd’hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l’avons justifié, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois ; ils ne le font plus ; ils le dédaignent ; ils l’abandonnent généreusement à l’industrie spéciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit plus ingrat qu’un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent jusqu’à 150 000 francs par an à faire le papier ; mais les soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de départ de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu’ils n’ont jamais songé à poursuivre les seuls agents qui fassent le change.

Ils ont fait un procès aux coulissiers qui braconnaient réellement sur leurs terres, et les coulissiers leur ont répondu par l’organe de M. Berryer : « De quoi vous plaignez-vous ? Nous ne faisons que les marchés à terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos opérations, ce qui vous est défendu. »

Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore comment les agents de change ont pu gagner leur procès, dans l’état actuel de nos lois.

XVI

Le Code de commerce, lorsqu’il daigna consacrer treize articles à la Compagnie des agents de change, se doutait bien qu’il n’avait fait qu’ébaucher la matière. Aussi son article 90 est-il ainsi conçu :

« Il sera pourvu par des règlements d’administration publique à tout ce qui est relatif à la négociation et transmission de propriété des effets publics. »

Ce règlement, promis en 1807, nos agents de change sont encore à l’attendre. Ce n’est pas, comme bien vous pensez, faute de l’avoir demandé ; ce n’est pas non plus qu’on ait refusé de leur promettre. En 1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nommé une commission pour l’examen de la question. Cette commission a nommé une sous-commission, qui a déposé son rapport, et il n’a plus été question de la question.

La sous-commission était composée de MM. Laplagne-Barris, président à la Cour de Cassation, Devinck, Bailly, directeur de la dette publique, Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.

Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne, Forcade de la Roquette ont promis de remettre à l’étude ce règlement tant désiré.

La magistrature française l’attend avec impatience. C’est une justice à rendre à nos tribunaux : ils craignent la responsabilité des actes arbitraires, et ils vont au devant des entraves de la loi.

L’arrêt de la Cour de Paris que j’ai déjà cité, cet arrêt qui fut rendu le 11 mai 1860, sous la présidence de M. Devienne et sur le réquisitoire de M. Chaix-d’Est-Ange, proclamait hautement :

« Qu’une réglementation en matière de sociétés d’agents de change, comme en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilières, est chose désirable ;

« Que ce n’est pas au magistrat qu’il est possible d’y suppléer par l’admission d’usages contraires aux principes généraux de la législation ;

« Qu’il arriverait ainsi à remplacer le législateur et à mettre ses arbitraires appréciations à la place de la loi. »

Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si noble et si sincère. Cependant rien ne s’est fait. D’où vient l’opposition ? Il n’y a pas d’opposition. Tout le monde est d’accord. On étudie de bonne foi, mais sans se presser, à la française. La question n’est pas neuve ; il y a cinquante-quatre ans qu’on l’étudie un peu tous les jours, et l’étude pourrait en continuer jusqu’à l’heure du jugement dernier, si personne ne cassait les vitres.

XVII

Lorsque j’étais petit garçon, à la pension Jauffret, j’étais assis dans la salle d’étude à côté d’un carreau fêlé. C’était un mauvais voisinage, surtout en hiver. Le vent se faufilait par là en petites lames tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me plaignis deux ans aux divers maîtres d’études, qui me promirent tous de faire un rapport sur la question. Mais un beau matin de janvier, je perdis patience ; je lançai une grosse pierre dans mon carreau. On me tira les oreilles et l’on fit venir le vitrier.

FIN.


 

1.Les agents de change en ont appelé.

 

 

2. Loi du 28 avril.

Art. 90. — Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des cautionnements des agents de change.
Art. 91. — … Ils pourront présenter à l’agrément de S. M. des successeurs, pourvu qu’ils réunissent les qualités exigées par les lois.


 

Abrégé de l’origine de tous les cultes


wikisource.org

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Ouvrage: Abrégé de l’origine de tous les cultes

Auteur: Dupuis Charles-François

Année: 1847

 

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR


Plusieurs personnes ayant paru désirer que je donnasse au public l’Abrégé de mon grand ouvrage sur l’Origine des Cultes, j ai cru ne devoir pas différer plus long-temps de remplir leur attente. Je l’ai analysé de manière à présenter le précis des principes sur lesquels ma théorie est établie, et à donner un extrait de ses plus importants résultats, sans m’appesantir sur les détails que l’on trouvera toujours dans le grand ouvrage. Ce second ne sera point inutile à ceux qui ont déjà le premier, puisqu’il les dirigera dans la lecture de plusieurs volumes qui, par la nature même du travail, placent le commun des lecteurs au-delà du cercle des connaissances ordinairement requises pour lire avec fruit et sans trop d’efforts un ouvrage d’érudition. Ils y trouveront un résultat succinct de leur lecture, et précisément ce qui doit rester dans la mémoire de ceux qui ne veulent pas se jeter dans l’étude approfondie de l’antiquité, et qui désirent néanmoins connaître son esprit religieux. Quant à ceux qui n’ont pas acquis la grande édition, ils auront dans cet Abrégé un extrait des principes du nouveau système d’explications, et un tableau assez détaillé des découvertes auxquelles il a conduit, et une idée de celles auxquelles il peut mener encore ceux qui suivront la route nouvellement ouverte à l’étude de l’antiquité. Il offrira aux uns et aux autres des morceaux neufs qui ne sont point dans le grand ouvrage. Je l’ai dépouillé, autant que la matière l’a permis, de la haute érudition, afin de le mettre à la portée du plus grand nombre d’hommes qu’il serait possible, car l’instruction et le bonheur de mes semblables ont été et seront toujours le but de mes travaux.

 

AVIS DES ÉDITEURS


Les troisième et quatrième éditions de l’Abrégé de l’Origine de tous les Cultes, par Dupuis, n’ont pas eu moins de succès que les trois précédentes. Nous sommes fondés à croire que cette nouvelle édition ne s’écoulera pas moins rapidement ; elle est ornée d’un portrait de l’auteur et contient une Notice sur sa vie et ses écrits.

Nous avons joint à cette nouvelle édition une Description du Zodiaque circulaire qui est à Paris et qui a été extrait d’un temple à Denderah ; la Dissertation de Dupuis sur le Zodiaque rectangulaire trouvé dans le même temple précède notre Description.

La gravure de ces deux monuments a été faite avec soin.

On a relevé, dans cette réimpression, plusieurs fautes graves qui s’étaient glissées dans les autres éditions.

 

NOTICE

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE DUPUIS.
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Dupuis est un des hommes les plus remarquables de notre siècle, tant par sa profonde érudition que par son mérite littéraire. Son Origine des Cultes est un de ces ouvrages marqués au coin du génie, qui n’apparaissent qu’une fois tous les siècles pour éclairer les peuples et les tirer de leurs erreurs.

Beaucoup de notices ont été faites sur la vie de cet homme célèbre ; elles rappellent toutes, avec plus ou moins de fidélité, les occupations scientifiques et les vertus privées qui l’ont caractérisé. Nous avons donc cru inutile de nous faire son historien, et nous nous sommes bornés à rapporter ce qu’en disent les estimables écrivains de la Biographie des Contemporains, qui nous paraissent avoir le mieux apprécié ce grand homme :

« Dupuis (Charles-François), né à Trie-le-Château, près Chaumont (Oise), le 16 octobre 1742, de parents honnêtes, mais pauvres. Sa famille s’était établie à la Roche-Guyon, département de Seine-et-Oise ; il s’occupait un jour, sur le bord de la Seine, à prendre avec un graphomètre la hauteur de la tour de cette petite ville, lorsque le duc de La Rochefoucault, qui semblait destiné à devenir le protecteur ou l’ami des hommes de mérite, et à l’amitié duquel on doit peut-être la vocation du célèbre Dolomieu pour les sciences, aperçut le jeune géomètre, âgé alors de moins de douze ans ; il vint à lui, le questionna, fut charmé de ses réponses, et le plaça, avec l’autorisation de ses parents, au collège d’Harcourt, où il lui fonda une bourse. L’illustre protecteur fut bientôt récompensé de sa bienveillance, par les progrès rapides de son protégé, qui, à l’âge de 24 ans, passa au collège de Lisieux en qualité de professeur de rhétorique. Dans les moments de loisir que lui laissaient les devoirs de sa place, Dupuis étudia le droit, et se fit recevoir avocat au parlement de Paris en 1770. À peu près vers cette époque, il quitta l’habit ecclésiastique que jusqu’alors il avait porté, et il se maria. Il fut chargé, en 1775, de composer le discours latin pour la distribution des prix de l’Université. L’occasion était solennelle, le parlement de Paris venait d’être rétabli après la mort de Louis XV, et cet illustre corps assistait à la cérémonie : le jeune orateur saisit habilement une circonstance politique qui lui permettait de traiter son objet sous un nouveau point de vue, et son discours fut couvert d’applaudissements ; il lui fit beaucoup d’amis parmi les magistrats. Une autre occasion de justifier la confiance du premier corps enseignant de l’état, et d’obtenir un nouveau succès littéraire, s’offrit quelques années après : en 1780 il fut chargé de prononcer, au nom de l’Université, l’oraison funèbre de l’impératrice Marie-Thérèse. Son talent parut avoir acquis plus de force et plus de maturité. Dupuis fut jugé un excellent humaniste ; et a république des lettres compta un nouveau citoyen fait pour l’honorer. Les mathématiques, qu’il avait apprises avec une grande facilité, réclamèrent bientôt toute son attention, et il suivit en même temps les cours d’astronomie de Lalande, dont il devint l’ami, comme il l’était déjà du duc de La Rochefoucault, de l’abbé Barthélemy, de l’abbé Leblond, et des hommes les plus distingués d’alors. Ses travaux journaliers et ses relations intimes lui donnèrent l’idée du grand ouvrage qui a établi sa réputation, l’Origine de tous les Cultes ; il commença par en publier plusieurs fragments dans le Journal des Savants (cahiers de juin, d’octobre et de décembre 1777, et de février 1781), et en fit hommage à l’Académie des inscriptions. Il réunit ces matériaux épars, les fit réimprimer dans l’Astronomie de Lalande, et les donna séparément, en un volume in-4°, 1781, sous le titre de Mémoires sur l’Origine des Constellations et sur l’explication de la Fable par l’Astronomie. Le système de Dupuis, fruit d’un esprit supérieur et d’une immense érudition, était nouveau et devait piquer la curiosité des savants et des gens du monde ; il ouvrait d’ailleurs une route nouvelle aux méditations des personnes instruites, et il obtint bientôt tous les genres de succès ; il fut loué avec enthousiasme, et critiqué avec amertume ; cependant l’auteur ne fut pas calomnié : de nos jours, cet honneur ne lui eût pas échappé sans doute. Bailly entreprit de réfuter ce système dans son Histoire de l’Astronomie (cinquième volume). Dupuis n’en continua pas moins à le perfectionner, et il fit paraître son ouvrage en 1794 (3 vol. in-4° et atlas, et 12 vol. in-8°) sous le titre d’Origine de tous les Cultes, ou la Religion universelle. L’apparition de cet ouvrage avait produit une sensation extraordinaire. Les uns y virent un livre paradoxal, capable peut-être de saper les fondements de la religion chrétienne ; les autres, et ils étaient en plus grand nombre, y reconnurent une conception singulière, mais forte, du plus haut intérêt, et qui était le produit du savoir, d’une investigation judicieuse, de la méditation, et d’une lente expérience. Ils pensèrent que cet ouvrage ne devait être jugé ni avec légèreté, ni avec précipitation, ni par les esprits superficiels ; enfin ils le considérèrent comme un de ces monuments que le génie humain élève, en signe de son passage à travers les siècles, et qu’il livre à la méditation des sages de tous les temps et de toutes les nations, hommes dont les lumières et le jugement sont indépendants des révolutions religieuses et politiques.

« L’ouvrage de Dupuis n’a détruit ni ébranlé aucune croyance : quand il parut, l’autel et le trône étaient renversés. Rétablis peu d’années après cette publication, ils n’en ont reçu aucun dommage, parce que la religion est un sentiment et non un calcul, et que le cœur cède à son inspiration quand l’esprit discute et juge. Dupuis donna un Abrégé de cet ouvrage en un vol. in-8°, (1798 an iv), qui a été plusieurs fois réimprimé, soit dans ce format, soit in-18, en un et deux volumes M. le comte Destutt de Tracy a fait une espèce d’abrégé de l’ouvrage de Dupuis, sous ce titre : Analyse raisonnée de l’Origine de tous les Cultes (Paris, in-8°, 1814). Ce même ouvrage de l’Origine de tous les Cultes a été commenté par le savant Pierre Brunet, de l’ancienne maison de Saint-Lazare, dans sa compilation du Parallèle des Religions (5 vol. in-4°). Dulaure a donné, dans son livre intitulé : Des cultes qui ont précédé et amené l’idolâtrie et l’adoration des figures humaines (Paris, in-8°, 1805), une véritable introduction à l’Origine de tous les Cultes ; et Dupuis lui-même a laissé parmi ses manuscrits des Recherches sur les Cosmogonies et les Théogonies, qui pourront servir de pièces justificatives au système qu’il a développé dans son ouvrage. Chénier, dans son Introduction au Tableau de la littérature, où souvent il caractérise d’un mot les plus belles productions de l’esprit, dit : « Avec Dupuis l’érudition raisonnable cherche l’origine commune des diverses traditions religieuses. » Ami du travail et de la retraite, Dupuis s’était fixé dans la belle saison à Belleville. En 1778, aidé par Letellier, il exécuta sur la maison qu’il habitait un télégraphe dont il avait puisé l’idée dans Guillaume Amontons, géomètre, mécanicien français, dont Fontenelle a fait l’éloge. Au moyen d’un télescope, Fortin, ami de Dupuis, correspondait avec lui de Bagneux, où il demeurait, recueillant ainsi les signaux qui lui étaient faits de Belleville, et y répondant par les mêmes moyens. Au commencement de la révolution, Dupuis détruisit sa machine dans la crainte de se rendre suspect au gouvernement. Cette découverte, aujourd’hui si répandue en Europe, et particulièrement en France, fut dédaignée à l’époque de son invention. Ce ne fut que lorsque, pour le service du gouvernement, les frères Chappe parvinrent à l’exécuter et à la perfectionner, qu’on en reconnut toute l’importance. Dupuis avait été nommé professeur d’éloquence latine au Collège de France ; il devint, en 1778, membre de l’Académie des inscriptions, en remplacement de Rochefort, auteur d’une traduction en vers de l’Iliade d’Homère. Le duc de La Rochefoucault et l’abbé Barthélemy firent pour lui les visites d’usage. Peu de temps après, l’administration du département de Paris le nomma l’un des quatre commissaires de l’instruction publique ; mais les premiers orages de la révolution l’éloignèrent de la capitale : il se retira à Évreux ; il était encore domicilié dans cette ville, lorsque le département de Seine-et-Oise le nomma député à la Convention nationale, où, au milieu des plus grands orages, il se fit remarquer par sa modération. Dans le procès du roi, il vota la détention comme mesure de sûreté générale ; et après la condamnation, il se déclara pour le sursis. Lors de l’émission de son vote, il s’était ainsi exprimé : « Je souhaite que l’opinion qui obtiendra la majorité des suffrages fasse le bonheur de mes concitoyens, et elle le fera si elle peut soutenir l’examen sévère de l’Europe et de la postérité, qui jugeront le roi et ses juges. » Dupuis ne dut qu’au peu de confiance que ses collègues avaient dans ses lumières, l’impunité d’un discours aussi hardi. Il eût été sans cela peut-être l’un de ceux à qui les tigres d’alors disaient d’un ton menaçant, par une affreuse allusion à la tête de Louis XVI : La sienne ou la tienne ! Il fut nommé secrétaire de la Convention, place qu’on ne lui permit pas de refuser. Quelque temps après il fait une motion d’ordre à l’occasion des qualifications de terroristes et de jacobins ; se plaint des désarmements arbitraires, et veut que l’on prenne des mesures pour régulariser la marche des citoyens dans leur dénonciations ; présente des vues sur l’économie politique ; enfin, soumet un projet de décret, tendant à faire rendre compte à tous les agents de la république. La Convention le chargea de l’exécution des lois relatives à l’instruction publique. Il fit hommage à l’assemblée de son ouvrage, l’Origine de tous les Cultes, et l’assemblée lui accorda une mention honorable. Lalande rendit compte dans le Moniteur de cet ouvrage, qui était attendu depuis long-temps, et dont l’impression avait été surveillée par l’abbé Leblond, sur l’invitation expresse du club des Cordeliers. Dupuis, qui craignait d’armer contre lui les âmes religieuses, en avait voulu brûler le manuscrit, mais sa femme s’en était emparée et l’avait soustrait à ses regards aussi long-temps qu’elle craignit la perte d’un travail, fruit de tant de veilles laborieuses.

« Après la session conventionnelle, Dupuis fut nommé au conseil des Cinq-Cents, où il fit un rapport sur le placement des écoles centrales ; présenta des vues sur l’instruction publique, appuya le projet de Louvet sur la liberté de la presse, et réclama la publicité dans la discussion sur les finances. En l’an VII, il fut placé sur la liste des candidats au Directoire exécutif, et ballotté trois fois avec le général Moulin, qui fut enfin nommé ; il devint membre de l’Institut national, qu’il concourut à réorganiser, et membre du corps législatif qu’il présida après le 18 brumaire an viii (9 novembre 1799). Il fut proposé par ce dernier corps et par le tribunal pour être membre du Sénat conservateur. La décoration de la Légion-d’Honneur lui fut accordée peu de temps après. Libre de toutes fonctions politiques, il reprit ses occupations favorites, partageant son temps entre sa famille, ses amis et ses livres. Il habitait une petite maison de campagne qu’il avait en Bourgogne, lorsqu’il fut attaqué d’une fièvre putride, à laquelle il succomba, le 29 septembre 1809, dans la soixante-septième année de son âge. Dupuis a encore publié les ouvrages suivants : 1° Mémoires sur les Pélasges, insérés dans la collection de l’Institut, classe de littérature ancienne. Le but que l’auteur s’est proposé est de prouver, par toutes les autorités qu’il a pu recueillir des monuments et de l’histoire, que les Pélasges, originaires d’Éthiopie, formaient une nation puissante qui s’est répandue dans toutes les parties de l’ancien monde, et à laquelle plus particulièrement la Grèce, l’Italie et l’Espagne doivent leur civilisation ; 2° Mémoires sur le Zodiaque de Tentyra (Dendra ou Denderah). Ce monument de la science sacrée et astronomique des Égyptiens, objet d’une étude particulière des savants de la glorieuse expédition d’Égypte, a été transporté à Paris en 1802, par le zèle de deux Français, amateurs des arts (MM. Saulnier, fils du député de ce nom, et le Lorrain). Il a fourni à Dupuis le sujet d’une savante comparaison avec les zodiaques des Grecs, des Chinois, des Perses, des Arabes, etc. Entrepris dans l’esprit qui a présidé à la composition de l’Origine de tous les Cultes, ce mémoire en est en quelque sorte le corollaire, le complément, et ne doit point en être séparé ; 3° Mémoire sur le Phénix (lu à l’Institut, et qui fait partie, ainsi que la réfutation de Larcher, de la collection des Mémoires de ce corps). Cet oiseau fabuleux était, aux yeux de Dupuis, le symbole de la grande année, composée de 1461 années vagues, autrement période caniculaire, parce que la canicule en ouvrait et en fermait la marche ; 4° Dupuis a fait paraître dans le Nouvel Almanach des Muses, de 1805, un fragment en vers du poëme astronomique de Nonnus, qu’il se proposait de traduire en entier. Il a laissé en manuscrit, outre celui dont nous avons parlé plus haut, un travail fort étendu sur les Hiéroglyphes égyptiens ; des Lettres sur la mythologie, adressées à sa nièce, et une traduction des discours choisis de Cicéron. On aura précédemment remarqué que les œuvres de Dupuis ont donné lieu à la composition de plusieurs ouvrages importants, même parmi ceux où l’on a prétendu le réfuter. Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que ce fut à la suite d’une conversation avec Dupuis, que feu M. le comte de Volney composa son excellent ouvrage des Ruines ou Méditations sur les Révolutions des empires. Dupuis est mort généralement regretté. C’était un savant du plus grand mérite, un homme d’un caractère doux, de mœurs pures, d’une société agréable.

« M. Dacier, son collègue à l’Institut, a fait son éloge. Madame Dupuis a publié une notice sur la vie et les ouvrages de son mari ; et tous les auteurs de Biographies ont rendu hommage à ses qualités personnelles. Les continuateurs du Dictionnaire de l’abbé Feller, qui, par une assez singulière inadvertance, lui attribuent l’ouvrage de M. Dulaure : Des Cultes qui ont précédé l’idolâtrie, etc., s’expriment ainsi : « Dupuis passait pour être un homme instruit et probe ; mais on aurait souhaité aussi qu’il eût choisi des sujets moins abstraits, et qu’il n’eût pas fréquenté les philosophes, afin d’être plus estimable et moins irréligieux. » Cet éloge, même ainsi modifié, n’en est pas moins flatteur pour l’auteur de l’Origine de tous les Cultes, à qui nonobstant une censure assez amère de ses ouvrages et qui, rigoureusement, pourrait passer pour une violente diatribe, les auteurs de la Biographie universelle rendent cependant cette justice : « qu’il est mort sans fortune, laissant pour tout héritage à sa veuve la réputation d’un homme probe. » Si nos talents divisent nos juges, il est beau de les rapprocher par nos qualités morales. »

 

CHAPITRE PREMIER

De l’Univers-Dieu et de son culte.


Le mot Dieu paraît destiné à exprimer l’idée de la force universelle et éternellement active qui imprime le mouvement à tout dans la Nature, suivant les lois d’une harmonie constante et admirable, qui se développe dans les diverses formes que prend la matière organisée, qui se mêle à tout, anime tout, et qui semble être une dans ses modifications infiniment variées, et n’appartenir qu’à elle-même. Telle est la force vive que renferme en lui l’Univers ou cet assemblage régulier de tous les corps qu’une chaîne éternelle lie entre eux, et qu’un mouvement perpétuel roule majestueusement au sein de l’espace et du temps sans bornes. C’est dans ce vaste et merveilleux ensemble que l’homme, du moment qu’il a voulu raisonner sur les causes de son existence et de sa conservation, ainsi que sur celles des effets variés qui naissent et se détruisent autour de lui, a dû placer d’abord cette cause souverainement puissante qui fait tout éclore, et dans le sein de laquelle tout rentre pour en sortir encore par une succession de générations nouvelles et sous des formes différentes. Cette force étant celle du Monde lui-même, le Monde fut regardé comme Dieu ou comme cause suprême et universelle de tous les effets qu’il produit, et dont l’homme fait partie. Voilà le grand Dieu, le premier ou plutôt l’unique Dieu qui s’est manifesté à l’homme à travers le voile de la matière qu’il anime, et qui forme l’immense corps de la Divinité. Tel est le nom de la sublime inscription du temple de Saïs : Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, et nul mortel n’a encore levé le voile qui me couvre.

Quoique ce Dieu fût partout, et fût tout ce qui porte un caractère de grandeur et de perpétuité dans ce Monde éternel, l’homme le chercha de préférence dans ces régions élevées où semble voyager l’astre puissant et radieux qui inonde l’Univers des flots de sa lumière, et par lequel s’exerce, sur la Terre, la plus belle comme la plus bienfaisante action de la Divinité. C’est sur la voûte azurée, semée de feux brillants, que le Très-Haut paraissait avoir établi son trône ; c’était du sommet des cieux qu’il tenait les rênes du Monde, qu’il dirigeait les mouvements de son vaste corps, et qu’il se contemplait lui-même dans les formes aussi variées qu’admirables sous lesquelles il se modifiait sans cesse. « Le Monde, dit Pline, ou ce que nous appelons autrement le Ciel, qui dans ses vastes flancs embrasse tous les êtres, est un Dieu éternel, immense, qui n’a jamais été produit et qui ne sera jamais détruit. Chercher quelque chose au-delà est un travail inutile à l’homme et hors de sa portée. Voilà l’Être véritablement sacré, l’Être éternel, immense, qui renferme tout en lui ; il est tout en tout, ou plutôt il est lui-même tout. Il est l’ouvrage de la Nature et la Nature elle-même. »

Ainsi parle le plus philosophe comme le plus savant des naturalistes anciens. Il croit devoir donner au Monde et au Ciel le nom de cause suprême et de Dieu. Suivant lui, le Monde travaille éternellement en lui-même et sur lui-même ; il est en même temps et l’ouvrier et l’ouvrage. Il est la cause universelle de tous les effets qu’il renferme. Rien n’existe hors de lui ; il est tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, c’est-à-dire, la Nature elle-même ou Dieu ; car, par Dieu, nous entendons l’Être éternel, immense et sacré, qui, comme cause, contient en lui tout ce qui est produit. Tel est le caractère que Pline donne au Monde, qu’il appelle le grand Dieu, hors duquel on ne doit pas en chercher d’autre.

Cette doctrine remonte à la plus haute antiquité chez les Égyptiens et chez les Indiens. Les premiers avaient leur grand Pan, qui réunissait tous les caractères de la Nature universelle, et qui originairement n’était qu’une expression symbolique de sa force féconde.

Les seconds ont leur Dieu Vichnou, qu’ils confondent souvent avec le Monde lui-même, quoique quelquefois ils n’en fassent qu’une fraction de la triple force dont se compose la force universelle. Ils disent que l’Univers n’est autre chose que la forme de Vichnou ; qu’il le porte dans son sein ; que tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera, est en lui ; qu’il est le principe et la fin de toutes choses ; qu’il est tout ; qu’il est un Être unique et suprême, qui se produit à nos yeux sous mille formes. C’est un Être infini, ajoute le Bagawadam, qui ne doit pas être séparé de l’Univers, qui est essentiellement un avec lui ; car, disent les Indiens, Vichnou est tout, et tout est en lui ; expression parfaitement semblable à celle dont Pline se sert pour caractériser l’Univers-Dieu ou le Monde, cause suprême de tous les effets produits.

Dans l’opinion des Brames, comme dans celle de Pline, l’ouvrier ou le grand Demiourgos n’est pas séparé ni distingué de son ouvrage. Le Monde n’est pas une machine étrangère à la Divinité, créée et mue par elle et hors d’elle ; c’est le développement de la substance divine ; c’est une des formes sous lesquelles Dieu se produit à nos regards. L’essence du Monde est une et indivisible avec celle de Brama qui l’organise. Qui voit le Monde voit Dieu, autant que l’homme peut le voir ; comme celui qui voit le corps de l’homme et ses mouvements, voit l’homme autant qu’il peut être vu, quoique le principe de ses mouvements, de sa vie et de son intelligence reste caché sous l’enveloppe que la main touche et que l’œil aperçoit. Il en est de même du corps sacré de la Divinité ou de l’Univers-Dieu. Rien n’existe qu’en lui et que par lui ; hors de lui tout est néant ou abstraction. Sa force est celle de la Divinité même. Ses mouvements sont ceux du Grand-Être, principe de tous les autres ; et son ordre admirable, l’organisation de sa substance visible et de la partie de lui-même que Dieu montre à l’homme. C’est dans ce magnifique spectacle que la Divinité nous donne d’elle-même que nous avons puisé les premières idées de Dieu ou de la cause suprême ; c’est sur lui que se sont attachés les regards de tous ceux qui ont cherché les sources de la vie de tous les êtres. Ce sont les membres divers de ce corps sacré du Monde qu’ont adorés les premiers hommes, et non pas de faibles mortels que le torrent des siècles emporte dans son courant. Et quel homme, en effet, eût jamais pu soutenir le parallèle qu’on eût voulu établir entre lui et la Nature ?

Si l’on prétend que c’est à la force que l’on a élevé d’abord des autels, quel est le mortel dont la force ait pu être comparée à cette force incalculable répandue dans toutes les parties du Monde, qui s’y développe sous tant de formes et par tant de degrés variés, qui produit tant d’effets merveilleux, qui tient en équilibre le Soleil au centre du système planétaire, qui pousse les planètes et les retient dans leurs orbites, qui déchaîne les vents, soulève les mers ou calme les tempêtes, lance la foudre, déplace et bouleverse les montagnes par les explosions volcaniques, et tient dans une activité éternelle tout l’Univers ? Croyons-nous que l’admiration que cette force produit aujourd’hui sur nous n’ait pas également saisi les premiers mortels qui contemplèrent en silence le spectacle du Monde, et qui cherchèrent à deviner la cause puissante qui faisait jouer tant de ressorts ? Que le fils d’Alcmène ait remplacé l’Univers-Dieu et l’ait fait oublier, n’est-il pas plus simple de croire que l’homme, ne pouvant peindre la force de la Nature que par des images aussi faibles que lui, a cherché dans celle du lion ou dans celle d’un homme robuste l’expression figurée qu’il destinait à réveiller l’idée de la force du Monde ? Ce n’est point l’homme ou Hercule qui s’est élevé à la hauteur de la Divinité ; c’est la Divinité qui a été abaissée au niveau de l’homme, qui manquait de moyens pour la peindre. Ce ne fut donc point l’apothéose des hommes, mais la dégradation de la Divinité par les symboles et les images, qui a semblé déplacer tout dans le culte rendu à la cause suprême et à ses parties, et dans les fêtes destinées à chanter ses plus grandes opérations. Si c’est à la reconnaissance des hommes pour les bienfaits qu’ils avaient reçus, que l’on croit devoir attribuer l’institution des cérémonies religieuses et des mystères les plus augustes de l’antiquité, peut-on penser que des mortels, soit Cérès, soit Bacchus, aient mieux mérité de l’homme que cette terre qui de son sein fécond fait éclore les moissons et les fruits que le Ciel alimente de ses eaux, et que le Soleil échauffe et mûrit de ses feux ? que la Nature, qui nous prodigue ses biens, ait été oubliée, et qu’on ne se soit souvenu que de quelques mortels qui auraient enseigné à en faire usage ? Penser ainsi, c’est bien peu connaître l’empire que la Nature a toujours exercé sur l’homme, dont elle tient sans cesse les regards tournés vers elle, par l’effet du sentiment de sa dépendance et de ses besoins.

Il est vrai que quelquefois des mortels audacieux ont voulu disputer aux vrais dieux leur encens, et le partager avec eux ; mais ce culte forcé ne dura qu’autant de temps que la flatterie ou la crainte eut intérêt de le perpétuer. Domitien n’était déjà plus qu’un monstre sous Trajan. Auguste lui-même fut bientôt oublié ; mais Jupiter resta en possession du Capitole. Le vieux Saturne fut toujours respecté des descendants des antiques peuplades d’Italie, qui révéraient en lui le dieu du temps, ainsi que Janus ou le génie qui lui ouvre la carrière des saisons. Pomone et Flore conservèrent leurs autels ; et les différents astres continuèrent d’annoncer les fêtes du calendrier sacré, parce qu’elles étaient celles de la nature.

La raison des obstacles qu’a toujours trouvés le culte d’un homme à s’établir et à se soutenir parmi ses semblables, est tirée de l’homme même, comparé au Grand-Être que nous appelons l’Univers. Tout est faiblesse dans l’homme : dans l’Univers, tout est grandeur, tout est force, tout est puissance. L’homme naît, croît et meurt, et partage à peine un instant la durée éternelle du Monde, dont il occupe un point infiniment petit. Sorti de la poussière, il y rentre aussitôt tout en entier, tandis que la Nature seule reste avec ses formes et sa puissance, et des débris des êtres mortels elle recompose de nouveaux êtres. Elle ne connaît point de vieillesse ni d’altération dans ses forces. Nos pères ne l’ont point vue naître ; nos arrière-neveux ne la verront point finir. En descendant au tombeau, nous la laisserons aussi jeune qu’elle l’était lorsque nous sommes sortis de son sein. La postérité la plus reculée verra le Soleil se lever aussi brillant que nous le voyons et que l’ont vu nos pères. Naître, croître, vieillir et mourir expriment des idées qui sont étrangères à la Nature universelle, et qui n’appartiennent qu’à l’homme et autres effets qu’elle produit. « L’univers, dit Ocellus de Lucanie, considéré dans sa totalité, ne nous annonce rien qui décèle une origine ou présage une destruction : on ne l’a pas vu naître, ni croître, ni s’améliorer ; il est toujours le même, de la même manière, toujours égal et semblable à lui-même. » Ainsi parlait un des plus anciens philosophes dont les écrits soient parvenus jusqu’à nous, et depuis lui nos observations ne nous en ont pas appris davantage. L’Univers nous paraît tel encore qu’il lui paraissait être alors. Ce caractère de perpétuité sans altérations n’est-il pas celui de la Divinité ou de la cause suprême ? Que serait donc Dieu s’il n’était pas tout ce que nous paraissent être la Nature et la force interne qui la meut ? Irons-nous chercher hors du Monde cet Être éternel et improduit, dont rien ne nous atteste l’existence ? Placerons-nous dans la classe des effets produits cette immense cause au-delà de laquelle nous ne voyons rien que les fantômes qu’il plaît à notre imagination de créer ? Je sais que l’esprit de l’homme, que rien n’arrête dans ses écarts, s’est élancé au-delà de ce que son œil voit, et a franchi la barrière sacrée que la Nature avait posée devant son sanctuaire. Il a substitué à la cause qu’il voyait agir une cause qu’il ne voyait pas hors d’elle et supérieure à elle, sans s’inquiéter des moyens d’en prouver la réalité. Il a demandé qui a fait le Monde, comme s’il eût été prouvé que le Monde eût été fait ; et il n’a pas demandé qui a fait son Dieu, étranger au Monde, bien persuadé qu’on pouvait exister sans avoir été fait ; ce que les philosophes ont pensé effectivement du Monde ou de la cause universelle et visible. L’homme, parce qu’il n’est qu’un effet, a voulu que le Monde en fût aussi un ; et dans le délire de sa métaphysique il a imaginé un être abstrait appelé Dieu, séparé du Monde et cause du Monde, placé au-dessus de la sphère immense qui circonscrit le système de l’Univers, et lui seul s’est trouvé garant de l’existence de cette nouvelle cause ; c’est ainsi que l’homme a créé Dieu. Mais cette conjecture audacieuse n’est point le premier pas qu’il a fait. L’empire qu’exerce sur lui la cause visible est trop fort pour qu’il ait songé sitôt à s’y soustraire. Il a cru long-temps au témoignage de ses yeux avant de se livrer aux illusions de son imagination, et de se perdre dans les routes inconnues d’un Monde invisible. Il a vu Dieu ou la grande cause dans l’Univers avant de le chercher au-delà, et il a circonscrit son culte dans la sphère du Monde qu’il voyait, avant d’imaginer un Dieu abstrait dans un Monde qu’il ne voyait pas. Cet abus de l’esprit, ce raffinement de la métaphysique est d’une date très-récente dans l’histoire des opinions religieuses, et peut être regardé comme une exception à la religion universelle, qui a pour objet la Nature visible et la force active et intelligente qui paraît répandue dans toutes ses parties, comme il nous est facile de nous en assurer par le témoignage des historiens, et par les monuments politiques et religieux de tous les peuples anciens.


CHAPITRE II

Universalité du culte rendu à la Nature, prouvé par l’histoire et par les monuments politiques et religieux.

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Réflexions sur la violence


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Ouvrage: Réflexions sur la violence

Auteur: Sorel Georges – philosophe et sociologue français ()

Année: 1908

 

 

INTRODUCTION

LETTRE À DANIEL HALÉVY

Mon cher Halévy,
J’aurais sans doute laissé ces études enfouies dans la
collection d’une revue si quelques amis, dont j’apprécie fort le
jugement, n’avaient pensé que je ferais bien de placer sous les
yeux du grand public des réflexions qui sont de nature à mieux
faire connaître un des phénomènes sociaux les plus singuliers
que l’histoire mentionne. Mais il m’a semblé que je devais à ce
public quelques explications, car je ne puis m’attendre à
trouver souvent des juges qui soient aussi indulgents que vous
l’avez été.
Lorsque j’ai publié dans le Mouvement Socialiste les articles
qui vont être maintenant réunis en un volume, je n’avais pas
l’intention de composer un livre. J’avais écrit mes réflexions
au fur et à mesure qu’elles s’étaient présentées à mon esprit ; je
savais que les abonnés de cette revue ne seraient pas
embarrassés pour me suivre, parce qu’ils sont familiarisés avec
les théories qu’y développent mes amis depuis plusieurs
années. Je crois bien que les lecteurs de ce livre seraient au
contraire fort désorientés si je ne leur adressais une sorte de
plaidoyer, pour les mettre à même de considérer les choses du
point de vue qui m’est habituel. Au cours de nos conversations
vous m’avez fait des remarques qui s’inséraient si bien dans le
système de mes pensées qu’elles m’ont amené à approfondir
quelques questions intéressantes. Je suis persuadé que les
considérations que je vous soumets ici, et que vous avez
provoquées, seront fort utiles à ceux qui voudront lire avec
profit ce volume.
Il y a peut-être peu d’études dans lesquelles apparaissent
d’une manière plus évidente les défauts de ma manière
d’écrire; maintes fois on m’a reproché de ne pas respecter les
règles de l’art, auxquelles se soumettent tous nos
contemporains, et de gêner ainsi mes lecteurs par le désordre
de mes expositions. J’ai bien cherché à rendre le texte plus
clair par de nombreuses corrections de détail, mais je n’ai pu
faire disparaître le désordre. Je ne veux pas me défendre en
invoquant l’exemple de grands écrivains qui ont été blâmés
pour ne pas avoir su composer ; Arthur Chuquet, parlant de J.-
J. Rousseau, dit : « Il manque à ses écrits l’ensemble,
l’ordonnance, cette liaison des parties qui constitue le tout[1]. »
Les défauts des hommes illustres ne sauraient justifier les
fautes des hommes obscurs, et j’estime qu’il vaut mieux
expliquer franchement d’où provient le vice incorrigible de
mes écrits.
Les règles de l’art ne se sont imposées d’une manière
vraiment impérative qu’assez récemment ; les auteurs
contemporains paraissent les avoir acceptées sans trop de peine
parce qu’ils désirent plaire à un public pressé, souvent fort
distrait et parfois désireux avant tout de s’éviter toute
recherche personnelle. Ces règles ont d’abord été appliquées
par les fabricants de livres scolaires. Depuis qu’on a voulu
faire absorber aux élèves une somme énorme de connaissances,
il a fallu mettre entre leurs mains des manuels appropriés à
cette instruction extra-rapide ; tout a dû être exposé sous une
forme si claire, si bien enchaînée et si propre à écarter le doute,
que le débutant en arrive à croire que la science est chose
beaucoup plus simple que ne pensaient nos pères. L’esprit se
trouve meublé très richement en peu de temps, mais il n’est
point pourvu d’un outillage propre à faciliter le travail
personnel. Ces procédés ont été imités par les vulgarisateurs et
les publicistes politiques[2]. Les voyant si largement
appliquées, les gens qui réfléchissent peu ont fini par supposer
que ces règles de l’art étaient fondées sur la nature même des
choses.
Je ne suis ni professeur, ni vulgarisateur, ni aspirant chef de
parti ; je suis un autodidacte qui présente à quelques personnes
les cahiers qui ont servi pour sa propre instruction. C’est
pourquoi les règles de l’art ne m’ont jamais beaucoup
intéressé. Pendant vingt ans j’ai travaillé à me délivrer de ce
que j’avais retenu de mon éducation ; j’ai promené ma
curiosité à travers les livres, moins pour apprendre que pour
nettoyer ma mémoire des idées qu’on lui avait imposées.
Depuis une quinzaine d’années je travaille vraiment à
apprendre ; mais je n’ai point trouvé de gens pour m’enseigner
ce que je voulais savoir ; il m’a fallu être mon propre maître et,
en quelque sorte, faire la classe pour moi-même. Je me dicte
des cahiers dans lesquels je formule mes pensées comme elles
surgissent ; je reviens trois ou quatre fois sur la même
question, avec des rédactions qui s’allongent et parfois même
se transforment de fond en comble ; je m’arrête quand j’ai
épuisé la réserve des remarques suscitées par de récentes
lectures. Ce travail me donne énormément de peine ; c’est
pourquoi j’aime assez à prendre pour sujet la discussion d’un
livre écrit par un bon auteur ; je m’oriente alors plus
facilement que dans le cas où je suis abandonné à mes seules
forces.
Vous vous rappelez ce que Bergson a écrit sur l’impersonnel,
le socialisé, le tout fait, qui contient un enseignement adressé à
des élèves ayant besoin d’acquérir des connaissances pour la
vie pratique. L’élève a d’autant plus de confiance dans les
formules qu’on lui transmet, et il les retient par suite d’autant
plus facilement qu’il les suppose acceptées par la grande
majorité ; on écarte ainsi de son esprit toute préoccupation
métaphysique et on l’habitue à ne point désirer une conception
personnelle des choses ; souvent il en vient à regarder comme
une supériorité l’absence de tout esprit inventif.
Ma manière de travailler est tout opposée à celle-là ; car je
soumets à mes lecteurs l’effort d’une pensée qui cherche à
échapper à la contrainte de ce qui a été antérieurement
construit pour tout le monde, et qui veut trouver du personnel.
Il ne me semble vraiment intéressant de noter sur mes cahiers
que ce que je n’ai pas rencontré ailleurs ; je saute volontiers
par-dessus les transitions parce qu’elles rentrent presque
toujours dans la catégorie des lieux communs.
La communication de la pensée est toujours fort difficile
pour celui qui a de fortes préoccupations métaphysiques : il
croit que le discours gâterait les parties les plus profondes de
sa pensée, celles qui sont très près du moteur, celles qui lui
paraissent d’autant plus naturelles qu’il ne cherche jamais à les
exprimer. Le lecteur a beaucoup de peine à saisir la pensée de
l’inventeur, parce qu’il ne peut y parvenir qu’en retrouvant la
voie parcourue par celui-ci. La communication verbale est
beaucoup plus facile que la communication écrite, parce que la
parole agit sur les sentiments d’une manière mystérieuse et
établit facilement une union sympathique entre les personnes ;
c’est ainsi qu’un orateur peut convaincre par des arguments qui
semblent d’une intelligence difficile à celui qui lit plus tard
son discours. Vous savez combien il est utile d’avoir entendu
Bergson pour bien connaître les tendances de sa doctrine et
bien comprendre ses livres ; quand on a l’habitude de suivre
ses cours, on se familiarise avec l’ordre de ses pensées et on se
retrouve plus facilement au milieu des nouveautés de sa
philosophie.
Les défauts de ma manière me condamnent à ne jamais avoir
accès auprès du grand public ; mais j’estime qu’il faut savoir
nous contenter de la place que la nature et les circonstances ont
attribuée à chacun de nous, sans vouloir forcer notre talent. Il y
a une division nécessaire de fonctions dans le monde : il est
bon que quelquesuns se plaisent à travailler pour soumettre
leurs réflexions à quelques méditatifs, tandis que d’autres
aiment à s’adresser à la grosse masse des gens pressés. Somme
toute, je ne trouve pas que mon lot soit le plus mauvais : car je
ne suis pas exposé à devenir mon propre disciple, comme cela
est arrivé aux plus grands philosophes lorsqu’ils se sont
condamnés à donner une forme parfaitement régulière aux
intuitions qu’ils avaient apportées au monde. Vous n’avez pas
oublié, certainement, avec quel souriant dédain Bergson a parlé
de cette déchéance du génie. Je suis si peu capable de devenir
mon propre disciple que je suis hors d’état de reprendre un
ancien travail pour lui donner une meilleure exposition, tout en
le complétant ; il m’est assez facile d’y apporter des
corrections et de l’annoter ; mais j’ai vainement essayé,
plusieurs fois, de penser à nouveau le passé.
Je suis, à plus forte raison, condamné à ne jamais être un
homme d’école [3]; mais est-ce vraiment un grand malheur ?
Les disciples ont, presque toujours, exercé une influence
néfaste sur la pensée de celui qu’ils appelaient leur maître, et
qui se croyait souvent obligé de les suivre. Il ne paraît pas
douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été
transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes ; il eût
produit beaucoup plus de choses utiles s’il n’eût été l’esclave
des marxistes.
On s’est moqué souvent de la méthode de Hegel s’imaginant
que l’humanité, depuis ses origines, avait travaillé à enfanter la
philosophie hégélienne et que l’esprit avait enfin achevé son
mouvement. Pareilles illusions se retrouvent, plus ou moins,
chez tous les hommes d’école : les disciples somment leurs
maîtres d’avoir à clore l’ère des doutes, en apportant des
solutions définitives. Je n’ai aucune aptitude pour un pareil
office de définisseur : chaque fois que j’ai abordé une question,
j’ai trouvé que mes recherches aboutissaient à poser de
nouveaux problèmes, d’autant plus inquiétants que j’avais
poussé plus loin mes investigations. Mais peut-être, après tout,
la philosophie n’est-elle qu’une reconnaissance des abîmes
entre lesquels circule le sentier que suit le vulgaire avec la
sérénité des somnambules.
Mon ambition est de pouvoir éveiller parfois des vocations.
Il y a probablement dans l’âme de tout homme un foyer
métaphysique qui demeure caché sous la cendre et qui est
d’autant plus menacé de s’éteindre que l’esprit a reçu
aveuglément une plus grande mesure de doctrines toutes
faites ; l’évocateur est celui qui secoue ces cendres et qui fait
jaillir la flamme. Je ne crois pas me vanter sans raison en
disant que j’ai quelquefois réussi à provoquer l’esprit
d’invention chez des lecteurs ; or, c’est l’esprit d’invention
qu’il faudrait surtout susciter dans le monde. Obtenir ce
résultat vaut mieux que recueillir l’approbation banale de gens
qui répètent des formules ou qui asservissent leur pensée dans
des disputes d’école.
I
M e s Réflexions sur la violence ont agacé beaucoup de
personnes à cause de la conception pessimiste sur laquelle
repose toute cette étude ; mais je sais aussi que vous n’avez
point partagé cette impression ; vous avez brillamment prouvé,
dans votre Histoire de quatre ans , que vous méprisez les
espoirs décevants dans lesquels se complaisent les âmes
faibles. Nous pouvons donc nous entretenir librement du
pessimisme et je suis heureux de trouver en vous un
correspondant qui ne soit pas rebelle à cette doctrine sans
laquelle rien de très haut ne s’est fait dans le monde. J’ai eu, il
y a longtemps déjà, le sentiment que si la philosophie grecque
n’a pas produit de grands résultats moraux, c’est qu’elle était
généralement fort optimiste. Socrate l’était même parfois à un
degré insupportable.
L’aversion de nos contemporains pour toute idée pessimiste
provient, sans doute, en bonne partie de notre éducation. Les
jésuites qui ont créé presque tout ce que l’Université enseigne
encore aujourd’hui, étaient optimistes parce qu’ils avaient à
combattre le pessimisme qui dominait les théories protestantes,
et parce qu’ils vulgarisaient les idées de la Renaissance ; celleci
interprétait l’antiquité au moyen des philosophes ; et elle
s’est trouvée ainsi amenée à si mal comprendre les chefsd’oeuvre
de l’art tragique que nos contemporains ont eu
beaucoup de peine pour en retrouver la signification
pessimiste[4].
Au commencement du xixe siècle il y eut un concert de
gémissements qui a fort contribué à rendre le pessimisme
odieux. Des poètes, qui vraiment n’étaient pas toujours fort à
plaindre, se prétendirent victimes de la méchanceté humaine,
de la fatalité ou encore de la stupidité d’un monde qui ne
parvenait pas à les distraire ; ils se donnaient volontiers les
allures de Prométhées appelés à détrôner des dieux jaloux ;
aussi orgueilleux que le farouche Nemrod de Victor Hugo, dont
les flèches lancées contre le ciel retombaient ensanglantées, ils
s’imaginaient que leurs vers blessaient à mort les puissances
établies qui osaient ne pas s’humilier devant eux ; jamais les
prophètes juifs n’avaient rêvé tant de destructions pour venger
leur Yahvé que ces gens de lettres n’en rêvèrent pour satisfaire
leur amour-propre. Quand cette mode des imprécations fut
passée, les hommes sensés en vinrent à se demander si tout cet
étalage de prétendu pessimisme n’avait pas été le résultat d’un
certain déséquilibre mental.
Les immenses succès obtenus par la civilisation matérielle
ont fait croire que le bonheur se produirait tout seul, pour tout
le monde, dans un avenir tout prochain. « Le siècle présent,
écrivait Hartmann il y a près de quarante ans, ne fait qu’entrer
dans la troisième période de l’illusion. Dans l’enthousiasme et
l’enchantement de ses espérances, il se précipite à la
réalisation des promesses d’un nouvel âge d’or. La Providence
ne permet pas que les prévisions du penseur isolé troublent la
marche de l’histoire par une action prématurée sur un trop
grand nombre d’esprits. » Aussi estimait-il que ses lecteurs
auraient quelque peine à accepter sa critique de l’illusion du
bonheur futur. Les maîtres du monde contemporain sont
poussés, par les forces économiques, dans la voie de
l’optimisme[5].
Nous sommes ainsi tellement mal préparés à comprendre le
pessimisme, que nous employons, le plus souvent, le mot tout
de travers : nous nommons, bien à tort, pessimistes des
optimistes désabusés. Lorsque nous rencontrons un homme qui,
ayant été malheureux dans ses entreprises, déçu dans ses
ambitions les plus justifiées, humilié dans ses amours, exprime
ses douleurs sous la forme d’une révolte violente contre la
mauvaise foi de ses associés, la sottise sociale ou
l’aveuglement de la destinée, nous sommes disposés à le
regarder comme un pessimiste, — tandis qu’il faut, presque
toujours, voir en lui un optimiste écoeuré, qui n’a pas eu le
courage de changer l’orientation de sa pensée et qui ne peut
s’expliquer pourquoi tant de malheurs lui arrivent,
contrairement à l’ordre général qui règle la genèse du bonheur.
L’optimiste est, en politique, un homme inconstant ou même
dangereux, parce qu’il ne se rend pas compte des grandes
difficultés que présentent ses projets ; ceux-ci lui semblent
posséder une force propre conduisant à leur réalisation d’autant
plus facilement qu’ils sont destinés, dans son esprit, à produire
plus d’heureux.
Il lui paraît assez souvent que de petites réformes, apportées
dans la constitution politique et surtout dans le personnel
gouvernemental, suffiraient pour orienter le mouvement social
de manière à atténuer ce que le monde contemporain offre
d’affreux au gré des âmes sensibles. Dès que ses amis sont au
pouvoir, il déclare qu’il faut laisser aller les choses, ne pas trop
se hâter et savoir se contenter de ce que leur suggère leur bonne
volonté ; ce n’est pas toujours uniquement l’intérêt qui lui
dicte ses paroles de satisfaction, comme on l’a cru bien des
fois : l’intérêt est fortement aidé par l’amour-propre et par les
illusions d’une plate philosophie. L’optimiste passe, avec une
remarquable facilité, de la colère révolutionnaire au pacifisme
social le plus ridicule.
S’il est d’un tempérament exalté et si, par malheur, il se
trouve armé d’un grand pouvoir, lui permettant de réaliser un
idéal qu’il s’est forgé, l’optimiste peut conduire son pays aux
pires catastrophes. Il ne tarde pas à reconnaître, en effet, que
les transformations sociales ne se réalisent point avec la
facilité qu’il avait escomptée ; il s’en prend de ses déboires à
ses contemporains, au lieu d’expliquer la marche des choses
par les nécessités historiques ; il est tenté de faire disparaître
les gens dont la mauvaise volonté lui semble dangereuse pour
le bonheur de tous. Pendant la Terreur, les hommes qui
versèrent le plus de sang furent ceux qui avaient le plus vif
désir de faire jouir leurs semblables de l’âge d’or qu’ils avaient
rêvé, et qui avaient le plus de sympathies pour les misères
humaines : optimistes, idéalistes et sensibles, ils se montraient
d’autant plus inexorables qu’ils avaient une plus grande soif du
bonheur universel.
Le pessimisme est tout autre chose que les caricatures qu’on
en présente le plus souvent : c’est une métaphysique des moeurs
bien plutôt qu’une théorie du monde ; c’est une conception
d’une marche vers la délivranceétroitement liée : d’une part, à
la connaissance expérimentale que nous avons acquise des
obstacles qui s’opposent à la satisfaction de nos imaginations
(ou, si l’on veut, liée au sentiment d’un déterminisme social),
— d’autre part, à la conviction profonde de notre faiblesse
naturelle. Il ne faut jamais séparer ces trois aspects du
pessimisme, bien que dans l’usage on ne tienne guère compte
de leur étroite liaison.
1. Le nom de pessimisme provient de ce que les historiens de
la littérature ont été très frappés des plaintes que les grands
poètes antiques ont fait entendre au sujet des misères qui
menacent constamment l’homme. Il y a peu de personnes
devant lesquelles une bonne chance ne se soit pas présentée au
moins une fois ; mais nous sommes entourés de forces
malfaisantes qui sont toujours prêtes à sortir d’une embuscade,
pour se précipiter sur nous et nous terrasser ; de là naissent des
souffrances très réelles qui provoquent la sympathie de presque
tous les hommes, même de ceux qui ont été favorablement
traités par la fortune ; aussi la littérature triste a-t-elle eu des
succès à travers presque toute l’histoire[6]. Mais on n’aurait
qu’une idée très imparfaite du pessimisme en le considérant
dans ce genre de productions littéraires ; en général, pour
apprécier une doctrine, il ne suffit pas de l’étudier d’une
manière abstraite, ni même chez des personnages isolés, il faut
chercher comment elle s’est manifestée dans des groupes
historiques ; c’est ainsi qu’on est amené à ajouter les deux
éléments dont il a été question plus haut.
2. Le pessimiste regarde les conditions sociales comme
formant un système enchaîné par une loi d’airain, dont il faut
subir la nécessité, telle qu’elle est donné en bloc, et qui ne
saurait disparaître que par une catastrophe l’entraînant tout
entier. Il serait donc absurde, quand on admet cette théorie, de
faire supporter à quelques hommes néfastes la responsabilité
des maux dont souffre la société ; le pessimiste n’a point les
folies sanguinaires de l’optimiste affolé par les résistances
imprévues que rencontrent ses projets ; il ne songe point à faire
le bonheur des générations futures en égorgeant les égoïstes
actuels.
3. Ce qu’il y a de plus profond dans le pessimisme, c’est la
manière de concevoir la marche vers la délivrance. L’homme
n’irait pas loin dans l’examen, soit des lois de sa misère, soit
de la fatalité, qui choquent tellement la naïveté de notre
orgueil, s’il n’avait l’espérance de venir à bout de ces tyrannies
par un effort qu’il tentera avec tout un groupe de compagnons.
Les chrétiens n’eussent pas tant raisonné sur le péché originel
s’ils n’avaient senti la nécessité de justifier la délivrance (qui
devait résulter de la mort de Jésus), en supposant que ce
sacrifice avait été rendu nécessaire par un crime effroyable
imputable à l’humanité. Si les occidentaux furent beaucoup
plus occupés du péché originel que les orientaux, cela ne tient
pas seulement, comme le pensait Taine, à l’influence du droit
romain[7], mais aussi à ce que les Latins, ayant de la majesté
impériale un sentiment plus élevé que les Grecs, regardaient le
sacrifice du fils de Dieu comme ayant réalisé une délivrance
extraordinairement merveilleuse ; de là découlait la nécessité
d’approfondir les mystères de la misère humaine et de la
destinée.
Il me semble que l’optimisme des philosophes grecs dépend
en grande partie de raisons économiques ; il a dû naître dans
des populations urbaines, commerçantes et riches, qui
pouvaient regarder le monde comme un immense magasin
rempli de choses excellentes, sur lesquelles leur convoitise
avait la faculté de se satisfaire[8]. J’imagine que le pessimisme
grec provient de tribus pauvres, guerrières et montagnardes,
qui avaient un énorme orgueil aristocratique, mais dont la
situation était par contre fort médiocre ; leurs poètes les
enchantaient en leur vantant les ancêtres et leur faisaient
espérer des expéditions triomphales conduites par des héros
surhumains ; ils leur expliquaient la misère actuelle, en
racontant les catastrophes dans lesquelles avaient succombé
d’anciens chefs presque divins, par suite de la fatalité ou de la
jalousie des dieux ; le courage des guerriers pouvait demeurer
momentanément impuissant, mais il ne devait pas toujours
l’être ; il fallait demeurer fidèle aux vieilles moeurs pour se
tenir prêt à de grandes expéditions victorieuses, qui pouvaient
être très prochaines.
Très souvent on a fait de l’ascétisme oriental la
manifestation la plus remarquable du pessimisme ; certes
Hartmann a raison quand il le regarde comme ayant seulement
la valeur d’une anticipation, dont l’utilité aurait été de rappeler
aux hommes ce qu’ont d’illusoire les biens vulgaires ; il a tort
cependant lorsqu’il dit que l’ascétisme enseigna aux hommes
« le terme auquel devaient aboutir leurs efforts, qui est
l’annulation du vouloir » [9] ; car la délivrance a été tout autre
chose que cela au cours de l’histoire.
Avec le christianisme primitif nous trouvons un pessimisme
pleinement développé et complètement armé : l’homme a été
condamné dès sa naissance à l’esclavage ; — Satan est le
prince du monde ; — le chrétien, déjà régénéré par le baptême,
peut se rendre capable d’obtenir la résurrection de la chair par
l’eucharistie[10] ; il attend le retour glorieux du Christ qui
brisera la fatalité satanique et appellera ses compagnons de
lutte dans la Jérusalem céleste. Toute cette vie chrétienne fut
dominée par la nécessité de faire partie de l’armée sainte,
constamment exposée aux embûches tendues par les suppôts de
Satan ; cette conception suscita beaucoup d’actes héroïques,
engendra une courageuse propagande et produisit un sérieux
progrès moral. La délivrance n’eut pas lieu ; mais nous savons
par d’innombrables témoignages de ce temps ce que peut
produire de grand la marche à la délivrance.
Le calvinisme du XVIe siècle nous offre un spectacle qui est
peut-être encore plus instructif ; mais il faut bien faire
attention à ne pas le confondre, comme font beaucoup
d’auteurs, avec le protestantisme contemporain ; ces deux
doctrines sont placées aux antipodes l’une de l’autre ; je ne
puis comprendre que Hartmann dise que le protestantisme « est
la station de relâche dans la traversée du christianisme
authentique » et qu’il ait fait « alliance avec la renaissance du
paganisme antique » [11]; ces appréciations s’appliquent
seulement au protestantisme récent, qui a abandonné ses
principes propres pour adopter ceux de la Renaissance [12].
Jamais le pessimisme, qui n’entrait nullement dans le courant
des idées de la Renaissance, n’avait été affirmé avec autant de
force qu’il le fut par les réformés. Les dogmes du péché et de
la prédestination furent poussés jusqu’à leurs conséquences les
plus extrêmes ; ils correspondent aux deux premiers aspects du
pessimisme : à la misère de l’espèce humaine et au
déterminisme social. Quant à la délivrance, elle fut conçue
sous une forme bien différente de celle que lui avait donnée le
christianisme primitif : les protestants s’organisèrent
militairement partout où cela leur était possible ; ils faisaient
des expéditions en pays catholiques, expulsant les prêtres,
introduisant le culte réformé et promulguant des lois de
proscription contre les papistes. On n’empruntait plus aux
apocalypses l’idée d’une grande catastrophe finale dans
laquelle les compagnons du Christ ne seraient que des
spectateurs, après s’être longtemps défendus contre les
attaques sataniques ; les protestants, nourris de la lecture de
l’Ancien Testament, voulaient imiter les exploits des anciens
conquérants de la terre sainte ; ils prenaient donc l’offensive et
voulaient établir le royaume de Dieu par la force. Dans chaque
localité conquise, les calvinistes réalisaient une véritable
révolution catastrophique, changeant tout de fond en comble.
Le calvinisme a été finalement vaincu par la Renaissance ; il
était plein de préoccupations théologiques empruntées aux
traditions médiévales et il arriva un jour où il eut peur de
passer pour être demeuré trop arriéré ; il voulut être au niveau
de la culture moderne, et il a fini par devenir simplement un
christianisme relâché[13]. Aujourd’hui fort peu de personnes se
doutent de ce que les réformateurs du XVIe siècle entendaient
par libre examen ; les protestants appliquent à la Bible les
procédés que les philologues appliquent à n’importe quel texte
profane ; l’exégèse de Calvin a fait place à la critique des
humanistes.
L’annaliste qui se contente d’enregistrer des faits, est tenté
de regarder la délivrance comme un rêve ou comme une
erreur ; mais le véritable historien considère les choses à un
autre point de vue ; lorsqu’il veut savoir quelle a été
l’influence de l’esprit calviniste sur la morale, le droit ou la
littérature, il est toujours ramené à examiner comment la
pensée des anciens protestants était sous l’influence de la
marche vers la délivrance. L’expérience de cette grande époque
montre fort bien que l’homme de coeur trouve, dans le
sentiment de lutte qui accompagne cette volonté de délivrance,
une satisfaction suffisante pour entretenir son ardeur. Je crois
donc qu’on pourrait tirer de cette histoire de belles illustrations
en faveur de cette idée que vous exprimiez un jour : que la
légende du juif-errant est le symbole des plus hautes
aspirations de l’humanité, condamnée à toujours marcher sans
connaître le repos.
II

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LA MORT DES SOCIÉTÉS


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Ouvrage: La Mort des sociétés

Auteur: Novicow Jacques

sociologue russe d’expression française ()

L’Humanité Nouvelle, année 2, t. 2, 1898

 

LA MORT DES SOCIÉTÉS
NATURE VÉRITABLE DE CE PHÉNOMÈNE

On parle constamment de nations mortes. Les Assyriens, les Égyptiens, les Carthaginois, les Péruviens, les Mexicains n’existent plus. D’autre part, il y a des sociétés en voie de dépérissement dont la disparition est prochaine : les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord, les Maoris de la Nouvelle-Zélande, les Hawaïens des îles Sandwich. Les nations ont donc une durée limitée dans le temps. Elles subissent la loi universelle. Comme toute créature vivante, elles finissent par mourir.

Mais, d’un autre côté, nous savons que plusieurs régions de notre globe étaient habitées par des hommes depuis un nombre de siècles pour ainsi dire incalculable. Les monuments de la civilisation égyptienne remontent à plus de 8.000 ans. Mais, à cette époque ancienne, l’Égypte avait déjà parcouru une longue évolution. Elle était entrée dans l’âge des métaux. Or on a trouvé dans la vallée du Nil des silex éclatés et des silex taillés qui devaient être de beaucoup antérieurs au temps des premiers pharaons. Ces vestiges peuvent remonter à 150 ou 200 siècles.

Parmi les pays que nous avons énumérés plus haut, l’Égypte, la Tunisie (l’antique Carthage), le Pérou et le Mexique ont une population égale, ou parfois même supérieure, à celle qu’ils avaient dans l’antiquité. Rien ne prouve que cette population ira en diminuant. Il est donc presque certain que ces pays seront encore habités par des hommes dans 150 ou 200 siècles. Tant qu’un cataclysme astronomique (fort peu probable) ne se produira pas et tant que les conditions géologiques de notre planète ne se seront pas trop modifiées, il n’y a aucune raison de croire que notre espèce cessera d’exister. Puisque les sociétés humaines dureront donc encore un temps qui échappe à toute prévision, on n’est pas en droit de dire que leurs jours sont limités. Ainsi donc, on peut affirmer également et que les nations meurent et qu’elles ne meurent pas.

Comment sortir de cette contradiction ?

Comme toujours, pour comprendre la nature véritable d’un phénomène en sociologie, il faut s’adresser à la science antécédente : la biologie.

Ici aussi, nous observons le même fait : l’immortalité de la substance vivante et la mortalité des individus vivants.

La substance protoplasmique est immortelle. Elle existe depuis une époque dont nous pouvons à peine concevoir l’antiquité. Les plus anciennes couches géologiques connues (et combien que nous ne connaissons pas encore !) portent des traces de créatures autrefois vivantes. Quant à l’avenir, la matière protoplasmique durera encore sur notre planète un espace de temps pour ainsi dire sans limite.

Ce qui meurt en biologie, c’est l’individu. Or l’individu est une forme déterminée, un groupement particulier de substances protoplasmiques. rien de plus. Un individu est un ensemble de trajectoires, si l’on peut s’exprimer ainsi. Certains atomes accomplissent, à un moment donné, une série de mouvements dont la résultante apparaît pour notre œil sous l’aspect de Pierre ou de Paul. À un autre moment, ces atomes parcourent des trajectoires différentes et Pierre et Paul cessent d’exister. Mais ces atomes ne se détruisent pas et, après des combinaisons sans nombre, quelques-uns d’entre eux peuvent se retrouver dans la substance de quelque descendant de ce même Pierre et de ce même Paul[1].

Ces faits nous tirent de la contradiction que nous signalions tout à l’heure. Le phénomène social est identique au phénomène biologique. Le protoplasme est immortel, mais les individus meurent ; de même les individualités sociales meurent, mais leurs éléments constituants (les hommes qui les composent), leur protoplasme, si l’on peut s’exprimer ainsi, est immortel, parce qu’il se renouvelle constamment. En biologie, comme en sociologie, mort signifie la disparition d’une forme ; dans la première science d’une forme végétale ou animale, dans la seconde d’une l’orme sociale.

Or l’individualité sociale est tout aussi bien un ensemble de trajectoires déterminées que l’individualité biologique.

Considérons d’abord cette dernière. Un ovule vient d’être fécondé. La cellule initiale donne naissance à deux cellules nouvelles, puis à quatre, puis à huit et ainsi de suite. Selon l’espèce a laquelle appartient le germe, ces cellules vont se grouper d’une façon déterminée et produire soit un chêne, soit une huître, soit un homme. Or que signifie se grouper d’une façon déterminée ? Cela signifie parcourir certaines trajectoires et non certaines autres. Le fait que toute forme se réduit à une trajectoire accomplie par des atomes physiques est si facile à comprendre qu’il est à peine nécessaire d’insister davantage là-dessus.

De même l’individualité sociale n’est autre chose que l’exécution par les citoyens d’une série de mouvements déterminés.

Qu’est-ce qui constitue, par exemple, la différence entre un pays constitutionnel et un pays monarchique, entre une démocratie et une aristocratie ? Dans un pays constitutionnel, les citoyens vont élire des représentants à un moment donné. Ils accomplissent donc certains mouvements : ils se rendent de leur demeure au local où s’opère le vote, ils écrivent certains bulletins, les jettent dans une urne, etc. Puis, les députés élus se rendent dans une salle et discutent des lois, etc. Dans les monarchies absolues, les citoyens n’accomplissent pas ces mouvements. Dans une démocratie tous les citoyens peuvent accomplir les mouvements électoraux ; dans une aristocratie, un petit nombre (c’est-à-dire que le grand nombre exécute d’autres mouvements). La constitution du Colorado, aux États-Unis, est différente de celle du Kansas, parce que dans le premier État les femmes vont aux urnes et que, dans le second, elles n’y vont pas. Toutes les institutions sociales se ramènent à des mouvements. Ainsi dans certains pays le mariage civil n’existe pas. Alors, pour se marier, il suffit d’aller à l’église ; dans les pays où le mariage civil a été établi il faut aller à la mairie ; les mouvements sont différents.

Non seulement les institutions civiles et politiques se ramènent à des mouvements, mais aussi toute manifestation intellectuelle. Que signifie, par exemple, parler une langue ? C’est accomplir un certain ensemble de mouvements des lèvres et de la bouche. Parler une autre langue c’est accomplir des mouvements différents. Pour dire je vous aime, il faut faire d’autres mouvements que pour dire I love you. En généralisant encore plus, une théologie, une philosophie, une dialectique sui generis, se ramènent à des trajectoires, de nature particulière, dans les centres nerveux. Les formes artistiques aboutissent aussi à cette même origine, puisque c’est le sentiment qui guide la main de l’architecte, du peintre et du sculpteur. Pour bâtir le Parthénon d’Athènes, il a fallu accomplir d’autres mouvements que pour édifier la cathédrale d’Amiens.

Eh bien, quand certains mouvements, accomplis à une époque, cessent de l’être à une autre, le type social que formaient ces trajectoires meurt.

Pourquoi dit-on que la nation carthaginoise est morte ? Parce que les mouvements, tant de l’ordre politique, que de l’ordre juridique et intellectuel, qui s’accomplissaient à Carthage au deuxième siècle avant notre ère, ne s’accomplissent plus ni en Tunisie, ni ailleurs. Commençons par considérer les plus vulgaires. Les tailleurs de Carthage, lorsqu’ils confectionnaient des vêtements à l’époque d’Annibal, faisaient d’autres mouvements que les tailleurs actuels de Tunis ce qui revient à dire, en langage usuel, que le costume carthaginois n’existe plus). Quand un Carthaginois se mariait, il accomplissait des cérémonies que n’accomplit plus maintenant un Tunisien quand il se marie. Encore ici les mouvements se sont transformés. Passons au domaine politique. Dans l’antiquité, certains habitants de Carthage se réunissaient une fois par an dans un lieu déterminé et élisaient des magistrats appelés suffètes, qui, à leur tour, accomplissaient certaines fonctions particulières. Ces mouvements n’ont plus lieu à Tunis ; à leur place il s’en accomplit de tout différents. Les ministres de la République française envoient à Tunis un résident qui agit (ce qui veut dire en dernière analyse, qui se meut) autrement que les suffètes.

De même à Carthage, au temps d’Annibal, les mouvements accomplis par les langues des habitants étaient autres que ceux qui s’accomplissent aujourd’hui à Tunis. Les Carthaginois parlaient un dialecte phénicien, les Tunisiens parlent un dialecte arabe. De même enfin, les mouvements nécessaires pour bâtir les temples puniques étaient différents de ceux qu’il faut accomplir pour édifier des mosquées musulmanes. Ainsi toutes les trajectoires, accomplies autrefois par la société carthaginoise, se sont modifiées. Elles ne se retrouvent plus dans la société tunisienne. Nous disons pour cela que Carthage est morte. Mais si toutes les trajectoires sociales s’accomplissaient encore maintenant à Tunis, comme du temps de Scipion, Carthage serait encore vivante.

Bien entendu il ne faut pas l’identité absolue des mouvements. Tout change dans la nature. Mais il faut une ressemblance suffisante, pour qu’il n’y ait pas moyen de s’y tromper. En d’autres termes, si les formes sociales (politiques, juridiques, intellectuelles et artistiques) de l’ancienne nation carthaginoise ne se fussent pas trop modifiées, cette nation existerait encore ; mais comme ces formes se sont modifiées entièrement, cette nation est morte.

II

Mais quelle est la mesure du changement nécessaire, pour qu’on soit en droit de déclarer qu’une ancienne forme est morte et qu’une nouvelle a vu le jour ? Cette mesure n’existe pas. Elle reste toujours plus ou moins subjective à notre esprit.

Ici nous devons de nouveau chercher notre point d’appui dans la biologie.

Les dromathériums[2] de l’âge secondaire ne sont pas morts. Ils vivent encore dans leurs descendants, c’est-à-dire en nous. L’espèce dromathérium n’a jamais disparu, parce que cet animal n’a jamais cessé d’avoir une progéniture. Mais cette espèce s’est constamment modifiée et ses descendants, actuellement vivants (les hommes), ne ressemblent guère à ce que les dromathériums étaient à l’époque jurassique. Mais à quel moment les protomammifères se sont-ils modifiés suffisamment pour mériter le nom de marsupiaux ? À quel moment les catarrhiniens (nous sautons plusieurs degrés de l’arbre généalogique de l’homme) ont-ils mérité de s’appeler anthropoïdes, les anthropoïdes, pithécanthropes, et ceux-ci hommes ? Voilà ce qu’il est impossible de déterminer. La nature ne fait pas de sauts. Les êtres organisés forment une échelle ininterrompue de la monère jusqu’à l’homme. Mais c’est nous qui en marquons les degrés. Il a plu à Réaumur de diviser toutes les températures possibles entre la glace fondante et l’eau bouillante en 80 degrés ; il a plu à Celsius de les diviser en 100. Mais les divisions de Réaumur, comme celles de Celsius, sont des produits de leur esprit. Elles n’ont pas de réalité objective. De même les 22 degrés, établis par Haeckel entre la monère et l’homme, sont subjectifs à ce naturaliste et nullement correspondants à quelque réalité externe, Haeckel aurait pu tout aussi bien établir 220 ou 2.220 degrés. La limite de l’espèce n’existe pas en dehors de notre esprit. La nature donne une toile sans fin. C’est nous qui la divisons selon nos idées.

Il en est en sociologie exactement comme en biologie.

De même que les dromathériums n’ont jamais cessé d’avoir une progéniture, les anciens Romains, par exemple, n’ont jamais cessé de faire des enfants. Mais les institutions et la culture des Romains se sont modifiées constamment, et la civilisation actuelle de l’Italie ne ressemble plus tout à fait à la civilisation romaine. Rome et l’Italie moderne sont-elles deux nations différentes ou une même nation ? Cela dépend du point de vue subjectif. Aux yeux des uns les différences entre l’Italie moderne et la Rome antique peuvent sembler assez considérables pour motiver la séparation ; aux yeux des autres, elles peuvent paraître trop faibles pour exclure l’unité. Il n’y a pas plus de critérium scientifique pour scinder les nations que pour scinder les espèces. La limite des nations dans le temps sera toujours impossible à déterminer, parce qu’elle est subjective. Et justement parce que ces limites sont impossibles à poser, on tombe dans la contradiction que nous avons signalée au commencement de ce travail.

Après les Romains parlons des Grecs. Les Hellènes du temps de Périclès et ceux de nos jours forment-ils une seule nation ou deux nations différentes ?

C’est aussi une affaire d’appréciation personnelle, dans une très forte mesure.

On pourrait peut-être indiquer un critérium un peu plus objectif en cette matière. Nous l’avons signalé dans notre Conscience et volonté sociales : c’est le sentiment. Si une nation se sent solidaire de ses ancêtres, on n’est pas en droit de dire qu’il y a organisme nouveau ; si la solidarité n’est pas ressentie, c’est que la scission définitive s’est opérée entre le passé et le présent et qu’il s’est formée une nation nouvelle. Certes les Tunisiens modernes ne se sentent pas Carthaginois. Donc Tunis et Carthage font deux nations séparées. Bien certainement ce critérium a une certaine valeur. Cependant il n’est pas absolu. Les hommes peuvent sentir une chose un jour et une autre le lendemain. Ainsi nous voyons poindre au Mexique un certain engouement pour les anciennes races américaines. Les Mexicains qui, à un certain moment, ont pu se sentir Espagnols et ont pu repousser avec horreur et mépris toute solidarité avec les Aztèques barbares et cruels ; les Mexicains pourront, à un autre moment, ne plus se sentir solidaires de l’Espagne, mais des anciens autochtones de l’Amérique précolombienne.

Il faut donc nous résoudre à voir la nature telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une arène de tourbillons perpétuels. Il faut renoncer à poser des limites exactes dans la vie des sociétés. Cependant, comme dit très bien M. Vilfredo Pareto, parce qu’il est impossible de dire à quel moment précis commence la vieillesse et finit la jeunesse, il ne s’ensuit pas que ni l’une ni l’autre ne soient des réalités objectives. On ne peut pas déterminer aussi, d’une façon mathématique, à quel jour les anthropoïdes sont devenus des hommes. Cela n’empêche pas, cependant, que nous ne ressemblions plus guère à nos ancêtres simiens. Au bout d’une longue période, les différences morphologiques, en s’accumulant, deviennent absolument incontestables. De même dans les sociétés. Nous pouvons prédire à coup sûr que, dans cinquante ou soixante siècles, il n’y aura plus ni Français, ni Allemands, ni Italiens, ni Russes, mais des nations nouvelles, parce que les différences qui sépareront ces nations de celles de nos jours seront devenues énormes.

III

Abordons maintenant la question à un autre point de vue. Pourquoi les formes vivantes ne peuvent-elles pas être éternelles ? En d’autres termes, d’où viennent la vieillesse et la mort des individus tant biologiques que sociaux ?

Le problème de l’arrêt de croissance et de la décrépitude a toujours beaucoup intéressé les biologistes. Bien entendu, si nous pouvions savoir, d’une façon positive, pourquoi les individus biologiques vieillissent et meurent, nous pourrions comprendre immédiatement pourquoi les sociétés tombent en décadence.

Voyons donc ce que nous apprennent les naturalistes.

M. F. Le Dantec a traité récemment la question de la vieillesse dans un petit volume intitulé : l’Individualité ou l’erreur individualiste[3]. Il y résume les recherches de ses devanciers et les condense sous forme de formules mathématiques fort élégantes. Il met très nettement en évidence que la vie est un ensemble de réactions chimiques, que l’être vivant opère sur les substances fournies par le milieu extérieur. Mais ces réactions ne peuvent pas s’opérer sans laisser un résidu inassimilable dont l’accumulation produirait, à la longue, des troubles dans le fonctionnement normal qui auraient pour résultat la vieillesse d’abord, la mort en dernier lieu.

D’autre part, les cellules vivantes élaborent une série de substances qui servent d’outillage à l’organisme, comme le bois des arbres, les coquilles des mollusques et les os des animaux : « Le corps des vertébrés ne peut plus croître, dit M. Y. Delage [4], quand ses cartilages ont été entièrement envahis par l’ossification et l’arrêt du squelette entraîne l’arrêt des muscles dont l’excitation fonctionnelle tomberait vite à zéro s’ils s’accroissaient au delà de ce qu’exigent les segments osseux à mouvoir ; il en est de même des autres tissus ».

Un navire, pour flotter sur l’eau, doit contenir un certain poids dans sa quille. S’il est trop peu chargé, il peut chavirer ; s’il l’est trop, il peut couler à fond. De même l’organisme vivant, pour prospérer, doit constamment emmagasiner des substances extérieures, mais rejeter aussi au dehors tout son lest inutile. Dés que cette faculté diminue, l’adaptation au milieu devient insuffisante. C’est le commencement de la décomposition. Un degré de plus et l’échange normal entre le dedans et le dehors devient encore moins satisfaisant ; alors une rupture d’équilibre se produit. Cette rupture c’est la mort.

L’excès d’ossification, dont parle M. Delage, peut être envisagé comme une accumulation trop grande de résidus, ayant pour résultat une rupture d’équilibre entre l’organisme et le milieu, c’est-à-dire la mort.

On observe aussi des cas d’ossification sociale, s’il est permis de s’exprimer ainsi.

À Florence, par exemple, beaucoup d’édifices privés datent encore du xive siècle. Ils sont bâtis d’une façon si admirable et en matériaux si excellents qu’ils pourront subsister encore des centaines d’années. Seulement ils ne correspondent plus aux besoins de notre temps. Mais, comme ils sont très solides et très beaux, on ne se décide pas à les démolir. Alors, dans une certaine mesure, ils deviennent une gêne pour la population. De nos jours, la vie reste un peu archaïque à Florence [5]. Cela tient, certainement, en partie, aux édifices du moyen âge. Leur masse semble comme peser sur les Florentins et les empêcher de vivre de la vie contemporaine.

Mais les résidus de l’ordre intellectuel jouent un rôle encore plus important que les ossifications de l’ordre économique et matériel.

Quand une civilisation brillante, prolongée pendant des siècles, a entassé un grand nombre de chefs-d’œuvre dans tous les genres, les hommes sont portés quelquefois à se consacrer trop à l’étude du passé. Cela peut leur laisser trop peu de temps pour les recherches originales et leur enlever le courage de créer des formes artistiques nouvelles. Alors le progrès de la civilisation se ralentit. La société tombe dans une espèce de caducité, justement parce qu’elle est moins imprégnée des idées des vivants que des idées des morts. Il se produit alors comme une inaptitude à s’adapter aux besoins du jour qui amène d’abord un dépérissement mental, puis, à la longue, un dépérissement économique.

Le conservatisme à outrance a pour conséquence inévitable la décomposition sociale. La vie est une continuelle adaptation au milieu ambiant. Comme ce milieu change constamment, si l’organisme n’est pas assez plastique, s’il ne se modifie pas en même temps que les conditions extérieures, un jour arrive où la concordance entre l’organisme et le milieu n’est plus suffisante ; et, ce jour, la mort se produit.

Mais à quel moment et pour quelles raisons les forces conservatrices l’emportent sur les forces progressives ? Voilà ce qu’il est impossible d’expliquer. Les biologistes disent que l’accumulation des substances inertes produit la vieillesse. C’est parfait. Mais pourquoi l’organisme peut-il se débarrasser complètement de ces substances inertes pendant une période de la vie (la jeunesse) et pourquoi ne peut-il plus s’en débarrasser complètement pendant une autre ? « Pourquoi, dit M. Delage [6], une cellule ne peut-elle recevoir de la force et rendre du travail sans modifier sa substance ou en parcourant, dans ses changements, un cycle fermé qui la ramène exactement au point de départ ? C’est demander en quoi l’organisme vivant diffère de l’appareil mort. Nous ne pouvons pas aller jusqu’au bout de l’explication de la mort, parce que nous n’allons pas jusqu’au bout de l’explication de la vie. »

Pourquoi l’empire romain s’est-il dissout, par exemple ?

On dit, entre autres, que les chefs barbares, qui ont dirigé ses destinées à certains moments, étaient d’une grande ignorance. Ils n’étaient pas capables de se former une représentation de l’empire dans son unité intégrale. Par conséquent, ils ne pouvaient pas tenir à le conserver dans cette unité. C’est fort bien. Mais il est clair que les chefs barbares avaient la possibilité d’acquérir cette représentation. Qu’est-ce qui empêchait Clovis d’apprendre la géographie romaine comme Stilicon ?

De plus, quelle nécessité d’un Clovis ? Pourquoi les Romains pouvaient-ils recruter des légions innombrables au temps de Sylla et ne pouvaient-ils plus en recruter du temps d’Honorius ? On dit que les Romains au ve siècle de notre ère avaient horreur du métier de soldat. Mais pourquoi n’avaient-ils pas cette horreur au temps de Marius ? Toutes ces questions restent sans réponse. On peut facilement comprendre comment les sociétés s’accroissent et se développent, mais la raison véritable de la vieillesse et de la mort reste, jusqu’à nouvel ordre, aussi inexplicable en sociologie qu’en biologie.

On voit que la mort des sociétés se ramène en définitive à des transformations de types sociaux. Par conséquent, toute mort a pour corollaire une naissance. Un type ancien se déforme, mais par cela même, un type nouveau doit se former.

La Chine paraît une nation vieille par excellence. Cependant elle commence à être envahie par des courants européens. Dans quelques siècles d’ici, elle aura pu avoir abandonné complètement son type antérieur de civilisation pour en adopter un nouveau. Dans ce cas, la Chine sera redevenue une nation jeune. En un mot, une renaissance se dessine à chaque irruption d’un flot considérable d’idées nouvelles venant du dehors. Si l’empire de Chine était seul sur notre planète, son rajeunissement serait plus difficile. Mais cette société étant entourée d’autres, qui lui ressemblent peu, son rajeunissement peut être accéléré.

Cependant les transformations sociales, si rapides qu’elles soient, ne peuvent pas être soudaines. Elles s’étendent toujours sur plus d’une génération. Les hommes vivants voient seulement de petites modifications partielles, non les transformations générales qui proviennent de la totalisation de ces modifications partielles pendant un long espace de temps. Nous percevons maintenant que les Italiens ne sont pas des Romains ; mais à aucune époque de leur histoire, les Italiens ne se sont aperçus du moment où ils ont cessé d’être des Romains. De là vient que l’opinion qu’on se forme sur la phase dans laquelle se trouve une nation à un moment donné est, en grande partie, subjective. La Restauration nous fait maintenant l’effet d’une période jeune. Mais Chateaubriand et de Sénancour pouvaient voir les choses d’une façon tout autre. On peut considérer aujourd’hui les Italiens comme une nation jeune puisque, depuis 1859, ils ont commencé une existence différente de celle de la période antérieure. Mais, à un autre point de vue, on peut les considérer aussi comme une nation arrivée à un âge fort avancé.

La conclusion est que quand une nation se sent jeune, elle est jeune ; quand elle se sent vieille, elle est vieille. Dans ce cas, comme dans tous les autres, les phénomènes sociaux se ramènent à des phénomènes psychiques.

Mais pourquoi une nation se sent-elle jeune à un certain moment et vieille à un certain autre ? Cela dépend de l’ensemble des événements historiques. Si un concours de circonstances heureuses amène une explosion d’idées libérales et progressistes, il se produit une période de renouveau, d’exubérance et de vigueur. Telle a été la situation de l’Europe vers 1860. Dans ces moments fortunés tous les cœurs s’ouvrent à l’espérance. Alors les sociétés se sentent jeunes parce qu’elles le deviennent en réalité, car les transformations sociales sont justement rapides dans les périodes progressistes. Si, au contraire, les conjonctures historiques amènent une recrudescence de courants réactionnaires (comme au jour où nous vivons), les hommes deviennent pessimistes et les nations se sentent vieilles. Tout cela confirme cette vérité banale en biologie comme en sociologie, que l’état d’un organisme dépend du milieu extérieur.

Que demain notre accablant militarisme soit vaincu, que la justice internationale remplace l’odieuse anarchie actuelle, les esprits renaîtront à l’espérance. Tout sentiment de dépression disparaîtra. Les sociétés civilisées se sentiront de nouveau pleines de sève, de jeunesse et d’entrain.

L’étude exacte des faits ouvre donc une grande porte à l’optimisme. Il suffira aux Européens de vouloir être jeunes pour le devenir.

Dans tout cet article, nous avons parlé de la mort naturelle des sociétés. Mais, bien entendu, elles peuvent aussi mourir de mort violente. S’il se produisait quelque cataclysme violent sur notre planète, toutes pourraient avoir ce sort. Mais il n’y pas que des cataclysmes géologiques, il y en a aussi de sociaux. L’histoire donne quelques exemples de sociétés qui ont été détruites jusqu’au dernier homme. Tel a été le cas de quelques tribus de Peaux-Rouges dans l’Amérique du nord, des Tasmaniens en Australie.

Dans les cas de mort violente, il n’y a pas seulement destruction d’un type social, il y a aussi destruction d’un type vivant. C’est alors un phénomène biologique qui vient se combiner avec un phénomène social. C’est pour ainsi dire, comme une mort à deux degrés.

J. NOVICOW.

  1. La vie est un échange perpétuel de matière entre l’individu et le milieu. À chaque instant elle suppose donc un changement de forme, si imperceptible qu’il soit. Certaines cellules du corps humain se transforment pendant la vie en substances inorganiques, certaines autres se transforment de cette manière après la mort. Mais il est des cellules qui se conservent sous la forme organique (les zoospermes et les ovules, par exemple) et assurent la descendance de l’individu et l’immortalité de la substance vivante.
  2. Ernest Haeckel appelle dromathérium un animal de la période jurassique qui était un protomammifère et qui est un de nos ancêtres en ligne directe. Voir son Histoire de la création des Êtres organisés, p. 462. Paris, 1884, Reinwald, éditeur.
  3. Paris, 1898. Félix Alcan, éditeur.
  4. L’Hérédité, p. 770, Paris 1895. Schleicher frères éditeurs.
  5. Par exemple, il semblerait que le soir, pour respirer de l’air, toute la population devrait se porter sur les charmants quais de l’Arno. Il n’en est rien. Ils deviennent complètement solitaires à partir du coucher du soleil.
  6. Op. cit., p. 771.

 

 

La ville de l’intelligence et celle des révolutions


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Ouvrage: La ville de l’intelligence et celle des révolutions

Auteur: Étienne Louis

Année: 1871

Revue des Deux Mondes

 

Parmi les formules qui sont tombées aujourd’hui dans le discrédit, une des plus connues est celle qui définissait la centralisation « une institution que l’Europe tout entière nous envie. » Paris vivait sur cette opinion généralement admise en France, et jouissait de la souveraineté qui en résultait, pour la capitale, à peu près de la même manière que les rois de droit divin jouissent de la royauté. Les affreux mécomptes de la guerre ont prouvé que Paris et la France vivaient sur une erreur. La France en est revenue ; Paris y renonce, au moins dans la juste mesure. Cette centralisation dont les préfets sont le ressort, les assemblées locales le correctif, n’est pas celle dont nous avons l’intention de nous occuper. Il en est une autre non moins française, non moins unique dans le monde, indépendante des événements, que la province ne nous a jamais disputée, que le monde admire par l’organe de tous ses hommes de génie, la centralisation intellectuelle. Elle est un trait particulier de notre esprit national. Portée à l’excès, on peut souhaiter qu’elle se modère ; mais on ne décrète pas le déplacement de l’esprit, il n’y a pas de commission départementale qui puisse y apporter remède. En attendant que la province, appelée à s’administrer, se reprenne aussi à penser par elle-même, ce qui ne peut qu’ajouter à la vie de l’ensemble, c’est à Paris de connaître sa véritable supériorité, sa vraie force, celle qui a fait de lui la première ville de France et du monde. Si l’Europe envie à notre pays son admirable capitale, ce n’est pas seulement à cause de ses magnificences et de sa richesse, ce n’est pas surtout parce que son télégraphe expédie dans les départements des ordres toujours obéis, même quand ces ordres sont des révolutions faites sans les départements ; si l’Europe nous envie Paris, c’est que toutes les pensées, toutes les forces intellectuelles d’une grande nation s’y condensent, s’y ramassent et forment un faisceau puissant de lumières auquel on est fatalement attiré.

Nous n’en voulons d’autre preuve que le témoignage des étrangers. C’est à Paris que songent les Italiens quand ils cherchent, sans le trouver, un grand centre du mouvement des esprits. C’est un autre Paris à la place de Londres que rêve le critique anglais quand il se plaint des provincialismes, des excentricités de goût de ses compatriotes, quand il invoque l’établissement d’une autorité, d’un tribunal littéraire. Et lorsque dans sa petite ville le savant d’outre-Rhin, laissant pour un moment de côté son fanatisme teutonique, rentre en lui-même à la suite de la visite qu’il a reçue de quelque compatriote érudit venu d’une autre petite ville bien éloignée de là, lorsqu’il s’aperçoit que deux heures d’entretien l’ont plus avancé que deux mois de lecture solitaire, s’il gémit de la dispersion où vivent les lettrés de son pays, soyez sûr que l’image d’un Paris allemand n’est pas loin de sa pensée. C’est là sa manière d’envisager l’unité nationale, et tandis que son voisin le négociant s’applaudit des effets de l’union sur les douanes, sur les monnaies, particulièrement sur la vente de ses marchandises, le lettré s’annexe volontiers à un Berlin, devenu capitale de l’empire, où il se berce vaguement de l’espoir d’enseigner un jour sa philosophie ou sa littérature. Italiens, Anglais, Allemands, chercheront longtemps ce centre, ce foyer tel que nous l’avons, et qui, malgré les inconstances de la fortune, a toujours fait notre avantage sur eux. Le proverbe populaire est bien vrai : « il n’y a qu’un Paris, » je ne dis pas pour l’intelligence et l’esprit, je dis pour la communication de l’un et de l’autre.

Voilà une centralisation qui au besoin nous consolerait de bien des pertes. Cependant, pour ne pas nous flatter d’une fausse sécurité, n’est-elle pas menacée ? A la fin du siècle dernier, entre l’autorité de Paris comme capitale et sa royauté comme reine des esprits, une nouvelle force s’introduisit violemment, — la révolution, qui prétendit hériter de l’une et de l’autre, de l’autorité de la capitale comme succédant au gouvernement antérieur, de la royauté intellectuelle comme représentant le progrès des idées. En d’autres termes, pour les radicaux, Paris, centre de l’intelligence, devenait centre de la révolution ; ces deux choses si différentes n’en formaient plus qu’une ; les trésors de civilisation lentement accumulés durant deux siècles aboutissaient à un changement de la société que cette ville se donnait la mission de faire, et dont elle ne marquait pas la limite. Nos poètes, nos philosophes, nos orateurs, avaient travaillé non-seulement pour Mirabeau, ce qui pouvait être accepté, mais pour Danton, pour Robespierre, mieux encore, pour les Marat et les Babeuf du présent et de l’avenir. Il est certain que les opinions radicales ont profité de cette confusion entre le progrès de l’esprit et le bouleversement social. On a prétendu établir une solidarité mensongère entre une civilisation bienfaisante et des excès qui détruisent toute civilisation. On a fait à la capitale un rôle qui n’est pas le sien, qui compromet son titre comme siège du gouvernement, et qui lui ferait perdre bien vite son privilège comme centre de l’intelligence. Tantôt en lui faisant violence, tantôt en la flattant avec ces grands mots « d’initiatrice » et de « ville sainte des révolutions, » on lui fait oublier sa destinée véritable, celle d’unir le pays dans une étroite communion d’idées et d’éclairer l’Europe par l’influence de son génie. Aujourd’hui ceux qui ne voient pas qu’il y a là une confusion pitoyable ont la cataracte de l’intérêt ou de la passion étendue sur leurs yeux débiles : la commune de 1871 a montré assez clairement qu’entre révolution et progrès il y a l’abîme ; la France et l’Europe ont aperçu à la lueur des incendies ce qui pouvait advenir du centre de l’intelligence française, ce que la « ville sainte des révolutions, » à certains momens, pouvait faire de l’héritage de nos grands hommes. En cette matière, les faits parlent assez haut pour que les raisonnements soient presque superflus. Opposer le Paris intellectuel à celui des révolutions, faire leur histoire, esquisser rapidement leurs combats, toujours plus funestes pour le premier que pour le second, parce que l’un guérit lentement ses blessures, et que l’autre, à chaque émeute, retrouve toutes ses forces, — soumettre à nos concitoyens, surtout de la capitale, cette double peinture et leur dire : « Choisissez ! » tel est l’objet des pages qu’on va lire.

ILe nom de Louis XIV donné pour titre au XVIIe siècle est une preuve suffisante que dès ce temps la France était regardée comme la grande école des lettres, des arts et de la civilisation. Cependant c’est autour de la personne du roi qu’avaient lieu le concours des étrangers, l’échange des relations de la haute société, le mouvement des conversations polies. Versailles ne se confondait pas avec Paris ; la cour était le centre, la ville formait un intermédiaire entre le séjour du roi et la province. Vers le milieu du « grand règne, » dans le plein éclat des Molière, des Racine, des Boileau, les Parisiens ne jugeaient pas toujours comme les courtisans ; mais ceux-ci, parlant les premiers, formaient un tribunal de première instance, ce qui en matière de goût entraîne presque toujours la souveraineté, au moins dans le présent. Vers la fin du siècle, les préoccupations de la guerre, les fautes de la politique, la vieillesse attristée de Louis XIV, donnèrent à Versailles un avant-goût de sa décadence. Un grand mouvement d’affaires, l’avènement des financiers, la liberté des mœurs, la multiplicité des fêtes, des salons, des plaisirs, la magistrature rivalisant avec la noblesse d’épée, la réunion des théâtres, des académies et de tout ce qu’on appelle le monde littéraire, une tendance générale à l’égalité des rangs, voilà autant de causes qui déplacèrent à ce moment le centre de l’intelligence et de la politesse françaises. C’était en apparence une continuation des mêmes habitudes à quatre ou cinq lieues de distance, sans un changement sensible de personnes. C’était un déplacement réel. L’intelligence française se concentrait non plus autour du roi, à Versailles ou à Fontainebleau, mais au sein d’une société maîtresse d’elle-même, reconnue comme l’élite de la nation, dirigée à la fois par l’aristocratie et par la classe lettrée, favorable au progrès parce qu’elle était ouverte à toutes les supériorités. Paris recueillait le fruit de tout ce qu’avait semé la munificence de Louis XIV. Elle était la Corinthe et l’Athènes des temps modernes. Les étrangers y accouraient en foule ; les ambassadeurs demeuraient à Versailles, mais ils vivaient à Paris. C’est ainsi que nous surprenons un soir dans la salle de l’Opéra le poète anglais Prior, chargé de préparer la paix, et une plaisanterie qu’il fait à son voisin, qui l’empêchait d’entendre, prouve qu’il était un habitué de ce théâtre [1]. Nos académies servaient de point de ralliement aux savants de l’Europe, et Fontenelle naturalisait par ses éloges ceux à qui une pension du roi conférait déjà le droit de cité. L’association par la science achevait ce que l’admiration dans les lettres avait commencé. Au début du XVIIIe siècle, Paris pouvait se dire la capitale intellectuelle de l’Europe ; vers la fin, elle était quelque chose de plus, une sorte de capitale de l’opinion. Il fut un temps où il importait plus aux puissances étrangères de gagner l’esprit des Parisiens que de persuader les membres mêmes du gouvernement. Une manifestation de sympathie dans cette ville unique au monde valait presque un traité signé. « Le public en France, écrivait Frédéric II à son frère en 1784, suit ce droit bon sens naturel qui voit les objets sans déguisement ; mais les ministres ont bien d’autres réflexions à faire, dont la principale roule sur leur conservation. » Si Frédéric avait perdu quelque peu du bon langage de sa correspondance avec Voltaire, sa politique n’avait pas vieilli. Tant que Paris était pour lui, il se souciait assez peu de Versailles.

L’influence prépondérante de Paris date de la régence. Non-seulement le duc d’Orléans demeurait au Palais-Royal, le jeune roi aux Tuileries, et les membres du conseil dans différents quartiers de la capitale ; mais les affaires se traitaient pour ainsi dire sous les yeux du public, partout où se trouvait le régent, et même à l’Opéra dans la petite loge de ce dernier, dans des conversations dont l’assemblée, le spectacle, comme on disait alors, s’efforçait de deviner le secret. Sitôt qu’une résolution était prise, elle était répandue dans toute la ville, et devenait le sujet des entretiens dans les salons, dans les soupers. L’opinion se formait de telle manière que toutes les classes de la société y apportaient leur contingent. Lorsque la majorité du roi, changeant l’état de sa maison, ramena Louis XV dans la majestueuse résidence de son bisaïeul, et ses ministres dans une cité taillée sur le patron de la royauté absolue, on vit commencer la séparation de Paris et de Versailles, non plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Les yeux du monde entier n’étaient plus tournés vers la ville royale. Versailles faisait en quelque sorte partie de la royauté ; l’étiquette, seule constitution reconnue alors, avait été modelée sur la disposition des bâtiments, à ce point que dans d’autres résidences, à Fontainebleau par exemple, on était à certains égards obligé d’y manquer. Tandis que le roi, esclave de sa propre grandeur, assistait de loin au mouvement de sa bonne capitale, celle-ci ajoutait aux avantages acquis dans les dernières années les privilèges nouveaux dus à sa richesse, à son intelligence, à ses relations étrangères, à son émancipation définitive. Paris héritait de toutes les grandeurs déchues ; il offrait à tous les grands exilés, à tous les mécontents de France et des autres pays, une hospitalité dont aucune ville aujourd’hui ne peut donner l’idée. Certes le niveau moral de la cité n’y gagnait pas toujours, mais toutes les maîtresses de rois et de princes, tous leurs bâtards, et Dieu sait s’ils étaient nombreux, tous les partisans de monarques dépossédés, s’y donnaient rendez-vous. Du temps de Louis XIV, il eût été difficile que des rois fussent tentés de visiter la France à moins que le monarque français ne fût le principal objet de l’admiration et de la curiosité. Les visites de Pierre le Grand, de Gustave de Suède, de Christian VII, du prince Henri de Prusse, de Joseph II, ne s’adressèrent qu’aux Parisiens. Pierre le Grand porta même son indifférence en ce qui regarda la famille du roi jusqu’au scandale. Sans doute le silence où se tenait le souverain entrait dans les vues de certains ministres tels que le cardinal de Fleury ; mais Paris gagna, et beaucoup trop peut-être, à cette obscurité relative. Nous faisons l’histoire du rôle intellectuel de Paris, et nous n’avons pas à chercher si les ministres firent bien de s’en désintéresser plus ou moins complètement.

Après Fleury, l’indolence de Louis XV se serait accommodée de cette indifférence ; ce fut Mme de Pompadour, une Parisienne, une bourgeoise de finance, qui essaya de remettre en honneur ce qu’on appelait la protection des lettres. Femme spirituelle d’ailleurs, elle devait désirer de rivaliser avec les financiers ses pareils, entourés des philosophes et des écrivains du temps, affectant de ne jamais manger sans trois ou quatre beaux esprits. Elle s’efforça, si l’on peut dire, de rendre Versailles un peu littéraire. La littérature lui en a su gré, même celle de notre temps. Tel critique célèbre de nos jours, qui a fait son éloge, a rêvé quelque chose comme le retour de cet heureux moment : le XVIIIe siècle ainsi arrangé était son âge d’or, et il se prenait quelquefois à regretter de n’avoir pas vécu dans ce temps de calme social, de plaisirs sans troubles et de jouissances d’art assaisonnées d’un scepticisme à huis-clos. Cependant il faut bien prendre le XVIIIe siècle tel qu’il est, avec un Paris mené par des hommes de lettres et un roi qui regardait la littérature comme contraire à l’étiquette. En vain parlait-on à Louis XV de l’exemple du roi de Prusse : il prétendait avoir dans son royaume trop d’écrivains célèbres pour les inviter chez lui ; puis, comptant sur ses doigts, il en trouvait jusqu’à treize qu’il serait obligé d’avoir à sa table, ce qui lui paraissait inadmissible.

On sait comment aboutirent les efforts de Mme de Pompadour : elle fit entrer à l’Académie l’abbé de Bernis, Babel la bouquetière, lequel plus tard devint un homme sérieux, un diplomate assez habile, et renonça aux petits vers ; elle exhuma le vieux Crébillon, enseveli dans sa gloire d’un autre temps, et fournit à Voltaire l’occasion d’un mécontentement définitif. Louis XV avait raison : il était trop tard pour que Versailles changeât d’habitudes ; il eût fallu inviter poètes, écrivains et philosophes depuis vingt ans pour les grouper autour de soi, et encore…

Paris avait le Palais-Royal et le Temple, il avait Mme de Tencin, Geoffrin, de Luxembourg, Du Deffand. Le Palais-Royal et le Temple, séjour de princes du sang, offraient mieux que la monnaie de Versailles, la liberté avec l’influence que donnent les relations princières. Il est vrai que les ducs d’Orléans ne se donnèrent pas tous au monde, surtout à celui des lettres. Un d’entre eux vécut presque en ermite ; ce qu’il ôta aux bonnes œuvres et à la dévotion, il le consacra aux sciences naturelles. Cependant il y en eut deux qui suivirent le mouvement de leur temps, ou, si l’on veut, le torrent : le premier, celui qui aimait tant le théâtre et qui avait Collé, un auteur dramatique, pour secrétaire ; le second, celui qui reçut chez lui ou plutôt chez Mme de Montesson Voltaire chargé d’années et de couronnes, symbole vivant de la philosophie triomphante et souveraine. Pourtant jusqu’au jour où le Palais-Royal devint un centre d’opposition politique et peut-être d’intrigues factieuses contre Louis XVI, on ne peut dire qu’il exerça dans Paris une grande influence ; il tira parti de sa situation surtout au profit de ses plaisirs ou de sa popularité. Il n’en est pas de même du Temple, où le prince de Conti représentait la branche cadette des princes du sang : ses aînés, les Bourbon-Condé, imitaient prudemment l’indifférence royale au milieu des délices de Chantilly. Lorsque ce prince fut assuré qu’il n’y avait pour lui ni rôle politique, ni présidence du conseil à espérer, il se rabattit sur la société de Paris, sur le monde des lettres et de la philosophie, et parut comme un Mécène au milieu de cette grande ville, qui était déjà puissante par elle-même. Il pratiqua presque seul les traditions littéraires de la famille de Bourbon en y introduisant l’égalité moderne. Supprimant, quelquefois jusqu’à l’affectation, les règles de l’étiquette, il put se convaincre qu’en l’absence du pouvoir effectif il est souvent malaisé d’être bon prince, et que dans la société des encyclopédistes il ne suffisait pas d’être philosophe à moitié, témoin le jour où Diderot, le trouvant malade et s’échauffant dans la conversation, vint, pour lui parler de plus près, s’asseoir sur son lit, et dit sans plus de façon au cousin de sa majesté le roi de France et de Navarre qu’il était entêté. « Halte-là ! repartit le prince, entêté n’est pas dans mon vocabulaire ; » mais le mot était lâché, et il montre que l’esprit nouveau ne se laissait-pas faire sa part. Au reste, dans les vivacités de la conversation, tout le monde n’était pas, comme Diderot, sujet à partir du mauvais pied. Une femme d’esprit, la comtesse de Boufflers, faisait les honneurs du Temple, et c’est pourquoi Mme Du Deffand l’appelait par plaisanterie l’Idole. Elle en était une d’ailleurs, au pied de la lettre, pour les écrivains français et étrangers qui fréquentaient cette maison au-dessus de la condition civile. D’autres divinités avaient aussi leur culte. Notre ville était alors pour la province et pour l’étranger une sorte de sanctuaire de Delphes qui faisait entendre ses oracles dans tous les salons du temps, qui sont trop connus pour qu’il soit nécessaire de les rappeler ici.

Quelle était l’attitude de la province et de l’étranger ? Je cherche une protestation de la province contre la centralisation, ou, si l’on veut, la centralité littéraire, ainsi qu’on disait alors. J’en aperçois une à peine dans Gresset, dans Piron, et vers la fin de leur carrière, quand l’esprit du siècle s’est retiré d’eux et de leur talent beaucoup plutôt que de leur localité. Encore faut-il ajouter que Piron traçait à Paris, et dans des lettres confidentielles, ses invectives contre cette Babylone qui avait fait sa réputation. Il louait sa bonne ville de Dijon et l’académie du cru dont il faisait partie, ce qui, par parenthèse, faisait mentir la plus célèbre de ses épigrammes, et cependant il n’habitait pas plus sa ville qu’il ne fréquentait son académie. Gresset avait toujours chanté les bords de la Somme, surtout de loin, du haut de sa Chartreuse, comme un étudiant qui soupire après les vacances ; puis il avait mangé sur ces mêmes bords de la Somme la pension attachée au titre singulier de poète de Paris. Endormi pour ainsi dire dans sa double paresse, celle de sa nature et celle de la province, il oublia son talent, et se trouva en 1774 entièrement changé. Paris revit son poète à l’Académie française lors de la réception de Suard, et ne put le reconnaître dans un discours où, sous le prétexte de châtier les néologismes du temps, il prononça contre les façons de parler et les mœurs de la grande ville un réquisitoire dont les sentiments valaient mieux que le goût et les proportions. Il n’exemptait de sa réprobation que Versailles et la cour, où Mme Du Barry venait à peine de faire ses paquets.

Nous n’avons garde de recommencer ce que M. Villemain a fait avec un art si ingénieux, le tableau de l’influence française sur les étrangers au XVIIIe siècle ; son cours sur la littérature de ce temps est en partie la brillante histoire des conquêtes du génie français en Europe. Bien qu’il se soit borné à montrer l’ascendant de nos auteurs sur les princes d’Allemagne, il aurait pu aller plus loin ; il l’aurait fait, s’il avait connu davantage la langue et la littérature de ce pays. L’Allemagne, avant l’époque de son émancipation, était bien autrement que l’Angleterre et l’Italie vouée à l’imitation française. Ces deux dernières contrées ne reçurent que partiellement nos leçons ; de l’autre côté du Rhin, elles furent acceptées sans réserves. Ceux-là même qui protestaient au nom du génie national ne semblaient combattre que pour l’idiome de leur pays ; ils étaient en langue allemande les disciples de nos écrivains. Toutefois M. Villemain a vu les points principaux dans cette vaste question des influences réciproques au siècle dernier ; il a entrevu le reste, et ce qu’il a dit est assez considérable pour établir que la France, c’est-à-dire Paris, fut la grande école de l’Europe. Des critiques anglais et italiens ont pu plaider contre lui la cause de l’originalité de leurs compatriotes : leur thèse n’aurait ici qu’une médiocre portée. Ce qui résulte des travaux de l’illustre professeur et même de ses inexactitudes, s’il en a commis, c’est qu’il y eut dans cette période sans précédents une merveilleuse unité de l’esprit humain, une concentration de forces intellectuelles, venant du nord comme du midi, et que le foyer commun de toutes ces lumières (on l’oublie trop souvent, nous l’oublions nous-mêmes) ne fut autre que Paris. Qu’importe que Montesquieu empruntât à l’Angleterre l’idéal de la monarchie représentative, si c’est lui qui a la gloire de l’avoir fait connaître au monde et même de l’avoir analysé, et défini aux Anglais ? qu’importe que Galiani fût Napolitain, si loin d’ici il se plaignait de n’être plus le même, et de ne trouver l’inspiration, le trépied sacré, que dans les fauteuils de Mme Geoffrin ? qu’importe que Voltaire habitât les bords du lac de Genève, s’il avait toujours les yeux et l’esprit du côté de cette La Mecque moderne des philosophes, et s’il avait fait vœu d’y venir en pèlerinage avant de mourir ?

Nous avons reçu à nos dépens les meilleurs enseignements d’art militaire de Frédéric II ; mais celui-ci n’a pas cru sa gloire assurée tant qu’elle n’était pas saluée par nos acclamations. Il répétait à son tour le mot d’Alexandre : « O Athéniens, que de fatigues j’ai supportées pour être applaudi de vous ! » Les Anglais nous donnaient de bons exemples politiques dont nous avions tort de ne pas faire notre profit ; mais ils ne se croyaient de parfaits gentlemen qu’après avoir passé l’épreuve d’un séjour de quelques années dans notre capitale. La politesse exquise ne s’apprenait pas ailleurs. On y venait puiser les règles de cette culture superficielle dont la cour, sous le règne précédent, avait fondé la tradition, et les loisirs étaient encore assez grands pour que le temps que l’on y consacrait ne parût pas mal employé. Un siècle et une ville qui faisaient de la littérature leur principale occupation, et dont les autorités les plus écoutées étaient des femmes, ne refusaient pas leur attention à des choses qui nous paraîtraient aujourd’hui bien petites. Il plut un jour à Mme Du Deffand de faire une surprise à son ami Horace Walpole : on lui fit trouver sur sa table de travail à Londres un coffret renfermant un portrait de Mme de Sévigné et une lettre imitée du style de cet écrivain, dont Walpole était le fervent adorateur. C’est de l’influence française sous sa forme la plus gracieuse. Grand étonnement de celui qui recevait le cadeau, recherches infructueuses pour en connaître l’auteur, soupçons délicats, méprises piquantes : ce fut toute une histoire ; mais ce qui donna son cachet à la petite anecdote, c’est qu’on employa l’ambassade française pour faire la commission, et que pour en pénétrer le secret l’ambassade fut une seconde fois mise en mouvement. Cette affaire d’état occupait des diplomates vieillis sous le harnais.

Comme échantillon des relations internationales de Paris avec l’étranger, c’est peu, j’en conviens, mais la société parisienne n’avait pas le choix ; le vrai gouvernement était à Versailles, et ces riens n’étaient pas d’un moindre prix de l’autre côté du détroit que du nôtre. Ces fiers hommes d’état qui dictaient des lois à leurs souverains se tenaient fort honorés d’une distinction, d’une politesse obtenue dans un de nos salons. Ce qui était regardé ici comme sérieux ne perdait rien de son importance en traversant la mer. La querelle de Hume et de Rousseau ne trouva pas en Angleterre des partisans moins passionnés qu’en France. « L’étrange événement qui occupe à cette heure l’Angleterre et la France, » voilà en quels termes en parle Mme de Boufflers dans une lettre à l’un de ses deux amis, son ami de Grande-Bretagne. Ne s’agirait-il pas d’un coup d’état, d’un crime contre la paix des nations, qui va mettre aux mains deux puissants empires ? Il est arrivé simplement que Hume a conduit Rousseau en Angleterre, l’a fait accueillir chez un ami, a demandé pour lui une pension au roi George, et que Rousseau pour le remercier rejette ses services d’une manière outrageante. D’où vient l’inquiétude de Mme de Boufflers ? pourquoi les reproches si vifs qu’elle adresse à l’un et à l’autre ? S’il est vrai, comme le dit Mme Du Deffand, qu’elle reste neutre, qu’elle attend d’où le vent viendra, se réservant d’être « pour le parti duquel il résultera le plus de célébrité, » il faut bien croire que cette querelle est une grosse affaire dans les deux pays. Si au contraire elle est sincère, ce qui n’est guère douteux pour ceux qui la connaissent, nous sommes en présence d’un éclat « qui scandalise, qui divise les esprits, comme elle dit dans la même lettre à Hume, qui fait faire des réflexions injurieuses, et renouvelle les clameurs contre les philosophes et la philosophie. » Cette querelle n’était donc rien moins qu’une crise, une sorte de guerre civile dans un parti où le public français n’était pas seul intéressé.

Les classes intellectuelles de tous les pays civilisés prenaient part à ce mouvement appelé philosophique, mais qu’il eût été bien difficile de définir. Il consistait non dans le système sensualiste ou spiritualiste, bien que le premier fût prédominant ; chacun y introduisait sa théorie. C’était beaucoup moins une doctrine commune qu’une manière de penser sans entraves, une convention pour l’affranchissement des idées, une franc-maçonnerie de tous les esprits qui prétendaient s’élever au-dessus du vulgaire. Cette liberté sans frein pouvait aboutir à la négation de l’âme humaine ou de Dieu, mais le développement naturel en était tout uniment le scepticisme. Il s’agissait non pas de tenir pour vrai tel ou tel système, mais de combattre tous ceux qui étaient conformes aux croyances établies. A ce compte, il suffisait d’apporter un doute nouveau ou de confirmer les anciens pour faire partie de la grande fraternité philosophique. C’est pourquoi Rousseau, qui croyait en Dieu, et Hume, qui ne croyait à rien, étaient citoyens de la même république intellectuelle. L’un et l’autre y trouvaient un appui nécessaire. Rousseau était défendu contre l’archevêque de Paris et surtout contre les pasteurs genevois par les nombreux disciples que la philosophie comptait dans les rangs de la noblesse française. L’extrême popularité dont Hume jouissait en France lui assurait une retraite dans le cas où la réaction religieuse dans son pays viendrait à l’inquiéter malgré sa prudence.

Que cette indépendance illimitée de la pensée trouvât sa place à côté du pouvoir absolu, cela ne doit pas surprendre : le despotisme avait recours à ce moyen de se racheter, qui consiste à livrer l’autorité religieuse, et jamais il n’en trouva l’occasion plus facilement qu’au XVIIIe siècle, avec un clergé si compromis et un public si indifférent. Ce qui étonne, c’est que la France de Louis XV ait exercé une influence sur la liberté politique, c’est que Paris, qui n’avait que des institutions discréditées telles que son parlement, ait fait entendre sa voix non-seulement dans les villes de France et de l’étranger, mais dans les conseils de l’Europe. Rien n’est plus vrai pourtant. Une politique littéraire, composée de principes abstraits, d’idées générales, faisait école dans la capitale, tandis qu’à trois ou quatre lieues de là se pratiquait une politique d’expédients, sans principes reconnus, sans idées suivies, à travers les ambitions des courtisans et les intrigues des favorites. La conduite des affaires était à Versailles, celle des esprits à Paris, comme à l’instant même où nous traçons ces lignes. Cet état de choses semblait dater du siècle précédent ; combien l’apparence était trompeuse ! Le XVIIe siècle n’avait connu que le libre examen de la philosophie ; il ne s’était proposé d’autre réforme que celle de l’individu. Interroger l’âme humaine, redresser la raison pour la mieux guider dans la vie, là se bornait l’ambition de Descartes et de ses disciples ; c’était le siècle des moralistes. Le XVIIIe siècle interroge peu l’âme humaine, mais beaucoup la société ; il prétend corriger le gouvernement, non l’individu. Tous les philosophes tournent à la politique ; ils appliquent le cartésianisme à la constitution des peuples, décidés qu’ils sont « à ne recevoir aucune chose pour vraie qu’ils ne la connaissent évidemment être telle. » Si quelques idées de liberté se font jour à l’étranger, d’où viennent-elles, si ce n’est de Paris ? Des royaumes, des républiques, demandant une constitution à nos philosophes, comme du temps d’Athènes et de Platon. Que dis-je ? Les souverains traitaient avec cette ville comme avec une puissance. Au moment où la Russie et la Prusse procédaient au démembrement de la Pologne, elles fournissaient des explications aux écrivains français, et les chargeaient de prouver que tout était pour le mieux dans l’intérêt de la tolérance. Catherine II envoyait ici un projet de code qu’elle affectait de préparer pour les Cosaques et les Baskirs, et recevait en échange pour ses usurpations et pour ses crimes une sorte de bill d’indemnité. Nous avons entrepris de décrire les principaux traits de l’ascendant de Paris, sans vouloir toujours louer l’usage qu’il en a fait.

Il semblerait naturel que la forteresse de la liberté fût alors l’Angleterre, qui possédait seule une monarchie représentative ; mais ce pays n’a pas la faculté d’expansion qui porte au dehors et met en commun avec les étrangers les idées et les institutions. Il laissait à la France le soin et le mérite de prêcher l’affranchissement ; d’ailleurs la réaction politique avait commencé en Angleterre avec la réaction religieuse. Dès le jour où la dynastie des Stuarts cessa d’être un péril pour celle de Hanovre, celle-ci groupa autour d’elle un torysme nouveau ; de nouveaux lords changèrent l’esprit libéral de la chambre haute ; les droits de la presse et des réunions publiques furent menacés. Sans les changements qui survinrent en Amérique et en France, la constitution britannique était en train de s’altérer. Certes l’Angleterre n’avait pas besoin de nous pour maintenir ses vieilles libertés : voir des idées françaises dans le monde politique de ce pays, ce serait, suivant un proverbe anglais, porter du charbon à Newcastle. Cependant, si la France n’avait pas l’initiative, elle avait, elle gardait le stimulant, l’aiguillon qui suscitait les courages. C’est sur l’opinion française que nous voyons s’appuyer tous les hommes d’état que le mouvement rétrograde éloigne du pouvoir ; c’est la France qui est l’objet des attaques de tous ceux qui veulent se rejeter en arrière. George III nous honorait de sa haine la plus cordiale. Les Anglais et les Écossais qui se succèdent dans cette lanterne magique si mobile des salons de Paris sont tout au moins des libéraux. Horace Walpole allait même très loin ; il parle ainsi du crime de Damien : « ce meurtre le moins coupable de tous, le meurtre d’un roi. » Il affectait en théorie le républicanisme, et à côté de son lit l’arrêt de mort de Charles Ier faisait pendant à la grande charte. Il est vrai que sa légèreté d’esprit favorisait la rébellion quand il n’y avait pas de rebelles ; aussitôt que notre révolution éclata, il devint un partisan forcené de la royauté. Burke passe pour un ennemi de la France parce qu’il maudit 89 : où trouver un orateur anglais qui ressemble mieux à l’un des nôtres ? Fox accomplit un mouvement tout contraire. Jusqu’à cette date, il avait combattu le gouvernement français ; désormais il devint notre ami, comme s’il avait salué l’avènement des idées parisiennes ; il les reconnaissait pour les avoir pratiquées dans l’intimité. Wilkes, obligé de fuir l’Angleterre pour ses opinions démocratiques, recevait à Paris les honneurs d’une ovation.

Il est donc permis de le dire : le monde moral et le monde politique avaient là leur centre. Une vaste unité de l’intelligence universelle s’était établie au bénéfice de Paris. Nul doute que cet ensemble d’opinions ne l’enfermât des erreurs, mais l’inexpérience en était l’excuse ; l’abus, ici comme en toute chose, venait de l’absence de responsabilité. Nul n’était entièrement dupe de systèmes dont l’application ne paraissait pas possible. Tous se plaisaient à ce libre jeu de la pensée qui semblait rester dans les régions supérieures, et l’on se reposait sur Versailles de l’ordre social. Peu à peu les publicistes s’enhardirent ; moitié confiance, moitié nécessité, ils se mirent à faire passer dans les faits ce qui n’avait été jusque-là que dans les esprits. On sentit trop tard combien il y avait loin des succès de salon aux succès d’assemblée, du gouvernement des idées à celui des hommes. Le désarroi commença ; Versailles fut amené de force à Paris, c’est-à-dire le passé au milieu d’un présent que nul ne savait conduire. La commune de 1792 parut sur la scène, ce fut un sauve-qui-peut général ; ceux qui restèrent périrent dans la tourmente ou furent noyés dans le chaos. Paris cessa d’être le centre de l’intelligence pour devenir la ville des révolutions.

IILe jour où le roi fut ramené de Versailles par des femmes ivres de vin et de joie furieuse, on peut dire que le monde des arts, de l’intelligence et de la politesse songea au départ. Le jour où, arrêté à Varennes, il rentra dans Paris en esclave fugitif, tout ce qui composait la puissance durable de cette ville, élite des esprits, culture supérieure, gouvernement des talents, tout ce qui faisait l’autorité de la société française avait dit adieu à cet asile profané, souillé. Pour la première fois, on vit ce qui s’est répété dans deux ou trois occasions : Paris déserté par les lettres, par la raison éclairée et calme, par la véritable civilisation. Nous avons pu mesurer, il y a quelques mois à peine, les angoisses que nos devanciers éprouvèrent soit dans la vie loin de leur toit préféré, soit dans le silence où ils durent étouffer leur pensée. Ils eurent incomparablement plus à souffrir que nous ; il est vrai que, par une sorte de compensation, leurs persécuteurs ne formèrent pas une collection aussi grotesque dans l’ignorance et le ridicule, aussi méprisable dans le crime que celle que nous avons connue. Nous avons à rougir de nos tyrans encore plus qu’à nous en plaindre. La Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, recueillirent les épaves du grand naufrage ; poètes, publicistes, philosophes, hommes d’esprit de toute nature, se dispersèrent aux quatre vents, promenant par l’Europe les infortunes de l’émigration littéraire, les inconsolables regrets du Paris d’autrefois. Que laissaient-ils derrière eux ? Quelques confrères comptant les jours comme autant de gagné sur la guillotine, quelques autres achetant par des lâchetés la permission de vivre, le plus grand nombre cachant leur existence comme une témérité et leur esprit comme un crime. Il y avait à peine des journaux, et l’on sait dans quel jargon ; voilà ce que la ville de Marat et d’Hébert mettait à la place de cette langue française à l’honneur de laquelle un roi de Prusse avait décerné un prix après lui avoir rendu hommage durant sa vie entière.

Qu’étaient devenus les cinq ou six salons qui gardaient encore les échos de tant de voix éloquentes ou spirituelles ? Il faudrait d’abord rappeler tant de noms de femmes que l’ostracisme de la révolution avait dispersées sur les routes de l’exil ou dans le fond des campagnes les plus oubliées. Aux Du Deffand et aux Geoffrin avaient succédé des héroïnes d’un tout autre monde, car Mme Roland ne donnait pas le ton, et c’était dans la rue que se prenaient les leçons du savoir-vivre, les modèles de femmes que Paris offrait alors à l’imitation s’appelaient Mme de Gouges et la citoyenne Théroigne. Remarquez pourtant la progression : Mme de Gouges, malgré le grand nombre de ses écrits, dont quelques-uns composés durant des accès de fièvre, ne provoqua jamais la foule aux exécutions sanglantes. Théroigne, qui portait des pistolets et un sabre tout comme si elle avait vécu sous la commune de 1871, Théroigne, qui faisait égorger ses ennemis, fut fouettée dans les Tuileries pour avoir parlé en faveur des girondins. Celles qui procédèrent à ce châtiment étaient plus conformes encore à l’esprit du moment ; l’histoire ne nous a conservé le nom d’aucune de ces dames. Le Lauzun de cette société était Chabot, qui siégeait à la convention avec une jaquette, un pantalon d’étoffe grossière et des sabots. Voilà ce qu’était devenu notre cher Paris. On a dit, on a répété avec complaisance, que ces maux furent nécessaires ; l’expérience dernière que nous avons faite impose silence à cette prétendue philosophie de l’histoire. Si l’on veut dire que le danger de la France et le mauvais gouvernement rendirent tout possible, passe encore, et nous avons vu quelque chose de semblable ; mais qui voudra croire désormais que nous devions à la terreur la perpétuité des réformes que nous avions obtenues avant elle ? Elle était plutôt faite pour les perdre que pour les garantir. Il faudrait désespérer de la France, s’il n’était certain qu’elle le comprend désormais. Il y a des idées de 89 et une grande littérature, une grande civilisation qui les a préparées : il n’y a pas, à proprement parler, d’idées révolutionnaires, à moins que ce nom ne soit donné à des fantaisies grotesques ou sanguinaires. Des folies et des crimes ne sont pas des idées. L’intelligence n’a rien à démêler avec l’accoutrement de Chabot, avec les fureurs de Théroigne, avec les assassinats et la guillotine employée comme machine gouvernementale. Suspendez les lois, vous avez Cartouche et Mandrin avec leurs gens en goguette ; cela n’est pas plus compliqué, et les faiseurs de système sur la terreur ont été des dupes qui préparaient l’avènement des brigands futurs.

Quelle fut l’attitude des nations étrangères en présence de ces événements, leurs poètes et leurs orateurs se sont chargés de le dire. L’Angleterre fut la première à se retirer de nous ; l’Allemagne, d’abord sympathique, suivit bientôt son exemple. On a souvent cité les beaux vers où Goethe a raconté ce changement précipité ; ils tiennent de trop près à l’histoire de notre ville pour n’en pas rappeler au moins quelques mots. « Dans ces jours tumultueux, tous les peuples n’avaient-ils pas les yeux fixés sur la capitale du monde, qui l’avait été si longtemps, et qui méritait maintenant plus que jamais ce titre magnifique ? » Un enfant de Paris pouvait-il mieux dire, et avec la même autorité ? C’était la ville éternelle chantée par un Virgile, et un Virgile qui n’était pas Romain. Ce titre, Paris ne le voulut pas longtemps, et le poète est obligé d’ajouter presque aussitôt : « Mais le ciel s’obscurcit ; une race corrompue, indigne d’accomplir le bien, combattit pour s’assurer la domination ; ils s’égorgèrent entre eux, ils opprimèrent leurs voisins, leurs nouveaux frères, et nous envoyèrent la multitude égoïste. » Voilà Paris révolutionnaire ; les déclamations de la démagogie ne prévaudront jamais contre ce témoignage en vers immortels.

Ce que « la ville sainte des révolutions » fit pour l’intelligence est renfermé en deux mots : au dedans la platitude, au dehors l’isolement. Entre la déchéance de Louis XVI et la chute de Robespierre, la littérature ne compte à son actif qu’un petit nombre d’œuvres emphatiques et sans talent. On a écrit l’histoire de la littérature durant la révolution ; pour mettre une peinture dans ce cadre, il a fallu le dépasser de toutes parts et en tout sens. On y a mis pêle-mêle ceux dont la révolution ne s’est occupée que pour les envoyer à l’échafaud, ceux qu’elle a forcés à se cacher, ceux qui vivaient à l’étranger, ceux dont les écrits sont antérieurs ou postérieurs à l’époque révolutionnaire, ceux qui, défendant leur tête ou attaquant celle des autres, faisaient des pamphlets ou des discours qui ne relevaient guère de la littérature, c’est-à-dire de l’art d’écrire. On a fait ainsi un ensemble qui ne manque pas de mouvement ; mais ce mouvement vient du dehors, et il est dirigé contre la révolution. Celle-ci est essentiellement stérile, surtout dans la période que nous venons d’indiquer. Et comment en serait-il autrement ? Il en est des pays et des villes comme des familles ; on court au plus pressé. Quand la vie n’est pas assurée, on songe à la préserver, non à l’orner ni à l’ennoblir. Paris fut ce que nous avons été, quoique moins longtemps, une famille au pouvoir des sauvages.

La solidarité qui liait ensemble toutes les parties de l’état ne permit pas aux tiraillements intérieurs de se perpétuer ; l’étranger, il est vrai, fit sentir bientôt que l’ascendant de Paris n’était pas sans limites. Nulle part on ne fut dupe des formules abstraites dont les novateurs français, à l’imitation de leurs devanciers les écrivains, s’enveloppaient à plaisir. En vain s’annonçaient-ils comme les légitimes héritiers du XVIIIe siècle ; l’Europe n’en crut pas un mot. Ceci donnerait à réfléchir, si la passion politique réfléchissait ; les étrangers firent tout de suite la distinction entre la philosophie et la révolution. Ils avaient accueilli la première avec le calme des esprits studieux ; ils repoussèrent la seconde. Ils ont reçu de nous bien des leçons dans toutes les branches de la science humaine ; apprenons d’eux quelquefois à en faire usage. C’est la révolution qui a créé pour nous le danger des écrits de Voltaire ou de Rousseau ; ils portent la peine de l’abus qu’on a fait de leurs ouvrages. Paris révolutionnaire a toujours calomnié le Paris de l’intelligence. Supposez que la ville d’Athènes eût établi un jour la communauté des biens et des femmes : que n’eût-on pas dit de Platon, qui avait mis cette double institution dans sa république !

Les hontes de la platitude littéraire, de la grossièreté des mœurs, de la vulgarité, cessèrent enfin, mais non l’isolement ; la civilisation française reparut parmi nous sans nous ramener l’Europe. Des salons se rouvrirent sous le directoire. Plus accessibles aux classes diverses de la société, ils cherchèrent à concilier les intérêts nouveaux avec ceux qui avaient fait naufrage dans la tourmente, ou plutôt ils proposèrent un régime qui ne répondait qu’à un seul intérêt, celui de la révolution, en imposant toutefois des limites à la démocratie ; ils croyaient de bonne foi que la révolution était capable de se régler elle-même. Les entretiens qui avaient pris un caractère sérieux aboutissaient à des œuvres dont la pensée se résumait ainsi : les principes des républicains amis de l’ordre sont les mêmes que les principes des royalistes amis de la liberté. Ne semble-t-il pas que ces paroles soient d’hier ? Que dis-je ? nous n’entendons pas dire autre chose autour de nous ; les mêmes situations inspirent les mêmes pensées. A l’occasion des attentats de la commune, on a parlé des barbares que contenait Paris. Le mot a servi, hélas ! plusieurs fois déjà, et toujours avec un triste à-propos. Il est du temps du directoire, et peut-être il a passé du salon de Mme de Staël dans son livre de la Littérature [2]. On ne peut condamner plus nettement qu’elle n’a fait ces hommes grossiers que la licence avait rendus à leur férocité naturelle. Cependant elle espère que la philosophie fera l’éducation de ces vainqueurs, comme le christianisme a discipliné les hommes du nord ; elle croit qu’ils ont pour but et pour bannière une idée philosophique (voyez l’influence des formules abstraites !) ; elle voit « à la tête des hommes sans éducation certains esprits remarquablement éclairés. » Plus heureux dans notre malheur, nous sommes du moins affranchis de cette illusion. Les circonstances ont livré à elle-même la multitude révolutionnaire ; point d’idées, point de formules, point de demi-lumières mêlées au chaos obscur ; elles ont en quelque sorte isolé la révolution, comme les chimistes isolent une substance qu’ils veulent étudier. Qu’est-il resté au fond de l’immense creuset bouillonnant de Paris ? Où est la philosophie qui puisse avoir prise sur ce misérable résidu ? Les barbares sont restés ce qu’ils étaient ; ils l’ont été plus encore à mesure que l’interrègne des lois s’est prolongé : la barbarie est un torrent sur lequel l’homme, condamné à ramer sans cesse, gagne peu à peu, et qui l’entraîne bien vite quand il se lasse. Ce recommencement de civilisation auquel Mme de Staël travaillait non sans gloire était un rayon d’espérance ; il ne suffisait pas à rassurer les étrangers qui ne se paient pas de formules abstraites. Mme de Staël le sentait si bien, qu’elle-même les priait de prendre patience et de ne pas nous imiter : prière superflue ! Paris, esclave mal affranchi encore de la révolution, criait réellement par la bouche de Mme de Staël aux libéraux de l’Europe : « Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers, renaître ensuite, peut-être pour l’étonnement et l’admiration du monde ; mais laissez un siècle passer sur nos destinées. Vous saurez alors si nous avons acquis la véritable science du bonheur des hommes, si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux disposé de son domaine, l’avenir. Hélas ! n’êtes-vous pas heureux qu’une nation tout entière se soit placée à l’avant-garde de l’espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes [3] ? » L’Europe s’est abstenue en général de marcher sur nos traces. Cependant le siècle que demandait Mme de Staël sera bientôt écoulé ; point de préjugé que nous n’ayons affronté, point de principe que nous n’ayons essayé. En sommes-nous plus avancés ? Paris a-t-il gagné à ces expériences in anima vili qu’il laisse faire sur lui-même ? Quant à nous, à chaque épreuve nouvelle, nous ne voyons que des pertes à enregistrer.

Le consulat rouvrit la France aux émigrés de toute sorte, à ceux de la société polie comme à ceux de la littérature. En face des fêtes bruyantes données par la finance ou par le monde officiel, s’établirent des salons plus restreints, dispersés çà et là, même en dehors de la capitale et aux environs. Là venaient se grouper les anciennes amitiés, les souvenirs, les regrets. Les naufragés de la révolution s’y retrouvaient comme ceux du drame de la Tempête de Shakspeare, comme eux n’ayant pas oublié peut-être leurs anciennes passions, mais s’unissant en général dans un sentiment de reconnaissance pour le Prospero qui soulevait ou calmait à volonté les orages, pour le magicien politique dont la voix faisait trembler les monstres, car ce qui faisait la puissance secrète de Prospero, c’était l’art de dompter Caliban. La chaîne des traditions de société fut renouée avec effort. A défaut de liberté, on eut du moins la bienséance. Toutefois, pour être plus paisible, Paris n’en demeurait pas moins isolé. Son génie communicatif ne trouva que de rares occasions : la paix de Lunéville, le traité d’Amiens, bientôt suivis de menaces, d’expéditions formidables. L’empire eut aussi ses émigrés littéraires ; il favorisa l’échange des idées au dehors à peu près comme la circulation au dedans. Le blocus continental ne ferma pas moins les frontières des peuples aux produits de l’esprit qu’à ceux de l’industrie. Le canon toujours retentissant défendait de toutes parts la grande muraille de Chine dont parle Mme de Staël, et qu’elle connut bien pour l’avoir longtemps et sans fruit battue en brèche. Il y a une manière de faire la guerre qui détruit tout rapport entre les peuples ennemis. Il n’en était pas ainsi dans les deux âges précédents ; notre XVIIe et notre XVIIIe siècle ont exercé leur puissante influence à travers des combats sans cesse renaissants. Les modernes y mettent plus de passion : il est certain que l’empire a inauguré les guerres absolues, étendues à tout ce qui porte le nom et la couleur de l’adversaire. Dans cette façon d’entendre la lutte, il n’y a pas de neutralité de l’esprit, de la science : tout ce qui n’est pas pour nous est contre nous. Ajoutez l’effet produit par les prétentions ambitieuses, et quel moyen était laissé aux étrangers de reconnaître nos anciennes supériorités, quand on affichait l’orgueilleux titre de la grande nation ? Celui de la ville sainte des révolutions ne doit pas être moins irritant pour eux. Ah ! ce n’est pas ainsi que la France avait fait plier sous le joug de ses puissantes séductions les esprits dociles et accourant d’eux-mêmes au-devant d’elle.

Où la force avait succombé, l’intelligence reprit peu à peu ses droits. Malgré des désastres qui feraient encore saigner nos cœurs, s’ils n’étaient effacés par des désastres nouveaux, Paris désarma les vengeances du vainqueur. Les plus sages de nos ennemis prirent la noble et malheureuse ville sous leur protection ; il semble qu’au début de la guerre, dans leurs régions lointaines, une voix secrète leur ait répété cette belle parole d’un ancien : « vous partez pour Athènes, respectez les dieux ! » A qui la cité dut-elle ce respect de ses murs, si ce n’est à nos devanciers, qui en avaient fait le plus illustre foyer de la civilisation ? La période de la plus grande influence de Paris dans notre siècle se confond avec la durée de la monarchie constitutionnelle.

Nous serions pourtant démentis par la réalité des faits, nous céderions à un penchant trop naturel de la vanité nationale, si nous croyions que durant ces trente années l’empire de nos idées ou de notre littérature s’exerça de la même manière que par le passé. Il n’est pas nécessaire d’être né de l’autre côté du Rhin pour être persuadé que l’Allemagne pensait assez par elle-même, qu’elle était assez riche d’idées pour en exporter. Personne n’ignore que l’Angleterre pouvait défier toute rivalité avec sa littérature, surtout d’imagination. L’ascendant de l’esprit français de nos jours a été de tout autre nature que dans l’âge précédent. Paris a continué d’en être le représentant incontesté, unique ; mais il a cessé de tenir école de philosophie et de lettres pour les étrangers. Ils ont continué peut-être d’y venir chercher des formes polies, car la politesse se compose de traditions autant que de nouveautés, et, quoique celles-ci en combattant celles-là semblent à chaque instant mettre en danger la politesse elle-même, pourtant on peut se rassurer, lorsque la révolution ne s’en mêle pas. Chaque génération qui se retire des salons nie les avantages de celle qui lui succède ; en attendant, la bonne compagnie ne périt pas, pourvu que la tempête n’en disperse pas les membres. Les étrangers ont donc trouvé chez les petites-filles de nos aïeules à peu près ce que les Walpole, les Crawfurt, les Gibbon, venaient chercher auprès de Mmes Du Deffand, de Luxembourg, de Beauvau, une sociabilité facile, une égalité honnête, une langue qui fait partie de toute éducation parfaite. Ils n’ont pas eu besoin d’y venir prendre des précepteurs. Tout Français de bon sens, et qui ne se nourrit pas de phrases sonores, a renoncé depuis longtemps à regarder la France ou Paris comme le prophète des temps modernes, seul en communication avec Dieu, seul capable d’entendre sa parole sans mourir, seul digne d’apporter dans Israël les oracles du Sinaï. Des prophètes, il n’y en a plus, ou bien il y en a partout, et toutes les tribus sont égales ; les révélations du génie n’ont plus de temple spécial, si jamais elles en ont eu ; il y a seulement des interprètes. Quelle nation est mieux faite par sa nature expansive, mieux placée par sa situation intermédiaire, mieux préparée par sa langue que la nôtre pour être cet organe de la civilisation universelle ? Paris n’est pas le Moïse du XIXe siècle ; mais pour tous les inspirés, quelle que soit leur patrie ou leur langue, il remplit les fonctions fraternelles d’Aaron. Il annonce la bonne nouvelle du progrès. N’est-ce pas un rôle glorieux que nous serions insensés de perdre par nos fautes, qu’il serait honteux de ne pas revendiquer comme un patrimoine ?

L’esprit français a été plus dominant, plus maître, au siècle précédent ; il n’a jamais été plus expansif que de 1814 à 1840 à peu près. Au dedans, au dehors, tout se prêtait à cette correspondance prompte et souvent cordiale entre nous et l’étranger. Pour les Allemands presque autant que pour les Anglais, nous étions un public auquel il fallait faire des avances ; nous disposions souvent de la popularité. Byron ne trouvait parmi nous aucune coterie à redouter ; Walter Scott, malgré sa Vie de Napoléon, avait plus de succès encore à Paris qu’à Londres et à Edimbourg. Les Allemands, ombrageux comme le sont toujours les derniers venus, affectaient bien quelquefois de se passer de Paris, et lui tournaient le dos ; mais ils avaient soin de parler si haut que rien n’était perdu pour nous. On pouvait se demander souvent si l’écrivain s’adressait à ceux qui étaient devant lui ou bien à ceux qui étaient derrière. Les plus grands, les plus populaires d’entre eux aimaient la France et ses grands hommes. Goethe, c’est-à-dire la meilleure, la plus éclatante représentation de l’esprit germain acquis à la civilisation moderne, Goethe lisait le Globe et dictait des notes sur les ouvrages de toute la jeune école française. C’est Goethe qui a fait ce beau portrait de cette Athènes de l’Europe, qui, en vérité, ne s’apprécie pas ce qu’elle vaut quand elle montre si peu de respect d’elle-même : « Imaginez-vous une ville où les meilleures têtes d’un grand empire sont toutes réunies dans un même espace, et par des relations, des luttes, par l’émulation de chaque jour, s’instruisent et s’élèvent mutuellement, — où ce que tous les règnes de la nature, ce que l’art dans toutes les parties de la terre peuvent offrir de plus remarquable est accessible chaque jour à l’étude ; imaginez-vous cette ville universelle, où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s’est déroulé un fragment d’histoire ! Et encore imaginez-vous non le Paris d’un siècle borné et fade, mais le Paris du XIXe siècle, dans lequel, depuis trois âges d’hommes, des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d’idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies [4]… » Ces lignes peuvent nous consoler de tant de pages où des compatriotes du grand homme amoindrissent notre passé avec autant de mauvais goût que d’injustice, pour mieux ravaler notre présent ; mais n’est-il pas vrai qu’elles retombent sur nous de tout le poids d’une immense responsabilité ?

Nous avons dit que tout concourait à maintenir la France dans cette haute situation morale ; la politique même y contribuait, les peuples avaient repris confiance en nous. Les uns dans les combats soutenus sous le drapeau de la réforme nous regardaient comme des alliés ; les autres, déçus par les promesses royales et corrigés, pour un temps du moins, de leurs illusions, revenaient à nous, non pas à la révolution, mais aux traditions philosophiques et libérales. Paris redevenait puissant parce qu’il était à la fois le coopérateur de l’œuvre commune et l’intermédiaire inévitable des efforts de tous. Le progrès de la presse y avait sa grande part. Il y a cent ans, cinq ou six salons suffisaient pour établir et répandre de proche en proche l’autorité de l’intelligence française. Aujourd’hui que nos prétentions sont forcément plus modestes, et que le mouvement de la pensée est bien plus compliqué sinon plus actif, le dialogue régulier de nation à nation par la voie des journaux s’est substitué aux libres entretiens d’autrefois. Que nous ayons perdu quelque chose à ce changement, cela ne paraît pas douteux, s’il est vrai, ainsi que le dit Mme de Staël, que la conversation, comme talent, n’existe qu’en France. Pourtant le suffrage même des étrangers prouve que les Français du XIXe siècle, la plume à la main, obligés de traiter un sujet et d’avoir en vue des idées, n’ont pas été trop au-dessous de ceux du XVIIe et du XVIIIe parlant à leur aise et de toute chose, ayant devant eux des personnes. Après avoir agi de préférence sur les hommes, nous avons trouvé des aptitudes nouvelles pour agir sur les pensées. Nous avons fait mention d’un journal célèbre, dont le titre en définitive ne se trouva pas trop ambitieux, et qui prit une grande part à ces luttes courtoises ; les autres journaux ou recueils périodiques qui ont tenu le plus haut et le plus ferme le flambeau de l’intelligence sont trop près de nous, et d’ailleurs l’Europe se charge bien de les nommer.

Ce serait pourtant donner une fausse idée de l’influence française sous le gouvernement parlementaire que de l’attribuer tout entière à la presse. Notre siècle n’a pas tellement différé du précédent. Il a eu des salons, plus nombreux, il est vrai, et plus divers : influence éparpillée sans doute, mais réelle. Ces salons n’appartiennent pas encore à l’histoire comme les sociétés dont nous avons parlé plus haut ; heureusement ceux qui en ont été les témoins et quelquefois les héros n’ont pas manqué, pour notre curiosité, de les caractériser, quelquefois même au jour le jour : il suffit d’ailleurs de consulter les souvenirs de tous pour s’assurer qu’en France, à côté de la tribune et au milieu, si ce n’est au-dessus, des mille échos du journalisme, il y a eu des cercles plus ou moins choisis, où la conversation n’a cessé d’être digne de la nation la plus sociable du monde. A l’exception des révolutions, tous les changements importants de la littérature et de la politique ont passé par là : de là même sont venues souvent les initiatives. Rien ne s’explique plus naturellement. Un salon n’est pas seulement une occasion pour la causerie, c’est une lice pour certaines escarmouches des talents, des caractères, des humeurs. Rien de suivi, rien qui rappelle l’académie ou l’école ; mais les talents, les caractères, recouvrent des opinions et des idées, en sorte qu’une doctrine battue ou victorieuse dans l’escarmouche demande sa revanche ou la confirmation de sa victoire sur un autre terrain. La campagne, commencée sur des fauteuils groupés au hasard, se continue ou se termine en bataille rangée dans une chambre ou dans la presse. La littérature, dans la période qui nous occupe ici, en offre deux exemples remarquables. Lorsque les hommes de goût s’avisèrent que le type courant et vulgaire de la littérature classique était faux, que le temps de l’empire nous avait légué un grand siècle qui n’était pas le vrai, d’où vinrent les premiers avertissements ? Ce n’est pas des écoles, c’est du monde, d’un monde très borné et très restreint, que nous pouvons retrouver dans la correspondance de Joubert. C’est là qu’on s’envoyait pour cadeau une lettre inédite de Boileau, une traduction de Pétrarque faite sous Louis XIII et offerte à Montausier. On relisait Pascal, Mme de La Fayette ; on renouvelait le culte de Bossuet, on tirait de leur poussière les portraits des femmes célèbres qui avaient vu le grand roi. Là est le berceau de cette école d’admiration qui est parvenue à tout son éclat avec M. Cousin. Lorsque des hommes jeunes entreprirent de renouveler entièrement notre école de poésie, d’histoire, de philosophie, où prirent donc naissance ces tentatives qui nous paraissent aujourd’hui si simples, et qui étaient alors si hardies ? La société polie fut le premier point d’appui ; les journaux et les cénacles vinrent après, et quand les novateurs étaient assez nombreux déjà pour se diviser. La critique elle-même, si indépendante de sa nature, trouva longtemps un asile dans les compagnies les plus distinguées de la capitale, dans les maisons les plus favorisées de la fortune et de la naissance. Elle chercha des protectrices et grossit longtemps leur cour avant de se mettre à en médire, et encore ne prit-elle pas ses sûretés de nos jours en se ménageant, sous un air d’isolement philosophique, et jusqu’à la fin, des protectrices nouvelles dans un autre monde ? Il y eut un moment, sous le gouvernement constitutionnel, où le journalisme, reniant les traditions de deux siècles, se mit à déclamer contre la société où se pratique le bon ton ; certaines phrases dédaigneuses sur « les succès, les talents, les plaisirs de salon, » sont restées en usage. Cependant ces attaques mêmes attestaient la puissance des classes élevées et cultivées, si elles ne prouvaient pas quelquefois dans ceux qui les lançaient une sorte d’humilité orgueilleuse, si elles ne trahissaient pas une existence, des liens, qui les brouillaient avec ces classes. Le sans-façon d’une partie de ceux qui vivaient de l’intelligence annonçait peut-être déjà la bohème littéraire que nous avons vue, et qui s’accorde si bien avec l’abdication de Paris.

La société polie n’a donc jamais renoncé à son empire sur nous tous et sur les étrangers. Sans prétendre enseigner l’Europe comme elle l’a fait autrefois, son ascendant a continué de faire aimer l’esprit français. Ce n’est pas tout ; elle a gagné un avantage que nos devanciers n’avaient pas : elle a trouvé dans ses murs le gouvernement du pays, que Paris révolutionnaire a chassé depuis, en attendant qu’il la repousse elle-même, comme il a essayé de le faire. C’est là une différence profonde entre ce siècle et le précédent. Durant toute une génération, nous avons vu dans le même centre et presque dans les mêmes mains la conduite des esprits et celle des affaires. Le gouvernement constitutionnel a eu l’honneur d’avoir suffi à cette double tâche : les autres ont plus ou moins renoncé à l’un de ces deux pouvoirs pour se réserver l’exercice jaloux de celui qu’ils gardaient. Ce régime, nous l’avons vu fonctionner, on peut faire la critique de ses actes dans la sphère politique : si nous disons que sur ce point il n’a pas cédé à ses rivaux, nous n’aurons pas exagéré ses prospérités ni ses services ; mais ce n’est pas là l’intérêt que nous avons en ce moment à défendre, et en politique il y a des considérations d’opportunité qui dominent tous les arguments historiques. Ce qu’il importe ici de mettre en lumière, c’est le résultat alors obtenu dans la sphère intellectuelle et morale. Jamais dans notre siècle l’esprit français n’a été plus expansif, jamais Paris n’a plus réellement servi de point de ralliement à l’intelligence universelle, jamais nous n’avons plus travaillé à continuer l’œuvre des grandes générations qui nous ont précédés.

IIIUne période nouvelle fut inaugurée par les événements de 1848 ; elle dure encore, et l’on peut dire qu’elle se compose d’une seule et même révolution coupée brusquement en deux par une trêve violente de vingt-deux ans. Paris révolutionnaire a fait le commencement et la fin de ce drame d’où nous ne sommes pas encore sortis ; comme un personnage de théâtre, il s’est montré dans la conclusion ce qu’il était au début, semblable à lui-même et conséquent dans ses actions comme dans ses paroles. La différence ne consiste que dans le degré des attentats et des folies. En 1848 comme en 1871, l’insurrection a lieu contre les classes riches ou éclairées, et de même celles-ci sont mises en fuite ; le même aveuglement qui convoitait alors la fortune et l’obligeait de se cacher a voulu cette fois garder Paris pour lui, et cependant s’est indigné qu’on le lui eût abandonné. Dans l’un et l’autre cas, la révolte en confisquant la ville a cru mettre la main sur des trésors. Le drapeau rouge n’attendit pas l’année où nous sommes pour se montrer, ses partisans n’étaient pas tous au dehors de l’Hôtel de Ville ; il eut dès lors des avocats qui ne lui tiendraient pas rigueur aujourd’hui. La commune a la même date : elle n’était séparée de l’Hôtel de Ville que par un bras de la rivière. Sa résidence fut le Prado, résidence d’un jour, il est vrai ; mais c’est qu’elle s’ajourna sur la proposition de son chef, qui l’avait congédiée, qui l’a vue cette année se réunir et n’a pu y assister. Elle se dispersa en se donnant le mot d’ordre de veiller sur la république : et ce mot d’ordre s’est conservé textuellement ; pour veiller sur la république, les gardes nationaux se sont fédérés, ont pris des centaines de canons, ont élu un gouvernement insurrectionnel contre la république. Toujours afin que 1871 ressemblât mieux à 1848, l’incendie était la menace du Paris révolutionnaire contre celui qui est soumis aux lois. On n’a pas oublié, je pense, ces paroles : « Alerte, citoyens ! que pas un seul de vous ne manque à cet appel. Si une obstination aveugle vous trouvait indifférents devant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine ! » Ces lignes sont tirées de la proclamation placardée par les insurgés le 24 juin avant le bombardement. Si elles manquent d’une correction parfaite, c’est une analogie de plus qu’il faut ajouter aux autres. Les ateliers nationaux, le travail fictif qu’on leur faisait accomplir, ne différaient point par leur nature du service inutile et dangereux des gardes nationaux de la commune. Les premiers déplaçaient les corps d’état, et jetaient les ébénistes, les mécaniciens, les artisans les plus habiles pêle-mêle au milieu des terrassiers ; le second leur faisait désapprendre le chemin de l’atelier, et changeait de bons ouvriers en détestables soldats. On ne fusillait pas des otages en 1848, mais on assassinait déjà des généraux, des archevêques ; on ne changeait pas les églises en clubs pour y enseigner l’athéisme, la suppression du mariage et de la famille : pourtant les communistes-matérialistes promettaient beaucoup pour l’avenir. On n’avait pas les pétroleuses, mais des électrices réclamaient leur inscription, des candidates publiaient leur profession de foi ; les vésuviennes valaient bien les amazones, et par un singulier rapprochement avaient aussi je ne sais quel fou pour organe et porte-voix. Des écuyères commandant des bandes armées tenaient en éveil le faubourg Saint-Germain, reconnaissances anticipées qui marquaient, j’imagine, les lieux favorables pour les exploits d’une génération plus hardie. Dernier rapprochement, qui serait vraiment curieux, s’il n’était pas si triste : l’homme illustre qui tient en ses mains les destinées de la France, — au moment où la victoire de l’ordre sur la révolution paraissait impossible, — donna l’avis d’abandonner Paris à l’insurrection et de se retirer dans une ville de province. Il est vrai que le lendemain ses craintes sur le résultat de la lutte étaient dissipées ; cependant son projet n’a souffert qu’un délai. Les vingt-deux ans qui se sont écoulés depuis ont renvoyé à une nouvelle échéance les défenseurs comme les ennemis de la société. On le voit, 1871 a été la reprise d’une pièce interrompue.

Durant cet intervalle d’un prologue formidable et d’une sanglante péripétie, que s’est-il passé ? Quelle part a été faite à la vie de l’intelligence ? Les hommes de cette génération qui se sont consacrés aux travaux de l’esprit sont-ils satisfaits du fruit de leurs efforts, comme ceux qui les ont précédés ont pu l’être ? Nous ne le croyons pas ; mais, dans les circonstances où ils ont vécu, il n’est pas certain qu’ils aient pu mieux faire. Une sérieuse inquiétude touchant l’avenir ne pesait pas impunément sur les écrivains et les penseurs. Les uns se sont désintéressés de la politique, de la philosophie, de la morale même ; ils ont poussé jusqu’au raffinement les fantaisies que le XVIIIe siècle se permettait, se trouvant à l’aise comme il l’était, au moins dans sa première moitié, à l’ombre d’un pouvoir irresponsable. Le beau leur semblait une religion, une opinion, un patriotisme suffisant. Les autres semblaient profiter de ce retour au pouvoir absolu pour renouveler et pousser jusqu’à ses dernières conséquences le scepticisme du siècle dernier : la liberté de penser à leur guise et sans danger leur était une consolation des autres libertés dispensées d’une main avare. Quelques-uns, les plus sages peut-être, persévéraient avec fermeté dans leur voie, ne tenant pas plus de compte du pouvoir que s’il n’existait pas ; cela n’était point d’ailleurs bien malaisé avec un régime fort indifférent sur la conduite des esprits. Je ne parle pas de ceux qui, dans la littérature même et dans la philosophie, tâchèrent de rester fidèles au serment d’Annibal, qu’ils avaient fait tout jeunes, ni de ceux, bien jeunes aussi, qui débutèrent sans défiance aucune, et qui furent bientôt tirés d’erreur.

Avec ces éléments, l’esprit français ne pouvait déployer la même force d’expansion, ni trouver au dehors le même accueil facile et confiant qu’en des temps plus heureux. Pourtant, si l’on songe que les guerres, les tracasseries, les malentendus politiques sont encore venus troubler la correspondance naturelle établie entre ce pays et l’Europe, l’amour-propre national n’a pas trop à se plaindre de Paris dans cet intervalle de temps. Nous pouvons le dire sans vanité : jusqu’aux derniers événements, cette ville, malgré ses malheurs ou ses fautes, était restée le véhicule le plus prompt de la pensée, l’organe le plus autorisé de l’opinion européenne. Telle qu’elle était, notre littérature occupait une place honorable dans les études comme dans les plaisirs des étrangers, et le patriotique souci qui a dicté ces pages trouverait à se calmer dans la perspective d’un avenir à peu près égal à ce passé.

Entre les nations éclairées qui nous environnent, aucune n’a moins affecté de nous disputer ce rôle particulier dont nous sommes jaloux pour la France que l’Angleterre. Malgré la haute capacité de ses classes intellectuelles, malgré la production infatigable de sa littérature, elle s’est montrée de plus en plus indifférente au domaine pur des idées. Livrée aux inspirations exclusives de l’économie politique, elle pratiquait avec confiance la maxime du laisser-faire et du laisser-passer. L’utilité pure était sa loi ; elle augmentait ses richesses, elle consacrait à son commerce l’expansion que d’autres pays mettaient au service de leurs pensées. Plus que jamais, sa liberté, qui a pris naissance dans les intérêts positifs, était un ressort pour sa fortune, non un principe général en vue de son influence. Malgré les ombrages de 1840, envenimés par le coup d’état et renaissant après l’expédition de Crimée, elle était devenue l’amie de la France, amie jusqu’à l’emploi du fer exclusivement, car l’idée de la guerre tombait dans un profond discrédit. Remarquez-le bien, ce n’étaient pas des philosophes, c’étaient des négociants qui lui prêchaient la paix. Comment l’Angleterre eût-elle songé à se faire centre intellectuel et moral ? Ce pays est le mieux informé du monde ; il connaît l’Allemagne directement et mieux que nous. Heureusement pour notre intérêt, celui qui a distribué aux nations leur patrimoine a fait de la Grande-Bretagne une île, extremos orbe Britannos. Elle envoie au loin des visiteurs plus qu’elle n’en reçoit. Elle a de tous côtés des ports qui sollicitent des vocations plus lucratives que celle des lettres. Elle reçoit par ses milliers de navires plus de marchandises encore que d’informations. Elle exporte beaucoup moins de doctrines que de produits manufacturés. Elle est savante cependant : aussi a-t-elle des ministres comme M. Gladstone, à la condition qu’ils se montrent dociles envers les classes moyennes. On ne se soucie pas de représenter dans le monde la philosophie et la littérature quand on ne croit guère en elles.

L’Allemagne nous a disputé nos vieilles prérogatives dans le domaine de l’esprit, nous ne disons pas précisément dans celui des idées : ce pays peut en avoir de quoi en donner aux autres, et même de quoi en laisser perdre. Elle avait le libre jeu de la pensée, que l’Angleterre dédaigne ; elle n’a jamais eu celui de ses forces matérielles, dont l’Angleterre est si jalouse. Elle jouissait d’un affranchissement complet dans la région des doctrines, qui d’ailleurs constituaient pour elle une liberté académique plutôt qu’une liberté de la presse. Elle se contentait volontiers du domaine de la métaphysique, et laissait à peu près le gouvernement de ce monde aux classes militaires. Un instant, celles-ci parurent se dessaisir en 1848 ; mais à ce moment même le peuple allemand prouva qu’il n’avait de la pratique ni l’esprit ni même le désir. La révolution de Berlin se résuma en une procession de cercueils, manifestation abstraite, idéale, qui prouva que la nation, par acquit de conscience et pour avoir ses journées de 48, n’imaginait rien de mieux que de montrer au roi combien ce qu’il avait fait était mal. Heureuse nation qui ne savait pas être révolutionnaire ! heureux princes qui en étaient quittes pour une si mince pénitence ! L’esprit révolutionnaire n’est pas indispensable, il s’en faut, pour atteindre à un rang élevé sur l’échelle de la civilisation ; au contraire il est l’ennemi de toute culture, et son triomphe est le signal de la barbarie. C’est non pas cet esprit qui était nécessaire à l’Allemagne, mais bien celui de la réalité. Ce pays est habitué à se nourrir de ses pensées. Il y a là une accumulation de connaissances qui n’est égalée peut-être dans aucune autre contrée ; c’est la diffusion des idées qui importe ici, et rien n’est moins expansif que le tempérament germanique. Où peut-on le juger mieux que chez lui ? On dirait que les connaissances dans ce pays ne tendent pas à descendre comme ailleurs. Entre les intelligences d’en haut et celles d’en bas, il y a un abîme. Ils ont l’instruction obligatoire, et ils sont un des peuples les plus superstitieux de l’Europe : nous ne l’avons pas encore, et le plus illettré de nos paysans en remontrerait aux leurs. Il ne s’agit ici ni de déprécier l’instruction obligatoire ni de rabaisser le peuple allemand. Les classes lettrées dans ce pays, quand elles parlent, s’adressent à elles-mêmes : comment supposer qu’elles se fassent entendre aisément par-dessus les frontières de cette vaste Allemagne, si diverse, si hétérogène ? Indifférentes à la politique, elles ne sauraient l’être ; elles demandent beaucoup, trop peut-être ; mais au-dessous d’elles il y a des masses profondes de peuple qui permettent à un ministre comme M. de Bismarck de répondre à celles-là par des refus, quelquefois même par une concession, celle de l’unité par exemple, comprise un peu autrement qu’elles ne s’y attendaient.

Ces considérations sur deux des peuples les plus puissants de l’Europe actuelle expliquent assez comment l’esprit français était encore placé dans des conditions favorables pour remplir sa mission. Est-il nécessaire de montrer qu’en dépit de ses entraves ou de l’incertitude de privilèges précaires il n’avait ni l’indifférence aux idées qui caractérisait les Anglais, ni le dédain de la réalité qui faisait la faiblesse des Allemands ? Il était tout au moins assez philosophe et assez pratique pour réunir dans une certaine mesure les bonnes qualités des uns et des autres. Notre siècle a vu se reproduire dans un certain degré la situation que le précédent avait connue : un chef du pouvoir indifférent au mouvement intellectuel, une littérature capable de se suffire à elle-même et d’exercer l’empire au dehors à défaut des gouvernants, — une Europe partageant, et quelquefois d’une manière très inégale, ses marques de considération entre l’un et l’autre. Dira-t-on que notre ascendant se soit effacé ? Sur les questions qui intéressent l’amour-propre national, les témoignages étrangers ont une valeur qui ne se conteste pas. Un critique anglais contemporain, aussi remarquable par l’indépendance du jugement que par la justesse des pensées, après avoir montré ce que doit l’Allemagne à notre génie, laisse échapper cet avertissement indirect à ses concitoyens : « On peut prédire que dans les lettres de tel autre pays l’esprit français est également destiné à faire sentir son influence comme élément de nouveauté et de mouvement mêlé avec l’esprit natif. Dans cinquante ans, un critique montrera à nos petits-enfants comment ce phénomène s’est effectué [5]. »

Paris a été sauvé une troisième fois des barbares : le drame dont nous parlions tout à l’heure est-il terminé ? Ne nous flattons pas : les plaisirs de l’intelligence, les délicatesses de l’esprit, sont ce qu’il y a au monde de plus facile à effrayer ; trois révolutions sociales dans une même ville en quatre-vingts ans, c’est trop pour le tempérament des lettres et des arts. Il faut que cette capitale de l’intelligence française ait une vitalité bien puissante pour avoir résisté à trois assauts de la sauvagerie. Une guerre atroce, un siège prolongé, n’avaient pas arrêté en elle la vie littéraire ; on pouvait même espérer que les inspirations du patriotisme tourneraient au bénéfice de son activité. Une insurrection sans cause avouable, des convoitises impudentes, la haine de tout ce qui est idéal ou culture de la pensée, la démolition systématique, le feu mis de sang-froid, en un mot l’horreur naturelle du sauvage pour la civilisation, voilà ce qui a tout arrêté ; voilà ce que nous avons vu et ce que nos pères dans leurs plus mauvais jours n’auraient pas imaginé.

Éloignons notre pensée de ce triste tableau ; écartons tout ce qui empêche la foi dans l’avenir de renaître. Une douleur virile ne se contente pas de gémir sur les maux de la patrie ; elle tire des malheurs publics l’enseignement qu’ils contiennent. Nous plaidons la cause de la philosophie et de l’art ; eh bien ! l’art et la philosophie ont-ils toujours fait leur devoir ? Ont-ils songé au péril qui les menaçait ? Qu’ont-ils enseigné à ce Caliban qui se cache au fond de toute société humaine ? Pourtant il rôde incessamment autour du maître pour surprendre son sommeil, pour brûler ses livres, — remarquez-le bien, ses livres, dont la destruction rendra toute chose égale entre eux. Pensez-vous qu’il ne rencontrera pas toujours quelque misérable Stephano qui lui fera goûter du vin, le rendra fou, et lui fera baiser son pied ? Il faut que le Paris de l’intelligence s’aide lui-même et travaille à son propre salut en domptant celui de la révolution.

C’est une œuvre à laquelle il ne peut suffire tout seul. Il n’y a pas trop de toutes les forces sociales combinées, coalisées ensemble pour remettre et maintenir en équilibre la société. Nous ne sommes pas de ceux qui accusent l’assemblée nationale de faire le procès à la capitale : le gouvernement de la république est né en province, et il est à remarquer que les gouvernements sont attachés au berceau où ils ont pris naissance ; mais, s’il y a un procès de Paris, les lettres, les arts, la pensée, tout ce qui compose la civilisation et qui aurait le droit de se porter partie civile partage dans une certaine mesure le sort de l’accusé. Une séparation temporaire ne mettrait pas en danger l’intérêt pour lequel nous plaidons ; si elle devait se prolonger, nous ne pourrions affirmer en conscience que ce fût pour le bien de la civilisation ni des affaires. La France a fait l’épreuve des avantages qui résultent de leur union ; plus cette union a été intime, plus le crédit du pays a été grand ; on ne voit pas ce qu’il gagnerait à l’état contraire. Ou Versailles, la ville politique, diminuerait Paris, la ville intellectuelle, et ce serait autant de perdu pour l’influence française, ou Paris effacerait à la longue Versailles, et le gouvernement descendrait au-dessous de la hauteur de sa mission. On objecte les deux siècles précédents, et l’on dit que la capitale a eu tout son éclat, le pouvoir toute sa force, quand nos rois habitaient ce palais où la souveraineté nationale leur a succédé. Nous avons indiqué comment le XVIIe siècle et Louis XIV n’ont pas réellement connu cette séparation. Dans cet âge d’or de la monarchie absolue, le centre intellectuel et le centre politique étaient dans telle ou telle ville, mais autour du roi ; nous avons montré que le XVIIIe siècle seul les sépara. Qui voudrait, qui pourrait ramener cet état de choses ? D’ailleurs on ne refait point le passé. Paris perdant la confiance de la France ne nous rendrait pas les gloires d’autrefois ; Versailles ramènerait peut-être le repos des esprits, non la grandeur. On dit encore que le gouvernement n’habite pas la capitale aux États-Unis ni en Russie, — deux empires, notons-le bien, où le mouvement intellectuel est de luxe plutôt que de nécessité : on ne cite pas un seul pays de civilisation élevée qui soit dans ce cas. Est-ce la France de Bossuet et de Voltaire qui voudrait s’organiser comme si l’intérêt intellectuel n’était pas pour elle de premier ordre ? Le génie national concentré ici tient si étroitement au régime politique du pays, que les séparer serait un malheur pour l’un et l’autre. Ils ont vécu plus ou moins rapprochés par les événements, et leur existence a été d’autant plus glorieuse qu’ils ont maintenu entre eux plus d’harmonie. Dans un jour de désastres, l’un des deux, celui qui le pouvait, s’est éloigné pour le salut commun. Quand il sera bien évident que tous les périls de l’avenir sont conjurés, nous sommes assurés qu’il ne voudra pas se tenir dans un éloignement certainement inutile et peut-être funeste. Il ne voudra pas faire payer à la ville intelligente la rançon de la ville révolutionnaire.
Louis ETIENNE.


  1. Voyez Johnson, The Lives of the English poets.
  2. Première partie, chapitre 8.
  3. De l’Influence des passions, introduction.
  4. Conversations avec Eckermann, traduites par E. Delerot.
  5. Matthew Arnold, Essays in criticism, 1865, p. 169.

 

La Loi


wikisource.org

Sophismes économiques et petits pamplets II, Guillaumin, ,
Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 (p. 342-393).

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Ouvrage: La Loi

Auteur: Bastiat Frédéric

Année: 1843

 

 

 

La loi pervertie ! La loi — et à sa suite toutes les forces
collectives de la nation, — la Loi, dis-je, non seulement
détournée de son but, mais appliquée à poursuivre un but
directement contraire ! La Loi devenue l’instrument de toutes
les cupidités, au lieu d’en être le frein ! La Loi accomplissant
elle-même l’iniquité qu’elle avait pour mission de punir !
Certes, c’est là un fait grave, s’il existe, et sur lequel il doit
m’être permis d’appeler l’attention de mes concitoyens.
Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous,
la Vie, — la vie physique, intellectuelle et morale.
Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même. Celui qui nous
l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la
développer, de la perfectionner.
Pour cela, il nous a pourvus d’un ensemble de Facultés
merveilleuses ; il nous a plongés dans un milieu d’éléments
divers. C’est par l’application de nos facultés à ces éléments
que se réalise le phénomène de l’Assimilation, de
l’Appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été
assigné.
Existence, Facultés, Assimilation — en d’autres termes,
Personnalité, Liberté, Propriété, — voilà l’homme.
C’est de ces trois choses qu’on peut dire, en dehors de toute

subtilité démagogique, qu’elles sont antérieures et supérieures
à toute législation humaine.
Ce n’est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la
Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire,
c’est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété
préexistent que les hommes font des Lois.
Qu’est-ce donc que la Loi ? Ainsi que je l’ai dit ailleurs,
c’est l’organisation collective du Droit individuel de légitime
défense[2].
Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le
droit de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque
ce sont les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la
Vie, éléments qui se complètent l’un par l’autre et ne se
peuvent comprendre l’un sans l’autre. Car que sont nos
Facultés, sinon un prolongement de notre Personnalité, et
qu’est-ce que la Propriété si ce n’est un prolongement de nos
Facultés ?
Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force,
sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le
Droit de se concerter, de s’entendre, d’organiser une Force
commune pour pourvoir régulièrement à cette défense.
Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d’être, sa
légitimité dans le Droit individuel ; et la Force commune ne
peut avoir rationnellement d’autre but, d’autre mission que les
forces isolées auxquelles elle se substitue.
Ainsi, comme la Force d’un individu ne peut légitimement
attenter à la Personne, à la Liberté, à la Propriété d’un autre
individu, par la même raison la Force commune ne peut être

légitimement appliquée à détruire la Personne, la Liberté, la
Propriété des individus ou des classes.
Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme
dans l’autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera
dire que la Force nous a été donnée non pour défendre nos
Droits, mais pour anéantir les Droits égaux de nos frères ? Et si
cela n’est pas vrai de chaque force individuelle, agissant
isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective,
qui n’est que l’union organisée des forces isolées ?
Donc, s’il est une chose évidente, c’est celle-ci : La Loi,
c’est l’organisation du Droit naturel de légitime défense ; c’est
la substitution de la force collective aux forces individuelles,
pour agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d’agir, pour
faire ce que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les
Personnes, les Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun
dans son Droit, pour faire régner entre tous la JUSTICE.
Et s’il existait un peuple constitué sur cette base, il me
semble que l’ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les
idées. Il me semble que ce peuple aurait le gouvernement le
plus simple, le plus économique, le moins lourd, le moins
senti, le moins responsable, le plus juste, et par conséquent le
plus solide qu’on puisse imaginer, quelle que fût d’ailleurs sa
forme politique.
Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu’il a
toute la plénitude comme toute la responsabilité de son
Existence. Pourvu que la personne fût respectée, le travail libre
et les fruits du travail garantis contre toute injuste atteinte, nul
n’aurait rien à démêler avec l’État. Heureux, nous n’aurions
pas, il est vrai, à le remercier de nos succès ; mais malheureux,

nous ne nous en prendrions pas plus à lui de nos revers que nos
paysans ne lui attribuent la grêle ou la gelée. Nous ne le
connaîtrions que par l’inestimable bienfait de la SÛRETÉ.
On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de
l’État dans des affaires privées, les Besoins et les Satisfactions
se développeraient dans l’ordre naturel. On ne verrait point les
familles pauvres chercher l’instruction littéraire avant d’avoir
du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des
campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne
verrait pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de
population, provoqués par des mesures législatives,
déplacements qui rendent si incertaines et si précaires les
sources mêmes de l’existence, et aggravent par là, dans une si
grande mesure, la responsabilité des gouvernements.
Par malheur, il s’en faut que la Loi se soit renfermée dans
son rôle. Même il s’en faut qu’elle ne s’en soit écartée que
dans des vues neutres et discutables. Elle a fait pis : elle a agi
contrairement à sa propre fin ; elle a détruit son propre but ;
elle s’est appliquée à anéantir cette Justice qu’elle devait faire
régner, à effacer, entre les Droits, cette limite que sa mission
était de faire respecter ; elle a mis la force collective au service
de ceux qui veulent exploiter, sans risque et sans scrupule, la
Personne, la Liberté ou la Propriété d’autrui ; elle a converti la
Spoliation en Droit, pour la protéger, et la légitime défense en
crime, pour la punir.
Comment cette perversion de la Loi s’est-elle accomplie ?
Quelles en ont été les conséquences ?
La Loi s’est pervertie sous l’influence de deux causes bien
différentes : l’égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.
Se conserver, se développer, c’est l’aspiration commune à
tous les hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre
exercice de ses facultés et de la libre disposition de leurs
produits, le progrès social serait incessant, ininterrompu,
infaillible.
Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune.
C’est de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux
dépens les uns des autres. Ce n’est pas là une imputation
hasardée, émanée d’un esprit chagrin et pessimiste. L’histoire
en rend témoignage par les guerres incessantes, les migrations
de peuples, les oppressions sacerdotales, l’universalité de
l’esclavage, les fraudes industrielles et les monopoles dont ses
annales sont remplies.
Cette disposition funeste prend naissance dans la
constitution même de l’homme, dans ce sentiment primitif,
universel, invincible, qui le pousse vers le bien-être et lui fait
fuir la douleur.
L’homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une
appropriation perpétuelle, c’est-à-dire par une perpétuelle
application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De
là la Propriété.
Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s’assimilant, en
s’appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la
Spoliation.
Or, le travail étant en lui-même une peine, et l’homme étant
naturellement porté à fuir la peine, il s’ensuit, l’histoire est là
pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse

que le travail, elle prévaut ; elle prévaut sans que ni religion ni
morale puissent, dans ce cas, l’empêcher.
Quand donc s’arrête la spoliation ? Quand elle devient plus
onéreuse, plus dangereuse que le travail.
Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but
d’opposer le puissant obstacle de la force collective à cette
funeste tendance ; qu’elle devrait prendre parti pour la
propriété contre la Spoliation.
Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par
une classe d’hommes. Et la Loi n’existant point sans sanction,
sans l’appui d’une force prépondérante, il ne se peut pas
qu’elle ne mette en définitive cette force aux mains de ceux qui
légifèrent.
Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant
que nous avons constaté dans le coeur de l’homme, explique la
perversion à peu près universelle de la Loi. On conçoit
comment, au lieu d’être un frein à l’injustice, elle devient un
instrument et le plus invincible instrument d’injustice. On
conçoit que, selon la puissance du législateur, elle détruit, à son
profit, et à divers degrés, chez le reste des hommes, la
Personnalité par l’esclavage, la Liberté par l’oppression, la
Propriété par la spoliation.
Il est dans la nature des hommes de réagir contre l’iniquité
dont ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est
organisée par la Loi, au profit des classes qui la font, toutes les
classes spoliées tendent, par des voies pacifiques ou par des
voies révolutionnaires, à entrer pour quelque chose dans la
confection des Lois. Ces classes, selon le degré de lumière où

elles sont parvenues, peuvent se proposer deux buts bien
différents quand elles poursuivent ainsi la conquête de leurs
droits politiques : ou elles veulent faire cesser la spoliation
légale, ou elles aspirent à y prendre part.
Malheur, trois fois malheur aux nations où cette dernière
pensée domine dans les masses, au moment où elles
s’emparent à leur tour de la puissance législative !
Jusqu’à cette époque la spoliation légale s’exerçait par le
petit nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez
les peuples où le droit de légiférer est concentré en quelques
mains. Mais le voilà devenu universel, et l’on cherche
l’équilibre dans la spoliation universelle. Au lieu d’extirper ce
que la société contenait d’injustice, on la généralise. Aussitôt
que les classes déshéritées ont recouvré leurs droits politiques,
la première pensée qui les saisit n’est pas de se délivrer de la
spoliation (cela supposerait en elles des lumières qu’elles ne
peuvent avoir), mais d’organiser, contre les autres classes et à
leur propre détriment, un système de représailles, — comme
s’il fallait, avant que le règne de la justice arrive, qu’une
cruelle rétribution vînt les frapper toutes, les unes à cause de
leur iniquité, les autres à cause de leur ignorance.
Il ne pouvait donc s’introduire dans la Société un plus grand
changement et un plus grand malheur que celui-là : la Loi
convertie en instrument de spoliation.
Quelles sont les conséquences d’une telle perturbation ? Il
faudrait des volumes pour les décrire toutes. Contentons-nous
d’indiquer les plus saillantes.
La première, c’est d’effacer dans les consciences la notion

du juste et de l’injuste.
Aucune société ne peut exister si le respect des Lois n’y
règne à quelque degré ; mais le plus sûr, pour que les lois
soient respectées, c’est qu’elles soient respectables. Quand la
Loi et la Morale sont en contradiction, le citoyen se trouve
dans la cruelle alternative ou de perdre la notion de Morale ou
de perdre le respect de la Loi, deux malheurs aussi grands l’un
que l’autre et entre lesquels il est difficile de choisir.
Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la
Justice, que Loi et Justice, c’est tout un, dans l’esprit des
masses. Nous avons tous une forte disposition à regarder ce qui
est légal comme légitime, à ce point qu’il y en a beaucoup qui
font découler faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc
que la Loi ordonne et consacre la Spoliation pour que la
spoliation semble juste et sacrée à beaucoup de consciences.
L’esclavage, la restriction, le monopole trouvent des
défenseurs non seulement dans ceux qui en profitent, mais
encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de proposer
quelques doutes sur la moralité de ces institutions. « Vous êtes,
dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un théoricien, un
contempteur des lois ; vous ébranlez la base sur laquelle repose
la société. » Faites-vous un cours de morale, ou d’économie
politique ? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir
au gouvernement ce voeu :
« Que la science soit désormais enseignée, non plus au seul point de vue du
Libre-Échange (de la Liberté, de la Propriété, de la Justice), ainsi que cela a eu lieu
jusqu’ici, mais aussi et surtout au point de vue des faits et de la législation
(contraire à la Liberté, à la Propriété, à la Justice) qui régit l’industrie française. »
« Que, dans les chaires publiques salariées par le Trésor, le professeur

s’abstienne rigoureusement de porter la moindre atteinte au respect dû aux lois en
vigueur[3], etc. »
En sorte que s’il existe une loi qui sanctionne l’esclavage ou
le monopole, l’oppression ou la spoliation sous une forme
quelconque, il ne faudra pas même en parler ; car comment en
parler sans ébranler le respect qu’elle inspire ? Bien plus, il
faudra enseigner la morale et l’économie politique au point de
vue de cette loi, c’est-à-dire sur la supposition qu’elle est juste
par cela seul qu’elle est Loi.
Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c’est
de donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à
la politique proprement dite, une prépondérance exagérée.
Je pourrais prouver cette proposition de mille manières. Je
me bornerai, par voie d’exemple, à la rapprocher du sujet qui a
récemment occupé tous les esprits : le suffrage universel.
Quoi qu’en pensent les adeptes de l’École de Rousseau,
laquelle se dit très avancée et que je crois reculée de vingt
siècles, le suffrage universel (en prenant ce mot dans son
acception rigoureuse) n’est pas un de ces dogmes sacrés, à
l’égard desquels l’examen et le doute même sont des crimes.
On peut lui opposer de graves objections.
D’abord le mot universel cache un grossier sophisme. Il y a
en France trente-six millions d’habitants. Pour que le droit de
suffrage fût universel, il faudrait qu’il fût reconnu à trente-six
millions d’électeurs. Dans le système le plus large, on ne le
reconnaît qu’à neuf millions. Trois personnes sur quatre sont
donc exclues et, qui plus est, elles le sont par cette quatrième.
Sur quel principe se fonde cette exclusion ? sur le principe de

l’Incapacité. Suffrage universel veut dire : suffrage universel
des capables. Restent ces questions de fait : quels sont les
capables ? l’âge, le sexe, les condamnations judiciaires sont-ils
les seuls signes auxquels on puisse reconnaître l’incapacité ?
Si l’on y regarde de près, on aperçoit bien vite le motif pour
lequel le droit de suffrage repose sur la présomption de
capacité, le système le plus large ne différant à cet égard du
plus restreint que par l’appréciation des signes auxquels cette
capacité peut se reconnaître, ce qui ne constitue pas une
différence de principe, mais de degré.
Ce motif, c’est que l’électeur ne stipule pas pour lui, mais
pour tout le monde.
Si, comme le prétendent les républicains de la teinte grecque
et romaine, le droit de suffrage nous était échu avec la vie, il
serait inique aux adultes d’empêcher les femmes et les enfants
de voter. Pourquoi les empêche-t-on ? Parce qu’on les présume
incapables. Et pourquoi l’Incapacité est-elle un motif
d’exclusion ? Parce que l’électeur ne recueille pas seul la
responsabilité de son vote ; parce que chaque vote engage et
affecte la communauté tout entière ; parce que la communauté
a bien le droit d’exiger quelques garanties, quant aux actes
d’où dépendent son bien-être et son existence.
Je sais ce qu’on peut répondre. Je sais aussi ce qu’on
pourrait répliquer. Ce n’est pas ici le lieu d’épuiser une telle
controverse. Ce que je veux faire observer, c’est que cette
controverse même (aussi bien que la plupart des questions
politiques) qui agite, passionne et bouleverse les peuples,
perdrait presque toute son importance, si la Loi avait toujours
été ce qu’elle devrait être.

En effet, si la Loi se bornait à faire respecter toutes les
Personnes, toutes les Libertés, toutes les Propriétés, si elle
n’était que l’organisation du Droit individuel de légitime
défense, l’obstacle, le frein, le châtiment opposé à toutes les
oppressions, à toutes les spoliations, croit-on que nous nous
disputerions beaucoup, entre citoyens, à propos du suffrage
plus ou moins universel ? Croit-on qu’il mettrait en question le
plus grand des biens, la paix publique ? Croit-on que les classes
exclues n’attendraient pas paisiblement leur tour ? Croit-on
que les classes admises seraient très jalouses de leur privilége ?
Et n’est-il pas clair que l’intérêt étant identique et commun, les
uns agiraient, sans grand inconvénient, pour les autres ?
Mais que ce principe funeste vienne à s’introduire, que, sous
prétexte d’organisation, de réglementation, de protection,
d’encouragement, la Loi peut prendre aux uns pour donner aux
autres, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes
pour augmenter celle d’une classe, tantôt celle des agriculteurs,
tantôt celle des manufacturiers, des négociants, des armateurs,
des artistes, des comédiens ; oh ! certes, en ce cas, il n’y a pas
de classe qui ne prétende, avec raison, mettre, elle aussi, la
main sur la Loi ; qui ne revendique avec fureur son droit
d’élection et d’éligibilité ; qui ne bouleverse la société plutôt
que de ne pas l’obtenir. Les mendiants et les vagabonds euxmêmes
vous prouveront qu’ils ont des titres incontestables. Ils
vous diront : « Nous n’achetons jamais de vin, de tabac, de sel,
sans payer l’impôt, et une part de cet impôt est donnée
législativement en primes, en subventions à des hommes plus
riches que nous. D’autres font servir la Loi à élever
artificiellement le prix du pain, de la viande, du fer, du drap.

Puisque chacun exploite la Loi à son profit, nous voulons
l’exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le Droit à
l’assistance, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela,
il faut que nous soyons électeurs et législateurs, afin que nous
organisions en grand l’Aumône pour notre classe, comme vous
avez organisé en grand la Protection pour la vôtre. Ne nous
dites pas que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez,
selon la proposition de M. Mimerel, une somme de 600 000
francs pour nous faire taire et comme un os à ronger. Nous
avons d’autres prétentions et, en tout cas, nous voulons stipuler
pour nous-mêmes comme les autres classes ont stipulé pour
elles-mêmes ! »
Que peut-on répondre à cet argument ? Oui, tant qu’il sera
admis en principe que la Loi peut être détournée de sa vraie
mission, qu’elle peut violer les propriétés au lieu de les
garantir, chaque classe voudra faire la Loi, soit pour se
défendre contre la spoliation, soit pour l’organiser aussi à son
profit. La question politique sera toujours préjudicielle,
dominante, absorbante ; en un mot, on se battra à la porte du
Palais législatif. La lutte ne sera pas moins acharnée au-dedans.
Pour en être convaincu, il est à peine nécessaire de regarder ce
qui se passe dans les Chambres en France et en Angleterre ; il
suffit de savoir comment la question y est posée.
Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la
Loi est une cause perpétuelle de haine, de discorde, pouvant
aller jusqu’à la désorganisation sociale ? Jetez les yeux sur les
États-Unis. C’est le pays du monde où la Loi reste le plus dans
son rôle, qui est de garantir à chacun sa liberté et sa propriété.
Aussi c’est le pays du monde où l’ordre social paraît reposer

sur les bases les plus stables. Cependant, aux États-Unis même,
il est deux questions, et il n’en est que deux, qui, depuis
l’origine, ont mis plusieurs fois l’ordre politique en péril. Et
quelles sont ces deux questions ? Celle de l’Esclavage et celle
des Tarifs, c’est-à-dire précisément les deux seules questions
où, contrairement à l’esprit général de cette république, la Loi
a pris le caractère spoliateur. L’Esclavage est une violation,
sanctionnée par la loi, des droits de la Personne. La Protection
est une violation, perpétrée par la loi, du droit de Propriété ; et
certes, il est bien remarquable qu’au milieu de tant d’autres
débats, ce double fléau légal, triste héritage de l’ancien monde,
soit le seul qui puisse amener et amènera peut-être la rupture
de l’Union. C’est qu’en effet on ne saurait imaginer, au sein
d’une société, un fait plus considérable que celui-ci : La Loi
devenue un instrument d’injustice. Et si ce fait engendre des
conséquences si formidables aux États-Unis, où il n’est qu’une
exception, que doit-ce être dans notre Europe, où il est un
Principe, un Système ?
M. de Montalembert, s’appropriant la pensée d’une
proclamation fameuse de M. Carlier, disait : Il faut faire la
guerre au Socialisme. — Et par Socialisme, il faut croire que,
selon la définition de M. Charles Dupin, il désignait la
Spoliation.
Mais de quelle Spoliation voulait-il parler ? Car il y en a de
deux sortes. Il y a la spoliation extra-légale et la spoliation
légale.
Quant à la spoliation extra-légale, celle qu’on appelle vol,
escroquerie, celle qui est définie, prévue et punie par le Code
pénal, en vérité, je ne pense pas qu’on la puisse décorer du nom

de Socialisme. Ce n’est pas celle qui menace systématiquement
la société dans ses bases. D’ailleurs, la guerre contre ce genre
de spoliation n’a pas attendu le signal de M. de Montalembert
ou de M. Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du
monde ; la France y avait pourvu, dès longtemps avant la
révolution de février, dès longtemps avant l’apparition du
Socialisme, par tout un appareil de magistrature, de police, de
gendarmerie, de prisons, de bagnes et d’échafauds. C’est la Loi
elle-même qui conduit cette guerre, et ce qui serait, selon moi,
à désirer, c’est que la Loi gardât toujours cette attitude à
l’égard de la Spoliation.
Mais il n’en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti
pour elle. Quelquefois elle l’accomplit de ses propres mains,
afin d’en épargner au bénéficiaire la honte, le danger et le
scrupule. Quelquefois elle met tout cet appareil de
magistrature, police, gendarmerie et prison au service du
spoliateur, et traite en criminel le spolié qui se défend. En un
mot, il y a la spoliation légale, et c’est de celle-là sans doute
que parle M. de Montalembert.
Cette spoliation peut n’être, dans la législation d’un peuple,
qu’une tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu’il y a de
mieux à faire, sans tant de déclamations et de jérémiades, c’est
de l’y effacer le plus tôt possible, malgré les clameurs des
intéressés. Comment la reconnaître ? C’est bien simple. Il faut
examiner si la Loi prend aux uns ce qui leur appartient pour
donner aux autres ce qui ne leur appartient pas. Il faut
examiner si la Loi accomplit, au profit d’un citoyen et au
détriment des autres, un acte que ce citoyen ne pourrait
accomplir lui-même sans crime. Hâtez-vous d’abroger cette

Loi ; elle n’est pas seulement une iniquité, elle est une source
féconde d’iniquités ; car elle appelle les représailles, et si vous
n’y prenez garde, le fait exceptionnel s’étendra, se multipliera
et deviendra systématique. Sans doute, le bénéficiaire jettera
les hauts cris ; il invoquera les droits acquis. Il dira que l’État
doit Protection et Encouragement à son industrie ; il alléguera
qu’il est bon que l’État l’enrichisse, parce qu’étant plus riche il
dépense davantage, et répand ainsi une pluie de salaires sur les
pauvres ouvriers. Gardez-vous d’écouter ce sophiste, car c’est
justement par la systématisation de ces arguments que se
systématisera la spoliation légale.
C’est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d’enrichir
toutes les classes aux dépens les unes des autres ; c’est de
généraliser la Spoliation sous prétexte de l’organiser. Or, la
spoliation légale peut s’exercer d’une multitude infinie de
manières ; de là une multitude infinie de plans d’organisation :
tarifs, protection, primes, subventions, encouragements, impôt
progressif, instruction gratuite, Droit au travail, Droit au profit,
Droit au salaire, Droit à l’assistance, Droit aux instruments de
travail, gratuité du crédit, etc., etc. Et c’est l’ensemble de tous
ces plans, en ce qu’ils ont de commun, la spoliation légale, qui
prend le nom de Socialisme.
Or le Socialisme, ainsi défini, formant un corps de doctrine,
quelle guerre voulez-vous lui faire, si ce n’est une guerre de
doctrine ? Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde,
abominable. Réfutez-la. Cela vous sera d’autant plus aisé
qu’elle est plus fausse, plus absurde, plus abominable. Surtout,
si vous voulez être fort, commencez par extirper de votre
législation tout ce qui a pu s’y glisser de Socialisme, — et

l’oeuvre n’est pas petite.
On a reproché à M. de Montalembert de vouloir tourner
contre le Socialisme la force brutale. C’est un reproche dont il
doit être exonéré, car il a dit formellement : Il faut faire au
Socialisme la guerre qui est compatible avec la loi, l’honneur
et la justice.
Mais comment M. de Montalembert ne s’aperçoit-il pas
qu’il se place dans un cercle vicieux ? Vous voulez opposer au
Socialisme la Loi ? Mais précisément le Socialisme invoque la
Loi. Il n’aspire pas à la spoliation extra-légale, mais à la
spoliation légale. C’est de la Loi même, à l’instar des
monopoleurs de toute sorte, qu’il prétend se faire un
instrument ; et une fois qu’il aura la Loi pour lui, comment
voulez-vous tourner la Loi contre lui ? Comment voulez-vous
le placer sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de
vos prisons ?
Aussi que faites-vous ? Vous voulez l’empêcher de mettre la
main à la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors
du Palais législatif. Vous n’y réussirez pas, j’ose vous le
prédire, tandis qu’au-dedans on légiférera sur le principe de la
Spoliation légale. C’est trop inique, c’est trop absurde.
Il faut absolument que cette question de Spoliation légale se
vide, et il n’y a que trois solutions.
Que le petit nombre spolie le grand nombre.
Que tout le monde spolie tout le monde.
Que personne ne spolie personne.
Spoliation partielle, Spoliation universelle, absence de
Spoliation, il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu’un de

ces trois résultats.
Spoliation partielle, — c’est le système qui a prévalu tant
que l’électorat a été partiel, système auquel on revient pour
éviter l’invasion du Socialisme.
Spoliation universelle, — c’est le système dont nous avons
été menacés quand l’électorat est devenu universel, la masse
ayant conçu l’idée de légiférer sur le principe des législateurs
qui l’ont précédée.
Absence de Spoliation, — c’est le principe de justice, de
paix, d’ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je
proclamerai de toute la force, hélas ! bien insuffisante, de mes
poumons, jusqu’à mon dernier souffle.
Et, sincèrement, peut-on demander autre chose à la Loi ? La
Loi, ayant pour sanction nécessaire la Force, peut-elle être
raisonnablement employée à autre chose qu’à maintenir chacun
dans son Droit ? Je défie qu’on la fasse sortir de ce cercle, sans
la tourner, et, par conséquent, sans tourner la Force contre le
Droit. Et comme c’est là la plus funeste, la plus illogique
perturbation sociale qui se puisse imaginer, il faut bien
reconnaître que la véritable solution, tant cherchée, du
problème social est renfermée dans ces simples mots : LA LOI,
C’EST LA JUSTICE ORGANISÉE.
Or, remarquons-le bien : organiser la Justice par la Loi,
c’est-à-dire par la Force, exclut l’idée d’organiser par la Loi ou
par la Force une manifestation quelconque de l’activité
humaine : Travail, Charité, Agriculture, Commerce, Industrie,
Instruction, Beaux-Arts, Religion ; car il n’est pas possible
qu’une de ces organisations secondaires n’anéantisse

l’organisation essentielle. Comment imaginer, en effet, la
Force entreprenant sur la Liberté des citoyens, sans porter
atteinte à la Justice, sans agir contre son propre but ?
Ici je me heurte au plus populaire des préjugés de notre
époque. On ne veut pas seulement que la Loi soit juste ; on veut
encore qu’elle soit philanthropique. On ne se contente pas
qu’elle garantisse à chaque citoyen le libre et inoffensif
exercice de ses facultés, appliquées à son développement
physique, intellectuel et moral ; on exige d’elle qu’elle répande
directement sur la nation le bien-être, l’instruction et la
moralité. C’est le côté séduisant du Socialisme.
Mais, je le répète, ces deux missions de la Loi se
contredisent. Il faut opter. Le citoyen ne peut en même temps
être libre et ne l’être pas. M. de Lamartine m’écrivait un jour :
« Votre doctrine n’est que la moitié de mon programme ; vous
en êtes resté à la Liberté, j’en suis à la Fraternité. » Je lui
répondis : « La seconde moitié de votre programme détruira la
première. » Et, en effet, il m’est tout à fait impossible de
séparer le mot fraternité du mot volontaire. Il m’est tout à fait
impossible de concevoir la Fraternité légalement forcée, sans
que la Liberté soit légalement détruite, et la Justice légalement
foulée aux pieds.
La Spoliation légale a deux racines : l’une, nous venons de le
voir, est dans l’Égoïsme humain ; l’autre est dans la fausse
Philanthropie.
Avant d’aller plus loin, je crois devoir m’expliquer sur le
mot Spoliation.
Je ne le prends pas, ainsi qu’on le fait trop souvent, dans une

acception vague, indéterminée, approximative, métaphorique :
je m’en sers au sens tout à fait scientifique, et comme
exprimant l’idée opposée à celle de la Propriété. Quand une
portion de richesses passe de celui qui l’a acquise, sans son
consentement et sans compensation, à celui qui ne l’a pas
créée, que ce soit par force ou par ruse, je dis qu’il y a atteinte
à la Propriété, qu’il y a Spoliation. Je dis que c’est là justement
ce que la Loi devrait réprimer partout et toujours. Que si la Loi
accomplit elle-même l’acte qu’elle devrait réprimer, je dis
qu’il n’y a pas moins Spoliation, et même, socialement parlant,
avec circonstance aggravante. Seulement, en ce cas, ce n’est
pas celui qui profite de la Spoliation qui en est responsable,
c’est la Loi, c’est le législateur, c’est la société, et c’est ce qui
en fait le danger politique.
Il est fâcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J’en
ai vainement cherché un autre, car en aucun temps, et moins
aujourd’hui que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos
discordes une parole irritante. Aussi, qu’on le croie ou non, je
déclare que je n’entends accuser les intentions ni la moralité de
qui que ce soit. J’attaque une idée que je crois fausse, un
système qui me semble injuste, et cela tellement en dehors des
intentions, que chacun de nous en profite sans le vouloir et en
souffre sans le savoir. Il faut écrire sous l’influence de l’esprit
de parti ou de la peur pour révoquer en doute la sincérité du
Protectionnisme, du Socialisme et même du Communisme, qui
ne sont qu’une seule et même plante, à trois périodes diverses
de sa croissance. Tout ce qu’on pourrait dire, c’est que la
Spoliation est plus visible, par sa partialité, dans le
Protectionnisme[4], par son universalité, dans le Communisme ;

d’où il suit que des trois systèmes le Socialisme est encore le
plus vague, le plus indécis, et par conséquent le plus sincère.
Quoi qu’il en soit, convenir que la spoliation légale a une de
ses racines dans la fausse philanthropie, c’est mettre
évidemment les intentions hors de cause.
Ceci entendu, examinons ce que vaut, d’où vient et où
aboutit cette aspiration populaire qui prétend réaliser le Bien
général par la Spoliation générale.
Les socialistes nous disent : puisque la Loi organise la
justice, pourquoi n’organiserait-elle pas le travail,
l’enseignement, la religion ?
Pourquoi ? Parce qu’elle ne saurait organiser le travail,
l’enseignement, la religion, sans désorganiser la Justice.
Remarquez donc que la Loi, c’est la Force, et que, par
conséquent, le domaine de la Loi ne saurait dépasser
légitimement le légitime domaine de la Force.
Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice,
elles ne lui imposent rien qu’une pure négation. Elles ne lui
imposent que l’abstention de nuire. Elles n’attentent ni à sa
Personnalité, ni à sa Liberté, ni à sa Propriété. Seulement elles
sauvegardent la Personnalité, la Liberté et la Propriété d’autrui.
Elles se tiennent sur la défensive ; elles défendent le Droit égal
de tous. Elles remplissent une mission dont l’innocuité est
évidente, l’utilité palpable, et la légitimité incontestée.
Cela est si vrai qu’ainsi qu’un de mes amis me le faisait
remarquer, dire que le but de la Loi est de faire régner la
Justice, c’est se servir d’une expression qui n’est pas
rigoureusement exacte. Il faudrait dire : Le but de la Loi est

d’empêcher l’Injustice de régner. En effet, ce n’est pas la
Justice qui a une existence propre, c’est l’Injustice. L’une
résulte de l’absence de l’autre.
Mais quand la Loi, — par l’intermédiaire de son agent
nécessaire, la Force, — impose un mode de travail, une
méthode ou une matière d’enseignement, une foi ou un culte,
ce n’est plus négativement, c’est positivement qu’elle agit sur
les hommes. Elle substitue la volonté du législateur à leur
propre volonté, l’initiative du législateur à leur propre
initiative. Ils n’ont plus à se consulter, à comparer, à prévoir ;
la Loi fait tout cela pour eux. L’intelligence leur devient un
meuble inutile ; ils cessent d’être hommes ; ils perdent leur
Personnalité, leur Liberté, leur Propriété.
Essayez d’imaginer une forme de travail imposée par la
Force, qui ne soit une atteinte à la Liberté ; une transmission de
richesse imposée par la Force, qui ne soit une atteinte à la
Propriété. Si vous n’y parvenez pas, convenez donc que la Loi
ne peut organiser le travail et l’industrie sans organiser
l’Injustice.
Lorsque, du fond de son cabinet, un publiciste promène ses
regards sur la société, il est frappé du spectacle d’inégalité qui
s’offre à lui. Il gémit sur les souffrances qui sont le lot d’un si
grand nombre de nos frères, souffrances dont l’aspect est rendu
plus attristant encore par le contraste du luxe et de l’opulence.
Il devrait peut-être se demander si un tel état social n’a pas
pour cause d’anciennes Spoliations, exercées par voie de
conquête, et des Spoliations nouvelles, exercées par
l’intermédiaire des Lois. Il devrait se demander si, l’aspiration
de tous les hommes vers le bien-être et le perfectionnement

étant donnée, le règne de la justice ne suffit pas pour réaliser la
plus grande activité de Progrès et la plus grande somme
d’Égalité, compatibles avec cette responsabilité individuelle
que Dieu a ménagée comme juste rétribution des vertus et des
vices.
Il n’y songe seulement pas. Sa pensée se porte vers des
combinaisons, des arrangements, des organisations légales ou
factices. Il cherche le remède dans la perpétuité et
l’exagération de ce qui a produit le mal.
Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l’avons vu,
n’est qu’une véritable négation, est-il aucun de ces
arrangements légaux qui ne renferme le principe de la
Spoliation ?
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de
richesses, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est
pas une mamelle qui se remplisse d’elle-même, ou dont les
veines lactifères aillent puiser ailleurs que dans la société. Il
n’entre rien au trésor public, en faveur d’un citoyen ou d’une
classe, que ce que les autres citoyens et les autres classes ont
été forcés d’y mettre. Si chacun n’y puise que l’équivalent de
ce qu’il y a versé, votre Loi, il est vrai, n’est pas spoliatrice,
mais elle ne fait rien pour ces hommes qui manquent de
richesses, elle ne fait rien pour l’égalité. Elle ne peut être un
instrument d’égalisation qu’autant qu’elle prend aux uns pour
donner aux autres, et alors elle est un instrument de Spoliation.
Examinez à ce point de vue la Protection des tarifs, les primes
d’encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le Droit
à l’assistance, le Droit à l’instruction, l’impôt progressif, la
gratuité du crédit, l’atelier social, toujours vous trouverez au

fond la Spoliation légale, l’injustice organisée.
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de
lumières, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi n’est
pas un flambeau répandant au loin une clarté qui lui soit
propre. Elle plane sur une société où il y a des hommes qui
savent et d’autres qui ne savent pas ; des citoyens qui ont
besoin d’apprendre et d’autres qui sont disposés à enseigner.
Elle ne peut faire que de deux choses l’une : ou laisser s’opérer
librement ce genre de transactions, laisser se satisfaire
librement cette nature de besoins ; ou bien forcer à cet égard
les volontés et prendre aux uns de quoi payer des professeurs
chargés d’instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut
pas faire qu’il n’y ait, au second cas, atteinte à la Liberté et à la
Propriété, Spoliation légale.
Vous dites : « Voilà des hommes qui manquent de moralité
ou de religion, » — et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi
c’est la Force, et ai-je besoin de dire combien c’est une
entreprise violente et folle que de faire intervenir la force en
ces matières ?
Au bout de ses systèmes et de ses efforts, il semble que le
Socialisme, quelque complaisance qu’il ait pour lui-même, ne
puisse s’empêcher d’apercevoir le monstre de la Spoliation
légale. Mais que fait-il ? Il le déguise habilement à tous les
yeux, même aux siens, sous les noms séducteurs de Fraternité,
Solidarité, Organisation, Association. Et parce que nous ne
demandons pas tant à la Loi, parce que nous n’exigeons d’elle
que Justice, il suppose que nous repoussons la fraternité, la
solidarité, l’organisation, l’association, et nous jette à la face
l’épithète d’individualistes.

Qu’il sache donc que ce que nous repoussons, ce n’est pas
l’organisation naturelle, mais l’organisation forcée.
Ce n’est pas l’association libre, mais les formes
d’association qu’il prétend nous imposer.
Ce n’est pas la fraternité spontanée, mais la fraternité légale.
Ce n’est pas la solidarité providentielle, mais la solidarité
artificielle, qui n’est qu’un déplacement injuste de
Responsabilité.
Le Socialisme, comme la vieille politique d’où il émane,
confond le Gouvernement et la Société. C’est pourquoi, chaque
fois que nous ne voulons pas qu’une chose soit faite par le
Gouvernement, il en conclut que nous ne voulons pas que cette
chose soit faite du tout. Nous repoussons l’instruction par
l’État ; donc nous ne voulons pas d’instruction. Nous
repoussons une religion d’État ; donc nous ne voulons pas de
religion. Nous repoussons l’égalisation par l’État ; donc nous
ne voulons pas d’égalité, etc. C’est comme s’il nous accusait
de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous
repoussons la culture du blé par l’État.
Comment a pu prévaloir, dans le monde politique, l’idée
bizarre de faire découler de la Loi ce qui n’y est pas : le Bien,
en mode positif, la Richesse, la Science, la Religion ?
Les publicistes modernes, particulièrement ceux de l’école
socialiste, fondent leurs théories diverses sur une hypothèse
commune, et assurément la plus étrange, la plus orgueilleuse
qui puisse tomber dans un cerveau humain.
Ils divisent l’humanité en deux parts. L’universalité des
hommes, moins un, forme la première ; le publiciste, à lui tout

seul, forme la seconde et, de beaucoup, la plus importante.
En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne
portent en eux-mêmes ni un principe d’action, ni un moyen de
discernement ; qu’ils sont dépourvus d’initiative ; qu’ils sont
de la matière inerte, des molécules passives, des atomes sans
spontanéité, tout au plus une végétation indifférente à son
propre mode d’existence, susceptible de recevoir, d’une
volonté et d’une main extérieures, un nombre infini de formes
plus ou moins symétriques, artistiques, perfectionnées.
Ensuite chacun d’eux suppose sans façon qu’il est lui-même,
sous les noms d’Organisateur, de Révélateur, de Législateur,
d’Instituteur, de Fondateur, cette volonté et cette main, ce
mobile universel, cette puissance créatrice dont la sublime
mission est de réunir en société ces matériaux épars, qui sont
des hommes.
Partant de cette donnée, comme chaque jardinier, selon son
caprice, taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes,
en cônes, en vases, en espaliers, en quenouilles, en éventails,
chaque socialiste, suivant sa chimère, taille la pauvre humanité
en groupes, en séries, en centres, en sous-centres, en alvéoles,
en ateliers sociaux, harmoniques, contrastés, etc., etc.
Et de même que le jardinier, pour opérer la taille des arbres,
a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le
publiciste, pour arranger sa société, a besoin de forces qu’il ne
peut trouver que dans les Lois ; loi de douane, loi d’impôt, loi
d’assistance, loi d’instruction.
Il est si vrai que les socialistes considèrent l’humanité
comme matière à combinaisons sociales, que si, par hasard, ils

ne sont pas bien sûrs du succès de ces combinaisons, ils
réclament du moins une parcelle d’humanité comme matière à
expériences : on sait combien est populaire parmi eux l’idée
d’expérimenter tous les systèmes, et on a vu un de leurs chefs
venir sérieusement demander à l’assemblée constituante une
commune avec tous ses habitants, pour faire son essai.
C’est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant
de la faire en grand. C’est ainsi que le chimiste sacrifie
quelques réactifs, que l’agriculteur sacrifie quelques semences
et un coin de son champ pour faire l’épreuve d’une idée.
Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et
ses arbres, entre l’inventeur et sa machine, entre le chimiste et
ses réactifs, entre l’agriculteur et ses semences !… Le
socialiste croit de bonne foi que la même distance le sépare de
l’humanité.
Il ne faut pas s’étonner que les publicistes du dix-neuvième
siècle considèrent la société comme une création artificielle
sortie du génie du Législateur.
Cette idée, fruit de l’éducation classique, a dominé tous les
penseurs, tous les grands écrivains de notre pays.
Tous ont vu entre l’humanité et le législateur les mêmes
rapports qui existent entre l’argile et le potier.
Bien plus, s’ils ont consenti à reconnaître, dans le coeur de
l’homme, un principe d’action et, dans son intelligence, un
principe de discernement, ils ont pensé que Dieu lui avait fait,
en cela, un don funeste, et que l’humanité, sous l’influence de
ces deux moteurs, tendait fatalement vers sa dégradation. Ils
ont posé en fait qu’abandonnée à ses penchants l’humanité ne

s’occuperait de religion que pour aboutir à l’athéisme,
d’enseignement que pour arriver à l’ignorance, de travail et
d’échanges que pour s’éteindre dans la misère.
Heureusement, selon ces mêmes écrivains, il y a quelques
hommes, nommés Gouvernants, Législateurs, qui ont reçu du
ciel, non seulement pour eux-mêmes, mais pour tous les autres,
des tendances opposées.
Pendant que l’humanité penche vers le Mal, eux inclinent au
Bien ; pendant que l’humanité marche vers les ténèbres, eux
aspirent à la lumière ; pendant que l’humanité est entraînée
vers le vice, eux sont attirés par la vertu. Et, cela posé, ils
réclament la Force, afin qu’elle les mette à même de substituer
leurs propres tendances aux tendances du genre humain.
Il suffit d’ouvrir, à peu près au hasard, un livre de
philosophie, de politique ou d’histoire pour voir combien est
fortement enracinée dans notre pays cette idée, fille des études
classiques et mère du Socialisme, que l’humanité est une
matière inerte recevant du pouvoir la vie, l’organisation, la
moralité et la richesse ; ou bien, ce qui est encore pis, que
d’elle-même l’humanité tend vers sa dégradation et n’est
arrêtée sur cette pente que par la main mystérieuse du
Législateur. Partout le Conventionalisme classique nous
montre, derrière la société passive, une puissance occulte qui,
sous les noms de Loi, Législateur, ou sous cette expression plus
commode et plus vague de ON, meut l’humanité, l’anime,
l’enrichit et la moralise.
BOSSUET. « Une des choses qu’ON (qui ?) imprimait le plus fortement dans l’esprit
des Égyptiens, c’était l’amour de la patrie… Il n’était pas permis d’être inutile à

l’État ; la Loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de père en fils. On
ne pouvait ni en avoir deux ni changer de profession… Mais il y avait une
occupation qui devait être commune, c’était l’étude des lois et de la sagesse.
L’ignorance de la religion et de la police du pays n’était excusée en aucun état. Au
reste, chaque profession avait son canton qui lui était assigné (par qui ?)… Parmi
de bonnes lois, ce qu’il y avait de meilleur, c’est que tout le monde était nourri
(par qui ?) dans l’esprit de les observer… Leurs mercures ont rempli l’Égypte
d’inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque rien laissé ignorer de ce qui
pouvait rendre la vie commode et tranquille. »
Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d’eux-mêmes
: patriotisme, richesses, activité, sagesse, inventions,
labourage, sciences, tout leur venait par l’opération des Lois ou
des Rois. Il ne s’agissait pour eux que de se laisser faire. C’est
à ce point que Diodore ayant accusé les Égyptiens de rejeter la
lutte et la musique, Bossuet l’en reprend. Comment cela est-il
possible, dit-il, puisque ces arts avaient été inventés par
Trismégiste ?
De même chez les Perses :
« Un des premiers soins du prince était de faire fleurir l’agriculture… Comme il
y avait des charges établies pour la conduite des armées, il y en avait aussi pour
veiller aux travaux rustiques… Le respect qu’on inspirait aux Perses pour l’autorité
royale allait jusqu’à l’excès. »
Les Grecs, quoique pleins d’esprit, n’en étaient pas moins
étrangers à leurs propres destinées, jusque-là que, d’eux-mêmes,
ils ne se seraient pas élevés, comme les chiens et les
chevaux, à la hauteur des jeux les plus simples. Classiquement,
c’est une chose convenue que tout vient du dehors aux peuples.
« Les Grecs, naturellement pleins d’esprit et de courage, avaient été cultivés de

bonne heure par des Rois et des colonies venues d’Égypte. C’est de là qu’ils
avaient appris les exercices du corps, la course à pied, à cheval et sur des
chariots… Ce que les Égyptiens leur avaient appris de meilleur était à se rendre
dociles, à se laisser former par des lois pour le bien public. »
FÉNELON. Nourri dans l’étude et l’admiration de l’antiquité,
témoin de la puissance de Louis XIV, Fénelon ne pouvait guère
échapper à cette idée que l’humanité est passive, et que ses
malheurs comme ses prospérités, ses vertus comme ses vices
lui viennent d’une action extérieure, exercée sur elle par la Loi
ou celui qui la fait. Aussi, dans son utopique Salente, met-il les
hommes, avec leurs intérêts, leurs facultés, leurs désirs et leurs
biens, à la discrétion absolue du Législateur. En quelque
matière que ce soit, ce ne sont jamais eux qui jugent pour eux-mêmes,
c’est le Prince. La nation n’est qu’une matière
informe, dont le Prince est l’âme. C’est en lui que résident la
pensée, la prévoyance, le principe de toute organisation, de tout
progrès et, par conséquent, la Responsabilité.
Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout
le Xme livre de Télémaque. J’y renvoie le lecteur, et me
contente de citer quelques passages pris au hasard dans ce
célèbre poème, auquel, sous tout autre rapport, je suis le
premier à rendre justice.
Avec cette crédulité surprenante qui caractérise les
classiques, Fénelon admet, malgré l’autorité du raisonnement
et des faits, la félicité générale des Égyptiens, et il l’attribue,
non à leur propre sagesse, mais à celle de leurs Rois.
« Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des
villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se

couvrent tous les ans d’une moisson dorée, sans se reposer jamais ; des prairies
pleines de troupeaux ; des laboureurs accablés sous le poids des fruits que la terre
épanchait de son sein ; des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs
flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d’alentour. Heureux, disait Mentor,
le peuple qui est conduit par un sage Roi.
« Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l’abondance répandues dans
toute la campagne d’Égypte, où l’on comptait jusqu’à vingt-deux mille villes ; la
justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des
enfants qu’on accoutumait à l’obéissance, au travail, à la sobriété, à l’amour des
arts et des lettres ; l’exactitude pour toutes les cérémonies de la religion, le
désintéressement, le désir de l’honneur, la fidélité pour les hommes et la crainte
pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point
d’admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il, le peuple qu’un sage Roi conduit
ainsi. »
Fénelon fait, sur la Crète, une idylle encore plus séduisante.
Puis il ajoute, par la bouche de Mentor :
« Tout ce que vous verrez dans cette île merveilleuse est le fruit des lois de
Minos. L’éducation qu’il faisait donner aux enfants rend le corps sain et robuste.
ON les accoutume d’abord à une vie simple, frugale et laborieuse ; ON suppose que
toute volupté amollit le corps et l’esprit ; ON ne leur propose jamais d’autre plaisir
que celui d’être invincibles par la vertu et d’acquérir beaucoup de gloire… Ici ON
punit trois vices qui sont impunis chez les autres peuples, l’ingratitude, la
dissimulation et l’avarice. Pour le faste et la mollesse, ON n’a jamais besoin de les
réprimer, car ils sont inconnus en Crète… ON n’y souffre ni meubles précieux, ni
habits magnifiques, ni festins délicieux, ni palais dorés. »
C’est ainsi que Mentor prépare son élève à triturer et
manipuler, dans les vues les plus philanthropiques sans doute,
le peuple d’Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne

l’exemple à Salente.
Voilà comment nous recevons nos premières notions
politiques. On nous enseigne à traiter les hommes à peu près
comme Olivier de Serres enseigne aux agriculteurs à traiter et
mélanger les terres.
MONTESQUIEU. « Pour maintenir l’esprit de commerce, il faut que toutes les lois le
favorisent ; que ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à
mesure que le commerce les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une
assez grande aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque citoyen
riche dans une telle médiocrité qu’il ait besoin de travailler pour conserver ou pour
acquérir… »
Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.
« Quoique dans la démocratie l’égalité réelle soit l’âme de l’État, cependant elle
est si difficile à établir qu’une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas
toujours. Il suffit que l’on établisse un cens qui réduise ou fixe les différences à un
certain point. Après quoi c’est à des lois particulières à égaliser pour ainsi dire les
inégalités, par les charges qu’elles imposent aux riches et le soulagement qu’elles
accordent aux pauvres… »
C’est bien là encore l’égalisation des fortunes par la loi, par
la force.
« Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les unes étaient
militaires, comme Lacédémone ; d’autres étaient commerçantes, comme Athènes.
Dans les unes ON voulait que les citoyens fussent oisifs ; dans les autres ON
cherchait à donner de l’amour pour le travail. »
« Je prie qu’on fasse un peu d’attention à l’étendue du génie qu’il fallut à ces
législateurs pour voir qu’en choquant tous les usages reçus, en confondant toutes
les vertus, ils montreraient à l’univers leur sagesse. Lycurgue, mêlant le larcin
avec l’esprit de justice, le plus dur esclavage avec l’extrême liberté, les sentiments

les plus atroces avec la plus grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il
sembla lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l’argent, les murailles :
on y a de l’ambition sans espérance d’être mieux ; on y a les sentiments naturels,
et on n’y est ni enfant, ni mari, ni père ; la pudeur même est ôtée à la chasteté.
C’est par ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire… »
« Cet extraordinaire que l’on voyait dans les institutions de la Grèce, nous
l’avons vu dans la lie et la corruption des temps modernes. Un législateur honnête
homme a formé un peuple où la probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez
les Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le premier ait eu la
paix pour objet comme l’autre a eu la guerre, ils se ressemblent dans la voie
singulière où ils ont mis leur peuple, dans l’ascendant qu’ils ont eu sur des
hommes libres, dans les préjugés qu’ils ont vaincus, dans les passions qu’ils ont
soumises. »
« Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu en faire un
crime à la Société, qui regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la
vie ; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus
heureux… »
« Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront la communauté
des biens de la République de Platon, ce respect qu’il demandait pour les dieux,
cette séparation d’avec les étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité
faisant le commerce et non pas les citoyens ; ils donneront nos arts sans notre luxe,
et nos besoins sans nos désirs. »
L’engouement vulgaire aura beau s’écrier : c’est du
Montesquieu, donc c’est magnifique ! c’est sublime ! j’aurai le
courage de mon opinion et de dire :
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau !
Mais c’est affreux ! abominable ! et ces extraits, que je

pourrais multiplier, montrent que, dans les idées de
Montesquieu, les personnes, les libertés, les propriétés,
l’humanité entière ne sont que des matériaux propres à exercer
la sagacité du Législateur.
ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprême autorité des
démocrates, fasse reposer l’édifice social sur la volonté
générale, personne n’a admis, aussi complétement que lui,
l’hypothèse de l’entière passivité du genre humain en présence
du Législateur.
« S’il est vrai qu’un grand prince est un homme rare, que sera-ce d’un grand
législateur ? Le premier n’a qu’à suivre le modèle que l’autre doit proposer. Celui-ci
est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n’est que l’ouvrier qui la
monte et la fait marcher. »
Et que sont les hommes en tout ceci ? La machine qu’on
monte et qui marche, ou plutôt la matière brute dont la
machine est faite !
Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et les
sujets, il y a les mêmes rapports qu’entre l’agronome et
l’agriculteur, l’agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus
de l’humanité est donc placé le publiciste, qui régente
les Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces
termes impératifs :
« Voulez-vous donner de la consistance à l’État ? rapprochez les degrés
extrêmes autant qu’il est possible. Ne souffrez ni des gens opulents ni des gueux.
« Le sol est-il ingrat ou stérile, ou le pays trop serré pour les habitants, tournez vous
du côté de l’industrie et des arts, dont vous échangerez les productions contre
les denrées qui vous manquent… Dans un bon terrain, manquez-vous d’habitants,
donnez tous vos soins à l’agriculture, qui multiplie les hommes, et chassez les arts,

qui ne feraient qu’achever de dépeupler le pays… Occupez-vous des rivages
étendus et commodes, couvrez la mer de vaisseaux, vous aurez une existence
brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que des rochers
inaccessibles, restez barbares et ichthyophages, vous en vivrez plus tranquilles,
meilleurs peut-être, et, à coup sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes
communes à tous, chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne
d’une manière particulière, et rend sa législation propre à lui seul. C’est ainsi
qu’autrefois les Hébreux, et récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la
religion ; les Athéniens, les lettres ; Carthage et Tyr, le commerce ; Rhodes, la
marine ; Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L’auteur de l’Esprit des Lois a montré
par quel art le législateur dirige l’institution vers chacun de ces objets… Mais si le
législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui
naît de la nature des choses, que l’un tende à la servitude et l’autre à la liberté ;
l’un aux richesses, l’autre à la population ; l’un à la paix, l’autre aux conquêtes, on
verra les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer, et l’État ne cessera
d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait
repris son empire. »
Mais si la nature est assez invincible pour reprendre son
empire, pourquoi Rousseau n’admet-il pas qu’elle n’avait pas
besoin du Législateur pour prendre cet empire dès l’origine ?
Pourquoi n’admet-il pas qu’obéissant à leur propre initiative
les hommes se tourneront d’eux-mêmes vers le commerce sur
des rivages étendus et commodes, sans qu’un Lycurgue, un
Solon, un Rousseau s’en mêlent, au risque de se tromper ?
Quoi qu’il en soit, on comprend la terrible responsabilité que
Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs,
conducteurs, législateurs et manipulateurs de Sociétés. Aussi
est-il, à leur égard, très exigeant.
« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de

changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer chaque individu qui,
par lui-même, est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout, dont
cet individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être ; d’altérer la
constitution de l’homme pour la renforcer, de substituer une existence partielle et
morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la
nature. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses propres forces pour lui en
donner qui lui soient étrangères… »
Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes
de Rousseau ?
RAYNAL. « Le climat, c’est-à-dire le ciel et le sol, est la première règle du
législateur. Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est d’abord sa position locale
qu’il doit consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des lois
relatives à la navigation… Si la colonie est portée dans les terres, un législateur
doit prévoir et leur genre et leur degré de fécondité… »
« C’est surtout dans la distribution de la propriété qu’éclatera la sagesse de la
législation. En général, et dans tous les pays du monde, quand on fonde une
colonie, il faut donner des terres à tous les hommes, c’est-à-dire à chacun une
étendue suffisante pour l’entretien d’une famille… »
« Dans une île sauvage qu’on peuplerait d’enfants, on n’aurait qu’à laisser
éclore les germes de la vérité dans les développements de la raison… Mais quand
on établit un peuple déjà vieux dans un pays nouveau, l’habileté consiste à ne lui
laisser que les opinions et les habitudes nuisibles dont on ne peut le guérir et le
corriger. Veut-on empêcher qu’elles ne se transmettent, on veillera sur la seconde
génération par une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un
législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer d’avance des
hommes sages pour l’instruction de la jeunesse… Dans une colonie naissante,
toutes les facilités sont ouvertes aux précautions du Législateur qui veut épurer le
sang et les moeurs d’un peuple. Qu’il ait du génie et de la vertu, les terres et les

hommes qu’il aura dans ses mains inspireront à son âme un plan de société, qu’un
écrivain ne peut jamais tracer que d’une manière vague et sujette à l’instabilité des
hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de circonstances trop
difficiles à prévoir et à combiner… »
Ne semble-t-il pas entendre un professeur d’agriculture dire
à ses élèves : « Le climat est la première règle de
l’agriculteur ? Ses ressources lui dictent ses devoirs. C’est
d’abord sa position locale qu’il doit consulter. Est-il sur un sol
argileux, il doit se conduire de telle façon. A-t-il affaire à du
sable, voici comment il doit s’y prendre. Toutes les facilités
sont ouvertes à l’agriculteur qui veut nettoyer et améliorer son
sol. Qu’il ait de l’habileté, les terres, les engrais qu’il aura dans
ses mains lui inspireront un plan d’exploitation, qu’un
professeur ne peut jamais tracer que d’une manière vague et
sujette à l’instabilité des hypothèses, qui varient et se
compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles à
prévoir et à combiner. »
Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir
quelquefois que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous
disposez si arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des
êtres intelligents et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu,
comme vous, la faculté de voir, de prévoir, de penser et de
juger pour eux-mêmes !
MABLY. (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la
négligence de la sécurité, et poursuit ainsi) :
« Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts du
gouvernement se sont relâchés. Donnez-leur une nouvelle tension (c’est au lecteur
que Mably s’adresse), et le mal sera guéri… Songez moins à punir des fautes qu’à

encourager les vertus dont vous avez besoin. Par cette méthode vous rendrez à
votre république la vigueur de la jeunesse. C’est pour n’avoir pas été connue des
peuples libres qu’ils ont perdu la liberté ! Mais si les progrès du mal sont tels que
les magistrats ordinaires ne puissent y remédier efficacement, ayez recours à une
magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance considérable.
L’imagination des citoyens a besoin alors d’être frappée… »
Et tout dans ce goût durant vingt volumes.
Il a été une époque où, sous l’influence de tels
enseignements, qui sont le fond de l’éducation classique,
chacun a voulu se placer en dehors et au-dessus de l’humanité,
pour l’arranger, l’organiser et l’instituer à sa guise.

CONDILLAC. —

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