NÉRON


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Auteur : Weigall Arthur
Ouvrage : Néron
Année : 1950

TRADUCTION PAR MAURICE GERIN
ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE NORMALE

 

CHAPITRE PREMIER

DEUX JUGEMENTS OPPOSÉS DE L’HISTOIRE SUR LE PERSONNAGE DE NÉRON. — EVÉNEMENTS ANTÉRIEURS À LA NAISSANCE DE NÉRON. — PREMIÈRE VIE DE SA MÈRE, AGRIPPINE, SOUS LES EMPEREURS TIBÈRE ET CALIGULA.

 

En l’an 64 du Seigneur, Rome fut en partie détruite par les flammes, et la petite secte des Chrétiens fut accusée d’avoir, de propos délibéré, causé l’embrasement. Une courte, mais terrible persécution s’ensuivit, où saint Paul, pense-t-on, perdit la vie; et Néron, empereur de Rome de 54 à 68 après Jésus-Christ, en vint à passer aux yeux des survivants pour le premier grand ennemi de la foi nouvelle.
En 68, l’empereur fut détrôné. L’on suppose qu’il se suicida dans une maison des faubourgs de Rome où il s’était en-fui; mais une multitude de gens, passionnément loyaux à sa personne, crurent qu’il vivait encore; que la blessure qu’il s’était faite avait été guérie, qu’il s’était sauvé en Orient et reviendrait un jour, en triomphe.
C’est à l’époque précise où cette rumeur empoignait les esprits du public, et où le propos de son échappée comme de son imminente réapparition était dans toutes les bouches, que fut écrite l’Apocalypse, ou Révélation de saint Jean, cette oeuvre étonnante : l’auteur, jugeant Néron responsable de la persécution des chrétiens, l’introduisait en ces pages sous le masque de la Bête, la Bête qui a été blessée à mort, mais dont la plaie mortelle a été guérie1, « la Bête qui était, et n’est plus, bien qu’elle soit »2, et dont le nombre est 6663.


1 Rev., XIII, 3 et 12.
2 Rev., XVII, 8.
3 Rev., XIII, 18.


Mais Néron n’avait pas seulement causé le trépas des martyrs chrétiens : il avait été aussi l’ennemi de l’élément conservateur de la vieille noblesse romaine, dont il avait bafoué les traditions de bien des manières, notamment par ses apparitions scéniques de chanteur; et comme les principaux historiens de sa vie ont appartenu à la section patricienne de la société, les générations romaines des âges ultérieurs finirent par entretenir une opinion extrêmement défavorable de son caractère. Aussi, quand le christianisme devint religion d’Etat, ce point de vue hostile des païens rejoignit-il celui de l’Apocalypse chrétienne; et désormais Néron fut pour tous les hommes la Bête, l’Antéchrist, la personnification horrifique des péchés du monde et de la chair.
Pour cette raison, et bien que la cause en soit d’habitude oubliée, son nom ramène maintenant devant l’esprit la vision d’un monstre d’iniquité, d’un démon incarné n’ayant d’humains que les dehors et qui, à cet égard même, n’aurait été rien moins que plaisant. Mais une question demeure : Néron, aujourd’hui, serait-il regardé comme cette créature d’une si indicible scélératesse, si l’horreur inspirée aux premiers Chrétiens par la violence de son procédé à leur endroit ne s’était muée en tradition de haine ? Les écrivains chrétiens de siècle en siècle ont amoncelé sur lui l’opprobre, et les historiens ont suivi aveuglément leurs directives, ayant à peine conscience de verser dans des préjugés et ne se rendant pas du tout compte que la scélératesse de Néron, ou du moins l’envergure d’icelle, était chose sujette à caution.
Ces écrivains ont eu, comme il va de soi, l’appui des trois sources non-chrétiennes de l’antiquité qui nous fournissent le gros de nos renseignements sur Néron — Tacite, Suétone, et Dion (ou Dio) Cassius — car ceux-ci sont unanimes à le représenter, sinon certes comme la Bête de l’Apocalypse, à tout le moins comme un gredin et un assassin de haute fantaisie, voire comme un traître à l’idéal aristocratique, et qui mit en péril l’édifice entier de l’empire par sa vie éperdument franche de conventions et sa prétention au droit d’exploiter publiquement ses talents de chanteur et de musicien. Pline l’Ancien, lui aussi, l’appelle l’ennemi du genre humain; et Marc-Aurèle parle de lui comme d’un monstre inhumain1.
Après sa mort, l’opinion prévalut sans aucun doute chez les Romains du patriciat — non parmi le peuple — que Néron avait crapuleusement et sans nécessité aucune assassiné son frère de lait Britannicus, sa mère Agrippine, sa première épouse Octavie, sa tante Domitia, ses cousins Sylla, Rubellius Plautus et les Silani, ses tuteurs Sénèque et Burrhus et d’autres par douzaines; qu’il avait d’un coup de pied envoyé dans l’au-delà sa seconde femme Poppée; mis de ses propres mains le feu à Rome; et qu’il avait prémédité de massacrer tout le Sénat, d’incendier Rome une seconde fois, de lâcher les fauves sur le peuple, et ainsi de suite. On l’accusa de toutes sortes d’immoralités hideuses; on qualifia son carac-tère de cruel, de bestial, de vicieux, de vain, de lâche, et d’irresponsable au dernier degré; et l’on pensa qu’il avait ravalé la dignité et le rang d’empereur en chantant, comme nous l’avons dit, dans les théâtres publics. D’avoir souillé la pourpre impériale en paraissant sur la scène, et d’avoir fait périr sa mère, furent ses deux crimes saillants; et il fut cons-pué tour à tour aux cris de « Matricide » et de « Musicien ».
Ainsi, tout à fait à part de la légende chrétienne, il y en avait assez pour le damner dans les conversations générales tenues sur son compte par la société romaine des hautes classes, conversations qui prirent à la longue une forme concrète dans les histoires de Tacite et autres et dans la biographie de Suétone. Mais ces historiens ont proféré des accusations beaucoup plus terribles contre d’autres empereurs — Caligula par exemple; et il n’est guère possible de supposer que Néron nous serait parvenu à ce jour sous les traits du personnage le plus monstrueux de l’histoire romaine si la Chrétienté à ses débuts ne l’avait identifié avec l’Antéchrist. Il est plus vraisemblable qu’on l’eût simplement considéré comme un des mauvais empereurs, ou comme un de ceux dont l’ineptie fut criminelle.
Dans les pages qui suivent, toutefois, je voudrais montrer qu’il est en somme un autre côté du tableau, côté que l’on ne saurait rendre apparent qu’en reconnaissant l’origine du préjugé formé contre Néron; en rajustant bout à bout les nombreux aveux de ses mérites formulés à contre-coeur par divers auteurs de l’antiquité; enfin, en interprétant le caractère de Néron et les mobiles de ses actes à la double lumière de ces documents et du fait incontesté qu’il fut aimé de la masse de son peuple.
Non que je tente ici, en cet âge du badigeon, un effort de pure façon pour montrer l’empereur sous le meilleur jour. Mais le fait est que l’historien sans parti pris se trouve face à face avec des preuves indiscutables de la vaste popularité de Néron; et force est bien d’affronter le problème de savoir comment un homme tenu par les historiens pour un monstre a pu être tant aimé. Il est certain que, selon beaucoup de gens qui vécurent durant les premiers siècles après sa mort, Néron avait été une figure presque sublime, un ami des pauvres, un ennemi des riches renfrognés, un empereur qui avait été aussi un grand artiste et avait parcouru ses possessions en chantant à son peuple, d’une voix qui ne trouverait point d’écho dans l’avenir.
Afin d’expliquer cette dualité contradictoire d’appréciations sur le caractère de l’empereur, on est obligé en équité d’examiner en lui le bien comme le mal, et si, au terme de ces recherches, l’ineffable Néron se révèle à nous comme un personnage fantasque mais compréhensible, et sous quelques rapports sympathiques, propre à jouer peu souvent, quoique un peu plus fréquemment que la plupart d’entre nous le rôle de la Bête, le fait ne devra pas être imputé à une envie préconçue de lui laisser la fameuse prérogative du Diable — de n’être pas aussi noir qu’on le peint.
Néron naquit en 37 après Jésus-Christ, quelques mois après la mort de l’empereur Tibère, successeur du grand Auguste; mais pour comprendre les embarras de sa position et juger de sa conduite — comme je pense on en doit juger — à la lumière de la lutte qu’il soutenait contre ce noble, mais étroit traditionalisme romain qu’il ne pouvait le moins du monde entendre, il nous faut remonter dès l’abord à la dictature du mi-impudent, mi-pittoresque Jules César, et en particulier jusqu’à l’année 47 avant Jésus-Christ : à cette date en effet le dictateur, qui s’était rendu en Egypte pour y dé-brouiller le chaos des affaires de la Cour, s’intéressa de façon tellement pratique aux ennuis de la reine Cléopâtre qu’elle le gratifia d’un petit garçon, Césarion.
César, à qui n’importait dieu ni homme, a été surnommé « l’inévitable correspondant de tous les divorces mondains »2. Mais sa personnalité brillait d’un si vif éclat que, malgré l’excellence du dictateur à pratiquer les usages extra-romains et malgré son goût de la vie débraillée — qui à tous les âges induit aux méfaits l’homme animé du feu artiste — son pouvoir à Rome même, la Rome conservatrice, fut absolu. Dans un éclair d’audace, il conçut l’idée d’abolir la république romaine et de lui substituer une monarchie sur le modèle égyptien; et son intention était de forcer le peuple à lui reconnaître l’éblouissante Cléopâtre pour légitime épouse3.
Encore que l’Egypte fût le royaume de Cléopâtre, celle-ci n’était pas égyptienne : c’était une Grecque pure, descendant d’une longue file de rois grecs ou pharaons d’Egypte : leur capitale Alexandrie était le Paris du Monde antique, le siège essentiel de cette gaieté, de cette culture et de cette élégance sociale qui firent sembler si provincial à César l’idéal de


1 Marc Aurèle, III, 16.
2 La phrase est de sir Charles Oman.
3 Voir mon livre Cléopâtre, sa Vie si son Temps.


respectable austérité de Rome et qui, toujours en avance sur les époques, impressionnèrent d’une façon analogue l’esprit de Néron.
Cléopâtre, avec son enfant en bas âge, suivit son amant jusqu’à Rome; et ce fut surtout parce que César se proposait de créer un trône romain pour elle et lui, et de mêler un arôme de magnificence et de badinage grecs à la médiocrité terne et sans goût du meilleur monde de la capitale, qu’il fut assassiné par Brutus et ses amis en 44 avant Jésus-Christ. La reine d’Egypte dut rebrousser chemin et filer vers Alexandrie, les oreilles rebattues des malédictions d’hommes tels que Cicéron. César, est-il nécessaire d’expliquer, avait reçu le titre militaire d’Imperator, ou Commandant-en-chef; mais le mot n’avait pas encore revêtu la signification qu’implique celui d’Empereur par lequel nous le rendons, et, quand César mourut, il n’avait en aucune façon établi par la loi une dynastie régnante.
Son héritier légal fut Octavien, connu plus tard sous le nom d’Auguste, fils de la fille de sa soeur Julie; mais son vieil ami Marc-Antoine (ou Antoine, comme nous l’appelons au-jourd’hui) contesta les hauts pouvoirs dévolus à ce jeune homme par le sénat. Finalement on convint qu’Auguste gouvernerait Rome et l’Occident revêche, Antoine l’Orient nonchalant et artistique, où la civilisation était grecque et non romaine de caractère.
Pour cimenter ce pacte superficiel d’amitié entre les deux co-seigneurs de la terre, Antoine épousa Octavie, la soeur d’Auguste; les deux filles naissant de cette union, nommées l’une et l’autre Antonia, allaient devenir respectivement l’aïeule paternelle de Néron, et sa bisaïeule maternelle.
Antoine embrassa ensuite la cause du petit Césarion, épousa Cléopâtre et déclara la guerre à Auguste : son but avoué était de se faire monarque de Rome, avec la reine d’Egypte pour consort, et son beau-fils, l’enfant de César, pour héritier du trône1, ce garçon étant le seul fils reconnu du dictateur. Auguste, de son côté, croyait défendre la République avec, ses sévères et intransigeantes traditions contre le luxe et l’hellénisme efféminant de cette nouvelle autocratie de l’Orient. Ce fut une lutte menée au nom de ce phénomène social familier que nous appelons la Respectabilité, et au temps de Néron la bataille, quoique n’étant plus conduite en rangs serrés ni les armes à la main, suivait toujours son cours.
En 31 avant Jésus-Christ, Auguste fut victorieux, Antoine et Cléopâtre se suicidèrent, Césarion fut assassiné par ordre du vainqueur, et la République fut sauve. Mais, en réalité, Auguste devint alors le souverain autocratique de tout l’Occident et de tout l’Orient, y compris l’Egypte avec sa riante capitale grecque Alexandrie; et les Egyptiens, refusant d’admettre qu’ils eussent été conquis, se dirent qu’au fond Jules César avait été véritablement marié à Cléopâtre, qu’il avait été en conséquence leur roi ou pharaon légitime, et qu’Auguste, étant son héritier, de même était leur pharaon.
Ainsi, Auguste, sans être mieux qu’une sorte de président de la République à l’intérieur, était un monarque effectif dans la partie la plus moderne de ses possessions grecques; et graduellement l’idée héréditaire, avec peut-être une tendance au système matriarcal égyptien d’héritage par la ligne des femmes, se mit à influencer le rang du souverain à Rome même. Bien que les formes républicaines fussent mainte-nues, son titre d’Imperator prit la signification qu’Empereur aujourd’hui a pour nous; et il n’y avait guère de doute que le pouvoir suprême demeurerait dans sa famille après sa mort.
Par l’effet direct du contact de Rome avec le monde grec et oriental, une élégance neuve, tant d’esprit que de corps, une fraîche reconnaissance des professions artistiques et une


1 Comme je l’ai indiqué dans l’ouvrage déjà cité.


indifférence nouvelle pour la morale sexuelle se répandirent dans toute l’Italie. A cette vue, très naturellement, les gens de la vieille école levaient au ciel des bras épouvantés; et Auguste s’affaira pendant ses dernières années à tâcher de purifier Rome de cette contamination, fermant certains établissements de même espèce que nos clubs de nuit, restreignant le débit des boissons enivrantes et punissant les gens compromis dans des scandales mondains; sa propre fille, la libre penseuse Julie (l’arrière grand-mère de Néron), patronne de la vie précieuse et des belles manières, fut même bannie en vertu de ses lois sévères contre cette immoralité qui est toujours le revers de l’émancipation.
Il publia un décret interdisant à la jeunesse d’aller aux soirées théâtrales à moins d’y être accompagnée de chaperons d’un certain âge, et manifesta son mépris de l’art dramatique en brimant les acteurs : de fait, il en bannit un qui avait eu effronterie de pointer le doigt vers un membre bruyant de l’auditoire, et en fit fouetter un autre qui s’était promené avec une fille ayant l’indécence de s’habiller à la garçonne. Il ne pouvait souffrir les dérèglements de l’artiste; il exila Ovide pour inconvenance; il institua une censure des moeurs, obligeant les gens à répondre à un questionnaire touchant leur vie privée; il fit voter nombre de lois contre le luxe; et ainsi de suite.
Il combattit ferme pour l’austérité et la simplicité anciennes qui entretenaient la droiture morale et le zèle envers l’Etat, fût-ce aux dépens de l’expression personnelle et du progrès qui en découle dans les arts et la culture; mais la lutte était vaine; et, bien qu’il soit passé à la postérité sous les traits d’un héros national, d’une figure divine dressée comme un roc aux assises de la généalogie familiale, il ne put empêcher l’orientation générale de la société raffinée de Rome vers la vie relâchée, élégante et artistique du monde grec, dont Antoine et Cléopâtre avaient été les deux astres particulièrement brillants.

Lorsqu’il mourut en 14 après Jésus-Christ, il eut pour successeur, à défaut d’héritier, son beau-fils Tiberius Clau-dius Nero, le fils de sa femme Livie, toujours désigné à présent sous le nom d’Empereur Tibère et dont la longue jouissance du pouvoir impérial fit que celui-ci tint davantage encore d’une autocratie. Entendons-nous : même alors, le trône n’était pas héréditaire; Rome était encore de nom une république; mais dans la réalité des choses l’empereur était un monarque absolu, et pouvait du moins proposer au Sénat son propre héritier. Tibère n’appartenait point par le sang à la famille de Jules César et d’Auguste, à la Gens Julia, comme on l’appelait : sa famille est connue sous le nom générique de Gens Claudia, et cette distinction ne doit pas être perdue de vue.
Tibère avait le caractère horrible à l’extrême; le nombre de gens assassinés ou exécutés par lui fut énorme, et d’ailleurs les tortures infligées par ses ordres et souvent con-sommées en sa présence indiquent en lui un maniaque de l’espèce sadique. Les Romains le surnommèrent « Boue Sanglante »1; ils l’appelaient également « Le Bouc »2 en raison de ses excès et perversités sexuelles. Son palais de Caprée était rempli de peintures et de statues obscènes; il s’y passait des orgies parfaitement inénarrables, et qui, en vérité, ne sont signalées ici qu’en vue d’établir l’arrière-plan indispensable à l’étude de Néron. A ce propos, il est intéressant de remarquer aussi que les rapports de Tibère avec sa mère Livie respiraient la haine et l’oppression féroces : s’ils n’allèrent pas jusqu’au meurtre positif, c’est seulement grâce à la chance qu’elle eut de mourir d’une mort naturelle.
Il avait un frère, Drusus, qui avait épousé Antonia, l’une des deux filles d’Antoine et d’Octavie; ce couple supérieur eut un fils, Germanicus, le plus populaire des Romains qui aient


1 Suétone, Tibère, 57.
2 Ibid., 43.


vécu. Il avait épousé Agrippine (l’Aînée), petite-fille du vénérable Auguste; et les enfants de cette union furent très bien vus du public, soit parce que leur père était un héros natio-nal, soit en partie parce que, du côté maternel, ils représentaient la glorieuse maison Julia. Il y eut trois fils qui survécurent : Nero, Drusus, et Caïus ou Caligula, et trois filles : Agrippine, Drusilla et Julia Livilla.
Cette Agrippine (la Jeune) naquit le 6 novembre de l’an 15 après Jésus-Christ; elle était de trois ans plus jeune que Caligula, né l’an 12. En 19 après Jésus-Christ, leur père, Ger-manicus, mourut d’empoisonnement, et Agrippine l’Aînée, sa veuve, fut convaincue que l’infâme Tibère avait ordonné sa mort parce qu’il redoutait sa formidable popularité auprès de l’armée.
Tibère eut un fils, appelé aussi Drusus, qui épousa sa cou-sine Livie, soeur de Germanicus; mais il fut assassiné en 23 après Jésus-Christ avec la complicité de sa femme, qui se suicida lorsque sa culpabilité fut dévoilée. Gemellus, fils de ce couple malheureux et petit-fils unique de Tibère, partageait avec les trois fils de Germanicus la chance d’être éventuellement choisi par Tibère comme successeur.
En l’année 28 après Jésus-Christ il y eut beaucoup de scandale soulevé par la conduite de la jeune Agrippine, qui n’avait alors pas plus de douze ans, mais qui, avec cette précocité assez fréquente chez les races méridionales, était déjà suffisamment développée pour chercher à encourager les attentions de l’autre sexe. Son frère Caligula, alors âgé de quinze ans, s’avantagea de cette tendance qu’il percevait en elle, et, comme c’était un adolescent dépourvu de toute continence sexuelle, la séduisit. Peu après, elle tourna ses regards vers Aemilius Lepidus, son cousin, fils de Julie, la soeur de sa mère, et lui permit les mêmes intimités qu’elle avait accordées à Caligula1. C’est pourquoi Tibère la maria prestement à un autre de ses cousins, Cnaeus Domitius Ahenobarbus, un jeune homme roux2 qui, de simple et noble qu’il était au naturel3, tourna bientôt en garnement de mauvaise vie aimant boire : vrai type des Ahenobarbi ou Barbes de Bronze, dont l’orateur Crassus disait un jour que ce n’était pas merveille si leur barbe était de bronze, attendu que leur visage était de fer et leur coeur de plomb.
La famille était ancienne et illustre; elle faisait remonter son ascendance jusqu’à 500 avant Jésus-Christ; mais ses hommes avaient la réputation d’être insouciants et peu sûrs : le grand-père de ce Cnaeus, par exemple, était passé d’un camp à l’autre dans la guerre civile qui suivit la mort de César, et avait finalement déserté le parti d’Antoine et Cléo-pâtre juste avant la bataille d’Actium. Lucius, le père de Cnaeus, avait épousé Antonia, fille d’Antoine et d’Octavie, la soeur de l’empereur Auguste; et il se pourrait fort que cette union ait infusé à sa progéniture quelque chose de l’extravagance d’Antoine.
Lucius avait été un fervent de la scène théâtrale, et un grand amateur de chevaux et de courses de chars; son fils Cnaeus fut également un habitué des courses, mais se dis-crédita par certaines transactions financières se rattachant aux courses, et aussi parce qu’il n’arriva pas à payer ses dettes aux prêteurs d’argent. C’était un violent : il creva l’oeil d’un chevalier, un jour, en plein Forum; il assassina un de ses domestiques pour refus de boire au commandement tout ce qu’il le sommait d’ingurgiter dans un accès d’ivresse; et délibérément — disait-on — il écrasa un gamin qui l’avait agacé en se campant au passage de son char, et le tua net.


1 Tacite (Annales, XIV, 2} dit que ce fut la faute d’Agrippine. Mais Suétone (Caligula, 24), insinue que son frère l’y poussa.
2 Suétone, Néron, 1.
3 Velleius, II, 10.


La petite Agrippine, en dépit de ses moeurs, est à plaindre pour la vie malheureuse que cet homme lui fit mener; mais ses tracas domestiques pouvaient sembler insignifiants par comparaison avec ceux de sa famille. Sa mère, Agrippine l’Aînée, n’avait cessé de haïr férocement le redoutable Tibère depuis qu’elle s’était mise à le soupçonner d’avoir empoisonné son mari; et à la longue, en 29 après Jésus-Christ, après dix ans presque de veuvage, son inextinguible soif de vengeance la conduisit à se laisser entraîner dans une conspiration contre lui, laquelle avait pour but de mettre fin à son règne et d’élever à la dignité impériale son propre fils à elle Nero, sans attendre que la nature lente accomplît ce changement dans les formes. Le jeune Nero était un freluquet désagréable et dissolu, et nul ne fut particulièrement marri lorsque, claquemuré dans une prison de l’île Pontia, il s’y laissa mourir de faim de manière à frustrer son geôlier du plaisir qu’aurait eu ce dernier à le tuer.
Il n’y eut pas beaucoup de regrets dépensés non plus quand le second frère, Drusus, qui avait été emprisonné à Rome dans les oubliettes du palais, fut mis à mort en 33 après Jésus-Christ au milieu de circonstances révoltantes; pourtant, lorsque l’empereur raconta à ses amis comment le jeune homme, émacié par les supplices et finalement privé de nourriture, avait essayé de prolonger sa misérable existence en rongeant la bourre de son matelas, plus d’un s’en montra choqué. L’opinion générale fut que Drusus était fou, et que l’on aurait dû respecter son insanité.
Agrippine, la mère de ces garçons, fut reléguée en exil jusqu’à leur mort à tous les deux; puis ayant eu, à ce qu’on rapporte, un oeil crevé par l’empereur1 dans un corps-à-corps avec lui, un jour qu’il lui rendait visite, elle commença subitement une grève de la faim; jour par jour elle se débattit


1 Suétone (Tibère, 53) raconte que le coup fut porté par un des officiers de l’empereur.


contre l’alimentation forcée, tant et si bien qu’elle fut prise d’une syncope et succomba.
Ainsi le troisième frère, Caligula, restait pour la succession la seule alternative possible à Gemellus; mais étant donné que c’était une nature archi-perverse et en outre su-jette aux crises, Tibère ne put jamais se résoudre à annoncer de façon formelle qu’il avait irrévocablement choisi Caligula pour héritier, bien qu’il ait laissé entendre son dessein de le faire.
L’empereur vieilli regardait toujours de travers ce jeune homme; un jour qu’il observait le coup d’oeil malicieux jeté par lui à son cousin et rival Gemellus, il s’écria : « Tu le tue-ras un jour ! — et alors, quelqu’un te tuera, toi ». Comme il parlait, des larmes lui vinrent aux yeux, car il était excédé des querelles et des intrigues qui avaient valu la mort à tant de ses parents et amis, et désirait ardemment laisser à Rome un héritage de paix, maintenant que la vieillesse émoussait la joie que pouvaient lui procurer les souffrances d’autrui.
Au début de l’année 37 après Jésus-Christ, d’autres en-nuis surgirent dans la famille. Agrippine (la Jeune) avait dû s’accommoder des infidélités nombreuses de son époux Cnaeus, mais à présent elle découvrit que celui-ci et sa soeur rouquine Domitia Lepida s’étaient laissé aller à l’inceste; et Cnaeus fut, sans doute à l’instigation d’Agrippine, accusé publiquement de ce chef ainsi que d’adultère en général; à cela s’ajouta contre lui un grief de lèse-majesté envers le vieil empereur Tibère. Chacun savait toutefois qu’Agrippine elle-même s’était rendu coupable, dans les années révolues, de relations semblables avec son frère dénaturé, l’odieux Caligula; et ce fut peut-être pour cette raison que l’on ne poussa pas plus avant les charges contre Cnaeus.
Jusqu’à la fin de ses jours Tibère ne sut prendre parti quant à sa succession. Il était dérouté par les contradictions du caractère de Caligula. Parfois le jeune homme paraissait modeste et conscient de ses devoirs, même accablé sous le poids de ses responsabilités; mais à d’autres moments il se montrait bestial et sauvage, et passait d’un libertinage tapageur à des états de hargne mélancolique et vice versa. Grand et svelte, il avait fort bon air; mais les cheveux étaient trop clairsemés sur sa tête, alors que les poils lui foisonnaient sur tout le corps, et son teint était blême. Sa physionomie était sinistre, et souvent une expression de folie se jouait à travers ses sourcils épais et ses yeux grands ouverts dont il ne clignait point; sa bouche petite et cruelle avait un rictus qui laissait échapper un grognement sourd des plus désagréables. Or, dans ses rares moments d’accalmie, il était incontestablement beau à voir.

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LES VÉRITÉS YOUGOSLAVES NE SONT PAS TOUTES BONNES À DIRE


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Auteur : Merlino Jacques
Ouvrage : Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire
Année : 1993

Préface du général Pierre M. Gallois

 

 

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

ALBERT CAMUS

«Je crois que personne n’est clair: moi le premier. Ce qui me passionne, c’est d’aller pêcher dans cette ombre qui est la mienne en même temps que celle des autres. »

PIERRE DESGRAUPES

PRÉFACE
par le général Pierre M. Gallois
Comment mener une campagne victorieuse sans CNN ? s’exclamait un colonel américain alors que l’opération « Tempête du désert» s’achevait sur la déroute de la garde républicaine. Curieusement, tandis que les forces alliées matraquaient indifféremment les avants et les arrières irakiens, les correspondants de presse des pays coalisés poursui-vaient à Bagdad leur travail d’information … et de désinformation. Sans doute Saddam Hussein avait-il estimé qu’il avait intérêt à ce que les images de la guerre soient diffusées dans le monde entier.
Pourtant, illuminé par les tirs de la DCA irakienne et par les détonations des projectiles des coalisés, le ciel de Bagdad témoignait à la fois de l’activité- sinon de l’efficacité- de la défense et de l’intensité des assauts des aviations alliées. Ni l’apparition à l’écran du visage tuméfié du pilote sauvé par son parachute, ni celle du président irakien étendant une main protectrice sur la tête d’un tout jeune Britannique ne servirent la cause irakienne. On verra que la manipulation de l’image n’est pas toujours facile et que, selon les cultures, elle est différemment interprétée.
Depuis la guerre du Golfe, l’ «orientation» des opinions publiques par la diffusion d’images appropriées aux objectifs visés par les gouvernements est devenue la principale composante de leur stratégie. Elle y prépare les populations, sollicite leur adhésion, justifie leur contribution, transforme les dures – et immorales – exigences de la Real Politik en œuvres humanitaires, maintient la cohésion nationale dans l’épreuve et assure aux gouvernements les suffrages de leurs ressortissants. Bernés, ils sont satisfaits de l’être et lorsque, avec le passage du temps, la supercherie est découverte, une autre « manipulation » fait oublier la précédente, si bien que le système de « mise en condition » par l’image est, peu à peu, accepté comme une méthode de gouvernement normale.
Avant-hier la presse et le livre, hier la radio formaient les esprits, aujourd’hui l’image les convainc. Il y a près de deux siècles que Napoléon égarait les chancelleries et les états-majors ennemis en faisant publier de fausses informations sur l’importance numérique de ses garnisons. En 1914, l’affiche mobilisa les Français, vidant leurs bas de laine et surtout les rangs de leurs combattants face aux « casques à pointe ». Il n’ a pas si longtemps que, secouant l’opinion publique, Soljenitsyne séparait le Russe du communiste, exaltant les éternelles vertus du premier et fustigeant les turpitudes du second.
Mais l’écrit n’est que l’expression des idées de l’auteur. Les frontières, le cloisonnement des cultures et des langues en limitent le rayonnement. Plus largement diffusée, l’argumentation du commentateur parlant à la radio n’en paraît pas moins transmettre une opinion personnelle ou une interprétation subjective de la réalité. En revanche, l’image reproduit un fait, un événement, dont on ne peut discerner s’il est véridique ou s’il a été tronqué, déformé, « fabriqué », mais qui, sur le moment, force la conviction.
Les sociologues ont étudié minutieusement, et aussi fait comprendre la puissance de l’image, l’attraction qu’elle exerce par l’indiscutable réalité qu’elle projette dans presque tous les foyers, la facilité avec laquelle elle emporte l’adhésion, l’empreinte qu’elle laisse dans le subconscient, son pouvoir réducteur, effaçant les impressions antérieures, confuses, contradictoires,formées par l’écrit ou la parole. La maîtrise du cosmos et la généralisation des satellites de communication viennent de lui donner une audience mondiale. Chacun peut voir, à sa porte comme aux antipodes, au moment même où il se produit, l’événement qui importe. Ou que les médias jugent commercial de faire connaître. Ainsi se mélangent des courants d’information répondant à des intérêts divers, parfois convergents, parfois opposés. Mondialement répercutée, l’image enrichit les entreprises de diffusion, mais facilite ou bien complique la tâche des gouvernements.
Viennent s’ajouter aux médias de la télévision les officines de sélection des images, voire de fabrication de fausses images, accommodant la réalité au gré de ceux qui financent leurs réalisations car la désinformation par l’image accompagne désormais l’image candide.
En fait, aucune ne l’est complètement et cela indépendamment de la volonté de ceux qui la recueillent et la diffusent. C’est ainsi que les films américains étalant l’opulence des nantis, leurs grosses voitures, leurs demeures luxueuses, les somptueuses toilettes des femmes, l’aisance des hommes, eurent des conséquences totalement imprévues. Il s’agissait pour les réalisateurs de présenter la vie en rose, en or dirons-nous, afin d’atteindre une large audience éprise de rêve … et ainsi de gagner beaucoup d’argent. Ils ne se doutaient pas que leurs films bouleverseraient l’ordre du monde, condamneraient des institutions tenues pour inébranlables, renverseraient les murs – celui de Berlin – et les murailles – celle de Chine. La combinaison des techniques de diffusion spatiale et de  l’affaiblissement des régimes autocratiques contraints de « s’ouvrir » sur l’extérieur a permis aux riches de faire connaître aux pauvres les joies de l’opulence. Qu’on imagine l’effet de la projection des scènes de la vie de milliardaire_ telle que les rapportent Dallas, Dynasty, Pour l’amour du risque et autres films du même genre dans un appartement de l’ex-URSS où trois ménages doivent se partager la même cuisine.

Répétée, cette involontaire propagande en faveur du libéralisme devint mobilisatrice. Pourquoi vivent-ils ainsi, et nous si pauvrement? L’économie soviétique était assez retardée pour que la comparaison apparaisse insoutenable, mais assez avancée pour que la question soit pertinente. Le bloc de l’Est se révéla incapable d’y résister. Les vitrines de Berlin-Ouest agirent comme un aimant, le capitalisme y étalant ses séductions.
Procédé intermédiaire entre l’austérité de l’écrit, l’aridité de la parole et l’image mondialement télévisée, le film cinématographique avait été utilisé au cours de la Seconde Guerre mondiale pour vaincre les réticences de la population et l’amener à soutenir de grandes causes. C’est ainsi que la guerre du Pacifique devenant terriblement meurtrière, le gouvernement américain, les états-majors, le complexe militaro-industriel -secteur aéronautique – s’accordèrent sur le recours à une nouvelle stratégie : celle que proposait Alexandre de Seversky, pilote, ingénieur, constructeur d’avions, avec son livre Victory through Air Power. Au lieu de reconquérir une à une, par de durs combats terrestres et navals, les positions japonaises qui s’étendaient loin autour de l’archipel nippon, l’on frapperait le Japon au cœur et, d’un coup, sa résistance s’effondrerait. Mais
il fallait construire une importante flotte de bombardiers à long rayon d’action (l’arme atomique n’en était qu’au stade de l’étude) capables de déverser par centaines de milliers des tonnes d’explosifs sur les villes japonaises. L’image fut appelée à la rescousse pour rallier à la nouvelle stratégie et ce sont les frères Disney qui eurent à illustrer par un dessin animé le projet de Seversky. Le film fut projeté dans d’innombrables salles, aux États-Unis et en Grande-Bretagne et il familiarisa – si l’on peut dire- la population avec les bombardements stratégiques. Il démontrait qu’une grande guerre pouvait être gagnée en limitant les pertes du vainqueur tout en augmentant celles du vaincu. La leçon sera comprise et suivie quarante-huit ans plus tard, avec la destruction de l ‘Irak par la voie aérienne, le rapport des pertes étant de l’ordre de 1 à 1000.

Ainsi l’image «candide» avait déjà été précédée par l’image « intentionnelle». Lors de la crise de Cuba, c’est encore l’image qui administra au monde – à l’époque avec un certain retard – la preuve de l’audace soviétique : affirmer que des missiles balistiques étaient installés à quelque 100 kilomètres du sol américain et 8 ou 10 000 kilomètres de Moscou eût passé pour une manœuvre de la GIA si l’image des sites de lancement n’avait pas été largement vulgarisée. En revanche, les moyens d’observation étant strictement américains – avions U.2 photographiant à très haute altitude -, la Maison-Blanche eut tout le temps de préparer sa riposte sans craindre que les satellites d’un pays tiers n’affolent l’opinion publique américaine par des révélations prématurées.
Intentionnelles, les images peuvent également être malignes. Alors que le président Bush souhaitait que ses concitoyens le soutiennent dans l’opération de destruction de l’Irak qu’il projetait et que les Koweïtiens se désolaient du peu d’intérêt que les Américains portaient à leur sort, une agence de relations publiques d’outre-Atlantique, Hill and Knowlton, reçut d’importants subsides – provenant des pays pétroliers de la péninsule arabique -pour mener campagne en faveur de la guerre de libération du Koweit. L’agence usa du plus efficace des stratagèmes, celui qui à coup sûr mobiliserait l’Amérique tout entière : la mort délibérée de nouveau-nés, racontée par une jeune et charmante réfugiée, ayant par miracle échappé aux soudards irakiens. Taisant son nom par peur de représailles exercées à l’encontre de sa famille demeurée aux mains des envahisseurs, elle raconta par le menu comment les Irakiens avaient enlevé vingt-deux bébés des couveuses et, les jetant à terre, les laissèrent agoniser, le tout récité les larmes aux yeux. Ces quelques dizaines de minutes de télévision bouleversèrent à tel point les Américains qu’ils réclamèrent vengeance. Saddam Hussein était satanisé, son peuple mis au ban des nations et justifiés d’avance les massacres qui suivirent et l’embargo qui fit périr quelque 200 000 Irakiens, plus particulièrement des enfants. La guerre terminée, l’on apprit que pour 10 millions de dollars, grâce à l’image télévisée, Hill and Knowlton avaient « manipulé» 250 millions d’Américains : la « réfugiée » était la fille de l’ambassadeur du Koweit aux Nations unies, l’histoire des bébés arrachés de leur couveuse une invention dont le président George Bush lui-même accrédita la véracité puisqu’il y fit référence une demi-douzaine de fois devant le Congrès et la presse.
Sans l’image télévisée et l’astucieuse immoralité de MM. Hill et Knowlton, le retournement quasi instantané de l’opinion publique américaine n’aurait pas été possible. Désormais, par l’image et l’argent, l’argent payant l’image, n’importe quelle cause peut être défendue. Les spécialistes de la désinformation – ils sont de plus en plus nombreux et leur métier est des plus lucratifs – savent que leurs images restent imprimées dans la mémoire de la collectivité, que la première image est en quelque sorte indélébile et que les démentis ultérieurs n’en atténuent guère la portée. Au cours des trois ou quatre dernières années, les gouvernements ont appris -parfois à leurs dépens – à la placer au service de leur politique. Puisque, en démocratie, les dirigeants sont censés exprimer le point de vue de la majorité de leurs ressortissants, il s’agit, par l’image, vraie, tronquée, ou fausse, de préparer l’opinion à soutenir la réalisation des desseins gouvernementaux. C’est une question d’argent et d’inventivité de la part des organismes de désinformation. Les événements d’Irak, ceux de l’ex-Yougoslavie témoignent du plein succès de cette nouvelle manière de réaliser une complète osmose entre l’action envisagée par un gouvernement et le sentiment de son opinion publique. Au cours de son enquête, Jacques Merlino a rencontré les spécialistes de fausses nouvelles et de manipulation des foules. On verra, en lisant les pages qui suivent, que l’agence de relations publiques Ruder Finn Global Public Affairs – dont le siège est à Washington – n’a rien à envier à Hill and Knowlton. Elle a fait fortune en diabolisant les Serbes parce que le démantèlement de la Yougoslavie, souhaité par l’Allemagne, la Turquie, les pays pétroliers et, par voie de conséquence, par les États-Unis, nécessitait qu’ils fussent cloués au pilori. Question d’argent. Et ni l’Allemagne ni surtout l’Arabie Saoudite n’en manquent. C’est ainsi que fonctionne le « nouvel ordre international».
Paradoxalement, l’absence d’images est tout aussi déterminante. Elle s’ajoute à la panoplie des manipulations par les médias dont disposent les puissances politiques et celles de l’argent. Pour la quasi-totalité des habitants de la planète, désormais, un fait n’existe que si son image, ou son image virtuelle, savamment agencée, apparaît sur l’écran. Pas d’images, pas d’événement. La presse, la radio peuvent traiter avec compétence des affaires du monde, seule une minorité la lit ou l’écoute et en tient compte. En revanche, un incident banal, s’il importe qu’il soit magnifié par l’image et s’il est orienté par un habile commentaire, devient un phénomène d’intérêt général et il peut, s’il est diffusé largement, mobiliser la communauté internationale. C’est le cas, parfois, d’une compétition sportive, des aventures d’une famille princière ou d’une vedette de music-hall.
Mais le « silence » visuel sert la politique des gouvernements. La Somalie est, stratégiquement, fort bien située, à la sortie de la mer Rouge, à relative proximité de la péninsule arabique, la route la plus fréquentée par les pétroliers longeant son littoral. Les États-Unis y avaient installé deux aérodromes et aussi une station terrestre contrôlant la « circulation » de leurs satellites. C’est sans doute pour toutes ces raisons que la famine dont souffrait sa malheureuse population fit l’objet de nombreux reportages télévisés. Ainsi l’opinion fut-elle préparée à une massive intervention militaire et humanitaire. Elle eut lieu, avec un bonheur inégal, mais cependant, grâce à l’image, elle fut quasi unanimement approuvée. De la famine et des exactions dont mouraient les chrétiens du Soudan, à quelques centaines de kilomètres plus à l’ouest, aucune image ne fut diffusée. Politiquement et stratégiquement, leur sort n ‘intéressait aucun État et le Conseil de sécurité des Nations unies ignora le génocide des Soudanais, et le monde derrière lui.
L’image télévisée sauve ou condamne. Jusqu’à ce qu’un cameraman fixe les traits douloureux d’une enfant grièvement atteinte et privée des soins nécessaires, les malades et les blessés de Sarajevo n’étaient suivis et, dans la mesure du possible, sauvés que par le dévouement du personnel des organisations caritatives. La négociation de Genève traînant en longueur, un mouvement général d’opinion pourrait peut-être forcer la décision. Aussi le cas – tragique – de la petite Irma mobilisa-t-il, soudainement, toutes les télévisions, alertant enfin la communauté sur le drame des blessés de Sarajevo. ( Rappelons que des milliers de rotations aériennes ont ravitaillé la ville et que les avions s’en retournaient à vide ou à demi-vide.) L’absence d’image condamne : aucun hôpital allemand n’accepta de soigner un enfant de quatre ans, évacué outre-Rhin et dont la famille ne disposait pas des sommes demandées. Faute d’être apparu sur l’écran, l’enfant est mort.
Par moments, en matière de cynisme, il semblerait que les démocraties, championnes de l’ordre moral, n’aient rien à envier aux autocraties. Sur celles-ci, leur maîtrise de l’image leur donne seulement l’hypocrite avantage de savoir rallier l’opinion à leurs comportements, fussent-ils condamnables.

 

AVANT-PROPOS
Il est permis de placer un peuple au ban des nations. De le définir comme un ramassis de violeurs et d’extrémistes n’ayant rien à envier aux nazis. Il est permis de dresser contre ce peuple l’ensemble de la planète, de préparer à son égard un tribunal rappelant celui de Nuremberg, d’élaborer des plans d’intervention militaire et des stratégies de bombardement ciblées. Il est permis de chasser ce pays de l’ONU et de soumettre les Serbes à un embargo économique total. Cela est permis puisque c’est cela qui est fait.
Mais il est permis aussi de penser que cet acharne-ment manque de discernement. Qu’un peuple n’est jamais coupable dans son ensemble. Qu’une nation a une histoire et une mémoire. Que les manipulations médiatiques existent. Et que l’émotion, l’emportant sur la raison, est bien mauvaise conseillère.
Cela est permis puisque c’est l’objet de ce texte. Il va à l’encontre de tout ce qui alimente l’opinion publique internationale. Il s’expose aux critiques de ceux qui ne voudront pas se déjuger. Il présente les faiblesses habituelles d’une démarche libre. et sereine face à la passion et à la déraison.
Réfléchir à contre-courant est pourtant une tradition de la pensée française, un cadeau de Voltaire qui est bien précieux. La condition première de la liberté n’est-elle pas celle de douter?
Mais le doute ne vaut rien s’il ne reste que mélange de méfiance et de prudence. Il doit être surmonté. Et ne peut l’être que par une remise à plat d’idées reçues et par un travail d’enquête repartant des faits et des documents bruts. La tâche est rude et vaste. Elle est en vérité indispensable et urgente si l’on est persuadé que les débordements actuels peuvent provoquer un cataclysme dépassant, de très loin, les pauvres Bal-kans.

Genève, janvier 1993

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Du frankisme au jacobinisme


histoireebook.com

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Auteur : Scholem Gershom
Ouvrage : Du frankisme au jacobinisme La vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von Schônfeld alias Junius Frey
Année : 1981

 

Avant-propos
Le texte de la conférence, présenté ici sous sa forme intégrale,
représente le dernier état, de mes recherches sur Moses Dobruska. Un
temps considérable s’est écoulé depuis le moment où, dans mes études
sur les sectes juives des adeptes de Sabbatai Cevi et Jacob Frank, j ’ai
découvert le personnage mystérieux de Moses Dobruska et que j ’ai
tenté d’en retrouver les traces perdues. Les résultats de ces investigations
ont été antérieurement publiés, de façon plus embryonnaire en
allemand, plus circonstancié en hébreu, mais ce n’est qu’à présent que
je me suis senti à même d’en donner une description plus définitive.
Aussi ai-je été particulièrement heureux de pouvoir donner suite à
l’invitation, qui m’honorait, d’inaugurer, le 23 mai 1979, le cycle des
conférences Marc Bloch de l’École des hautes études en sciences
sociales et de saisir cette nouvelle occasion pour exposer mes
recherches et mes opinions sur ce sujet compliqué. Je remercie tous
ceux qui ont été à l’origine de cette invitation en particulier M.
François Furet, président de l’EHESS.

La traduction française du texte hébreu par M. Naftali Deutsch a
été revue par mes amis MM. Stéphane Moses (Jérusalem) et Jean
Bollack (Paris); je les en remercie chaleureusement.
J ’espère avoir pu ainsi apporter à tous les lecteurs intéressés une
contribution propre à éclairer, dans ses aspects les plus radicaux, les
relations compliquées entre les mouvements sectaires du judaïsme
mystique et la philosophie des Lumières d’Europe occidentale.
Gershom Scholem

 

 

I
Dans plusieurs études, j ’ai analysé la métamorphose du messianisme
hérétique professé par les adhérents du messie kabbalistique
Sabbatai Cevi (1626-1676) en un nihilisme religieux au XVIII’ siècle.
Ce développement a pris place dans le mouvement « underground »
connu sous le nom de frankisme, d’après son prophète Jacob Frank
(1726-1791), dont l’activité s’est située dans la deuxième moitié du
x v n r siècle, surtout en Pologne et en Autriche, à la veille de la
Révolution française.
Dès le début de mon travail sur l’histoire du mouvement frankiste,
j ’ai été frappé par la combinaison particulière de deux éléments qui en
déterminent la nature, juste avant et juste après la Révolution
française. Il s’agit d’une part d’un penchant pour les doctrines
ésotériques et kabbalistiques, d’autre part d’un attrait exercé par
l’esprit de la philosophie des Lumières. Le mélange de ces deux
tendances confère au mouvement frankiste une étrange et étonnante
ambiguïté. L’étude des problèmes liés à cette conjonction se heurte à
d’énormes difficultés, car l’histoire interne du frankisme est encore
extrêmement obscure. En effet, il est très difficile de trouver des
sources sûres et de première main, parce que les frankistes qui
quittaient le mouvement pour se consacrer à des activités publiques
extérieures à leur secte faisaient tout leur possible pour effacer les
traces de leur origine ‘. Un certain nombre de personnages de ce type


1. On en trouve un bon exemple dans la biographie du médecin et écrivain bien connu,
David Ferdinand Koreff, de Breslau (1783-1851), dont l’activité se situe en Allemagne et en
France au cours du premier tiers du XIX’ siècle. Il descendait d’une famille réputée d’érudits du même nom (prononciation achkénaze du mot hébreu Karov, proche), de Prague. Sans une observation incidente perdue dans le recoin d’un livre, nous n’aurions jamais été mis sur la piste de cette liaison entre un médecin romantique et les frankistes, dont il n’est question ni dans la biographie écrite par Marietta Martin (Paris, 1925), ni dans celle de Friedrich von Oppeln-Bronikowski (Berlin, s.d., vers 1928). Il s’agit d’un témoignage, rapporté dans ses mémoires par le rabbin Dr. Klein, dans Literaturblatt des Orients, 1848, sur ce qu’il avait appris des « sabbatiens » (en fait des frankistes) au temps de ses études à la Yechiva de Prague, de 1829 à 1832. Ces souvenirs sont très fiables. Page 541, il rappelle en passant que le célèbre Dr. Koreff était lui aussi sabbatien d’origine. Son grand-père, le chef de famille, R. Zalman Koreff, de Prague, était considéré comme un talmudiste de premier ordre, partisan du rabbin Jonathan Eibeschütz. Le rabbin Jacob Emden l’avait soupçonné de connivence avec les sabbatiens, sur la foi d’une liste qui lui avait été remise par un de ses informateurs d’Amsterdam (Sépher Torat Ha-kena’ol, 1752, f 40 a).


nous sont connus, mais nous savons seulement qu’ils appartenaient au
frankisme, sans qu’il nous soit possible de déterminer s’ils continuaient
à participer aux activités du mouvement, ni même s’il
subsistait un lien, aussi paradoxal fût-il, entre leur appartenance à la
secte et leurs activités extérieures. Une femme de lettres française, qui
consacra un ouvrage à l’un des plus brillants représentants de ce type
de frankistes, D.F. Koreff (sans néanmoins connaître son secret), le
qualifia d’ « aventurier intellectuel ». C’est là une définition qui
convient parfaitement à un certain nombre de ces personnages, et plus
particulièrement à celui qui fait l’objet de la présente étude.
Il existe bien entendu des documents qui nous renseignent sur ce
qui se passait à l’intérieur du mouvement frankiste. Ainsi, par
exemple, les deux volumineux manuscrits, issus du cercle des fidèles
de Frank à Prague qui étaient restés juifs, nous fournissent de
précieuses informations sur la dialectique de la mystique et des
Lumières. Mais ce n’est pas sur ce milieu que portera mon étude; elle
sera consacrée à un personnage en qui se retrouve le monde du
frankisme dans son entier, avec toutes ses virtualités et toutes ses
contradictions.
Dès 1941, j ’avais indiqué que le personnage de Moses Dobruska
et sa prodigieuse carrière méritaient une étude particulière 2. J e me
propose de résumer ici les conclusions de longues recherches, menées
aussi bien à partir de sources imprimées que manuscrites. Il s’avère
que divers auteurs se sont penchés sur cette question; mais ils n’ont
jamais étudié que telle ou telle période particulière de la vie de
Dobruska, sans avoir connaissance des autres, et qui plus est, sans être
informés de ses liens avec la secte frankiste3. La juxtaposition de ces
divers travaux et l’analyse de sources encore inexploitées ou mal
interprétées nous ont permis d’entrevoir l’homme dans son véritable
contexte. Fort heureusement, il existe des sources de première main
sur toutes les époques de sa vie, et, bien que de nombreux points
restent encore obscurs, nous savons aujourd’hui que nous avons affaire
ici à une figure très caractéristique de la seconde génération du
mouvement frankiste.
Quelques mots, au préalable, sur les sources utilisées, et en
particulier sur les dossiers des Archives nationales de Paris relatifs à


2. Dans la première édition de mon livre, les Grands Courants de la mystique juive,
1941.
3. Les sources indiquées par une abréviation sont mentionnées dans la bibliographie, à la fin du livre.


notre étude4. Beaucoup d’informations nous viennent de Dobruska
lui-même; en effet, à divers moments de sa vie, celui-ci a confié aux
uns ou aux autres un certain nombre de détails sur lui-même, dans la
mesure où de telles révélations lui paraissaient pouvoir le servir; à
coup sûr, le vrai et le faux se mêlent dans ses propos, dans le sens de ses
intérêts du moment. Sans doute mentait-il parfois systématiquement,
pour estomper certains faits qu’il préférait laisser dans l’ombre, et ses
propos sont à prendre avec la plus grande circonspection. Il arrive que
l’on puisse corriger certaines de ses affirmations à la lumière d’autres
témoignages, mais parfois on demeure dans l’incertitude. Nous
possédons en revanche les témoignages de personnes qui l’ont connu
de près, et, à travers leurs propos, se dessine un portrait vivant de sa
personnalité complexe. Certains de ces témoignages se trouvent dans
des documents déjà étudiés par des chercheurs travaillant sur d’autres
sujets, et qui, pour cette raison, ne leur avaient pas prêté attention.
Une utilisation plus approfondie de ces pièces devrait permettre de
remettre les choses au clair, et avec un rien de « flair » historique, il
devrait être possible de recomposer les traits du personnage.
Moses (Lévi) Dobruska, alias Franz Thomas von Schônfeld, alias
Sigmund Gottlob Junius Frey, est né le 12 juillet 1753 à Brünn
(Brno) en Moravie5. Sa famille avait pris le nom du lieu de naissance
de son père, dans le district de Neustadt, en Bohême. Son père,
Salomon Zalman (Lévy) Dobruska (1715-1774), faisait partie de ce
petit nombre de juifs particulièrement doués pour le commerce, qui
jouèrent un rôle prépondérant dans l’histoire économique de l’Autriche,
sous le règne de l’impératrice Marie-Thérèse; ce sont eux qui
s’étaient assuré le monopole de la vente du tabac, l’une des principales
sources de revenus de l’empire6. Nous possédons des


4. Le résumé de tous les documents se trouve dans l’important livre d’Alexandre Tuetey,
Répertoire général, t. XI, 4 ‘partie, Paris, 1914, p. 203-258. Ce recueil nous a servi de guide dans notre étude des pièces, qui contiennent des détails révélateurs, malgré toutes leurs contradictions. Notre reconnaissance va à Mme Colette Sirat qui a bien voulu se charger de photocopier pour nous ces registres.
5. Suivant Ruzicka, qui a puisé toutes les dates qu’il cite (et qui nous paraissent plus
dignes de foi que toutes les assertions tendancieuses, quand il y a contradiction) dans les registres des communautés juives et des autorités autrichiennes. Cette date est aussi donnée par Dobruska lui-même à De Luca (voir note 16).
6. Ruth Kestenberg-Gladstein, Neuere Geschichte der Juden in den Bôhmischen
Lândern, I (1969), p. 104-105, avec une bibliographie. Il est difficile d’admettre la tradition de l’un des prétendus descendants de la famille, selon laquelle Salomon Dobruska se serait appelé en réalité Salomon Wertheim et serait l’arrière-petit-fils de Simson Wertheimer de Vienne (cf. Krauss, p. 40 et 128). A lavfin du XVIII’ siècle, Wolf Wertheim (1769-après 1828), quittant Vienne, s’installa à Dobruska (et non à Brünn); il était le fils de Samuel Wertheim et l’arrière-petit-fils de Simson Wertheim, et avait pris à ferme le monopole du tabac dans cette ville. Dès 1794, il se trouvait à Dobruska, où il se fit une réputation comme talmudiste, ce qu’on n’a jamais dit de Salomon Zalman Dobruska. Sans doute y a-t-il eu confusion de deux familles de fermiers de tabac, liées d’une façon ou d’une autre à Dobruska. Ce n’est sûrement pas lui le «juif riche de Dobruska » qui entretenait un rabbin dans sa maison (voir plus loin, note 14), puisque Wolf Wertheim ne s’y est installé que près de vingt ans après la conversion de ce rabbin.

détails sur son commerce et ses affaires ainsi que sur ses associés dans
le monopole du tabac, mais ils outrepassent le cadre de cette étude. Il
fut le premier juif à obtenir le droit de séjour à Brünn, pour lui et pour
sa famille; il fut donc le principal fondateur de la communauté juive
de cette ville. Par son mariage avec Schôndl Hirschel, il entra dans le
cerclé de la famille de Jacob Frank, ce que l’historien Fritz Heymann,
assassiné par les nazis, a été le premier à démontrer. Heymann s’est
fondé sur des pièces d’archives conservées à Rzeszow, Breslau et
Prossnitz et a apporté, ainsi, une contribution très importante à
l’histoire des frankistes1. La mère de Frank, Rachel Hirschel, de
Rzeszow 8, était la soeur de Lôbl Hirschel, qui s’installa par la suite à
Breslau, où naquit la mère de Moses Dobruska, Schôndl, en 1735.
Son père gagna plus tard Prossnitz, principal centre des sabbatiens en
Moravie, et c’est là que Salomon Zalman Dobruska l’épousa. Elle
était donc la cousine de Jacob Frank, ce qui a échappé jusqu’à présent
aux savants.
Cette femme riche était la protectrice des sabbatiens en Moravie,
autour des années soixante du XVIIIe siècle9. Elle ouvrit toutes grandes
les portes de sa maison pour recevoir Wolf Eibeschütz, le plus jeune
fils du fameux rabbin Jonathan Eibeschütz, en tournée en Moravie,
où il se faisait passer pour un nouveau prophète sabbatien et réussit
ainsi à réunir autour de lui un groupe assez considérable de fidèles,
probablement membres de la secte sabbatienne en Moravie. Le Sépher
HiPabbekout (Livre de la lutte) du rabbin Jakob Emden abonde de
témoignages et de calomnies au sujet de la « prostituée de Brünn » et
du rôle qu’elle joua dans la propagande de la secte 10. Il y a tout lieu de
supposer que son mari appartenait lui aussi à la secte, mais il n’y était
pas un militant actif à ce stade, autant qu’on puisse en juger. Il est
clair, en revanche, que la famille du principal associé de la coterie des

7. Heymann avait prévu d’écrire un livre sur Frank, et il y a eu un échange de lettres entre nous, en 1939, au sujet de la thèse principale qu’il voulait y défendre, à savoir que le vrai Frank était mort pendant son incarcération à Czenstochow, et que ses fidèles partisans l’avaient remplacé secrètement par un des frères de Zalman Dobruska. Cette mystification expliquait, selon lui, pourquoi Moses Dobruska était appelé le neveu (Nejfe) de Jacob Frank. Dans une lettre du 4 août 1939, il m’informa des résultats de ses recherches dans les archives (à Breslau et à Prossnitz) sur la parenté entre Frank et Schôndl Dobruska. La conclusion est importante, sans rapport avec la thèse susdite, dont je n’ai aucune preuve et qui est infirmée par les Mémoires rapportés dans le livre Divré H a-yadon. J ’ai fait état, pour la première fois, de cette parenté, au
nom du Dr. Heymann, dans mon article sur Ephraïm Joseph Hirschfeld, Yearbook VII of the Léo Baeck Institute, Londres, 1962, p. 275, d’où l’information a été reprise par divers auteurs récents, mais sans mention de sa source.
8. Dans ses Mémoires dans Divré Ha-‘adon, dont la majeure partie, manuscrite, est
conservée à la bibliothèque universitaire de Cracovie (la Jagellonne), Frank a parlé à plusieurs reprises de sa mère Rachel et de son origine.
9. Les nombreuses références à ce fait, que contient le Sépher HiPabbekout de Jacob
Emden, ont échappé à S. Krauss dans son article « Schôndl Dobruska », où le sujet n’est pas traité en profondeur.
10. Cf. Sépher HiPabbekout, Altona, 1762-1769, f° 32 b, 43 a, 50 a (la « prostituée de
Brünn ») ; 54 b; 82 a (« à Brünn la catin Dobruchki »), etc. La relation de son mari avec la secte a déjà été relevée par Oskar Rabinowicz, p. 273.


fermiers du monopole des tabacs, la famille Hônig, était également
affiliée à la secte (au moins partiellement) ; elle s’était liée par alliance
avec plusieurs familles sabbatiennes connues en Bohême, selon l’usage
des « fidèles » de se marier entre eux 11. La relation familiale entre
Frank et sa cousine, Schôndl Dobruska, explique pourquoi Frank
choisit de venir s’installer précisément à Brünn, après sa mise en
liberté par les Russes de la prison de Czenstochow, en 1773. La
position reconnue de cette famille, qui observait encore les préceptes
de la Loi de Moïse, ainsi que ses liens avec les milieux sabbatiens de
Moravie, avaient agi comme un aimant sur Frank.
Moses Dobruska reçut dans la maison paternelle une éducation
juive et rabbinique; en même temps, il fut initié à ce que les sectaires
appelaient le « secret de la foi » sabbatienne et à la littérature des
« fidèles » 12. Cette double éducation était d’usage courant dans de
nombreuses familles qui, tout en pratiquant un judaïsme rabbinique
de façade, avaient adhéré en cachette à la secte 13. Son père entretenait
un rabbin-précepteur dans sa maison à l’intention de ses fils; ce maître
appartenait sans doute à un groupe de rabbins de tendance frankiste,
et tous les indices nous permettent de l’identifier avec ce « vieux rabbin
juif, Salomon Gerstl » qui, quelques années plus tard (en 1773), se
convertit au christianisme, avec tout un groupe de frankistes à
Prossnitz, deux mois après l’arrivée de Frank à Brünn u . Les cercles
sabbatiens de Moravie s’adonnaient alors à l’étude du livre Và’avo
hayom el ha’-ayin, l’un des traités fondamentaux de la Kabbale
sabbatienne tardive, attribué au rabbin Jonathan Eibeschütz (à juste
titre, comme l’a démontré M. A. Anat)15. L’influence de ces études


11. La soeur de Moses Dobruska, Freidele (Franziska), était mariée à Wolf Hônig, le fils
du chef de la famille Hônig, dont la femme était issue de la famille Wehle, une des principales familles sabbatiennes de Prague. Elle resta juive toute sa vie (cf. Ruzicka, p. 288), bien que son mari et ses enfants se fussent convertis.
12. Sur ses connaissances en cette matière, voir ci-dessous.
13. Les Mémoires de Moses Forges nous prouvent que l’on ne dévoilait aux enfants les
fondements de la foi initiatique qu’à partir de leur majorité religieuse (barmitsva). Cf.
Historische Schriften, I, Yiwo, 1929, p. 265-266.
14. Cette information capitale a été conservée dans le livre de J . Wolf, Judentaufen in
Osterreich, Vienne, 1863, p. 78, où il est dit qu’il exerça comme rabbin privé (Hausrabbiner) pendant dix-huit ans « chez un juif riche à Dobruska ». Krauss, p. 77, n’a pas compris le contexte frankiste de cette information.
A notre avis, ce riche personnage qui entretient un rabbin à son domicile ne peut être autre que Zalman Dobruska (effectivement né dans la ville de ce nom), et au lieu de « à Dobruska », il faut lire « de Dobruska ». Si Zalman et Schôndl Dobruska appartenaient à la secte de Sabbataï Cevi, et que leur fils aîné Moses bénéficia d’une instruction à la fois rabbinique et sabbatienne (comme le prouve l’analyse comparée des sources), il est logique d’admettre qu’ils s’adressèrent, à cet effet, à un rabbin proche de la secte. Dans les documents autrichiens du XVIII’ siècle, Gerstl est généralement mis pour le nom hébraïque de Gerson, aussi n’y a-t-il pas lieu de faire des rapprochements avec d’autres rabbins, comme R. Abraham Gerstl, qui exerça le rabbinat à Hotzenplotz en 1760 et brigua le poste à Holleschau, deux communautés connues pour les groupes sabbatiens qu’elles abritaient.
15. Moshé Arié Perlmuter (Anat), R. Jonathan Eibeschütz et ses relations avec le
sabbatianisme, Jérusalem, 5707 (en hébreu). Le second chapitre apporte de nombreux
témoignages sur la diffusion de ce livre sabbatien en Bohême et en Moravie. Après la parution de l’ouvrage de Perlmuter, la Bibliothèque nationale de Jérusalem est entrée en possession de deux manuscrits de cette oeuvre sabbatienne qui, comme le prouvent de nombreux indices, ont probablement été écrits dans cette région, et dont l’un contient à la fin une partie des « Révélations » de Wolf Eibeschiitz.

sabbatiennes se retrouve par la suite dans l’oeuvre littéraire de
Dobruska, après sa métamorphose. Cependant, Dobruska, dans ses
récits autobiographiques, passa sous silence tout ce qui touchait à sa
naissance et à ses études sabbatiennes, silence gardé par la grande
majorité des sectaires dans leurs documents personnels ou Mémoires.
Le récit biographique écrit par De Luca, dans son livre sur les
écrivains autrichiens, paru en 1778, se fonde indubitablement sur les
dires de Dobruska lui-même ‘6. Selon ce texte, son instruction de base
aurait été purement talmudique 17, car son père, « juif riche et premier
associé d’une affaire de fermage de tabac », avait eu l’intention de faire
de lui un rabbin de renom (sic), et dans ce but, il le tint éloigné de
toutes les connaissances qui auraient risqué de le détourner de cette
voie. Selon cette version, dont la véracité reste à prouver, il fit
connaissance par hasard d’un juif qui l’initia à la poésie et à la
rhétorique hébraïque et chaldéenne (c’est-à-dire araméenne) et qui lui
enseigna les langues orientales. Cette histoire n’est probablement vraie
qu’en partie, et l’allusion à l’araméen se réfère peut-être à ses études
kabbalistiques. Finalement « son père se rendit à ses prières incessantes
et lui permit l’étude de l’allemand et du latin ». Selon ses dires,
son premier contact avec la poésie allemande se fit par l’entremise de
l’oeuvre de Salomon Gessner (poète suisse de grande réputation à l’époque),

« dont la première lecture lui fut certes malaisée, mais ces
difficultés ne purent en rien lui faire abandonner cette oeuvre
remarquable; bien au contraire, il continua à la lire jusqu’à ce
qu’il l’eût comprise, et il fut dès lors désireux de connaître les
meilleurs poètes. Aussi s’évertua-t-il à persuader son père de lui
allouer une somme d’argent pour acquérir quelques bons livres, et
il finit par obtenir 1 500 florins ».

A le croire, il aurait étudié, au cours de ces années, c’est-à-dire
autour de 1770, l’anglais, le français et l’italien et se serait entièrement
consacré à la poésie (« schenkte sich ganz der Dichtkunst »). Il
est relaté par la suite qu’il aurait publié à Vienne, en 1773, les premiers
fruits de son aspiration poétique, sous le titre de Einige Gedichte
zur Probe (Quelques essais poétiques). Il ne nous a pas été possible
d’établir si un tel livre a été effectivement publié ou s’il s’agit d’une


16. Ignaz De Luca, Dos Gelehrte OEsterreich, Des ersten Bandes, Zweytes Stück, Vienne,
1778, p. 105-107. C’est la première biographie de Dobruska, et les détails fictifs et imaginaires y abondent déjà.
17. Le texte allemand laisse entendre que son père entretenait un précepteur dans cette
discipline (cf. note 14).


fiction. Il n’en reste en tout cas aucune trace dans les principales
bibliothèques de Vienne et de Prague. De même, la suite de son récit, à
propos de sa conversion au catholicisme, la même année, est
certainement fausse. En vérité, le jeune homme s’était marié à la fin de
1773 avec Elke, la fille adoptive d’un riche commerçant, associé lui
aussi dans le fermage du tabac, Hayim Poppers, l’un des dirigeants les
plus fortunés de la communauté juive de Prague; il fut le premier juif
à obtenir un titre nobiliaire en Autriche sans s’être converti au
christianisme, et fut appelé Joachim Edler von Popper 18. En avril
1774 , le père de Dobruska mourut à Brünn, et son héritage fut l’objet
de nombreux litiges dus aux revendications du gouvernement autrichien
’9. Grâce à la générosité de son beau-père, Moses Dobruska
disposait d’une totale liberté sur le plan financier. C’est en 1774 qu’il
amorça pour de bon sa carrière littéraire, en publiant simultanément
deux ouvrages en allemand et un autre en hébreu qui tous trois
dénotent une profonde influence de l’Aufklârung allemande. Son livre
hébreu s’intitule Sefer Ha Sha’-ashua< — « un commentaire expliquant
les mots et les significations, dans le texte et hors du texte de l’excellent
livre …Behinat <Olam 20 » de Yeda’ya Penini de Béziers (livre réputé
du XIIIe siècle). L ’introduction fut achevée à la fin de 1 7 7 4 21, mais le
livre lui-même ne fut imprimé qu’en 5535 ( 1775 ) . L’auteur signa son
livre « Moché Bar-Rabbi Zalman Dobrouchki Halévi ». Signalons
que Jacob Frank eut recours lui aussi, à plusieurs reprises, à ce nom
de famille, lors de son séjour à Offenbach, et qu’il n’hésitait pas à
signer du nom de Dobruschki, en lettres latines22; mais il n’a pas été
établi qu’à Brünn aussi il se fît appeler de la sorte. Selon l’auteur, le
commentaire du livre Behinat Olam, qui s’appelle Kerem Li- Yedidi,
couvrait quelque cinquante feuilles d’imprimerie; vu le coût, l’auteur
n’aurait fait imprimer qu’un seul des quatorze chapitres. Le livre se
situe dans la lignée de la Haskala juive (Lumières), il rend hommage
au commentaire philosophique de Moses Dessau (Mendelssohn) sur
le livre de l’Ecclésiaste, tout en déplorant que les juifs de son temps


18. Voir la monographie de Samuel Krauss, Joachim Edler von Popper, Vienne,
1926.
19. Voir l’article de Krauss sur Schôndl Dobruska, p. 146-147.
20. Sur ce livre, voir Wiener, dans le catalogue Kehillat Moché, 1893, p. 141, par. 1111, et
Krauss, p. 75-76. A la fin de son livre, Krauss publie un fac-similé du frontispice et de la
dédicace. Dans le frontispice, Dobruska se prétend descendant de la tribu de Lévi. La
Bibliothèque nationale et universitaire de Jérusalem possède un exemplaire de ce livre.
21. Les contre-vérités y apparaissent déjà, puisque l’affirmation : «Je suis âgé de vingt
ans à ce jour; Prague, septième jour de Hanouca, 5535 » va à rencontre de sa vraie date de naissance, telle qu’il l’indiquera lui-même à De Luca, trois ans plus tard. Il avait alors vingt et un ans et n’était pas né pendant la fête de Hanouca.
22. Voir les sources chez Kraushar, dans son livre en polonais, Frank i Franki’sci Polscy,
t. II, p. 114, et le témoignage de Lazanxs Ben-David, imprimé sans mention de son nom chez Jost, Geschichte der Israeliten, t. IX, 1828, p. 148, selon lequel Frank aurait usé du nom de Dobruschki lors de son installation en Allemagne. Il l’avait appris par des membres mêmes de la secte. Dans une autre version de ces textes, parue dans Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums, 61, 1917, p. 205, le nom est orthographié Dobruski.

fissent si peu cas de la philosophie. Quand, trois ans plus tard,
Dobruska dressa la liste de ses premières publications pour le livre de
De Luca, il intitula son livre, avec une impertinence toute caractéristique
: Eine Theorie der schônen Wissenschaften : über die Poesie
der alten Hebràer (Une théorie des belles-lettres : de la poésie des
anciens Hébreux). En fait, s’il y est bel et bien question de rhétorique
et de classification des sciences, il est difficile d’y voir une théorie.
C’est en 1774 que fut imprimée à Prague la première brochure en
allemand qui nous soit parvenue de lui, un «jeu pastoral » à la mode
de l’époque, intitulé Telimon und Thryse, ein Schâjerspiel (Telimon
et Thyrse : une pastorale). Cet ouvrage 23, dépourvu d’introduction, a
sans doute été imprimé comme livret pour une représentation
théâtrale. L’auteur orthographie son nom Moses Dobruska, à
l’exemple du reste de sa famille. Il s’agit d’une imitation sans
originalité, en prose dans sa majeure partie, plus quelques passages en
mauvais vers. En même temps, Dobruska publia à « Prague et
Leipzig» un livre, Schàferspiele (Pastorales), dont un exemplaire a
été découvert récemment par Arthur Mandel. Le livre contient trois
« Jeux pastoraux » et une longue préface, dédiée à la duchesse Maria
Josepha de Fürstenberg. Cette dédicace est étonnante, d’autant plus
que la duchesse était la patronne d’une société religieuse des dames de
l’aristocratie autrichienne, appelée la « Croix de l’étoile » (Sternkreuz).
Peut-être cette dédicace signale-t-elle déjà les premiers pas de
Dobruska vers la conversion 24. Dans la liste de ses oeuvres mentionnée
plus haut, Dobruska cite deux autres publications en hébreu,
imprimées à Prague elles aussi, en 1775 : un Poème pastoral (il s’agit
peut-être d’une adaptation hébraïque de l’un des ouvrages en
allemand) et une traduction hébraïque en prose rythmée des Maximes
d ’or attribuées à Pythagore25. Nous n’avons pas pu retrouver la
moindre trace de ces publications; or, il est difficile d’imaginer que, si
une traduction comme celle que nous venons de mentionner avait été
publiée à Prague à cette époque, elle aurait disparu sans laisser de
traces26. Il avait fait remarquer, par ailleurs, à De Luca que la


23. Il contient 52 pages, en petit octavo. Un exemplaire s’en trouve à la Bibliothèque
nationale de Vienne (la forme Thyrse dans les bibliographies est une erreur compréhensible, car l’origine de ce nom est Thyrsis, chez Virgile).
24. Voir A. Mandel dans Zion, revue trimestrielle de recherches en histoire juive, vol. 43,
Jérusalem, 1978, p. 12-1 A. A la page 73, il donne une reproduction de la page de titre.
25. Le titre d’un livre Kerem Li-yedidi par Dobruska, mentionné par H. B. Friedberg
dans sa bibliographie des imprimés hébreux, Bet ‘Eked Sepharim, vol. II, Tel Aviv, 1952,
p. 475, n ’est que le titre du commentaire déjà mentionné sur Behinat ‘Olam. Il faut donc corriger ma note erronée dans Zion, vol. 43, p. 160.
26. Le Dictionnaire biographique des Autrichiens, de Wurzbach, t. 31, 1876, p. 150,
recense encore un autre jeu pastoral, qui aurait été publié sous le nom de Moses Dobruska, à Prague, en 1771, avec le titre de Die zwo Amaryllen : c’est vraisemblablement une erreur, tout au moins pour l’année d’impression, si le tout n’est pas pure invention. Il y avait en ce temps-là à Prague un écrivain chrétien du nom de Franz Edler von Schônfeld, mentionné par De Luca juste avant l’article sur Schônfeld-Dobruska. Il y était né en 1745, et appartint à l’ordre des jésuites jusqu’à sa dissolution, puis fut professeur de littérature au lycée de Prague. Il est sûrement
l’auteur d’un autre petit ouvrage, imprimé avant la conversion de Dobruska à Prague, en 1772, intitulé : F. E. von Schônfeld, Der Tod Oskars, des Sohnes Karaths, et conservé à la Bibliothèque nationale de Vienne. Il est difficile de décider lequel des deux Schônfeld est l’auteur de l’oeuvre Das weisse Loos, Schauspiel in zvjey Aufzügen, imprimée à Vienne en 1777, à l’occasion de sa représentation au Théâtre national. Il n’y a pas de nom d’auteur sur la page de titre, mais une note en conclusion, signée Schônfeld tout court. Il n’est pas impossible que Dobruska en soit l’auteur, car il portait déjà le nom civil de Schônfeld, mais n’avait sans doute pas encore été anobli, alors que son homonyme portait le titre de naissance. Schônfeld, converti au christianisme, se trouvait déjà à Vienne en 1777, mais il est étonnant qu’il n’ait pas fait état de cet opuscule dans la liste qu’il remit à De Luca.


traduction (« eine hebràische poetische Übersetzung des Pythagoras
goldener Sprüche ») avait paru après le Poème pastoral en cette même
langue.
Salomon Zalman Dobruska eut douze enfants, dont deux
seulement, des filles, restèrent juives. Tous les autres se convertirent
au christianisme, probablement après l’arrivée de Frank à Brünn.
Toutes ces conversions ont ceci de commun que la quasi-totalité des
fils, tout au moins en ce qui concerne le début de leur nouvelle vie,
optèrent pour une carrière militaire et servirent comme officiers. Ce
fait surprenant s’explique selon nous par le véritable culte de l’armée
qui caractérise l’enseignement de Jacob Frank, surtout à l’époque de
Brünn, comme en témoigne son livre Divrê Hd’adon (Paroles du
maître). Il s’avère qu ’après avoir institué sa « cour » à Brünn, il se mit
à embrigader les jeunes gens qui lui avaient été envoyés de Pologne et
de Moravie. Ceux-ci durent revêtir l’uniforme et furent soumis à un
entraînement militaire, au grand étonnement de tous les spectateurs27.
Longtemps après, on trouvait encore les épées qui avaient servi à ces
exercices, conservées dans certaines familles juives d’origine sabbatienne
en Moravie 28. L’idéologie militaire de Frank suscita chez les
juifs des aspirations qui leur avaient été étrangères auparavant. Le
premier fils de Dobruska à se convertir au christianisme fut l’aîné, qui
prit le nom de Karl Josef Schônfeld. Il était né vers 1752, et selon ses
dires et ceux de son frère Moses, sa conversion date de 1769 29. Le fait
d’avoir choisi le patronyme de Schônfeld, qui est celui d’une famille
aristocratique de Prague, connue pour la protection qu’elle accordait
aux lettres et aux arts, suggère que cette conversion fut liée, en
quelque façon, à la ville de Prague. Il s’engagea dans l’armée aussitôt


27. Kraushar,t. II, p. 9-13; Eduard Brüll, Jacob Frank undsein Hojstaat, dans le journal
Tagesbote aus Mâhren, Brünn, 1895, n° 294.
28. Selon ce que m’a raconté, voilà quarante ans, le Dr. Berthold Feiwel, né en Moravie.
29. Cette année apparaît aussi dans la notice biographique de De Luca, qui l’a
probablement apprise de Karl lui-même. Elle est mentionnée également dans la requête pour l’octroi à lui-même et à son frère de titres de noblesse, soumise par Karl à l’impératrice en 1778 et imprimée in extenso chez H. Schnee, Die Hoffinanz und der moderne Staat, t. V, 1965, p. 226-228. Il y écrit qu’il s’est converti neuf ans plus tôt, encore adolescent, et qu’il a servi comme cadet et comme sous-lieutenant dans le bataillon d’infanterie du comte Siskowitz. Il se vit alors attribuer 1 500 florins destinés à le désintéresser de sa part d’héritage, comme le spécifie un document examiné par l’historien Willibald Müller, Urkundliche Beitràge zur Geschichte der mâhrischen JudenschaJt, Olmütz, 1903, p. 149.

après, atteignant le rang d’officier, comme plusieurs de ses frères après
lui. Moses fut le seul à ne pas embrasser une carrière militaire (quoi
qu’on en ait dit par la suite), et à s’adonner publiquement à des
activités littéraires 30. Moses Dobruska, le puîné, et trois de ses frères,
Jacob-Nephtali, Joseph et David, se convertirent au christianisme le
17 décembre 1775. Son frère Gerson et sa soeur Blümele s’étaient
convertis un mois auparavant, à Vienne. Ils adoptèrent tous le nom de
Schônfeld. Adolf Ferdinand, Edler von Schônfeld, était l’imprimeur
de l’Université Impériale et Royale de Prague; lui-même ou d’autres
membres de la famille étaient des adhérents actifs de la Loge
maçonnique de la même ville 31. Moses Dobruska fut appelé dès lors1
Franz Thomas Schônfeld, et sa femme Elke, Wilhelmine. Ce n’est que
quinze ans plus tard que trois de ses soeurs se convertirent à leur tour
au christianisme, à Vienne, en janvier 1791. Les papiers littéraires
posthumes de Schônfeld, qui se trouvent à Paris, dénotent une grande
affection pour ses frères et soeurs, auxquels il consacra des poèmes.
Les frères et soeurs convertis en 1775, ainsi que l’aîné, se virent
octroyer, en juillet 1778, des titres de noblesse. La requête adressée
par l’aîné des frères, Karl, à l’impératrice Marie-Thérèse dans ce but
a été publiée récemment. Sa pieuse argumentation, la conviction
profonde en la véracité de la foi chrétienne exposée en termes
pompeux dans cette demande, ne doivent pas faire illusion : cette
rhétorique était courante chez les frankistes désireux de se faire bien
voir par les autorités. Celles-ci étaient faciles à abuser : n’ayant
aucune idée de ce qu’ils étaient, ni de leurs origines, elles ne savaient
pas avec quelle facilité ils passaient d’une religion à une autre. Moses
est présenté par son frère comme un héros qui a tout sacrifié pour la
plus grande gloire de « la sainte foi chrétienne 32 ». A en croire la
demande, Franz Thomas Schônfeld avait fait un long séjour à Brünn
pour engager sa mère à imiter sa conversion et avait de ce fait engagé
des frais de l’ordre de 1 500 florins. Il y insistait également sur la
ferveur de sa conviction, qui l’avait poussé à entraîner quelques-uns


30. Krauss, p. 75-76, écrit par erreur qu’il s’engagea lui aussi dans l’armée et devint
sous-officier, mais le document cité à ce propos concerne son frère Karl (mort en 1781).
Wurzbach, t. 31, p. 150, soutient qu’il fut d’abord officier dans l’armée autrichienne, mais nous ne savons pas d’où il tire cette information.
31. Conformément aux dates données par Ruzicka. Gerson Dobruska obtint des autorités
de Brünn, en 1775, à sa majorité, en même temps que Benjamin Hônig, le droit de réunir les dix juifs requis par le culte pour la prière (minyan), dans la ville de Brünn (permis donné précédemment au nom de sa mère). Voir Brunner dans le recueil de H. Gold, Juden… in Mâhren, p. 150. Tous deux se convertirent quelques mois plus tard. Gerson, qui fut baptisé Joseph Schônfeld, s’enrôla aussitôt dans l’armée, comme cadet (cf. Schnee, p. 227). La liaison entre la famille Hônig et les frankistes apparaît dans des informations de différentes sources. Müller a cru, lui aussi, à un lien entre les conversions de Hônig et de Moses Dobruska, mais sans avoir connaissance du contexte frankiste des familles en question.
32. Cette expression courante employée par Karl Schônfeld a servi de modèle à la forme
hébraïque hadat hakedocha chel Edom (la sainte foi d’Edom) ou da<at Edom hakedocha (la sainte doctrine d’Edom) en usage dans les textes frankistes.

de ses plus jeunes frères dans le giron de l’Église. Il n’y est évidemment
fait nulle allusion à l’origine frankiste véritable du jeune homme. Le
grave désaccord entre sa mère et lui, mentionné dans ce document, est
une pure fiction : il n’a jamais cessé de venir voir sa mère, à Brünn, où
il faisait souvent de longs séjours. Nous ne savons pas pourquoi sa
mère a préféré rester juive, comme la grande majorité des frankistes de
Moravie et de Bohême, ni pourquoi elle s’est néanmoins convertie —
si cette conversion, en fait, eut lieu — à la fin de sa vie, changeant son
nom de Schôndl en Katherine33. En revanche, il est exact que la
conversion de Moses Dobruska et de sa femme fut la cause de sa
rupture avec son beau-père : Wilhelmine Schônfeld fut rayée de son
testament et reçut un versement unique et définitif de 3 000 florins.
Les pièces retraçant les tractations entre les Popper et les Schonfeld,
dans les années 1777 et 1778, sont parvenues jusqu’à nous34.
La conversion de Dobruska au christianisme inaugura un
nouveau chapitre dans sa vie, sans nuire à ses relations étroites avec la
secte et la cour de Frank, dont la venue à Brünn joua peut-être un rôle
décisif dans sa conversion et dans celle de ses frères. Alexander
Kraushar, l’historien des frankistes polonais, a eu sous les yeux une
chronique frankiste, retraçant la vie de Frank dans beaucoup de
détails et dans son intimité35; elle montrait quelle sévère discipline
celui-ci faisait régner dans sa cour, et comment la plus petite infraction
entraînait une sanction rigoureuse du Maître, dont le verdict était sans
appel. On y lisait, entre autres, qu’à la suite de « la protestation d’un
certain Schonfeld », son adversaire fut mis sous les verrous, à la cour
de Frank, pour une période d’une année, en 1783 36. Kraushar n’était
pas en mesure d’identifier ce Schonfeld, qui jouissait d’une position
priviligiée à la cour, mais, nous n’avons, quant à nous, pas de doute au
sujet de l’identité de ce personnage.
Les activités de Schonfeld, à la suite de sa conversion, s’exercèrent
sur deux plans, l’un public, l’autre caché. Ouvertement, il était


33. Elle était encore juive en 1789, selon un document officiel (cf. Pribram, Urkunden zur
Geschichte der Juden in Wien, I, 1918, p. 610). Jusqu’en 1787, elle affermait le droit de péage (Leibmaut) que les voyageurs juifs devaient verser (Pribram, ibid., p. 502). Suivant Weinschal (p. 261), le Dr. Paul Diamand, expert connu en chroniques familiales, lui aurait raconté avoir vu sa tombe dans le cimetière juif de Vienne, elle serait donc morte comme juive; or, dans le livre de Wachstein sur les pierres tombales de Vienne, nous n’avons rien trouvé qui permette de soutenir cette thèse. A. Mandel affirme (Zion, Vol. 43, Jérusalem, 1978, p. 72) qu’elle mourut juive, à Brünn.
34.’ Elles ont été publiées par Kraus, dans Popper, p. 106-114.
35. C’est seulement récemment qu’une autre copie de cette chronique a été découverte à
Lublin par M. Hillel Levin (de Yale University).
36. Kraushar, t. II, p. 41. Un témoignage direct de Schônfeld précise incidemment sa
liaison avec les proches de Frank qui le suivirent depuis Varsovie. Parmi ses papiers, dans son dossier personnel de Paris (voir plus bas la note 42), se trouvent aussi des feuillets datant de son séjour à Brünn. Sur l’un d’eux (r 58 dans l’ordre des photocopies dont nous disposons), il a noté de sa main le nom Johan Rosenzweig; or il s’agit de l’un des personnages du «camp» de Varsovie, venus avec Frank à Brünn et renvoyés par la suite dans la capitale polonaise (Kraushar, ibid., p. 6) ; sans doute revint-il encore une fois, et Schônfeld nota, pour une raison quelconque, son nom avec celui d’un certain Blumauer.


écrivain et poète. Il commença par faire parade de sa nouvelle foi, en
composant, si l’on en croit ce qu’il confia à De Luca, une Prière ou Ode
chrétienne en Psaumes, en langue allemande, qui n’a apparemment
pas été conservée 37. Il alla s’installer à Vienne, où il accéda au poste
d’assistant du Père Denis, le directeur de la bibliothèque Garelli38.
C’est là qu’il fut introduit dans les cercles des rationalistes « éclairés »,
qui soutenaient entièrement les visées politiques de Joseph II, et
même eut accès auprès de l’empereur en personne; celui-ci, selon
certains témoignages, lui aurait marqué une faveur particulière et
l’aurait même chargé de diverses missions39. Ces récits se fondent
certes, pour la plupart, sur les dires de Schônfeld lui-même, mais ils
comportent indéniablement une grande part de vérité, confirmée par
les faits. Schônfeld publia, à Vienne, en 1780, en tirage à part, un long
poème, Sur la mort de Marie- Thérèse, qui s’adresse plus particulièrement,
en vers exaltés, au nouvel empereur40. Il y soutint avoir rédigé
des rapports pour l’empereur, en matière de politique étrangère, et
principalement pour l’encourager à la guerre contre les Turcs, en vue
d’abattre l’empire ottoman41. Au moment où l’empereur préparait


37. Gebeth oder christliche Ode in Psalmen, imprimée donc en 1776 ou 1777. On
s’explique mal comment la plupart de ses premières oeuvres ont disparu des bibliothèques, même en admettant qu’il s’agissait d’oeuvres de circonstance.
38. Cette bibliothèque était située dans le Theresianum, à Vienne. Schônfeld y était
employé au moment où il déposa sa demande d’anoblissement, en juin 1778. On ne trouve dans celle-ci aucune allusion à un quelconque service militaire de sa part ; s’il avait servi dans l’armée, son frère n’eût pas manqué de le souligner parmi ses « mérites ».
39. Dans sa lettre de dénonciation, le baron Trenck, son ennemi intime, rapporte qu’il
servit l’empereur dans une mission de renseignement dans la salle des débats du Parlement hongrois, « où tout le monde le connoissoit sous ce titre » (celui de von Schônfeld). Ce détail apparaît dans le corps de la lettre, mais non dans le résumé donné par Tuetey, n°755.
40. Le nom de l’oeuvre conservée à la Bibliothèque nationale de Vienne est : Auf den Tod
Maria Theresiens von F. Th. v. S-d; elle comporte quatre feuillets. La rime est pauvre. En
conclusion, il est dit que la lune s’afflige d’avoir pris le visage maternel de l’impératrice, qui « en double effigie, avec Joseph, unissait l’amour et la bonté avec la puissance virile » : « in Doppelgestalt / Lieb, Güte vereinigt mit Mannergewalt ».
41. Cette initiative est mentionnée dans divers documents le concernant dans les Archives nationales de Paris, car il en avait parlé à diverses personnes; cela peut être vrai, mais il a pu aussi bien exagérer et amplifier les faits. Pour l’heure, on n’en a pas retrouvé trace dans les archives autrichiennes. Divers auteurs suggèrent que Schônfeld aurait agi ici à l’instigation de Frank, ainsi Weinschall dans son article; à en croire Paul Arnsberg, dans son petit livre : Von Podolien nach Offenbach, 1965, p. 23, Frank, au temps de son séjour à Brünn, caressait l’idée de conquérir une partie de la Turquie avec l’aide de l’empereur d’Autriche (à savoir, Joseph II), pour y fonder un État à lui. Dans ce cas, l’initiative de Schônfeld aurait eu un équivalent important, et on aurait pu tenter de voir un lien entre les deux projets. Or, notre recherche des sources éventuelles d’Arnsberg, dans le livre duquel abondent les « faits » douteux, nous a mis devant l’évidence que les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Arnsberg ne cite pas ses sources, mais il est clair qu’il a été victime d’un résumé allemand erroné d’un livre polonais de Kraushar, publié par Emil Pirazzi, historien de la ville d’Offenbach, dans la Frankfurter Zeitung, 6 oct. 1895 ; 1 original polonais ne fait nulle allusion à de tels desseins. Dans son livre (t. II, p. 37-38), Kraushar lui-même développe des suppositions de son cru à propos de la formule : « Frank formait peut-être des projets dans son esprit », en partant des diverses missions de ses fidèles à Constantinople (missions qui s’expliquent également de tout autre manière). Pirazzi s’est mépris sur cette affaire, prenant les hypothèses de Kraushar pour des projets de Frank. Les malentendus et les confusions de ce genre sont, malheureusement, à la base de bien des faits relatés par Arnsberg. La même erreur sur le récit de Kraushar (probablement en provenance de la même source allemande) se retrouve dans le livre de G. Trautenberger, Die Chronik der Landeshauptstadt Brünn, IV, 1897, p. 117 (mais sous forme hypothétique seulement).

l’expédition militaire contre les Turcs, en 1788, Schônfeld joua un rôle
de premier plan dans l’approvisionnement de l’armée42. Même ses
adversaires reconnaissent son mérite à cette occasion et témoignent de
la fortune qu’il y amassa. La notice nécrologique écrite sur lui par son
ami Kretschmann 43, dans un almanach de Vienne, en 1799, fait
d’abord l’éloge de « sa pénétration perspicace, sa puissance d’initiative
et sa courageuse résolution », puis raconte que
« son efficacité dans les affaires apparut vite aux grandes
personnalités de l’empire. Le général Laudon posa comme
condition à sa nomination au poste de commandant en chef dans la
guerre contre les Turcs (comme je l’ai appris de source sûre) que
Thomas von Schônfeld fût nommé commissaire principal [aux
fournitures] de l’armée, et celui-ci se rendit digne en tout point de
la confiance qui lui fut faite. A la fin des opérations militaires, il
retourna à Vienne et se consacra un certain temps à lui-même, à
sa famille et à la poésie; il fit plusieurs voyages [avec son frère
Emmanuel] trouva partout, même chez les meilleurs écrivains
allemands, dont il sut gagner l’estime, l’accueil le plus amical 44 ».
Parmi ces hommes de lettres, on compte Klopstock, Gleim,
Ramier, J . F. Reichardt, les frères comtes Stolberg et Johann
Heinrich Voss 45, c’est-à-dire l’école dite de Gôttingen. Son disciple et
son ami le plus proche, à partir des années quatre-vingt, fut son frère
cadet Emmanuel; celui-ci, né en 1765 et prénommé David, avait servi
quelque temps en tant que lieutenant dans un régiment autrichien.
Lui aussi écrivait de la poésie allemande, et, selon l’auteur de la
nécrologie citée, il manifesta encore plus de talent que son aîné.


42. Schônfeld mentionne cette fonction : « étant chargé par l’empereur Joseph II
d’approvisionner l’armée autrichienne en Croatie », dans ses papiers (et ceux de son frère Emmanuel), confisqués au moment de son arrestation et dont le dossier est conservé aux Archives nationales de Paris, sous la référence T-1524/1525. La photocopie du dossier tout entier se trouve en notre possession, grâce à l’obligeance de M. Glenisson, directeur de recherches au CNRS; ce dossier, qui contient plus de 400 pages, n’est pas trié. Le détail en question est mentionné dans un mémoire de mars 1793 (environ), adressé au ministre des Affaires étrangères français, Lebrun. Le fait est confirmé par la déposition de Diederichsen, le secrétaire danois de Schônfeld, qui l’avait connu à Vienne, à la même époque (voir Tuetey, p. 237, n° 762).
43. Il s’agit de Karl Friedrich Kretschmann, de Zittau (1739-1809), écrivain allemand
qui jouit en son temps d’une certaine réputation.
44. Taschenbuch zum geselligen Vergnügen, éd. par W. G. Becker, nouvelle édition,
Leipzig, 1799, p. 138-139.
45. Les poésies de Schônfeld comportent des allusions à ses relations avec Klopstock ; ses
rapports avec les autres écrivains cités sont mentionnés dans les lettres conservées dans le dossier personnel de Schônfeld à Paris. Deux lettres de Ramier et Gleim ont été publiées dans l’article de Ruzicka, p. 285-286. Les relations (prétendues) avec Reichardt ont été abordées par A. Mandel dans l’article cité dans la note 24. Mandel dit (p. 71 ) que Schônfeld et Reichardt faisaient tous deux partie de l’école poétique de Gôttingen (appelée Gôttinger Dichterhain) et s’étaient rencontrés dans ce milieu. Il ne donne pas la source de cette information, que je considère comme fausse (voir l’annexe C).


Beaucoup voyaient en lui « le successeur du grand Ramier ». A la fin
de la notice, on trouve une ode sur la mort du roi Frédéric le Grand 46.
Pendant ces années, les deux frères produisirent une abondante oeuvre
poétique, tant en vers rimés qu’en vers libres, sur le modèle des odes de
Klopstock. Certains poèmes sont dédiés à leurs frères et soeurs, y
compris à celles qui étaient restées juives, comme Regina et Esther,
mais aucun n’est dédié à la femme de Schônfeld. Les deux frères
avaient également gardé des contacts avec des descendants de riches
familles juives de Vienne, comme les Arnstein et les Herz. L’un de ces
jeunes gens, Leopold Lipman Herz, composa un poème dithyrambique
en l’honneur des deux frères Schônfeld, à Brünn, leur ville natale,
en septembre 1787, et le leur fit parvenir à Vienne 47. Dans la ville de
Zittau, Karl Friedrich Kretschmann, qui les connut à la fin de cette
période de leur vie (1790), raconte qu’entre eux régnait
« un amour fraternel digne de l’Antiquité…, une passion dévorante,
l’amour de la poésie allemande et de ce qu’il y a de meilleur,
de plus beau, de plus grand dans notre littérature. Thomas von
Schônfeld parlait et écrivait couramment plusieurs langues
européennes et connaissait aussi les “ langues mortes ” . Il possédait
si bien l’hébreu qu’il tenta, non sans succès, une traduction en
vers de tous les Psaumes de David… et il s’apprêtait à publier le
tout avec un commentaire esthétique et historique 48 ».
La majeure partie de cette traduction en est restée au stade de
premier ou de deuxième brouillon, dans les papiers de Schônfeld à
Paris; cependant, une série de trente psaumes choisis fut imprimée en
1788, l’année de la guerre contre les Turcs, sous le titre Chants de
guerre de Da vid tra d u its (de l ’original) en allemand par Franz
Thomas von Schônfeld49. Le livre est dédicacé, sur la couverture, « à


46. Kretschmann, p. 143-145 (« Beim Tode Friedrich des Grossen»),
47. Le poème a été copié du recueil Blumenlese der Musen, Vienne, 1790, p. 178, et
publié dans l’article généalogique sur la famille Herz par Ruzicka, Monatsblàtter der
heraldischen und genealogischen Gesellschaft Adler, vol. XI, 1931-1934, p. 18. L’auteur était alors âgé de vingt ans; il ne se convertit qu’en 1819.
48. Kretschmann, dans la notice nécrologique, citée plus haut, p. 137. Elle s’intitule
«r Ehrengedâchtnis der Herren Franz Thomas und Emanuel Ernst von Schonfeld ». L’auteur resta fidèle à son amitié pour les frères, même après leur mort.
49. Davids Kriegsgesànge/ Deutsch/ (aus dem Grundtexte) von Franz Thomas von
Schônfeld, Vienne et Leipzig, 1788. Le livre, imprimé à Vienne, comporte 22 pages
d’introduction non numérotées et 135 pages de texte. La Bibliothèque nationale de Vienne en possède un exemplaire. La majeure partie des traductions est en vers; mais la puissance expressive est plus grande dans ceux des psaumes qui ne sont pas traduits en vers. En introduction, il précise que, son temps ne lui permettant pas de se soucier de l’impression et des corrections, il a prié un de ses amis de s’en charger, et que, celui-ci voulant introduire des modifications poétiques et ajouter son nom en tant qu’éditeur (Herausgeber), il avait, quant à lui, « renoncé à cet honneur ». Comme le livre parut à la veille de la Révolution française, il donne un aperçu des opinions de Schônfeld (tout au moins sur un plan), avant son ralliement à la Révolution. Il y est encore fervent royaliste. Mais l’essentiel de l’introduction est consacré à la nature des psaumes et au problème de leur traduction, et elle est très intéressante. Il critique les autres traductions, ainsi que leurs procédés, et défend le niveau lyrique élevé des psaumes contre leurs détracteurs. L’introduction est signée du 17 mai 1788. On trouve également à Paris une
copie, destinée à l’imprimerie, d’une autre partie du livre des psaumes : « Die sieben
Busspsalmen / aus der neuen Psalmenübersetzung von Fr. Th. Edler v. Schônfeld », mais elle n’est pas de sa main.


l’armée de Joseph ». Le choix de traductions est accompagné d’une
longue introduction et d ’un poème en l’honneur du roi David, dans le
style de Klopstock 50, et s’achève sur un poème intitulé « Aux fidèles de
la Muse sacrée51 ». Cette Muse sacrée qui revient dans tous ses
propos, aussi bien dans le livre déjà publié que dans les autres, qui
sont posthumes, s’appelle « Siona »; elle incarne la relation inaltérable
de Schônfeld avec ses origines, lorsqu’il s’adresse à ses lecteurs. Il avait
emprunté ce nom à un poème bien connu de Klopstock, « Siona », écrit
en l’honneur de la « poésie de Sion », la Muse biblique 52. A son tour,
Schônfeld prétend écrire sous l’inspiration de « Siona », mais il le fait à
l’intention de « ma patrie allemande ». On ne trouve aucune allusion à
la foi chrétienne dans ces pièces, ni dans les textes en prose qui les
accompagnent. Le frankiste secret essayait de marier sa Muse
« Siona » avec le patriotisme allemand qui caractérise la première
génération de l’assimilation.
Dans son introduction, l’auteur précise qu’il a consacré pendant
onze ans ses « rares moments de loisir » au commentaire du livre des
Psaumes tout entier et à des appendices qui en éclaireraient l’aspect
esthétique et historique, tout en expliquant le titre de chacun d’eux.
Selon ses dires, il aurait achevé sa tâche, et son voeu serait de publier le
commentaire accompagné de la traduction du livre des Psaumes, classé
selon l’ordre chronologique de chacun des Psaumes qui le composent
53. Son admiration pour la valeur poétique des Psaumes était sans
bornes, et il s’en prenait aux traducteurs de son temps qui avaient
l’insolence de juger «ce saint barde de l’Antiquité (diesen heiligen
Barden der Vorzeit) comme Voltaire jugeait le grand Shakespeare », à
savoir avec mesquinerie et sans réelle compréhension. Le dernier
poème, adressé « aux fidèles de la Muse sacrée », appelle les poètes
allemands et les traducteurs du livre des Psaumes par leur nom, et fait
surtout l’éloge de Mendelssohn et de Herder M. Les vers qu’il adresse


50. Le poème « David » a été publié, dans une version corrigée, à la fin de la notice
nécrologique de Kretschmann, p. 142-143, mais sans mention du fait qu’il avait déjà été publié auparavant.
51. ir An die Vertrauten der heiligen Muse », p. 119-132.
52. L’expression «Muses de Sion» (Zionsmusen), qui est à l’origine de la «Muse
sacrée », de Klopstock, était déjà connue dans la musique sacrée du protestantisme allemand. Le célèbre compositeur Michael Praetorius donna à son chef-d’oeuvre le nom de Musae Sioniae, I-IX, 1605-1610.
53. Les archives de Paris ne contiennent que des brouillons, entre autres, certaines pages
du brouillon des appendices. On s’explique mal pourquoi Schônfeld a emporté ces brouillons avec lui, s’il possédait effectivement une copie au propre de tout le livre. Selon lui, il aurait commencé à y travailler en 1777, peu après sa conversion.
54. Il s adresse à Klopstock en le couvrant d’éloges, puis à Michaelis, Nagel, Hess, Knopp
et Dôderlein, Bodmer, Kramer, Lavater, Kretschmann, Ramier et Herder (« O toi, flamme de la science… Toi chez qui la lyre de David résonne avec la violence de la tempête »). En revanche, il déverse sa colère sur la « bande de jeunes présomptueux qui roulent comme les eaux tumultueuses dans le fol orgeuil de leur jeunesse et qui dédaignent le fils de Jessé! ». Sans les appeler par leur nom, il est clair qu’il fait allusion aux poètes du Sturm und Drang allemand, dont il condamne les « poèmes de prostitution effrontée ».


à Mendelssohn, traducteur des Psaumes (1783), prennent un relief
particulier dans la bouche d’un frankiste converti :

Mendelssohn,
L’initié, le familier du bois sacré de Socrate,
Depuis longtemps déjà il dit à la Sagesse :
T u es ma soeur!
A pas légers il s’avance
Vers le tombeau des Ancêtres
Il s’accompagne du son de la harpe,
Pudiquement il se joint au choeur des chantres :
« Que ma droite s’oublie,
Si je t’oublie ô Jérusalem! »
Salut à toi! Salut à toi dans le bois des palmes!

 

En revanche, la fin du poème condamne violemment la poésie
lascive et révolutionnaire imitée du modèle français; avec le grondement
d’un fleuve tumultueux, celle-ci se rebelle contre la Loi divine,
elle empoisonne les autres pays et ruine, de ses eaux bouillonnantes, la
foi et les bonnes moeurs. A Voltaire, « le poète de la Henriade qui n ’a
pas contemplé la parure rayonnante de Siona et la lumière de sa face »,
le poète oppose ici l’Allemagne (Germania) et sa poésie « qui tonnera
à vos oreilles le chant de la mort et de la dévastation, O poètes de
France! ». Aussi incroyable que cela puisse paraître, cet écrivain juif,
allemand de la première génération, parle de « divin éclair », du
« canon de la poésie allemande, éclatant de fureur et de vengeance57 »!


55. Citation de la Bible, Proverbes 7 : 4.
56. Psaume 137 : 5.
57. Sie werden mit Schande Jliegen / . . . Germania!/ Wenn deines Liedes Kraft
erwaeht / Gottes Blitz / Des deutschen Liedes Geschütz. / Verderben um sein Haupl / wenn es Wuth und Rache schnaubt.


Ce teutonisme exagéré et surfait, qui nous rappelle quelques
manifestations plus récentes de ce genre, de la part d’écrivains
d’origine juive, ne dura guère : quatre ans plus tard, Schônfeld
composera à Strasbourg un poème d’esprit absolument opposé, une
violente diatribe contre le peuple allemand 58.


58. Ce poème se trouve parmi ses papiers de Paris. Il débute ainsi :

Ach fürchtet nichts fürs heilge Reich
wir lassen eure Ketten euch
und Kaiser Kônig Fürst und Graj
und was der Menschen Flüche traj
das bleibt zum Erbe euch
ach fürchtet nichts fürs heilge Reich.

A la fin du poème, il change de refrain et parle du deutsche Reich.


II

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LA CONTRE-RÉVOLUTION EN AFRIQUE


classiques.uqac.ca

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Ouvrage: La contre-révolution en Afrique

Auteur: Ziegler Jean (Chargé de Recherches à la Faculté de Droit
de l’Université de Genève, Chargé de cours à l’Institut Africain)

Année: 1963

 

 

Quatrième de couverture

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la révolution africaine
a émancipé près de 200 millions d’hommes. 28 nations se sont
libérées, par les armes ou par la révolte verbale, de la domination coloniale.
Mais cette formidable vague libératrice s’est brisée contre un
barrage : celui que lui opposait l’Afrique sous domination blanche. Et
derrière ce barrage, les adversaires de la révolution africaine préparent
leur contre-révolution.
République Sud-africaine, Angola, Mozambique, Katanga, Rhodésie
du Sud… que sont ces minorités blanches ? Quelle est leur puissance
économique, politique militaire ? Quels sont les buts de leur action ?
Jean Ziégler est l’un des brillants sociologues de la nouvelle génération.
Il a mené son enquête sur place et son livre ouvre des perspectives
angoissantes et passionnantes à la fois sur l’avenir de l’Afrique entière.

Note de l’auteur

Au terme d’une enquête de près de deux ans, il nous est impossible
de remercier nommément toutes les personnes qui, soit sur le terrain
en Afrique, soit dans les centres de documentation, nous ont prêté leur
concours bénévole et précieux.

À New York, nous devons une reconnaissance particulière à M.
Brian Urquahrt, de la Division des Affaires Politiques Spéciales des
Nations Unies et à M. Arnold Foster, General-Counsel de la Antidiffamationleague
qui nous ont ouvert des sources d’information indispensables.
À Londres, ce sont M. Colin Legum et M. MacCallum Scott qui
nous ont donné accès à une documentation précieuse, concernant le
problème rhodésien, notamment.
M. Jean Lacouture a lu la première version du manuscrit et nous a
donné des conseils extrêmement utiles quant à sa révision.
M. Georges Boghossian a été pendant toute la dernière phase du
travail un conseiller et ami précieux.
La Faculté de Droit et l’Institut Africain de Genève, ainsi que la
Commission Internationale de Juristes, ont aidé notre travail d’une
manière constante.
Je dois une reconnaissance toute particulière à M. Jean-Paul Sartre,
qui a bien voulu publier quelques chapitres de ce livre dans la revue
des Temps Modernes.
J. Z.

 

INTRODUCTION

La progression dialectique de l’histoire n’est pas une invention de
la philosophie hégélienne, mais un fait, une réalité, une loi mystérieuse
qui agit à l’intérieur d’une succession d’événements en apparence
confus. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la Révolution
africaine a émancipé près de 200 millions d’hommes. Vingt-huit
nations se sont libérées, par les armes ou par la révolte purement
verbale, de la domination coloniale. Mais cette formidable vague libératrice
s’est brisée — en 1960 — contre un barrage : celui que lui opposait
l’Afrique sous domination blanche. Et derrière le barrage, les
adversaires de la Révolution africaine préparent leur contre-révolution.
Ces quelques lignes introductives tendent à établir le cadre de la
recherche dont les résultats sont présentés dans cette monographie.
Notre recherche est parcellaire. Elle se borne à analyser certains mécanismes
que — par une étiquette par trop schématique — nous appellerons
: Contre-révolution africaine. Le schéma de l’analyse dialectique,
qui, à notre avis, est le seul qui permette de saisir dans leur
mouvement et leur complexité les structures sociologiques de
l’Afrique en marche, exige une claire définition des termes employés.
Que faut-il entendre [12] par Révolution africaine ? En sociologie politique,
la notion de révolution est généralement définie comme étant
la substitution soudaine, par la violence, d’un pouvoir à un autre 1.


1 Cf. Raymond Aron, L’Opium des Intellectuels, Paris, 1955, p. 47.


 

Cette définition comporte deux éléments distincts :
– remplacement des anciennes structures par des structures
nouvelles,
– changement violent ou tout au moins : soudain.

La première conférence au sommet de l’Afrique indépendante a eu
lieu du 23 au 27 mai 1963, à Addis-Abéba. Trente chefs d’État y ont
pris part. La conférence peut rester comme l’image d’une sorte de
« Serment du Jeu de Paume » de la nouvelle Afrique 2. Pour la première
fois dans son histoire l’Afrique indépendante a essayé de se définir
face à elle-même, de se situer dans le monde et de codifier les
principes directeurs qui doivent guider son évolution future. Les débats
d’Addis-Abéba frappent par une évidente unité de langage. Tous
les leaders, sans exception, se sont servis d’un vocabulaire nettement
révolutionnaire. Tous, sans exception, ont condamné, dans des termes
parfois très violents, la domination blanche qui s’exerce sur le dernier
tiers du continent. Tous ont souscrit à une charte qui est une véritable
déclaration de guerre à l’Afrique sous domination blanche. Faut-il en
conclure qu’ Afrique indépendante est synonyme d’Afrique révolutionnaire
?
À première vue la réponse est négative. En effet, la voie égyptienne
vers l’indépendance est sensiblement différente de la voie tchadienne
; le Kenya a recouvré ses droits de souveraineté par des méthodes
qui sont très différentes de celles employées par les nationalistes
camerounais ; et il n’y a guère de comparaison possible [13]
entre la guerre de libération algérienne et le coup de dé par lequel le
Soudan ex-anglais a accédé à l’indépendance. L’indépendance elle-même
recouvre des réalités politiques et économiques toutes différentes
selon le pays que l’on examine. Vouloir prétendre par exemple
que la République du Congo-Brazzaville est indépendante au même
titre que le Sénégal serait certainement inexact. L’indépendance libyenne
reste très différente de l’indépendance guinéenne. Et le Gabon,
malgré son indépendance de droit, reste certainement beaucoup plus


2 Le terme est de Jean Lacouture.

lié à l’ancienne puissance coloniale que ne l’est, par exemple, la Fédération
du Nigeria.

Pour comprendre l’extrême variété de situation qui caractérise
l’Afrique nouvelle 3, il est utile d’établir certaines catégories d’analyse:

I. Les pays d’Afrique du Nord, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et
Égypte, possèdent des antécédents historiques et une composition ethnique
qui les séparent nettement des pays de l’Afrique noire. L’immense
étendue de sable qui coupe l’Afrique arabe de l’Afrique noire a
agi pendant des millénaires comme une barrière quasi infranchissable.
Aujourd’hui, cette barrière géographique, économique et psychologique
tend à disparaître. Les travaux d’Addis-Abéba sont à ce titre révélateurs
: ce fut M. Ben Bella qui, la veille de la clôture, renversa
l’opinion des chefs d’État et imposa à la conférence la constitution
d’un corps de [14] 10,000 volontaires africains, destiné à combattre
l’armée portugaise en Angola. Le long discours de M. Nasser était
destiné tout entier à rassurer les hommes d’État d’Afrique noire sur
les intentions véritables de l’Afrique arabe : il ne peut s’agir — selon
M. Nasser — d’arabiser ou d’islamiser les pays situés au sud du Sahara
; tout ce que viserait la politique africaine du Caire serait de resserrer
les liens de solidarité active, d’échanges commerciaux et de collaboration
diplomatique au sein des organisations internationales entre
les pays arabes et les pays noirs. Mais l’audience extraordinaire dont
jouirent MM. Ben Bella et Nasser lors de la conférence au sommet
n’est pas le seul indice de leur influence croissante en Afrique. Depuis
la révolution du 23 juillet 1952, l’Égypte joue le rôle d’État-pilote
pour un certain nombre d’États africains. La politique africaine de
l’Égypte révolutionnaire est particulièrement active depuis 1959, an-


3 Rappelons une situation qui affecte presque tous les États africains : le caractère
artificiel de leurs frontières. Les puissances européennes s’étaient
partagé le continent sans se soucier, notamment, des réalités ethniques. Et
comme l’indépendance a été acquise séparément par les divers territoires,
les frontières arbitraires de l’époque coloniale n’ont guère été modifiées.
Chacun des pays de l’Afrique nouvelle englobe ainsi des populations disparates
; et, inversement, de nombreuses tribus se trouvent partagées entre plusieurs
États. D’où certaines tensions qui pèsent parfois lourdement sur l’évolution
africaine (voir plus loin le cas du Kenya).


née où le gouvernement du Caire a finalement réussi à régler — d’une
manière définitive — le partage des eaux du Nil avec le Soudan. En
novembre 1960, le chef d’État égyptien fit son premier voyage officiel
en Afrique noire, à Khartoum. L’Égypte fut le promoteur de la première
conférence panafricaine de Casablanca. La conférence eut lieu
en janvier 1961 ; le chef d’État égyptien y émergea comme un des leaders
les plus sérieux de l’Afrique nouvelle. L’Égypte déploie une activité
de propagande intense dans toute l’Afrique noire. Elle donne asile
à bon nombre d’oppositionnels africains, par exemple aux hommes de
l’UPC (Union des Populations Camerounaises) et aux gizengistes du
Congo ex-belge. Elle s’est saisie de l’affaire Lumumba et a pris la tête
de la campagne de protestations qui, après l’assassinat du leader
congolais, secoua le monde. Le Front afro-asiatique — organisation
de lutte anticolonialiste ayant son siège au Caire — tente de grouper
en son sein l’ensemble des forces révolutionnaires d’Afrique et
d’Asie. Enfin, les émissions quotidiennes [15] de Radio Le Caire
couvrent tout l’Est africain ; le programme swahili, notamment, est
largement suivi par les populations habitant les côtes orientales de
l’Afrique.
La République algérienne est trop jeune pour pouvoir disposer sur
le continent d’une influence aussi bien établie que celle de l’Égypte.
Pourtant le prestige de l’Algérie est grand parmi les Africains. L’Algérie
a gagné son indépendance au prix d’un million de morts et de sept
années de luttes héroïques. La guerre d’Algérie fut suivie par toute
l’Afrique. Elle a inspiré des milliers de jeunes Africains. La doctrine
algérienne de la révolution, diffusée notamment par El Moujahid et les
écrits de Bedjaoui, Fanon et — dans une moindre mesure — Abbas, a
fait des prosélytes bien avant l’indépendance. Le Front de Libération
Nationale, la principale organisation révolutionnaire durant la guerre,
avait établi très tôt des bureaux de liaison dans plusieurs capitales de
l’Afrique noire. Franz Fanon, par exemple, fut longtemps délégué
FLN à Accra et eut une influence déterminante sur bon nombre d’exilés
angolais, camerounais et togolais.

II. Le complexe territorial appelé Afrique orientale est composé
des États du Kenya, du Tanganyika, de l’Ouganda, de Zanzibar, de
Madagascar, de l’île Maurice et des Seychelles. Il s’étend sur près de
900 000 km2 ; il est habité par plus de 23 millions d’hommes, en

grande majorité noirs. Si tous les États de l’Afrique arabe — à l’exception
de la Libye — ont accédé à l’indépendance par la violence révolutionnaire,
il n’en est pas de même pour les pays de l’Afrique
orientale. Politiquement parlant, c’est incontestablement le Kenya qui
est appelé à jouer le rôle d’État-pilote de cette région d’Afrique. Bien
que l’indépendance du Kenya soit une indépendance négociée et non
pas arrachée par les armes, le nouvel État mérite pleinement le qualificatif
de révolutionnaire, tel qu’il a été défini à la page 12.
La disparition des structures coloniales et l’établissement [16] des
structures nouvelles posent des problèmes sérieux aux dirigeants de
l’Est africain. Les difficultés qu’affronte le gouvernement de Nairobi
sont typiques pour un grand nombre d’États qui accèdent à l’indépendance
par la négociation et qui, sans vouloir rompre tous les liens —
notamment les liens monétaires et douaniers — avec l’ancienne puissance
coloniale, entendent néanmoins créer une société nouvelle et authentiquement
africaine.
Moins de deux ans après avoir retrouvé sa liberté, M. Jomo Kenyatta
vient d’être chargé (en juin 1963) de former le premier gouvernement
du Kenya autonome et bientôt indépendant. Le pays est divisé
par l’antagonisme entre deux grands groupements — la KANU 4 et la
KADU 5. La Kanu, formée en mars 1960 par les éléments les plus évolués
des tribus Kikuyu et Luo, est en faveur d’un État centraliste. La
Kadu par contre, qui groupe des ressortissants de cinq tribus différentes,
mais qui est dominée par l’élément Masai, se fait l’avocat
d’une structure fédéraliste. Il faut dire que l’ancienne constitution
avait encouragé le régionalisme. Des féodalités locales s’étaient affirmées.
L’unité nationale est un mot qui attend d’être traduit dans les
faits. La province du nord conteste ouvertement l’autorité de Nairobi.
Le boycottage des premières élections libres et divers incidents, sérieux
pour la plupart, marquent la volonté de sécession des habitants
du Nord. Descendant des tribus somaliennes, ces populations demandent
l’annexion de leur région à la République de Somalie.
Nonobstant les difficultés internes, le nouveau gouvernement du
Kenya s’est attaqué à des réformes de structure profondes. La réforme
agraire n’en est qu’un exemple : les régions fertiles du pays, situées


4 Kenya African National Union.
5 Kenya African Démocratie Union.


presque exclusivement sur le haut plateau (le Highland), étaient jusqu’en
1960 [17] pratiquement réservées aux colons blancs. Le Highland
comporte près de 20 000 km2 de sol extraordinairement fécond et
rentable. En 1961, le gouvernement commença à se préoccuper du
sort toujours plus inquiétant des paysans africains. Il créa une sorte de
caisse de prêt 6 qui devait permettre à certains paysans de racheter des
terres vacantes ou offertes à l’achat par des colons blancs. À fin 1961,
un septième des terres du Highland se trouvait ainsi entre les mains
africaines, mais le nouveau gouvernement de Nairobi a annoncé son
intention d’accélérer l’implantation africaine dans cette région et de
procéder à une redistribution générale des terres détenues par les colons
blancs.

Pour accroître son potentiel économique et pour se libérer progressivement
de l’emprise britannique, le gouvernement de Nairobi resserre
ses liens avec le Tanganyika et l’Ouganda. Les trois pays, groupés
dans une union douanière, ont entrepris des pourparlers avec le
Marché Commun européen. Selon la volonté des nouveaux dirigeants
de Dar-es-Salam, Entebbé et Nairobi, cette union douanière (une création
anglaise datant d’avant l’indépendance) doit fournir l’embryon
d’une organisation supranationale qui — à l’exemple du Marché
Commun européen — mènera ses États-membres vers une intégration
politique, économique et militaire toujours plus poussée. Le produit
national brut des trois États ensemble dépasse aujourd’hui déjà —
malgré le revenu per capita très peu élevé de 20 livres par an — les
500 millions de livres.

III. Un certain nombre d’États tant francophones qu’anglophones,
qui sont situés sur les côtes occidentales du continent, se trouvent —
sociologiquement parlant — dans une situation très voisine de celle
des États d’Afrique [18] orientale. Eux aussi ont accédé à l’indépendance
non par un renversement violent, mais par un processus graduel
de détachement pacifique. Même dans le cas de la Guinée, où le non
opposé par le PDG (Parti Démocratique Guinéen) au projet de de
Gaulle avait en 1958 créé un état de tension extrême, le passage à l’in-


6 Le « Settlement Board », travaillant avec un capital de 6 millions de livres,
était destiné juridiquement à aider tous les paysans, tant blancs que noirs ;
toutefois, en pratique, il n’a fonctionné que pour les paysans africains.


dépendance s’est fait sans violence notable. Pourtant, pour ces États
d’Afrique occidentale, le transfert de souveraineté est allé de pair avec
un renversement des structures. La plupart d’entre eux ont fait des efforts
sincères pour convertir leur indépendance juridique en une indépendance
de fait. Ils ont procédé à la liquidation de la plupart des
structures coloniales pour édifier ensuite des structures proprement
africaines. La majorité de ces États peuvent être qualifiés d’États authentiquement
révolutionnaires.

C’est la Guinée qui, parmi ces États, s’est avancée le plus loin sur
la route du renouveau révolutionnaire. Dès sa rupture avec la France,
en 1958, la Guinée a cherché son salut dans une politique neutraliste
qui s’inspire des modèles yougoslave et égyptien. En matière de politique
économique, la Guinée, depuis 1959, suit l’exemple socialiste.
La grande majorité des réseaux de transport, de production et de distribution
d’énergie, des valeurs immobilières, des banques et des manufactures
ont été nationalisés. Par contre, les grandes sociétés minières
ainsi que certains des complexes industriels sont encore entre
les mains des particuliers. Tel est notamment le cas pour les Bauxites
du Midi, une filiale de l’Aluminium Limited, qui exploite les gisements
de l’île Los, dans la baie de Conakry. Le trust Fria, entreprise
internationale à participations multiples, exploite d’autres gisements
de bauxite. Dans la région de Conakry, un vaste complexe producteur
de fer est en construction. Parmi les projets en voie de réalisation, on
note la construction d’une centrale hydro-électrique sur le fleuve Konkouré,
l’établissement d’une raffinerie d’aluminium complétant les
entreprises de la [19] Fria, et la prospection et la mise en exploitation
des gisements de bauxite de Boké.

En 1958, les observateurs s’accordèrent pour prédire la faillite à
court terme de l’expérience guinéenne. En effet, les données de départ
n’étaient guère réjouissantes. Après la rupture avec la France, les
cadres administratifs, la plupart des cadres commerciaux, les professeurs
d’école, les médecins, les agents du port de Conakry — bref la
presque totalité des cadres européens — quittèrent le pays. Celui-ci
était sous-peuplé (il l’est toujours) : 2,7 millions d’habitants sur
250 000 km2, et le trésor du nouvel État était vide. Cependant, après
quelques mois de crise, l’économie guinéenne a pris un nouveau et
fulgurant départ. L’Union soviétique et dans une moindre mesure les
États-Unis ont financé un plan triennal (1960-62) qui a jeté les bases

de l’industrialisation du pays. En 1963, la Guinée dispose de 16 000
km de routes, de quelque 1 000 km de chemins de fer ; elle produit
près de 40 000 tonnes de bauxite et 700 000 tonnes de fer par an. Sa
balance commerciale est saine. En moins de cinq ans, sa nouvelle politique
économique a produit des résultats remarquables.

Les deux traits qui caractérisent l’expérience guinéenne se retrouvent
avec plus ou moins de netteté chez plusieurs autres États tant
francophones qu’anglophones de l’Afrique occidentale (Sénégal,
Mali, Ghana, Nigeria) : à l’intérieur du pays, s’appuyant sur un pouvoir
fort, une socialisation progressive ; à l’extérieur, une politique de
neutralité active, qui refuse de s’allier à l’un ou à l’autre des deux
blocs mondiaux, tout en essayant de profiter de leur aide financière et
technique.

IV. La situation semble tout autre en ce qui concerne les anciens
territoires de l’Afrique équatoriale française, ainsi qu’un certain
nombre de territoires situés plus à l’ouest comme, par exemple, le Dahomey,
la Côte d’Ivoire, le Niger. Ici, l’accès à l’indépendance juridique
n’a entraîné pour ainsi dire aucune sorte de réorganisation. Les
[20] structures coloniales sont restées en place pour une large part.
Les nouvelles élites qui détiennent le pouvoir apparent à Brazzaville,
Bangui, Libreville, Fort-Lamy, Cotonou, sont souvent des hommes
qui n’incarnent pas nécessairement la volonté populaire. La politique
qu’ils mènent paraît parfois inspirée de considérations étrangères au
bien public. La présence physique de l’ancienne puissance coloniale
est encore très sensible.
Quelques exemples permettront de mieux comprendre la force et
l’étendue de cette dépendance : le Gabon exporte 900 000 tonnes de
pétrole par an, ainsi que d’importantes quantités d’uranium et de fer.
À Port-Gentil, un complexe industriel basé sur le traitement du manganèse
vient d’entrer en service. Mais, à part un crédit octroyé en
1960 par la Banque mondiale, la plupart des capitaux proviennent de
l’État français. Au Togo, les principales mines de phosphate, pour ainsi
dire la seule richesse du pays, n’ont pas changé de propriétaires
avec l’indépendance. Au Cameroun, le principal complexe industriel,
celui d’Édéa, composé d’une raffinerie d’aluminium et d’une centrale
hydro-électrique ultra-moderne (capacité : 120 000 tonnes par an), appartient

à un consortium français dominé par Péchiney. Le Dahomey
et le Niger dépendent presque exclusivement de l’aide française. Des
mines de fer viennent d’être découvertes au Niger ; la prospection pétrolière
a déjà donné certains résultats encourageants dans la zone saharienne
du pays. L’absence d’un réseau de voies de transport empêche
l’exploitation profitable des richesses minérales : la France finance
actuellement la construction d’un chemin de fer reliant Niamey
à Cotonou. En Côte d’Ivoire, le port d’Abidjan, une des constructions
portuaires les plus modernes du monde, est dû aux capitaux français.
Des usines d’assemblage de voitures et des fabriques de café soluble
sont également contrôlées par des groupes français. La République du
Congo-Brazzaville ainsi que la République [21] centrafricaine et celle
du Tchad sont à peu près dépourvues de richesses naturelles et dépendent
presque exclusivement des subventions françaises. La situation
économique peut changer au Congo-Brazzaville avec la construction,
retardée plusieurs fois depuis 1961 par manque de capitaux, du
barrage du Kouilou. En Haute-Volta, 86% de tous les investissements
proviennent de l’État français. La France équilibre chaque année —
directement ou indirectement 7 — les budgets de la République du
Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine, du Dahomey, de
la Haute-Volta, du Tchad, du Gabon, du Cameroun et du Niger.

À la vue de ces faits, nous pouvons affirmer qu’un nombre relativement
élevé des États francophones qui ont accédé à l’indépendance
après le référendum de 1958 ne jouissent que d’une indépendance apparente
: non seulement les anciennes structures coloniales sont restées
en place, inchangées dans la plupart des cas, mais la dépendance
économique qui lie ces pays à la France s’est encore accrue depuis
1958.

V. La République du Congo-Léopoldville — à laquelle il faut
joindre, sous réserve d’importantes différences, les États du Ruanda et
du Burundi — constitue un cas à part. L’indépendance congolaise est
le fait d’une négociation et non pas d’une révolution. Pourtant la violence
a joué un rôle considérable dans les mois précédant immédiatement
le transfert de souveraineté. Seule la violence des premières


7 Par l’achat du coton à des prix supérieurs à ceux du marché mondial, par
exemple.


grèves de janvier 1959 et de février 1960 permet de comprendre la rapidité
surprenante avec laquelle la Belgique a accordé son consentement
à l’indépendance congolaise.

En Afrique, partout où la puissance coloniale a cédé sans heurt
violent, la négociation a été synonyme de libération [22] graduelle. Le
schéma anglais, appliqué au Ghana, au Kenya, au Tanganyika, en Ouganda,
prévoit en général trois étapes successives : participation limitée
des Africains au gouvernement local, gouvernement africain et autonomie
interne, puis finalement l’indépendance dans le cadre du
Commonwealth. Mais la négociation belgo-congolaise ne fut pas une
négociation dans le vrai sens du terme. Elle ne suivit aucun plan préconçu
; à chaque étape, elle ne fit que sanctionner l’évolution des
faits, en général confuse et incontrôlée.

Jusqu’en 1959, le gouverneur belge administrait seul ce sous-continent
plus grand que l’Europe occidentale, peuplé de 15 millions
d’hommes partagés en plus de 200 tribus et parlant 23 langues différentes.
Les Africains ne participaient en aucune manière au gouvernement.
Les premières émeutes éclatèrent à Léopoldville en janvier
1959. La répression militaire fut impitoyable. Émeutes et répressions
entraînèrent deux conséquences : elles cristallisèrent la volonté d’autonomie
d’une large fraction de la population africaine ; elles
éveillèrent le gouvernement et l’opinion publique belges à la nécessité
de réformes. Le Mouvement National Congolais de M. Lumumba et
l’Abako (Alliance des Bakongos) de M. Kasavubu prirent les masses
en main. En janvier-février, les murs de la ville africaine de Léopoldville
se couvrirent de slogans : « La vie ou la mort » — « Il nous faut
l’indépendance ». Les dirigeants africains refusèrent de se contenter
des projets de réforme belges. La situation restait tendue. Les incidents
se multiplièrent. Le 16 décembre 1959, le gouvernement belge
céda brusquement. Il annonça l’indépendance congolaise pour le 30
juin 1960.

Une table ronde fut convoquée à Bruxelles. Les ministres belges et
les dirigeants africains siégèrent du 20 janvier au 20 février pour déterminer
ensemble les étapes de la décolonisation. Ils élaborèrent une
loi fondamentale ; cette loi devait couvrir la période de transition séparant
l’accès [23] à l’indépendance de l’entrée en vigueur de la
constitution congolaise. Des élections aux parlements provinciaux et
aux deux chambres du parlement central eurent lieu en mai 1960. Le 1er juillet, M. Kasavubu, président de la République, et M. Lumumba,
président du Conseil, entrèrent en fonction à Léopoldville.

C’est alors qu’intervinrent deux événements qui devaient bouleverser
totalement la situation congolaise. La force publique, seule force
armée constituée du pays, se mutina contre ses officiers blancs ; la
mutinerie dégénéra rapidement ; le gouvernement Lumumba ne
contrôlait plus la situation ; les troupes belges intervinrent ; la plupart
des cadres européens fuirent le pays. Pendant que la mutinerie faisait
rage dans différents centres du Congo, la sixième province de la République,
le Katanga, fit sécession : le gouvernement provincial s’érigea
en gouvernement indépendant et refusa de reconnaître désormais
l’autorité du gouvernement central. La sécession katangaise privait la
République de 65% de ses recettes budgétaires.

Devant la menace d’une internationalisation du conflit, les Nations-
Unies, donnant suite à une requête congolaise, décidèrent d’établir
une présence militaire et civile au Congo. La sécession katangaise
et l’effondrement consécutif de l’économie congolaise devaient faire
du pays ce vaste no man’s land politique qui, aujourd’hui, constitue
sur près de 2,3 millions de km2 une sorte de zone-tampon entre
l’Afrique indépendante et militante et l’Afrique sous domination
blanche.

VI. Une dernière catégorie d’analyse comporte les deux États africains
qui n’ont jamais connu (sinon d’une manière très passagère) la
domination coloniale : l’Éthiopie et le Libéria.

L’Éthiopie est un État constitué depuis près de 3 000 ans. Avant
même que les premiers missionnaires irlandais ne débarquent sur les
côtes de France, l’Éthiopie était déjà [24] un pays chrétien. L’empereur
Azana se convertit en 324. Le haut plateau éthiopien, qui s’étend
sur près de 420 000 km2, a connu successivement l’occupation britannique
(en 1867), l’attaque des mhadistes (1888) et l’« ordre » fasciste
(de 1935 à 1942). Pourtant, pendant la plus grande partie de ces 3 000
ans d’histoire, l’Empire d’Éthiopie a su garder son indépendance.
L’Éthiopie est un des pays les moins développés du monde. Pays essentiellement
agricole, il souffre d’une exploitation féodale peu commune.
L’empereur Haïlé Sélassié, au pouvoir depuis 1930, règne en
monarque absolu. Une police politique bien organisée empêche la formation

de tout mouvement d’opposition sérieux. Les quelques intellectuels
éthiopiens sont forcés de vivre en exil. La mortalité infantile
dépasse 60% ; 87% de la population est illettrée.

Le Libéria est la création de la « Société américaine de colonisation
». Formée en 1820, cette société philanthropique se proposait de
créer pour les esclaves et les descendants d’esclaves américains une
patrie sur les côtes occidentales de l’Afrique. Aujourd’hui, ce pays de
55 000 km2 est habité par environ 2 millions d’hommes. Un curieux
conflit s’est développé entre les Africains originaires du Libéria et les
Noirs venus d’Amérique : les descendants des immigrants américains
jouent le rôle de minorité coloniale ; les Africains originaires du Libéria
leur reprochent d’exploiter le pays et de monopoliser le pouvoir.
Malgré la conférence des États africains de Monrovia, en 1961, le Libéria
n’a jamais joué qu’un rôle secondaire dans le concert des nations
africaines. L’économie du Libéria est presque entièrement dépendante
des capitaux américains. En 1922, la société Firestone, désireuse de
briser le monopole anglo-hollandais producteur de caoutchouc dans le
Sud-Est asiatique, trouva au Libéria les conditions idéales pour la
plantation d’arbres à caoutchouc. Firestone loua (pour une durée de 90
ans) au gouvernement de Monrovia un terrain d’un million d’acres. Le
gouvernement touche chaque année [25] ne redevance de 1% du revenu
de la vente Firestone (prix de New York) en guise de taxe d’exportation.
Durant la deuxième guerre mondiale, les États-Unis prirent
pied au Libéria moyennant une série de traités de défense et de
conventions commerciales. Les États-Unis financent également la
prospection et l’exploitation toute récente des mines de fer de Bomi.
Le gouvernement libérien profite d’une dernière source de revenus :
son drapeau. Grâce à des conditions d’immatriculation fort sommaires,
de nombreux bateaux de haute mer sont inscrits au registre libérien,
portent pavillon libérien et paient leurs taxes à Monrovia.
Revenons à notre point de départ. La division des États indépendants
en catégories d’analyse nous a permis de constater l’extrême variété
des situations. L’État révolutionnaire étant, selon notre définition
initiale, celui qui résulte d’un changement soudain et parfois violent
des structures, nous avons constaté que certains d’entre les nouveaux
États d’Afrique étaient incontestablement des États révolutionnaires.
Mais nous avons vu également que nombre d’États juridiquement in-

dépendants ne répondaient nullement à la norme de l’État révolutionnaire.
Pourtant les comptes rendus de la conférence d’Addis-Abéba témoignent
d’une unité évidente de langage, de méthodes et de buts.
Les trente chefs d’États présents (seuls parmi les États indépendants
d’Afrique le Maroc et le Togo étaient absents) signèrent tous la charte.
Tous les orateurs, sans exception, se sont réclamés de la Révolution
africaine.
Or, l’unité de vue des chefs d’États réunis à Addis-Abéba contredit
notre affirmation initiale. Si notre analyse était juste et si une minorité
seulement d’entre les États africains étaient des États authentiquement
révolutionnaires, comment se pourrait-il que l’idée de révolution fasse
l’unanimité à la conférence au sommet ? La réponse est simple : le
concept sociologique de la révolution [26] est apparemment insuffisant.
Pour comprendre un phénomène qui se caractérise par sa complexité
et le bas degré de son intégration, il est souvent nécessaire, en
sociologie politique, de recourir à des concepts extra-sociologiques.
Ainsi, pour saisir, délimiter le phénomène de la Révolution africaine,
nous emprunterons finalement notre concept d’analyse à la philosophie.

Il existe pour les philosophes plusieurs concepts de la révolution.
Cependant, le concept le mieux saisi, le plus clairement défini me
semble être celui qu’a développé Jean-Paul Sartre. Sartre reprit
d’abord le concept initial du jeune Marx, défini dans la quatrième partie
du Manifeste Communiste. Mais devant les attaques de Camus —
la dispute qui, en 1952, consacra la rupture entre les deux hommes
tourna essentiellement autour de la notion de révolution — Sartre était
forcé d’aller plus loin et de définir la révolution non pas par rapport à
une classe déterminée, mais par rapport à l’homme engagé tout court.
Le raisonnement qu’il suivit alors dans plusieurs numéros de la revue
des Temps Modernes 8 est pleinement applicable à l’homme africain :
Il arrive un moment de l’histoire ou le colonisé, l’Africain exploité,
prend conscience de son état et de lui-même ; mais il ne peut prendre
conscience de sa situation sans se révolter, la révolte étant la seule réaction
humaine à la reconnaissance d’une condition inhumaine. Or,
l’homme exploité ne sépare pas son sort de celui des autres. Son mal-


8 Cf. notamment nos 81, 84 et 85, 1952.


heur individuel est en fait un malheur collectif ; il est dû aux structures
économiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il
vit. L’unité d’action et la volonté révolutionnaire semblent donc être la
conséquence logique [27] de la prise de conscience de l’homme africain.
Sa révolte individuelle devient, par la force des choses, une révolte
collective.

Concluons provisoirement. La Révolution africaine est une communauté
d’intention et si possible d’action. Elle veut — en premier
lieu — libérer les régions du continent se trouvant encore sous domination
blanche. Son action est donc dirigée contre les sociétés
blanches de Rhodésie, d’Angola, du Mozambique et de la République
sud-africaine. La Contre-révolution africaine se définit dès lors
comme étant la communauté d’intention et si possible d’action qui
vise au maintien de la domination blanche sur ce dernier tiers du
continent.
Notre monographie est consacrée exclusivement à l’analyse des
mécanismes contre-révolutionnaires tels qu’ils se manifestent en
Afrique australe 9.

Chargé d’une enquête sur l’Afrique sous domination blanche, le
sociologue politique se voit confronté avec une difficulté majeure : le
phénomène sur lequel porte l’étude — la domination blanche en
Afrique australe — est mal structuré. En fait, il ne comporte pas de
structure unique. L’Afrique sous domination blanche se compose de
sociétés de types fort divers. En Rhodésie du Sud, un cartel de colons,
d’agriculteurs blancs, tient le pouvoir économique et politique ; l’Angola
et le Mozambique se présentent comme départements d’outremer
d’un État qui se veut national-syndicaliste et unitaire ; en Rhodésie
du Nord, la quasi-totalité du pouvoir économique est entre les
mains de deux compagnies d’exploitation minière ; la société sud-africaine,
enfin, se définit essentiellement par [28] l’opposition entre le
nationalisme politico-religieux des Africanders et les exigences égalitaires
de la population noire.


9 Nous emploierons l’expression « Afrique australe », à cause de sa brièveté,
de préférence à celle, plus courante aujourd’hui, d’« Afrique au sud de
l’équateur ».


Raymond Aron 10 a démontré que la sociologie est toujours partagée
entre deux intentions : intention scientifique d’une part, intention
synthétique de l’autre. L’intention scientifique se caractérise par la
multiplication des enquêtes de détail, des recherches parcellaires. L’intention
synthétique par contre conduit le sociologue à se poser des
questions d’ordre général. Le sociologue travaille donc toujours en
deux temps : d’abord il rassemble — au cours de son enquête sur le
terrain — la matière première de son étude. Matière de sociologue
faite de notes de recherches d’analyses de textes, d’observations psychologiques,
de portraits et de statistiques. Ensuite, il ordonne son matériel.
Il doit le faire de telle façon qu’il puisse accéder à la compréhension
générale du phénomène. Jean-Paul Sartre prétend que l’intelligence
d’ensemble ne peut provenir que d’une intuition irrationnelle
ou — ce qui phénoménologiquement parlant revient au même — de la
fonction synthétique de la raison 11. Cependant la sociologie américaine
a développé une méthode d’enquête qui nous dispense de faire
appel, pour la compréhension de l’ensemble, à des moyens d’appréhension
aussi peu sûrs que l’intuition irrationnelle. Il s’agit d’une méthode
qui, au lieu de se concentrer sur l’étude des structures premières,
se voue à l’analyse des réactions sociales 12. Dans l’application
de cette méthode, le sociologue politique procède de la manière suivante
: tout phénomène social se constitue en fait d’une multitude de
cas particuliers. Le sociologue prend l’un de ces cas particuliers et
l’érigé en cas [29] clinique. Il dégage les forces du parallélogramme,
démonte le mécanisme de la crise particulière et essaie, dans un dernier
temps, de fixer les réactions de toutes les sociétés qui l’intéressent
face à ce conflit isolé. Pour trouver le cas clinique à l’intérieur du phénomène
« la domination blanche en Afrique australe » il n’y a guère
de difficulté. Le conflit katangais s’impose. Pour trois raisons :

Le conflit katangais est en principe terminé. Une vue d’ensemble,
que favorise l’abondance des sources, permet de dessiner avec assez
de précision les forces qui constituent le parallélogramme du conflit.
Le conflit katangais a dévoilé d’un seul coup — pareil à la foudre
qui, tombant sur un toit, éclaire le paysage entier — toute l’infrastruc-


10 R. Aron : Le Développement de la société industrielle et la stratification
sociale (cours de Sorbonne), Paris 1962, p. 7 ss.
11 Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954, p. 34 ss.
12 Cf. notamment Galbraith, l’Ère de l’opulence, Paris 1960, p. 11 ss.


ture économique et psychologique de l’Afrique sous domination
blanche.
Le conflit katangais a eu des répercussions profondes dans la psychologie
des sociétés qui composent l’Afrique sous domination
blanche. Il a agi d’une manière déterminante sur leur comportement.
Une première partie de notre étude essaiera donc de prouver l’affirmation
initiale selon laquelle l’Afrique sous domination blanche
constitue un bloc économiquement, politiquement et militairement intégré.
La seconde partie sera consacrée à l’analyse du cas clinique, le
conflit katangais. Examiner les moyens et les buts de la volonté de
puissance des sociétés blanches au sud de l’équateur sera la tâche de
la troisième partie. Toutefois, même une étude sociologique ne doit
pas être dominée par le souci exclusif de la preuve. La vocation dernière
du sociologue politique est de transformer en conscience une expérience
vécue, et aussi de rendre intelligibles les événements de demain.
Le heurt violent de la Révolution africaine avec son antithèse, la
Contre-révolution blanche, paraît aujourd’hui inévitable. C’est sur
cette guerre à venir que — dans les conclusions — je voudrais risquer
quelques considérations.

 

Première partie

L’INFRASTRUCTURE
DE L’AFRIQUE SOUS DOMINATION
BLANCHE

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LA CHINE


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Ouvrage: La Chine

Auteur: Karl Marx et Friedrich Engels

Traduction et Préface de Roger DANGEVILLE

 

 

PRÉFACE

I. LE CÉLESTE EMPIRE ET LES DÉMONS CAPITALISTES
ALLEMAGNE ET CHINE.

Marx et Engels ont souvent comparé l’Allemagne, divisée après l’échec des tentatives révolutionnaires de 1525 et de 1848-1849, à la Chine, dissoute et démembrée par les impérialismes. La situation intérieure y était semblable :

« Enfin, l’Allemagne, privée de ses territoires périphériques, ou dominée par eux, devint la proie des autres États européens (France, Suède, Russie, etc.), une sorte de concession européenne. Désormais la faiblesse économique se combina à la faiblesse politique : un avantage économique ne pouvait plus venir au secours de la débilité politique de l’Allemagne. Il n’y avait plus de guerre heureuse pour ce pays ni de conjoncture économique qui pût la remettre dans la bonne voie du développement 1»

Le salut devait venir de l’extérieur, d’où était venue la ruine : ce fut d’abord la révolu-tion française, puis la tentative [8] héroïque du prolétariat français de 1848, et enfin l’unité allemande après la guerre franco-prussienne en 1871.


1 Cf. Engels, Notes manuscrites sur l’histoire de l’Allemagne, in Ecrits militaires, p. 97. Dans leurs articles sur la Chine, Marx et Engels dénonceront avec force la conjonction de l’impérialisme capitaliste anglais et l’expansionnisme tsariste qu’ils ont bien connus en Allemagne même.


La révolution de la société chinoise devait, elle aussi, suivre en gros le cours de la révolution allemande. Et l’analogie est assez manifeste pour que l’on puisse l’étendre — dès lors que le centre du mouvement ouvrier, en Allemagne vers la fin du siècle, s’est déplacé en Asie après la révolution d’Octobre — jusqu’au prolétariat chinois lui-même qui, dès sa prime enfance, y annonçait — comme en Allemagne de 1844 — un développement gigantesque, tant du point de vue théorique que politique et organisationnel. Qui plus est, quoique faible-ment développé, puisque l’industrie était encore en germe et disséminée dans un espace immense, ce prolétariat devait être capable de produire un Marx-Engels, comme les conditions arriérées de Russie avaient produit un Lénine.
Tous ces pays « arriérés » ont ceci en commun que la conscience révolutionnaire du communisme — c’est-à-dire d’une solution radicale à la décomposition de la société existante — n’est pas venue au prolétariat dans le prolongement d’une révolution bourgeoise et au fur et à mesure du développement des conditions économiques et sociales du capitalisme, mais à la suite de révolutions anti-féodales manquées en raison de l’impuissance de la bourgeoisie locale et de la violence dissolvante et stérilisante de l’impérialisme étranger. Les conditions préalables de la société moderne y étaient donc déjà mûres, mais seule la violence contre-révolutionnaire en empêchait l’avènement. D’où l’importance du facteur [9] révolutionnaire dans ces pays où la violence explique le retard économique, et les nécessités économiques suggèrent l’emploi de la violence pour briser les ultimes entraves à l’essor social.
Du point de vue théorique, le prolétariat de ces pays — représenté sur la scène sociale par son parti — doit donc avoir conscience non seulement des tâches immédiates, c’est-à-dire du passage de la société précapitaliste au capitalisme, mais encore — en liaison avec le prolétariat international des pays développés — du passage ultérieur à la société socialiste. Bref, il lui faut une conscience universelle, ou inter-nationale, du processus révolutionnaire.
Or ce sont les conditions matérielles de la société qui fournissent, toujours, les éléments d’une prise de conscience marxiste radicale et militante. Ces sociétés en dissolution constituent un amas de toutes les formes de société et de production de l’histoire — du communisme primitif au capitalisme le plus concentré dans les quelques rares villes —, puisqu’ aucune révolution n’y a vraiment balayé de la scène sociale les vestiges des modes de production et d’échange du passé, toutes les couches et classes continuant d’y subsister et se superposant les unes aux autres pour exploiter et opprimer les masses laborieuses, notamment le prolétariat industriel et agricole. Ce dernier ne connaît donc pas seulement l’expérience du capitalisme et de l’impérialisme, mais encore celle des multiples autres formes historiques d’asservissement du travail, dont il peut juger dialectiquement les effets et rapports respectifs.
Ces pays sont aussi particulièrement bien [10] placés pour saisir que les classes trouvent leur prolongement dans les États organisés et que l’impérialisme international se greffe, dans les pays arriérés, sur l’exploitation de classe. Dans ces conditions, la vie de ces pays est particulièrement sensible aux fluctuations de la politique internationale et de l’économie des grandes puissances mondiales. Les pays « attardés » ne forment-ils pas le terrain de chasse et l’enjeu direct des guerres de rivalité impérialiste 2
Si, dans les pays de capitalisme développé, l’ordre social devient proprement insupportable au prolétariat, surtout au moment de la crise économique ou de la guerre qui en est le prolongement, il l’est en permanence dans les pays « attardés », où plus qu’ailleurs il est ressenti douloureusement, comme un état qui pousse constamment à la ré-volte. La violence révolutionnaire qui est le seul recours immédiat, ne peut cependant s’exercer à volonté, car elle dépend de conditions économiques, politiques et sociales de crise. D’où la nécessité d’une vision critique de ces conditions et d’une organisation rationnelle et systématique de la violence. .
Cette préface, assez longue, s’efforce d’établir quelle est la position du marxisme vis-à-vis des sociétés orientales en général, et de la Chine en particulier. On trouvera une analyse des structures productives asiatiques et leur place dans la série des modes de production de l’humanité dans un ouvrage collectif, intitulé la Succession des formes


2 Ce n’est pas par hasard si les Écrits militaires forment environ un quart de l’oeuvre énorme de Marx et d’Engels, et si ce dernier fut peut-être le plus grand esprit militaire de tous les temps : cf. le premier volume de Marx-Engels, Ecrits militaires, Paris, 1970, Ed. de l’ Herne, 361 p. Ce premier volume porte sur l’expérience historique du prolétariat dans la révolution anti-féodale de l’Europe du siècle dernier et traite en conséquence des problèmes de la violence qui se posent à tous les pays traversant la même phase historique, donc aussi à la Chine.


de la production sociale dans la théorie marxiste in Fil du Temps n° 9 (Impression-Gérance : Jacques Angot, B.P. 24, Paris 3 [11] .
Le but n’en est pas tant de définir la base sociale de la Chine de l’époque où Marx-Engels relatent les graves événements qui bouleversent cet immense pays, mais, à partir de critères marxistes, de ré-pondre aux questions soulevées par la révolution chinoise moderne, afin d’en déterminer — au travers de sa genèse et de sa nature — les effets sur les conditions économiques, politiques et sociales de la Chine, d’une part, et les réactions sur le monde extérieur, c’est-à-dire sur l’impérialisme, les pays « sous-développés » et le prolétariat en général. S’agissant en toute occurrence d’un ensemble de faits décisifs pour l’évolution de l’humanité, le marxisme ne peut pas ne pas nous fournir les moyens théoriques pour les saisir et les comprendre, sans qu’il faille — même à un siècle de distance — recourir à la méthode de l’extrapolation.

 

RACES ET MODES DE PRODUCTION.

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4 000 ANS DE MYSTIFICATIONS HISTORIQUES


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Auteur : Messadié Gerald
Ouvrage : 4000 ans de mystifications historiques
Année : 2011

 

 

L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
Jean de La Fontaine

Il est permis de violer l’Histoire,
à condition de lui faire un enfant.
Alexandre Dumas

 

Avant-propos
Dénoncer la mystification, c’est
dénoncer le mensonge. Entreprise
philosophique si vaste qu’elle prendrait
toute une vie. De surcroît, il n’est pas
deux visions identiques de la réalité ; il
s’ensuit que toute personne qui décrit la
sienne ment involontairement à l’autre.
L’adage est d’ailleurs ancien : « Chacun
voit midi à sa porte. »
Dire le faux se présente cependant
sous des formes diverses, souvent
enchevêtrées. Le mensonge sincère, par
exemple celui du témoin d’un fait divers
qui s’est trompé sur l’apparence d’un

délinquant, se différencie du mensonge
intentionnel, tel que celui du faux
témoin : celui-là est un manipulateur.
Dans la Grèce antique, personne
n’avait jamais vu Athéna, mais clamer
qu’elle n’existait pas était un crime
passible de mort. Sa réalité appartenait
à cette forme de fiction ou de mensonge
sincère qui s’appelle mythe et qui
permet de rallier un grand nombre de
citoyens à la défense d’une noble cause.
Se prétendre délégué par les dieux pour
prendre une décision politique
importante était en revanche un
mensonge manipulateur, c’est-à-dire une
mystification, elle aussi passible de la
peine de mort.
Distinguer entre les deux est ardu.

Peut-être le mystificateur est-il sincère ?
Peut-être a-t-il eu un songe et se croit-il
vraiment délégué par les dieux ? Dans la
vie des nations, ces questions revêtent
bien plus d’importance que dans un
amphithéâtre. Car la parole est
instrument du pouvoir et celle qui
s’exprime publiquement est signe de
l’autorité. Seul celui qui détient les deux
dispose du privilège de s’adresser au
plus grand nombre.
Qu’on m’autorise ici un souvenir
personnel ; il me paraît opportun. En
2006, la télévision suisse romande
décida d’organiser un débat public sur
le Diable et réunit à cette fin un prêtre
catholique, un pasteur protestant, un
imam musulman et un laïc, en

l’occurrence moi-même, parce que
j’avais publié une Histoire générale du
Diable (1). Le débat aborda la place de
ce personnage dans les théologies. Il fut
convenu par les invités qu’il incarnait
l’essence du Mal et l’ennemi de Dieu,
mais quand mon tour vint de répondre, je
différai d’eux. Je rappelai que, selon
l’Ancien Testament, il était le serviteur
de Dieu. L’étonnement, teinté de
scandale, se manifesta sur le plateau. Je
citai alors ces lignes du Livre de Job :
« Le jour vint où les membres de la
Cour des cieux s’assemblèrent en
présence du Seigneur, et Satan était là
parmi eux. Le Seigneur lui demanda où
il avait été. “Je parcourais la Terre d’un
bout à l’autre”, répondit-il. Le Seigneur

lui demanda alors : “As-tu remarqué
mon serviteur Job ? Tu ne trouveras
aucun autre comme lui sur la Terre.” »
(Job, I, 6-8). Satan était donc membre de
la Cour des cieux. La consternation
succéda au scandale et le rabbin déclara
que je venais de démontrer la raison
pour laquelle il ne fallait pas mettre les
Livres saints dans les mains des
profanes.
La raison implicite en était que seule
l’autorité peut interpréter ces livres.
Cependant, l’autorité est humaine. Elle a
parfois défailli au cours des siècles,
comme on sait.
*
Depuis la seconde moitié du XXe

siècle, une révolution silencieuse se fait
de plus en plus tonitruante. Elle est
internationale. Son cri de ralliement :
« On nous a menti ! » Sur quoi ? Sur le
passé. Qui sont les manifestants ? De
jeunes historiens. Aux États-Unis, en
France, en Angleterre, en Italie et
ailleurs, ces érudits dont le métier est de
raconter le passé poursuivent une
insurrection qui en déconcerte plus d’un.
Ils multiplient les livres, les études et
les numéros spéciaux de revues sur les
falsifications qui constitueraient la trame
de la mémoire collective et
transmissible.
Aussi, dès le XIXe siècle, l’historien
Fustel de Coulanges les avait-il
prévenus : « Enseigner l’histoire est une guerre civile. »
Les mensonges après lesquels en ont
ces rebelles n’étonneront que les naïfs :
depuis les peintures des grottes
préhistoriques, il est évident que l’esprit
humain est en quête perpétuelle de
mythes. Seul le mythe fait palpiter son
coeur et lui infuse le goût de l’action.
L’image de l’aurochs percé de flèches
symbolisait le triomphe de l’humain sur
la bête, et la dépouille de l’animal
assurait la nourriture essentielle à la vie,
tout comme les os qu’on pouvait aiguiser
en poignards, la peau dont on s’habillait.
Et les guerriers prirent l’habitude de
planter des cornes sur leur casque : ils
avaient vaincu l’aurochs, ils étaient des
héros, ils s’en étaient approprié les

armes. À l’époque historique, des
légions partirent se battre sous l’égide
d’un dieu de la Guerre, Mars, Arès,
Bellone, Ogmios ou autre. Personne ne
l’avait jamais vu, mais il existait
puisqu’il le devait. On lui inventa même
une biographie et l’on s’esclaffait au
récit de la mésaventure de Mars, par
exemple, quand Vulcain l’avait pris
avec son filet alors qu’il s’ébattait avec
Vénus.
Car le mythe est plus fort que la
vérité.
Mais il est mensonge.
Au fur et à mesure que l’imprimerie
fixa et répandit le savoir, on s’avisa que
nombre de gens avaient fabriqué des
mythes et que, en plus d’être des

instruments de pouvoir, ils pouvaient
être toxiques. La naissance de la
propagande les rendit encore plus
dangereux. Quelques fabricants de
mythes galvanisèrent, par exemple, une
nation aussi cultivée que l’Allemagne
avec le mythe de la « race aryenne ».
Repus des fadaises dont leurs aînés
les avaient gavés, les jeunes historiens
partirent en guerre, pareils à des
exterminateurs. Ils n’ont pas fini leur
tâche : les mythes pullulent, en effet. Ils
se nichent dans les recoins des
mémoires.
Mais comment les reconnaître ?
*
Tout savoir est par définition

incomplet et sujet à révisions, donc à
erreurs. Tout médecin peut vérifier que
l’art de guérir au XXIe siècle n’a que de
lointains rapports avec celui du début du
XXe. L’histoire ne fait pas exception à la
règle. Qu’est-elle ? Un récit ou la
combinaison de plusieurs récits du
passé, d’après des documents et
témoignages de l’époque. Mais qu’il
s’agisse de l’histoire antique, de celle
des siècles passés ou bien des dernières
décennies, elle est constamment
modifiée par des découvertes
archéologiques ou par l’apparition de
documents et de témoignages.
Il s’ensuit que tout savoir est par
définition inachevé.
Ainsi, jusqu’au dernier quart du XIXe

siècle, lettrés et public pensaient que
l’Iliade d’Homère était le récit poétique
d’événements qui s’étaient peut-être
déroulés au temps d’Homère, mais qui
n’avaient pas grand rapport avec une
quelconque réalité historique. On douta
même de l’existence du poète. En 1868,
un riche Américain d’origine allemande,
Heinrich Schliemann, passionné
d’Homère, entreprit des fouilles à
l’entrée des Dardanelles, sur le site
présumé de Troie, puis en Argolide, à
Mycènes et Tirynthe. La découverte de
ruines anciennes ravagées par le feu et
de trésors considérables le convainquit
d’avoir retrouvé Troie. La mise au jour
de seize tombeaux à Mycènes le
persuada cette fois qu’il avait identifié

les vestiges de l’antique royaume
d’Agamemnon. On a depuis
considérablement nuancé les
affirmations de Schliemann, mais enfin,
il avait donné quelque substance
historique au poème d’Homère.
Le mythe avait été confirmé par
l’histoire.
Mais l’histoire peut aussi défaire le
mythe. Ainsi, les instituteurs ont
enseigné pendant des décennies, dans les
écoles républicaines, qu’un certain
Charles Martel, à la tête des armées
franques, avait arrêté les Sarrasins
(certains disaient déjà « les Arabes ») à
Poitiers en 732. Les armées franques
étaient alors identifiées aux armées
françaises et, dans l’esprit des écoliers,

même devenus adultes, les croisades
n’étaient pas loin (trois siècles les
séparaient de l’épisode de Poitiers). La
référence gagna les milieux politiques et
la bataille de Poitiers devint une
préfiguration de la naissance de la
France, puis de sa résistance au « péril
arabe », magnifiée dans les croisades.
Pénétré de la notion d’« identité
nationale », renseignement de la IIIe
République exalta les gestes de Charles
Martel, de Roland à Roncevaux et de
Jeanne d’Arc comme autant d’exemples
de l’indomptable esprit de la France. En
réalité, c’étaient trois mythes issus de
faits dénués de toute la portée grandiose
et symbolique qu’on leur prêtait pour
des raisons politiques. L’interprétation

en est fausse et même tendancieuse.
Mais elle est aussi tenace.
*
Au début du XXe siècle, alors que
l’histoire était devenue, en France
comme dans plusieurs autres pays
européens, une véritable discipline sous
l’impulsion d’Ernest Lavisse, les
historiens s’avisèrent de trois faits :
d’abord, cette discipline tenait une place
fondamentale dans la culture, car elle
ouvrait l’esprit à la compréhension du
monde ; elle devait donc, à ce titre, être
associée à la géographie ; ensuite, elle
exerçait une influence politique et, de ce
fait, elle était elle-même influencée en
retour par la politique ; or, celle-ci étant

tributaire de l’éthique, du moins en
principe, il s’ensuivait que l’historien
devait la respecter aussi. Il eût été
immoral, par exemple, de représenter un
tyran ennemi comme un monarque
éclairé, comme il était immoral de
décrire comme un pleutre ou un
incapable un roi dont la dynastie régnait
toujours. Ce fut ainsi que Néron, ennemi
supposé du christianisme, fut représenté
comme un monstre.
Enfin, sans prétendre à être une
science exacte, au même titre que les
mathématiques ou la chimie, l’histoire
devait néanmoins se fonder sur les
documents et s’aider de disciplines
telles que l’économie, la sociologie,
l’ethnologie, l’évolution des sciences et

des techniques, et – en Allemagne en
particulier – la philosophie.
Tout à la fois, l’histoire s’enrichit
donc et devint plus rigoureuse dans ses
interprétations. Progressivement, elle
s’affranchissait des mythes et de la
manipulation politique.
Une telle évolution ne pouvait se faire
sans bouleverser des habitudes de
pensée et des traditions souvent
entretenues depuis des siècles, non
seulement chez les instituteurs, mais
aussi dans les milieux académiques. Elle
entraînait en effet la remise en question
de bien des idées ancrées dans les
cultures nationales. Dès le XIXe siècle,
Fustel de Coulanges, auteur de La Cité
antique, dénonçait le mythe de la liberté

dans l’Antiquité. Scandale : le citoyen
romain, ce modèle – imaginaire – de
l’homme accompli, n’était donc pas
libre ? Non, la liberté est une idée
récente en histoire.
Au début du XXe siècle, le philosophe
italien Benedetto Croce, désabusé,
déclarait que « toute histoire est roman
et tout roman, histoire ».
Les protestations indignées fusèrent
contre ces révisions, qualifiées tour à
tour de positivistes, de négativistes (ce
qui n’avait rien à voir avec le
négationnisme), d’antipatriotiques ou de
cyniques, mais qui étaient en tout cas
rejetées par certains courants
idéologiques. En France, par exemple,
les mythes de « nos ancêtres les

Gaulois » et de « Jeanne d’Arc qui bouta
les Anglais hors de France » demeurent
particulièrement tenaces. Même dans
l’histoire récente, on a vu des
fabrications à l’encontre de toutes les
évidences.
Puis un accident fâcheux et même
détestable advint : après la Seconde
Guerre mondiale, quelques historiens,
eux-mêmes intoxiqués par des
mythologies, prétendirent que le nombre
de juifs assassinés « scientifiquement »
par les nazis avait été démesurément
gonflé, que les chambres à gaz étaient
une invention concoctée par des juifs et
que le Zyklon B n’avait servi qu’à
désinfecter les prisonniers…
On se méfia alors des négationnistes,

comme on les appela. La surabondance
des preuves contraires finit par
discréditer leurs thèses, et diverses lois,
avec sanctions assorties, réprimèrent
leurs discours. La mesure était
drastique, mais un peu moins de
véhémence de leur part leur eût sans
doute épargné ce sort.
Les révisionnistes reprirent alors leur
inventaire des mensonges,
mystifications, omissions et fabrications
du passé…
*
Ici se pose une question troublante :
les historiens responsables de ces
erreurs étaient-ils des ignorants ? Non :
les documents qu’ils avaient patiemment

mis au jour de génération en génération
le démontrent amplement. Il suffit de les
consulter pour s’assurer des erreurs.
Étaient-ils alors de mauvaise foi,
sinon des menteurs eux-mêmes ? Pour
outrancière qu’elle soit, l’accusation est
un peu plus fondée, mais elle doit être si
fortement nuancée qu’elle perd une
grande part de son poids. Ces hommes
(on compte peu de femmes dans leurs
rangs) ont souvent modifié
l’interprétation des faits pour démontrer
ce qu’ils considéraient comme une
vérité ; c’est-à-dire qu’ils ont sacrifié la
réalité à l’idée.
Parfois aussi, l’historien est à son insu
prisonnier du prisme de sa culture et suit
des schémas de pensée autocentrés. Le

cas de Galilée est à cet égard
exemplaire : jusqu’à lui et à Copernic
– qui ne publia pas ses conclusions –,
les autorités intellectuelles et
spirituelles de l’Occident tenaient que la
Terre était le centre de l’univers.
Aucune démonstration ne les aurait
convaincus du contraire ; c’est un
phénomène connu en psychologie sous le
nom de dissonance cognitive. L’esprit se
refuse à admettre des évidences
contraires à ses convictions.
A u XXIe siècle, l’historien Jack
Goody (2) a démontré que des historiens
éminents avaient commis la même
erreur ; ils avaient interprété l’histoire
selon un angle européen. Ils décrivaient,
par exemple, la découverte du sucre et

des épices comme un phénomène
européen et ne se souciaient pas de
savoir comment d’autres civilisations
les avaient découverts, avant l’Europe.
Le cas le plus pittoresque est celui du
père missionnaire Labat (1663-1738),
qui avait déclaré que les Arabes ne
connaissaient pas l’usage de la table, et
Fernand Braudel cite un observateur
selon qui les chrétiens ne s’assoient pas
par terre pour manger, comme les
musulmans. Formidable erreur : l’Orient
connaissait la table depuis les pharaons.
Et quant à s’asseoir par terre pour
manger, il suffit d’avoir un peu voyagé
pour savoir que les animistes, les
bouddhistes et bien d’autres le font.
Inconsciemment, les historiens

suivaient un schéma de pensée destiné à
prouver la supériorité de l’Occident
chrétien sur le reste du monde.
Cette déformation s’explique.
L’histoire est un chaos de données et
nulle intelligence ne peut se résoudre à
ce qu’elle, sa famille, ses proches et ce
qu’elle considère comme son peuple ne
soient que des fétus entraînés dans des
tourbillons aveugles, dont nul ne sait où
ils vont. C’est le problème fondamental
de la philosophie : nul n’accepte
l’absurde. Un tel consentement serait
immoral, parce que celui qui se résout à
l’injustice devient lui-même injuste.
Les études d’éthologie du XXe siècle
l’ont démontré : même l’animal refuse
l’injustice.

Pour l’historien, il s’ensuit que sa
mission est de donner un sens à la masse
de faits qu’il est chargé de traiter pour
en offrir un récit selon lui cohérent. On
ne peut pas douter de la sincérité de tous
ceux qui, dans le système
d’enseignement de la IIIe République,
étaient convaincus que la république
était un progrès social par rapport à la
royauté, de même que l’automobile était
un progrès par rapport à la traction
animale. Cette idée prouvait à leurs yeux
qu’il y avait bien un sens dans l’histoire.
De ce fait, l’historien se devait de
distinguer ceux des faits qui le
démontraient, quitte à négliger, occulter
ou oublier les autres. Ce fut ainsi que les
faits qui risquaient de nuire à l’aura de

la Révolution de 1789, tels que les
massacres de Vendée, étaient mis sous
le boisseau. La tendance perdura
jusqu’au XXe siècle : il est alors difficile
de trouver, dans l’abondante littérature
consacrée à Robespierre, une mention
de sa tentative de suicide, peu avant son
arrestation ; certains ouvrages étrangers
allèguent même que Robespierre aurait
été blessé par un soldat nommé
« Melda » ; à une consonne près,
d’autres disent franchement « Merda »…
on devine l’intention.
Dans son cas, l’amnésie aggrava la
fabrication : il y avait bien cent
personnes autour de Robespierre à ce
moment-là, mais personne ne se souvint
de rien.

Ainsi, l’idée s’affirme et se
transforme en mythe.
L’historien est un mythificateur qui
vise à montrer que son monde est
supérieur aux autres ; le mystificateur,
lui, cherche à montrer qu’il est lui-même
supérieur aux autres. La différence entre
les deux est ténue.
Jadis vécut peut-être un homme d’une
force inouïe. Celle-ci était si
prodigieuse qu’elle ne pouvait
s’expliquer que par une origine
surnaturelle : cet homme devait avoir été
enfanté par un dieu amoureux d’une
mortelle. Demi-dieu, donc toujours
asservi à la condition humaine, il était
donc voué à la mort. Mais même la mort
d’un demi-dieu est difficile à admettre :

il fallait qu’il se la donnât lui-même. Et
pourquoi ? Seul le désespoir peut
pousser un demi-dieu au suicide, et le
plus noble est l’amour.
Ce fut ainsi qu’Hercule, le plus fort
des hommes, monta sur le bûcher parce
qu’il avait été trahi par Déjanire.
Et ce fut l’un des premiers mythes. Et
l’un des premiers faux.
*
Comme tous les remèdes, la
dénonciation des faux comporte ses
effets secondaires ; le principal est la
manie du complot.
Elle peut se retourner contre le
dénonciateur lui-même : de quel droit
conteste-t-il des faits reconnus de tout le

monde ? Quels sont ses titres ? Ne
serait-ce pas un fauteur de troubles ?
Car c’est un point divertissant de
l’histoire : on n’a pas besoin de titres
pour croire, mais on en a besoin pour ne
pas croire. Passe que lord Kelvin,
éminent savant, ait déclaré
solennellement devant ses collègues de
la Royal Society, après la découverte de
la radioactivité : « On ne tardera pas à
découvrir que les rayons X sont une
supercherie. » Il avait, lui, homme de
science qualifié, le droit de se tromper,
mais on n’avait pas le droit de le lui dire
si l’on n’était pas son égal : c’est l’un
des traits du mandarinat universel.
La manie du complot, elle, est très
ancienne ; elle dérive, en effet, d’un

excès de logique ; tout effet ayant une
cause, il s’ensuit qu’il n’est rien
d’inexplicable. En attestent les
innombrables et tragiques procès en
sorcellerie qui émaillèrent l’histoire de
l’Occident jusqu’au XVIIe siècle : si les
moutons d’un paysan mouraient ou si son
fils avait le croup, on soupçonnait
d’emblée le voisin de lui avoir jeté un
sort. Et l’affaire se terminait
généralement par la mort d’un
malheureux ou d’une malheureuse
auxquels on avait extorqué des aveux
par la torture et qu’on brûlait sur un
bûcher après lui avoir arraché la langue.
Cette folie perdura jusqu’au siècle des
Lumières : le premier procès que plaida
le jeune avocat Robespierre à Arras fut

celui de bourgeois qui avaient installé
un paratonnerre sur leur maison. Leurs
voisins avaient déposé plainte, arguant
que ces mécréants voulaient détourner le
courroux divin sur des innocents. Bien
que Benjamin Franklin eût démontré la
nature électrique de la foudre, peu de
gens prêtaient crédit à ces bavardages
scientifiques et tenaient pour acquis que
la foudre était l’expression de la colère
de Dieu. La vieille mystification
entretenue par l’esprit religieux résistait
vaillamment.
Au XXe siècle, le président Roosevelt
et le Premier ministre Churchill furent
désignés comme suspects dans deux
théories du complot : le premier aurait
laissé bombarder la flotte américaine à

Pearl Harbour pour disposer enfin d’un
prétexte à l’entrée en guerre ; quant au
second, il aurait laissé bombarder
Coventry pour démontrer la barbarie
nazie. Les deux théories circulent
encore. Leur fausseté sera démontrée
dans les pages qui suivent.
Plus près de nous, on a vu des
fractions de l’opinion douter du récit
général – on ne dira pas « officiel », car
il n’y en eut pas – de l’attentat du 11
septembre 2001. Les films qui avaient
défilé sur les écrans de télé et qui
montraient bien les avions détournés
heurter de plein fouet les tours du World
Trade Center ne les avaient pas
convaincues. Certaines singularités, il
est vrai, entretenaient des doutes.

Mais la nouvelle théorie dépassa de
loin les questions posées par ces
singularités – et d’ailleurs demeurées
sans réponse.
La séduction du faux est souvent
irrésistible. Pour l’illustrer, nous avons
inclus dans cette anthologie divers
exemples qui touchent à la finance, aux
beaux-arts, à la science ; ils contribuent
à cerner la tendance des manipulateurs à
falsifier les faits.
*
Le choix des termes qui qualifient les
faux en histoire est large : il va du
mythe, qui s’est forgé sans intention
délibérée de tromper, à la mystification,
qui est une tromperie volontaire, en

passant par l’omission, forme
particulièrement perfide du mensonge, et
l’imposture, généralement dictée par des
raisons idéologiques et plus
spécifiquement politiques. Suivent la
rumeur, le bobard, l’intox, le canard,
l’idée reçue, dont les sens se
chevauchent plus ou moins. La sanction
en reste la même : ce sont des délits.
Les bonnes intentions risquent alors
d’être perverties et l’historien peut être
mené à mentir sincèrement, si l’on peut
ainsi dire ; l’exemple le plus flagrant en
est celui de l’Encyclopédie soviétique,
qui variait d’une édition à l’autre afin de
satisfaire aux diktats du Kremlin.
L’historien cesse à la fin de l’être pour
se changer en propagandiste.

Divers efforts ont été faits ces
dernières années pour corriger ces
dérives. Plusieurs d’entre eux méritent
des éloges, mais beaucoup m’ont semblé
excessivement respectueux à l’égard de
certains mythes : ils ne les ont tout
simplement pas mentionnés.
Le lecteur aura deviné la raison de ces
pages. Peut-être demandera-t-il s’il est
possible à un seul historien, non
universitaire, de couvrir d’aussi larges
domaines que ceux qui y sont évoqués.
La réponse est qu’en un demi-siècle de
recherches on peut apprendre et
découvrir bien des choses demeurées
dans l’ombre, même celles qu’on ne
cherchait pas. Plusieurs des domaines
dont il est ici question, dont ceux de

l’histoire antique, des sources du
christianisme et de la Seconde Guerre
mondiale, m’étaient déjà familiers.
L’histoire de l’Égypte, par exemple,
me porta à m’interroger sur certains de
ses personnages les plus célèbres, tel
Ramsès II qui fut, alors que j’étais
enfant, puis adolescent, l’objet d’une
vénération quasi religieuse dans son
pays (l’une de ses colossales statues
s’élevait sur la place de la Gare, au
Caire, avant qu’on la déplaçât au musée,
pour lui épargner la pollution). Je finis
par interroger des égyptologues de mon
entourage et leurs analyses me
conduisirent vers la conclusion exposée
dans ces pages : ce monarque fut l’un
des premiers inventeurs de la propagande.
Parallèlement, la quasi-sanctification
dont Socrate faisait l’objet de la part de
mes professeurs de grec et de latin finit
aussi par susciter mes soupçons, après
avoir excité ma curiosité. Ces soupçons
me lancèrent dans une enquête de
plusieurs décennies sur ce que put être
l’enseignement d’un maître qui ne
voulait pas être un professeur et d’un
penseur qui n’a pas laissé un seul mot
écrit.
L’adolescence passe au tamis le grain
que ses aînés lui donnent à moudre.
De mes recherches sur les sources du
christianisme, qui ont fait l’objet
d’autres ouvrages, on ne trouvera ici que
deux ou trois points saillants, qui me

semblent faire l’objet de non-dits
décidément pesants.
Enfin, la Seconde Guerre mondiale est
un domaine qui reste inépuisable,
comme en témoignent les flots
d’ouvrages qui s’efforcent de la raconter
et de l’expliquer depuis plus de six
décennies. Je n’ai cessé, depuis le choc
que me causèrent les photos des
premières victimes des camps de la
mort, d’interroger ceux qui en vécurent
tel ou tel chapitre, de consulter les
archives accessibles et de lire tout ce
que je pouvais lire à ce sujet.
Ainsi tombai-je parfois sur des
personnages dont certains suscitaient
mon admiration depuis l’enfance, tel
Orde Wingate, mystificateur de génie, ou

des mystificateurs pathologiques, tel
Trebitsch Lincoln, juif pronazi. Ainsi
découvris-je aussi des légendes
douteuses et des mystifications
pudiquement voilées.
En somme, ces pages sont en quelque
sorte une manière d’autobiographie, en
même temps qu’un tour commenté de ma
bibliothèque.

 

PREMIÈRE PARTIE

LES
MYSTIFICATIONS
DU MONDE ANCIEN

XIIIe siècle av. J.-C.
Ramsès II : grand pharaon
et premier grand mythomane

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LE MOYEN-ORIENT ANTIQUE


histoireebook.com

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Auteur : Garbini Giovanni (Professeur à l ’Institut
d’études proche-orientales, Université de Rome.)

Ouvrage : Le Moyen-Orient antique
Année : 1969

Traduit de l’anglais par
MARIE-LAURE LE GAL

 

 

Introduction

La longue histoire de l’homme tel que nous le connaissons aujourd’hui, commence entre il y a un million et un demi-million d ’années.
Pendant très longtemps l’homme vécut d ’une façon simple et primitive,
dominé par le climat et la géographie, luttant pour survivre,
errant en quête d’abri et de nourriture. Des groupes entiers pouvaient
périr à la suite d ’une erreur de jugement, ou si instinct et intuition
leur manquaient. Puis, après des milliers d ’années, dans certaines
régions favorables, l ’homme apprit à vivre en communautés. Il put
élever une famille dans une sécurité relative, faire des récoltes, élever
des animaux, se bâtir des abris. C ’est alors que l’organisation plus
stable et plus complexe d ’une civilisation évoluée devint possible.
Ignorant les origines du monde et cependant conscient d ’un ordre
naturel, l’homme s ’interrogea, et les premières formes de religion
furent le fruit de cette réflexion. Le besoin d ’ordre et de responsabilité
sociale, à l’intérieur du groupe, suscita l’apparition du droit et de
la royauté. L ’homme était passé d ’une culture primitive à une culture
évoluée.
Ce livre étudie l’évolution historique et sociale de certaines civilisations
évoluées et leurs formes d ’expression artistique. On trouve
les plus anciennes réalisations artistiques, politiques et religieuses de
ces cultures, dans la région connue aujourd’hui sous le nom de
Moyen-Orient antique. Cette région s ’étend depuis l’Égypte et l’Anatolie
à l’ouest, jusqu’au plateau iranien à l’est et se prolonge vers le
sud, englobant l’Arabie. Les traits géographiques de cette vaste
contrée sont extrêmement variés. De grandes artères fluviales coupent
cette zone désertique, la vallée du Nil en Égypte et celle du Tigre et
de l’Euphrate en Mésopotamie.
Cette dernière, d ’après la tradition biblique, n ’est autre que l’Éden
ou Paradis terrestre. Entre le Tigre et l’Euphrate, au pied des collines
qui bordent les chaînes montagneuses du nord, se trouve le « Croissant
fertile ». Il décrit un arc depuis le nord de la Mésopotamie jusqu’à la Palestine, en passant par le nord de la Syrie et la région côtière
méditerranéenne (Phénicie). Au-dessous de ce croissant s ’étend le
désert syro-arabique, et au-delà, les plateaux d ’Iran traversés, d ’est
en ouest, par des chaînes de montagnes.
C ’est là que se développèrent les plus anciennes civilisations.
Ayant pris naissance dans les vallées des fleuves — d ’abord en Mésopotamie,
puis en Égypte et aux Indes (dans la vallée de l’Indus), les
cultures présentèrent certaines ressemblances dans leurs phases pré-dynastiques.
Ainsi, au début de l’histoire du Moyen-Orient, les
fleuves étaient les grands centres d ’attraction. Les peuples nomades
qui amenaient leurs troupeaux dans les vallées, apprenaient à canaliser
les eaux du fleuve et à irriguer les terres. La culture, puis le
commerce du blé s ’ensuivirent. La stabilité économique dépendait
de l’excédent de blé, et le commerce avec les régions les plus pauvres
se développa.
Cependant, les mouvements ethniques et culturels n’étaient pas
limités aux plaines. Les communications entre l’est et l’ouest étaient
possibles par les vallées du nord; ce n ’est que récemment que l’on a
insisté sur ce fait. C ’est ainsi que des relations lièrent l’Iran, l’Anatolie
et le Caucase, relations dont les effets devaient se faire sentir plus
tard, lorsque les Kassites et les Hittites descendirent du nord. Ces
peuples « montagnards », qui parlaient en général l’indo-européen,
devaient changer le cours de l’histoire ancienne en Orient.
Néanmoins, les impulsions créatrices les plus fortes des civilisations
antiques au Moyen-Orient, naquirent dans les vallées du Nil,
de l’Euphrate et du Tigre. Les Égyptiens et les Sumériens furent les
premiers à élaborer des structures politiques complexes et puissantes.
Mais s ’il est vrai de dire que les conditions étaient les mêmes
pour tout le monde — les grands fleuves devaient être mis en valeur
afin de procurer subsistance et pouvoir — il n ’en reste pas moins
que l’évolution politique et culturelle des deux races fut totalement
différente.
L ’Égypte a toujours eu une double nature, le nord et le sud, respectivement
appelés Basse et Haute Égypte, qui recherchaient leur
indépendance. Ce dualisme fut toujours tenu en échec par un pouvoir
central très fort qui maintint plus ou moins l’unité de l’Égypte sous
l’autorité du pharaon qui était investi de pouvoirs divins. En Mésopotamie,
d ’autre part, l ’unité politique fut rarement maintenue, à
cause de la puissance individuelle des cités. Chez les Sumériens, le
gouvernement était théocratique, et en Mésopotamie, il était décentralisé.
Les dirigeants sumériens n ’accédèrent jamais à la dignité
divine. Ils représentaient le dieu sur terre et intercédaient auprès de
lui au nom du peuple.
Dans les régions voisines, Iran, Syrie-Palestine, Anatolie, les
structures politiques étaient fortes parfois, comme chez les Hittites
en Anatolie et les Élamites en Iran. Cependant, dans l ’ensemble,
leurs pouvoirs étaient faibles, car leurs royaumes occupaient
d ’immenses territoires et constituaient des proies faciles pour leurs
puissants voisins, l’Égypte et la Mésopotamie.
La civilisation du Moyen-Orient antique nous paraît très uniforme
car nous la voyons avec un recul considérable. En fait, elle varie
beaucoup d ’une région à l’autre ; la civilisation sumérienne diffère
non seulement de celle de l’Égypte, mais aussi de celle de Babylone,
qui en découle pourtant directement. Cependant les réalisations de
ces civilisations furent parallèles et elles firent quelques échanges.
C ’est à peu près à la même époque qu’apparut l’écriture avec des
caractères similaires : hiéroglyphes en Égypte, caractères cunéiformes
en Mésopotamie et écriture proto-élamite en Iran. Les caractères
égyptiens révèlent un sens artistique plus grand et les arts graphiques
changeaient d ’une région à l’autre, même si les sources d ’inspiration
étaient identiques. Il ne faut pas oublier, en règle générale, que
l’Égypte, du fait de sa position géographique, est toujours restée
fidèle à elle-même dans le domaine de la langue aussi bien que dans
ceux de l’art, de la religion et de la politique. Par contre, dans les
régions asiatiques, les races se succédaient continuellement, entraînant
des bouleversements linguistiques, politiques et culturels. Pendant
trois millénaires, l’art égyptien montra une continuité unique.
(Les oeuvres de C. Aldred, en Angleterre, et de S. Donadoni en Italie,
sont capitales pour comprendre l’âme de l’art égyptien.) En Asie,
au contraire, les arts s’influencèrent d ’une région à l’autre et leur
niveau de perfection resta plus bas, dans l’ensemble, q u ’en Égypte.
Lorsque nous examinons les oeuvres d’art de n’importe quelle société
primitive, nous ne devons pas oublier que ceux qui les ont faites
avaient des critères d ’appréciation différents des nôtres. A côté des
considérations sociales, politiques et religieuses, nous fondons nos
jugements sur l’esthétique. De nos jours, nous voulons à tout prix
de la « beauté ». Nous recherchons cette qualité indéfinissable aussi
bien dans l’art contemporain que dans l’art d ’autrefois. Nous considérons,
par exemple, la sculpture égyptienne et nous essayons de
l’évaluer en tant qu’ « oeuvre d’art ». Mais nous oublions que les
sociétés primitives ne se préoccupaient pas d ’esthétique. Ainsi, en
Grèce, le mot « a rt » n ’existait pas. Pour les Égyptiens ou les Sumériens,
la sculpture servait à vénérer les dieux, à célébrer des victoires,
à décorer un palais ou une sépulture. Le concept de beauté aurait
semblé déplacé, si ce n ’est incompréhensible. Si nous voulons considérer
l’art du Moyen-Orient antique d ’un point de vue esthétique —
et il est difficile de faire autrement — nous devons prendre garde à
ne pas appliquer notre propre échelle de valeurs à des oeuvres exécutées
il y a tant de siècles.

La Mésopotamie

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MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

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Le pont périlleux


sophiaperennis.unblog.fr

par Pierre-Yves Lenoble

Le pont périlleux

 « Ainsi, le passage du pont n’est pas autre chose en définitive que le parcours de l’axe, qui seul unit en effet les différents états entre eux ; la rive dont il part est, en fait, ce monde, c’est-à-dire l’état dans lequel l’être qui doit le parcourir se trouve présentement, et celle à laquelle il aboutit, après avoir traversé les autres états de manifestation, est le monde principiel ; l’une des deux rives est le domaine de la mort, où tout est soumis au changement, et l’autre est le domaine de l’immortalité », R. Guénon (Symboles de la science sacrée, Gallimard, 2007, p. 363).

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Il sera question dans cet article de mieux caractériser le symbolisme général du pont que l’on rencontre chez de nombreuses formes traditionnelles et de préciser ses diverses significations à la portée avant-tout ontologique. Ainsi, le grand archétype que nous souhaitons mettre en lumière et expliciter est celui du « pont des âmes » qui est présent dans une multitude de récits sacrés et de mythologies populaires.

Effectivement, ce pont, racontent les légendes, se présente comme un monument symbolique emprunté par toutes les âmes humaines au moment de la mort et joue le rôle déterminant de discriminateur, opérant la sélection post-mortem entre les élus et les damnés.

On connaît tous à cet égard le célèbre scénario mythologique du pont laissant les justes accéder au jardin paradisiaque et se rétrécissant dangereusement pour précipiter les injustes dans l’abîme infernal (il est fréquemment dit qu’il devient « aiguisé comme le fil d’une épée » ou « plus fin qu’un cheveu » ; pensons aussi à la scène archétypale bien connue de la passerelle s’effondrant sous les pas du héros).

Il est tout d’abord important de noter que le pont d’outre-tombe a pour fonction — comme tout pont qui se respecte — de relier deux rives, à savoir notre état d’existence matériel et l’au-delà spirituel, et doit donc être prioritairement conçu dans le sens vertical, comme une voie ascendante allant de la Terre au Ciel et permettant le passage du premier monde (manifestation grossière, sensible) au troisième monde (manifestation informelle, intelligible) en passant par dessus les « eaux » du deuxième monde (manifestation subtile, psychique).

En ce sens, le pont des âmes correspond à l’axis mundi (au même titre que l’échelle, l’arc-en-ciel, le fil, l’escalier, l’arbre ou la montagne symboliques) et est parfaitement identifiable à la « Voie droite » de l’Islam, à la Deva-yana (la « voie des dieux ») de l’Hindouisme, au Tao (signifiant « voie », « chemin ») des doctrines extrême-orientales, ou encore au Christ qui déclare être lui-même « la voie » et que sainte Catherine de Sienne avait aperçu dans ses visions « sous la forme d’un pont s’étendant du Ciel à la Terre et sur lequel toute l’humanité devait passer ».

On rappellera également le titre de pontife attribué aux papes chrétiens (hérité de l’Empire romain), car ceux-ci se présentent normalement comme le médiateur humain entre Terre et Ciel ; la même idée est contenue dans une sentence issue des Mabinogion (recueil médiéval de vieux récits nordiques) qui affirme explicitement : « Celui qui veut être le Chef, qu’il soit le Pont ».

Au demeurant, réussir la traversée du pont, arriver sain et sauf sur l’autre rive, effectuer victorieusement la « traversée des eaux », remporter l’épreuve du « grand passage » ou franchir le « seuil » représentent la seule et même idée, à savoir le retour final de l’âme individuelle dans son séjour spirituel originel en évitant la chute fatale et la noyade dans les régions intermédiaires pour finir à tout jamais en entité fantomatique errante.

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On retrouve un nombre incalculable de traditions humaines faisant état de ce pont symbolique qui fait la jonction imaginale entre l’ici-bas et l’au-delà. Il est par exemple présent dans une multitude de récits sacrés et de mythes appartenant à la sphère culturelle de l’Inde et de la Perse.

Ainsi, le Rig-Véda fait mention à plusieurs reprises d’un « Pont du Bonheur » — assimilé au Soi universel (âtman) donnant sa réalité existentielle à toute créature — dont on dit que la traversée est particulièrement ardue (IX, 41, 12) ; de même, dans le Chândogya-Upanishad (VIII, 4, 1-2), nous lisons : « Cet âtman est un pont, une digue qui sépare les mondes. Ce pont, les jours et les nuits ne le franchissent pas, ni la vieillesse, ni la mort (…) C’est pourquoi en vérité, en traversant ce pont, l’aveugle devient clairvoyant, le blessé est guéri, le malade bien portant ».

Dans la religion zoroastrienne des voisins iraniens, le pont emprunté par les âmes désincarnées (dénommé Cinvat) est également omniprésent ; nous citerons à ce sujet quelques observations éclairantes de Mircea Eliade : « La description classique relate comment la dâenâ (le soi individuel) arrive avec ses chiens et guide l’âme du juste sur le pont Cinvat, par-dessus le Hara Berezaiti, la Montagne Cosmique (en fait, le Pont — qui se trouve au « Centre du monde » — relie la Terre au Ciel). (…) le passage du Pont, comparable à une épreuve initiatique, constitue en lui-même le jugement car, selon une conception assez générale, le Pont s’élargit sous les pieds du juste et devient comme une lame de rasoir lorsque un impie l’approche » (Histoire des croyances et des idées religieuses vol. 1, Payot, 1976, p. 345).

La mythologie nordique évoque quant à elle le pont Bifröst (mot signifiant « chemin scintillant ») représenté sous la forme d’un arc-en-ciel inaltérable fait de trois couleurs qui relie la Terre (Midgard, le monde des hommes) au Ciel (Asgard, le monde des dieux) et qui est gardé par le dieu suprême Heimdall, empêchant les forces maléfiques et les hommes mauvais d’accéder au séjour de béatitude.

Dans un registre similaire, mentionnons la tradition islamique qui connaît elle-aussi un pont post-mortem menant à l’Eden appelé Sîrât, dont on dit qu’il est suspendu au-dessus des flammes de l’Enfer et que tous les hommes emprunteront en guise de jugement individuel ; le Coran (VII, 45-46) parle également de Al-A’râf (le « Sentier de Dieu ») établissant une séparation nette entre les gens du Paradis et ceux de l’Enfer.

Beaucoup d’autres traditions (mythes archaïques, légendes populaires, apocryphes, romans médiévaux… etc.) abordent le thème symbolique du pont où s’opère le tri des âmes défuntes. Pour donner une illustration, songeons au célèbre apocryphe du Ier siècle de notre ère intitulé l’Apocalypse d’Esdras (chap. V, 6-9) qui décrit l’accès particulièrement ardu des morts à la Jérusalem céleste : « (…) son entrée est étroite et placée devant un ravin ayant le feu à droite et l’eau haute à gauche. Et il n’y a qu’un seul sentier entre les deux, étroit comme la plante d’un pied ».

Pareillement, l’archétype universel du « pont étroit » est présent dans un curieux passage de l’Histoire de France (chap. 33) de Grégoire de Tours datant de la fin du VIsiècle : « Il y avait un pont placé sur le fleuve, et tellement étroit, qu’il ne pouvait recevoir que la largeur de la plante d’un pied. Sur l’autre rive l’on voyait une maison grande, blanchie à l’extérieur… Au passage de la multitude, lorsqu’un paresseux était découvert, le pont rétrécissait et il était précipité ; mais celui qui était fort, il passait sans danger et entrait heureux dans la maison ».

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Rappelons enfin que l’on peut voir ce motif symbolique dans les romans du Graal, notamment dans le sublime Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes qui nous narre l’épreuve initiatique imposée à Lancelot voyant ce dernier traverser pieds nus le « Pont de l’Épée » au prix de terribles blessures afin d’atteindre victorieusement l’autre-monde et de sauver la reine (lire l’extrait ici : http://expositions.bnf.fr/arthur/antho/43/02.htm).

De ce qui précède, nous souhaitons dégager une idée principale : le symbole du pont périlleux, et plus généralement celui du « passage », est à comprendre dans un sens allant de bas en haut et exprime de façon imagée comment l’âme individuelle (le moi) a l’occasion d’être « sauvée » et de se dégager des entraves illusoires de l’ego et de la matière ; en ce sens, le pont correspond au Soi spirituel, au fil ténu de l’Esprit divin, qui seul a une réalité, qui est au centre de tout et qui « marche sur les eaux ».

Ainsi, le héros qui arrive à atteindre l’autre rive paradisiaque, soit « l’élu », est l’homme totalement désindividualisé qui a laissé derrière lui l’ « homme extérieur » (le composé psychosomatique contingent et périssable) pour s’identifier à l’ « homme intérieur », éternellement vivant ; les autres, les damnés, qui représentent la masse des « appelés », tombent définitivement du pont étroit, emportés dans le « fleuve des passions » (équivalant aux « eaux inférieures » bibliques) sous le poids de leur attachement dérisoire aux choses de ce monde et à leur individualité passagère.

Nous clôturerons cet article en insistant sur un fait socio-historique curieux, à savoir que les sociétés pré-modernes ont toutes attribué un caractère sinistre, pour ne pas dire satanique, à la construction des ponts comme en témoignent les coutumes anciennes voulant qu’on enterrât un être vivant, souvent un enfant, sous les fondations d’un pont (en Europe, encore au début du XXsiècle, il n’était pas rare de voir les populations cacher leurs enfants lors de l’érection d’un pont), ou encore les nombreuses légendes tenaces des « ponts du diable » qui nous apprennent que certains ponts ont été construits par le diable en personne ou par une cohorte de démons (généralement suite à un pacte avec l’architecte).

Dans son Livre des superstitions (R. Laffont, 1995, p. 1463), E. Mozzani écrit ainsi : « Les récits de ces constructions diaboliques relèvent en général du thème suivant : l’architecte ou un ouvrier ne pouvant achever les travaux dans le temps convenu appelle Satan à l’aide. Ce dernier accorde son aide en échange de la première créature vivante qui traversera le pont mais il est berné : à la place d’un homme, on lui envoie un animal, le plus souvent un chat. Les ponts du diable les plus connus sont ceux de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), de Valentré (Cahors), et de Beaugency (Loiret) ».

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Ces croyances populaires constituent à nos yeux un atavisme de la pensée traditionnelle des anciens peuples pour qui toute construction humaine non-sacrée, non élaborée en vue de louer un principe supérieur, était suspecte, perçue comme un facteur de solidification du monde, de mélanges et d’artificialisation du paysage.

En effet, pour les sociétés traditionnelles — qui fonctionnaient en vase-clos et qui rejetaient tout ce qui n’appartenait pas au clan à l’extérieur de son cercle sociétal — le pont représentait un point faible, une brèche qui laissait passer les influences étrangères, l’instrument des impérialismes militaires et le symptôme de l’explosion du commerce (songeons ici aux divers ponts imprimés sur les billets d’euro) ; en ce sens, on peut dire que, toute proportion gardée, le pont se présente symboliquement comme une prémisse de la mondialisation, du modernisme, du capitalisme et du multiculturalisme.

Dans cette perspective, nous avancerons que le mode de pensée traditionnel peut être comparé à un pont vertical reliant le monde terrestre au monde céleste (c’est le sens étymologique du mot « religion »), en revanche la vision moderne du monde, désenchantée et dépourvue de transcendance, s’apparente à un pont horizontal qui, soit dit en passant, va bientôt s’écrouler…

Pour soutenir l’auteur ici

 

Les voyages de Cyrus


https://pictures.abebooks.com/isbn/9781170941072-fr-300.jpg  https://systemophobe.files.wordpress.com/2017/11/7b5b0-preti252c_mattia_-_queen_tomyris_receiving_the_head_of_cyrus252c_king_of_persia_-_1670-72.jpg?w=226&h=323

« La reine Tomyris se faisant apporter la tête de Cyrus » tableau de Mattia Preti (1670/72) – collection privée

Ouvrage: Les voyages de Cyrus avec un
discours sur la mythologie M. Ramsay

Auteur:  M. Ramsay

 

A MONSEIGNEUR LE DUC DE SULLY

monseigneur,
le dessein de cet ouvrage est de peindre tous les
caractères d’ une vertu simple et aimable, d’ une
âme délicate et noble,
d’ un esprit juste qui saisit les grandes vérités
par goût et par sentiment. Un tel ouvrage vous
appartient de droit, et mon coeur devoit cet
hommage à l’ amitié dont vous m’ honorez : c’ est par
elle que je jouis de cette paix, de cette liberté,
et de ce doux loisir si propre et si nécessaire
pour les productions de l’ esprit. Daignez agréer
cette marque de ma vive reconnaissance, et du
profond respect avec lequel je suis,
monseigneur,
votre très-humble et très-obéissant
serviteur. Ramsay.

 

PRÉFACE

Xénophon ne parle point dans sa cyropedie, de tout
ce qui est arrivé à Cyrus depuis sa seizième
jusqu’ à sa quarantième année. J’ ai profité du silence
de l’ antiquité sur la jeunesse de ce prince pour le
faire voyager, et le récit de ses voyages me fournit
une occasion de peindre la religion , les
moeurs , et la politique

de tous les pays où il passe ; aussi-bien que les
principales révolutions qui arrivèrent de son
temps en Égypte, en Grece, à Tyr, et à Babylone.
On verra par le discours qui est à la fin de cet

ouvrage, que je n’ ai rien attribué aux anciens sur
la religion qui ne soit autorisé par des passages
très-formels, non seulement de leurs poëtes, mais
encore de leurs philosophes.
Je me suis écarté le moins que j’ ai pû de la
chronologie

la plus exacte. M Freret membre de l’ académie des
inscriptions, m’ a écrit une lettre, où il traite
cette matière avec une précision et une clarté
auxquelles je n’ aurais pû atteindre facilement. On
trouvera cette lettre dans le second volume.
La seule liberté que je me suis permise, est de
jetter dans mes épisodes historiques des situations,
et des caractères, pour rendre ma narration plus
instructive et plus intéressante.
à l’ égard du stile, j’ ai voulu

imiter l’ historien plutôt que le poète ; je me sens
incapable de répandre dans un ouvrage les beautés
de la poésie grecque et latine : tout effort de
cette espèce serait inutile, et même téméraire,
après l’ auteur du telemaque.

 

LIVRE 1

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