MARABOUTS & KHOUAN ÉTUDE SUR L’ISLAM EN ALGÉRIE


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Ouvrage: Marabouts et Khouan Étude sur l’Islam en Algérie

Auteur: Rinn Louis

Année: 1884

 

 

PRÉFACE
Depuis une cinquantaine d’années, les puissances
occidentales de l’Europe ont fait de grands efforts pour
entraîner le Vieil Orient dans le courant de la civilisation
moderne. Les résultats obtenus ne sont pas considérables
; et cependant, les quelques progrès réalisés ont suffi pour
émouvoir profondément les chefs religieux de l’Islam, qui,
par conviction comme par intérêt, sont, opposés à ces tendances
et à ces réformes.
Pour combattre ce qu’ils regardent comme un danger,
ils ont, non sans succès, cherché à exalter le sentiment religieux
et à resserrer les liens spirituels qui unissent tous
les disciples du Prophète. Leur résistance, d’abord timide
et maladroite, s’est peu à peu organisée et développée, dans
tous les pays musulmans. Aujourd’hui, elle a réussi à déterminer
un mouvement panislamique qui, s’étendant des îles
de la Sonde à l’Atlantique, constitue un véritable danger
pour tous les peuples européens ayant des intérêts en Afrique
ou en Asie.
Ce panislamisme a surtout, comme force et comme
moyens d’action, les nombreuses congrégations et associations

religieuses qui, depuis le commencement du siècle,
ont pris partout un énorme développement et exercent une
grande infl uence sur les masses.
Sous prétexte d’apostolat, de charité, de pèlerinages
et de discipline monacale, les innombrables agents de ces
congrégations parcourent ce monde de l’Islam, qui n’a ni
frontières ni patrie, et ils mettent en relations permanentes
La Mecque, Djerboub, Stamboul ou Bar’dad avec Fez,
Tinbouktou, Alger, Le Caire, Khartoum, Zanzibar, Calcutta
ou Java. Protées aux mille formes, tour à tour négociants,
prédicateurs, étudiants, médecins, ouvriers, mendiants,
charmeurs, saltimbanques, fous simulés ou illuminés inconscients
de leur mission, ces voyageurs sont, toujours et
partout, bien accueillis par les Fidèles et effi cacement protégés,
par eux, contre les investigations soupçonneuses des
gouvernements réguliers.
Comme nation souveraine, suzeraine et limitrophe de
peuples musulmans, la France a un intérêt politique considérable
à être bien fi xée sur le nombre de ces Ordres religieux,
sur leurs doctrines, leurs tendances, leurs foyers de
propagande, leurs rayons d’action, leurs modes de recrutement,
leurs organisations, etc.
Tous ces renseignements ne sont pas faciles à se procurer.
Si les statuts des Ordres religieux ne sont pas absolument
tenus secrets, ils sont, du moins, mis, le plus possible,
à l’abri des regards des Européens. On ne nous en montre
guère que la partie connue de la masse des Khouan ou consignée
dans des livres de doctrines, tombés, en quelque
sorte, dans le domaine public des lettrés musulmans ; et
c’est encore une chose délicate et diffi cile que d’en avoir de
bonnes copies !
Aussi, même en Algérie, cette question des Ordres religieux

n’est pas connue comme il serait nécessaire qu’elle
le fût pour la bonne surveillance du pays. Les quelques publications,
qui ont été faites, en français, sur cette matière,
sont très rares, déjà anciennes, ou perdues dans des recueils
volumineux; la plupart ne se trouvent plus en librairie(1).
Nous pensons donc avoir fait oeuvre utile en offrant
aux lecteurs un exposé aussi impartial et aussi explicite que
possible de la situation de l’Islam en Algérie. Sans doute, il
est regrettable que cet exposé se borne à notre France transméditerranéenne,
alors que dans l’islam tout se tient, tout
est connexe, sans distinction de pays. Mais, tel qu’il est, et
malgré ses lacunes forcées ou ses imperfections involontaires,
ce livre facilitera toujours, dans une certaine mesure,
les recherches et études des travailleurs, comme aussi il
fournira des indications précieuses à tous les agents français
qui, à un titre quelconque, en Algérie ou a l’Étranger,
ont la délicate et diffi cile mission de surveiller les agissements
religieux ou politiques des Musulmans.
____________________
(l) Les meilleurs sont : Les Khouan, par le capitaine De Neveu, Paris,
1846. — Les Khouan, par M. BROSSELARD, Alger, 1862. — Ces deux
ouvrages n’existent plus en librairie. — Citons aussi les chapitres XXI,
XXII, XXIII du tome 2 de La Kabylie et les coutumes kabyles, par HANOTEAU
et LETOURNEUX, Paris, 1973.


Grâce à la haute bienveillance de M. le Gouverneur
général TIRMAN, à qui nous sommes heureux d’offrir ici
l’expression de notre respectueuse gratitude, nous avons eu
toutes les facilités désirables pour puiser nos informations
aux sources les plus autorisées ; nos relations personnelles
avec quelques notabilités religieuses, telles que SI AHMED
TEDJINI, CHEIKH EL-MISSOUM, ALI BEN OTSMAN,
nous ont permis de vérifi er et de compléter ces informations.
Plusieurs de nos camarades du Service des Affaires indigènes
et du Corps des Interprètes militaires ont bien voulu
nous prêter leur concours empressé ; parmi eux, nous avons
tout particulièrement à remercier M. le capitaine BISSUEL,
qui a été chargé d’établir la carte jointe à ce volume, et MM.
les interprètes ARNAUD et COLAS, qui ont consacré de
longues heures à des traductions ardues et hérissées de difficultés.

 

 

CHAPITRE PREMIER
DOCTRINE POLITIQUE DE L’ISLAM

Lorsque, sans parti pris ni passion, on regarde autour de
soi en pays musulman, qu’on interroge l’histoire ou qu’on
étudie les livres des docteurs de l’Islam, on s’aperçoit bien
vite que le caractère dominant de la religion musulmane n’est
ni l’intolérance, ni le fanatisme.
Ce qui domine et déborde dans l’oeuvre de Mohammed,
c’est l’idée théocratique, et ce qui frappe chez ses adeptes,
c’est l’ardeur des convictions religieuses. Tous les Musulmans,
sans exception, ont cette foi robuste qui n’admet ni
compromis ni raisonnement, et qui, naïvement, se complaît
dans son « credo quia absurdum. »

Dans ses origines, comme dans son essence, la société
musulmane a toujours été et est restée foncièrement théocratique.
Ses premiers souverains n’étaient ni princes, ni rois, ni
chefs, ni juges, ils étaient prêtres, et eux-mêmes se nommaient
« pontifes et vicaires du Prophète. »
Les guerres qui, après la mort de Mohammed, divisèrent
et ensanglantèrent l’Islam pendant plusieurs siècles, curent
surtout pour objectif l’Imamat, c’est-à-dire le sacerdoce universel.
La plupart des fondateurs des dynasties musulmanes
du Mar’reb furent des personnages religieux avant d’être des
personnages politiques ; et, devenus souverains, ils se donnèrent
comme pontifes et successeurs du Prophète. Car Mohammed
lui-même n’avait fondé sa puissance temporelle qu’en
raison de la mission, qu’il disait avoir reçue du ciel, de ramener
les hommes au culte des anciens patriarches et à l’unité de
Dieu.
A travers les siècles, planant au-dessus de toutes les révolutions
politiques et de tous les progrès de la science ou de
la civilisation, l’idée théocratique est restée la clef de voûte de
l’édifice de l’Islam. Et, telle cette idée s’affirmait, en 681, lors
de l’assassinat d’Ali, chez les premiers puritains Ouahbites(1),
telle elle s’affirme encore aujourd’ hui, en plein XIXe siècle,
non seulement dans les doctrines mystiques des Senoussya et
autres ordres religieux, mais même dans tout l’enseignement
officiel, normal et orthodoxe des écoles publiques musulmanes.
Dans un livre, classique en Orient, et l’un des catéchismes
les plus autorisés et les plus en faveur chez les professeurs des
établissements où se donne l’instruction islamique, le « très
vénéré » imam Nedjem Ed-Din-Nassafi (mort à Bar’dad en
537-1142) résume, en 58 articles, les dogmes fondamentaux
____________________
(1) Voir chapitre XI.


de l’Islam, et s’exprime ainsi(1) :
« Les Musulmans doivent être gouvernés par un imam
qui ait le droit et l’autorité : de veiller à l’observation » des
préceptes de la loi, de faire exécuter les peines légales, de défendre
les frontières, de lever les armées, de percevoir les dîmes
fiscales, de réprimer les rebelles et les brigands, de célébrer
la prière publique du vendredi et les fêtes de Beyram, de
juger les citoyens, de vider les différends qui s’élèvent entre
les » sujets, d’admettre les preuves juridiques dans les causes
litigieuses, de marier les enfants mineurs de l’un et l’autre
sexe qui manquent de tuteurs naturels, de procéder enfin au
partage du butin légal. »
Tout l’Islamisme est renfermé dans ces quelques lignes,
qu’un des commentateurs les plus autorisés et les plus connus,
Sad-Ed-Din-Teftazani (mort à Boukhara en 808-1405)
précise et complète en ces termes :
« L’établissement d’un imam est un point canonique arrêté
et statué par les Fidèles du premier siècle de l’Islam. Ce
point, qui fait partie des règles apostoliques et qui intéresse,
d’une manière absolue, la loi et la doctrine, est basé sur cette
parole du Prophète : Celui qui meurt sans reconnaître l’autorité
et l’imam de l’époque, est censé mort dans l’ignorance,
c’est-à-dire dans l’Infidélité… Le peuple musulman doit donc
être gouverné par un imam. Cet imam doit être seul, unique;
son autorité doit être absolue; elle doit tout embrasser ;
tous doivent s’y soumettre et la respecter ; nulle ville, nulle
contrée ne peut en reconnaître aucun autre, parce qu’il en
____________________
(1) C’est l’article ou le chapitre 33. Voir, dans l’excellent ouvrage du
chevalier de Mouradja d’Ohssou, Tableau de lempire ottoman, l’exposé et le
développement de ces 58 dogmes fondamentaux.


résulterait des troubles qui compromettraient et la religion et
l’État ; et, quand même une autre autorité indépendante serait
à l’avantage temporel de cette ville, de cette contrée, elle
n’en serait pas moins illégitime et contraire à l’esprit et au
bien de la religion, qui est le point le plus essentiel et le plus
important de l’administration des imams. »
A quelques variantes près, dans les détails, tous les anciens
docteurs musulmans reconnaissent et professent ces doctrines.
Le Coran n’a-t-il pas dit :(1) Soyez soumis à Dieu, au
Prophète et à celui d’entre vous qui exerce l’autorité suprême.
Portez vos différends devant Dieu et devant l’Apôtre, si « vous
croyez en Dieu et au jugement dernier. Ceci est le mieux. »
Et Mohammed a précisé dans ses hadits, en disant : « Celui
qui meurt sans reconnaître l’autorité de l’imam de son temps
meurt dans l’ignorance, c’est-à-dire dans l’Infidélité. »
Le Coran reste donc, en réalité, la seule loi légitime aux
yeux des Musulmans ; il renferme la loi politique, la loi civile
et la loi criminelle; il est l’enseignement par excellence ; il
suffit à tout, et dirige tout.
On comprend facilement les difficultés qu’un pareil
état de choses peut opposer à notre action gouvernementale
en Algérie. On s’explique aussi comment, avec la meilleure
volonté de ne pas heurter les sentiments religieux des Musulmans,
nous ne pouvons pas réaliser un progrès ni inaugurer
une réforme, sans nous attirer les malédictions des vrais
Croyants assez instruits pour connaître l’esprit et les dogmes
de leur religion.
Heureusement pour nous, les gens réellement instruits,
même en matière religieuse, sont rares en Algérie ; la masse
des Musulmans ne connaît guère que les pratiques d’une dévotion
étroite, limitée aux prières quotidiennes et à l’observance
___________________
(1) Chapitre IV, verset 62.


d’usages traditionnels que nos réformes n’atteignent pas directement.
Puis, la masse de la population est plutôt berbère
qu’arabe ; elle n’est pas insensible à la satisfaction de ses intérêts
matériels, et elle a déjà répudié une partie de la loi islamique,
pour la remplacer par des kanoun ou coutumes, qui se
rapprochent plus ou moins des nôtres.
Nous avons donc pu, sans user de procédés violents, et
sans nous créer des difficultés trop grandes, séparer, en Algérie,
trois choses ordinairement confondues dans tous les pays
musulmans : la justice, la religion et l’instruction.
La substitution de notre système pénal français aux répressions
prescrites par le Coran s’est faite, presque au lendemain
de la conquête (vers 1842), sans soulever d’objection
: c’était un progrès réel et un grand adoucissement à ce que
subissaient les Algériens sous le joug des Turcs. Quant à la
juridiction civile, elle a été laissée à des magistrats musulmans,
appliquant la loi islamique, sous certaines réserves qui
ne sont pas toujours subies sans froissement par les lettrés
musulmans, et qui sont sourdement exploitées, contre nous,
par les personnalités religieuses.
En matière d’instruction, tous nos efforts, depuis 1830,
ont eu pour objet de réduire l’enseignement coranique et d’y
substituer, progressivement, un enseignement plus rationnel,
plus pratique et, surtout, plus français. Bien que ces efforts
n’aient pas toujours obtenu les résultats que nous espérions, ils
ont suffi pour nous aliéner la grande masse des lettrés et marabouts
musulmans qui avaient, avant notre arrivée, la direction
exclusive des établissements d’instruction, et qui ont préféré
s’abstenir, ou s’éloigner, plutôt que de subir notre contrôle et
de modifi er leur enseignement dans un sens libéral et laïque.
Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, la séparation que nous
avons cherché à réaliser, est aujourd’hui assez marquée, pour
que la question de l’instruction publique musulmane soit

tout à fait distincte de la question religieuse proprement dite,
la seule que nous ayons ici l’intention d’examiner.
Laissant donc de côté ces deux questions, malgré leur
connexité trop réelle, nous pouvons dire qu’en Algérie, l’action
religieuse musulmane est exercée par trois catégories
d’individus qu’il est important de ne pas confondre.

La première catégorie comprend le clergé musulman,
investi et salarié au même titre que celui des autres cultes reconnus
par les lois françaises.

La seconde catégorie se compose des marabouts locaux,
religieux libres, exerçant les devoirs du sacerdoce ou de l’enseignement
islamique, sans attaches offi cielles ni salaire, et
dans des édifi ces leur appartenant, ou construits et entretenus
par la piété des fi dèles (zaouïa, mammera, djamâ, mesdjed,
kobba, etc.).

La troisième et dernière catégorie comprend les ordres
religieux congréganistes (ou khouan).
Ces trois catégories sont presque toujours absolument
distinctes et séparées. Cependant, on rencontre quelquefois,
parmi les membres du clergé investi et parmi les religieux libres,
des individus et même des groupes affi liés à des sociétés.
religieuses, exactement comme on voit chez nous, soit dans
les clergés paroissiaux, soit dans la société laïque, des membres
isolés de certains ordres religieux ou confréries laïques,
subissant la direction spirituelle de congrégations appartenant
au clergé régulier.

CHAPITRE II
CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)

suite… PDF

Le pont périlleux


sophiaperennis.unblog.fr

par Pierre-Yves Lenoble

Le pont périlleux

 « Ainsi, le passage du pont n’est pas autre chose en définitive que le parcours de l’axe, qui seul unit en effet les différents états entre eux ; la rive dont il part est, en fait, ce monde, c’est-à-dire l’état dans lequel l’être qui doit le parcourir se trouve présentement, et celle à laquelle il aboutit, après avoir traversé les autres états de manifestation, est le monde principiel ; l’une des deux rives est le domaine de la mort, où tout est soumis au changement, et l’autre est le domaine de l’immortalité », R. Guénon (Symboles de la science sacrée, Gallimard, 2007, p. 363).

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Il sera question dans cet article de mieux caractériser le symbolisme général du pont que l’on rencontre chez de nombreuses formes traditionnelles et de préciser ses diverses significations à la portée avant-tout ontologique. Ainsi, le grand archétype que nous souhaitons mettre en lumière et expliciter est celui du « pont des âmes » qui est présent dans une multitude de récits sacrés et de mythologies populaires.

Effectivement, ce pont, racontent les légendes, se présente comme un monument symbolique emprunté par toutes les âmes humaines au moment de la mort et joue le rôle déterminant de discriminateur, opérant la sélection post-mortem entre les élus et les damnés.

On connaît tous à cet égard le célèbre scénario mythologique du pont laissant les justes accéder au jardin paradisiaque et se rétrécissant dangereusement pour précipiter les injustes dans l’abîme infernal (il est fréquemment dit qu’il devient « aiguisé comme le fil d’une épée » ou « plus fin qu’un cheveu » ; pensons aussi à la scène archétypale bien connue de la passerelle s’effondrant sous les pas du héros).

Il est tout d’abord important de noter que le pont d’outre-tombe a pour fonction — comme tout pont qui se respecte — de relier deux rives, à savoir notre état d’existence matériel et l’au-delà spirituel, et doit donc être prioritairement conçu dans le sens vertical, comme une voie ascendante allant de la Terre au Ciel et permettant le passage du premier monde (manifestation grossière, sensible) au troisième monde (manifestation informelle, intelligible) en passant par dessus les « eaux » du deuxième monde (manifestation subtile, psychique).

En ce sens, le pont des âmes correspond à l’axis mundi (au même titre que l’échelle, l’arc-en-ciel, le fil, l’escalier, l’arbre ou la montagne symboliques) et est parfaitement identifiable à la « Voie droite » de l’Islam, à la Deva-yana (la « voie des dieux ») de l’Hindouisme, au Tao (signifiant « voie », « chemin ») des doctrines extrême-orientales, ou encore au Christ qui déclare être lui-même « la voie » et que sainte Catherine de Sienne avait aperçu dans ses visions « sous la forme d’un pont s’étendant du Ciel à la Terre et sur lequel toute l’humanité devait passer ».

On rappellera également le titre de pontife attribué aux papes chrétiens (hérité de l’Empire romain), car ceux-ci se présentent normalement comme le médiateur humain entre Terre et Ciel ; la même idée est contenue dans une sentence issue des Mabinogion (recueil médiéval de vieux récits nordiques) qui affirme explicitement : « Celui qui veut être le Chef, qu’il soit le Pont ».

Au demeurant, réussir la traversée du pont, arriver sain et sauf sur l’autre rive, effectuer victorieusement la « traversée des eaux », remporter l’épreuve du « grand passage » ou franchir le « seuil » représentent la seule et même idée, à savoir le retour final de l’âme individuelle dans son séjour spirituel originel en évitant la chute fatale et la noyade dans les régions intermédiaires pour finir à tout jamais en entité fantomatique errante.

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On retrouve un nombre incalculable de traditions humaines faisant état de ce pont symbolique qui fait la jonction imaginale entre l’ici-bas et l’au-delà. Il est par exemple présent dans une multitude de récits sacrés et de mythes appartenant à la sphère culturelle de l’Inde et de la Perse.

Ainsi, le Rig-Véda fait mention à plusieurs reprises d’un « Pont du Bonheur » — assimilé au Soi universel (âtman) donnant sa réalité existentielle à toute créature — dont on dit que la traversée est particulièrement ardue (IX, 41, 12) ; de même, dans le Chândogya-Upanishad (VIII, 4, 1-2), nous lisons : « Cet âtman est un pont, une digue qui sépare les mondes. Ce pont, les jours et les nuits ne le franchissent pas, ni la vieillesse, ni la mort (…) C’est pourquoi en vérité, en traversant ce pont, l’aveugle devient clairvoyant, le blessé est guéri, le malade bien portant ».

Dans la religion zoroastrienne des voisins iraniens, le pont emprunté par les âmes désincarnées (dénommé Cinvat) est également omniprésent ; nous citerons à ce sujet quelques observations éclairantes de Mircea Eliade : « La description classique relate comment la dâenâ (le soi individuel) arrive avec ses chiens et guide l’âme du juste sur le pont Cinvat, par-dessus le Hara Berezaiti, la Montagne Cosmique (en fait, le Pont — qui se trouve au « Centre du monde » — relie la Terre au Ciel). (…) le passage du Pont, comparable à une épreuve initiatique, constitue en lui-même le jugement car, selon une conception assez générale, le Pont s’élargit sous les pieds du juste et devient comme une lame de rasoir lorsque un impie l’approche » (Histoire des croyances et des idées religieuses vol. 1, Payot, 1976, p. 345).

La mythologie nordique évoque quant à elle le pont Bifröst (mot signifiant « chemin scintillant ») représenté sous la forme d’un arc-en-ciel inaltérable fait de trois couleurs qui relie la Terre (Midgard, le monde des hommes) au Ciel (Asgard, le monde des dieux) et qui est gardé par le dieu suprême Heimdall, empêchant les forces maléfiques et les hommes mauvais d’accéder au séjour de béatitude.

Dans un registre similaire, mentionnons la tradition islamique qui connaît elle-aussi un pont post-mortem menant à l’Eden appelé Sîrât, dont on dit qu’il est suspendu au-dessus des flammes de l’Enfer et que tous les hommes emprunteront en guise de jugement individuel ; le Coran (VII, 45-46) parle également de Al-A’râf (le « Sentier de Dieu ») établissant une séparation nette entre les gens du Paradis et ceux de l’Enfer.

Beaucoup d’autres traditions (mythes archaïques, légendes populaires, apocryphes, romans médiévaux… etc.) abordent le thème symbolique du pont où s’opère le tri des âmes défuntes. Pour donner une illustration, songeons au célèbre apocryphe du Ier siècle de notre ère intitulé l’Apocalypse d’Esdras (chap. V, 6-9) qui décrit l’accès particulièrement ardu des morts à la Jérusalem céleste : « (…) son entrée est étroite et placée devant un ravin ayant le feu à droite et l’eau haute à gauche. Et il n’y a qu’un seul sentier entre les deux, étroit comme la plante d’un pied ».

Pareillement, l’archétype universel du « pont étroit » est présent dans un curieux passage de l’Histoire de France (chap. 33) de Grégoire de Tours datant de la fin du VIsiècle : « Il y avait un pont placé sur le fleuve, et tellement étroit, qu’il ne pouvait recevoir que la largeur de la plante d’un pied. Sur l’autre rive l’on voyait une maison grande, blanchie à l’extérieur… Au passage de la multitude, lorsqu’un paresseux était découvert, le pont rétrécissait et il était précipité ; mais celui qui était fort, il passait sans danger et entrait heureux dans la maison ».

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Rappelons enfin que l’on peut voir ce motif symbolique dans les romans du Graal, notamment dans le sublime Chevalier à la Charrette de Chrétien de Troyes qui nous narre l’épreuve initiatique imposée à Lancelot voyant ce dernier traverser pieds nus le « Pont de l’Épée » au prix de terribles blessures afin d’atteindre victorieusement l’autre-monde et de sauver la reine (lire l’extrait ici : http://expositions.bnf.fr/arthur/antho/43/02.htm).

De ce qui précède, nous souhaitons dégager une idée principale : le symbole du pont périlleux, et plus généralement celui du « passage », est à comprendre dans un sens allant de bas en haut et exprime de façon imagée comment l’âme individuelle (le moi) a l’occasion d’être « sauvée » et de se dégager des entraves illusoires de l’ego et de la matière ; en ce sens, le pont correspond au Soi spirituel, au fil ténu de l’Esprit divin, qui seul a une réalité, qui est au centre de tout et qui « marche sur les eaux ».

Ainsi, le héros qui arrive à atteindre l’autre rive paradisiaque, soit « l’élu », est l’homme totalement désindividualisé qui a laissé derrière lui l’ « homme extérieur » (le composé psychosomatique contingent et périssable) pour s’identifier à l’ « homme intérieur », éternellement vivant ; les autres, les damnés, qui représentent la masse des « appelés », tombent définitivement du pont étroit, emportés dans le « fleuve des passions » (équivalant aux « eaux inférieures » bibliques) sous le poids de leur attachement dérisoire aux choses de ce monde et à leur individualité passagère.

Nous clôturerons cet article en insistant sur un fait socio-historique curieux, à savoir que les sociétés pré-modernes ont toutes attribué un caractère sinistre, pour ne pas dire satanique, à la construction des ponts comme en témoignent les coutumes anciennes voulant qu’on enterrât un être vivant, souvent un enfant, sous les fondations d’un pont (en Europe, encore au début du XXsiècle, il n’était pas rare de voir les populations cacher leurs enfants lors de l’érection d’un pont), ou encore les nombreuses légendes tenaces des « ponts du diable » qui nous apprennent que certains ponts ont été construits par le diable en personne ou par une cohorte de démons (généralement suite à un pacte avec l’architecte).

Dans son Livre des superstitions (R. Laffont, 1995, p. 1463), E. Mozzani écrit ainsi : « Les récits de ces constructions diaboliques relèvent en général du thème suivant : l’architecte ou un ouvrier ne pouvant achever les travaux dans le temps convenu appelle Satan à l’aide. Ce dernier accorde son aide en échange de la première créature vivante qui traversera le pont mais il est berné : à la place d’un homme, on lui envoie un animal, le plus souvent un chat. Les ponts du diable les plus connus sont ceux de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), de Valentré (Cahors), et de Beaugency (Loiret) ».

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Ces croyances populaires constituent à nos yeux un atavisme de la pensée traditionnelle des anciens peuples pour qui toute construction humaine non-sacrée, non élaborée en vue de louer un principe supérieur, était suspecte, perçue comme un facteur de solidification du monde, de mélanges et d’artificialisation du paysage.

En effet, pour les sociétés traditionnelles — qui fonctionnaient en vase-clos et qui rejetaient tout ce qui n’appartenait pas au clan à l’extérieur de son cercle sociétal — le pont représentait un point faible, une brèche qui laissait passer les influences étrangères, l’instrument des impérialismes militaires et le symptôme de l’explosion du commerce (songeons ici aux divers ponts imprimés sur les billets d’euro) ; en ce sens, on peut dire que, toute proportion gardée, le pont se présente symboliquement comme une prémisse de la mondialisation, du modernisme, du capitalisme et du multiculturalisme.

Dans cette perspective, nous avancerons que le mode de pensée traditionnel peut être comparé à un pont vertical reliant le monde terrestre au monde céleste (c’est le sens étymologique du mot « religion »), en revanche la vision moderne du monde, désenchantée et dépourvue de transcendance, s’apparente à un pont horizontal qui, soit dit en passant, va bientôt s’écrouler…

Pour soutenir l’auteur ici

 

Les voyages de Cyrus


https://pictures.abebooks.com/isbn/9781170941072-fr-300.jpg  https://systemophobe.files.wordpress.com/2017/11/7b5b0-preti252c_mattia_-_queen_tomyris_receiving_the_head_of_cyrus252c_king_of_persia_-_1670-72.jpg?w=226&h=323

« La reine Tomyris se faisant apporter la tête de Cyrus » tableau de Mattia Preti (1670/72) – collection privée

Ouvrage: Les voyages de Cyrus avec un
discours sur la mythologie M. Ramsay

Auteur:  M. Ramsay

 

A MONSEIGNEUR LE DUC DE SULLY

monseigneur,
le dessein de cet ouvrage est de peindre tous les
caractères d’ une vertu simple et aimable, d’ une
âme délicate et noble,
d’ un esprit juste qui saisit les grandes vérités
par goût et par sentiment. Un tel ouvrage vous
appartient de droit, et mon coeur devoit cet
hommage à l’ amitié dont vous m’ honorez : c’ est par
elle que je jouis de cette paix, de cette liberté,
et de ce doux loisir si propre et si nécessaire
pour les productions de l’ esprit. Daignez agréer
cette marque de ma vive reconnaissance, et du
profond respect avec lequel je suis,
monseigneur,
votre très-humble et très-obéissant
serviteur. Ramsay.

 

PRÉFACE

Xénophon ne parle point dans sa cyropedie, de tout
ce qui est arrivé à Cyrus depuis sa seizième
jusqu’ à sa quarantième année. J’ ai profité du silence
de l’ antiquité sur la jeunesse de ce prince pour le
faire voyager, et le récit de ses voyages me fournit
une occasion de peindre la religion , les
moeurs , et la politique

de tous les pays où il passe ; aussi-bien que les
principales révolutions qui arrivèrent de son
temps en Égypte, en Grece, à Tyr, et à Babylone.
On verra par le discours qui est à la fin de cet

ouvrage, que je n’ ai rien attribué aux anciens sur
la religion qui ne soit autorisé par des passages
très-formels, non seulement de leurs poëtes, mais
encore de leurs philosophes.
Je me suis écarté le moins que j’ ai pû de la
chronologie

la plus exacte. M Freret membre de l’ académie des
inscriptions, m’ a écrit une lettre, où il traite
cette matière avec une précision et une clarté
auxquelles je n’ aurais pû atteindre facilement. On
trouvera cette lettre dans le second volume.
La seule liberté que je me suis permise, est de
jetter dans mes épisodes historiques des situations,
et des caractères, pour rendre ma narration plus
instructive et plus intéressante.
à l’ égard du stile, j’ ai voulu

imiter l’ historien plutôt que le poète ; je me sens
incapable de répandre dans un ouvrage les beautés
de la poésie grecque et latine : tout effort de
cette espèce serait inutile, et même téméraire,
après l’ auteur du telemaque.

 

LIVRE 1

suite PDF iCi

 

La fin d’un monde


http://i2.wp.com/www.lelibrepenseur.org/wp-content/uploads/2017/11/Die-Dulle-Griet-Die-tolle-Grete.jpg?w=600

par Pierre-Yves Lenoble

Tipee de l’auteur :

https://www.tipeee.com/user/lenoble-pierre-yves

« L’histoire de l’Europe au cours de la fin du Moyen Age et de la Renaissance est en grande partie une histoire des confusions sociales qui naissent quand une large part de ceux qui devraient être des voyants abandonnent l’autorité spirituelle en faveur de l’argent et du pouvoir politique. Et l’histoire contemporaine est la hideuse relation de ce qui arrive quand les meneurs politiques, les hommes d’affaires, et les prolétaires conscients de leur classe sociale, assument la fonction, dévolue au brahmane, de formuler une philosophie de la vie ; quand les usuriers dictent la politique et discutent des conséquences de la guerre et de la paix ; et quand le devoir de caste du guerrier est imposé à tous et à chacun, sans égard à la constitution psycho-physique et à la vocation », Aldous Huxley (La philosophie éternelle, Seuil, 1977, p. 324).

Nous souhaitons à travers cet article rappeler les nombreux « signes des temps » qui ont caractérisé la période du Moyen-âge tardif et de la dite Renaissance ; ces faits, parfois anecdotiques, constituent à nos yeux des symptômes socio-historiques tout à fait frappants de l’effondrement généralisé de la Chrétienté européenne et de sa civilisation, survenu à partir du XIVe siècle, et dont nous subissons encore les conséquences funestes à notre époque d’inversion totale.

Dès lors, nous dresserons une petite liste (bien entendu non-exhaustive), en six points principaux, des multiples événements factuels qui ont marqué la fin de la belle féodalité médiévale, la dernière période véritablement traditionnelle sur le sol occidental, et qui ont acté l’enclenchement fatal de la décadence moderniste qui se finira dans un cataclysme mondial. Ayons donc bien en mémoire la célèbre mise en garde christique stipulant que « toute maison divisée contre elle-même périra »…

La révolte du temporel face au spirituel.

La fin du Moyen-âge marque le début des conflits permanents entre l’Église et les pouvoirs laïcs, et plus généralement, voit le Sacré perdre à tout jamais sa place au sommet de la hiérarchie sociétale (la fameuse tripartition féodale : Oratores, Bellatores et Laboratores) au profit des représentants du domaine Temporel : les nations se construisent pas à pas, l’unité supra-nationale qu’était la Chrétienté (qui formait un Tout harmonieux) se disloque face à la constitution des diverses unités nationales profanes (les parties disjointes), le principe spirituel unificateur de l’Europe est ainsi usurpé par les projets politiques particuliers.

Pour illustrer nos propos, nous mentionnerons le règne particulièrement antitraditionnel et nemrodien du roi Philippe le Bel, considéré comme le père de la nation française, mais qui fut surtout le bourreau de la Chrétienté, au début du XIVe siècle (avec ses altérations monétaires répétées au point d’être surnommé « le faux monnayeur » par le peuple, ses attentats meurtriers contre la papauté, ses vols de biens ecclésiastiques, la mise à mort des Templiers qui constituaient l’élite de l’élite chevaleresque) : il représente typiquement ce que l’hindouisme dénomme un Kshatriya (chevalier) révolté contre l’autorité du Brahmane (prêtre).

Nous citerons ici les importantes précisions émises par R. Guénon quant à cette profanation opérée par la royauté à la tête de l’organisation traditionnelle de l’Europe chrétienne : « En Europe, nous trouvons aussi, dès le moyen âge, l’analogue de la révolte des Kshatriyas ; nous le trouvons même plus particulièrement en France, où, à partir de Philippe le Bel, qui doit être considéré comme un des principaux auteurs de la déviation caractéristique de l’époque moderne, la royauté travailla presque constamment à se rendre indépendante de l’autorité spirituelle, (…) Les « légistes » de Philippe le Bel sont déjà, bien avant les « humanistes » de la Renaissance, les véritables précurseurs du « laïcisme » actuel ; et c’est à cette époque, c’est-à-dire au début du XIVe siècle, qu’il faut faire remonter en réalité la rupture du monde occidental avec sa propre tradition » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, Trédaniel, 1984, p. 81-82).

Enfin, dans une même perspective, il est particulièrement notoire d’observer qu’en 1338, l’Empereur Louis V de Bavière donne un coup fatal à l’organisation traditionnelle du Saint-Empire en décrétant que le couronnement impérial par l’autorité papale n’était plus nécessaire et que désormais seule la décision des grands électeurs pouvait assurer la légitimité de l’Empereur.

 –La confusion sociale et les prémisses du capitalisme.

Cette désorganisation au sommet de la pyramide hiérarchique de l’Occident va entraîner dans son sillage un chaos social intégral. La période post-médiévale va acter le démantèlement du système organiciste traditionnel et va voir les anciennes couches sociales se dissoudre et leurs ancestraux liens de solidarité (clergé, mesnie, corporation et famille) se rompre : place désormais aux affres du « tous contre tous » et au machiavélique « diviser pour mieux régner ».

On remarque par exemple la place grandissante occupée à la tête des sociétés par la classe bourgeoise parasitaire (ce qui sera définitivement acté avec la Révolution de 1789), et plus généralement, la prise de pouvoir implicite de la Banque apatride, des marchands et autres entreprises commerciales devenant peu à peu une véritable « aristocratie d’affaire » aux dépends des pouvoirs royaux et des vieilles aristocraties chevaleresques ; même l’Église, en nette perte d’influence, de confiance et de prestige (avec notamment la fin de son monopole sur l’enseignement universitaire, l’achat des titres ecclésiastiques, la pratique honteuse des Indulgences ou l’arrêt des fondations d’Ordres monastiques), se transforme elle-aussi en un acteur politico-économique comme les autres.

D’une manière générale, on assiste à la prépondérance prise par la monnaie fiduciaire et par l’argent-papier et, on constate l’importance accrue du capital financier face aux biens immobiliers et à la possession terrienne (qui étaient autrefois les seuls signes distinctifs de richesse).

Les explorations de terres nouvelles, la multiplication des échanges commerciaux à l’échelle internationale, les nouvelles pratiques usuraires, la spéculation boursière et les politiques mercantilistes annoncent ainsi la naissance de l’ère du capitalisme-roi et de la mondialisation.

De même, les campagnes paysannes jusque là bien enracinées commencent progressivement à se vider face à l’explosion de l’urbanisme anarchique et son vampirisme sur les hommes et les ressources naturelles. La pré-industrialisation et les premières manufactures (ancêtres des usines) provoquent l’apparition d’un « prolétariat » de travailleurs journaliers, paupérisés et précarisés, de plus en plus nombreux et mécontents ; par là-même, on s’aperçoit que l’artisan devient une simple main-d’œuvre ouvrière, les travaux mécanisés et les gestes simplifiés supplantent le savoir-faire patient des corporations de métiers, la machine remplace l’outil.

La guerre et les techniques militaires subissent également de profonds et inquiétants changements ; ainsi, il est important de signaler l’apparition du concept profane de soldat (soit celui qui touche une solde pour combattre) multipliant drastiquement le nombre de victimes sur les champs-de-bataille (autrefois, seuls les membres de l’aristocratie de sang et les chevaliers étaient initiés à l’art de la guerre et étaient autorisés à porter les armes) ; songeons, dans le même registre, au développement des armes à feu et des canons augmentant largement le pouvoir de destruction des différentes forces belligérantes…

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Épidémies et guerre perpétuelle.

A partir du XIVe siècle, l’ensemble du continent européen est continuellement désorganisé et ravagé par de sinistres vagues de guerres, d’épidémies, de famines et de perturbations climatiques, toutes plus meurtrières les unes que les autres, à tel point que le peuple voyait symboliquement en elles les « Quatre Cavaliers » de l’Apocalypse de saint Jean.

Sans nous étendre sur des faits historiques bien connus, nous rappellerons ainsi que la période post-médiévale a été marquée au fer rouge par la grande « Peste Noire » (apparue en 1348 dans les ports marchands de la Méditerranée et causant la mort d’un tiers de la population européenne en un demi-siècle), par les conflits militaires interminables et les politiques de terres brûlées (comme la « guerre de Cent ans » en France ou la « guerre des deux roses » en Angleterre où la fine fleur de l’aristocratie fut décimée, remplacée par la Gentry), par les terribles guerres de religion (pensons à l’horrible « guerre de Trente ans » ou à la sanglante « Nuit de la Saint Barthélémy »), par les bûchers de l’Inquisition, par la folle « chasse aux sorcières », par les innombrables jacqueries paysannes et autres révoltes populaires dans les nouveaux centres urbains… etc.

 –La fièvre messianique et l’utopisme.

Comme l’exige la perception du temps ― à la fois involutive, cyclique et rythmique ― propre aux sociétés traditionnelles, les hommes médiévaux, via leur « histoire sainte » et leur calendrier sacré, vivaient tous dans la nostalgie du Paradis perdu et aspiraient en permanence à freiner et à cadrer le flux dynamique du Devenir, jugé corrosif et constricteur.

Or, en se coupant de leur tradition chrétienne et en bafouant leur sacralité collective, les hommes de la Renaissance ont pris l’exact contre-pieds de leurs illustres devanciers et sont rentrés de plein fouet dans « l’histoire » proprement dite : place désormais à la fuite en avant dans l’Avenir incertain, au temps linéaire sans qualification, au progressisme historique illusoire et aux hypothétiques « lendemains qui chantent »…

Ainsi, chez les masses populaires (surtout celles des nouveaux centres urbains marchands) déracinées, paupérisées et délaissées par leurs « bergers des âmes » légitimes, ce sens de l’histoire progressif, devant aboutir à l’établissement d’un Éden terrestre, a pris la forme d’une explosion de croyances hétérodoxes, de type messianique (soit ceux qui attendent le retour ici-bas du Messie biblique) et millénariste (qui attendent le Millénium, les mille ans de bonheur promis dans l’Apocalypse) se cristallisant autour de faux prophètes ou de moines défroqués (lire à ce sujet l’ouvrage essentiel de N. Cohn : Les fanatiques de l’Apocalypse).

Chez les nouvelles élites politico-économiques, on se met également à rêver de « progrès », d’ « humanisme » et de « futur radieux », sous la forme d’un genre nouveau de fictions littéraires : les utopies (ce mot doit son origine de la célèbre Utopia de T. More). Celles-ci constituent de pures spéculations modernistes, utilitaristes et matérialistes, tout à fait caractéristiques de la médiocrité bourgeoise. Ces cités utopiques (généralement situées sur des îles imaginaires) revêtent en effet toujours les mêmes aspects ténébreux, à savoir des systèmes-clos dépourvus de sacralité, carcéraux, rationalistes, collectivistes, communistes, uniformisés, démocratiques, le tout géré par une poignée d’oligarques « éclairés », soit tout simplement des parodies grossières et fantasmatiques de l’Âge d’or des Anciens.

Afin de résumer notre propos, nous extrairons ici certaines observations pertinentes émises par E. M. Cioran dans son intéressant essai Histoire et utopies : « Si l’homme antique, plus proche des origines, situait l’âge d’or dans les commencements, l’homme moderne en revanche allait le projeter dans l’avenir. (…) « Bientôt ce sera la fin de tout ; et il y aura un nouveau ciel et une nouvelle terre », lisons-nous dans l’Apocalypse. Éliminez le ciel, conservez seulement la « nouvelle terre », et vous aurez le secret et la formule des systèmes utopiques ; (…) Mais utopie, rappelons-le, signifie nulle part »…

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La dégénérescence de l’art et de l’architecture.

La production artistique perd définitivement son caractère sacré, sa gratuité, son impersonnalité et sa dimension symbolique, place maintenant aux simples ornements décoratifs dépourvus de significations supérieures et à « l’art pour l’art » en tant qu’affaire de goût personnel, tout subjectif et profane.

Songeons simplement à certaines nouveautés comme la mode des autoportraits (inaugurée par celui d’A. Dürer) ou le fait que les artistes signent désormais personnellement leurs œuvres d’art, ce qui participe clairement à la naissance de l’individualisme et à l’exaltation du « moi », si caractéristiques de cet âge luciférien que fut la dite Renaissance.

Que dire aussi de la volonté générale des artistes de rompre avec les anciens thèmes figuratifs issus de la Bible et de la tradition chrétienne, au profit d’une imitation de l’art antique ou de formes « antiquisantes » (avec son lot de corps dénudés, de fioritures naturalistes et de divinités païennes) et autres styles pompeux (tel le baroque) ; c’est également au début de la Renaissance qu’apparaît la figure grotesque du critique d’art (l’un d’entre eux, G. Vasari, élève de Michel-Ange, inventa le terme péjoratif de « gothique » pour qualifier le style médiéval considéré comme démodé).

En ce qui concerne l’architecture, la ferveur religieuse intense qui fut à la base de l’érection des grandioses cathédrales (qui étaient destinées à tous, sans distinction de rang) et des innombrables abbayes du « beau Moyen-âge » s’épuise définitivement à partir du XVe siècle, on leur préfère désormais d’austères bâtiments militaires fortifiés ainsi que la construction — par les monarques dévoyés et les bourgeois parvenus — d’orgueilleux palais privés et autres hôtels particuliers.

Il est également significatif de constater qu’à la fin de l’époque médiévale, l’art religieux, du fait des malheurs des temps et de la mort omniprésente, devient particulièrement morbide, lugubre et dépressif, comme l’atteste la mode nouvelle des « Danses macabres », des « Piétas », des « Christs souffrants », des « Memento Mori », des « Chemins de Croix » ou des « Triomphes de la Mort »…

 

Les inventions et les découvertes prométhéennes.

De nombreuses nouveautés scientifiques et technologiques vont totalement transformer la vision du monde, la vie quotidienne, les rapports sociaux et la psychologie individuelle qu’avaient auparavant les hommes traditionnels au Moyen-âge.

Par exemple, pensons à la fabrication des premiers miroirs individuels, symbole parlant de l’égocentrisme naissant et du goût nouveau pour le paraître mondain ; nous signalerons aussi la généralisation des horloges mécaniques et des montres individuelles en tant qu’instruments de mesure et de rationalisation froides du temps courant, participant en cela au désenchantement de la vie quotidienne et rompant radicalement avec l’ancien calendrier chrétien calqué sur les grands rythmes de la nature et les épisodes évangéliques.

La découverte de l’Amérique par C. Colomb (dont le nom a donné le terme « colon ») tout comme la théorie héliocentrique de Copernic vont totalement perturber la vision chrétienne du monde et acter symboliquement le « désaxement » entier de la société européenne ; à ce sujet, nous tenons à citer les subtiles remarques de J. Evola qui récapitulent bien notre propos : « (…) il est très significatif que la « découverte copernicienne », avec laquelle le fait que la terre soit le centre fixe et immobile des entités célestes cessa d’être « vrai » — alors que devint « vrai » le contraire, que c’est elle qui se meut, que sa loi est d’errer dans l’espace cosmique comme partie insignifiante d’un système dispersé ou en expansion dans l’indéfini — soit survenue plus ou moins à l’époque de la Renaissance et de l’humanisme, c’est-à-dire à l’époque des bouleversements les plus décisifs pour l’avènement d’une civilisation nouvelle, dans laquelle l’individu devait perdre peu à peu tout rapport avec ce qui « est », devait déchoir de toute centralité spirituelle jusqu’à faire sien le point de vue du devenir, de l’histoire, du changement, du courant incoercible et imprévisible de la « vie » (le plus singulier, c’est qu’au début de ce tournant il y a eu au contraire la prétention — l’illusion — d’avoir finalement découvert l’ « homme », de l’affirmer et de le glorifier, d’où le terme d’ « humanisme » ; en réalité, ce fut une réduction à ce qui est « seulement humain », avec un appauvrissement de la possibilité d’une ouverture et d’une intégration au « plus qu’humain ») » (L’arc et la massue, Pardès, 1983, p. 13-14).

Enfin, il nous faut rappeler que l’invention de l’imprimerie et la multiplication sans précédent de l’écrit (notamment les traductions et les commentaires plus ou moins tendancieux de la Bible, sans compter la prolifération des livres profanes), amenant à une lecture individualiste, critique, rationaliste ou littéraliste des textes sacrés, vont permettre de promouvoir à grande échelle le courant « humaniste », la « libre pensée » et le « libre examen » qui seront à l’origine de la perte d’influence de l’enseignement clérical et finalement de la Réforme protestante…

Memento mori

Au final, on s’aperçoit que ce vaste et déterminant décalage civilisationnel, apparu à partir de XIVe siècle, a provoqué une grave gangrène inguérissable dans tous les aspects de l’existence de l’Occident, entraînant petit à petit avec lui, dans cette gigantesque dissolution exponentielle, l’ensemble de la planète.

Tous les maux de notre temps (crise politico-spirituelle, parasitisme bancaire, ploutocratie, idiocratie, pornocratie, ingénierie sociale, transhumanisme, art dégénéré, laideur architecturale, inversion sexuelle… etc.) sont nés à la fin du Moyen-âge et n’ont fait depuis lors que s’accentuer et s’accélérer dangereusement.

En bout de chaîne, tout cela aboutira à une société mondiale bête et méchante, à la fois liquide, spectaculaire, carnavalesque, robotique, indécente et indifférenciée, une sorte de marécage sociologique contrôlé de A à Z par l’intelligence artificielle, où le bétail humain pré-simiesque sera pucé, où l’argent sera dématérialisé, où toutes les pires déviances seront permises (on sait par exemple que le mariage avec des animaux, la baisse drastique de la majorité sexuelle, la légalisation de toutes les drogues ou l’euthanasie des enfants sont actuellement discutés dans les loges maçonniques), où le n’importe quoi sera valorisé, où toute forme de qualité sera suspecte, et où l’homme, selon les dires de J. Attali en 1990, « devenu prothèse de lui-même », « sans adresse ni famille stable », « se produira comme une marchandise »…

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Les décolonisations au XXe siècle – La fin des empires européens et japonais


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Illustration de couverture : La tribune des officiels au défilé militaire du 14 juillet 1946 à Paris. Au premier plan, de gauche à droite : Ho Chi Minh, président de la République démocratique du Viet-Nam, les généraux Alphonse-Pierre Juin et de Lattre de Tassigny. Devant eux : le ministre de l’Armement Charles Tillon et le ministre de la Défense Edmond Michelet. Au premier rang : le Premier ministre Georges Bidault et le président de l’Assemblée nationale Vincent Auriol.
©AFM/Getty Images

Année: 2012

Sous LA DIRECTION DE PIERRE BROCHEUX

SAMIA EL MECHAT, MARC FREY, KARL HACK,
ARNAUD NANTA, PIERRE BROCHEUX, SOLOFO RANDRIANJA, JEAN-MARC REGNAULT

Les textes de Marc Frey et de Karl Hack ont été traduits

de l’anglais par Pierre Brocheux

 

Quel sens donner à cette photo ?
Le 6 mars 1946, Jean Sainteny, commissaire de la République française, signe un accord avec le président Ho Chi Minh, qui reconnaît la « république du Viet-Nam comme un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française ». Les négociations se poursuivent à Fontainebleau en juillet de la même année mais Ho Chi Minh, invité du gouvernement français, n’y participe pas. Il est présent sur la tribune officielle mais le Premier ministre Georges Bidault a tenu à ce qu’il soit placé à l’écart et en retrait par rapport à lui
(selon Georges Dumaine, chef du protocole du Quai d’Orsay qui « en a la migraine » in Quai d’Orsay. 1945-1951, Paris, Julliard, 1955, p. 103). Dans un moment où certains purent croire que la France « nouvelle » (libérée de l’occupation allemande) allait renoncer à exercer sa domination sur les peuples colonisés, l’exigence discriminatoire de Georges Bidault révélait l’état d’esprit de la classe politique française.

 

 

 

Introduction générale
PARMI LES ÉVÉNEMENTS qui succédèrent à la Seconde Guerre mondiale, la disparition des
grands empires coloniaux que les États européens avaient édifiés au cours du XIX siècle
est capitale. En 1939, environ un tiers de la population mondiale était soumis à une
domination de type colonial exercée par la Grande-Bretagne, qui possédait « l’empire où
le soleil ne se couchait jamais », la France, la Hollande, la Belgique, le Portugal,
l’Espagne, l’Italie, les États-Unis et le Japon .
En 1945, la légitimité de la possession d’un territoire, de ses ressources et de la
soumission de sa population aux pouvoirs politiques, économiques et culturels d’une
métropole étrangère, est remise en cause par la communauté internationale. Bien au
contraire, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la coalition d’États qu’ils conduisaient,
avaient abattu les régimes « fascistes » allemand, italien et japonais au nom de la liberté et
de l’égalité des peuples. Mais presque immédiatement, la Realpolitik allait entrer en
contradiction avec ces principes généreux, notamment dans les domaines impériaux.
Le président américain Franklin D. Roosevelt le prévoyait lorsqu’il disait à son fils
Elliott le 22 janvier 1943 :
« Voici : lorsque nous aurons gagné la guerre, je travaillerai de toutes mes forces pour
que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les
ambitions impérialistes de la France ou, d’aider, d’encourager les ambitions de l’empire
anglais. »
Mon père m’a dit…, Paris, Flammarion, 1947, p. 145.
Leurs buts de guerre et leur projet d’organisation du monde furent transcrits dans la
Charte de l’Atlantique (14 août 1941). Parmi les principes fondamentaux de la Charte,
quatre retiennent notre attention :
– l’interdiction d’annexer un territoire ;
– l’interdiction de modifier les frontières sans l’accord librement consenti des peuples
intéressés ;
– le droit pour chaque peuple de choisir la forme de son gouvernement ;
– l’égalité d’accès aux matières premières.
Ces principes furent intégrés dans la Charte des Nations unies datée du 6 juin 1945.
Les empires coloniaux regroupaient des territoires et des populations sous
administration directe (colonies de peuplement ou d’encadrement et d’exploitation) ou
indirecte (protectorats, mandats de la SDN puis de l’ONU). D’une manière générale, les
régimes d’administration indirecte dans l’empire français (au Maghreb et en Indochine, et
dans le pays de mandat du Moyen-Orient) évoluèrent vers l’administration directe.
Nous y ajoutons ce que nous appelons « l’empire informel », celui où l’économie d’un
pays (principalement ses richesses minières et ses matières énergétiques) était contrôlée

par les étrangers, États ou sociétés industrielles ou financières. Un deuxième cas de figure
de l’empire informel était l’occupation de positions stratégiques qui assuraient une
hégémonie navale ou/et aérienne au détenteur étranger (ici s’impose l’exemple britannique
en Méditerranée, en mer de Chine, dans l’océan Indien et dans l’océan Pacifique, cf.
carte 1 ci-après). Dans les deux cas, la souveraineté de l’État-hôte n’était pas respectée.
Les dominations et les dépendances multiformes répondaient à des visées économiques,
stratégiques et culturelles (celles-ci relevant de la « colonisation de l’imaginaire »). Les
objectifs et les ressorts, séparément ou combinés, engendrèrent les conquêtes de pays où
des modes de gestion adaptés furent mis en place. Le mot « décolonisation » est employé
ici dans son sens large pour désigner une dépossession volontaire de la part des maîtres
des colonies, à la suite de négociations et de transactions ou le résultat d’une guerre
politique et militaire, « une lutte de libération nationale ». Dans ces deux acceptions, la
décolonisation ne fut ni spontanée ni subite mais elle fut un long processus qui, pour
certains, était contenu dans la colonisation elle-même.
En fait, les historiens distinguent trois séries de facteurs ou d’agents déterminants : ceux
qui sont internes aux métropoles et aux colonies, ceux qui leur sont externes et qui
relèvent des forces internationales.
« Le refus de la colonisation commence avec la colonisation elle-même », écrivent deux
auteurs français qui mettent l’accent sur la priorité et la permanence de l’opposition
intérieure à la prise de possession du monde à travers l’aventure outre-mer. En France,
cette opposition précoce s’exprima par la voix de Sully, ministre du roi de France
Henry IV (XVII siècle). L’expansion coloniale européenne dès le XVI siècle souleva des
oppositions et des critiques, celle de l’Église catholique espagnole par exemple, par la
voix de Las Casas ; celle des humanistes comme Montaigne ; plus tard, des philosophes,
de Denis Diderot jusqu’à Jean-Jacques Rousseau et l’abbé Raynal (XVIII siècle) qui
condamnèrent radicalement la domination d’un peuple par un autre, justifiant
implicitement le droit à l’insurrection .

suite…

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UN DERVICH ALGÉRIEN EN SYRIE


https://i2.wp.com/gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k630316/f5.highres    https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQ4nu2xJ-Riqn-gGsjjbOMZp6a__5Bg80R6_9VonssViPWkr-krxg

Auteur: Guys Mewle

Ouvrage: Un Dervich algérien en Syrie – Peinture des mœurs Musulmanes, Chrétiennes et Israélites

Année: 1854

 

Un musulman, honoré du titre de Fakih, fut enlevé de l’ Algérie, son pays natal, à la suite do notre conquête, et enfermer dans, le fort de l’île Sainte-Marguerite, sur les côtes de la Provence. Ayant été mis en liberté à la condition de ne point retourner dans sa patrie, il aima mieux s’expatrier que de se soumettre à une mesure
qu’il considérait comme humiliante pour lui ; il prit donc le parti de s’embarquer pour la Syrie; il pensait pouvoir s’y procurer plus facilement qu’ailleurs, parmi c’est coreligionnaires, des moyens d’existence analogues à ceux dont il avait été privé.
Autant par goût que pour tromper l’ennui de son exil, il dirigea particulièrement ses observations sur les meilleurs des habitants de la contrée où il était venu se fixer, et écrivit le livre que nous publions.
Dans le principe, ce livre n’avait été destiné qu’à ses compatriotes africains : on verra, à la fin de l’ouvrage, par quelle circonstance le ma­nuscrit du dervich est tombé dans mes mains et à été mis à mon entière disposition.

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Les dangers professionnels du pouvoir


https://imgv2-2-f.scribdassets.com/img/document/169924942/fit_to_size/144x192/b7aabbd01d/1379809085 https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/9/93/Christian_Rakovsky_1920s.jpg/220px-Christian_Rakovsky_1920s.jpg*

Auteur : Christian Rakovski

Ouvrage : Les dangers professionnels du pouvoir

Année : 1928

 

Lettre à Grigori B. Valentinov, (1896-?), journaliste membre de l’Opposition de Gauche, alors déporté.
Traduction établie à partir de l’édition russe du Bulletin de l’Opposition (bolcheviks-léninistes) n° 6.

 

 

Cher camarade Valentinov,
Dans vos Réflexions sur les masses datées du 9 juillet, en soulevant la question de « l’activité » de la
classe ouvrière vous abordez un problème-clé, celui de savoir comment conserver au prolétariat son
rôle dirigeant dans notre Etat. Bien que toutes les revendications de l’Opposition tendent précisément
vers ce but, je suis d’accord avec vous que tout n’a pas été dit sur cette question. Jusqu’à présent, nous
l’avons toujours examinée en liaison avec l’ensemble du problème de la prise et de la conservation du
pouvoir politique, alors que, pour l’éclairer davantage, il eût fallu lui réserver un sort particulier, la traiter
comme une question spécifique et à part entière, caractère qu’en fait les événements se sont eux-mêmes
chargés de lui donner.
L’Opposition a, en temps voulu, sonné l’alarme devant l’effroyable déclin du militantisme des masses
travailleuses et leur indifférence croissante envers la destinée de la dictature du prolétariat et de l’Etat
soviétique, et ce fait restera à jamais son mérite vis-à-vis du parti.
Dans le déferlement actuel de manifestations d’un arbitraire sans précédent, le fait le plus
caractéristique, et qui en constitue le principal danger, tient précisément à cette passivité des masses
(passivité plus grande encore parmi les communistes que chez les sans-parti) envers ces actes
scandaleux. Des ouvriers en ont été témoins, mais, par crainte des puissants ou par indifférence
politique, ils les ont laissé passer sans protester ou bien se sont contentés de ronchonner. Depuis
l’affaire de Tchoubarovo (pour ne pas remonter plus haut) jusqu’aux tout derniers abus de Smolensk,
d’Artemovka1, etc, on entend toujours le même refrain « Nous le savions depuis longtemps déjà ».
Vols, prévarication, violences physiques, extorsion de fonds, abus de pouvoir inouïs, arbitraire
illimité, ivrognerie, débauche : on parle de tout cela comme de faits déjà connus, non depuis des mois
mais depuis des années, et que tout le monde tolère sans savoir pourquoi.
Je n’ai pas besoin d’expliquer que quand la bourgeoisie mondiale vocifère sur les vices de l’Etat
soviétique, nous pouvons l’ignorer avec un tranquille mépris. Nous ne connaissons que trop la « pureté »
de moeurs des gouvernements et parlements bourgeois du monde entier. Mais ce n’est pas sur eux que
nous devons prendre modèle : chez nous, il s’agit d’un Etat ouvrier.
Aujourd’hui, nul ne peut nier les terribles ravages provoqués dans la classe ouvrière par son
indifférence quant à la marche de la société.
Sous cet aspect, la question des causes de cette indifférence et des moyens pour l’éliminer s’avère
essentielle.
Mais cela même nous oblige à la traiter en allant à la racine du problème, scientifiquement, et à en
soumettre toutes les facettes à l’analyse. Ce phénomène mérite que nous lui accordions la plus extrême
attention.
L’interprétation que vous en donnez est, indiscutablement, correcte : chacun de nous l’a déjà
exposée dans ses interventions et elle a déjà en partie trouvé son expression dans notre Plate-forme2.
Néanmoins, ces explications et les remèdes proposés pour sortir d’une aussi grave situation ont eu et
ont encore un caractère empirique; ils se réfèrent à des cas particuliers sans résoudre le fond de la
question.
A mon avis, cela provient de ce que cette question est, en soi, nouvelle. Jusqu’à présent nous
avions connu un grand nombre de cas où l’esprit d’initiative de la classe ouvrière avait faibli, sombré
non seulement dans une apathie petite-bourgeoise généralisée, mais même reculé jusqu’au stade de la
réaction politique. Mais ces exemples nous étaient apparus en une période où, aussi bien ici qu’à
l’étranger, le prolétariat luttait encore pour la conquête du pouvoir politique.
Nous ne pouvions pas avoir d’exemples de déclin de l’ardeur du prolétariat à une époque où il aurait


1 Scandales financiers et affaires de moeurs impliquant des Bureaucrates que venaient de révéler la presse et la
justice soviétiques.
2 La Plate-forme de l’opposition de Gauche fut signée par treize dirigeants du Parti Communiste de l’URSS et
publiée, en 1927, pour le XVème Congrès du parti.


déjà en le pouvoir, pour la simple raison que, dans l’histoire, nous nous trouvons pour la première fois
dans un cas où le prolétariat a gardé le pouvoir aussi longtemps.
Jusqu’à présent, nous savions ce qui pouvait arriver au prolétariat, c’est-à-dire à quelles fluctuations
pouvait être soumis son état d’esprit, quand il était une classe opprimée et exploitée. Mais c’est
maintenant seulement que nous pouvons évaluer, sur la base des faits, les changements d’état d’esprit
d’une classe ouvrière devenue une classe dirigeante.
Cette position politique (de classe dirigeante) n’est pas exempte de dangers; ils sont, au contraire,
très grands. Je n’entends pas ici les difficultés objectives dues à l’ensemble des conditions historiques
(encerclement capitaliste à l’extérieur, pression petite-bourgeoise à l’intérieur du pays), mais les
difficultés inhérentes à toute nouvelle classe dirigeante, en tant que conséquences de la prise et de
l’exercice du pouvoir lui-même, et de la façon dont on sait ou pas s’en servir.
Vous comprenez que ces difficultés subsisteraient à un degré ou à un autre même si, un instant,
nous admettions le pays uniquement habité par des masses prolétariennes et son environnement
constitué d’États prolétariens. Ces difficultés, on pourrait les appeler les « dangers professionnels » du
pouvoir.
En effet, la situation d’une classe qui lutte pour la prise du pouvoir diffère de celle d’une classe qui
détient déjà le pouvoir depuis quelque temps et, répétons-le, j’envisage ici non pas ce qui différencie
ces situations sous l’angle des rapports du prolétariat avec les autres classes, mais du point de vue des
nouveaux rapports qui se créent dans la classe victorieuse elle-même.
Que représente une classe passant à l’offensive ? Un maximum d’unité et de cohésion. L’esprit
corporatiste, les particularismes, sans parler de l’intérêt individuel, tout cela passe à l’arrière-plan.
L’initiative est totalement entre les mains mêmes de la masse en lutte et de son avant-garde
révolutionnaire, liée organiquement à cette masse de la façon la plus intime.
Quand une classe s’est emparée du pouvoir, une certaine partie de cette classe devient l’agent de
ce pouvoir. C’est ainsi qu’apparaît la bureaucratie. Dans un Etat prolétarien, où l’accumulation
capitaliste est interdite aux membres du parti dirigeant, cette différenciation commence par être
fonctionnelle, par la suite elle devient sociale. Je ne dis pas de classe, mais sociale. Je pense ici à la
position sociale d’un communiste qui dispose d’une voiture, d’un bon appartement, de vacances
régulières, et qui perçoit le salaire maximum autorisé par le parti. Sa position diffère de celle du
communiste qui travaille dans les mines de charbon et qui reçoit un salaire de 50 à 60 roubles par mois
(parce que ce dont nous discutons ici, c’est des ouvriers et des employés, et vous savez qu’on les a
classés en dix-huit catégories différentes3).
Cela a aussi pour effet que certaines des fonctions remplies autrefois par le parti tout entier, par la
classe tout entière, sont désormais du ressort du pouvoir, c’est-à-dire de quelques personnes seulement
dans ce parti et dans cette classe.
L’unité et la cohésion, auparavant conséquences naturelles de la lutte de classe révolutionnaire, ne
peuvent plus maintenant être conservées que grâce à tout un système de mesures ayant pour but de
préserver un équilibre entre les différents groupes de cette classe et de ce parti, et de subordonner ces
groupes au but fondamental.
Mais cela constitue un processus long et délicat. Il consiste à éduquer politiquement la classe
dominante, à lui faire acquérir l’art de prendre en main l’appareil de son Etat, de son parti, de ses
syndicats, de les contrôler et de les diriger.
Je le répète. il s’agit bien là d’une question d’éducation. Aucune classe n’est venue au monde en
possession de l’art de gouverner. Cet art s’acquiert seulement par l’expérience, en commettant des
erreurs et en tirant les leçons de ses propres fautes. Aucune Constitution soviétique, fût-elle idéale, ne
peut assurer à la classe ouvrière l’exercice sans obstacle de, sa dictature et de son contrôle de classe si
cette classe ne sait pas utiliser les droits que lui accorde la Constitution.
L’inadéquation entre les capacités politiques d’une classe donnée, son habileté à gouverner et les
formes juridico-constitutionnelles qu’elle établit à son usage après la prise du pouvoir, est un fait
d’histoire. On peut l’observer dans le développement historique de toutes les classes, et tout
particulièrement dans celui de la bourgeoisie. La bourgeoisie anglaise, par exemple, livra plus d’une
bataille, non seulement pour remodeler la constitution en fonction de ses propres intérêts, mais aussi
pour pouvoir profiter pleinement et sans entrave de ses droits, et en particulier de son droit de vote. Le
roman de Charles Dickens, Les aventures de M. Pickwick, comprend bien des scènes de cette époque
du constitutionnalisme anglais où la tendance dirigeante, assistée de son appareil administratif,
renversait dans le fossé le coche amenant aux urnes les électeurs de l’opposition, afin que ceux-ci ne
puissent arriver à temps pour voter.
Ce processus de différenciation est parfaitement naturel chez la bourgeoisie triomphante et qui a


3 Un certain égalitarisme des revenus s’était maintenu jusque vers 1927. La bureaucratie a ensuite fortement
ouvert l’éventail des salaires pour trouver des appuis dans l’aristocratie ouvrière et justifier l’accroissement de ses
propres privilèges.


déjà remporté plus d’un succès. En effet, prise dans le plus large sens du terme, la bourgeoisie se
présente comme une série de groupements et même de classes économiques. Nous connaissons
l’existence de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisies; nous savons qu’il y a une
bourgeoisie financière, une bourgeoisie commerçante, une bourgeoisie industrielle et une bourgeoisie
agraire. A la suite de certains événements, tels que des guerres et des révolutions, des regroupements
s’effectuent au sein même de la bourgeoisie; de nouvelles couches apparaissent, commencent à jouer
un rôle qui leur est propre, comme par exemple les propriétaires et les acquéreurs de biens nationaux,
ceux que l’on appelle les « nouveaux riches » et qui font leur apparition après chaque guerre tant soit peu
durable. Pendant la révolution française, sous le Directoire, ces nouveaux riches constituèrent un des
facteurs de la réaction.
D’une façon générale, l’histoire de la victoire du Tiers Etat en France en 1789 est extrêmement
instructive. En premier lieu, ce Tiers Etat était lui-même des plus disparates. Il englobait tous ceux qui
n’appartenaient pas à la noblesse ou au clergé; il comprenait ainsi non seulement toutes les variétés de
la bourgeoisie, mais également les ouvriers et les paysans pauvres. Ce n’est que graduellement, après
une longue lutte et des interventions armées répétées, que tout le Tiers Etat acquit en 1792 la
possibilité légale de participer à l’administration du pays. La réaction politique, qui débuta avant
Thermidor, consista en ceci que le pouvoir commença à passer à la fois formellement et effectivement
dans les mains d’un nombre de citoyens de plus en plus restreint. Peu à peu, d’abord dans les faits puis
légalement, les masses populaires furent éliminées de la direction du pays.
Il est vrai que, dans ce cas, la pression de la réaction s’exerça avant toute chose sur les coutures
réunissant ces tissus de classe différents qui constituaient le Tiers Etat. Il est également vrai que si l’on
examine une fraction particulière de la bourgeoisie, elle ne présente pas des contours de classe aussi
vifs que ceux qui, par exemple, séparent la bourgeoisie et le prolétariat, c’est-à-dire deux classes jouant
un rôle entièrement différent dans la production.
Mais, pendant la période de déclin de la révolution française, le pouvoir, en taillant dans le tissu
social suivant ses lignes de différenciation, ne fit pas qu’écarter des groupes sociaux qui, hier encore,
marchaient ensemble et étaient unis par le même but révolutionnaire; il désintégra aussi une masse
sociale jusqu’alors plus ou moins homogène. Des suites d’une spécialisation fonctionnelle qui vit une
oligarchie dirigeante faite de fonctionnaires se séparer de cette classe, des fissures s’y produisirent qui
allaient se transformer en gouffres béants sous la pression accrue de la contre-révolution. Cette
contradiction eut pour résultat d’engendrer une lutte dans les rangs même de la classe dominante.
Les contemporains de la révolution française, ceux qui y participèrent et plus encore les historiens
de l’époque suivante, furent préoccupés par la question des causes de la dégénérescence du parti
jacobin.
Plus d’une fois, Robespierre avait mis en garde ses partisans contre les conséquences que l’ivresse
du pouvoir pouvait entraîner. Il les avait avertis que, détenant le pouvoir, ils ne devraient pas céder à
l’infatuation, en être enflés comme il disait, ou, comme nous le dirions maintenant, être infectés de
« vanité jacobine ». Mais, comme nous le verrons plus loin, Robespierre lui-même contribua largement à
désaisir du pouvoir la petite bourgeoisie s’appuyant sur les ouvriers parisiens.
Nous ne citerons pas ici toutes les indications fournies par les contemporains concernant les
diverses causes de la décomposition du parti des Jacobins, comme par exemple, leur tendance à
s’enrichir, leurs liens avec les entreprises, leur participation aux contrats sur les fournitures, etc.
Mentionnons plutôt un fait curieux et bien connu : l’opinion de Babeuf d’après laquelle la chute des
Jacobins fut grandement facilitée par les nobles dames dont ils s’étaient tellement entichés. Il
s’adressait aux Jacobins en ces termes – « Que faites-vous donc, pusillanimes plébéiens ? Aujourd’hui,
elles vous serrent dans leurs bras, demain elles vous étrangleront ! ». (Si les automobiles avaient existé
au temps de la révolution française, nous aurions eu aussi le facteur « harem, automobile », dont le rôle –
comme l’a montré le camarade Sosnovski4 – ne fut pas négligeable dans la formation de l’idéologie de
notre bureaucratie des soviets et du parti).
Mais ce qui joua le rôle le plus important dans l’isolement de Robespierre et du Club des Jacobins,
ce qui les coupa complètement des masses ouvrières et petites-bourgeoises, ce fut, outre la liquidation
de tous les éléments de gauche, en commençant par les Enragés d’Hébert et de Chaumette (et de toute
la Commune de Paris en général), l’élimination graduelle du principe électif et son remplacement par le
principe des nominations.
L’envoi de commissaires aux armées et dans les villes où la contre-révolution relevait la tête, ou s’y
essayait, n’était pas seulement légitime mais indispensable. Mais quand, petit à petit, Robespierre
commença à remplacer les juges et les commissaires des différentes sections de Paris qui, jusqu’alors,
avaient été élus; quand il commença à nommer les présidents des comités révolutionnaires et en arriva
même à substituer des fonctionnaires à toute la direction de la Commune, il ne pouvait, par toutes ces
mesures que renforcer le bureaucratisme et tuer l’initiative populaire.


4 Lev Sosnovski (1886-1937), vieux-bolchévik, oppositionnel dès 1923, un des plus populaires journalistes
soviétiques après Octobre, notamment pour ses charges contre l’état d’esprit bureaucratique. Capitula en 1934.


Ainsi, le régime de Robespierre, au lieu de développer l’activité révolutionnaire des masses, déjà
bridée par la crise économique et en particulier par la crise alimentaire, ne fit qu’aggraver le mal et
faciliter le travail des forces antidémocratiques.
Dumas, le président du Tribunal révolutionnaire, se plaignit à Robespierre de ne pas pouvoir trouver
de jurés pour ce tribunal, personne ne voulant remplir de telles fonctions.
Mais Robespierre fit sur lui-même l’expérience de cette indifférence des masses parisiennes, le 10
thermidor, quand on lui fit traverser Paris, blessé et ensanglanté, sans nulle crainte que les masses
populaires interviennent en faveur du dictateur de la veille.
De toute évidence, il serait ridicule d’attribuer la chute de Robespierre et la défaite de la démocratie
révolutionnaire au principe des nominations.
Mais il accéléra, sans aucun doute, l’action d’autres facteurs. Parmi ceux-ci, le plus déterminant
tenait aux difficultés de ravitaillement dues, en grande partie, à deux années de mauvaises récoltes (et
aux perturbations engendrées par la transformation de la grande propriété féodale en petite exploitation
paysanne) et au fait que, face à une hausse constante des prix du pain et de la viande, les Jacobins ne
voulurent pas, au début, recourir à des mesures administratives pour réprimer l’avidité des paysans
riches et des spéculateurs. Et quand, sous l’impétueuse pression des masses, ils se décidèrent enfin à
faire voter la loi du maximum, celle-ci, dans les conditions de la liberté du marché et de la production
capitaliste, ne pouvait être qu’un palliatif.
Passons maintenant à la réalité dans laquelle nous vivons. Je tiens pour avant tout nécessaire
d’indiquer que, lorsque nous employons des expressions comme « le parti » et « les masses », nous ne
devrions pas perdre de vue le contenu que l’histoire des dix dernières années a mis dans ces termes.
Ni la classe ouvrière ni le parti ne sont plus ni physiquement ni moralement ce qu’ils étaient voici une
dizaine d’années. Je ne pense guère exagérer quand je dis que le membre du parti de 1917 aurait peine
à se reconnaître en celui de 1928.
Un changement profond a eu lieu dans l’anatomie et dans la physiologie de la classe ouvrière.
A mon avis, il est nécessaire de concentrer notre attention sur l’étude des modifications survenues
tant dans les tissus que dans leurs fonctions. L’analyse de ces changements aura à nous montrer la
façon de sortir de la situation ainsi créée.
Je ne prétends pas le faire, en tout cas dans cette lettre; je me bornerai à quelques remarques.
En parlant de la classe ouvrière il faudrait trouver une réponse à toute une série de questions, par
exemple :
•Quelle est la proportion d’ouvriers employés actuellement dans notre industrie qui y sont entrés
après la révolution, et quelle est la proportion de ceux qui y travaillaient auparavant ?
•Quelle est la proportion de ceux qui ont participé autrefois au mouvement révolutionnaire, à des
grèves, ont été déportés, emprisonnés, ont pris part à la guerre civile ou combattu dans l’Armée
rouge ?
•Quelle est la proportion d’ouvriers employés dans l’industrie qui y travaillent sans interruption ?
Combien d’entre eux n’y travaillent que provisoirement ?
•Dans l’industrie, quelle est la proportion d’éléments semi-prolétariens, semi-paysans, etc ?
Si nous descendons et pénétrons dans les profondeurs même du prolétariat, du semi-prolétariat, et
plus largement des masses travailleuses, nous tomberons sur des pans entiers de la population dont il
est à peine question chez nous. Je ne veux pas parler ici uniquement des chômeurs (un phénomène
constituant un danger toujours croissant que l’Opposition a, en tout cas, clairement indiqué), mais des
masses réduites à la pauvreté ou à demi-paupérisées, subsistant grâce aux aides dérisoires de l’Etat, et
qui se trouvent à la limite de la misère, du vol et de la prostitution.
Nous ne pouvons pas imaginer comment et quels gens vivent parfois à peine à quelques pas de
nous. Il arrive à l’occasion qu’on se heurte à des phénomènes dont on n’aurait même pas pu
soupçonner l’existence dans un Etat soviétique et qui donnent l’impression que l’on voit soudainement
s’ouvrir un abîme. Bien sûr, cela existait déjà auparavant. Il ne s’agit pas de plaider la cause du pouvoir
soviétique, en invoquant le fait qu’il n’a pas réussi à se débarrasser de ce qui reste encore le lourd
héritage laissé par le régime tsariste et capitaliste. Non, mais à notre époque, sous notre régime, nous
constatons l’existence, dans le corps de la classe ouvrière, de crevasses par où la bourgeoisie pourrait
se forcer un passage.
Auparavant, sous le régime bourgeois, la partie consciente de la classe ouvrière entraînait à sa suite
cette masse nombreuse, y compris les semi-vagabonds. La chute du régime capitaliste devait amener
la libération de la classe ouvrière dans son entier. Les éléments semi-déclassés rendaient la
bourgeoisie et l’Etat capitaliste responsables de leur situation et considéraient que la révolution devait
apporter un changement à leur condition. Ces gens maintenant sont loin d’être satisfaits; leur situation
ne s’est pas améliorée ou guère. Ils commencent à considérer avec hostilité le pouvoir soviétique ainsi
que la partie de la classe ouvrière qui a un emploi dans l’industrie. Ils deviennent surtout les ennemis

des fonctionnaires des soviets, du parti et des syndicats. On les entend parfois parler des sommets de
la classe ouvrière comme de la « nouvelle noblesse ».
Je ne m’étendrai pas ici sur la différenciation que le pouvoir a introduite au sein de la classe
ouvrière, et que j’ai qualifiée plus haut de « fonctionnelle ». La fonction a introduit des modifications dans
l’organe même, c’est-à-dire dans la psychologie de ceux qui sont chargés des diverses tâches de
direction dans l’administration et l’économie étatiques, et cela à un point tel que, non seulement
objectivement mais subjectivement, physiquement mais aussi moralement, ils ont cessé de faire partie
de cette même classe ouvrière. Ainsi, un directeur d’usine jouant au « satrape » bien qu’il soit un
communiste, n’incarnera pas aux yeux des ouvriers les meilleures qualités du prolétariat, et cela malgré
son origine prolétarienne, malgré le fait qu’il travaillait peut-être à l’établi il y a quelques années encore.
Molotov peut, aussi souvent qu’il le voudra, mettre un signe d’égalité entre la dictature du prolétariat et
notre Etat avec ses déformations bureaucratiques et, qui plus est, avec ses brutes de Smolensk, ses
escrocs de Tachkent et ses aventuriers d’Artemovka. Ce faisant il ne réussit qu’à discréditer la dictature
du prolétariat sans désarmer le légitime mécontentement des ouvriers.
Si nous passons au parti lui-même, à la bigarrure que nous trouvons déjà dans la classe ouvrière, il
convient d’ajouter la coloration que lui donnent les transfuges des autres classes. La structure sociale
du parti est bien plus hétérogène que celle de la classe ouvrière. Il en a toujours été ainsi, naturellement
avec cette différence que lorsque le parti avait une vie idéologique intense, il fondait cet amalgame
social en un seul alliage grâce à la lutte d’une classe révolutionnaire en action.
Mais le pouvoir est une cause, aussi bien dans la classe ouvrière que dans le parti, de la même
différenciation révélant les coutures qui existent entre les différentes couches sociales.
La bureaucratie des soviets et du parti constitue un phénomène d’un nouvel ordre. Il ne s’agit pas de
faits isolés ou passagers, de lacunes individuelles, de défaillances dans la conduite de tel ou tel
camarade, mais plutôt d’une nouvelle catégorie sociologique, à laquelle il faudrait consacrer tout un
traité.
Au sujet du projet de programme de l’Internationale communiste5, j’écrivais entre autres choses à
Léon Davidovitch (Trotsky):

« En ce qui concerne le chapitre IV (la période de transition). La façon dont est formulé le
rôle des partis communistes dans la période de la dictature du prolétariat est tout à fait
inconsistante. Il est probable que le brouillard dans lequel on noie la question du rôle du
parti envers la classe ouvrière et l’Etat n’est pas un effet du hasard. On le voit bien dans
la manière dont est posée l’antithèse démocratie prolétarienne-démocratie bourgeoise,
sans qu’un seul mot vienne expliquer ce que le parti doit faire pour réaliser, concrètement
cette démocratie prolétarienne. « Attirer les masses et les faire participer à la construction
« , « rééduquer sa propre nature » (Boukharine6 se plaît à développer ce dernier point, entre
autres, spécialement sous l’angle de la révolution culturelle) : ce sont des affirmations
vraies du point de vue de l’histoire et connues depuis des lustres, mais qui se réduisent à
des lieux communs si l’on n’y introduit pas l’expérience accumulée au cours de dix
années de dictature du prolétariat en URSS. C’est ici que se pose avec toute son acuité
la question des méthodes de direction, dont le rôle est tellement énorme.
Mais nos dirigeants n’aiment pas en parler, de peur qu’il ne devienne évident qu’eux-mêmes sont encore loin d’avoir « rééduqué leur propre nature ».

Si j’avais eu à écrire un projet de programme pour l’Internationale communiste, j’aurais consacré
beaucoup de place, dans ce chapitre (la période de transition), à la théorie de Lénine sur l’Etat pendant
la dictature du prolétariat et au rôle du parti et de sa direction dans la création d’une démocratie
prolétarienne, telle qu’elle devrait être au lieu de cette bureaucratie des soviets et du parti que nous
avons actuellement.
Le camarade Préobrajenski7 a promis de consacrer un chapitre spécial, dans son livre Les
conquêtes de la dictature du prolétariat en l’an XI de la révolution, à la bureaucratie soviétique. J’espère
qu’il n’oubliera pas la bureaucratie du parti, qui joue un rôle bien plus grand dans l’Etat soviétique que
sa soeur des soviets. Je lui ai exprimé l’espoir qu’il étudiera ce phénomène sociologique spécifique sous
tous ses aspects. Il n’y a pas de brochure communiste qui, relatant la trahison de la social-démocratie
allemande du 4 août 1914, n’indique en même temps quel rôle fatal les sommets bureaucratiques du
parti et des syndicats ont joué dans l’histoire de la chute de ce parti. Mais très peu a été dit, et encore


5 Les quatre premiers congrès de l’Internationale Communiste se déroulèrent sous la direction de Lénine et
Trotsky. Le cinquième sous celle de Zinoviev, allié à Staline contre Trotsky. Le sixième congrès (été 1928) d’une
Internationale désormais contrôlée par les seuls staliniens adopta ce programme que Trotsky critiqua dans un
ouvrage connu sous le nom de L’Internationale Communiste après Lénine.
6 Depuis 1924, Boukharine faisait figure de théoricien de la fraction dirigeante Staline-Zinoviev-Kamenev, puis
Staline-Rykov.
7 Evguéni Préobrajenski (1886-1936), vieux-bolchévik, dirigeant de l’opposition de Gauche avec laquelle il avait
commencé à prendre ses distances en 1927. Capitula en 1929.


en termes très généraux, sur le rôle joué par notre bureaucratie des soviets et du parti, dans la
décomposition du parti et de l’Etat soviétique. C’est un phénomène sociologique de la plus haute
importance qui ne peut, cependant, être compris et saisi dans toute sa portée que si l’on examine
quelles conséquences il a eues dans le changement d’idéologie du parti et de la classe ouvrière.
Vous demandez ce qu’il est advenu de l’esprit militant du parti et de notre prolétariat ? Où a disparu
leur initiative révolutionnaire ? Où sont passés leur intérêt pour les idées, leur vaillance révolutionnaire,
leur fierté plébéienne ? Vous vous étonnez qu’il y ait tant d’apathie, de bassesse, de pusillanimité, de
carriérisme et tant d’autres choses que je pourrais ajouter moi-même. Comment se fait-il que des gens
qui ont un riche passé de révolutionnaires, dont l’honnêteté personnelle ne fait aucun doute, qui ont
donné maintes preuves de leur abnégation en tant que révolutionnaires, se soient transformés en de
pitoyables bureaucrates ? D’où vient cette ambiance de servilité abjecte à la Smerdiakov8 dont parle
Trotsky dans sa lettre sur les déclarations de Krestinski et d’Antonov-Ovseenko9 ?
Mais si l’on peut s’attendre à ce que des transfuges de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, des
intellectuels et, d’une façon générale, des gens habitués à faire « cavalier seul », glissent du point de vue
des idées et de la moralité, comment expliquer que le même phénomène s’applique à la classe ouvrière
? Beaucoup de camarades ont noté le fait de sa passivité et ne peuvent dissimuler leur déception.
Il est vrai que d’autres camarades ont vu en une certaine campagne menée pour la collecte du blé10,
des symptômes d’une robuste santé révolutionnaire et la preuve que les réflexes de classe sont encore
vivants dans le parti. Tout à fait récemment, le camarade Ichtchenko m’écrivait (ou plutôt, a écrit dans
des thèses qu’il doit avoir envoyées à d’autres camarades aussi) que la collecte du blé et l’autocritique
sont dues à la résistance de la fraction prolétarienne de la direction et du parti. Malheureusement, je
dois dire que ce n’est pas exact. Ces deux faits résultent d’une combinaison manigancée dans les
hautes sphères et ne doivent rien à la pression de la critique des ouvriers : c’est pour des raisons ayant
un caractère politique et parfois même tendancieux ou, devrais-je dire, fractionnel, qu’une partie des
sommets dirigeants s’est engagée dans cette ligne. Il n’y a qu’une seule pression prolétarienne dont on
puisse parler : celle dirigée par l’Opposition. Mais, on doit le dire clairement, cette pression n’a pas été
suffisante pour ne serait-ce que maintenir l’Opposition à l’intérieur du parti et a fortiori pour changer la
politique de ce dernier. Je suis d’accord avec Léon Davidovitch (Trotsky) qui a montré, par une série
d’exemples irréfutables, le rôle révolutionnaire véritable et positif que certains mouvements
révolutionnaires ont joué par leur défaite : la Commune de Paris, l’insurrection de décembre 1905 à
Moscou. La première assura le maintien de sa forme républicaine au gouvernement de la France, la
seconde a ouvert la voie à la réforme constitutionnelle en Russie. Cependant, les effets de ces défaites
conquérantes sont de courte durée si une nouvelle vague révolutionnaire ne vient pas à leur rescousse.
Le fait le plus affligeant est l’absence de réactions de la part du parti et des masses. Pendant deux
ans, une lutte exceptionnellement âpre s’est poursuivie entre l’Opposition et la majorité des hautes
sphères du parti et, ces huit derniers mois, des événements se sont déroulés qui auraient dû ouvrir les
yeux aux plus aveugles. Cela sans que, durant tout ce temps, la masse du parti n’intervienne et le fasse
sentir.
Aussi, compréhensible est le pessimisme de certains camarades, celui-là même que je sens percer
à travers vos questions.
Babeuf, regardant tout autour de lui après sa sortie de la prison de l’Abbaye, commença à se
demander ce qu’étaient devenus ce peuple de Paris, ces ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-
Marceau qui, le 14 juillet 1789, avaient pris la Bastille, le 10 août 1792 les Tuileries, assiégé la
Convention le 30 mai 1793, sans parler de leurs nombreuses autres interventions armées. Il résuma ses
observations en une phrase dans laquelle on sent l’amertume du révolutionnaire : « Il est plus difficile de
rééduquer le peuple dans l’amour de la Liberté que de la conquérir ».
Nous avons vu pourquoi le peuple de Paris se déprit de la Liberté. La famine, le chômage, la
liquidation des cadres révolutionnaires (nombre de leurs dirigeants avaient été guillotinés), l’élimination
des masses de la direction du pays, tout cela entraîna une si grande lassitude morale et physique des
masses que le peuple de Paris et du reste de la France eut besoin de trente-sept années de répit avant
de commencer une nouvelle révolution.
Babeuf formula son programme en deux mots (je parle ici de son programme de 1794) : « La Liberté
et une Commune élue ».
Je dois ici faire un aveu : je ne me suis jamais laissé bercer par l’illusion qu’il suffisait aux leaders de


8 Personnage particulièrement répugnant dans Les Frères Karazamov de Dostoievski.
9 Nikolaï Krestinski (1883-1938), sympathisant de l’opposition de Gauche dont il se désolidarisa en avril 1928 en
même temps que Vladimir Antonov-Ovseenko (1884-1938), dirigeant de l’Opposition. de Gauche. Celui-ci, lié à
Trotsky depuis les armées 1910, déclara en capitulant qu’il était en désaccord avec Trotsky depuis… 1915 !
10 Campagne lancée au début de 1928 face aux difficultés croissantes de ravitaillement et à laquelle prirent part
des ouvriers voulant en découdre avec les koulaks (paysans riches). Ce revirement de la fraction au pouvoir contre
des koulaks dont elle avait favorisé l’enrichissement et qui devenaient menaçants pour le régime, fut le prélude au
retournement de Staline contre ses alliés, Boukharine-Rykov, chantres de l’enrichissement des campagnes.


l’Opposition d’apparaître dans les meetings du parti et dans les réunions ouvrières pour faire passer les
masses du côté de l’Opposition. J’ai toujours considéré de tels espoirs, caressés par les dirigeants de
Léningrad (Zinoviev et autres), comme une certaine survivance de la période où ils prenaient les
ovations et les applaudissements officiels pour l’expression du véritable sentiment des masses en les
attribuant à ce qu’ils imaginaient être leur popularité.
J’irai même plus loin : c’est cela qui explique pour moi le brusque revirement de leur conduite auquel
nous venons d’assister.
Ils étaient passés à l’opposition dans l’espoir de prendre rapidement le pouvoir. C’est dans ce but
qu’ils s’étaient unis à l’opposition de 192311. Quand quelqu’un du « groupe sans leaders12 » reprocha à
Zinoviev et Kamenev d’avoir laissé tomber leur allié Trotsky, Kamenev répondit : « Nous avions besoin
de Trotsky pour gouverner. Pour rentrer dans le parti, il est un poids mort ».
Cependant, il aurait fallu toujours poser comme prémisse que l’oeuvre d’éducation du parti et de la
classe ouvrière est une tâche longue et difficile, qu’elle l’est d’autant plus que les esprits doivent être
tout d’abord nettoyés de toutes les impuretés introduites en eux par ce que sont réellement nos soviets
et notre parti et par la bureaucratie de ces institutions.
On ne doit pas perdre de vue que la majorité des membres du parti (sans parler de ceux de la
jeunesse communiste) a la conception la plus erronée des tâches, des fonctions et de la structure du
parti, à savoir la conception que la bureaucratie leur enseigne par son exemple, sa façon d’agir et ses
formules stéréotypées. Les ouvriers qui rejoignirent le parti après la guerre civile, dans leur écrasante
majorité après 1923 (la promotion Lénine), n’ont aucune idée de ce qu’était autrefois le régime du parti.
La majorité de ces ouvriers est dépourvue de cette éducation révolutionnaire de classe que l’on acquiert
pendant la lutte, dans la vie, dans l’action consciente. Dans le temps, cette conscience de classe
s’obtenait dans la lutte contre le capitalisme, aujourd’hui, elle doit se former en participant à la
construction du socialisme. Mais, notre bureaucratie ayant réduit cette participation à une phrase
creuse, les ouvriers n’ont nulle part où ils pourraient acquérir une telle conscience. J’exclus, bien
entendu, comme un moyen anormal d’éduquer la classe le fait que notre bureaucratie, en abaissant les
salaires réels, en aggravant les conditions de travail, en favorisant le développement du chômage,
pousse les ouvriers à la lutte de classe et à se former une conscience de classe, mais sur une base
alors hostile à l’Etat socialiste.
Selon la conception de Lénine et de nous tous, la tâche de la direction du parti consistait
précisément à préserver le parti comme la classe ouvrière de l’influence corruptrice des privilèges,
passe-droit et faveurs inhérents au pouvoir en raison de son contact avec les débris de l’ancienne
noblesse et de la petite bourgeoisie; à les prémunir contre l’influence néfaste de la NEP, contre la
tentation de l’idéologie et de la morale bourgeoises.
Nous avions l’espoir que, en même temps, la direction du parti saurait créer un nouvel appareil,
véritablement ouvrier et paysan, de nouveaux syndicats, vraiment prolétariens, une nouvelle morale de
la vie quotidienne.
Il faut le reconnaître franchement, clairement et à haute voix : l’appareil du parti n’a pas accompli
cette tâche qui était la sienne. Il a montré l’incompétence la plus complète dans cette double tâche de
préservation et d’éducation, il a échoué et fait banqueroute.
Nous étions convaincus depuis longtemps – et les huit derniers mois auraient dû le prouver à chacun
– que la direction du parti s’avançait sur le plus périlleux des chemins. Et elle continue à suivre cette
route.
Les reproches que nous lui adressons ne concernent, pour ainsi dire, pas l’aspect quantitatif de son
travail, mais son côté qualitatif. Ce point doit être souligné, sinon l’on va à nouveau nous submerger de
chiffres sur les succès innombrables et intégraux obtenus par les appareils du parti et des soviets.
Il est grand temps de mettre fin à ce charlatanisme statistique.
Ouvrez les comptes rendus du XVème congrès du parti13. Lisez le rapport de Kossior sur l’activité
organisationnelle. Qu’y trouvez-vous ? Je le cite littéralement : « Le plus prodigieux développement de la
démocratie dans le parti », « L’activité organisationnelle du parti s’est accrue de façon colossale « .
Et puis, bien entendu, pour renforcer tout cela : des chiffres, des chiffres et encore des chiffres. Et
l’on nous dit cela alors qu’il y a dans les dossiers du Comité central des documents apportant la preuve
de la pire corruption des appareils du parti et des soviets, de l’étouffement de tout contrôle des masses,
de l’oppression la plus horrible, des persécutions, d’une terreur jouant avec la vie et l’existence des
membres du parti et des ouvriers.


11 Devenue l’opposition Unifiée en 1925 quand elle fut rejointe, pour un temps, par Zinoviev et Kamenev que
Staline était en train d’écarter du pouvoir et qui avaient fondé la Nouvelle Opposition.
12 Zinoviévistes qui, en 1927, refusèrent de suivre Zinoviev-Kamenev dans leur ralliement à Staline après
l’exclusion du parti des dirigeants oppositionnels.
13 Le XVème congrès s’était tenu en décembre 1927.


Voici comment la Pravda du 11 avril caractérise notre bureaucratie: « Un milieu de fonctionnaires
hostiles, Paresseux, incompétents et pleins de morgue se trouve en mesure de chasser les meilleurs
inventeurs soviétiques au delà des frontières de l’URSS, à moins qu’une bonne fois pour toutes un
grand coup ne soit frappé contre ces éléments, de toute notre force, avec toute notre détermination et
de manière impitoyable ».
Connaissant notre bureaucratie, je ne serais cependant pas surpris d’entendre ou de lire à nouveau
des discours sur « le développement prodigieux » et « colossal » de l’activité des masses du parti, du travail
organisationnel du Comité central pour implanter la démocratie.
Je suis persuadé que la bureaucratie du parti et des soviets existant actuellement va continuer avec
le même succès à cultiver autour d’elle des abcès purulents, malgré les bruyants procès de ces derniers
mois. Cette bureaucratie ne changera pas par le fait qu’on la soumettra à une épuration. Je ne nie pas,
bien entendu, l’utilité relative et l’absolue nécessité d’une telle épuration. Je désire simplement souligner
le fait qu’il s’agit non pas uniquement de changer de personnel, mais de changer de méthodes.
A mon avis, la première condition pour rendre la direction de notre parti capable d’exercer un rôle
éducatif, c’est de réduire la taille et les fonctions de cette direction. Les trois quarts de l’appareil
devraient être licenciés et les tâches du quart restant devraient avoir des limites strictement
déterminées. Cela devrait s’appliquer également aux tâches, aux fonctions et aux droits des organismes
centraux. Les membres du parti doivent recouvrer leurs droits qui ont été foulés aux pieds et recevoir de
solides garanties contre l’arbitraire auquel les cercles dirigeants nous ont accoutumés.
On peine à imaginer ce qui se passe dans les couches inférieures de l’appareil du parti. C’est
spécialement dans la lutte contre l’Opposition que s’est manifestée l’indigence idéologique de ces
cadres, ainsi que l’influence corruptrice qu’ils exercent sur la base ouvrière du parti. Si, au sommet, il
existait encore une certaine ligne idéologique (bien qu’elle soit erronée, faite de sophismes et mêlée, il
est vrai, à une forte dose de mauvaise foi), à l’échelon inférieur cette fois, on a surtout eu recours aux
arguments de la plus effrénée des démagogies contre l’opposition. Les agents du parti n’ont pas hésité
à user de l’antisémitisme, de la xénophobie, de la haine des intellectuels, etc.
Je suis persuadé que toute réforme du parti qui s’appuie sur la bureaucratie n’est qu’utopie.
Résumons-nous : tout en notant, comme vous, l’absence d’esprit militant révolutionnaire à la base
du parti, je ne vois rien de surprenant à ce phénomène. Il résulte de tous les changements qui ont eu
lieu dans le parti et dans la composition même de la classe ouvrière. Il convient de rééduquer les
masses travailleuses et les masses du parti dans le cadre du parti et des syndicats. Ce processus est
en soi long et difficile, mais il est inévitable et il a déjà commencé. La lutte de l’Opposition, l’exclusion de
centaines et de centaines de camarades, les emprisonnements, les déportations, bien que n’ayant pas
encore fait beaucoup pour l’éducation communiste de notre parti, ont, en tout cas, eu plus d’effets en ce
sens que n’en a eu tout l’appareil pris ensemble. En fait, les deux facteurs ne peuvent même pas être
comparés : l’appareil a gaspillé le capital du parti légué par Lénine, d’une façon non seulement inutile
mais nuisible. Il a démoli tandis que l’Opposition construisait.
Jusqu’ici, j’ai raisonné en faisant « abstraction » des faits de notre vie économique et politique qui ont
été soumis à l’analyse dans la Plate-forme de l’Opposition. Je l’ai fait délibérément, car tout mon propos
était de souligner les changements intervenus dans la composition et la psychologie du prolétariat et du
parti, en rapport avec la prise du pouvoir lui-même. Cela a peut-être donné un caractère unilatéral à
mon exposé. Mais sans procéder à cette analyse préliminaire, il est difficile de comprendre l’origine des
erreurs économiques et politiques fatales commises par notre direction en ce qui concerne tant les
paysans que les ouvriers ou les problèmes de l’industrialisation, du régime intérieur du parti et,
finalement, de la gestion de l’Etat.
Salutations communistes,
Kh. Rakovsky
Astrakhan, le 6 août 1928.

FIN.

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Histoire de ma nation !


Source: livresnumeriquesgratuits.wordpress.com

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Auteur: André Lefebvre

Ouvrage: Histoire de ma nation !

Année: 2014

 

 

 

Préambule
Je me présente : Mon nom est André Lefebvre. Je suis originaire
de Montréal, dans la province de Québec faisant partie d’un pays
appelé le Canada. Voilà qui je suis en ce jour du 17 avril 2013; et je
le suis depuis le 24 mai 1943. Je suis donc un « montréalais québécois
canadien ».
Est-ce que cela vous dit quelque chose sur « qui je suis »?
Avouez que cela ne vous donne que mon identité « géographique
». Quant à mon identité « historique », cela n’en dit absolument
rien. Certains croiront qu’en ajoutant le qualificatif de « francophone »,
j’y glisserais une indication sur mon histoire originelle. Par contre, si
j’étais un « montréalais québécois canadien chinoisophone», j’obtiendrais
le même résultat, mais qui n’aurait aucune relation avec l’histoire
de ma nation. Donc être un montréalais, québécois, canadien, francophone
n’est pas beaucoup plus significatif pour identifier mon appartenance
« nationale historique ».
Finalement, si je m’identifie avec ces qualificatifs géographiques
et linguistiques, je ne me donne aucune « identification » nationale
historique.
Essayons, alors, avec le qualificatif de « Canadien-français ».
Ce nouveau qualificatif laisse surtout entendre qu’il y a
d’autres « genres » de Canadiens. Il détermine alors que les Canadiens
sont multiethniques et que je fais partie de l’ethnie d’origine française.
C’est « historiquement » un peu mieux, mais cela n’indique rien
d’autre que mon père, ou l’un de ses prédécesseurs, était anciennement
de nationalité « Française ». Cela n’indique aucunement l’historique
de la « nation » dont je suis membre.

Pour parvenir à m’identifier historiquement, je dois donc
me contraindre à m’adresser à la généalogie afin de déterminer l’origine
de ma famille et mettre le doigt sur mon identité nationale. Ce
faisant, je découvre le nombre de générations familiales qui sont
nées au Canada. J’en arrive à remonter historiquement jusqu’à une
époque où mes ancêtres se donnaient le nom de « Canayens ».
Ce nom peut s’avérer quelque peu « gênant » à me servir parce
qu’il « résonne » comme un mot « grivois » digne d’une personne
plus ou moins bien éduquée. En fait, ce mot semble être une prononciation
vulgaire du nom « Canadien ». Mais, en réalité, ça ne peut
pas être le cas puisque ce nom de « Canayens » est apparu beaucoup
plus tôt, dans l’histoire, que le mot « Canadien ». Par contre, l’avantage
est que, si je dis que je suis « Canayen », je m’identifie instantanément
à une nation historique très précise qui possède sa date
de naissance dans notre histoire, qui possède, indiscutablement, sa
propre langue, ses propres us et coutumes et ses propres faits historiques,
qu’aucun autre « genre » de Canadiens ne puisse revendiquer.
Si vous me demandez qui je suis « historiquement », je suis
obligé de vous répondre que je suis « Canayen ». Reste à savoir ce
qu’est un « Canayen » dans l’histoire de l’Amérique du Nord. Ce serait
là l’histoire de ma « Nation » et c’est celle que je vais vous raconter
dans cet écrit. Vous remarquerez que cette histoire explique exactement
ce que nous sommes devenus aujourd’hui et ce que nous avons
perdu de notre « culture » qu’il est indispensable de retrouver. Vous
en resterez, cependant, toujours le seul juge.
Par contre, je ne vais pas vous la raconter en un flux continu
comme un sermon, mais plutôt par une succession d’histoires spécifiques
qui formeront les chapitres du livre. Vous pourrez alors accéder
à l’histoire de ma nation sans être obligé de lire le bouquin d’un
seul trait pour ne pas en perdre le fil. Certains décideront peut-être
d’en faire leur livre de chevet puisqu’ils pourront arrêter leur lecture
sans nuire au fil de l’histoire qu’il raconte. Je ne veux cependant
pas, ainsi, vous empêcher de faire votre « devoir » conjugal, qui doit
rester un « sacrement » prioritaire; mais je vais tenter, quand même,
de ne pas être trop « endormant ».
Voici donc l’Histoire de Ma Nation.

CHAPITRE 1
La naissance de ma nation

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La civilisation féodale De l’an mil à la colonisation de l’Amérique


  Résultat de recherche d'images pour "Baschet Jérôme"
Auteur : Baschet Jérôme
Ouvrage : La civilisation féodale De l’an mil à la colonisation de l’Amérique
Année : 2004

Remerciements
Ce livre est le fruit de cinq années d’enseignement à
l’Universidad Aut6noma de Chiapas, à San Crist6bal de
Las Casas (Mexique). Je so11haite remercier ceux qui ont
rendu possible ce séjour, et tout particulièrement Jacques
Revel, président de l’École des hautes études en sciences
sociales, qui a bien voulu considérer avec une bienveillance
constante un projet qui n’avait pas nécessairement toutes
les apparences de la raison. Jorge L6pez Arévalo a eu l’ amabilité
de m’inviter à la Facultad de Ciencias Sociales de la
UNACH, dont il était alors le directeur, et m’y a accueilli
avec générosité. Ce travail a bénéficié de l’ appui du Consejo
Nacional para la Ciencia y la Tecnologia, durant les années
1997-1999. Enfin, ce livre n’aurait pas pris for111e si l’ enseignement
dont il est issu n’avait été reçu avec attention par
les étudiants en histoire de la UNACH. À tous, embarqués
dans cette traversée à rebours de l’Atlantique, j’adresse mes
plus vifs remerciements, pour leur patience comme pour
leurs impatiences, pour leur enthousiasme comme pour
leurs doutes, qui m’ont aidé à donner sens à l’étude du A Moyen Age en terres mexicaines.
Le genre dont relève ce livre – qu’on le nomme synthèse
ou compilation – suppose de nombreux emprunts,

volontaires le plus souvent, peut-être involontaires parfois.
La bibliographie allégée et l’absence de notes ne permettent
malheureusement pas de relier systématiquement
chacun des propos avancés dans le texte aux auteurs des
travaux concernés. Même s’il est douteux que cela puisse
être de quelque utilité, j’offre par avance mes sincères
excuses à quiconque pourrait se sentir oublié ou trahi.
À mes guides principaux dans cette entreprise, je dois
une reconnaissance particulière. Jacques Le Goff, maître
incontesté, en est l’inspirateur par excellence et a ouvert la
plupart des chemins suivis ici : qu’il ait bien voulu considérer
que le résultat n’était pas trop indigne n’a pas peu
contribué à déjouer mes scrupules, au moment de destiner
ce livre à ses lecteurs. Anita et Alain Guerreau, par
leurs écrits et par de nombreuses discussions, m’ont
transmis les concepts essentiels et le cadre interprétatif
dont le présent ouvrage se réclame: s’il possède un tant
soit peu de cohérence, c’est à eux qu’il le doit. JeanClaude
Bonne et Jean-Claude Schmitt, dans la stimulante
amitié desquels je me suis formé à l’étude du 1v1oyen Age
et de ses images, savent que les idées exposées ici sont bien
souvent les leurs, avant d’être les miennes. À Jean-Claude
Schmitt, je dois en outre des remerciements tout
particuliers: non seulement mes années mexicaines n’ont
pas réussi à entamer sa confiance, mais encore a-t-il eu à
coeur de détourner ce livre de sa destination latino-américaine
initiale pour le confier aux éditions Aubier, où
1v1onique Labrune a bien voulu l’accueillir avec un intérêt
attentif et où Hélène Fiamma l’a fait bénéficier de ses
soins bienveillants. J’aurais aimé pouvoir citer tous les
amis et collègues, dont les travaux et les propos ont
accompagné et orienté mon cheminement: ce livre leur
doit beaucoup, mais la liste serait ou bien trop longue ou
bien trop courte.

Juan Pedro Viqueira s’est très aimablement préoccupé
du devenir mexicain de ce livre. Ses remarques judicieuses
ont permis de l’amender et surtout de réduire, dans la
mesure où j’ai pu suivre ses conseils, les défaillances de
mes allusions à l’histoire de la Nouvelle-Espagne.
Jean et Claudine ont été les cobayes de cette initiation
au Moyen Age et l’ont infléchie par leurs commentaires
avisés, dont ils ont fait bruisser jusqu’à l’épaisse nuit de la
jungle de Tikal. Enfin, sans Roc{o Noem{, qui a bouleversé
le sens de mon escapade chiapanèque, ce livre
n’aurait jamais vu le jour. Sans Vincent, né de cette rencontre,
il aurait sûrement été écrit plus vite, mais avec
infiniment moins de bonheur.

 

 

INTRODUCTION

L’EUROPE MÉDIÉVALE,
VIA L’AMÉRIQUE
Avertissement au lecteur en forme d’éloge du détour
Commençons par rassurer le lecteur, peut-être
perplexe: ce qu’il tient entre les mains est bien un livre
d’histoire de l’Occident médiéval. Il présente cependant
quelques particularités que l’on ne peut exposer sans se
livrer à un bref détour personnel. Au reste, comme on le
comprendra sous peu, c’est bien de détour qu’il s’ agit. On
voudrait en effet, sans pour autant rompre l’engagement
à peine scellé, préparer le lecteur à une étrange boucle
atlantique, l’inviter bientôt à quitter les rivages de la
vieille Europe pour une traversée aussi incertaine que celle
des caravelles de Christophe Colomb. Prenons donc pied
de l’autre côté de l’océan, dans l’Amérique que l’on dit
latine, pour nous interroger, depuis cette position singulière,

sur un Moyen Age où l’on croit pouvoir situer les
prémices de la domination occidentale, progressivement
étendue à l’ensemble de la planète.
Un tel projet ne se serait pas formé sans l’expérience
d’un déplacement imprévu: celle d’un médiéviste au
Mexique, confronté à un présent turbulent et à la

remuante actualité des mouvements sociaux indigènes.
On n’aura pas la prétention d’invoquer Aby Warburg,
délaissant les fêtes florentines de la Renaissance pour les
rituels des Indiens du Nouveau-Mexique. Mais peut-on
imaginer, à sa suite, que le déplacement spatial se transforme
en régression temporelle ? Univers composite, le
Chiapas permet d’éprouver, par certains aspects, les effets
d,une société encore majoritairement rurale, dont les
valeurs sont imprégnées, selon des modalités diverses, par
la revendication de la tradition et l’attachement à la terre,
ainsi que par un christianisme aux formes parfois déconcertantes.
On peut, par exemple, y être frappé par la persistance
d’un temps lent et flexible, en partie insensible à
la tyrannie de la mesure horaire et de ses contraintes pressées.
Les rythmes de l’histoire y paraissent également
désaccordés : jusque dans les années 1970, les grands
domaines (fincas), tout en étant articulées à une logique
globale capitaliste, mettaient en oeuvre en leur sein des
formes d’exploitation de type féodal, imposant un attachement
au sol et associant étroitement le pouvoir sur les
terres et le pouvoir sur les hommes ; aujourd’hui encore,
leurs fantômes hantent les esprits et mobilisent l’énergie
revendicative des mouvements sociaux. On n’en finirait
pas de commenter par combien de manières on peut percevoir,
au Chiapas comme en d’autres lieux, un court-circuit
des temps, · << une contemporanéité du non contemporain
>> (Reinhart Koselleck). Au Chiapas, tous
les cochons sont gris ! De ce gris que les groins européens
ont perdu depuis des siècles, et dont Michel Pastoureau a
dû faire teindre leurs descendants, engagés comme figurants
dans Le Nom de la rose … …..
Mais il n’existe nul jurassic Park du Moyen Age et tous
les exemples accumulés ne sauraient former au mieux
qu’une collection d’effets de médiévalité dont il y a tout

lieu de se méfier. Pas d’intelligibilité du Moyen Age au
présent donc ; tout juste quelques sensations comparatives
qui ne sont cependant pas à dédaigner. Celles-ci peuvent
être le point de départ d’une expérience d’altérité
qui, en nous distanciant de nos propres habitudes, fore
quelques minces ouvertures bien utiles dès lors qu’on
s’efforce d’entrevoir les réalité »‘s d’un monde aussi différent
du nôtre que le Moyen Age. Tout ce qui aide à se
déprendre des évidences de notre univers habituel est bon
à prendre et il n’est peut-être pas mauvais, pour un médiéviste
d’une génération sans attaches rurales, de se
confronter à des sociétés où modernité, pré modernité (et
postmodernité ?) s’entrelacent de manière singulière et
parfois créatrice.
Sensation sans doute illusoire d’un passé rendu palpable,
expérience d, altérité prédisposant peut-être à sa
compréhension, le détour américain est pour le moins
une prise de distance. Le point de vue change ; le regard
se modifie : cela peut être bénéfique. Outre-Atlantique, la A vision du Moyen Age a d’abord dû chercher comment se
faire synthétique. De fait, il me faut avouer ici que je
n’aurais jamais songé à rédiger un livre comme celui-ci, si
je n’avais dû d’abord présenter de manière aussi globale
que possible la période médiévale, lors d’un cours semestriel
donné aux étudiants de l’université du Chiapas.
Décalque amplifié de cet enseignement, ce livre a été écrit
à l’intention d’autres étudiants et lecteurs mexicains ou
latino-américains. Sollicité d’en donner une version française,
je n’ai procédé qu’à de minimes adaptations, lui gardant
les marques de sa genèse et de sa destination initiale.
Mais comment prétendre faire oeuvre de synthèse ? On
acceptera volontiers de tenir celle-ci pour une « ‘compilatian,
à l’image de nombreux écrits du Moyen Age. Loin
de notre moderne notion d’auteur, à laquelle s’attache la

revendication d’une singularité exhibée et d’une originalité
sans bornes, le compilateur médiéval s’enorgueillissait
d’emprunter l’essentiel de ses matériaux à d’illustres prédécesseurs
et sa plus grande fierté tenait à la fidélité qu’il
leur manifestait. L’oeuvre restait parfois anonyme, et son
succès se mesurait alors à l’autorité vénérable de l’auteur
qu’on lui prêtait (saint Augustin étant la récompense
d> une parfaite réussite). En d’autres siècles, on aurait été
tenté d’ôter tout nom d,auteur de la couverture du présent
livre. Mais si le régime moderne de l’auteur conduit
souvent à minimiser ses sources d’inspiration, le recours
médiéval aux figures d’autorité cache volontiers une intervention
personnelle plus importante qu’il n’y paraît. Sous
couvert de révérence affichée, le compilateur choisit ses
emprunts, les agence en fonction de ses propres objectifs,
les reformule parfois par glissements et déplacements successifs.
Placé sous le signe de l’hybride, le présent livre
court le risque de n’être ni fidèle ni original. En outre, on
reprochera immanquablement à une synthèse comme
celle-ci ses omissions, ses inévitables simplifications, ses
partis-pris. De fait, on avouera sans peine que bien des
aspects ont été insuffisamment pris en compte et que les
lacunes affectent nécessairement la vision d’ensemble.
Mais on peut soutenir aussi qu’un ouvrage qui ne trahirait
pas la complexité de son objet et qui – pour pousser à
l’extrême – prétendrait en rendre compte avec la même
fidélité que la fameuse carte à l’échelle 1 : 1 serait interminable
et finalement . . . sans objet. De manière sans doute
plus évidente encore que pour d’autres genres historiographiques,
il n’y a de construction synthétique envisageable
qu’à la condition de faire des choix et d’écarter volontairement
certains axes possibles. En un temps où la pensée
ambiante proclame la fin des grands modèles d’interprétation
et se complaît dans les métaphores de l’archipel et

de la fragmentation, la synthèse n’est guère de mise. Mais
nous sommes sans doute à l’orée d’un nouveau cycle et il
est significatif que Giovanni Levi, l’un des initiateurs de la
micro-histoire, ait récemment observé qu’un retour de
balancier était en marche et que l’urgence tenait désormais
à notre capacité à ressaisir des vues globales des phénomènes
macro-historiques. La réalisation d’une tache si
lourde n’est, peut-être pas à portée de main mais, s’il contribue
un tant soit peu aux efforts menés en ce sens, le présent
livre aura rempli ses objectifs.

Moyen Age et conquête du Nouveau Monde

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L’Anarchie


Source: histoireebook.com

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Auteur : Reclus Elisée
Ouvrage : L’Anarchie
Année : 1894

Géographe, théoricien du mouvement
libertaire et militant anarchiste. Issue d’une famille
protestante, Élisée Reclus (1830-1905) fait des
études de géographe. En 1871, il prend une part
active à la Commune de Paris. Arrêté les armes à la
main, il est condamné à la déportation en Nouvelle
Calédonie. Sa peine sera commuée à dix ans de
bannissement. Il rejoint alors son frère Élie en Suisse,
et participe activement à la Fédération Jurassienne,
avec Bakounine et James Guillaume, puis Pierre
Kropotkine. Après la Suisse, c’est en Belgique
qu’Élisée Reclus s’installe. Très actif, c’est sous son
impulsion qu’une Université Nouvelle est créé, ainsi
qu’un Institut des Hautes Études dans lequel il enseignera. Auteur prolifique,
Élisée Reclus a participé à de nombreuses revues, brochures et journaux. Mais
il est surtout l’auteur de l’extraordinaire Géographie Universelle (19 volumes),
et de L’Homme et la Terre (6 volumes).

« Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le cours
ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne
pourraient soutenir la terrible lutte de l’existence s’ils ne
s’entraidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités
des intérêts ».

 

L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même
pris dans son acception « absence de gouvernement », de
« société sans chefs », est d’origine ancienne et fut employé bien
avant Proudhon.
D’ailleurs qu’importent les mots ? Il y eut des « acrates »
avant les anarchistes, et les acrates n’avaient pas encore imaginé
leur nom de formation savante que d’innombrables générations
s’étaient succédé. De tout temps il y eu des hommes libres, des
contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le
droit primordial de leur existence et de leur pensée. Même aux
premiers âges nous retrouvons partout des tribus composés
d’hommes se gérant à leur guise, sans loi imposée, n’ayant
d’autre règle de conduite que leur « vouloir et franc arbitre », pour
parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la
« foi profonde » comme les « chevaliers tant preux » et les « dames
tant mignonnes » qui s’étaient réunis dans l’abbaye de Thélème.
Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du
moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de
nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but
poursuivi et, d’une extrémité de la Terre à l’autre, s’accordent
dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le
rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie
philosophique et littéraire, comme il l’était pour les fondateurs
des cités du Soleil ou de Jérusalem nouvelles ; il est devenu le
but pratique, activement recherché par des multitudes d’hommes

unis, qui collaborent résolument à la naissance d’une société
dans laquelle il n’y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs
officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux,
plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part
quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix
et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois,
qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le
respect mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois
naturelles.
Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs
d’entre vous, mais je suis sûr aussi qu’il paraît désirable à la
plupart et que vous apercevez au loin l’image éthérée d’une
société pacifique où les hommes désormais réconciliés laisseront
rouiller leurs épées, refondront leurs canons et désarmeront leurs
vaisseaux. D’ailleurs n’êtes vous pas de ceux qui, depuis
longtemps, depuis des milliers d’années, dites-vous, travaillent à
construire le temple de l’égalité ? Vous êtes « maçons », à la fin de
maçonner un édifice de proportions parfaites, où n’entrent que
des hommes libres , égaux et frères, travaillant sans cesse à leur
perfectionnement et renaissant par la force de l’amour à une vie
nouvelle de justice et de bonté. C’est bien cela, n’est-ce pas, et
vous n’êtes pas seuls ? Vous ne prétendez point au monopole
d’un esprit de progrès et de renouvellement. Vous ne commettez
pas même l’injustice d’oublier vos adversaires spéciaux, ceux qui
vous maudissent et vous excommunient, les catholiques ardents
qui vouent à l’enfer les ennemis de la Sainte Église, mais qui
n’en prophétisent pas moins la venue d’un âge de paix définitive.
François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et tant
d’autres encore parmi les fidèles d’une foi qui n’est point la vôtre,
aimèrent certainement l’humanité de l’amour le plus sincère et
nous devons les compter au nombre de ceux qui vivaient pour un
idéal de bonheur universel. Et maintenant, des millions et des
millions de socialistes, à quelque école qu’ils appartiennent,
luttent aussi pour un avenir où la puissance du capital sera brisée

et où les hommes pourront enfin se dire « égaux » sans ironie.
Le but des anarchistes leur est donc commun avec
beaucoup d’hommes généreux, appartenant aux religions, aux
sectes, aux partis les plus divers, mais ils se distinguent
nettement par les moyens, ainsi que leur nom l’indique de la
manière la moins douteuse. La conquête du pouvoir fut presque
toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes
des plus intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettrait pas
de s’imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement
régulier, et, dès qu’ils avaient renversé des maîtres haïs, ils
s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres, destinés
selon la formule consacrée, à « faire le bonheur de leur peuple ».
D’ordinaire on ne se permettait même pas de se préparer à un
changement de prince ou de dynastie sans avoir fait hommage
ou obéissance à quelque souverain futur : « Le roi est tué ! Vive
le roi ! » s’écriaient les sujets toujours fidèles même dans leur
révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut
immanquablement le cours de l’histoire. « Comment pourrait-on
vivre sans maîtres! » disaient les esclaves, les épouses, les
enfants, les travailleurs des villes et des campagnes, et, de
propos délibéré, ils se plaçaient la tête sous le joug comme le fait
le boeuf qui traîne la charrue. On se rappelle les insurgés de 1830
réclamant « la meilleure des républiques » dans la personne d’un
nouveau roi, et les républicains de 1848 se retirant discrètement
dans leur taudis après avoir mis « trois mois de misère au service
du gouvernement provisoire ». A la même époque, une révolution
éclatait en Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à
Francfort : « l’ancienne autorité est un cadavre » clamait un des
représentants. « Oui, répliquait le président mais nous allons le
ressusciter. Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront
reconquérir par le pouvoir la puissance de la nation. « N’est-ce
pas ici le cas de répéter les vers de Victor Hugo :
Un vieil instinct humain mène à la turpitude ?

Contre cet instinct, l’anarchie représente vraiment un
esprit nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu’ils
cherchent à se débarrasser d’un gouvernement pour se substituer
à lui : « Ôte-toi de là que je m’y mette ! » est une parole qu’il
auraient horreur de prononcer, et, d’avance, ils vouent à la honte
et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué
de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque
place sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses
concitoyens ». Les anarchistes professent en s’appuyant sur
l’observation, que l’État et tout ce qui s’y rattache n’est pas une
pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un
ensemble d’individus placés dans un milieu spécial et en
subissant l’influence. Ceux-ci élevés en dignité, en pouvoir, en
traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même
forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du
commun, et cependant les tentations de toute sorte qui les
assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau
général.
C’est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, –
parfois des frères ennemis – les socialistes d’État : « Prenez garde
à vos chefs et mandataires ! Comme vous, certainement, ils sont
animés des plus pures intentions ; ils veulent ardemment la
suppression de la propriété privée et de l’État tyrannique ; mais
les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu ;
leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours
fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément
infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des
instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats, policiers
et mouchards. Depuis plus de trois mille ans, le poète hindou du
Mahâ Bhârata a formulé sur ce sujet l’expérience des siècles :
« L’homme qui roule dans un char ne sera jamais l’ami de
l’homme qui marche à pied ! »
Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus
arrêtés : d’après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu’à

en prolonger la durée avec celle de l’esclavage correspondant.
Ce n’est donc pas sans raison que le nom d' »anarchistes » qui,
après tout, n’a qu’une signification négative, reste celui par
lequel nous sommes universellement désignés. On pourrait nous
dire « libertaires », ainsi que plusieurs d’entre nous se qualifient
volontiers, ou bien « harmonistes » à cause de l’accord libre des
vouloirs qui, d’après nous, constituera la société future ; mais ces
appellations ne nous différencient pas assez des socialistes. C’est
bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue
essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre
de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement
intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène
ou la châtie.
Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première
question qui se pose est celle-ci : « Cet idéal est-il vraiment noble
et mérite-t-il le sacrifice des hommes dévoués, les risques
terribles que toutes les révolutions entraînent après elle ? La
morale anarchiste est-elle pure, et dans la société libertaire, si
elle se constitue, l’homme sera-t-il meilleur que dans une société
reposant sur la crainte du pouvoir et des lois ? Je réponds en
toute assurance et j’espère que bientôt vous répondrez avec moi :
« Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la
conception moderne de la justice et de la bonté. »
Le fondement de l’ancienne morale, vous le savez, n’était
autre que l’effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et
comme maints préceptes vous l’ont appris dans votre jeune
temps. « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse »,
tel fut naguère le point de départ de toute éducation : la société
dans son ensemble reposait sur la terreur. Les hommes n’étaient
pas des citoyens, mais des sujets ou des ouailles ; les épouses
étaient des servantes, les enfants des esclaves, sur lesquels les
parents avaient un reste de l’ancien droit de vie et de mort.
Partout, dans toutes les relations sociales, se montraient les
rapports de supériorité et de subordination ; enfin, de nos jours

encore, le principe même de l’État et de tous les États partiels
qui le constituent, est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité
« sacrée », – c’est le vrai sens du mot. Et cette domination sacrosainte
comporte toute une succession de classes superposées
dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les
inférieures toutes le devoir d’obéir. La morale officielle consiste
à s’incliner devant le supérieur, à se redresser fièrement devant
le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme
Janus, deux sourires, l’un flatteur, empressé, parfois servile,
l’autre superbe et d’une noble condescendance. Le principe
d’autorité – c’est ainsi que cette chose-là se nomme – exige que le
supérieur n’est jamais l’air d’avoir tort, et que, dans tout échange
de paroles, il ait le dernier mot. Mais surtout il faut que ses
ordres soient observés. Cela simplifie tout : plus besoin de
raisonnements, d’explications, d’hésitations, de débats, de
scrupules. Les affaires marchent alors toutes seules, mal ou bien.
Et, quand un maître n’est pas là pour commander, n’a-t-on pas
des formules toutes faites, des ordres, décrets ou lois, édictés
aussi par des maîtres absolus ou des législateurs à plusieurs
degrés ? Ces formules remplacent les ordres immédiats et on les
observe sans avoir à chercher si elles sont conformes à la voix
intérieure de la conscience.
Entre égaux, l’oeuvre est plus difficile, mais elle est plus
haute : il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir
personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire
continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant
les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on
devient un être réellement moral, on naît au sentiment de sa
responsabilité. La morale n’est pas un ordre auquel on se soumet,
une parole que l’on répète, une chose purement extérieure à
l’individu ; elle devient une partie de l’être, un produit même de
la vie. C’est ainsi que nous comprenons la morale, nous,
anarchistes. N’avons-nous pas le droit de la comparer avec
satisfaction à celle que nous léguée les ancêtres ?

Peut-être me donnerez-vous raison ? Mais encore ici,
plusieurs d’entre vous prononceront le mot de  » chimère « .
Heureux déjà, que vous y voyez au moins une noble chimère, je
vais plus loin, et j’affirme que notre idéal, notre conception de la
morale est tout à fait dans la logique de l’histoire, amenée
naturellement par l’évolution de l’humanité.
Poursuivis jadis par la terreur de l’inconnu aussi bien que
par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des
causes, les hommes avaient créé par l’intensité de leur désir, une
ou plusieurs divinités secourables qui représentaient à la fois
leur idéal informe et le point d’appui de tout ce monde
mystérieux visible, et invisible, des choses environnantes. Ces
fantômes de l’imagination, revêtus de la toute-puissance,
devinrent aussi aux yeux des hommes le principe de toute justice
et de toute autorité : maîtres du ciel, ils eurent naturellement
leurs interprètes sur la terre, magiciens, conseillers, chefs de
guerre, devant lesquels on apprit à se prosterner comme devant
les représentants d’en haut. C’était logique, mais l’homme dure
plus longtemps que ses oeuvres, et ces dieux qu’il créa n’ont
cessé de changer comme des ombres projetées sur l’infini.
Visibles d’abord, animés de passions humaines, violents et
redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain ;
ils finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes,
auxquelles ont ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent
à se confondre avec les lois naturelles du monde ; ils rentrèrent
dans cet univers qu’ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et
maintenant l’homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de
laquelle il avait dressé l’image colossale de Dieu.
Toute la conception des choses change donc en même
temps. Si Dieu s’évanouit, ceux qui tiraient de leurs titres à
l’obéissance voient aussi se ternir leur éclat emprunté : eux aussi
doivent rentrer graduellement dans les rangs, s’accommoder de
leur mieux à l’état des choses. On ne trouverait plus aujourd’hui
de Tamerlan qui commandât à ses quarante courtisans de se jeter

du haut d’une tour, sûr que, dans un clin d’oeil, il verrait des
créneaux les quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de
penser à fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir.
Qui ne se réserve maintenant un petit coin de cerveau pour
réfléchir ? Or, c’est là précisément le crime des crimes, le péché
par excellence, symbolisé par le fruit de l’arbre qui révéla aux
hommes la connaissance du bien et du mal. De là la haine de la
science que professa toujours l’Église. De là cette fureur que
Napoléon, un Tamerlan moderne, eut toujours pour les  »
idéologues « .
Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les
illusions d’autrefois comme sur une buée, recommençant à
nouveau tout le travail scientifique par l’observation et
l’expérience. Un d’eux même, nihiliste avant nos âges, anarchiste
s’il en fut, du moins en paroles, débuta par faire « table rase » de
tout ce qu’il avait appris. Il n’est maintenant guère de savant,
guère de littérateur, qui ne professe d’être lui-même son propre
maître et modèle, le penseur original de sa pensée, le moraliste
de sa morale. « Si tu veux surgir, surgis de toi-même!  » disait
Goethe. Et les artistes ne cherchent-ils pas à rendre la nature
telle qu’ils la voient, telle qu’ils la sentent et la comprennent ?
C’est là d’ordinaire, il est vrai, ce qu’on pourrait appeler une
« anarchie aristocratique », ne revendiquant la liberté que pour le
peuple choisi des Musantes, que pour les gravisseurs du
Parnasse. Chacun d’eux veut penser librement, chercher à son
gré son idéal dans l’infini, mais tout en disant qu’il faut « une
religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme indépendant,
mais « l’obéissance est faite pour les femmes » ; il veut créer des
oeuvres originales, mais « la foule d’en bas » doit rester asservie
comme une machine à l’ignoble fonctionnement de la division
du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la pensée
n’ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle se
déverse le flot. Si la science, la littérature et l’art sont devenus
anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la beauté

sont dus à l’épanouissement de la pensée libre, cette pensée
travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il
n’est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le
déluge.
La diminution du respect n’est-elle pas le phénomène par
excellence de la société contemporaine ? j’ai vu jadis en
Angleterre des foules se ruer par milliers pour contempler
l’équipage vide d’un grand seigneur. Je ne le verrais plus
maintenant. En Inde, les parias s’arrêtaient dévotement aux cent
quinze pas réglementaires qui les séparaient de l’orgueilleux
brahmane : depuis que l’on se presse dans les gares, il n’y a plus
entre eux que la paroi de clôture d’une salle d’attente. Les
exemples de bassesse, de reptation vile ne manquent pas dans le
monde, mais pourtant il y progrès dans le sens de l’égalité.
Avant de témoigner son respect, on se demande quelquefois si
l’homme ou l’institution sont vraiment respectables. On étudie la
valeur des individus, l’importance des oeuvres. La foi dans la
grandeur a disparu ; or, là où la foi n’existe plus, les institutions
disparaissent à leur tour. La suppression de l’État est
naturellement impliquée dans l’extinction du respect.
L’oeuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l’État
s’exerce également contre toutes les institutions sociales. Le
peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée,
produite, nous disaient les économistes, – on n’ose plus le répéter
maintenant – par le travail personnel des propriétaires; il n’ignore
point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés
à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours
la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit
du travail de milliers d’autres ; il respectera toujours le pain que
le travailleur a durement gagné, la cabane qu’il a bâtie de ses
mains, le jardin qu’il a planté, mais il perdra certainement le
respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers
de toutes espèces contenus dans les banques. Le jour viendra, je
n’en doute point, où il reprendra tranquillement possession de

tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines
et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons. Quand la
multitude, cette multitude « vile » par son ignorance et la lâcheté
qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le
qualificatif dont on l’insulta, quand elle saura, en toute certitude
que l’accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur
une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses bleues,
l’état social actuel sera bien menacé! En présence de ces
évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes les
cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de
sens paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu’on
lance contre les novateurs! Qu’importent les mots orduriers
déversés par une presse obligée de payer ses subsides en bonne
prose, qu’importent même les insultes honnêtement proférées
contre nous, par ces dévotes  » saintes mais simples  » qui
portaient du bois au bûcher de Jean Huss ! Le mouvement qui
nous emporte n’est pas le fait de simples énergumènes, ou de
pauvres rêveurs, il est celui de la société dans son ensemble. Il
est nécessité par la marche de la pensée, devenue maintenant
fatale, inéluctable, comme le roulement de la Terre et des Cieux.
Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si
l’anarchie n’avait jamais été qu’un idéal, qu’un exercice
intellectuel, un élément de dialectique, si jamais elle n’avait eu
de réalisation concrète, si jamais un organisme spontané n’avait
surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillant
en commun, sans maître pour les commander. Mais ce doute
peut être facilement écarté. Oui des organismes libertaires ont
existé de tout temps ; oui, il s’en forme incessamment de
nouveaux, et chaque année plus nombreux, suivant les progrès
de l’initiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu
diverses peuplades dites sauvages, qui même de nos jours vivent
en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin ni de chefs ni de
lois, ni d’enclos ni de force publique ; mais je n’insiste pas sur
ces exemples qui ont pourtant leur importance : je craindrais

qu’on ne m’objectât le peu de complexité de ces sociétés
primitives, comparées à notre monde moderne, organismes avec
une complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus
primitives pour nous occuper seulement des nations déjà
constituées, ayant tout un appareil politique et social.
Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans
le cours de l’histoire qui se soit constituée dans un sens
purement anarchique, car toute se trouvaient alors dans leur
période de lutte entre des éléments divers non encore associés ;
c’est que chacune de ces sociétés partielles, quoique non
fondues en un ensemble harmonique, fut d’autant plus prospère,
d’autant plus créative qu’elle était plus libre, que la valeur
personnelle de l’individu y était le mieux reconnue. Depuis les
âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux
sciences, à l’industrie, sans que des annales écrites aient pu nous
en apporter la mémoire, toutes les grandes période de la vie des
nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions,
eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d’un
gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de
l’humanité, par le mouvement des découvertes, par
l’efflorescence de la pensée, par la beauté de l’art, furent des
époques troublées, des âges de « périlleuse liberté ». L’ordre
régnait dans l’immense empire des Mèdes et des Perses, mais
rien de grand n’en sortit, tandis que la Grèce républicaine, sans
cesse agitée, ébranlée par de continuelles secousses, a fait naître
les initiateurs de tout ce que nous connaissons de haut et de
noble dans la civilisation moderne : il nous est impossible de
penser, de d’élaborer une oeuvre quelconque sans que notre
esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui furent nos
devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille années
plus tard, après des tyrannies, des temps sombres qui ne
semblaient jamais devoir finir, l’Italie, les Flandres et toute
l’Europe des communiers s’essaya de nouveau à reprendre
haleine ; des révolutions innombrables secouèrent le monde.

Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales pour
la seule Italie ; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à
flamber et l’humanité à refleurir : avec les Raphaël, les Vinci,
les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois.
Puis vint le grand siècle de l’encyclopédie avec les
révolutions mondiales qui s’ensuivirent et la proclamation des
Droits de l’Homme. Or, essayez si vous le pouvez d’énumérer
tous les grands progrès qui se sont accomplis depuis cette grande
secousse de l’humanité. On se demande si pendant ce dernier
siècle ne s’est pas concentrée plus de la moitié de l’histoire. Le
nombre des hommes s’est accru de plus d’un demi-milliard ; le
commerce a plus que décuplé, l’industrie s’est comme
transfigurée, et l’art de modifier les produits naturels s’est
merveilleusement enrichi ; des sciences nouvelles ont fait leur
apparition, et, quoi qu’on en dise une troisième période de l’art a
commencée ; le socialisme conscient et mondial est né dans son
ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands
problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les
cent années issues de la philosophie du dix-huitième siècle,
remplacez-les par une période sans histoire où quatre cent
millions de pacifiques Chinois eussent vécu sous la tutelle d’un  »
père du peuple « , d’un tribunal des rites et de mandarins munis
de leurs diplômes. Loin de vivre avec élan comme nous l’avons
fait, nous nous serions graduellement rapprochés de l’inertie et
de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de
l’Inquisition, ne put que murmurer sourdement : « pourtant elle
se meut ! », nous pouvons maintenant grâce aux révolutions,
grâce aux violences de la pensée libre, nous pouvons le crier sur
les toits ou sur les places publiques : « le Monde se meut et il
continuera de se mouvoir ! »
En dehors de ce grand mouvement qui transforme
graduellement la société toute entière dans le sens de la pensée
libre, de la morale libre, de l’action libre, c’est-à-dire de
l’anarchie dans son essence, il existe ainsi un travail
d’expériences directes qui se manifeste par la fondation de
colonies libertaires et communistes : ce sont autant de petites
tentatives que l’on peut comparer aux expériences de laboratoire
que font les chimistes et les ingénieurs. Ces essais de communes
modèles ont toutes le défaut capital d’être fait en dehors des
conditions ordinaires de la vie, c’est-à-dire loin des cités où se
brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent
les intelligences. Et pourtant on peut citer nombre de ces
entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres celle de la
« Jeune Icarie », transformation de la colonie de Cabet, fondée il y
a bientôt un demi-siècle sur les principes d’un communisme
autoritaire : de migration en migration, le groupe des
communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d’une
existence modeste dans une campagne de l’Iowa, près de la
rivière Desmoines.
Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le
cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui
certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de
l’existence s’ils ne s’entraidaient spontanément, ignorant les
différences et les rivalités des intérêts. Quand l’un d’entre eux
tombe malade, d’autres pauvres prennent ses enfants chez eux,
on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on
tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les
voisins une sorte de communisme s’établit par le prêt, le va et
vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions.
La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle :
ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. La morale et la
pratique anarchistes sont la règle même dans les réunions
bourgeoises d’où, au premier abord, elles nous semblent
complètement absentes. Que l’on s’imagine une fête de
campagne où quelqu’un, soit l’hôte, soit l’un des invités, affecte
des airs de maître, se permettant de commander ou de faire
prévaloir indiscrètement son caprice ! N’est-ce pas la mort de
toute joie, de tout plaisir ? Il n’est de gaieté qu’entre égaux et

libres, entre gens qui peuvent s’amuser comme il leur convient,
par groupes distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns
des autres et s’entremêlant à leur guise, parce que les heures
passées ainsi leur semblent plus douces.
Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir
personnel. Nous voguions sur un de ces bateaux modernes qui
fendent les flots superbement avec la vitesse de quinze à vingt
noeuds à l’heure, et qui tracent une ligne droite de continent à
continent malgré vent et marée. L’air était calme, le soir était
doux et les étoiles s’allumaient une à une dans le ciel noir. On
causait à la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce n’est de
cette éternelle question sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à
la gorge comme la sphinge d’OEdipe. Le réactionnaire du groupe
était pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes.
Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître,
espérant trouver en lui un défenseur-né des bons principes :
« Vous commandez ici ! Votre pouvoir n’est-il pas sacré, que
deviendrait le navire s’il n’était dirigé par votre volonté
constante ? » – « Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine.
Entre nous, je puis vous dire que d’ordinaire je ne sers
absolument à rien. L’homme à la barre maintient le navire dans
sa ligne droite, dans quelques minutes un autre pilote lui
succédera, puis d’autres encore, et nous suivrons régulièrement,
sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les
chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans
mon avis, et mieux que si je m’ingérais à leur donner conseil. Et
tous ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont
à faire, et, à l’occasion je n’ai qu’à faire concorder ma petite part
de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que
la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne
croyez-vous pas que c’est là une simple fiction ? Les cartes sont
là et ce n’est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige
et ce n’est pas moi qui l’inventai. On a creusé pour nous le
chenal du port d’où nous venons et celui u port dans lequel nous

entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses
membrures sous la pression des vagues, se balançant avec
majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce
n’est pas moi qui l’ai construit. Que suis-je ici en présence des
grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui
nous apprirent à traverser les mers ? Nous sommes tous leurs
associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les
passagers, car c’est pour vous que nous chevauchons les vagues,
et en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider
fraternellement. Notre oeuvre est commune, et nous sommes
solidaires les uns des autres ! » Tous se turent et je recueillis
précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce
capitaine comme on n’en voit guère.
Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d’ailleurs les
punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers
l’océan malgré les chinoiseries hiérarchiques. Et ce n’est point là
un exemple isolé. Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire,
des écoles où le professeur, en dépit des sévérités du règlement,
toujours inappliquées, a tous les élèves pour amis et
collaborateurs heureux. Tout est prévu par l’autorité compétente
pour mater les petits scélérats, mais leur grand ami n’a pas
besoin de tout cet attirail de répression ; il traite les enfants
comme des hommes faisant constamment appel à leur bonne
volonté, à leur compréhension des choses, à leur sens de la
justice et tous répondent avec joie. Une minuscule société
anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi constituée,
quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour en
empêcher l’éclosion : lois, règlements, mauvais exemples,
immoralité publique.
Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse,
malgré les vieux préjugés et le poids mort des moeurs anciennes.
Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait
une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il
n’est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se

montre déjà sous mille formes ; aveugle est l’homme qui ne sait
pas l’observer. En revanche, s’il est une société chimérique,
impossible, c’est bien le pandémonium dans lequel nous vivons.
Vous me rendrez cette justice que je n’ai pas abusé de la
critique, pourtant si facile à l’égard du monde actuel, tel que
l’ont constitué le soi-disant principe d’autorité et la lutte féroce
pour l’existence. Mais enfin, s’il est vrai que ; d’après la
définition même, une société est un groupement d’individus qui
se rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne
peut dire sans ambiguïté que la masse chaotique ambiante
constitue une société. D’après ses avocats, – car toute mauvaise
cause a les siens – elle aurait pour but l’ordre parfait par la
satisfaction des intérêts de tous. Or n’est-ce pas une risée que de
voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation
européenne, avec la suite continue de ses drames intestins,
meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et
famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites,
effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant d’ici, ne verra
se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim ? Dans
notre Europe, il y a cinq millions d’hommes n’attendant qu’un
signe pour tuer d’autres hommes, pour brûler les maisons et les
récoltes ; dix autres millions d’hommes en réserve hors des
casernes sont tenus dans la pensée d’avoir à accomplir la même
oeuvre de destruction ; cinq millions de malheureux vivent ou,
du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines
diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur
370 millions d’hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent
dans l’inquiétude justifiée du lendemain : malgré l’immensité
des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu’un
revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir ? Ce
sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me
semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet
état de choses, gros de révolutions incessantes.
J’avais un jour l’occasion de m’entretenir avec un haut
fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de

ceux qui édictent des lois et des peines : « Mais défendez donc
votre société ! lui disais-je. – Comment voulez vous que je la
défende, répondit-il, elle n’est pas défendable ! » Elle se défend
pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par
la schlague, le cachot et l’échafaud.
D’autre part, ceux qui l’attaquent peuvent le faire dans
toute la sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de
transformation entraînera des violences et des révolutions, mais
déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue
et révolution permanente ? Et dans les alternatives de la guerre
sociale, quels seront les hommes responsables ? Ceux qui
proclament une ère de justice et d’égalité pour tous, sans
distinction de classes ni d’individus, ou ceux qui veulent
maintenir les séparations et par conséquent les haines de castes,
ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne
savent résoudre les questions que par l’infanterie, la cavalerie,
l’artillerie ! L’histoire nous permet d’affirmer en toute certitude
que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant
fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine
définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien
qu’opprimés ! Périrons-nous à notre tour ?
J’espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait
jour de plus en plus, renouvelant l’initiative humaine. Vousmêmes
n’êtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement
nuancés d’anarchisme ? Qui de vous, dans son âme et
conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra
pas en lui son frère et son égal ? La morale qui fût tant de fois
proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra
certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que
cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la
vraie, et nous la vivons de tout coeur, tandis que nos adversaires
sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison ; au fond, ils
sont même convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous
livrent le monde.

Élisée Reclus

Biographie
Géographe de renom et théoricien anarchiste. Il naît en
1830 à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde). Son père est pasteur
protestant et sa mère institutrice. Il commence ses études au
collège des frères moraves en Allemagne, puis il suit, pendant un
an, les cours de la faculté de théologie de Montauban.
Suite au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, il
rejoint Londres, avec son frère Élie, par crainte d’une arrestation.
Vivant de petits métiers ou comme précepteur, il s’embarque
pour les États-Unis et visite la Louisiane et la Colombie… avant
de rejoindre son frère à Paris, après s’être marié.
La maison Hachette le charge de rédiger des guides pour
les voyageurs ; il parcourt ainsi l’Europe. En 1868, Élisée publie
le premier tome de La Terre qui lui apportera succès et
reconnaissance par ses pairs.
Participant à la Commune de Paris comme simple soldat, il
est capturé le 4 avril 1871, lors d’une sortie de son bataillon à
Châtillon. Prisonnier à Versailles, puis en rade de Brest, un

conseil de guerre le condamne à la déportation simple en
Nouvelle-Calédonie. Grâce à une importante mobilisation de
savants, la peine sera commuée en bannissement.
Élisée s’installe alors avec sa famille en Suisse et adhère à
la Fédération jurassienne de l’Association internationale des
travailleurs (AIT). Après avoir fait la connaissance de
Kropotkine, il participe à la rédaction du Révolté, tout en
s’attelant à son grand oeuvre qui l’occupera pendant près de vingt
ans, La Nouvelle Géographie universelle. Rentré en France, il
effectuera de nombreux voyages (Afrique du Nord, États-Unis,
Canada, Europe du Sud…) pour mener à bien cette publication.
En 1894, malgré bien des résistances dues à son statut
d’ancien communard et d’anarchiste, il occupe la chaire de
géographie comparée de l’Université libre de Bruxelles et donne
ses premiers cours. Le 18 mars 1898, il fonde l’Institut
géographique.
Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1905, ce « doux entêté de
vertu » décède, suite à une crise cardiaque, à Torhout (près de Bruges).

D’après Itinéraire, n° 14-15

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