Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie


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Une Algérie dans une ambiance délétère, face à un Maroc en état d’apopléxie

«La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, notamment la répartition de la rente pétrolière» . RN

1- Le grenouillage séparatiste de Ferhat Mehenni, le «caniche de BHL».

L’Algérie célèbre ce 1er novembre 2018 le 74ème anniversaire du «Toussaint Rouge», qui marque le soulèvement du peuple algérien et son engagement dans sa guerre d’indépendance, alors que le pays vit dans l’incertitude de la décision de son président Abdel Aziz Bouteflika de solliciter un 5ème mandat présidentiel, plongeant la population sinon en état d’atonie, à tout le moins dans une grande perplexité.

Une séquence qui se déroule sur fond d’une énergique reprise en main de l’appareil militaro-sécuritaire par un président en fin de mandat mais probable candidat sauf accident à sa propre succession, en toile de fond d’une psychose d’une épidémie de choléra, à l’arrière plan d’une guerre larvée entre les diverses factions postulantes au pouvoir,

7 me Président de la République algérienne, M. Bouteflika, à mobilité réduite, est au pouvoir depuis 1999, soit depuis 19 ans. Agé de 81 ans, il est diminué depuis 2013 par un AVC (accident vasculaire cérébral).

En prévision de l’échéance présidentielle de 2019, le président Bouteflika a donné un grand coup de pied dans la fourmilière de la corruption en ordonnant une grande purge dans l’appareil sécuritaire de l’état prenant prétexte de la saisine d’un important lot de 701 kg de cocaïne en Algérie, le 29 Mai 2018: Le tout puissant chef de la police Abdel Majid Hamel a été limogé, de même que le général Menad Nouba, chef de la gendarmerie. La purge a emporté le chef de sûreté de la willaya d’Alger, Nourredine Berrachedi. Des magistrats ont été suspendus, deux procureurs placés sous mandat de dépôt, des enfants de responsables politiques impliqués.

La purge s’est poursuivie en douceur avec le dégagement en douceur trois mois plus tard, en Août, de deux autres officiers généraux: le patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), le général-major Mohamed Tirèche, dit Lakhdar, et le général Boumédiène Benattou, contrôleur général de l’armée, remplacé à ce poste par l’ancien directeur central de l’intendance, le général-major Hadji Zerhouni. Au total une douzaine de généraux ont été dégagés.

Effet d’une relation causale? Quoiqu’il en soit, quatorze personnalités algériennes avaient lancé trois jours plus tôt, vendredi 26 mai 2018, un appel demandant à M. Bouteflika de renoncer à briguer un 5ème mandat. Ce manifeste a quelque peu secoué la torpeur de la vie politique algérienne et redonné de l’intérêt à une compétition dont les résultats sont généralement connus d’avance:

«Votre long règne sur le pays a fini par créer un régime politique qui ne peut répondre aux normes modernes de l’Etat de droit”, (…) “Votre âge avancé et votre dramatique état de santé vous commandent de ne plus vous occuper des charges de l’Etat bien trop lourdes», souligne la missive signée des personnalités suivantes: Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement actuellement dans l’opposition, Soufiane Djilali, président du jeune parti d’opposition Jil Jadid (Nouvelle génération) et Amira Bouraoui, militante à l’origine du mouvement Barakat (Ça suffit!) qui s’est imposé sur la scène politique en 2014 en incarnant l’opposition à un 4e mandat du président Bouteflika, ainsi que par l’écrivain Yasmina Khadra, l’universitaire Fatiha Benabbou, le sociologue Nacer Djabi, qui avaient également milité contre un 4e mandat pour M. Bouteflika, au pouvoir depuis 1999.

2- L’appel de Londres du 4 juin 2018 de Ferhat Mehenni: Un mauvais remake d’un mauvais film; un pastiche du général de Gaulle dans un comique de répétition

L’incertitude présidentielle a généré une forme de grenouillage séparatiste au sein du mouvement irrédentiste kabyle représenté par l’ancien troubadour de la canzonetta algérienne, réputé pour ses liens avec Bernard Henry Lévy, le philosioniste parrain médiatique des guerres de destruction de la Libye et de la Syrie.

Mauvais remake d’un mauvais film, Ferhat Mehenni, leader du Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie (MAK) et de l’Anavad (Gouvernement Provisoire de Kabylie), a en effet lancé un appel aux Kabyles les invitant à prendre les armes. Pastichant le Général Charles de Gaulle, dans un exercice qui relève du comique de répétition, le fondateur du MAK a lancé son appel depuis Londres, lieu de l’appel du 18 juin du chef de la France Libre. Son discours est intervenu le 4 juin, deux semaines avant la date symbolique du discours fondateur de la Résistance Française. Un décalage calendaire qui signe dans l’ordre symbolique un ratage manifeste de sa propre vision de la marche de l’histoire.

La sortie du leader de la mouvance indépendantiste Kabyle est intervenue dans un contexte d’une fragilisation de sa base militante, causée par des dissidences au sein de son mouvement ainsi que par la fondation de deux nouveaux mouvements concurrents en Kabylie: l’Union pour la République Kabyle (URK) prônant l’indépendance de la Kabylie et le Rassemblement pour la Kabylie (RPK) revendiquant quant à lui l’autonomie de la Kabylie.

Le RPK a d’ailleurs vertement répliqué au «petit caniche de BHL: «Le sens de discernement nous commande aussi de ne pas occulter les considérations géopolitiques et de rester insensibles au développement et à la prolifération des conflits au niveau régional. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité internationale (la Libye, la Syrie, le Sahel.. etc.), et dans notre passé récent (la décennie noire) pour se laisser entrainer dans une aventure orchestrée par des forces obscures dont l’agenda est chargée par des actions de déstabilisation des nations», a affirmé le responsable.

Pour aller plus loin sur la problématique des Algériens et la question identitaire, cf ce lien

Pour aller plus loin sur Ferhat Mehenni et ses accointances:

L’Algérie n’est ni un pays arabe, ni musulman

BHL lance un appel au soutien de Ferhat Mehenni

3- La nécrose des circuits de décision.

L’Algérie vit dans une ambiance délétère, conséquence de l’atonie voire même de la tétanie de la population face à l’incertitude politique qui hypothèque la vie politique nationale, les recompositions géopolitiques qui s’opèrent dans la zone avec l’accroissement de la présence militaire occidentale dans la zone sahélo-saharienne sous couvert de guerre contre le terrorisme; enfin le démembrement du Soudan et les tentatives du pacte atlantiste d’édifier dans la foulée une entité autonome kurde en Syrie, le partenaire historique de l‘Algérie, en compensation du kurdistan irakien.

A cela s’ajoute, le sentiment d’abandon des populations des zones périphériques de la part du pouvoir central; ce qui explique les troubles persistants enregistrés en Algérie depuis 2013 notamment dans le sud du pays, à l’arrière-plan des menées irrédentistes encouragées par le lobby pro israélien en Europe dont la figure la plus illustre n’est autre que le natif de Beni chnouf BHL et son caniche servile Ferhat Mehheni.

Le meilleur service à rendre à l’Algérie, un pays cher au cœur de tous les militants de la cause de libération du Monde arabe, est de lui tenir un discours de vérité.

L’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision à une période charnière de la recomposition géostratégique, sur fond de crise économique lancinante et d’une gangrène djihadiste.

La séquence des pères fondateurs de l’indépendance tarde à s’achever. Mais si elle tarde tant à s’achever, alors que les lois de la biologie ont déjà rendu leur verdict, c’est sans doute en raison du fait que le lancinant problème de la dévolution du pouvoir n’a pas encore été réglé, avec tous les enjeux sous-jacents que cela implique en termes d’influence politique, d’impunité, de répartition de la rente pétrolière.

Pour aller plus loin sur le magma algérien, cf l’article de Ghania Oukazi: Elections présidentielles, l’énigme Hamel.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5263279

4- De la déstabilisation de l’Algérie.

L’Algérie a été la cible d’une opération de déstabilisation dans la séquence dite du «printemps arabe» (2011-2018). Dans l’oeil du cyclone. Ciblée et encadrée par deux régimes néo islamistes, en Libye –avec le parachutage à Tripoli depuis Kaboul d’Abdel Hakim Bel Hadj, chef des groupements djihadistes afghans de Libye- et en Tunisie, avec la propulsion au pouvoir à coups de pétrodollars monarchiques de Rached Ghannouchi, chef de la branche tunisienne de la confrérie des Frères Musulmans, le parti An Nahda. Avec en surplomb, l’Egypte confrérique de Mohamad Morsi et sur son flanc méridional, l’écharde malienne plantée par le Qatar via Ansar Eddine.

Tout le monde garde présent à l’esprit les propos mémorables de l’oracle Nicolas Sarkozy prophétisant à Moustapha Abdel Jalil, la marionnette libyenne de l’OTAN, «l’Algérie dans un an, l’Iran dans trois ans», de même que les rodomontades du mégalocéphalite du Qatar Hamad Ben Jassem, menaçant l’Algérie d‘expulsion de la Libye Arabe pour s’être opposée à l’expulsion de la Syrie, un pays du champ de bataille qui a mené en tandem avec l’Egypte quatre guerres contre Israël.

La conjuration a échoué du fait d’un comportement digne de cloportes des artisans de cette machination, particulièrement l’exaltation suicidaire des islamistes libyens qui ont procédé à l’assassinat de l’ambassadeur des Etats Unis à Benghazi et à la destruction de l’Ambassade de France à Tripoli, deux pays pourtant artisans majeurs de la chute du régime Kadhafi, d’une part; l’élimination précoce des deux principaux sous traitants de la stratégie atlantiste: Nicolas Sarkozy, dégagé par un vote de défiance populaire aux présidentielles françaises de 2012, et l’Emir du Qatar, destitué par ses parrains américains consternés par sa lévitation erratique.

Dernier et non le moindre facteur, l’expertise algérienne en la matière, seul pays doublement victorieux d’une guerre de Libération Nationale et d’une guerre contre le terrorisme (1990-2000), sans soutien extérieur. Avec en superposition, un bouleversement de la donne stratégique mondiale marqué par le retour en force de la Russie sur le théâtre méditerranéen et la présence accrue de la Chine en Algérie qui en a fait son navire amiral dans son contournement de l’Europe; Russie et Chine, deux pays membres permanents du Conseil de sécurité, font office de pare-feux à un éventuel nouvel embrasement.

Dans la précédente séquence, la guerre civile algérienne avait coïncidé avec l’implosion de l’Union soviétique et le triomphe du djihadisme planétaire matérialisé par l’intronisation des Talibans pro wahhabites au pouvoir en Afghanistan, comme pour signifier de manière patente la victoire contre l’athéisme et de l’idéologisation de la guerre sur une base religieuse.

Un djihadisme triomphant qui s’est propagé sur les flancs de l’Empire soviétique pour en achever le démantèlement, en Tchétchénie et en Yougoslavie particulièrement en Bosnie.

Pour aller plus loin sur ce point, cf à ce propos http://www.renenaba.com/al-qaida-derriere-les-attentats-de-paris-en-1995-selon-l-ancien-messager-de-ben-laden/

Toutefois, sur le plan algérien, la présence de 60.000 soldats américains de confession juive sur le sol saoudien, la terre de ses commanditaires, à proximité des Lieux Saints de l’Islam (La Mecque et Médine), dans le cadre de la coalition internationale anti Saddam, en 1990-1991, a placé, dans un pays au nationalisme chatouilleux, en porte à faux Abbassi Madani, chef du Front Islamique du Salut (FIS) et obéré le discours pseudo révolutionnaire du chef de file de la contestation islamique algérienne, le discréditant durablement, le projetant vers le Golfe en exil.

Le djihad a pris une dimension planétaire conforme à la dimension d’une économie mondialisée par substitution des pétrodollars monarchiques aux caïds de la drogue dans le financement de la contre révolution mondiale.

Le basculement de l’Algérie dans la guerre civile dans la décennie 1990 est apparu rétrospectivement comme l’acte de représailles à sa fonction de plateforme opérationnelle des mouvements de libération d‘Afrique, «La Mecque des Révolutionnaires» d’Afrique, selon l’expression d’Amilcar Cabral chef du PAIGC, le mouvement indépendantiste de la Guinée portugaise (Guinée Bissau et Cap Vert), dans le prolongement de la destruction de l’autre plateforme révolutionnaire dans le versant oriental du Monde arabe, le Liban, carbonisé par une guerre civile de 15 ans (1975-1990), dont la capitale Beyrouth abritait 18 mouvements de libération dont les Palestiniens, mais aussi la Rote Armée Fraktion, l’ASALA (Armée Secrète Arménienne pour la Libération de l’Arménie), Le Front de Libération du Sud Yémen occupé (FLOSY), le Front de Libération de l’Erythrée, les Kurdes du PKK et l‘Armée Rouge Japonaise.

5 – L’équation du Sahel

L’armée algérienne a déployé près de 80 000 soldats à se frontières méridionales afin de contenir le flux migratoire propulsé par des mafias transnationales vers l’Europe, via l’Algérie qui héberge dans le sud du pays près de 500.000 migrants supposés être en transit. Une telle présence massive constitue une bombe à retardement du fait des interférences qu’elle peut générer sur l’équilibre démographique national.

L’Algérie est ainsi donc en «sursis de stabilité» deux décennies après la « décennie noire» en ce que sa stabilité perdure en l’état, grâce à la grande instabilité du Maroc, un pays affligé d’un fort taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent chez les jeunes.

Si l’Algérie se meurt par nécrose des circuits de décision, une lente gangrène qui gagne progressivement les rouages de l’État, nul toutefois ne songe désormais sérieusement à la déstabiliser par crainte de l’effet domino dont le plus grand bénéficiaire serait AQMI, alors que la France veille à s’assurer de la coopération d’Alger au sein du G5 Sahel, la structure ad hoc mise sur pied par Paris pour combattre le terrorisme dans la zone sahélo-saharienne.

Au sommet africain de Nouakchott, en juillet 2018, Le président Emmanuel Macron a accusé en termes à peines voilées l’Algérie d’être responsable de l’échec de son plan Sahel. L’armée algérienne répugne en fait à combattre les Touaregs maliens en raison du fait qu’une importante population touareg est déployée dans le giron saharien de l’Algérie et que le pays refuse à faire office de «hostspot», lieu de filtrage de l’émigration sub saharienne, une fonction de garde chiourme des Occidentaux, qu’elle juge insultante à son honneur au regard de son histoire anti coloniale.

L’arrimage de l’Algérie au G5 Sahel tarde à se finaliser en ce que l’Algérie répugne aux alliances du fait de son histoire. Le corpus doctrinal de l’Algérie a en effet été forgé en fonction de sa projection géostratégique. Une constante de la diplomatie algérienne depuis son indépendance, qui a valu à ce pays d’être considéré comme un pays phare de tiers monde à l’instar du Vietnam et de Cuba avec sa diplomatie multilatérale, initiée précisément par le tandem Boumédiène Bouteflika, lors d’une décennie prodigieuse (1970-1980).

Au point que dans le pré carré africain de la France, l‘Algérie supplée par moment l’ancienne puissance coloniale dans son rôle d’intermédiation comme ce fut le cas avec le conflit du septentrion malien.

6– Le Sahel, un eldorado pour les compagnies militaires privées.

Le Sahel tend d’ailleurs à devenir un nouvel eldorado pour les compagnies militaires privées.

Près de 7.500 membres des forces spéciales américaines sur un total de 60.000 sont engagés dans 90 pays pour y mener des actions clandestines. 1.200 sont à l’oeuvre dans trente pays africains, sous l’autorité de l’AFRICOM, basé à Stuttgart (Allemagne) (Cf à ce propos «Prolifération méconnue de bases militaires US» de Claude Angeli- Le Canard Enchainé, 13 juin 2018).

En complément à L’AFRICOM, 21 entreprises américaines s’affichent comme prestataires de service militaire en Afrique du Nord et au Sahel. Sans compter les entreprises de soutien aux opérations d’autres pays (MINUSMA, Barkhane…). Des dizaines d’autres compagnies ont progressivement occupé la zone. Leurs missions vont de la fourniture de repas à l’intervention armée. Elles sont françaises, britanniques ou ukrainiennes et se partagent un budget annuel de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Pour aller plus loin sur ce thème, ce lien A quoi servent les bases françaises en Afrique

http://www.afrik.com/chronique-afrique-debout-a-quoi-servent-les-bases-militaires-francaises-en-afrique-1ere-partie

Le Sahel en l’an 2050 comptera 1,9 milliards habitants soit autant que l’Europe, Les Etats Unis, l’Amérique latine et l’Océanie réunis. Avec 6.500 km de frontières avec sept pays du Sahel (Libye, Mali, Maroc, Niger, Tunisie, Sahara Occidental), l’Algérie y occupera une position centrale. Sa stabilité relève d’un impératif catégorique pour les pays occidentaux en ce qu’il constitue un passage obligé des flux migratoires à destination de l’hémisphère Nord.

A titre comparatif, le Japon affecte 27 pour cent de ses investissements à son voisinage immédiat des pays de l’ASEAN, contre 3 pour cent à l’Europe pour le Sahel, selon les précisions fournies par Abdel Aziz Rahabi, ancien ministre et ancien ambassadeur algérien, lors du colloque de l’UFAC (Union des Universitaires Algériens et Franco algériens), dont la 5ème session s’est tenue à Marseille le 7 avril 2018, sous le thème «Méditerranée: enjeux pour la paix dans la diversité»(1).

M. Rahabi a été l’ancienne cheville ouvrière auprès de Lakhdar Ibrahim, l‘émissaire de la Ligue Arabe aux négociations inter-libanaises de Taef (Arabie Saoudite, 1989), qui mirent fin à la guerre civile libanaise.

Cette parcimonie explique sans pour autant la justifier l’instabilité du flanc méridional de l’Europe au delà des explications culturalistes qui masquent mal une survivance d’une forme d’ethnographisme coloniale. Ce qui explique la sur-réaction psychologique des faits arabes et musulmans dans l’opinion occidentale, particulièrement française, au-delà aussi et surtout de la prégnance d’un comportement néocolonialiste occidentale dans l‘approche des problèmes du Monde arabo africain.

En dépit de l’aléa politique, l’Algérie compte néanmoins non parmi les plus sûrs mais parmi les plus sécurisés du Monde. Pour aller plus loin, cf sur ce point le sondage Gallup 2017 https://fr.scribd.com/document/355627928/L-Algerie-parmi-les-pays-les-plus-securises-au-monde-selon-l-institut-Gallup#from_embed

7 – Des rapports entre l’Algérie en atonie et le Maroc «partimonialisé» au seuil de l’apopléxie.

Si l’état de santé du président Abdel Aziz Bouteflika hypothèque quelque peu la vie politique de l’Algérie, la santé et les absences du Roi Mohamad VI en font autant pour le Maroc.

Pendant les quatre premiers mois de l’année 2018, le roi du Maroc a passé moins de vingt jours dans son pays. Ses absences fréquentes et prolongées alors que la contestation populaire ponctue la vie politique interne du royaume, paralysent partiellement le pays et créent une situation intenable sur le long terme, car le chef de l’État marocain détient presque tous les pouvoirs. Au point que se pose de manière lancinante la question de son abdication en faveur de son fils, âgé de 15 ans. De surcroît, le royaume chérifien, un pays «patrimonialisé» est au bord de l’apopléxie, «en manque d’oxygène», pour reprendre l’expression d’un analyste marocian, Hassan Allaoui, en proie à une ébullition permanente, conséquence de l’autoristarisme royal, du de l’arbitraire, du népotisme et de la corruption qui y règne.

Pour compenser son absence, Le roi a fait acte d’autorité à son retour, ordonnant une vaste purge de l’appareil sécuritaire marocain et du corps préfectoral, à qui il a fait assumer la responsabilité des défaillances ayant abouti au mécontentement populaire et à l’instabilité politique.

Pour aller plus loin sur ce sujet, ce lien:

https://orientxxi.info/magazine/maroc-l-inconcevable-abdication-de-mohamed-vi,2450

Le Maroc manque d’oxygène par Hassan Allaoui

http://www.economie-entreprises.com/le-maroc-manque-doxygene/

La précarité politique au Maroc et l’expansion des groupements islamistes dans la zone sahélo-saharienne ont une valeur dissuasive pour toute tentative de déstabiliser l’Algérie.

Depuis le lancement de la séquence dite du «printemps arabe», le nombre des groupements islamistes est passé de cinq à cinquante en Afrique. L’Algérie joue un rôle majeur dans la neutralisation de cette prolifération terroriste dans son hinterland, en consolidant discrètement le pouvoir tunisien post nadawiste, de même que le Mali, se posant par moments comme un médiateur régional.

En parallèle, le Maroc est embourbé par une tension sociale extrême (soulèvement du Rif), un taux de chômage urbain de l’ordre de 40 pour cent et des décennies d’absolutisme monarchique.

La décision de Rabat de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, le 2 mai 2018, sous le faux prétexte du soutien du Hezbollah libanais au Front Polisario, a répondu au souci du Royaume d’acter dans l’ordre symbolique l’alignement du Maroc à l’axe constitué par les deux grandes théocraties du Moyen orient, Israël et l’Arabie saoudite, en voie de constitution, dans la perspective d’une éventuelle confrontation avec l’Iran afin de compenser la déroute militaire de l’OTAN en Syrie, celle des pétromonarchies au Yémen et d’occulter le retrait des Etats Unis de l’accord sur le nucléaire iranien.

Ce faisant, le Maroc cherche à atténuer le courroux occidental et à amortir l’impact de la révélation selon laquelle le royaume chérifien est apparu comme étant le plus grand exportateur du terrorisme islamique vers l’Europe, (Attentat de Madrid 2004 qui a fait 200 morts, l’assassinat de Théo Van Gogh, les attentats de Bruxelles en 2015, de Barcelone en 2017 et de Trèbes près de Carcassonne, le 23 mars 2018).

Cela ne se proclame pas publiquement surtout dans les médias français réputés qui pratique à l’égard du trône marocain, (diplomatie de la Mamounia oblige), un journalisme de révérence et de prosternation. Mais cela se chuchote dans les cabinets calfeutrés des chancelleries et cela joue en faveur de l’Algérie.

La Jordanie (Machreq) et le Maroc (Maghreb, deux royaumes sans ressources énergétiques, compensent leur absence de royalties, par une alliance clandestine ancienne avec Israël. Cette diplomatie souterraine est génératrice de dividendes en termes stratégiques et médiatiques, infiniment plus lucratives pour les deux royaumes que les pétro dollars. Pour mémoire, le Maroc est le lieu de villégiature préféré de Bernard Henry Lévy et de Dominique Strauss Khan, deux arabophiles notoires. Et ceci pourrait expliquer cela.

Il est de notoriété publique que le Maroc pratique une normalisation rampante avec Israël, qui octroie au monarque un sauf-conduit auprès des puissances occidentales, l’absolvant de toutes les turpitudes de son pays. Les récentes révélations sur la connivence entre Israël et le Maroc faites par Ronen Bergman dans son ouvrage Rise and Kill: «The Inside Story and Secret opérations of Israel’s assassination» ne sont pas faites pour améliorer l’image du Royaume.

La rupture avec l’Iran apparaît ainsi comme un acte éminemment démagogique, qui n’en constitue pas moins l’indice d’une recomposition politique en prévision d’une éventuelle confrontation régionale entre Israël et les contestataires à l’ordre hégémonique israélo américain dans la zone, après le désastre de l’alliance islamo atlantiste dans la guerre de Syrie et la débandade de l’opposition off shore syrienne pro monarchique.

8- La course aux armements

La tension persistance entre l’Algérie et le Maroc, à l’arrière-plan du contentieux de la question du Sahara occidental grève le budget des deux pays. Sur fond de crise diplomatique, l’Algérie et le Maroc se livrent en effet une course effrénée pour rendre hermétiques leur frontière commune.

Le Maroc a annoncé le lancement d’un satellite de surveillance des frontières et l’Algérie s’emploie à ériger un mur d’isolation électronique, et les deux pays sont engagés dans une course à l’acquisition de missiles balistiques longue portée, à fort pouvoir détonateur.

L’Algérie et le Maroc occupent la première place du continent africain sur le plan de l’armement. De 2007 à 2015, l’Algérie a dépensé près de onze milliards de dollars pour moderniser son armement, faisant l’acquisition principalement auprès de la Russie de chasseurs bombardiers, de frégates, des Hélicoptères et de l’artillerie, tandis que le Maroc consacrait durant cette même période 4, 7 milliards de dollars pour l’acquisition des armes des Etats Unis et des pays européens.

Ci joint pour le lectorat arabophone, le rapport du Congrès américain sur ce sujet.

Sur le plan balistique

Le rapport penche en faveur de l’Algérie, qui dispose de 176.000 missiles balistiques longue portée, à fort effet destructeurs, contre 72.000 au Maroc. Le classement établi par la revue américaine «Global Fire Power» donne le positionnement suivant:

  • Russie: 3.793.000 missiles
  • Corée du Nord: 2.400.000
  • Chine : 1.770.000
  • Egypte : 1.481.000
  • Iran : 1.475.000
  • Etats Unis : 1.331.000

suivis du Vietnam de la Turquie et de l’Ukraine.

Outre l’Egypte (1481), la Syrie se classe au 2ème rang parmi les pays arabes avec 650.000 missiles balistiques suivie des pays suivants:

  • Yémen : 423.000
  • Arabie saoudite : 322.000
  • Algérie : 176.000
  • Libye : 100.000
  • Jordanie : 88.000
  • Maroc : 72.000
  • Irak : 59.000

À moyen terme, la querelle de succession présidentielle sera immanquablement réglée. L’Algérie devra alors se tourner résolument vers l’avenir pour mobiliser ses capacités à la conquête de nouveaux horizons.

Se fixer comme objectif de rejoindre le groupe du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est à dire les chefs de file du groupe s’employant à construire un monde multipolaire, à l’effet de mettre un terme à six siècles d’hégémonisme occidental, et de renouer ainsi avec le rôle pilote de l’Algérie dans le combat pour la libération de l’Afrique et du Monde arabe, particulièrement la cause palestinienne, à qui fait cruellement défaut le soutien d’un pays arabe de poids.

Pour aller plus loin sur l’Algérie

A propos du conflit du Sahara occidental

1 – L’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) est composée des dix pays suivants: Birmanie, Cambodge, Laos, Malaise, Indonésie, Japon, Philippines, Singapour, Thailande, Vietnam.

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dolars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

Fondée en 1967 à Bangkok (Thailande) par cinq pays dans le contexte de la guerre froide pour faire barrage aux mouvements communistes, l’ASEAN constitue désormais un espace pour régler les problèmes régionaux et peser en commun dans les négociations internationales.

Un sommet est organisé chaque année au mois de novembre. Son secrétariat général est installé à Jakarta (Indonésie).

En 2013, elle représentait:

  • 620 millions d’habitants (environ 8,8 % de la population mondiale)
  • 2.400 milliards de dollars de PIB
  • 76 milliards US$ d’investissements étrangers (2010)

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Le califat dans les imaginaires de l’Islam sunnite 1/2


madaniya.info

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En 30 ans, deux califes assassinés, quatre guerres civiles scellent l’éclatement de l’Islam en trois islams : Sunnite, Chiite, Kharijite.

Note de la rédaction http://www.madaniya.info

Le califat est une notion exclusivement sunnite. Contrairement aux analyses des islamologues et autres islamophilistes, le califat universel n’existe pas. Le califat n’est pas universel, mais une notion exclusivement sunnite, et l’on ne comprendra rien au califat si on le décontextualise, c’est-à-dire si on en dé-sunnise l’histoire.

Retour sur cette séquence historique, sanglante que constitue le califat, «la plus grande source de discorde au sein de la Umma», selon l’expression du théologien Al Ashari.

Trois ans (2014-2017 : Telle aura été la durée du magistère du Calife Ibrahim, alias Abou Bakr Al Baghdadi, le plus court dans l’histoire du califat islamique.

Salué par la foultitude des djihadologues en herbe comme l’aube d’une nouvelle renaissance pan islamique, entraînant rupture du partage du Moyen orient selon le schéma Sykes Picot, le 5e califat de l’histoire musulmane est apparu au vu de sa pratique et de ses résultats comme l’expression d’une pathologie passéiste, d’une nostalgie de grandeur révolue.

Un délai ultra court au regard de l’histoire, mais qui aura opéré un bouleversement majeur des données de la guerre de Syrie et d’Irak. Parallèlement au travail de sape de la coalition occidentale en appui aux opérations au sol de ses supplétifs kurdes, la reconquête de l’Irak sur injonction de l’Ayatollah Ali Hussayni Al Sistani a mis en relief la contribution majeure des milices chiites irakiennes «Al Hached Al Chaabi» (La mobilisation Populaire) et des ses parrains iraniens dans la défaite de l’hydre djihadiste sunnite. A tout le moins en Irak.

Pour aller plus loin sur le thème

Fin de la note de la rédaction

1 – Le califat, la plus grande source de discorde

Beyrouth, mars-juillet 2017. La chute de Mossoul, capitale de L’État Islamique, en juin 2017, trois ans après la proclamation du califat, remet en mémoire la problématique du califat en terre d’Islam. À se référer à son histoire (1), le califat est, ainsi que l’a soutenu al-Ach’arī (2) en son temps, « a plus grande source de discorde au sein de la umma (…) Jamais principe religieux n’a fait couler tant de sang en islam».

Une histoire effectivement sanglante. En l’espace d’une trentaine d’années, entre 632, date de la mort du Prophète, et 661 l’assassinat de ‘Ali, sous ce califat dit Bien Guidé (al-kulafā’ ar-rāchidun), la umma islāmiyya fut ravagée par une suite de fitan (plur. de fitna(3)) – dont la plus traumatisante prit le nom de «al-fitna al-kubra»(4) – toutes ordonnées par la succession du Prophète.

Le Prophète mort, le choix d’Abu Bakr (r. 632-634) pour lui succéder ne se fit pas sans que sa nomination à la tête de la umma ne soulevât des tempêtes en son sein.

Il dut même affronter une sédition (632-633) qui, se généralisant rapidement (Bahreïn, Nadjd, Yamāma, Yémen, Hadramawt, ‘Umān), embrasa une grande partie des tribus arabes du monde islamique de l’époque et risqua de mettre la umma en pièces.

2- Les guerres d’apostasie : Hurub Ar-Ridda

Tout en proclamant haut et fort qu’elles ne reniaient pas l’islam et qu’elles continueraient à le pratiquer, les tribus arabes qui avaient été du vivant du Prophète sous domination médinoise, entrèrent en rébellion à sa mort, dénièrent reconnaître les représentants du «pouvoir central» de Médine -alors la capitale de ce qui n’était pas encore un empire-, refusèrent de continuer à payer l’impôt et, plus grave, maint de leur dirigeants s’érigèrent en successeur, en khalīfa, voire certains en prophète.

Baptisée du nom de hurub ar-ridda, cette première fitna remettant en question le Pouvoir central, ie le califat de Abu Bakr, fut à l’évidence de nature politique plutôt que religieuse comme on a voulu le faire croire en les dénommant hurub «ar-ridda», qui veut dire guerres «d’apostasie».

Si, les guerres de ridda matées, le califat de ‘Umar (r. 634-644) se passa sans fitna qui remît en question l’unité et l’unicité de la umma(5), la catastrophe survint vingt-cinq ans après la mort du Prophète, sous le califat de ‘Uthman (r. 644-656), pour se reconduire, s’amplifiant, tout au long du califat de ‘Ali (r. 656-661)… et même au-delà.

Après une période de fortes tensions induites par le gouvernement de ‘Uthmān jugé inique et parentiste, il fut assassiné chez lui, à Médine, en 656. Comme le diront les chroniqueurs, le meurtre de ‘Uthman aura été «al-bāb al-maftūh lil-fitna» [La porte ouverte à la «discorde et la guerre civile»]. Et effectivement, de cet assassinat, en soi déjà une crise, se foisonna une suite dérèglée de fitan plus graves les unes que les autres et toujours ordonnée à la succession du Prophète.

À la mort de ‘Uthman, les Médinois choisirent de prêter allégeance (bay’a) à ‘Ali dans l’urgence, traduisant leur désarroi quant à la possible décomposition de la umma. Mais cette élection ne satisfit pas tout le monde : notamment ‘Aycha, veuve du Prophète, et deux de ses Compagnons, az-Zubayr et Tālha qui avait, lui, des prétentions au califat ; notamment aussi Mu’āwiya, alors gouverneur de Damas et proche cousin de ‘Uthman, qui refusa la bay’a tant que ‘Ali, accusé d’être leur complice, n’aura pas vengé ‘Uthman en arrêtant ses assassins; notamment enfin des khārijites ou khawārij, qui, eux, se révoltèrent mais en un sens totalement différent. On y reviendra.

3- La bataille du Chameau (656) et la bataille de çiffin (657), dont l’enjeu est la succession du prophète

Cette suite réglée de crises devait s’engendrer en une suite réglée de trois batailles sanglantes et d’un assassinat dont l’enjeu était encore et toujours commandé par la succession du Prophète.

La première d’entre elles, fut la Bataille du Chameau (656) qui mit aux prises ‘Ali contre ‘Aycha et ses alliés, les deux Compagnons du Prophète.

Après Hurub ar-ridda, la Bataille du Chameau fut la seconde des grandes batailles qui opposa les armes à la main, les premiers musulmans entre eux.

Certes, ‘Ali en sortit vainqueur, mais la contestation de son califat ne prit pas fin pour autant, car dans la même foulée, se coulant l’une dans l’autre, l’année suivante s’accomplit en Syrie la troisième grande bataille des musulmans entre eux, celle de Çiffīn (657) qui opposa ‘Ali à Mu’āwiya.

4- La sortie des Kharijites et la bataille de Nahrawān (658-659)

Enfin, dans la coulée de cette bataille, une autre fitna, encore plus grave quoique d’un autre genre, opposa ‘Ali à certains de ses partisans. En effet, face au risque de perdre la bataille de Çiffīn, dont son armée était en passe d’être défaite, Mu’āwiya ordonna à ses hommes de brandir des Corans au bout de leur lance afin de réclamer un arbitrage humain. Après hésitation, ‘Ali finit par accepter l’arbitrage humain. Son acceptation eut deux suites majeures. Par rapport à son ennemi, l’arbitrage lui ayant été favorable, Mu’āwiya légitima sa désobéissance à ‘Ali et se fit proclamer calife en 660, avec pour capitale Damas. Deux califes désormais, régnaient sur la umma, Mu’āwiya à Damas en Syrie, ‘Ali à Kūfa en Iraq où il s’était replié avec ses partisans.

Seconde suite majeure. Qu ‘Ali eût accepté l’arbitrage humain est précisément ce que refusèrent certains de ses partisans qui se révoltèrent contre lui, car, pour eux, il est impossible de sceller le sort d’une bataille par l’arbitrage humain, puisque «Lā hukma illā li-Allāh»/«Lā hukma illā-lillāh» [Il n’y a d’arbitrage/de jugement que de celui de Dieu].

Ils décidèrent donc de «sortir» -(kharaja d’où leur nom : khārijites/khawārij, les «sortants»)(6)- des rangs de ‘Ali. Les considérant comme «sortis» de la umma, ‘Ali déclencha la quatrième des grandes batailles de ce califat «Bien Guidé», la terrible Bataille de Nahrawān (658-659) qui se conclut au profit de ‘Ali par une non moins terrible répression contre les khārijites, on a parlé de massacre. Et ce fut un khārijite qui lui asséna, en 661, le coup de poignard qui lui sera fatal.

Avec l’assassinat d‘Ali prit fin le mal nommé califat Bien Guidé qui fut à l’évidence des faits un «califat fitnique».

5- En 30 ans, deux califes assassinés, quatre guerres civiles scellent l’éclatement de l’Islam en trois islams : Sunnite, Chiite, Kharijite

En l’espace de seulement trente ans, pour raison de succession, deux califes auront été assassinés, quatre guerres civiles auront ensanglanté la umma, deux califes en guerre auront régné ensemble, et enfin mais surtout, le terme de ce califat aura définitivement scellé l’éclatement de l’Islam en trois islams :

l’islam sunnite, l’islam chiite et l’islam khārijite.

En l’espace de trente ans, ce califat des Premiers temps aura été vécu en contradiction frontale avec tout ce que les musulmans en attendaient ; de son fait les musulmans – qui ne s’attendaient pas que l’horizon islamique fût inaccessible, que les temps post prophétiques fussent si conflictuels, si profondément traversés par la fitna, ni si en contradiction avec les idéaux de l’islam ; les musulmans donc firent l’expérience de l’impossible unité de la umma.

Et pourtant !

6 -Le hiatus entre une réalité sanglante et la représentation mythifiée du Califat

Deux siècles après ces tragiques événements, à partir du VIIIe siècle bien que le fond de l’air en eût été plein depuis les grondements de la fitna, la fiction des Khulafā’ Rāshidūn -comme un pressentiment vers la fin du califat dit Bien Guidé, comme une présomption sous les Omeyyades et enfin comme une conviction partagée par la «umma sunnite» avec et depuis les Abbassides- s’imposa à tous, si ce n’est comme un «fait» en tout cas comme une «vérité»; et pour près de douze siècles, du VIIIe à nos jours, le califat dit Bien Guidé a représenté – et représenterait toujours (?) – pour la majorité des peuples musulmans sunnites, la vérité par excellence de l’«État islamique».

Comment expliquer ce(t) hiatus entre une réalité sanglante sans cesse avérée et sa représentation mythifiée ?

Comment expliquer que le Califat de paix et d’unité fantasmé en âge d’or, ait pu naitre d’une période califale (7) faite de discordes, de troubles, d’assassinats, de massacres et de guerres civiles, à répétition ?

Comment ce qui a existé, un califat fitnique, «malheureux (8)», a-t-il donné naissance à ce qui n’exista jamais et dont les musulmans n’avaient nulle expérience, le «califat “Heureux”(9)» dit des Bien Guidés ?

Le paradoxe intrigue ! Quand bien même l’on serait réduit à des explications conjecturales, tentons quand même l’aventure de nous l’expliquer ! Aventure que bien d’autres avant ont tentée.

Mais il me semble qu’au regard de ce que j’ai lu sur cette question – et Dieu sait la masse de ce que je n’ai pas lu -, il me semble que l’hypothèse retenue régulièrement repose, explicitement ou implicitement, sur l’opposition «réalité vs imaginaire/irréalité», en l’occurrence, la «réalité» fitnique du califat vs la «vérité imaginaire» d’un Califat Bien Guidé perçu comme promesse, celui-ci ne venant pas prendre la place de celui-là, s’y substituer pour l’effacer de la «mémoire de ces lieux», mais pour le chevaucher actant ainsi une bien étrange valse entre le «fait» de l’histoire et la «vérité» de la promesse. Mais une promesse ne peut se comprendre si l’on omet de prendre en compte celui qui fait confiance à la parole donnée, car quel sens aurait une promesse si elle n’avait pas un bénéficiaire qui croit à sa possible réalisation ?

À l’opposition radicale retenue par cette lecture «réaliste», le libre jeu de l’imaginaire en cette circonstance me semble avoir été beaucoup plus subtil et plus complexe dès lors que cette opposition vue autrement ou sous un autre angle, pourrait n’être que la forme sensible d’autres oppositions qui en constitueraient comme son imaginaire premier ?

«C’est précisément l’avantage d’une action symbolique que, agissant par elle-même, elle peut recevoir de multiples interprétations et dire à chacun, selon son point de vue, une chose nouvelle.» Johann Gottfried Herder, Sämtliche Werke, vol. 20, cité par Barbara Stollberg-Rilinger, «La communication symbolique à l’époque pré-moderne. Concepts, thèses, perspectives de recherche», Trivium [En ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 24 octobre 2008, http://trivium.revues.org/1152 «Le symbole exprime ce qui ne peut être dit que par lui.» André Malraux.

Pour essayer de cerner l’imaginaire dont il est question, le mieux serait de revenir à l’horizon d’attente des musulmans de ce temps-là tel qu’il transparait dans la nostalgie du temps prophétique où elle s’origine.

Et effectivement, il me semble, que c’est que de là, du moment de son irruption et non d’elle-même que la fiction du Califat Bien Guidé tire son sens et sa force : de son inscription dans le contexte fitnique d’alors. C’est bien pour cela, je crois, qu’elle ne s’est pas construite pour «produire» une «autre réalité», une sorte de «contre-réalité» qui aurait falsifié les faits passés ; mais par le détour du contrepoint, il s’agissait de s’«inventer» une «vérité» autre que celle charriée par la «réalité fitnique».

7 – On ne succède pas au prophète

Or donc la fitna s’étant confondue dans l’imagerie musulmane à un effondrement, elle s’est engendrée en une crise «des signes». Bien qu’éprouvée et reconnue au plan des faits et de l’histoire, cette crise des signes est demeurée néanmoins «invisible» sur un autre plan, car la reconnaître menaçait et menace toujours d’ébranler les fondations d’une Loi fondamentale vécue comme sacrée : ce qui est reconnu c’est la crise de la succession califale qui donna lieu au califat fitnique ; mais ce qui est méconnu c’est l’impossibilité (de fait/de droit ?) d’une telle succession : on ne succède pas au Prophète.

Qu’elle soit méconnue, signifie que cette crise relève de l’indicible, de l’irreprésentable et dès lors du méconnaissable.

Non reconnue, elle demeure suspendue, sans lieu propre dans la compréhension de la totalité de ce qui se passe : on ne tient pas compte de ce qui s’est passé et on continue de fonctionner comme la succession prophétique était possible ; on continue d’agir et de penser comme si le ciel, le soleil, les éléments et les hommes n’avaient pas changé d’ordre, de mouvement et de puissance et ne sont pas différents de ce qu’ils étaient autrefois.


Notes
1- Tous les éléments qui suivent ont fait l’objet d’une narration historique issue de la tradition sunnite de l’époque ‘abbasside et transmise par les chroniqueurs des VIIIe-IXe siècles – soit quelque deux siècles après l’avènement des faits. Cette narration chrono-graphique constitue le canon historique chez les sunnites. Quand bien même les faits ne pourraient être avérés «scientifiquement», il reste que c’est cette narration, autant dans sa forme que dans son contenu, qui a marqué et marque toujours les esprits et c’est en elle que se fournit le matériel de l’imaginaire des Musulmans sunnites.
Les chiites, par contre, attachés au principe «généalogique» de transmission du pouvoir: ‘Ali, cousin et gendre du Prophète, époux de sa fille Fātima et père de ses deux petits-fils, Hasan et Husayn, et donc «le plus “proche” de ses Compagnons», aurait dû en toute légitimité «généalogique» lui succéder comme premier calife de l’islam; ce qui ne fut pas le cas. Aussi dénieront-ils toute légitimité aux califes, bien guidés ou pas, qui se succéderont. Rompant d’ailleurs radicalement avec le sunnisme, ils ont substitué l’Imamat au Califat.
Quant aux kharijites, eux, ils refusent le principe que le calife soit désigné parmi les membres de la famille du prophète ou parmi les Arabes appartenant à la tribu qurayshite.
Aussi tout mon propos sera-t-il consacré à la fiction sunnite des Califes Bien Guidés.
2- (874-936). Éminent théologien du IIIe/H-IXe).
3- Passons sur ses origines qui ne servent pas ici. Le mot de fitna désigne, historiquement, la sécession qui se manifesta au sein de la umma sous les califats de ‘Uthmān/‘Ali et donna lieu à une suite de guerres civiles et de batailles rangées. Cf. Supra. Relevant de la mémoire collective, douloureusement vécue dans le silence, nulle commémoration ne vient la rappeler au souvenir des siens, fitna désigne depuis ces événements délétères, désaccords, discordes ou divisions au sein de la umma porteurs de guerre civile.
4- «La Grande Épreuve» ou «La Grande Discorde». Elle prend fin cinq ans plus tard, en 661 avec l’assassinat de ‘Ali et le califat de Mu’āwiya, mais qui dut affronter une agitation chiite, des émeutes kharijites et une opposition doctrinale sunnite. Si stricto sensu, la Grande discorde prit fin en 661, elle ne prit fin «officiellement» que pour se reconduire intensément sur une période assez longue qui s’est étalée sur quelque soixante ans, puis pour labourer toute l’histoire du califat islamique. Dénommée «al-Kubra» (La Grande), parce qu’il y en a eu beaucoup, beaucoup d’autres mais de moindre ampleur en tout cas dans l’imaginaire des musulmans. Prenant donc fin sans réussir à s’évacuer de l’histoire, la fitna serait consubstantielle à l’histoire de l’islam post prophétique ; et parmi ces fitan/s qui ont reconduit la «Kubra», deux, en raison des conséquences qu’elles ont eu sur le cours des évènements, mériteraient qu’on s’y intéresse : 1) le «martyr» de Husayn, fils de ‘Ali, lors de la Bataille de Karbala (680), qui donnera naissance au chiisme ; 2) la fitna de ‘Abdallah b. az-Zubayr (681-693) qui, refusant la bay’a au calife Yazid Ier, intronisé par Mu’āwiya son père, s’autoproclama Calife (681) fort de sa légitimité parentale avec Abu Bakr dont il est le petit-fils. L’instabilité du califat omeyyade à ses débuts aidant, b. az-Zubayr réussit à gouverner le Hijāz dix ans durant, de 683 à 693. Recevant de nombreuses allégeances, il étendit son califat jusqu’à Basra en Iraq. Ce n’est qu’en 693, que le Calife de ‘Abdel Malik put redresser la situation, son armée s’empara de La Mecque où ‘Abdallâh fut tué. Suite grave, certes! Ça semble devenir la règle puisque, pour la seconde fois de sa courte carrière, une soixantaine d’années, la umma impuissante assistait à l’existence de deux califats : 1) Mu’āwiya / ‘Ali ; 2) Yazid Ier & ‘Abdel Malik / ‘Abdallah b. az-Zubayr. Décidément cette séquence postprophétique fut bien «malheureuse»/Cf. Note 7.
Ceci étant, la demeure de l’islam connut, entre 656 et 813, une autre séquence fitnique: pas moins de quatre guerres civiles, des dizaines de révoltes, des assassinats de succession califale comme, entre autres exemples, celui d’al-Amīn (fils de Hārūn ar-Rachīd) tué durant sa tentative de fuite de Bagdad, sa capitale assiégée par son frère al-Ma’mūn, établi calife en 833.
5- Certes, le calife ‘Umar fut assassiné, mais son meurtre ne relève pas de la politique et encore moins de la succession du Prophète ; aussi cet assassinat ne concerne-t-il pas mon propos.
6- Les Khawārij (« les sortants ») doivent leur nom bien mieux qu’à une épithète générique exprimant l’idée qu’ils étaient « sortis » de la communauté des Croyants (la umma), ainsi qu’on l’a interprété plus tard, à une époque assez reculée, au fait qu’un grand nombre de partisans de ‘Ali, sortirent (kharaja) en cachette de Kūfa où ‘Ali et ses partisans s’étaient retirés, pour rejoindre le camp d’Ibn Wahb (le chef des khawārij). Mais la légende a des droits sur les faits que l’histoire n’a pas toujours. Cf. « K̲h̲ārid̲j̲ites », Encyclopedie de l’islam.
7- Califat s’écrira avec une majuscule quand il réfère au Califat idéal, imaginaire, utopique…, objet de discours et de récits plutôt que de la réalité ; et avec une minuscule quand il réfère à la réalité historique d’un califat.
8- Cf. Note suivante.
9- Comme Aristote l’avait noté, il est des énoncés – comme la demande, la prière, le souhait, le vœu, le conseil, l’ordre, Etc. – qui se présentent comme des énoncés qui n’ont pas de valeur de vérité. Il serait absurde qu’à l’exclamation : «Je souhaite qu’il vienne!», il soit répondu : «C’est vrai/C’est faux». Néanmoins, si ces énoncés n’ont pas de valeur de vérité, ils ont une «valeur de réalisation» : la demande, la prière, le souhait, le vœu, … peuvent être exaucés ou pas, le conseil suivi ou pas, l’ordre obéi ou pas. Aux valeurs «Vrai/Faux», Wittgenstein substitue pour ce genre d’énoncés les valeurs «Heureux/Malheureux»: «Heureux» quand l’énoncé est réalisé selon le souhait, le vœu… et «Malheureux» dans le cas contraire.
Évidemment le califat n’est pas un énoncé. Néanmoins il nous a semblé suggestif d’emprunter à Wittgenstein ses appellations d’Heureux et de Malheureux (en en détournant quelque peu le sens), puisque le califat réel (les califes qui se sont succédé tout au long de l’histoire de l’Empire islamique) se sont «mal réalisés/ d’où notre appellation de «califat malheureux» ; et que le Califat idéal – qui correspond à une Idée du Califat, avec un «I», comme pour suggérer qu’elle aurait à la manière des Idées de Platon à se réaliser -, Idée dont la vocation est de précisément «éponger» le califat fitnique.

 

Pour le lecteur arabophone, le texte de l’intellectuel égyptien Ala’ Al Aswani
sur ce même thème
علاء الاسوانى
  ھل نحارب طواحین الھوا!؟
لقد عاش المسلمون أزھى عصورھم وحكموا العالم وأبدعوا «
حضارتھم العظیمة عندما كانوا یعیشون فى ظل الخلافة
الإسلامیة التى تحكم بشریعة لله ..فى العصر الحدیث نجح
الاستعمار فى إسقاط الخلافة وتلویث عقول المسلمین بالأفكار
الغربیة، عندئذ تدھورت أحوالھم وتعرضوا إلى الضعف
والتخلف ..الحل الوحید لنھضة المسلمین ھو استعادة الخلافة
..». الإسلامیة
كثیرا ما استمعت إلى ھذه الجملة من بعض خطباء المساجد
وأعضاء الجماعات الإسلامیة، ولا شك أن كثیرین فى مصر
والعالم العربى یؤمنون بصحة ھذه المقولة مما یجعل من
الواجب مناقشتھا..
الحقیقة أن الإسلام قدم فعلاً حضارة عظیمة للعالم، فعلى مدى
قرون نبغ المسلمون وتفوقوا فى المجالات الإنسانیة كلھا بدءا
من الفن والفلسفة وحتى الكیمیاء والجبر والھندسة..
أذكر أننى كنت أدرس الأدب الإسبانى فى مدرید، وكان الأستاذ
یدرسنا تاریخ الأندلس، وفى بدایة المحاضرة عرف أن ھناك
ثلاثة طلبة عرب فى الفصل فابتسم وقال لنا:
..». – یجب أن تفخروا بما أنجزه أجدادكم من حضارة فى الأندلس
الجزء الأول من الجملة عن عظمة الحضارة الإسلامیة صحیح
تماما ..المشكلة فى الجزء الثانى ..ھل كانت الدول الإسلامیة

المتعاقبة تطبق مبادئ الإسلام سواء فى طریقة تولیھا الحكم أو
تداولھا السلطة أو معاملتھا للرعیة..؟..!
إن قراءة التاریخ الإسلامى تحمل لنا إجابة مختلفة ..فبعد وفاة
الرسول
» صلى لله علیھ وسلم «
لم یعرف العالم الإسلامى الحكم الرشید العادل الا لمدة 31 عاما،
ھى مجموع فترات حكم الخلفاء الراشدین الأربعة :أبوبكر
الصدیق وعمر بن الخطاب وعثمان بن عفان وعلى بن أبى
طالب .. الذین حكموا جمیعا لمدة 29 عاما ) 11 ھ – 40 ھ.(
ثم الخلیفة الأموى عمر بن عبدالعزیز الذى حكم لفترة عامین)
99 ھ – 101 ھ ..( 31 عاما فقط من 14 قرنا من الزمان، كان الحكم
خلالھا عادلاً رشیداً نقیا متوافقا مع مبادئ الإسلام الحقیقیة.
أما بقیة التاریخ الإسلامى فإن نظام الحكم فیھ لم یكن متفقا قط
مع مبادئ الدین ..حتى خلال ال 31 عاما الأفضل حدثت مخالفات
من الخلیفة عثمان بن عفان، الذى لم یعدل بین المسلمین وآثر
أقاربھ بالمناصب والعطایا، فثار علیھ الناس وقتلوه، ولم یكتفوا
بذلك بل ھاجموا جنازتھ وأخرجوا جثتھ واعتدوا علیھا حتى
تھشم أحد أضلاعھ وھو میت..
ثم جاءت الفتنة الكبرى التى قسمت المسلمین إلى ثلاث فرق
)أھل سنة وشیعة وخوارج(
، وانتھت بمقتل على بن أبى طالب، وھو من أعظم المسلمین
وأفقھھم وأقربھم للرسول) صلى لله علیھ وسلم (على ید أحد
الخوارج وھو عبدالرحمن بن ملجم.
ثم أقام معاویة بن سفیان حكما استبدادیا دمویا أخذ فیھ البیعة

من الناس كرھاً لابنھ یزید من بعده لیقضى إلى الأبد على حق
المسلمین فى اختیار من یحكمھم ویحیل الحكم من وظیفة لإقامة
العدل إلى ملك عضوض) یعض علیھ بالنواجذ(،
والقارئ لتاریخ الدولة الأمویة ستفاجئھ حقیقة أن الأمویین لم
یتورعوا عن ارتكاب أبشع الجرائم من أجل المحافظة على
الحكم ..فقد ھاجم الأمویون المدینة المنورة وقتلوا كثیرا من أھلھا
لإخضاعھم فى موقعة الحرة.
بل إن الخلیفة عبدالملك بن مروان أرسل جیشا بقیادة الحجاج
بن یوسف لإخضاع عبدلله بن الزبیر الذى تمرد على الحكم
الأموى، واعتصم فى المسجد الحرام..
ولقد حاصر الحجاج مكة بجیشھ وضرب الكعبة بالمنجنیق حتى
تھدمت بعض أركانھا، ثم اقتحم المسجد الحرام وقتل عبدلله بن
الزبیر داخلھ..
كل شىء إذن مباح من أجل المحافظة على السلطة حتى الاعتداء
على الكعبة، أقدس مكان فى الإسلام، وإذا انتقلنا إلى الدولة
العباسیة ستطالعنا صفحة جدیدة من المجازر التى استولى بھا
العباسیون على السلطة وحافظوا علیھا،
فقد تعقب العباسیون الأمویین وقتلوھم جمیعا بلا ذنب ولا
محاكمة ونبشوا قبور الخلفاء الأمویین وعبثوا بجثثھم، انتقاما
منھم ..الخلیفة العباسى الثانى أبوجعفر المنصور قتل عمھ عبدلله
خوفا من أن ینازعھ فى الحكم ثم انقلب على أبى مسلم
الخرسانى.
الذى كان سببا فى إقامة الدولة العباسیة فقتلھ، أما أول الخلفاء
العباسیین فھو أبوالعباس السفاح الذى سمى بالسفاح لكثرة من

قتلھم من الناس، ولھ قصة شھیرة جمع فیھا من تبقى من
الأمراء الأمویین وأمر بذبحھم أمام عینیھ ثم غطى جثثھم ببساط
ودعا بطعام وأخذ یأكل ویشرب بینما لا یزالون یتحركون فى
النزع الأخیر ثم قال:
» ولله ما أكلت أشھى من ھذه الأكلة قط «
.
أما من ناحیة الالتزام الدینى، باستثناء بضعة ملوك اشتھروا
بالورع فقد كان معظم الملوك الأمویین والعباسیین یشربون
الخمر مع ندمائھم على الملأ كل لیلة..
فلسفة الحكم إذن لم یكن لھا علاقة بالدین من قریب أو بعید، بل
ھى صراع شرس دموى على السلطة والنفوذ والمال لا
یتورعون فیھ عن شىء حتى لو كان الاعتداء على الكعبة وھدم
أركانھا..
فلا یحدثنا أحد عن الدولة الإسلامیة الرشیدة، التى أخذت
بالشریعة لأن ذلك ببساطة لم یحدث على مدى 14 قرناً، إلا لفترة
31 عاما فقط ..السؤال ھنا:
ما الفرق بین الحكم الإسلامى الرشید، الذى استمر لسنوات
قلیلة، وبین ذلك التاریخ الطویل من الاستبداد باسم الإسلام؟..
إنھ الفرق بین العدل والظلم، بین الدیمقراطیة والاستبداد ..إن
الإسلام الحقیقى قد طبق الدیمقراطیة الحدیثة قبل أن یطبقھا
» صلى لله علیھ وسلم « الغرب بقرون طویلة .. فقد امتنع الرسول
عن اختیار من یخلفھ فى حكم المسلمین، واكتفى بأن ینتدب أبا
بكر لكى یصلى بالمسلمین بدلاً منھ وكأنھ) صلى لله علیھ وسلم(
یرید أن یرسل الإشارة أنھ یفضل أبا بكر لخلافتھ دون أن یحرم
المسلمین من حقھم فى اختیار الحاكم

وعندما توفى الرسول) صلى لله علیھ وسلم (اجتمع زعماء
المسلمین فى سقیفة بنى ساعدة لیختاروا الخلیفة .ھذا الاجتماع
بلغتنا الحدیثة اجتماع برلمانى بامتیاز تداول فیھ نواب المسلمین
الأمر ثم انتخبوا أبا بكر لیتولى الحكم..
یا أیھا الناس : « وقد ألقى أبوبكر على المسلمین خطبة قال فیھا
لقد وُلّیت علیكم ولست بخیركم ..أطیعونى ما أطعت لله ورسولھ
..». فإن عصیتھما فلا طاعة لى علیكم
ھذه الخطبة بمثابة دستور حقیقى یحدد العلاقة بین الحاكم
والمواطنین كأفضل دستور دیمقراطى..
نلاحظ ھنا أن أبا بكر لم یقل إنھ خلیفة لله، ولم یتحدث عن حق
إلھى فى الحكم، بل أكد أنھ مجرد واحد من الناس ولیس
أفضلھم ..ھذا المفھوم الدیمقراطى الذى ھو جوھر الإسلام
سیستمر سنوات قلیلة ثم یتحول إلى مفھوم آخر مناقض یعتبر
الحاكم ظل لله على الأرض.
فیقول معاویة بن أبى سفیان:
وأنا خلیفة لله فما أخذت فلى وما تركتھ للناس بفضل • الأرض
منى.
ویقول أبوجعفر المنصور العباسى:
أیھا الناس لقد أصبحنا لكم قادة وعنكم ذادة) حماة (نحكمكم بحق
لله الذى أولانا وسلطانھ الذى أعطانا، وأنا خلیفة لله فى أرضھ
وحارسھ على مالھ…
ولله لا : « ویقول عبدالملك بن مروان وھو یخطب على منبر النبى
». یأمرنى أحد بتقوى لله بعد مقامى ھذا إلا ضربت عنقھ
انقلب المفھوم الدیمقراطى الذى یمثل جوھر الإسلام إلى حكم

بالحق الإلھى یعتبر المعترضین علیھ كفاراً مرتدین عن الدین
یجب قتلھم .یقتضینا الإنصاف ھنا أن نذكر حقیقتین:
أولاً أن الخلفاء الذین تولوا الحكم عن طریق القتل والمؤامرت
كانوا فى أحیان كثیرة حكاما أكفاء، أحسنوا إدارة الدولة
الإسلامیة حتى أصبحت إمبراطوریة ممتدة الأطراف .لكن
طریقتھم فى تولى السلطة والحفاظ علیھا لا یمكن بأى حال
اعتبارھا نموذجا یتفق مع مبادئ الإسلام..
ثانیاً :إن الصراع الدموى على السلطة لم یقتصر على حكام
المسلمین فى ذلك العصر، وإنما كان یحدث بین ملوك أوروبا
بنفس الطریقة من أجل انتزاع العروش والمحافظة علیھا.
الفرق أن الغربیین الآن یعتبرون ھذه الصراعات الدمویة مرحلة
كان لابد من اجتیازھا من أجل الوصول إلى الدیمقراطیة، بینما
مازال بیننا نحن العرب والمسلمین من یدعو إلى استعادة نظام
الخلافة الإسلامیة، ویزعم أنھا كانت عادلة تتبع شریعة لله.
إن التاریخ الرھیب للصراع السیاسى فى الدولة الإسلامیة
منشور ومعروف وھو أبعد ما یكون عن شریعة الإسلام
الحقیقیة، وقد احترت فى ھذه الدعوة الغریبة إلى استعادة
الخلافة الإسلامیة فوجدت من یتحمسون لھا نوعین من الناس:
بعض المسلمین الذین لم یقرأوا التاریخ الإسلامى من أساسھ، أو
أنھم قرأوه وتھربوا من رؤیة الحقیقة، لأن عواطفھم الدینیة قد
غلبت علیھم فأصبحوا بالإضافة إلى تقدیس الإسلام یقدسون
التاریخ الإسلامى نفسھ، ویحاولون إعادة تخیلھ بما لیس فیھ.
أما الفریق الآخر من المنادین بالخلافة فھم أعضاء جماعات
الإسلام السیاسى الذین یلعبون على عواطف البسطاء الدینیة من
أجل أن یصلوا إلى السلطة بأى طریقة

وھم یخیرونك عادة بین طریقین :إما أن توافق على صورتھم
الخیالیة عن الخلافة، وإما أن یتھموك بأنك علمانى عدو
الإسلام ..إما أن تساعدھم على الوصول إلى الحكم عن طریق
نشر أكاذیب وضلالات عن التاریخ، وإلا فإن سیف التكفیر فى
أیدیھم سیھوون بھ على عنقك فى أى لحظة.
جوھر الإسلام العدل والحریة والمساواة ..وھذا الجوھر تحقق
لفترة قصیرة عندما تم الأخذ بمبادئ الدیمقراطیة..
أما بقیة تاریخ الحكم الإسلامى فلا وجود فیھ لمبادئ أو مُثُل
نبیلة، وإنما ھو صراع دموى على السلطة یستباح فیھ كل
شىء، حتى ولو ضربت الكعبة وتھدمت أركانھا ..ھذه الحقیقة
شئنا أم أبینا.
أما السعى لإنتاج تاریخ خیالى للخلافة الإسلامیة الرشیدة فلن
یخرج عن كونھ محاولة لتألیف صور ذھنیة قد تكون جمیلة
لكنھا للأسف غیر حقیقیة..
كتلك التى وصفھا الكاتب الإسبانى الكبیر میجیل دى سرفانتس،
حیث یعیش البطل العجوز فى ،» دون كیخوتھ « فى قصتھ الشھیرة
الماضى، مستغرقا فى قراءة الكتب القدیمة، حتى تستبد بھ
الرغبة فى أن یكون فارساً بعد أن انقضى زمن الفرسان فیرتدى
الدرع، ویمتشق السیف ثم یتخیل أن طواحین الھواء جیوش
الأعداء، فیھجم علیھم لیھزمھم.
الطریق الوحید للنھضة ھو تطبیق مبادئ الإسلام الحقیقیة:
الحریة والعدل والمساواة ..وھذه لن تتحقق إلا بإقامة الدولة
المدنیة التى یتساوى فیھا المواطنون جمیعا أمام القانون، بغض
النظر عن الدین والجنس واللون.
.. الدیمقراطیة ھى الحل..

 

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8- La fiction des Khulafa’ Rashidun

C’est du fond de cet horizon d’attente que la fiction des Khulafā’ Rashidūn serait venue aux musulmans. Ils l’ont naturellement acceptée, allant de soi comme une «vérité» qui ne venant de nulle part passait pour avoir été toujours-déjà-là. C’est à mettre en scène la représentation de la croyance en cette «vérité» du Califat Heureux que la fiction des Califes Bien Guidés fut vouée ; une représentation qui soit telle que celui qui y croit et lui est assujetti ne puisse que croire en elle dès lors que dans cette représentation l’acteur, la scène et le destinataire sont sur le même plan : les musulmans sont tout à la fois, les destinataires de la fiction, ses auteurs («inconscients» devrait-on ajouter) et les acteurs de la scène du spectacle, comme acteurs de la crise fitnique : c’est par et avec eux que s’est construit cette fiction comme mise en scène de la sortie de la fitna !

C’est bien pour cela qu’à la lecture «réaliste» de ceux qui opposent «réalité/imaginaire», on préfèrera d’autres qui s’expliqueraient, chacune, par sa raison d’être, le tout s’originant dans la fitna.

Trois raisons d’inégale importance me semblent devoir être retenues pour appréhender l’institutionnalisation, en milieu sunnite, de cette fiction.

  • La première proprement politique est liée à la da‘wa(1) des Abbassides.
  • La seconde, s’inscrivant dans la temporalité conflictuelle du califat fitnique – que j’appellerai «récit/fiction de démarcation et de partage» – serait, elle, liée au conflit qui opposa ceux qui se dénommeront «sunnites» contre tous les «sortants» des rangs du «consensus de la umma».
  • La Troisième et dernière enfin, la symbolique, qui s’inscrit, elle, dans la temporalité de l’islam prophétique.

Conçue comme stratégie de prise du pouvoir, la da‘wa abbasside, quand elle fut lancée, consista à dénigrer les Omeyyades leurs ennemis, certes sur tous les plans mais plus spécifiquement au plan de leur «conformité à la Tradition islamique» établie. Leur mise à plat emprunta deux axes d’attaque : au niveau des faits et de l’histoire ; au niveau de l’imaginaire sunnite. Au niveau des faits, ils leur reprochèrent d’avoir rompu le «‘urf» établi par les premiers califes, les Bien Guidés, d’une élection à la transmission par consultation des (proches) Compagnons et non par hérédité.

Avec les Omeyyades, dès Mu’āwiya, le premier d’entre eux, on passa brusquement d’un principe de succession «consensuel» au principe dynastique, présenté par la propagande abbaside comme un reniement.

Reniement souligné en abîme par la bid‘a de l’Imam (2) et de l’Imamat : une hérésie qui, se confondant avec rawāfid, sert aux sunnites à dénommer les chiites.

La dissemblance religieuse vint s’adjoindre au conflit politique autour de la succession. Si pour les sunnites en effet, le Prophète était à la fois un guide spirituel et un chef temporel, sa succession, elle, ne pouvait être que temporelle – et pas du tout «spirituelle» le temps de la révélation s’étant clos avec la mort du Prophète.

Pour les chiites par contre, la prophétie est doublée par l’Imamat. S’appuyant sur le Coran3 et des hadīth4, ils affirment que le Coran a une surface un sens exotérique ou visible (zāhir) et un sens ésotérique ou caché (bātin). Et pendant que le Prophète n’en a révélé que le sens exotérique, il revient à l’Imam d’en relever le sens ésotérique. C’est en ce sens que les chiites ont compris le dit attribué à ‘Ali : «le Coran ne parle pas» (Al-Qur’ān lā yantuq), il lui faut donc un interprète qui ne peut être que l’Imam. Comble de bid‘a, pour l’orthodoxie sunnite, et donc source de fitna.

9 – La fiction du Califat Bien Guide, une ligne de démarcation entre les Sunnites et les «sortants»

Au plan du «Grand partage», liée au conflit qui opposa ceux qui se dénommeront « sunnites »(5), aux « sortants » des rangs de la umma – ces dissidents ces déviants – la fiction du Califat Bien Guidé servira à tracer une ligne de démarcation – et comme tel un «signe de reconnaissance» – entre ceux qui suivent la «voie droite», les sunnites, contre tous les autres ; cette ligne de partage passera bien évidemment par la reconnaissance – ou pas – de la légitimité des trois califes élus avant ‘Ali, mais délégitimés comme usurpateurs par les «sortants» (chiites et kharijites confondus) parce qu’élus à la place de ‘Ali, seul successeur légitime – aux yeux des seuls chiites, d’où leur (sur)nom de rawāfid(6).

Or pour en arriver là, et changer la perception des évènements et celle de de l’autre-en-islam, fut institué, à l’époque abbasside, le récit de la fiction du Califat Bien Guidé pour battre le pavillon de la da‘wa abbasside, car une da‘wa, pour se lancer et mobiliser, se doit de se battre au nom du «vrai islam» (en l’occurrence, celui des Abbassides) contre un islam fāsiq, pervers et dévoyé (celui des Omeyyades). Par comparaison avec le règne des Omeyyades, le Califat Bien Guidé, régime «heureux» s’il en fut, servira ainsi de repoussoir et permettra que l’on précipitât les Omeyyades. Ce n’est peut-être pas encore une diabolisation mais c’est sûrement une stigmatisation doublée d’une exclusion.

Le symbolique, s’il reprend à son compte l’opposition de «ce qui est» à «ce qui n’est pas», en change néanmoins la perspective ajoutant un «encore» à «ce qui n’est pas» : ce qui n’est pas encore.

Du coup, elle ne se lit plus en termes d’exclusivité, «réel» vs «non-réel/irréel ou imaginaire», mais dans les termes d’une opposition entre deux ordres aux échéances incommensurables, contraires mais non contradictoires : l’ordre du «réel» et de la «vérité de fait», la vérité de «ce qui est» ou «a été» : un califat fitnique ; vs l’ordre de la «vérité de droit» de ce qui doit être dans la mesure où cette vérité – le Califat Heureux, ici symbolisé par le Califat Bien Guidé – quand bien même il n’aurait pas été, «sera parce qu’il doit être», et il ne peut qu’être puisque portée par l’eschatologie de la parole prophétique.

C’est bien cet ordre «du droit» qui met en récit la «vérité» du Califat Heureux en Califat Bien Guidé, et comme telle, d’une vérité qui ne serait ni opposée à la réalité ni non plus indexée sur le réel. Elle se présente comme nécessaire mais dans le temps indéterminé, nécessaire mais conditionnée, son accomplissement étant suspendu à la volonté divine.

Dès lors, on n’opposerait plus, comme dans la lecture «réaliste», le fait au non-fait, mais le fait à la vérité comprise comme signe, ouvrant par là le champ de l’avenir humain (à tout le moins musulman sunnite) au possible divin. Aussi le récit du Califat Bien Guidé s’est-il constitué en une scène de fiction où se déploie une histoire idéale qui réconcilie les sunnites avec l’Histoire, et dans laquelle ils se déploient comme sujet de cette fiction.

C’est par recours au contrepoint que la tradition sunnite a pu légitimer la fiction des Khulafā’ Rashidūn en lui assignant un «lieu» de vérité : la parole même qui en parle, et parole à travers laquelle se dit le monde qui fait le monde des musulmans, celui au sein duquel ils aspiraient à vivre.

Et c’est effectivement par l’intermédiaire du récit du Califat Bien Guidé que fut soulagé l’antinomie du savoir et du croire, de l’histoire et de la fiction, de la réalité et de l’imaginaire, puisqu’il fallait tout à la fois, et contradictoirement, savoir la «réalité malheureuse» du califat des Premiers temps (objet de la narration historique et populaire) et croire à la «vérité» heureuse du Califat, objet de l’imaginaire et de la fiction, et du discours savant sur le Califat, sa nature, sa fonction, soin statut, bref ce qui doit en être pour se légitimer. Parallélisme que l’on peut suivre tout au long de l’histoire de l’islam où narration et fiction ont coexisté, chacune d’entre elles allant son chemin, juxtaposées sans s’influencer.

Paradoxe d’une telle coexistence que j’expliquerai pour ma part par le fait que leur finalité et les enjeux qui s’y rattachaient, étaient (et le sont toujours) différents.

Si ceux de la narration sont de relater les faits en les authentifiant, pour la fiction, plutôt que d’accréditer contre les faits l’inaccréditable, sa finalité aura été, je pense, de tracer une frontière entre l’acceptable et l’inacceptable : la réalité fitnique du califat qui est un savoir, acceptée et reconnue comme tel ; et ce qui ne peut ni ne doit être accepté ou reconnu : l’impossibilité d’un Califat Heureux qui relève du croire ; car pour ce faire et que s’établît cette frontière, la logique de production de cette fiction a pénétré les logiques et les modalités – non pas de la fixation des événements, œuvre des chroniqueurs – mais du sens à leur donner.

Si les musulmans sunnites se sont donc accommodés de la réalité fitnique du califat, ils s’en accommodèrent selon le double moulinet du contrepoint : pendant qu’ils acceptaient la réalité «malheureuse» et s’y résignaient, ils n’acceptaient pas qu’elle s’imposât comme seule et unique «vérité».

C’est bien cette impossibilité d’un Califat Heureux que nie l’imaginaire de la fiction des Khulafā’ Rashidūn. Certes, ce qui est nié, c’est toujours une réalité, mais il s’agit cette fois de la réalité d’une expérience collective et historique, sans cesse renouvelée et renouvelée en premier sous la guidance de l’excellence des Compagnons du Prophète (Abu Bakr, ‘Umar. ‘Uthman, ‘Ali) ; et au creux de cette négation liminaire, se dissimule une autre, celle de l’impossibilité d’une umma Une et réconciliée avec elle-même selon l’injonction du Prophète.

10- À Chaque imaginaire, sa réalité

Comme l’on voit, à chaque imaginaire sa réalité. L’imaginaire où s’inscrit la fiction des Rashidūn, laisse entendre que la réalité fitnique du califat des Premiers temps (le savoir et les faits) n’a pas entraîné et (n’entraine toujours pas), ipso facto, l’abandon en la croyance de la «vérité» d’un Califat Rāshid et Heureux.

En dépit des faits, contre eux, par-delà et au-delà d’eux, a pu être sauvegardée du naufrage où elle sombrait l’unité de la umma, peut-être pas comme réalité effectuée dans le «passé/présent» ; mais certainement comme «Vérité» dans le «présent/avenir» (ou le futur comme il convient de dire aujourd’hui) dès lors que la fiction «à travers ce qui est dit… – ce qu’elle raconte quant à l’histoire des Khulafā’ Rāshidūn – … il y a ce qui se dit» :

Que la umma pourra échapper à son destin, à l’éclatement où l’a vouée le califat fitnique des Premiers temps, et donc que l’expérience décevante du passé ne saurait récuser la croyance certaine en sa nécessite à venir et l’espérance qu’elle induit.

En réduisant, pour réussir à franchir les frontières du réel décevant, la réalité fitnique à l’accidentel, en la soumettant à la seule conjoncture historique, s’affichait dans la fiction que cette vérité décevante ne saurait être la vérité, ou une vérité nécessaire et irréversible : elle aura eu ce mérite immense de sauver ce qui ne pouvait l’être.

11- Donner un sens nouveau à une réalité qu’il fallait maitriser pour être à même de produire un présent

Dans la perspective de ce propos, l’irruption de la fiction des Khulafā’ Rashidūn ne devrait donc pas être interprétée en termes de falsification de la réalité ou de sa méconnaissance…; mais, authentique «acte de création», elle traduirait plutôt l’impérieuse nécessité où se trouvaient les musulmans sunnites à donner un sens nouveau à un passé qu’il fallait maîtriser pour être à même de produire un présent qui pût s’inscrire dans un sens qui allait au-delà de son sens «réaliste», un sens dans la perspective eschatologique d’un avenir porteur du Salut de la umma au sein de son unité retrouvée «comme l’on retrouve un objet perdu», eût pu ajouter Freud. Néanmoins, si la sortie de la fitna représentée par la fiction du Califat Rāshid, se présente comme une nécessité, comme toute chose est selon la volonté d’Allah, c’est une nécessité reçue comme un don plutôt qu’un dû, une promesse de salut et non une dette.

12- La proclamation de l’État islamique du Calife Ibrahim : une déclaration blasphématoire en ce qu’elle établit une comparaison entre des termes -le Prophète/al-Baghdādi- incommensurables

Or donc le 29 juin 2014, en plein mois du ramadan qui coïncide avec le début de la révélation coranique, ash-shaykh, al-Moudjāhid, Abu Muhammad al-‘Adnāni ash-Shāmi7, porte-parole officiel de l’État Islamique, proclame la restauration du califat quelque quatre-vingt-dix ans après son abolition par Atatürk, sur des territoires qui relèvent de deux Etats, l’Irak et la Syrie, de la postérité de l’exécution de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale.

Cette proclamation intempestive a remis en mémoire la question du califat en terre sunnite. Qu’en fut-il exactement de sa réception auprès des milieux concernés ?

Fut-elle perçue comme s’inscrivant dans le sillage du tableau de l’imaginaire ici rapidement esquissé ? ou bien en rupture avec, initiant un nouvel imaginaire ? Fut-elle acceptée ou rejetée ?

En s’arrogeant le droit de déterminer l’indéterminable temps du Califat Heureux, la proclamation califale d’Abu Bakr al-Baghdādi semble s’être inscrite en rupture avec la promesse prophétique (8). Ce n’est pas la restauration du califat comme tel qui a été rejeté par la masse des musulmans sunnites dits «modérés», mais son modus operandi : son mode de proclamation et de naissance. Si son comportement public a dû sûrement contribuer à son rejet, ce rejet en recouvre un autre – tu certes, mais à fleur du dire -, et qui me semble à moi nécessaire quoiqu’il n’ait pas mérité attention.

Car alors l’attention fut prise par quatre des aspect de cette restauration : bien évidemment, par son comportement public «sauvage», qui s’originerait dans un rigorisme qui n’accepte pour islamique que seulement ce qui peut être authentifié par le sceau du moment prophétique ou, à tout le moins, par celui des Premiers Compagnons, lequel s’achèvera avec la fin du Califat Bien Guidé et la mort de ‘Ali ;

  • Un second aspect, la dimension géopolitique de l’entreprise néo-califale qui balayait la balkanisation régionale des Provinces arabes de l’Empire ottoman, voulue à l’époque de leur puissance par la Grande-Bretagne et la France, aux lendemains de la Première Guerre mondiale
  • Le troisième retenu, la résurgence de l’imaginaire califale, dit abusivement «islamique», qui ne se serait jamais (?) désillusionné et travaillerait toujours, semble-t-il, la psyché musulmane ; le quatrième peut être la soumission de l’Occident non-musulman à la sharī’a et, pour ce faire, «purifier» l’islam de ses éléments «hérétiques», nommément chiites et soufis
  • Enfin le dernier retenu, la mise en scène apocalyptique de la «mission» du califat, qui, dramatisant à l’extrême l’affrontement avec l’ennemi, joue pleinement, en pathos, sur le registre de l’urgence

Or il est un autre enjeu, resté dans la pénombre, qui n’a pas mérité attention. Se situant sur un autre plan, on en retrouve les traces, les signes ou les indices, mais nettement et très clairement, dans le discours de Proclamation de la restauration du califat, lu par al-‘Adnā’ni.
Discours plaidoyer qui, afin de plaider sa cause et légitimer le califat (auto)-proclamé, s’essaie à justifier la légitimité de l’entreprise califale.

Cette légitimation se fait, tout au long de la plaidoirie, dans les termes d’un parallèle entre deux périodes de l’histoire islamique -celle prophétique/celle d’aujourd’hui-, qu’elle fait se correspondre homologiquement terme à terme.

Dans les deux cas, les Arabes à l’époque prophétique/les musulmans d’aujourd’hui, étaient/sont dans la Jāhiliyya : ils étaient/sont impuissants et humiliés, pauvres et sans ressources. Or, il a fallu un Prophète pour sauver les Arabes de la Jāhiliyya, il faut donc de nos jours, une sorte de «délégué» du Prophète, pour sauver les musulmans d’aujourd’hui de la nouvelle Jāhiliyya (9).

En s’autoproclamant calife, Baghdādi s’affiche comme l’homme providentiel, choisi par le Prophète et agréé par Dieu, pour conduire à bien cette mission.

Parallèlement aux raisons de son immoralité et de sa «sauvagerie», c’est du fait de cette homologie que l’État Islamique aurait été, me semble-t-il, et le serait toujours, rejeté par la masse des musulmans sunnites dits «modérés» : parce que, dans l’absolu, c’est une proclamation blasphématoire qui établit une comparaison entre des termes -le Prophète/al-Baghdādi- incommensurables ; et que, relativement aux choses de la succession, la restauration telle qu’elle s’est actée l’a été en dehors de tout «‘urf», de tout modus operandi connu dès lors qu’elle s’est faite en battant en brèche la fiction du «ijmā‘» qui, quoique fictif, semble symboliquement nécessaire pour légitimer une entreprise de ce genre qui se doit de sacrifier à la fiction du «consensuel».

Déplacer le centre de gravité du rejet sunnite vers le modus operandi de la proclamation, permet de mettre au jour que ce qui a été rejeté ce n’est pas la croyance toujours recommencée en la promesse d’un Califat Heureux !

Et je pense, que tant que la croyance en cette promesse ne se serait pas d’elle-même désenchantée elle continuera à figurer dans l’horizon d’attente des sunnites en ce que cette promesse Califat incarne le retour de la umma a elle-même, unifiée sous et par la sharī’a.

Pour aller plus loin

https://www.madaniya.info/2016/07/18/liban-symboles-temps-de-detresse/


Notes
1- Dans son sens courant, da‘wa signifie prédication et se traduit comme «appel à l’islam». Comme tel, ce peut être le fait de tout musulman d’appeler de non-musulmans à embrasser l’islam. Au fil des temps, certains d’entre eux, les prédicateurs (dā‘ia/du‘āt) ont consacré leur vie à prêcher la bonne parole islamique.
Mais da‘wa s’entend aussi autrement, comme dans les expressions «la da‘wa prophétique ; la da‘wa ‘abāsiyya ; la da‘wa fātimiyya ; da‘wat al-Husayn, Etc.», que l’on retrouve sous la plume des historiens musulmans, notamment Tabari et Ibn Khaldūn. Certes, c’est toujours un appel à l’islam, mais d’un autre genre puisqu’il ne s’agit plus de conversion, mais de faire triompher une cause (celle de l’islam, évidemment), en brandissant l’étendard de la révolte contre une dynastie parce qu’elle aurait dévié dans un islam fāsiq (perverti et dévoyé).
Dès lors qu’il s’agit de prise du Pouvoir, cette da‘wa-là devait souscrire à certaines conditions :
  • quand le califat était encore le fait des Arabes (avant l’irruption des Turcs qui a tout chamboulé) sahib ad-da‘wa (celui qui lance l’appel) devait être un qurayshite, de la « tribu » du Prophète (Abu Bakr al-Baghdādi n’a-t-il pas fait éditer un opuscule prouvant son ascendance quraychite)
C’est un mouvement à base populaire, bien qu’encadré par les partisans et conduite par une direction, qui se mobilise pour faire triompher la cause de sahib ad-da‘wa, qui se confond en l’occurrence, avec la cause de l’islam.
Elle comprend enfin une sorte de non-dit : l’issue doit en être heureuse, sanctionnée par la victoire, c’est-à-dire la conquête du Pouvoir, pour passer l’éponge sur le temps de la fitna/rupture qu’elle a suscité et prouver par-là que l’Unité de la umma est sauve puisque retrouvée ; et si la da‘wa venait à échouer, elle serait vouée aux gémonies de la fitna et condamnée à l’oubli «officiel». La da‘wa, l’abbaside (qu’on a appelé Révolution abbasside, ce qui n’a pas de sens), la fatimide, Etc., souscrivent en gros à ce protocole que l’on peut induire de la Muqaddima d’Ibn Khaldūn.
Comme telle, et bien qu’elle comprenne une appréciable mobilisation populaire, da’wa n’est pas, ne peut et ne doit pas être confondue avec «révolution» au sens que lui a donné la Modernité occidentale ; pour une raison à tout le moins : en dernière analyse, une da’wa ne cherche qu’à corriger ou à rectifier le tir – l’exercice du Pouvoir, la pratique de l’islam – mais elle n’a jamais cherché à «révolutionner» le régime islamique : jamais, dans aucune des da‘wa, il n’a été question d’une sortie de l’islam pour proposer un autre régime de pouvoir, un autre discours, une autre «idéologie». Ainsi la «Révolution islamique» de Khomeyni, si elle peut être perçue comme une révolution parce qu’elle a réussi à changer le régime politique en place, il reste que c’est une da‘wa plutôt qu’une révolution au sens moderne du mot : après tout, elle ne cherchait pas à «inventer» un régime politique nouveau, inédit, mais tout simplement à restaurer le régime islamique vieux de l’époque du Prophète ou de l’Imamat.
2- Ne pas confondre l’”Imam” (Majuscule) du chiisme et l’«imam» (minuscule) de la prière, celui-ci étant celui qui dirige la prière du vendredi et qui est placé «amam»/devant les fidèles le temps de la prière ; il peut s’agir également d’un réfèrent qui fait autorité en matière religieuse, ainsi les fondateurs des mazāhib (écoles juridiques) sunnites ont le titre d’imam.
3- Coran : 3,7 ; 3,190 ; 29,43 ; 72,26-27
4- qui font dire au Prophète : «Le Coran possède un extérieur (zāhir) et un intérieur (bātin), une limite (hadd) et un lieu vers lequel on s’élève (muttala‘)» ou encore : «Le Coran a été révélé selon sept lectures (ahruf); chaque verset a un extérieur et un intérieur»
5- De l’arabe «سني»/sunnī, signifie la «voie», sous-entendue celle suivie par le Prophète. Le mot sunnite en est un dérivé, la «sunna» représentant la ligne de conduite de Muhammad, attestée par ses dires et ses actes – à valeur de modèle – compilés dans des recueils de logions appelés Hadīth. Partant du principe qu’il existerait effectivement quelque part une orthodoxie musulmane facilement identifiable, à l’aune de laquelle il serait facile de mesurer le degré d’aberrations théologiques des uns ou des autres, ceux qui deviendront les sunnites, se prétendant seuls à suivre cette «Voie», se sont érigés en parangon et taxèrent de déviants tous les autres islams.
6- Précisément, ceux qui refusent de reconnaitre la légitimité des trois premiers califes.
7- dont on trouvera l’intégrale en français, ici : http://w41k.com/89121
8- … quand bien même elle s’intitulerait «Ceci est la promesse d’Allah», se donnant pour promesse accomplie.
9- Lieu commun et thème récurrent de ce genre de discours, que l’on retrouve chez, par exemple, Hasan al-Banna, Sayyid Qutb, Muhammad ‘Abdel-Wahhab.

BONUS

madaniya.info

 

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Pérégrinations du pouvoir califal

Un hadîth, dûment consigné dans les recueils canoniques (les Sahîh/s), cité à l’envi par ceux qui deviendront les oulémas, fait dire au Prophète que «… les savants sont les héritiers des prophètes, et les prophètes (…) ont laissé comme héritage la science, celui qui la prend aura certes pris la part complète», ou selon une autre version qui ne s’en écarte pas beaucoup, «Car la science est l’héritage des prophètes, et les savants sont leurs héritiers, donc l’amour de la science et des savants est une preuve d’amour de l’héritage des prophètes, et par conséquent détester les savants revient à détester l’héritage des prophètes et leurs héritiers.»

Un autre lui fait dire: «La prophétie restera parmi vous autant qu’Allah le souhaitera, puis Allah y mettra un terme quand Il voudra. Il y aura alors un Califat suivant la voie prophétique, qui vous gouvernera autant qu’Allah le souhaitera, puis Allah y mettra un terme quand Il voudra. Puis viendra une royauté injuste (et dynastique) qui vous gouvernera autant qu’Allah le souhaitera, puis Allah y mettra un terme quand Il voudra. Puis viendra une royauté tyrannique qui vous gouvernera autant qu’Allah le souhaitera, puis Allah y mettra un terme quand Il voudra. Puis viendra alors un Califat suivant la voie prophétique. Puis le Prophète se tut.»

Mais il a fallu trois siècles alentour pour en arriver là, pour que les savants (oulémas) et les dynasties guerrières arrachent, chacun pour son propre compte et dans son domaine propre, son Pouvoir au calife, les oulémas lui prenant son pouvoir spirituel et les dynasties guerrières son pouvoir temporel; et cette double perte s’est joué au même moment, au tournent des IXe-Xe siècles, sous le règne des Abbassides. Elle devait se jouer également selon une suite déréglée de batailles, au sens propre et souvent batailles sanglantes, mais au sens figuré également, au sens de polémiques et autres controverses encore plus souvent violentes.

Mais commençons par le commencement, et comme il arrive toujours en terre d’islam, le commencement commence avec la succession du Prophète, à l’origine du califat.

On peut, pour faire rapide, voire grossier, suivre la dévolution du pouvoir califal selon trois séquences majeures. La première de ces séquences (632- ~833/945) fut celle de la gloire du califat, que j’appellerai le «califat muhammadien» [appellation sur laquelle on reviendra] – c’est ce califat-là qui tisse l’imaginaire d’Abu Bakr al-Baghdâdi et c’est celui-là qu’il prétendait rétablir. Lors de la seconde séquence, (945-1258/chute de Bagdad), sous les coups de boutoir des émirs et des sultans au plan politique, et sous ceux des oulémas au plan religieux, le pouvoir califal perdit de sa superbe, se relativisa pour se réduire finalement à un rituel formel sans nul effet sur la politique ou la religion. La troisième (l’Empire ottoman: 1299-1923) gomme le calife et le pouvoir califal pour lui substituer as-Sultân al -A‘zam (Le Sultan).

1e séquence: le Califat «muhammadien» ou le plein pouvoir du calife

(Rashidūn-Abbassides: 632 ~ 833-945)
Au commencement donc étaient les califes dits «Bien Guidés»/al khulafâ’ ar-râchidûn (632-661: Abû Bakr, ‘Umar, ‘Uthmân et ‘Ali). Ces califes, parmi les Premiers convertis et les premiers Compagnons du Prophète, de ses proches parents en outre, postulant de leur «intimité» avec le Prophète pour savoir ce qu’il avait signifié, pouvaient à ce titre prétendre faire coïncider en eux le pouvoir temporel, le pouvoir politique du Prophète, et son pouvoir spirituel, le pouvoir religieux, non pas le don prophétique scellé par la mort du Prophète, mais celui de légiférer et d’ordonnancer.

La prise de pouvoir par les Omeyyades en 661, puis par les Abbassides en 750 ne changea pas fondamentalement l’assise de l’autorité califale. La fonction légiférante et ordonnatrice revenait toujours et tout aussi légitimement au calife. Car durant cette longue période,

«… l’institution califale prétend exercer un pouvoir théocratique grâce aux liens privilégiés que son titulaire entretient avec Dieu. Le souverain reçoit une inspiration divine (ra’y, hadîth) qui lui permet d’être le dépositaire du secret divin (amîn Allah) et le guide inspiré (imâm) quasi-infaillible (ma’sûm) [1].

C’est à ce titre que les califes, nommés alors «khalifat Allah»/Calife de Dieu et non «khalifat ar-Rasûl»/ Calife du Prophète comme il est dit et cru, auraient hérité et de l’autorité religieuse et des attributions régaliennes du Prophète [2]. C’est cette sorte de pouvoir califal que j’appelle «muhammadien».

2e séquence: un pouvoir en partage

Les choses changèrent brutalement entre 833/945/1429-1538. Deux suites pas forcement réglée de raisons et de causes, concomitantes certes mais sans relation de causalité, contribuèrent à la transformation des assises du pouvoir califal pour en faire un pouvoir en partage, avant d’en faire (lors de la 3e séquence) un pouvoir en déshérence.

2.1. En partage religieux (politique) avec les oulémas

À la mort du Prophète, la dissémination de la parole prophétique risquait d’entrainer l’émiettement de l’islam lui-même et de son domaine qui se constituait. Dans l’urgence, les premiers califes se lancèrent dans l’entreprise d’unifier cette parole sous l’espèce d’une vulgate qui reçut la sanction de l’écriture en se fixant en un «livre», le Coran. Puis vint le tour des Hadîth/s c’est-à-dire des dires, faits et gestes du Prophète. Or, si la recension coranique fut œuvre califale, la collation des Hadîth/s a été prise en charge par des individus (des Compagnons, des proches) plutôt que par le pouvoir central.

S’il est vrai que depuis longtemps déjà des récits sur le Prophète et ses Grands Compagnons circulaient, ce n’est que vers la fin du VIIIe/début IXe que ces récits et hadîth/s se seraient fixés définitivement et codifiés la forme de leur transmission pour être légitimés et reconnus comme authentiques et, c’est à partir de ce moment-là que les Hadîth/s prirent de l’importance dans l’interprétation du Coran, l’élaboration du droit (fiqh), de la jurisprudence, …; bref c’est à partir de cette canonisation qui les consacrait que les Hadîth/s s’instituraient en texte «sanctifié», indispensable pour comprendre et interpréter le Coran. Les VIIIe-IXe siècles seraient donc ce temps où se précipita l’élaboration de la religion musulmane-sunnite et sa codification. Et qui dit texte, dit interprétation du texte. Aussi, comme son ombre portée, s’est constitué un corps d’oulémas [3], savants versés en la matière et dont la compétence religieuse, leur maîtrise du coran et du Hadîth, leur connaissance des codes herméneutiques des texte saints, Etc., rendaient capables de comprendre et d’interpréter le sens de ces textes, et les rendaient, eux, aptes à gérer la sphère du religieux jusque-là géré par les califes eux-mêmes [4]. Le clash entre ces deux tenants du même savoir indispensable, et concourant pour le même pouvoir de gestion de la scène religieuse, et en-deçà, de la sphère sociale-politique, était inévitable.

Quand bien même ils ne composaient qu’un «corps» informel, les oulémas forts de ce savoir sacré maintenant constitué, entrèrent, pour les matières religieuses, en rivalité avec le calife, lui contestant mezza voce le droit de légiférer sans leur concours, et estimaient qu’ils avaient seuls le droit de hisba; or la hisba [5], pouvoir régalien par excellence, relevait, jusqu’à cette époque, du seul calife, les califes s’estimant avoir une responsabilité particulière devant Dieu, la hisba justifiait leur intervention dans les affaires religieuses. En réclamant le droit de hisba, les oulémas prétendaient appliquer le droit à la place du calife qui était, du coup, destitué de son monopole d’«interprétateur légitime» du texte sacré, ce qui revient à nier que l’application de la Loi fût une prérogative califale et son monopole et qu’elle revenait à qui de droit, en l’occurrence, les savants/oulémas. Si la crise couvait donc – les Abbassides sentirent bien la montée en puissance de l’autorité des oulémas qui rabaissait d’autant le pouvoir califal – elle n’éclata néanmoins que sous al-Ma’mûn (r. 813-833) quand il voulut imposer à la umma, en 832-833, la thèse du «Coran créé» défendue par les Mu‘tazalites [6].

L’entreprise d’al-Ma’mun, appelée al-Mihna, ne fut pas sans susciter l’opposition virulente des milieux traditionalistes, notamment de la majeure partie des oulémas regroupés autour d’Ibn Hanbal, mais aussi de la majorité des sunnites [7], le tout défendant le dogme d’un Coran qadîm awwal/ incréé, «présent avant même le début des temps» comme dira Ibn Hanbal s’appuyant sur une lecture littéraliste du Coran.

Si le règne d’al-Ma’mûn s’avéra constituer un tournant dans l’histoire de dévolution du pouvoir califal, c’est, entre autres raisons, parce qu’il aurait eu pour effet de modifier les termes des rapports de pouvoir califal quant au rapport qu’entretenait le calife avec les oulémas; mais également parce s’est créé, depuis la Mihna, une sorte d’ijmâ’ qui cimenta – et continue – les liens entre le «peuple sunnite» et les oulémas, constituant ce bloc historique [8] en «lieu de la vérité, de la religion et de l’unité», établissant avec la sunna (du Prophète) un lien privilégié qui servira désormais de fond à l’ijmâ’ «savant» des oulémas et leurs fatwa/s. La Mihna en vouant l’entreprise d’al-Ma’mûn à l’échec, précipita la crise et la séparation des pouvoirs dans des termes défavorables au califat. Ses successeurs d’ailleurs non se seulement se rallièrent aux positions du traditionalisme, mais renoncèrent en outre à toute prétention d’interprétation en matière religieuse, pouvoir désormais légué aux seuls oulémas [9].

2.2.En partage politique avec les sultans

L’immensité de l’Empire à l’époque abbasside – de l’Afrique du Nord à la Transoxiane, et de l’océan Indien à l’Arménie – rendait difficile l’exercice d’un pouvoir unique et centralisé depuis Bagdad.

En interne – sans parler des contestations khârijite et shi’ite du sein même de l’Empire -, un vaste processus d’autonomisation des provinces et de son corollaire l’affaiblissement du pouvoir central, s’étaient enclenché dès la moitié du IXe siècle et les gouverneurs de province représentaient une menace toujours présente sous les boisseaux d’autant qu’ils disposaient d’armées locales qui échappaient pour la plupart au pouvoir califal. Devant ce pouvoir affaibli plusieurs gouverneurs de provinces, portant le titre d’émir, s’étaient transformés en souverains héréditaires et battaient en brèche le pouvoir califal.

Mais le pouvoir califal ne se discréditait pas seulement en interne; en externe les Omeyyades de Cordoue et les Fatimides (Ifriqiya/Égypte) s’opposaient directement au califat de Bagdad, dont ils contestaient la légitimité.

Ainsi, cahin-caha, le pouvoir abbasside de la suite du IXe siècle se bâtit sur un équilibre fragile et précaire, menacé tant au plan politique que religieux, tant de l’extérieur que de l’intérieur et, fait aggravant, de l’intérieur de la dynastie elle-même puisque l’absence de règle de succession claire était grosse de guerres de succession fratricides.

Mais c’est à partir de 833 pour prendre un symbole et en faire une référence – que les choses politiques commencèrent de se gâter sérieusement, quand le calife al-Mu’taçim (r. 833-842) eut décidé, après qu’il a eu perdu toute confiance en l’armée califale, de fonder une armée nouvelle formée d’esclaves qu’il fit venir des grandes steppes turques : c’est le début du système des Mameluks, dont lui et ses successeurs devinrent les otages, les émirs turcs, ayant pris le contrôle de cette armée nouvelle, empiétaient ouvertement sur le pouvoir califal ; le calife n’ayant plus désormais qu’un pouvoir formel pendant que le pouvoir réel se partageait entre les vizirs (Administration) et les émirs (Armée).

945 devait consacrer cette tendance, lorsque les Bûyides (945-1055) d’abord – des shi’ites de surcroît – puis les Seljukides (1037-1194/milieu du XIe-fin XIIe siècles), un siècle plus tard occupèrent Bagdad, se proclamèrent «Sultan» et se firent déléguer, officiellement, le pouvoir politique du calife, ne lui laissant qu’une autorité religieuse – toute symbolique. 945 marque effectivement la fin du pouvoir temporel du califat abbasside.

Néanmoins, malgré tous ses déboires, l’Empire abbasside, comme tel, tenait le coup et conservait, théoriquement au moins, on intégrité territoriale et son unité politique. Le califat abbasside parvint à maintenir sur ce vaste territoire une certaine autorité califale.

Les choses changèrent du tout au tout quand les Mongols, en 1258, mirent fin au califat abbasside en mettant fin à Bagdad leur capitale. Alors le pouvoir politique passa définitivement aux mains d’autres acteurs, et le califat ne devint plus qu’une vague et même très vague instance spirituelle de référence. A noter que les nouveaux maîtres de l’Empire court-circuitèrent cette vague référence en se faisant aider, en matière religieuse, par les oulémas, si ce n’est en tant que corps social tout au moins à titre individuel.

3e séquence: l’Empire ottoman ou le califat en déshérence

Quand ils prirent le pouvoir, les Ottomans se passèrent royalement du titre de calife lui préférant le leur, as-Sultân al-A‘zam, se faisant aider en matière religieuse par un corps hiérarchisé d’oulémas avec à leur tête Shaykhu-ul-islam. Ce n’est qu’au XIXe que le sultan Abdul Hamid II (r. 1876-1909) reprendra le titre mais il ne le fit que pour le prestige du titre, poussé par des raisons politiques croyant pouvoir rassembler par ce titre, et le panislamisme qu’il lança alors, ce que le déclin de l’Empire et la montée en puissance de l’Europe était en train de lui arracher : un adjuvant donc de sa mumāna‘a impériale plutôt que figure cardinale.

Fin de séquence

Quand Atatürk en 1923 abolit le califat, il ne fit qu’enterrer un cadavre, mais non l’imaginaire de la réunification glorieuse qui attend la umma islâmiyya des sunnites lors de sa restauration. Attente que ne sut pas combler al-Baghdâdi.

[1] Nabil Mouline, «La formation du sunnisme. La consécration d’une orthodoxie musulmane»,
http://www.academia.edu/12941938/La_formation_du_sunnisme_The_Rise_of_Sunnism_, consulté le 19/05/15.

[2] La question est controversée. La Grande Tradition sunnite récuse cette hypothèse, mais le renouvellement des études islamiques conteste à son tour cette Grande Tradition construite deux ou trois siècles après la mort du Prophète pendant que l’islam s’érigeait en empire. Ainsi, après tant d’autres, Christian Décobert (in «L’autorité religieuse aux premiers siècles de l’islam», Archives de Sciences sociales des Religions, n0 125, janvier-mars 2004, pp. 23-44) dément cette Grande Tradition: «… à l’âge formatif de l’islam, (…), seule la figure du calife s’était imposée, celle du chef et guide (imâm) (…) à ceux qui se disaient musulmans. […] L’idée est largement admise, parmi les historiographes anciens et les historiens modernes, que l’institution du califat fut d’abord politique, ou plutôt que l’autorité religieuse du calife n’émergea, et de façon conflictuelle, que dans un second temps. Le pouvoir religieux du chef de la communauté des “vrais croyants” revenait au Prophète Muhammad et se scellait avec lui ; […]»mais, ajoute-t-il, «Contrairement à ce qu’ont prétendu les savants (`ulamâ’) de l’époque abbasside, c’est le titre Khalifat Allâh (Député de Dieu) qui s’imposa en premier lieu pour désigner le calife et ce n’est qu’ensuite que vint le titre Khalifat Rasûl Allâh (Député du Messager de Dieu). L’expression Khalifat Allâh est attestée pour tous les Omeyyades, comme pour les califes “bien guidés”, et par des sources multiples (les poètes, les traditionnistes eux-mêmes, les premiers historiens arabes), de même que par la documentation archéologique. […] Certes, il y a la fameuse réticence attribuée à Abû Bakr al-Siddîq, le premier des califes : lorsque les gens de son entourage l’appelaient “Député de Dieu (Khalîfat Allâh)”, il signifiait de ne pas le nommer ainsi mais plutôt “Successeur du Prophète (Khalifat Rasûl Allâh)”, ajoutant que ce titre le satisfaisait pleinement et signifiant que sa fonction n’avait rien d’une hypostase. Sur l’argument de cette phrase, les `ulamâ’ des IIIe et surtout IVe siècles de l’islam (IXe-Xe siècles) soutinrent qu’il y avait eu une invention [bid‘a] omeyyade, une innovation blâmable. Il reste que le propos d’Abû Bakr a les caractéristiques d’une tradition apocryphe : tout à fait isolé, il est rapporté par une seule source, qui n’est pas antérieure au début du VIIIe siècle (un siècle après le califat d’Abû Bakr, 632-634). » Référence électronique : http://assr.revues.org/1032 ; DOI : 10.4000/assr.1032, consulté le 30 septembre 2016.

[3] Par «corps» il ne faut pas entendre un corps formellement constitué ou même institutionnalisé mais un «corps» informel qui a fonctionné – et continue de le faire – sous forme de «réseaux d’influence et d’affinités doctrinales ou théologiques». Ils ne formèrent un «corps institutionnalisé» que sous les Ottomans, par décret impérial, avec pour charge d’ordonnancer le quotidien de la vie, au prorata des besoins du pouvoir central.
[4] Tout donne à penser que les premiers califes, des Bien Guidés aux Abbassides du IXe siècle, étaient versés en matière coranique. Pour ne donner qu’un exemple, et tardif, celui d’al-Ma’mûn, fils de Hârûn ar-Rashîd), « [il] reçut (…) en matière de sciences religieuses, une formation en hadîth (et devint lui-même transmetteur) et en fiqh (…) où il excella en jurisprudence hanafite. » Cf. pour plus de détails, M. Rekaya, « al-Ma’mūn », Encyclopédie de l’Islam, Brill Online, 2012.
http://referenceworks.brillonline.com/entries/encyclopedie-de-l-islam/al-mamun-SIM_4889.
[5] « al amr bi-l ma‘rûf wa-n nahy ‘an al munkar», l’obligation d’ordonner le bien et d’interdire le mal. La hisba était une obligation collective et non individuelle, qui doit être à ce titre appliquée par toute la umma dont le calife lui-même.
[6] Au prétexte que la grande masse de la umma – qui ne possède pas la lumière de la connaissance comme le calife -, se trompe quand elle épouse la thèse selon laquelle le Coran est qadîm awwal, prééternel/incréé, car Dieu a dit dans le Coran (43, 3) : « Nous en avons fait (j̲a‘alnāhu) un Coran arabe », et tout ce qu’Il a fait (j̲a‘ala), Il l’a créé (k̲h̲alaqa), al-Ma’mûn voulut imposer la thèse mu‘tazalite du « Coran créé ». Pour plus de détails, cf. at-Ṭabarī, III/1112 et sv., ou Encyclopédie de l’Islam, article « Mihna », Brill Online, http://referenceworks.brillonline.com/entries/encyclopedie-de-l-islam/mihna-COM_0732, consulté le 25/04/2012.
[7] La thèse califale du «Coran créé», soutenue par les Mu‘tazalites et défendue par al-Ma’mûn, par trop «élitiste» par ses finesses intellectuelles et son argumentaire d’autorité, ne réussit pas à mobiliser le «peuple sunnite» qui la rejeta, d’autant que cet «élitisme intellectuel» était souligné en abîme par l’« élitisme » de leur train de vie « aristocratique » qui allait à l’encontre des us et coutumes populaires indexés sur le train de vie du Prophète, ou tout aussi loin des symboles et idéaux du califat « bien dirigé » véhiculés par les oulémas depuis plusieurs décennies.
[8] C’est ce bloc historique sous le signe de l’ijmâ‘ qu’ignora Abu Bakr al-Baghdâdi quand il proclama intempestivement son califat. Concept gramscien par excellence mais non formellement défini par son auteur, absence qui n’a pas manqué de multiplier les définitions.

De toutes celles offertes au choix, je collationne celle qui sert mon propos, à savoir, qu’un bloc historique se constitue par une alliance organique entre un certain nombre de forces sociales, en l’occurrence les masses sunnites (comme «Peuple») et les oulémas (comme intellectuels organiques), qui ont réussi à l’occasion de la bataille de la Mihna à prendre la direction religieuse, morale et intellectuelle du peuple sunnite, piédestal de leur conquête du pouvoir, ici religieux (sans oublier ses prolongement politiques), étant entendu que cette alliance est en rapport d’unité dialectique, faite donc d’histoire et donc de divergences, de contradictions, voire, parfois, de luttes, et qu/enfin c’est un rapport asymétrique la balance penchant du côté des oulémas.

[9] Cf. Nabil Mouline, «La consécration d’une orthodoxie musulmane», article cité.

Illustration

Bronze Pièce d’échecs du calife Abbasside Harun al-Rashid du Khorassan ver 780 AD à 850 jc Dimensions 3,4 « (8,6 cm) de hauteur

Pièce d’échecs du grand calife Abbasside Harun al-Rashid du 8 ou 9eme siècle

Islam France : Hakim Al Karaoui et le débat sur la réforme de l‘Islam en France


madaniya.info

https://www.madaniya.info/wp-content/uploads/2018/09/canard-karaoui.jpg

par

 

“Hakim Karaoui, consultant de l’Institut Montaigne a rendu public 10 septembre son rapport sur “La fabrique de l’Islamisme” dans la foulée de l’engagement du président Emmanuel Macron de mettre “un cadre et des règles” “dès l’automne” et “garantissant qu’il s’exercera partout de manière conforme aux lois de la République. Dans son allocution aux parlementaires réunis en Congrès à Versailles, le 9 juillet 2018, M. Macron a aussi assuré que “la France n’a aucune raison d’être en difficulté avec l’islam”.

Le rapport Karaoui est à consulter sur ce lien

http://www.madaniya info donne la parole à M. Sadeq Sellam, spécialiste de l’Islam en France, le soin de livrer ses observations sur ce texte

1 – Pour en finir avec la déchéance de la nationalité, Hakim El Karoui octroie la citoyenneté française à l’Islam

On sait, en paraphrasant une formule célèbre, que les problèmes de l’Islam sont trop importants pour être laissés aux seuls islamo-politistes médiatiques. Les examens de conscience commencés après le 7 janvier 2015 conduisent à contester le monopole de ces experts aux bilans mitigés et à déplorer les déficits éducatifs des organisations islamiques.

L’essai de Hakim El Karoui1 illustre bien ces constats. Il est le fruit d’un début de réflexion cherchant à aller au-delà de l’émotion due aux attentats de 2015. Les révisions imposées par ces chocs conduisent à revoir les idées reçues sur l’Islam et à s’interroger sur ce que la République n’a pas fait pour l’intégration des Français musulmans qui ne sont ni tablighis, ni frères musulmans, ni wahabites, ni salafistes.

L’auteur avoue ne s’être guère occupé sérieusement de l’islam avant ce tournant dramatique. Pour bénéficier du «modèle français d’assimilation», dont il vante les mérites, il avait préférer ranger le religieux parmi les secrets de l’âme, pendant que les «organisateurs» de l’Islam en faisaient un ensemble de secrets d’Etat.

C’est ainsi que l’Islam n’a jamais été à l’ordre du jour du «Club du XXI° siècle» où l’auteur fit ses premières armes dans la vie associative avec d’autres «Beurgeois de la République». A Matignon, où il a été le scribe de Jean-Pierre Raffarin, il a fait acte de présence à quelques réunions préparatoires à la future mise en place des timides «DU» (Diplôme universitaire), servant à initier les imams arabophones à la laïcité.

Quand Betrand Delanoé, à l’époque Maire de Paris, lui a confié la présidence de «l’Institut des Cultures d’Islam» du 18° arrondissement, c’était plus pour son savoir-faire en matière de montage financier que pour son savoir islamologique..

Hakim El Karoui s’est penché plus sérieusement sur les difficiles questions de l’Islam en France à la demande de l’Institut Montaigne. Dans son rapport de 2016, il donne libre cours à un «gallicanisme» militant et prône un dirigisme religieux, en sommant les musulmans de France de rompre avec leurs pays d’origine. Ce qui a fait sortir de ses gonds le père Christian Delorme, si indulgent et si placide habituellement. La réflexion de l’auteur était encore trop marquée par l’émotion de l’après-7 janvier 2015 pour atteindre à l’impartialité souhaitable.

Enfin, Hakim El Karoui a été un promoteurs de «l’Appel des 41» d’avril 2017. Au vu du refus de Macron d’hystériser les questions de l’Islam à des fins électorales, des déçus de «l’intégration par le politique» proposèrent leurs services pour prendre la tête d’une nouvelle bureaucratie religieuse. Leur programme sommaire rappelait un ancien slogan publicitaire de la BNP. Aux 2000 mosquées de France, ces «musulmans sans Islam», pour la plupart, semblaient dire: «pour ne rien vous cacher, seule votre zakat nous intéresse».

«L’Islam, une religion française» est en retrait par rapport à plus d’une des excentricités de cet appel et des propositions à problèmes de l’Institut Montaigne, visiblement inspirées plus par une sorte de «kémalo-bourguibisme» que par la laïcité-neutralité d’un Jaurès. Mais l’esprit militant reste entier. Les pages sont truffées de récurrents «moi, je» qui peuvent exaspérer la partie des signataires de l’appel des 41 récemment entichés de soufisme qui recommande «l’anéantissement du moi»; Pascal s’en est inspiré, via Ghazali, dire que «le moi est haïssable».

Hakim commence par déplorer, à juste titre, l’entretien des sentiments négatifs sur l’islam dans les médias. Il renvoie dos-à-dos d’un côté Edwy Plenel (symbole de la complaisance de «la gauche postcoloniale» avec l’islamisme), et, de l’autre, Eric Zemmour (ce «salafiste de la République»), Caroline Fourest (inapte à maîtriser la «pensée complexe»), Pascal Bruckner et Alain Finkielkrault (des droitiers «antipostcoloniaux») qui font de l’hostilité à l’Islam leur cheval de bataille.

Il s’en prend d’autant plus durement à ces coqueluches des médias qu’il semble leur reprocher de priver de la médiatisation qu’elle mériterait «l’élite» musulmane sur laquelle il compte pour prendre en charge l’islam en France.

Il renvoie également dos-à-dos Hassan Chalghoumi et Tareq Ramadan à qui il reproche, en creux, d’occuper dans les médias la place qui devrait revenir aux porte-parole de la «classe moyenne» sécularisée issue de la «diversité» musulmane.

«L’imam Chalghoumi, malgré ses bonnes intentions, parle mal français, et vient de l’islam fondamentaliste et dit trop ouvertement ce que ceux qui l’interrogent ont envie d’entendre.

Tareq Ramadan, lui, est utilisé en négatif, il représente le mal, semble d’autant plus dangereux qu’il parle bien, qu’il connait la culture européenne et qu’il semble capable de manipuler les musulmans. Entre ces deux pôles, le Bien» de bas niveau et le «Mal» de haut niveau, rien n’émerge. Et pourtant tant de talents existent…»

Dans ses survols de l’histoire de l’islamisme en France, il fait commencer l’action du Tabligh au début de la décennie 1980. Alors que l’action de ce mouvement piétiste et apolitique remonte à la décennie 1960, quand il n’y avait ni chroniqueur religieux, ni islamo-politiste pour rendre compte d’une vie religieuse paisible et sans histoires.

Le survol de l’histoire de «l’organisation» de l’islam en France est franchement sommaire et empêche ce brillant essayiste de bien identifier les vraies raisons des échecs à répétitions.

Reconnaissant qu’une partie des difficultés vient de l’héritage colonial, il remonte aux refus d’appliquer la loi de 1905 à l’Islam en Algérie. Mais ses raccourcis saisissants lui font imputer ces échecs au «Code de l’indigénat».

Alors que cet apartheid judiciaire était abrogé depuis longtemps quand fut reconnu en 1947, aux Algériens la «citoyenneté dans le statut» (personnel). L’article 56 du statut organique de l’Algérie stipulait l’application de la loi de 1905 à l’Islam.

Le ministre de l’Intérieur du gouvernement Edouard Ramadier s’est livré du haut des tribunes des deux chambres à une véritable «repentance» et promit le reconnaissance définitive de l’indépendance du culte musulman.

Cela aurait conduit à la restitution des habous confisqués à un Conseil Supérieur islamique démocratiquement élu. La valeur de ces biens religieux expropriés était estimée à 700 milliards.

L’administration admit l’idée d’une université musulmane financée par l’Etat, à titre d’indemnisation «forfaitaire perpétuelle», des habous qu’il était impossible de restituer. Mais tout cela sera vite «oublié». On a préféré «maintenir l’Islam sous le contrôle de la police» (Louis Massignon) et les membres du clergé officiel musulman dans leurs fonctions officieuses «d’agents électoraux» (Augustin Berque) des candidats parmi les «béni-oui-oui» soutenus par l’administration.

Jacques Berque, que Hakim présente à tort comme le parrain du CORIF, avait en mémoire tous ces fâcheux précédents quand il déconseilla, en 1990, à Pierre Joxe de «représenter l’Islam». «Contentez-vous de le symboliser», ajouta-t-il.

Il proposa d’ouvrir, prioritairement, un «Institut Averroès sur la «Montagne Sainte Geneviève» où peuvent être formés de futurs représentants en mesure créer une autorité religieuse. Mais le grand arabisant comprit vite que le CORIF multipliait les gesticulations médiatiques pour dissimuler la permanence du tout-sécuritaire. Cela devenait clair quand le ministre de l’Intérieur a préféré l’ouverture de l’Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure à celle de la faculté de théologie musulmane à Strasbourg, pourtant soutenue par l’Elysée.

On sait maintenant que le ministre a écouté les étranges mises en garde du doyen de la faculté de théologie protestante. Hakim nous apprend que «les protestants» seraient devenus favorables à l’application du concordat à l’Islam en Alsace-Moselle: si c’est vrai, ce serait la seule bonne nouvelle de ce livre fortement marqué par les angoisses de l’après-7 janvier 2015.

Berque a aussi mal vécu la dérive affairiste de l’émission islamique télévisée, créée par lui à la demande de Mitterrand en 1983. Cette déviation était d’autant plus déplaisante qu’elle était le résultat d’un copinage du conseiller aux cultes plus soucieux de placer un ex-ambassadeur du Polisario de ses mais, que de régulariser la situation du culte musulman.

Au vu notamment de ces usages de l’Islam à des fins de carrière individuelle, Berque déplorait la «cécité française sur l’islam», et estimait même «qu’on est en train de perdre la guerre d’Algérie pour la deuxième fois!»

Hakim (le sage, en arabe) admet que «le sentiment religieux s’intensifie chez un grand nombre de musulmans». Mais il s’empresse de corriger: «un certain type d’Islam est en train de s’y imposer.

Porter le voile ne correspond pas en effet à une obligation religieuse. Manger halal non plus». Hakim appelle Blachère au secours de ce louable début d’Ijtihad.

Il risque de compliquer ses relations avec les «paroissiens» musulmans instruits qui préfèrent nettement Hamidullah au spécialiste de Moutanabbi (le faux prophète), que Massignon surnommait «Bla Khir»(le dénué de bien).

La traduction du Coran par Denise Masson est moins mauvaise. Mais la traductrice catholique est connue pour sa bévue sur le sens du mot «walyi». En traduisant mal ce mot, elle fait croire que le Coran interdirait aux musulmans d’avoir des amis chrétiens! Alors que «walyi» se traduit par «directeur de conscience»…

La référence à Hamidullah aurait évité à Hakim une autre méprise, sur le sens du mot «Akhbar». Ce terme était utilisé par les historiens (comme Ibn Ishaq) quand ils se séparèrent des traditionnistes (collecteurs de paroles du Prophète). Il désigne les informations sur les faits et gestes du Prophète, en vue des ouvrages de Sira (biographie) et non plus ses dires (hadiths) qui sont soumis à une méthodologie plus rigoureuse.

Dans une autre tentative d’Ijtihad, l’auteur met en doute la véracité d’un hadith au motif qu’il a aurait été codifié «deux siècles après le Prophète». Là aussi une lecture de la «Sahifa» de Hammam Ibn Mounabbih (un jeune compagnon du Prophète qui notait des hadiths avec d’Abou Horéira) trouvée et éditée par Hamidullah aurait été d’une grande utilité. Comparés aux chapitres correspondants de Boukhari, édité «deux siècles après», les hadiths de cet échantillon de 120 dires sont rigoureusement les mêmes et ne présentent même pas des variantes de copistes.

Ces approximations sont rendues inévitables par la brièveté des survols théologiques et historiques peu soignés. Sans doute parce que l’auteur est pressé d’arriver à l’essentiel de sa démonstration.

Pour préciser son but, il emprunte à Arnaud Montebourg son «gallicanisme» industriel (mâtiné d’anglicisme) et le transpose dans le domaine religieux: il veut un «Islam made in France»!

Pour indiquer le moyen d’y parvenir, c’est du côté de Jean Luc Mélenchon qu’il se tourne: il en appelle à pas moins d’une «insurrection idéologique» !

C’est dans l’air du temps marqué par l’éclectisme de ceux qui sont de «droite et de gauche», ou «ni de droite, ni de gauche».

Pour lui, le mal absolu, c’est le radicalisme salafisme; et le remède miracle s’appelle «l’Islam français». Au moment où les partisans de la déchéance de la nationalité ne s’avouent pas vaincus, Hakim El Karoui octroie généreusement la citoyenneté à cette religion historiquement malaimée. Il appelle à une grande mobilisation des Français musulmans, de «l’élite et de la classe moyenne» pour faire de «l’Islam, une religion française».

«Je crois, moi…je crois que l’Islam est une religion française…Je me battrai pour que les musulmans puissent exercer leur culte, y compris pour que les femmes puissent porter le voile dans l’espace public, puisque certaines y tiennent. Mais comme musulman, je me bats pour que mes coreligionnaires laissent de côté les interprétations fausses, inutilement rigoristes et profondément sexistes du fondamentalisme islamique. Et je crois donc que les femmes doivent abandonner le voile…».

L’auteur reprend à son compte les définitions de «l’Islam identitaire» par Bernard Godard centrées sur le vestimentaire, l’alimentaire (et le bancaire).

Pour justifier l’importance accordée par lui à ces questions aux dépens des problèmes sociaux, il estime que «la situation de l’intégration n’est pas celle que l’on croit». Il laisse passer une occasion de commenter l’explication par le «terreau du terrorisme» (Macron) et par «l’apartheid social» (Valls). Il avance des «éléments quantitatifs» qui ne sont pas plus convaincants que les coûteux sondages que commandait le journal le Monde pour laissait Gilles Kepel les commenter en fonction de ses présupposés idéologiques.

Il est plus convaincant quand il propose de mettre fin au financement des mosquées par les Etats exportateurs de théologies rétrogrades et d’imams ignorant le français. Le financement par la taxe halal paraît logique et Hakim, en bon technocrate, estime avec une grande précision, les montants de cette manne que les «organisateurs» de l’islam négligèrent de réguler. Ce faisant, il oublie le résultat de son Ijtihad rendant l’abattage rituelle non obligatoire

Ses estimations des montants de zakat al fitr sont aussi précises. Mais sa proposition de les ajouter aux recettes de la taxe halal risque d’être contestée par «l’Islam d’en-bas» (grand absent de ce brillant essai) qui est moins intéressé par les mathématiques financières que par le hadith qui recommande d’affecter cette aumône directement aux pauvres les plus proches. Le président algérien Houari Boumédiène lui-même a renoncé à un projet comparable quand il n’a trouvé aucun théologien de service pour l’autoriser à faire main basse sur cette zakat.

Hakim a raison d’être choqué par l’investissement dans l’immobilier dans des pays du Maghreb d’une partie des fonds obtenus au nom de l’islam. Cette pratique a surtout été le fait d’audacieux directeurs d’«instituts» pompe-à-fric. L’un d’eux a siégé au CFCM et à la Fondation des Œuvres de l’Islam, où il a été coopté par des «organisateurs» qui ne pouvaient pas ignorer ces pratiques douteuses.

Un autre a dû quitter la France quand il n’a pas été en mesure de s’expliquer sur le devenir de 2 millions de dollars obtenus au nom de l’enseignement, mais investis dans l’immobilier. Cet islamo-affairiste a même pu augmenter ses recettes grâce à un article complaisant du Monde par lequel il faisait croire aux donateurs qu’il serait chargé officiellement par le ministère de l’Intérieur de la formation des imams francophones…Et les salafistes» n’y sont pour rien…

On peut promettre dans les réceptions de dénoncer le salafisme, tout en étant illettré, folklorique et corrompu comme le sont certains «représentants» cooptés…

Après avoir réussi à imiter Abdelhamid Ibn Yahia, l’inventeur de la prose de chancellerie sous les Omeyades, Hakim tente dans cet essai de tracer la feuille de route de la future «Association cultuelle», qui sera chargée de donner un sens à «l’Islam de France»-cette formule ayant surtout enrichi les éléments de langage à finalité médiatique et électorale.

Pour être convaincant, il lui faudra s’inspirer de l’Adab de Djahiz et, surtout, de Tawhidi qui avait retardé de trente ans la publication d’un traité d’éthique. Ce lettré inquiet s’était donné le temps de confronter l’idéal au réel pour ne pas se contenter de wishful thinking (vœux pieux).

Lorsqu’il sera inspiré par de pareils précédents, Hakim gagnerait à ne pas confondre une religion avec une idéologie que l’on malaxe au gré des plans de carrière et des calculs électoraux.

Il s’apercevra que la régularisation de la situation de l’islam ne sert pas qu’à combattre le salafisme. Elle honorerait la République qui avait été déshonorée par les cynismes coloniaux, et desservie par les velléités d’«organisation» de l’Islam où furent tolérés des usages du religieux à d’autres fins. De tels usages sont contraires à l’Islam et à la (vraie) laïcité réunis, que les usagers soient des islamo-affairistes ou des carriéristes non musulmans attachés à la singulière «jurisprudence» de Lyautey qui sabota en 1920 l’ambitieux projet comtiste d’Institut musulman, au motif que son ouverture risquerait «d’ouvrir l’esprit des jeunes musulmans»(sic).

Il convient de signaler enfin l’évolution récente de Hakim qui, malgré les «moi, je», semble chercher à sortir de «l’univers de présupposés, de censures et de lacunes que toute éducation bien réussie fait accepter ou ignorer, traçant le cercle magique de la suffisance démunie où les écoles d’élite enferment leurs élus.»2

Note

2 – Pierre Bourdieu, leçon inaugurale au Collège de France, 23. 4. 1982

Pour aller plus loin sur le même thème :

https://www.madaniya.info/2017/02/28/france-islam-aux-origines-de-la-crise-de-l-islamologie-en-france/

Sadeq Sellam est auteur à http://www.madaniya.info

Ci joint ses principales contributions :
1- Aux origines de la crise de l’Islamologie

2 – Islam France: La Mosquée et les mœurs algériennes à Paris 1/2
https://www.madaniya.info/2017/03/16/mosquee-et-les-moeurs-algeriennes-a-paris-1-2/

3- Islam France: Les circonstances de la construction de la Mosquée de Paris 2/2
https://www.madaniya.info/2017/03/21/islam-france-les-circonstances-de-la-construction-de-la-mosquee-de-paris-2-2/

4- France-Algérie: La qualification des crimes coloniaux par Emmanuel Macron à Alger
https://www.madaniya.info/2017/04/21/france-algerie-la-qualification-des-crimes-coloniaux-par-emmanuel-macron-a-alger/

5- Hommage à Ali Merad
https://www.madaniya.info/2017/06/03/hommage-a-ali-merad-1930-2017/

6- France Algérie: Les crimes coloniaux le numérique et Benjamin Stora
https://www.madaniya.info/2018/03/10/france-algerie-crimes-coloniaux-numerique-benjamin-stora/

L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons


madaniya.info

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par

un kit de survie dans le labyrinthe religieux du Monde musulman

Pour un candidat au voyage au sein de la planète Islam, dans les dédales du Moyen orient, berceau des trois grandes religions monothéistes (judaïsme, chrétienté, Islam), des circonvolutions des religions qui se mêlent, s’entremêlent et se démêlent, se choquent et s’entrechoquent, se synthétise et se syncrétisent, «L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons» de Jean Marc Aractingi se présente comme un kit de survie dans le labyrinthe religieux du Monde musulman.

Spécialiste de l’Islam ésotérique, hyper capé de la méritocratie française, ce grand ponte de la Franc-maçonnerie est un récidiviste en la matière. Sa connaissance encyclopédique s’est déjà concrétisée par sa remarquable contribution à la connaissance de l’univers de la Franc maçonnerie dans le Monde arabe et musulman.

Pour aller plus loin sur son ouvrage en deux tomes sur la Franc-maconnerie dans le Monde arabe et musulman, les liens suivants:

ainsi que Dictionnaire des Grands-Maçons Arabes et Musulmans 1ère édition 2018 Editions Amazon Isbn 9 781 985 235 090

L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons

Le titre l’annonce: Son ouvrage se décompose en 7 chapitres en autant de leçons dont certaines peuvent surprendre le lecteur, tel le chapitre 3 et son titre singulier qui peut faire sursauter plus d’un:

A – «Les Druzes les Francs Maçons de l’Orient, une autre lecture de la religion druze.

Les Druzes, population du Proche Orient professent une religion musulmane hétérodoxe. Ils sont principalement établis dans le Chouf, la partie centrale du Mont Liban et le sud du Liban (300.000 personnes) , dans le sud de la Syrie où ils occupent notamment la zone montagneuse du Houran, connue sous le nom de Djebel Druze et sur le plateau du Golan syrien occupé par Israël (700.000 personnes) et en Galilée.

Leur religion, le druzisme, est une doctrine philosophique fondée sur l’initiation et centrée sur la seule recherche du côté ésotérique de la religion musulmane. Elle est aussi considérée comme ayant été initialement une école de la branche ismaélienne du courant musulman du chiisme. Leur interprétation de l’islam est secrète et n’est révélée aux fidèles qu’après divers degrés d’initiation, elle s’appuie sur la croyance en la réincarnation. En effet, certains versets du Coran sont parfois interprétés comme allant dans le sens de la métempsycose.

Extraits page 123 «De l’analogie existante entre Druzes et Francs-maçons»

«Chez les Druzes celui qui souhaite entrer en religion doit commencer par adopter une allure extérieure appropriée, par laquelle il signale le changement intervenu dans sa vie. En se rendant à la Khalwa (Loge) aux réunions qui se tiennent le jeudi et dimanche soir, il se présente comme «demandeur de religion», une demande qui s’adresse d’abord à la congrégation des cheikhs (vénérables maîtres ) de son village, mais aussi à Dieu. Le candidat est soumis à une période probatoire de plusieurs mois au cours de laquelle les cheikhs observent son comportement général et décident s’il est digne d’entrer en religion ce qui fait dire aux druzes: «Notre religion est difficile, parce que la religion chez nous, c’est le comportement». La décision du cheikh prend en compte le passé du candidat, ce que l’on raconte à son sujet dans le village, mais également sa situation présente et ses activités. Demander l’initiation religieuse, cet finalement pour un Druze un moment crucial où il se trouve face au jugements de sa société. Pour cela les cheikhs organisent une Da’wa (tenue) interne à la communauté. Le candidat doit s’engager solennellement avant d’entrer dans un cycle d’initiations. Cet engagement fait de chaque druze le dépositaire d’une vérité qui ne doit aps être divulguée (Kitmam Al Dine-La loi du silence)».

B – les Alaouites

Autre gros sujet d’actualité qui donne lieu à d’interminables supputations chez les éditocrates occidentaux sur «le pouvoir alaouite» du fait de la guerre de Syrie, les Alaouites, détenteurs du pouvoir central à Damas que l’auteur traite en son chapitre 4 sous le titre «Les Nosairis (Les Alaouites) et la Trinité Ain Mim SIN (AMS) Ali, Mohamad, Salman.

En résumé, les Alaouites également appelés noussayris, principalement par les groupements islamistes en Syrie, sont un groupe ethnique et religieux issu du Djebel Ansariya au nord de la Syrie. Ils représentent près de 12 pour cent de la population syrienne, dont la très grande majorité vit dans le secteur du port de Lattaquieh, sur la rive syrienne de la Méditerranée. Le reste étant réparti entre le Liban et la Turquie, principalement à proximité de la frontière syrienne (dans l’ancien Sandjak d’Alexandrette.

Le fondateur du noussayrisme est Mohamad Ibn Noussayr Al Namiri Al Abdi mort en 884. D’après la tradition rapportée par les Alaouites, le onzième Iman Hassan Al Askari (mort en 874) lui confia une révélation nouvelle qui est le noyau de la nouvelle doctrine alaouite.

Les deux derniers présidents de la République syrienne Hafez Al Assad (1970-2000) et son fils Bachar qui lui a succédé le 17 juillet 2000, sont alaouites, mais néanmoins dirigeants du Parti Baas, un parti à l’idéologie laïque et panarabe.

C- Al Ahmadiya: Messianisme et Humanitarisme

Dans ce panorama, l’Ahmadisme ou Ahmadiyyia (أحمدية en arabe) se distingue par son particularisme: Fondé par Mirza Ghulam Ahmad à la fin du XIX me siècle au Pejnab alors sous domination britannique, l’Ahmadisme est un mouvement réformiste musulman messianiste.

Mirza Ghulam Ahmad (1835-1908), un musulman né à Qâdiyân au Penjab, fait la paix avec les Anglais et met fin à tout prosélytisme en se présentant comme une réapparition du Messie (Jésus pour les Chrétiens), Avatar de Vishnou pour les Hindous. Se proclamant investi d’une mission divine, il se propose de restaurer l’Islam dans sa pureté et se déclare Moudjahid. Vivement combattu par les courants majoritaires de l’islam pour lesquels Mahomet est le dernier prophète, l’Ahmadisme a été déclaré «non-musulman» par le parlement pakistanais.

Très dynamiques, les Ahmadis sont présents dans 190 pays, la moitié au Pakistan et le reste en Inde, au Nigéria, au Suriname et aux Etats-Unis. Afghanistan, et en Arabie Saoudite. Ils ont été déclarés non musulmans et persécutés au Pakistan, en Afghanistan et en Arabie saoudite. Le mouvement est très actif dans le domaine de l’humanitaire, surtout en Afrique, en construisant des hôpitaux, cliniques et dispensaires gratuits, mais aussi des écoles et des centres de formation ouverts à tous et gratuits.

D- Les Ismaéliens, les Frères de la pureté (chapitre 2)

L’Ismaélisme est une mouvance chiite, ses adeptes tirent leur nom du fondateur de cette communauté spirituelle Ismaïl Ben Jaafar. L’ismaélisme n’est pas spécifiquement persan, ni arabe, ni indien. Il a une longue histoire qui est complexe et, loin d’être unifié, l’ismaélisme se subdivise en plusieurs rameaux:

Moubarakiyya, Khattabiya, Qarmates, Druzes, Mustaliens, Nizarites, et Septimain. Les adeptes de l’ismaélisme sont appelés «Ismaélien» qu’il convient de ne pas confondre avec les «Ismaélites» descendants d’Ismaël, prophète de l’Islam et patriarche biblique.

E – Le Bahaïsme

Le Bahaïsme est une religion abrahamique et monothéiste, proclamant l’unité spirituelle de l’humanité. Les membres de cette communauté religieuse internationale se décrivent comme les adhérents d’une «religion mondiale indépendante». Elle a été fondée en 1863 par le Persan Mirza Hussein Ali Nouri

Le Bahaïsme est dérivé du surnom donné à son fondateur: Bahāʾ-Allāh (en arabe, «Splendeur de Dieu»). Les Baha’is s’organisent autour de plus de 100.000 centres (répertoriés par le centre mondial de Haïfa) à travers le monde, dont les membres sont estimés à 7 millions de personnes appartenant à plus de 2.100 groupes ethniques, répartis dans plus de 189 pays. Son centre spirituel (lieu de pèlerinage —ziyarat) et administratif est situé à Haifa et à Saint Jean d’Acre.

F- Les Soufis, l’initiation Ibn Arabi: Les afrâds, l’aspsiration spirituelle (Chapitre 5) .

Le soufisme (en arabe: تصوف) désigne en Islam le cœur spirituel de la tradition islamique. En français, le terme soufi regroupe plusieurs voies de l’islam hétérodoxe, comme l’alévisme. Il s’agit d’une voie d’élévation spirituelle par le biais d’une initiation dit tassawuf, un terme qui se traduit par «initiation».
Le soufisme est présent, depuis les origines de la révélation prophétique de l’islam, à la fois dans les branches sunnite et chiite, bien qu’il ait pris des formes différentes dans les deux cas.

Le Taçawwuf comprend non seulement la haqîqah mais aussi l’ensemble des moyens destinés à y parvenir, appelé tarîqah- « voie » – conduisant de la shariyah vers la haqîqah, c’est-à-dire de l’«écorce» (el-qishr) vers le «noyau» (el-lobb) par l’intermédiaire du «rayon» allant de la circonférence vers le centre.
En 2016, un concile, inauguré par le grand imam de l’Université Islamique d’Al Azhar (Egypte), Ahmad Al Tayeb, rassemblant 200 personnalités sunnites du monde entier, s’est réuni dans le but de définir l’identité de ceux qui se font connaître comme «les gens du sunnisme» par opposition aux différents groupes considérés égarés. Les dignitaires sunnites sont convenus qu’au niveau de la gnose, des manières et de la purification spirituelle, les soufis de l’imam Junaid Al Baghdadi sont des gens du sunnisme.

G – Le Wahhabisme exclu de la famille sunnite.

En revanche, l’Arabie saoudite, l’incubateur et bailleur de fonds de tous les groupements djihadistes à travers le Monde, objet d’une vénération des «grandes démocraties occidentales» en crise économie systémique, a été néanmoins ostracisé par un collège d’Oulémas sunnites à Grozny en septembre 2016.
Symbole de l’exacerbation croissante que suscite le bellicisme omnidirectionnel du wahhabisme saoudien de même que sa rigidité dogmatique, la secte wahhabite salafiste a été purement et simplement exclue de la famille sunnite lors du congrès de Grozny (Tchétchénie) qui s’est tenu du 3 au 5 septembre 2016. Une décision qui donne la mesure du degré de virulence du conflit pour le leadership du Monde musulman.

Fait sans précédent, cette décision aux effets dévastateurs d’un tomahawk sur le plan théologique et diplomatique sur le primat saoudien dans la sphère musulmane a été prise lors d’un congrès qui a rassemblé près de 200 dignitaires religieux, oulémas et penseurs islamiques d’Égypte, de Syrie, de Jordanie, d’Algérie, du Maroc, du Soudan et d’Europe. Bravant les foudres saoudiennes, la conférence de Grozny a non seulement exclu le wahhabisme salafiste de la définition du sunnisme, voire du cadre de la communauté sunnite, mais elle a en outre clairement condamné les institutions religieuses saoudiennes, en particulier l’Université islamique de Médine.

La raison est à rechercher sans doute dans le rôle de la dynastie wahhabite dans le bradage de la Palestine, sur ce lien:

Au delà de ce foisonnement prosélyte, cette mosaïque religieuse témoigne à tout le moins de l’immense besoin de spiritualité de la zone, du soif d’absolu de leur fidèles respectifs, comparable en intensité à celle qui s’est emparée des Etats-Unis avec leurs déclinaisons des églises protestantes, méthodistes, pentecotistes, évangélistes, tant il est vrai qui si la prophétie est d’essence divine son interprétation est humaine. Et ceci pourrait expliquer cela.

Référence

L’Islam ésotérique et spirituel en 7 leçons de Jean Marc Aractingi
Editions Amazon ISBN 978 197 655 7897 Prix 10,55 euros

Liban : Mémoires de guerre 1/3


madaniya.info

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Note de la rédaction

http://www.madaniya.info publie un dossier spécial en trois volets intitulé «Liban-Mémoires de guerre», réalisé par René Naba directeur du site, qui a assuré une adaptation condensée, en version française, de l’ouvrage d’un diplomate américain James R. Stocker intitulé: «Spheres of intervention: US foreign policy and the collapse of Lebanon 1967-1976», James R. Stocker, Cornell University Press.

Sommaire

  • Liban-Mémoires de guerre 1/3: Les racines américaines de la guerre civile au Liban (1975 -2000)
  • Liban-Mémoires de guerre 2/3: Le Pacte national, un mensonge dont la composante musulmane de la population libanaise en a été la victime.
  • Liban-Mémoires de guerre 3/3: Serge Soghanalian (1929-2011), parfait représentant du monde interlope des marchands de mort

avec en Additif

1- Liban: Le 17 Mai 1983, «A Day Of Infamy», Un jour d’infamie, «Yom Al A’Ar, Ya Lil A’AR».
Papier publié à l’occasion du 35 me anniversaire de la conclusion du traité de paix israélo-libanais. Un récit de la face cachée de ce jour d’infamie. Un traité abrogé pr la volonté du peuple, rare cas de l’abolition d’un traité international du fait d’un soulèvement populaire.

2- De l’utilité de certaines rumeurs en temps de guerre
Par Roger Naba’a*

La rumeur est une continuation de la guerre (civile/confessionnelle), par d’autres moyens.

L’auteur, James Stocker a appris l’arabe à l’Université de Damas. En prévision de la rédaction de son ouvrage, il a effectué un séjour d’un an au Liban pour sa documentation.

L’auteur se fonde sur les archives du Département d’état, du Conseil National de Sécurité, des services de renseignements américains, ainsi que sur les archives des bibliothèques des présidents Lyndon Johnson, Richard Nixon et Gerald Ford, de même que sur les notes personnelles de Joseph Sisco, ancien sous secrétaire d’état pour les affaires du Moyen orient.

La version arabe de cet ouvrage a été assurée par l’universitaire américain d’origine libanaise, Assaad Abou Khalil, animateur du blog http://angryarab.blogspot.fr/ par ailleurs contributeur du journal Libanais «Al Akhbar», qui en a assuré la publication des principaux passages dans une série d’articles en dix volets.

Le compte rendu de l’ouvrage en version anglaise se trouve sur ce lien du même auteur:

Fait significatif: Dans sa relation des faits, l’auteur de l’ouvrage s’abstient de mentionner les interventions israéliennes contre la population libanaise, notamment les raids réguliers de l’aviation israélienne et le pilonnage de l’artillerie contre les villages du sud Liban, de même qu’il s’abstient de mentionner l’ampleur de la terreur infligée par l’armée israélienne à la population civile libanaise.

L’adaptation en version française a été réalisée par René Naba, directeur du site http://www.madaniya.info

Fin de la note de la Rédaction.

Les principaux points de cet ouvrage

I – Prélude: L’élection du président Camille Chamoun.

Les États Unis ont «littéralement acheté» l’élection du pro-occidental Camille Chamoun à la présidence de la République libanaise (1952-1958), autrement dit soudoyé les députés libanais pour faire triompher leur candidat contre son rival, le dirigeant nationaliste Hamid Frangieh, ancien ministre des Affaires étrangères.

Pourquoi un tel engouement pour le 2eme président de la République libanaise, vraisemblablement parce que Camille Chamoun, grand ami du chah d’Iran et des monarchies hachémites pro britanniques d’Irak et de Jordanie, était un grand ponte de la franc-maçonnerie arabe, à l’instar de bon nombre de dirigeants arabes.

A propos de Camille Chamoun

M. Chamoun a été élu en 1952 à une date où les États Unis, émergeant comme les grands vainqueurs de la II me guerre mondiale, commençaient à se positionner sur l’échiquier mondial, en substitution aux deux anciennes puissances coloniales européennes: La Grande Bretagne et la France. Une période marquée au Moyen-Orient par le lancement du Point Four d’un programme de coopération entre les États Unis et le Monde arabe, sur le modèle du Plan Marshall pour l’Europe; par le coup d’état de la CIA contre le premier ministre nationaliste iranien Mohamad Mossadegh (1953), coupable d’avoir nationalisé les installations pétrolières iraniennes; enfin la constitution du Pacte de Bagdad (1955), regroupant des pays musulmans sunnites Pakistan et Turquie, autour de la dynastie hachémite d’Irak. Ce pacte devait servir de maillon intermédiaire entre l’Otan (Europe / États Unis) et l’OTASE (Asie du Sud Est).

Camille Chamoun, poulain des Américains par excellence, au même titre que le premier ministre irakien de l’époque monarchique, Noury Said, refusera de rompre les relations diplomatiques du Liban avec la France et la Grande Bretagne, en signe de solidarité avec l’Égypte, victime d’une agression tripartite à la suite de la nationalisation du Canal de Suez (1956), une agression menée par les deux anciennes puissances coloniales de la zone (France et Grande Bretagne) et leur créature Israël, signe indiscutable d’un alignement aveugle aux objectifs atlantistes.

Camille Chamoun achèvera son mandat dans la première guerre civile libanaise. La guerre a éclaté en Mai 1958 avec l’assassinat d’un journaliste libanais Toufic Al Matni, mettant le feu au poudre, alors que l’Égypte et la Syrie, sous l’égide de Gamal Abdel Nasser, auréolé de la nationalisation du Canal de Suez (1956), procédait à l’Union des deux Républiques arabes.

Les États Unis débarqueront des troupes au Liban en juillet 1958, parallèlement au parachutage de commandos britanniques en Jordanie, afin de contrebalancer les effets du coup d’état anti monarchique en Irak et la proclamation de la République par le général nationaliste Abdel Karim Kassem.

Au delà des grands principes hautement proclamés et régulièrement brandis contre leurs détracteurs, il en ressort que les États Unis n’hésitent pas à recourir à la corruption pour s’assurer une clientèle docile visant à imposer leur hégémonie.

II – A propos de la 2eme guerre civile libanaise (1975-1990)

Le leadership maronite, responsable du feu initial.

1- Le leadership maronite est responsable du déclenchement de la guerre. Les États Unis et les principaux dirigeants chrétiens (aussi bien les anciens présidents Camille Chamoun, Charles Hélou et Soleimane Frangieh que Pierre Gemayel (phalangistes) et Raymond Eddé, de même que la hiérarchie militaire chrétienne plaidaient ouvertement en faveur du maintien du système de répartition confessionnelle du pouvoir assurant une prépondérance de la communauté maronite au sein du système politique libanais.

2- L’Alliance tripartite des trois principaux dirigeants maronites (Camille Chamoun, Pierre Gemayel, Raymond Eddé), scellée à l’occasion des élections législatives de 1968 dans la foulée de la défaite arabe de juin 1967, constituait en fait un pacte de confrontation tant contre l’OLP, massivement implantée à Beyrouth après le massacre palestinien du «Septembre Noir» jordanien (1970) que contre la gauche libanaise en vue de museler les forces contestataires à l’hégémonie occidentale au Moyen orient. Raymond Eddé, le chef de file ses chrétiens modérés, se dégagera de ce pacte au déclenchement de la guerre civile libanaise en 1975 et ne prendra pas les armes ni contre les Libanais, ni contre les Palestiniens.

Pour aller plus loin

III- L’Armée libanaise et sa passivité face à Israël.

A- Les pourparlers d’armistice israélo libanais de Nakoura, un leurre, un «paravent» à une coordination militaire entre les deux pays.

Ces pourparlers, aménagés par l’accord d’armistice de 1948 signé entre Israël et les pays arabes du champ de bataille, se sont poursuivis au delà du délai raisonnable à ce genre de négociations.

Ces pourparlers servaient en fait de «paravent à une coordination politique entre les deux pays», avec les encouragements des États Unis. Se tenant au poste frontière libanais de Nakoura (sud-Liban), ils n’ont jamais bridé Israël dans ses agressions répétées contre le Liban, pas plus à empêcher la violation de l’espace aérien libanais par l’aviation israélienne, de même que les tirs de saturation de l’artillerie israélienne contre les villages du Sud Liban, en vue de forcer à l’exode la population de cette zone à majorité chiite et la refouler vers Beyrouth.

Un exode forcé destiné à constituer à Chyah (sud Beyrouth), -la fameuse Dayeh des journalistes occidentaux-, une ceinture de misère autour de la capitale libanaise, à proximité des camps palestiniens de Sabra Chatila, sur la route de l’aéroport.

Dans le prolongement de cette connivence, Israël n’hésitera pas à instrumentaliser les officiers félons de l’armée libanaise (Saad Haddad et Antoine Lahad) pour constituer une armée de supplétifs faisant office de garde frontières de l’État Hébreu, sous le vocable d’«Armée du Sud Liban» (ASL), au plus fort de la guerre civile libanaise.

B- Le comportement singulier des deux anciens commandants en chef de l’armée, le général Émile Boustany et son successeur, le général Iskandar Ghanem.

L’autonomie du commandement de l’armée à l’égard du pouvoir politique était telle que lors de la guerre de juin 1967, le commandant en chef (chrétien) de l’armée, le général Émile Boustany, refusera d’obtempérer aux ordres du premier ministre sunnite Rachid Karamé d’engager les hostilités contre Israël par solidarité avec les pays arabes du champ de bataille (Égypte, Syrie).

Le général Emile Boustany passera à la postérité pour sa passivité lors du raid israélien contre la flotte aérienne civile libanaise et l’aéroport international de Beyrouth-Khaldé, en décembre 1968, ainsi que dans son implication dans une affaire de rétrocommissions consécutive à l’achat de missiles CROTALE à l’armée française. En toute impunité.

Terme ultime d’une carrière affairiste, le général Boustany boiera néanmoins la coupe jusqu’à la lie de ses forfaitures, en représentant le Liban à la signature de l’accord palestino libanais du Caire, en novembre 1969, légalisant la présence armée palestinienne au Liban, sous l’égide de Nasser, signant par là même sa défaite symbolique face à ses adversaires.

Son successeur, le général Iskandar Ghanem, auparavant commandant miliaire de la place de Beyrouth, s’est distingué, lui, par sa désinvolture lors du raid israélien contre le centre de la capitale libanaise, en avril 1973, décapitant certains des principaux dirigeants de l’OLP, Abou Youssef An Najjar, ministre de l’intérieur de l’OLP, Kamal Nasser, porte parole de la centrale, ainsi que Kamal Adwane, responsable de la jeune garde palestinienne.

Le Général Ghanem sera promu commandant en chef de l’armée en dépit de sa forfaiture, malgré les demandes répétées du premier ministre de l’époque Saéb Salam réclamant sa démission en guise de sanction.

C- Le commandant Johny Abdo, désigné par les Israéliens pour succéder à Bachir Gemayel: membre du Conseil de Guerre des Forces Libanaises.

La passivité de l’armée à l’égard des raids successifs israéliens tant contre Beyrouth que contre le sud Liban, sur trente ans, de même que les visées israéliennes sur les fleuves du sud Liban (Litani et Zahrani) ont conduit à l’émergence d’un corps d’auto-défense chiite, se substituant à la vacance du pouvoir d’état, pour la protection de la zone frontalière israélo libanaise.

L’histoire de l’armée libanaise face à Israël n’est pas une succession de glorieux faits d’armes mais un long récit de connivence et de forfaitures en ce que depuis l’indépendance du Liban en 1943, il y a 73 ans, tous les commandants en chef qui se sont succédé à la tête de l’armée, –tous à la notable exception du Général Émile Lahoud–, ont considéré l’État Hébreu comme le gros bâton avec lequel il importait de mater la contestation populaire libanaise et par la suite la Résistance palestinienne.

Durant la 2eme guerre civile libanaise, le commandement de l’armée libanaise disposait de sa propre organisation crypto terroriste «At tanzim», qu’elle activait en sous main durant les période de trêve pour relancer les hostilités.

La symbiose entre le haut commandement de l’armée et les milices chrétiennes était telle qu’un des responsables du 2me bureau libanais (le service des renseignements), le commandant Johnny Abdo, siégeait au Conseil de guerre du Front Libanais, coalition des milices chrétiennes. Homme de l’ombre par excellence, Johnny Abdo avait été désigné par les Israéliens pour succéder à Bachir Gemayel, à la suite de l’assassinat du chef phalangiste à la veille de sa prise de fonction comme Président de la République, en septembre 1982.

Diplômé des académies militaires anglo saxonnes, contrairement à tous ses prédécesseurs et ses successeurs de formation française, Emile Lahoud Chef d’État-major des Armées (1989-1998), puis Président de la République (1988-2007) sera le théoricien de la «doctrine de la riposte» face aux agressions répétées israéliennes particulièrement contre le sud Liban, initiant une réplique à double détente contre les empiétements de l’État Hébreu, combinant une action conjuguée de l’armée en soutien à la guérilla du Hezbollah Libanais.

Aux mépris du Droit International, contrairement à tous les usages internationaux, Émile Lahoud, unique chef d’état chrétien du Monde arabe, sera néanmoins mis en quarantaine à l’instigation du président français Jacques Chirac à la suite de l’assassinat de Rafic Hariri, l’ancien premier ministre libanais dont il était le partenaire affairiste et son pensionnaire posthume.

Pour aller plus loin sur cette séquence

Johnny Abdo le candidat des Israéliens à la succession du chef phalangiste Bachir Gemayel

Johnny Abdo l’homme de l’ombre par excellence

De rebondissements en rebondissements, d’escalades en escalades, une telle passivité conduira à la constitution du Hezbollah et à sa redoutable riposte asymétrique balistique, faisant de la formation politico militaire chiite l’artisan du retrait israélien du Liban, sans traité de paix, ni négociation, cas unique dans les annales de la guerre contemporaine.

Sur le Hezbollah

Hassan Nasrallah, premier dirigeant depuis Nasser à avoir su développer une capacité d’influence sur l’opinion publique israélienne.

Le Hezbollah, sentinelle de l’indépendance libanaise

IV- L’exode des Chrétiens du Liban, la plus grosse intoxication de la première phase de la guerre.

L’information selon laquelle les Américains envisageaient la déportation des chrétiens libanais hors du Liban constitue un «grand mensonge». La rumeur a été forgée par le leadership chrétien afin de «forcer à la solidarité la population chrétienne du Liban» consternée par l’ampleur des dégâts, la tournure des combats et de les conduire à rallier les rangs des milices combattantes.

La rumeur a été amplifiée au moment de la visite de l’émissaire américain au Liban Dean Brown, envoyé du président Gerald Ford, «venu précisément réaffirmer l’engagement des États Unis à soutenir l’effort de guerre des milices chrétiennes» que le leadership maronite voulait impressionner par l’importance de l’adhésion chrétienne à la cause milicienne.

Les encouragements de Dean Brown ont conduit le leadership maronite à refuser toute concession à leurs adversaires palestino progressistes, prolongeant d’autant les hostilités, la destruction du Liban, la souffrance de sa population et l’affaiblissement du Liban. Comme quoi les conseillers ne sont jamais les payeurs.

L’accord de Taëf (Arabie saoudite), qui mit fin en 1989 à la guerre du Liban, a consacré le déclassement des prérogatives constitutionnelles des Maronites, sanction inéluctable de leur cécité politique et de leur bellicisme à tout crin.

V- Les États Unis: La transparence pour les autres.

Les États Unis prônent la transparence pour les autres. Au Liban, ils étaient soucieux de disposer d’un canal direct de communication avec le Président de la République en «court-circuitant le ministère des Affaires étrangères afin que ces pourparlers «TOP SECRET» ne soient pas consignés dans les archives du ministère».

Sous Charles Hélou (1964-1970), l’émissaire libanais a été Michel El Khoury, fils de l’ancien président de la République, dont l’activité secrète était camouflée par la fonction de Président du Conseil National du tourisme. M. Michel El Khoury sera gratifié de son rôle souterrain par sa nomination ultérieure au poste de Gouverneur de la Banque du Liban. Sous Soleimane Frangieh (1970-1976), la fonction était dévolue à son gendre Lucien Dahdah.

VI- La responsabilité directe des États-Unis dans la guerre du Liban.

Les États-Unis n’appréhendait pas la guerre du Liban comme un conflit entre chrétiens et Musulmans, mais bien comme un conflit idéologique entre la droite et la gauche, quand bien même le leadership maronite incitait l’administration américaine à intervenir militairement au Liban pour museler la gauche libanaise, au plus fort du flux nassérien (1960-1967), puis la résistance palestinienne.

Deux dirigeants druzes alliés de Camille Chamoun, l’Émir Majid Arslane, ancien ministre de la Défense et le député Fadlallah Talhouq, plaidaient en ce sens auprès de leurs interlocuteurs américains, davantage soucieux, eux, de combattre leur rival électoral Kamal Joumblatt, chef druze du Parti socialiste progressiste (PSP) et futur chef de la coalition palestino progressiste.

Les États Unis ont favorisé l’amplification des hostilités comme dérivatif aux pourparlers de paix égypto israéliens, dans la foulée de la guerre d’Octobre 1973, afin d’embourber la Syrie au Liban et de fixer l’OLP dans cette guerre infractionnelle.

A ce titre l’administration américaine a facilité le transfert des armes via la Jordanie et Israël. L’aide militaire américaine n’était pas tant destinée à renforcer l’armée libanaise mais de la doter des moyens de lutte contre les organisations palestiniennes et les mouvements de la gauche libanaise. De les «frapper», dans l’intérêt de la sécurité d’Israël.

Sous le mandat du président Charles Hélou, l’aide économique américaine était, elle aussi, conditionnée par l’engagement du pouvoir libanais à durcir la répression contre les forces progressistes libanaises.

Pour aller plus loin sur Beyrouth et sa fonction traumatique à l’encontre des Israéliens

Et sa fonction critique à l’égard des Arabes

VII -La relation Syrie/ États-Unis

La relation de la Syrie avec les États Unis lors de la présence syrienne au Liban (1976-2005) était infiniment plus étroite que la relation entre la Syrie et l’URSS. Damas se plaignait auprès de Washington des contraintes imposées par Moscou au Liban, visant à ménager ses alliés du camp palestino progressiste. Mais le président Hafez al Assad s’est abstenu d’opérer un changement d’alliance comme cela a été le cas avec le président égyptien Anouar Al Sadate, conscient des dégâts qu’un tel revirement allait produire sur la scène régionale et de la grande dépendance vis à vis des États Unis et des pétromonarchies dans laquelle se placerait la Syrie du fait de ce virage.

Pour aller plus loin sur ce thème

(NDA: Sadate, artisan du traité de paix avec Israël, a été assassiné le 6 octobre 1981, par des islamistes, poulains des Américains dans la guerre anti soviétique d’Afghanistan, alors que la Syrie, en pleine tourmente djihadiste dans la séquence dite du «printemps arabe», bénéficiera du soutien militaire résolu de la Russie au point de renverser le cours de la guerre, à titre de «prime à la fidélité» de la Syrie vis à vis de la Russie, après l’effondrement du bloc soviétique. L’Égypte, pour sa part, au terme d’une séquence de quarante ans d’alignement sur les États Unis, sous la double présidence d’Anouar El Sadate et de Hosni Moubarak, a opéré n 2015 un recentrage en direction de la Russie sous la présidence du Maréchal Abdel Fattah Al Sissi)).

Sur ce lien la version arabe de cette tranche

 


Liban : 2/3

 

Le Pacte national

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Le Pacte national, un mensonge dont la composante musulmane de la population libanaise en a été la victime.

Le discours souverainiste du leadership maronite masque en fait une posture d’allégeance vis à vis des pays occidentaux et de connivence vis à vis d’Israël et cela bien avant la proclamation unilatérale d’indépendance de l’État Hébreu avec la conclusion d’un pacte secret entre l’Église maronite et l’entité juive.

…«Le Pacte National, arrangement tacite conclu en 1943, entre les dirigeants chrétiens et musulmans pour une répartition confessionnelle du pouvoir, a constitué un «mensonge» dont la composante musulmane de la population en a été la victime».

…«Tous les Présidents de la République Libanaise (maronite) qui sont succédé au pouvoir depuis l’indépendance, en 1943, ont collaboré dans le plus grand secret avec Israël, incitant régulièrement les États-Unis, la France voire Israël même à une intervention militaire directe au Liban en leur faveur.

La guerre du Liban n’a fait que confirmer cette lourde tendance comme le révèle l’équipée suicidaire des milices chrétiennes et leur alliance contre-nature avec un état le plus antinomique à la composition du système politique libanais, fondé sur le pluralisme et la diversité, quand bien même les chrétiens arabes auront le plus pâti des menées occidentales contre le Monde arabe.

En 1969, le président Charles Hélou adressait un message secret aux dirigeants israéliens les assurant en ces termes à propos de la présence des Fedayine sur le sol libanais: «Je comprends parfaitement les problèmes que posent pour Israël les Fedayine, mais le gouvernement libanais n’est pas en mesure de stopper leurs infiltrations vers l’État hébreu.

Dans un deuxième message, Charles Hélou consentait aux raids israéliens contre les Palestiniens au Liban sous réserve que les Israéliens observent certaines règles. Une attitude identique a été observée lors de la guerre destructrice israélienne contre le Liban, en 2006, où le ministre de la défense Elias El Murr, recommandait aux Israéliens d’épargner les zones chrétiennes afin de ne pas dresser la population contre eux et de les contraindre à rallier par solidarité le Hezbollah.

Pour prix de sa forfaiture, M. El Murr sera propulsé au poste de Président d’Interpol. Pour aller plus loin sur Elias El Murr

2- Les Phalanges Libanaises (Hizb Al Kataeb): Bachir Gemayel, un «voyou».

Les Phalanges libanaises symbolisent mieux que tout cette tendance. Si ce parti a réussi à propulser deux de ses membres, les deux fils du fondateur, Bachir et Amine Gemayel, à la Présidence de la République, il a eu à déplorer l’assassinat de deux membres du clan Gemayel.

L’alliance contrainte avec Israël, un «gros mensonge» de la guerre.

«Le parti phalangiste entretenait avec les États Unis des liens extrêmement étroits. L’idée que le parti a été contraint de s’allier avec le diable, Israël, du fait de son isolement politique constitue une fable, un des gros mensonges de la guerre du Liban».

…«Les phalangistes bénéficiaient du soutien collectif de la Jordanie, des États Unis et des pétro monarchies du golfe.

…«Le leadership maronite (Camille Chamoun, Pierre Gemayel, Raymond Eddé) ont fait pression sur le Président de la République Charles Hélou afin qu’il ne rompt pas les relations diplomatiques du Liban avec les pays occidentaux, en signe de solidarité avec les pays arabes, à la suite de la défaite de juin 1967

…«Grand vainqueur des élections législatives de 1968, au lendemain de la défaite arabe, le trio maronite a bénéficié de l’aide financière directe américaine.

…«Dans la foulée du triomphe électoral du trio, toute une littérature politique prônant la neutralité du Liban et sa garantie par une protection internationale a fleuri dans le discours politique des dirigeants chrétiens», ajoute James Sotcker dans son ouvrage. Une rengaine reprise au cours de la guerre à chaque fois que le camp chrétien était en difficulté.

Dans un excès de zèle, destiné à s’attirer les bonnes grâces américaines, les dirigeants phalangistes ont proposé à l’ambassade américaine d’assurer sa protection par les miliciens du parti, de même que le quartier juif de Wadi Abou Jamil, où le parti faisait le plein des voix des libanais de confession juive à chaque élection législative. La proposition de déployer la milice phalangiste autour du quartier juif du centre de Beyrouth a été faite alors qu’aucun incident anti sémite n’avait été déploré.

Les dirigeants phalangistes ont fait valoir à leurs interlocuteurs américains qu’ils disposaient à l’époque d’une milice de 5.000 membres, doublée d’une troupe de choc de 50 à 70 membres.

Refusant d’armer directement le Parti Phalangiste, Henry Kissinger, secrétaire d’état de Richard Nixon a préconisé de renforcer l’équipement militaire de l’armée libanaise: «L’équipement de l’armée libanaise équivaut à l’armement de la milice phalangiste, car les officiers de l’armée libanaise sont des sympathisants des phalangistes», a-il fait valoir.

Parti politique essentiellement chrétien fondé en 1936 par Pierre Gemayel, Georges Naccache, fondateur du journal l’Orient, et Charles Hélou, futur Président de la République, les phalanges libanaises est un parti fortement nationaliste et militarisé depuis 1975.

Longtemps opposées à d’autres courants chrétiens, notamment au Parti National Libéral du Président maronite Camille Chamoun, ils concluront néanmoins des alliances ponctuelles avec leurs rivaux, notamment au sein des Forces Libanaises, lors de la guerre civile.

Les Phalanges ont été impliquées dans de très nombreux actes de guerre et massacres pendant cette période, notamment les massacre les camps palestiniens de la Quarantaine, janvier 1976, et celui des camps palestiniens de Sabra-Chatila, Août 1976. Le parti a connu des dissensions internes sur le rôle à accorder à la Syrie (rivalités entre Elias Hobeika et Samir Geagea, les deux lieutenant de Bachir Gémayal). Il en est sorti affaibli.

Richard Murphy, ambassadeur des Etats Unis en Syrie, en poste dans la zone à la fin de la décennie 1970 jugeait Bachir Gemayel, chef militaire des phalangistes et fondateur des «Forces Libanaises», comme un «voyou».

Le tropisme pro-israélien n’est pas l’apanage du leadership maronite. Le clan Hariri a témoigné de la même sollicitude à l’égard de l’«ennemi officiel du Monde arabe». Ainsi le ministre sunnite de l’intérieur Ahmad Fatfat ordonnera à la caserne de gendarmerie de Marjeyoun (Sud-Liban) d’offrir l’hospitalité à des soldats israéliens pourchassés par le Hezbollah, lors de la guerre de destruction du Liban, en 2006 et le ministre druze des télécommunications, Marwane Hamadé, dévoilera au ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner, un philo sioniste avéré, le réseau de télécommunications du Hezbollah afin qu’il soit procédé à son démantèlement au cours de cette offensive.

Version arabe sur ce lien

3 – La stratégie de la tension

A – Les milices chrétiennes ont reçu des armes des Etats Unis, d’Israël, de la Jordanie, et de l’Iran du Chah d’Iran. Le leadership maronite était déterminé à précipiter le pays dans une confrontation généralisée avec ses adversaires, alors que la gauche libanaise et les Palestiniens temporisaient, faisant de leur mieux pour éviter de projet et le Liban dans le précipice.

B- La France et la Jordanie ont plaidé tant auprès des Etats Unis que d’Israël en faveur d’une intervention militaire syrienne au Liban en vue de stabiliser la situation.

C- L’OLP a assuré la protection de l’ambassade des États-Unis durant cette période via l’Armée Arabe du Liban, commandée alors par le lieutenant Ahmad Al Khatib et veillera à assurer l’évacuation des ressortissants américains. La centrale palestinienne n’engagera véritablement ses troupes dans la guerre qu’en septembre 1976, après la chute du camp palestinien de Tall Al Zaatar, soit 17 mois après le début de la guerre.

D – Pour emporter l’adhésion de leurs interlocuteurs à leur cause, les dirigeants maronites ont initié une stratégie de la tension, multipliant les embuscades contre les palestiniens, dont l’une des plus sanglantes, aura été l’embuscade de Dekouaneh, dans la banlieue industrielle de Beyrouth, l’été 1974, suivie en Février 1975, de l’assassinat de Maarouf Saad, député nationaliste pro nassérien de Saida (Sud- Liban), qui se trouvait à la tête d’une manifestation de pêcheurs protestant contre la gestion de la firme «protéine», chargée de recycler les produits de la pêche, dont le président du Conseil d’administration n’était autre que Camille Chamoun, le chef du Parti National Libéral et de la milice des «tigres».

1- L’incendie du Centre ville

L’incendie du centre ville (juin 1975) a résulté d’une «épreuve de force» entre Camille Chamoun, à l’époque ministre de l’intérieur, et ses rivaux au sein du leadership maronite. En élargissant délibérément le conflit au centre ville qui abritait les fameux souks, à l’intersection des zones chrétienne et musulmane de la capitale, M. Chamoun voulait «forcer l’armée à intervenir et à prendre position dans la guerre».

2- La bataille des Hôtels

En portant la bataille dans le quartier des grands hôtels (Hôtel Saint Georges, Holliday Inn) notamment, en Septembre 1975, les Phalangistes visaient en fait à s’emparer de la Banque Centrale, le nerf de la guerre.

Sur l’importance stratégique et la fonction de l’Hôtel Saint Georges, sur ce lien

Version arabe de cette séquence sur ce lien

Pour aller plus loin sur la problématique des chrétiens arabes, leur équipée suicidaire durant la guerre, l’instrumentalisation du martyrologe, sur ces liens

Le martyrologe libanais entre culte de la mémoire et rente de situation ½

La famille Gemayel, Samir Geagea, Nayla Mouawad

Walid Joumblatt et le Clan Hariri

L’équipée suicidaire des phalangistes et de leurs alliés

La version arabe de ces extraits sur ces liens

Illustration

suite…

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Pour une poignée de pétrodollars, l’Europe a vendu son âme


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Témoignage : Moi, intellectuel algérien, et l’ALN-ANP


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Illustration:  Des indépendantistes algériens faits prisonniers par l’armée française en juin 1957, près de Tebessa. STF / INTERCONTINENTALE / AFP

Par Abdel’alim Medjaoui, moudjahid, écrivain.

Sous le titre « Les intellectuels et l’ANP », B. Mili a traité de la question du malaise des intellectuels vis-à-vis de l’armée et il a tenté d’en expliquer, à partir de son expérience, les ressorts historiques.
Intervention stimulante qui me pousse à prolonger l’exercice en donnant mon point de vue sur le sujet…

Automne 1954

Je m’inscris en propédeutique médicale (PCB) à Alger. Mon but : devenir médecin, pour bien gagner ma vie et m’assurer un peu de dignité dans le monde colonial.
Au même moment, d’autres s’affairaient aux derniers préparatifs de la lutte armée…
J’avais fait la connaissance du Dr Nekkache. Un homme profondément moderne, mais tout aussi profondément enraciné dans ce petit peuple d’employés, d’ouvriers, de lettrés, d’artistes, etc., en particulier de M’dina J’dida, où son cabinet était situé…
Il y réunissait chaque week-end des jeunes (scouts, lycéens,…) pour des activités culturelles et scientifiques. C’est là que j’ai appris, entre autres, comment prendre en charge un blessé, un malade en cas d’urgence…

Ma rencontre avec l’ALN

Nekkache me préparait aussi à ma 1ère année universitaire. Je réussis au PCB et m’inscrivis en 1ère année de médecine.
Entretemps je faisais plus attention à ce qui passait autour de moi, ma préoccupation n’étant plus centrée sur mon seul but, même si en début d’année universitaire, je m’étais juré, avec mon ami Youcef – le futur colonel Hassan – de forcer la porte de la médecine hospitalière, disputée entre seuls mandarins juifs et chrétiens et leurs rejetons (1).

De plus, j’avais compris que Nekkache était de ce mouvement enclenché le 1er novembre, qui commençait à m’intéresser, fin 1955, parce qu’entre autre le pouvoir colonial n’arrivait pas à l’étouffer.
Dans La Nuit coloniale (2), Ferhat Abbas expliquera pourquoi l’intellectuel qu’il était, s’est finalement rangé du côté des « nationalistes algériens emprisonnés » : Ils « cessent d’être considérés par l’opinion musulmane comme de jeunes irresponsables. Ils deviennent des martyrs et des précurseurs de la seule émancipation possible. L’instinct populaire, que rien ne vient distraire, est plus puissant que les meilleures constructions juridiques et les plus belles spéculations de l’esprit.»

Je me convainquis que ces hommes me montraient le chemin de la dignité réelle et décidai de les rejoindre. Youcef était partant lui aussi… J’en informai le Dr Nekkache… qui nous ouvrit directement la voie vers l’ALN. Alors que Youcef la rejoignait, je devais, avant d’y aller moi-même, faire profiter des jeunes qui s’y engageaient de mon petit savoir-faire sur les soins d’urgence. Avec la grève, nombre d’étudiants et de lycéens, en route pour le maquis, devaient passer par l’« école » que j’animais sous l’égide de la grande Nefissa Hamoud.

C’est seulement en août que je deviens maquisard. Là encore, je prends en charge, avec les amis étudiants qui m’avaient devancé, l’organisation du service de santé de la région. L’ALN, dans cette zone 1 de la wilaya 3, était fière de nous, de même que la population de la région pour qui nous concrétisions cet « état démocratique et social » que la Révolution s’était engagé à établir. Et l’ennemi, s’acharnant à nous poursuivre, spécialement, et à nous remplacer par l’offre sanitaire de ses SAS auprès de la population, montrait l’importance du rôle que nous jouions dans le système de l’ALN.

C’est un autre lieu d’expression du FLN que je vais rejoindre après mon arrestation en février 1957. À travers camps et prisons où l’on m’a trimbalé, je défendais, avec mes frères d’infortune, l’honneur de détenus FLN.
Dans ces espaces – et en particulier à Lambèse qui arborait férocement son appellation « Maison de force et de correction » sur le monumental portail d’entrée – on devait, dans des conditions épouvantables où la mort était toujours en maraude, imposer, petit à petit, notre droit à la dignité d’Algériens.

Je suis fier d’avoir participé à l’œuvre de salubrité humaine, grâce à quoi s’est imposé patiemment, à une France raciste et inhumaine, sous les oripeaux de 1789, un régime de droit presqu’humain jamais connu dans ses prisons…
Cette œuvre salutaire s’est déployée y compris dans l’univers concentrationnaire sans droit : « camps [dits] de regroupement », où les femmes ont inscrit des pages somptueuses de résistance qui ont à peine ému quelque Michel Rocard impuissant à changer quoi que ce fût, ou quelque photographe utilisé pour des portraits d’état-civil ; et « camps spéciaux », où se sont distingués un Moustapha Khalef, un Abdelhamid Benzine ou un Yacine Isaad, n’hésitant pas à risquer leur vie pour porter à la connaissance du monde les horreurs qu’une France sans scrupules lui cachait. Pour cela, Moustapha tombera au champ d’honneur !

Ces incarcérations de masse ont réuni des miniatures d’Algérie où étaient représentées toutes les régions du pays et toutes les couches sociales. Je me suis enrichi à avoir été de cette humanité bariolée, chaleureuse et solidaire dans l’adversité… J’y rencontrai même des gens de ma région, de ceux qui, hier, subjugués par l’oppression coloniale, me traitaient de « balisi » (satanique), parce que j’étais « badisi » (adepte de Ben Badis). La Révolution les avait rendus à leur humanité nationale…

Ma rencontre avec l’UGEMA et le FLN

Septembre 1961 : libéré… me voici, le 1er novembre, à Bruxelles où je vais refaire ma 1ère année de médecine. J’y retrouve, président de la section de l’UGEMA, un ancien condisciple qui m’a assuré d’une bourse UGEMA… Je retrouve également un autre ami de médecine d’Alger, responsable, lui, de la section des « étudiants du parti »; lui aussi me promet l’aide du « parti ». Il m’a parlé de frictions entre les deux structures, et je lui ai promis d’agir pour ramener l’harmonie entre militants.
En m’informant de l’objet du litige, je découvrais l’UGEMA, d’un côté, et le FLN, de l’autre.

L’UGEMA, d’abord

J’apprends que, pour le renouvellement du bureau prévu en ce début d’année universitaire, le « parti » exige que l’on désigne comme président, le chef de la section des « étudiants du parti ». C’est contraire aux règles de fonctionnement de l’Union : le bureau de section est élu en assemblée générale par les étudiants de la section, sans quoi la direction ne le valide pas. Et rien ne s’oppose à ce que ce chef tente sa chance en se présentant au vote de la base.

La vie démocratique de l’UGEMA, à tous les échelons de l’Union, est un acquis de modernité novembriste qui lui vaut une reconnaissance internationale, et assure à la cause de l’indépendance qu’elle défend, le soutien des organisations d’étudiants des pays occidentaux et des pays socialistes sans qu’elle ait à épouser leurs querelles idéologiques…

Elle doit cette orientation à son congrès constitutif en juillet 1955 marqué par le large débat autour du « M » (musulmans).
Le « M » lui a donné, dans le cadre de la loi coloniale (de 1901), le statut d’institution nationale de l’Algérie non française. L’orientation a été renforcée ouvertement, dans le sens de l’adhésion au FLN-ALN, par le 2e Congrès tenu à Paris un an après, en présence de représentants d’associations étudiantes étrangères. On heurtait de front la loi coloniale, d’où l’interdiction immédiate de l’UGEMA et un procès à ses dirigeants. Moment important du combat politique contre le colonialisme au cours duquel l’UGEMA a reçu le soutien de l’opinion étudiante internationale.(3)

Fort de ces renseignements, je pense pouvoir trouver un terrain d’entente avec mon ami, chef des « étudiants militants ». Qu’il tente sa chance devant la base !
– J’étais naïf. Car là, je découvrais le « FLN »… de Bruxelles, un « FLN » qui ne pouvait être celui qui m’avait chaleureusement accueilli dans l’ALN… Ce « FLN »-ci se montrait décidé à sacrifier le profit politique qualitatif que notre Union apportait à la cause nationale…

Par ma seule présence à l’Université libre de Bruxelles (ULB), j’enrichissais ce profit.
Les étudiants et enseignants belges qui m’avaient reçu parmi eux, voyaient en moi un homme « civilisé » (« tu es comme nous », me disaient certains étonnés). Mon image jurait avec celle de notre ALN-FLN fabriquée par la propagande française. J’informais mes hôtes, dans des tribunes organisées pour m’écouter, que j’avais rejoint l’ALN et assuré un service public de santé jamais tenu par la France là où j’ai officié ; que j’avais été arrêté, et vécu des tourments dont je ne pensais pas sortir vivant ; mais que ces tourments n’étaient rien par rapport aux terribles souffrances matérielles et morales infligées à mon peuple par une France infidèle à ses valeurs de 1789…

J’allais d’ailleurs vivre, lors des examens de fin d’année, un moment exaltant avec mon examinateur en physique, un grand patron en la matière : il me félicitait, non pour le succès à mon examen – cela allait dans dire –, mais pour l’indépendance de mon pays. Mon professeur me dit sa fierté d’avoir un peu contribué à notre victoire en nous recevant à l’ULB. Il m’a assuré que notre révolution nationale pouvait compter, pour la construction du pays, sur l’apport des nombreux amis que notre lutte nous avait gagnés à travers le monde… Je sortais de là rayonnant. J’étais réconcilié avec la vie et convaincu de la justesse de notre défense de notre section UGEMA.

Devant notre résistance, ce « FLN » inventa une nouvelle tâche à notre intention : il nous fallait militer en cellule avec les ouvriers ! Invention d’intellectuels dont le sens populiste échappait à ses auteurs : en utilisant les ouvriers pour nous sanctionner, pensant nous rabaisser, ils trahissaient leur mépris des ouvriers. N’ont-ils pas compris qu’un militant du FLN, du moins celui de Novembre, est celui qui apporte à la lutte de libération nationale son savoir-faire irremplaçable que son parcours dans la vie lui a permis d’acquérir ?

Ainsi, au maquis, j’apportais ma contribution spécifique à la lutte armée, comme le manieur du pistolet mitrailleur la sienne.
Je n’ai pas eu les mêmes aptitudes que mon ami Youcef (ou le chahid Lotfi, ou les regrettés Kafi et Boumédiène), tous intellectuels comme moi ; sinon, j’aurais pu avoir l’honneur de diriger une région ou une wilaya ou même le pays, comme me l’offrait la Révolution !

Moi l’ex djoundi et détenu ALN devenu UGEMA

Étudiant à l’extérieur du pays, je me trouvais devant deux structures, la section de l’UGEMA et celle des « étudiants du parti ». La première, une institution, avait une histoire marquée au sceau de Novembre, et des résultats probants en faveur de l’indépendance. Et la seconde ? Une structure adventice qui veut caporaliser, phagocyter l’autre, et pourquoi ?

Nous avons « milité » dans les « cellules ouvrières » sans céder sur la préservation de l’UGEMA. Nous n’avons pas été désarçonnés par une lettre du Vice-Président du GPRA nommant, de Tunis, le chef des « étudiants militants » à la tête de notre section. Nous avons refusé cette mesure arbitraire, accusant nos vis-à-vis d’avoir désinformé Tunis !
On nous marginalisa alors et on nous exclut… de la fête du 5 Juillet 1962, devenue fête du GPRA !

Le coup d’État « soft » contre la Révolution

Nous vivions une dérive locale, mais sentions confusément que la direction de la Révolution était en crise ; d’autant que des bruits nous parvenaient de Tunis qui n’étaient pas réconfortants. Et, personnellement, je mettais mon espoir en cet État-major de l’ALN – quoi qu’on en ait dit – qui semblait s’opposer à ce GPRA soutenu, disait-on, par Bourguiba.
Et, la crise se confirma, dramatique, en 1962…

Plus tard, L’indépendance confisquée de Ferhat Abbas (Flammarion, Paris, 1984), me signalera un point important d’histoire : le changement qui a prévalu au GPRA. Pour mieux faire face aux négociations, a-t-on avancé, on a mis un président dit « révolutionnaire », à la place du président prétendu « réformiste ».
C’était un coup d’État contre Novembre, ourdi sur la base de symboles (4) que ce dernier avait rendus inopérants, mais que le « centralisme » a remis à l’honneur pour dire sa volonté « révolutionnaire » de prendre en main l’indépendance !

– Par ce coup d’État, les chefs ex « centralistes » ont rétréci, à leur ex mouvance organique, le large champ national d’action unie et solidaire des différentes couches sociales ouvert par la Révolution du 1er Novembre.
L’histoire avait pourtant jugé : ils avaient en effet bloqué les cadres et la base militante qui était sous leur coupe pour qu’ils ne participent pas à « l’aventureuse » lutte armée ; mais celle-ci s’est victorieusement lancée malgré ce blocage. Ils n’ont pas compris la chance que leur a donnée Abbane en les « réhabilitant » pour les recycler dans le mouvement : ils s’y sont alors considérés comme s’il était une simple continuité du PPA-MTLD ; ils n’ont eu de cesse alors que d’y conquérir, en tant que « politiques », une place dirigeante par rapport aux « militaires » de la lutte armée…

– Ils ont, surtout, désuni ces forces que la Révolution avait entraînées, qui se sont alors opposées les unes aux autres. Ils ont introduit le putschisme dans la révolution et éclaboussé ainsi l’image de l’Algérie révolutionnaire, qualifiée depuis d’autoritaire, dirigée par un pouvoir militaire. Mais le coup ne venait pas des « militaires », mais d’un pouvoir civil, et il n’a pas été dirigé contre les « militaires » et l’ALN, sinon il n’aurait pas commencé par viser F. Abbas et ses amis, notre UGEMA, …, c’est-à-dire de nombreuses forces « civiles » qui s’étaient reconnues en Novembre.

Reste à comprendre le sens de l’intégration des « 3B » à ce néo- « Comité central ». Ces « 3B » avaient représenté le « militaire », face au (ou à côté du) « politique », figuré par les ex-« centralistes », dans cette simplification organique de Novembre qui a prévalu à partir d’un certain moment de la guerre de libération. La fermeture des frontières par Challe avait-elle rendu les « 3B » à leur plus simple expression ? Ou s’étaient-ils accrochés au char du GPRA « révolutionnaire » par solidarité gouvernementale ? Seule une recherche sérieuse et objective permettrait de répondre à de telles questions et à d’autres…
Le résultat de ce coup d’État « soft » est éloquent. Qu’on en juge !

Un oukase du GPRA 3

C’est avec un état d’esprit respectueux envers tous mes aînés du mouvement national que j’apporte ce témoignage. Et je suis conscient de la difficulté de l’exercice :
difficulté à dire ma peine de ce qu’avec mes amis UGEMA, nous ayons été traités d’ennemis de la
Révolution… – et en même temps, difficulté à analyser les tenants de ces souvenirs pénibles, de prendre la posture de l’historien, non pour juger mais, pour trouver une explication au geste dont nous ne vivions qu’un aspect local, mais qui a abouti à la dissolution de l’UGEMA.
Un oukase du GPRA 3 a présidé en effet à cette mise à mort.
Ayant imposé une « section des étudiants du Parti » organiquement dépendante de lui, il réduit ainsi une UGEMA pouvant – sait-on jamais, du fait de sa relative indépendance institutionnalisée par Novembre ? – poser problème à ses projets élitaires exclusifs.

Le GPRA 3 a même pensé, renouvelant ce traitement de l’UGEMA, s’appuyer sur l’ALN de l’intérieur, contre l’É.-M. G. qu’il ne maîtrisait pas. Il a envoyé des sortes d’« officiers militants du « Parti »», « sûrs », pour prendre en main les wilayas ALN par-dessus la tête de leurs chefs ! Mon ami Youcef en sait quelque chose, de même que le commandant M. Bennoui qui a dénoncé la manœuvre dans ses Mémoires…

Immenses dégâts ! Des décombres fumants de l’UGEMA surgissent des groupes d’étudiants en plein désarroi, qui se regardent en ennemis et se disputent les restes du mouvement. L’échec de la tentative de congrès tenu en été 1962 signe la fin de l’influence majoritaire du nationalisme militant chez les étudiants.

Naissance d’une UGEMA étriquée, L’UNEA

Les forces du nationalisme, désunies, cherchaient à régler la question du pouvoir. Et j’osais moi, le moudjahid qui avais pris le train en marche, porter un jugement dévalorisant sur d’autres moudjahidine au parcours étincelant, et dont certains ont été parmi les « précurseurs de la seule émancipation possible » qui m’ont donné conscience que je pouvais sortir de la soumission. J’osais me réjouir que le GPRA ait été « débouté », pour au moins ce traitement qu’il a fait subir aux étudiants… Cependant le pouvoir installé aux dépens du GPRA, au lieu de réhabiliter l’UGEMA, s’est dépêché de créer sa propre « section des étudiants du parti », reproduisant la tare générique d’étroitesse du GPRA 3…

Et c’est contre la volonté du « Parti » au pouvoir et malgré SES « étudiants » qu’est née l’UNEA, à la place de la défunte UGEMA. Les étudiants communistes ont su rallier assez de voix pour, démocratiquement, rompre le lien organique entre l’UNEA et le « Parti », et supprimer le M pour lui substituer le N… De mon exil intérieur, j’applaudis ce rapport imposé au « Parti ». Je ne tardais pas à rejoindre les rangs de l’Union, puis à en être un dirigeant…

Entretemps, le champ politique national « s’enrichit » d’une nouvelle charte, et c’est au nom de cette charte d’Alger que nous commettons l’innommable : nous excluons de l’UNEA sa section de Paris dont les dirigeants ont marqué des distances avec la Charte ! Je participe à reproduire, à mon tour, la tare d’étroitesse générée par le GPRA 3.
Le N se découvre beaucoup moins national que le M de l’UGEMA !

Et qu’en est-il de l’ANP ?

Nous la regardions avec méfiance, ce que confirmera, pour nous, le 19 juin 1965. J’avais rejoint le PCA et entrai avec lui en opposition, entrainant avec nous l’UNEA. Nous aggravions la tare d’étroitesse… en nous accaparant l’organisation des étudiants au profit de nos intérêts de parti…

Boumédiène, lui, déclare l’ANP digne héritière de l’ALN ce qu’il traduit par un gros effort de modernisation et de formation, en appui sur les DAF et les écoles de cadets de la Révolution, et par la réduction du FLN à un « appareil du parti »; par-là, il s’attaque à la source de la tare d’étroitesse…

Il entreprend de s’appuyer sur « les cadres de la nation », structure informelle avec laquelle il initie un débat autour de la politique de développement, désignée comme le Grand jihad et appuyée sur la valorisation des hydrocarbures. Ce débat se concrétise par la Charte nationale. Tout en se montrant attentif aux besoins des couches populaires, il déploie une audacieuse politique étrangère de neutralité active, et une politique de soutien aux mouvements de libération. Ce qui lui a coûté certainement la vie.

Sa disparition a été vécue comme un drame majeur par le peuple : qui montrait son inquiétude pour les lendemains d’une politique qu’il a sentie marquée par le souffle du FLN du 1er Novembre. Devant la profondeur de ce deuil populaire, le grand Boudiaf reconnaissait son tort de s’être opposé à Boumédiène et décidait de quitter la scène politique. Et notre « Saout-echaab », dont l’opposition s’était assouplie sans disparaître après le Qarrarna du 24 février 1971, a dû s’incliner devant la perte d’un « camarade de combat »…

Le coup de pied de mule des DAF

Mais l’inquiétude populaire n’était pas vaine : Le « parti FLN » est ré-intronisé en grande pompe, et les DAF sont inclus dans sa direction. Libérés de leur « employeur », ils s’enhardissent à s’imposer au politique : la tare d’étroitesse… est ici le fait d’un démembrement de l’ANP. Ils chargent le « parti » de maîtriser les cadres avec « l’article 120 » et patronnent une politique économique et étrangère détricotant celle de Boumédiène… et rapetissant donc l’Algérie à qui il avait redonné les couleurs de Novembre. Ils mènent alors le pays droit à la crise…

Et moi, dans tout cela ? Avec mon parti clandestin, nous continuons à soutenir certaines positions du pouvoir « dafiste » tout en nous opposant à d’autres…
Novembre 1986, les émules des DAF, les « capitaines de Boumédiène », frappent à la porte, en « redresseurs », pour exiger une sorte d’alternance. Le pouvoir tergiverse alors, sacrifie l’antidémocratique « Parti FLN », se constitue un « FLN » plus « clean », dans la cadre d’une ouverture démocratique qu’il leste de l’islamisme.
Nous n’avons pas saisi alors la gravité de cette mesure où nous n’avons vu que l’occasion de légaliser enfin notre parti.

Mais les « redresseurs » ont diagnostiqué, dans ce jeu irresponsable avec le feu islamiste, l’introduction mortelle dans le corps de notre société d’un « virus », d’autant plus dangereux qu’il s’introduit sous le couvert de l’Islam. Ils ont alors exigé la démission des responsables de cette grave dérive. Le premier responsable abdique mais emporte avec lui l’institution présidentielle. Ils réinitialisent la Révolution en la personne du grand Boudiaf… qui revient en disant sa confiance dans l’ANP !

L’islamisme saisit le danger, qu’il veut conjurer en le supprimant.
Attentat inexpiable ! Il vise à assassiner l’État national. Il est, sans doute, facilité par une certaine désinvolture (« dafiste »?) des services présidentiels de protection.
Mais c’est trop tard ! En rejoignant ses frères du 1er Novembre tombés au champ d’honneur, Boudiaf bouclait la boucle, éclairant de nouveau la voie qu’il avait ouverte avec eux… Les jeunes et le peuple, rendus à la confiance unitaire, plébiscitent à la présidence de la République un des dignes héritiers de l’ALN pour faire barrage à l’islamisme ravageur… L’ANP marquait là un point essentiel. On sentait cependant qu’il lui faudrait mener un effort sérieux pour limer ses excroissances « dafistes »…
Mais bientôt, elle nous remplira de fierté par le combat intelligent – où s’illustreront ses services ! – qu’elle mènera avec succès contre le « sida » islamiste, en appui sur les moudjahidine et le peuple qu’elle encouragera à se mobiliser…

Notes

  1. Cf. les Mémoires du regretté Pr Chaulet.
  2. Seuil, 1962 ; réédité par l’ANEP dont, en 2005, avec une présentation que j’ai signée.
  3. Le représentant de l’USNSA, C.-M. Henry a témoigné, à ce procès, du soutien des étudiants des USA aux étudiants algériens en lutte, à leur aspiration à l’indépendance. Il a été d’ailleurs expulsé aussitôt de France où il étudiait  Cet universitaire est l’auteur de la seule recherche sur l’UGEMA, du seul livre qui en a consigné les résultats sous le titre UGEMA (1955-1962) Témoignages. Casbah, 2010, 2012. Il y dit dans un texte qui introduit et éclaire sa thèse, que « L’UGEMA était […] l’incarnation vivante de la Révolution algérienne, pas uniquement pour les étudiants algériens […], mais aussi pour tous les étudiants admiratifs et solidaires de par le monde »!
  4. C’est Pierre. Bourdieu qui disait, sans aucun jugement de valeur, que « dès le moment où la révolution symbolique est en marche [et Novembre en est une], il y a place pour l’imposture de la révolution, le faire-semblant de la révolution. […] On voit apparaître des imposteurs qui, ayant compris avant les autres la révolution en cours, opèrent une conversion au moins apparente et cumulent, pendant un certain temps, les profits de la conservation et ceux de la conversion.» In « L’Effet Manet », Le Monde diplomatique, Nov. 2013, pp. 13-14.
A propos de l’auteur

Originaire de la région de Tlemcen, moujahed en Kabylie, parlant couramment l’Amazigh. Medjaoui ‘Abdel’alim, né en juillet 1935, détient une licence en sciences économiques de l’université d’Alger et un DEA en histoire soutenu à Paris VIII. Il a interrompu des études médicales en 1956, date à laquelle il a rejoint l’Armée de libération nationale (ALN). Arrêté, il a été condamné à 5 ans d’emprisonnement… À l’indépendance il a rejoint le parti communiste et a été un des dirigeants de l’Union nationale des étudiants algériens et du parti de l’Avant-garde socialiste.

 

L’élimination d’Abou Bakr Al Baghdadi signe l’éradication complète du Cercle de Tall Affar, le noyau turkmène fondateur de Daech


madaniya.info

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L’élimination d’Abou Bakr Al Baghdadi par un raid russe sur Raqqa, Nord de la Syrie, le 25 Mai 2017, si elle était confirmée, signerait l’éradication complète du cercle de Tall ‘Affar, le noyau turkmène fondateur de l’État Islamique.

Pivot de Daech, ultime survivant du Cercle de Tall’Affar et du camp de Bucca, sud de l’Irak, la disparition du Calife Ibrahim revêtirait certes une lourde signification par sa portée symbolique. Mais ce désastre ne saurait remettre en cause le projet de restauration du Califat islamique, en dépit des défaites majeures subies par l’organisation djihadiste, ni de ses lourdes pertes en vies humaines, en dépit de sa politique suicidaire menée à l’encontre des minorités sous son emprise, les Chrétiens et les Yazédis qu’il s’est aliéné par les persécutions qu’il leur a fait subir, plutôt que de les amadouer.

La chute probable de Mossoul, selon toute vraisemblance, va relancer les tensions inter communautaires, exacerbées par une hyper fragmentation de la société irakienne du fait de quinze ans de guerres intestines. Elle pourrait inciter Daech à compenser la perte territoriale de son califat en terre arabe par un plus fort ciblage européen. Une «branche européenne» de Daech aurait d’ailleurs été créée à cet effet, constituée de près de 5.000 volontaires auparavant engagés dans les combats en Syrie et en Irak.

1 – Le cercle de Tall’Affar

Le cercle de Tall’Afar, noyau dur de Daech, était dirigé par Abou Ali Al Anbari, de son vrai nom Ala’ Qodrache, Turkmène originaire de Tell’Afar.
Le «cercle de Tall’Afar» tire son nom de la ville du Nord-Ouest de l’Irak, qui abritait durant l’embargo international contre l’Irak (1990-2003), un des sites d’où étaient déployés les batteries de la défense anti aérienne pour la neutralisation des avions des forces de coalition de l’Opération «Northern Watch 1», chargée de faire respecter les zones d’exclusion aérienne faisant suite à l’embargo décidé par l’ONU.

Située à 45 km à l’Ouest de Mossoul, dans la province de Ninive et à 60 km de la frontière syrienne, elle est peuplée d’environ 170.000 habitants, arabes sunnites, kurdes, turkmènes et chiites. L’édifice était chapeauté par les Turkmènes du «Cercle de Tell’Afar», sous la direction d’Abou Ali Al Anbari, qui en verrouillait les principales articulations.

Les cadres irakiens ont joué un rôle déterminant dans la définition de cette idéologie, résultant d’un double impératif: Disposer d’un gisement humain sunnite apte au combat tout en maintenant la cohésion d’un groupe hétéroclite traversé par des courants contradictoires.

A – Les principaux membres du cercle

SAMIR Al KHALFAOUI (Hajji Bakr), de même que ses camarades du parti Baas, étaient des laïcs, mais ont souhaité tirer leur légitimité de Dieu. «La domination des peuples doit être exercée par une élite ultra-minoritaire, car son objectif est de servir les intérêts supérieurs… «Pour ce faire, elle doit tirer sa légitimité de Dieu ou de la grandeur de l’Histoire». Dixit cet ancien cadre supérieur baasiste.

Partant du principe que les croyances religieuses extrémistes ne suffisaient pas à elles seules à forger la victoire, la synthèse doctrinale a visé à concilier les tendances contradictoires du groupement, débouchant sur la formulation de la théorie de l’«État Islamique».

L’empressement à proclamer le Califat répondait au souci de couper la voie à tout retour en arrière. Durant leur incarcération, pendant trois ans (2005-2008), les conciliabules se sont déroulées d’une manière intensive entre prisonniers irakiens des camps américains et ont visé à faire connaissance d’abord, à se jauger ensuite, à se faire confiance et à réduire leurs divergences, enfin.
Parmi les participants à ce cénacle carcéral insolite figuraient deux généraux, huit colonels, deux commandants, ainsi que Cheikh Ibrahim Awad Al Badri, le futur calife.

Deux généraux Adnane Al Bibaloui et Ibrahim Al Habbani. Huit Colonels (Samir Ben Hamad Al Khalfaoui, Adnane Najm, Fahd Al Afari, Assi Al Obeidi, Fadel Al Ayssawi, Mohannad Al Latif Al Soueidy, Nabil Al Mouayin). Deux commandants (Mayssara Al Joubouri et Adnane Al Hayali) ainsi que Cheikh Ibrahim Awad Al Badr.

Au terme de trois ans de conciliabules, les participants sont convenus de se retrouver à leur sortie de prison pour la poursuite de leur action d’une manière concertée.

2 – Le camp de Bucca

Le camp de Bucca, sud de l’Irak, était un centre de détention aménagé par les Américains pour y incarcérer leurs adversaires et ennemis durant leur occupation de l’Irak. Il comprenait 24 baraquements, chaque baraquement contenait 1.000 prisonniers, soit au total 24.000 prisonniers.
Dix sept des vingt cinq dirigeants de Da’ech, en charge des opérations en Irak et en Syrie, ont séjourné à la prison de Bucca entre 2004 et 2011. Ibrahim Awad Al Badri, alias Abou Bakr Al Baghdadi, a été détenu de 2006 à 2008.

Situé près du port d’Oum Qasr, dans le sud de l’Irak, le camp de Bucca avait été aménagé par les américains lors de la 1 ère Guerre d’Irak (1990-1991). Il sera employé également comme camp de prisonniers dès 2003 par les forces britanniques en Irak.

Après le scandale de la prison d’Abou Ghraib, en 2004, les conditions de détention se sont améliorées. Abandonnée en 2009, elle devrait être transformée en pôle de développement économique avec l’implantation d’hôtels, et de dépôts logistiques pour l’industrie pétrolière.

Samir Al Khalfaoui, alias Hajji Bakr, prisonnier de 2006 à 2008 au camp de Bucca, puis transféré à la prison d’Abou Ghraib, a été tué à Tall Rifaat à Alep en Janvier 2014. Il a transposé au djihad son expérience acquise sous le régime de Saddam Hussein, clonant l’EI sur le modèle de l’appareil sécuritaire baasiste, hérité de la STASI, la police allemande de l’ex RDA.

Les documents manuscrits découverts au domicile de Samir Al Khalfaoui, à son décès, révèlent que dans sa conception, l’EI n’était pas un groupement religieux mais sécuritaire. Nationaliste, selon le qualificatif du journaliste irakien Hachem Al Hachem, Samir AL Khalfaoui était un ancien officier de la base aérienne irakienne de Habbaniyah, expert en logistique.

Le général Adnane Biblaoui est l’initiateur du plan de conquête de Mossoul. Tué lors de l’assaut, la conquête de Mossoul lui a été dédiée et la bataille porte son nom, en sa mémoire.

La biographie des principaux dirigeants de l’état Islamique (Abou Mouss’ab Al Zarkaoui, Abou Omar Al Baghdadi, Abou Bakr Al Baghdadi, Adnane Biblaoui, Hajji Bakr.) Sur ce lien: http://www.madaniya.info/2014/09/15/daech-des-hijras-illusoires-aux

Propos d’un dirigeant de Da’ech: «Nous étions convenus de nous retrouver à notre sortie de prison. Notre mode de liaison était simple. Nos CV étaient inscrits sur l’élastique retenant nos sous-vêtements. Tout y figurait, le numéro du portable, le lieu d’habitation. Tout le monde est revenu de détention en 2009. Nous avons repris alors nos conciliabules». Fin de citation (Cf. «Les conditions d’allégeance et de gouvernance». Centre d’Études des mouvements islamiques (Al Harakate Al Islamiyah lil Dirassate).

Les Arabes avaient la haute main sur l’Information, notamment les syrien tel Taha Sobhi Falaha (Abou Mohamad Al Adanani), en sa qualité de porte-parole de l’EI. Malgré la fusion opérée entre arabes et étrangers, l’élément irakien est demeuré toutefois prédominant dans les postes les plus élevés et les plus sensibles.

Ibrahim Al Badri, alias Abou Bakr Al Baghdadi, a réussi à moderniser son groupement en s’appuyant, sur le plan militaire, sur le bloc des anciens officiers de l’armée irakienne, notamment Samir Al Khalfaoui et Abdel Rahman Al-Biblaoui. La branche militaire est ainsi devenue une forte armée régulière cohérente et professionnelle.

Le chef de l’EI a réussi en outre à tirer profit des expertises des Arabes et des étrangers, notamment les personnes originaires du Golfe à l’exemple des saoudiens Omar Al Qahtani et Osmane Nasser Al Assiry, du bahreini Turki ben Moubarak, alias Turki Al Benghali et le tchétchène Abou Omar Al Shishani ainsi qu’Abou Hammam Al Atrabi.

En dépit de cette infrastructure et de l’organigramme dont il s’est doté, le groupement n’a cessé de se comporter en organisation de type milicienne où règnent le désordre et le clientélisme.

L’EI est subdivisé en 18 circonscriptions administratives réparties entre la Syrie et l’Irak, mais l’aménagement du territoire n’a pas pour autant mis un terme aux dysfonctionnements tant les provinces de même que les administrations souffraient de désorganisation.

Le chef de Da’ech réussira néanmoins à compenser ces insuffisances en confiant les postes clés à des hommes de confiance qui réussiront à maintenir la cohérence du groupe, en l’occurrence le bloc des anciens officiers de l’armée irakienne, qui seront placés à tous les niveaux de responsabilité, dans tous les domaines (sécurité, militaire, organisation, élaboration de nouvelles méthodes de combat et la planification des nouveaux raids).

3- Ibrahim Awad Al Bakri: Abou Bakr Al Baghdadi, une usurpation d’identité

suite…

Centenaire des accords Sykes-Picot: Du renouvellement de la question d’Orient


madaniya.info

par

mai 20, 2016

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Du renouvellement de la Question d’Orient

«Il n’y a rien au monde de plus difficile à exécuter, ni de moins assuré de succès, ni de plus dangereux à administrer que le fait (…) d’introduire un nouveau système de choses (…).» Machiavel, Le Prince, Livre VII.

Le Proche/Moyen-Orient est coutumier des crises, certes, mais il vit depuis le tournant des années 1970/1980 une crise d’un genre nouveau dans la mesure où elle s’inscrit dans une reconfiguration, l’un dans l’autre, régionale et mondiale qualitativement différente de celle qui avait configuré la région et le monde aux lendemains des deux Guerres mondiales et l’exécution de l’Empire ottoman.

La crise ne date évidemment pas des révoltes arabes de 2011 qui n’en ont donné qu’une des plus spectaculaires «mise en évènement». On peut en déceler les premières traces au tournant de la décennie 1970, me semble-il. C’est en 1973 qu’on pourrait en repérer le premier indice -bien que resté longtemps méconnu-, lorsque les régimes arabes de l’époque, tous sunnites (ou d’«idéologie sunnite» comme la Syrie baathiste des Assad), signaient avec la Guerre d’octobre 1973 la dernière de leur guerre contre Israël et, dans la foulée, la faillite de leur hégémonie régionale, clef de voûte du système sykespicotien.

On peut en collationner les traces essaimées depuis les années 75 par les crises d’État à répétition qui ont emporté, avec les révoltes arabes de 2011, les États-Nations (sic) sykespicotiens de la post-colonisation (Libye, Syrie, Irak, Yémen), pendant que les autres (Bahreïn, Egypte, Tunisie, Jordanie, Liban) représentent des lieux de trouble où se manifeste l’impuissance de l’État-Nation à exercer sa souveraineté.

Les chiites et les Kurdes, les grands absents des accords Sykes-Picot.

En filigrane de cette faillite, on pourrait repérer un autre de ces indices, lorsque, en 1979, la révolution khomeyniste triomphante, lança la montée en puissance de l’Iran chiite à l’assaut de l’Orient sykespicotien et qu’il y émergea, comme acteur chiite qui en avait été exclu ab origine; Indice souligné en abyme par une autre émergence, celle des Kurdes, l’autre occulté du Grand partage sykespicotien.

Dans les interstices de cette dynamique nouvelle, on pourrait repérer un autre de ces indices: la proclamation califale de l’État islamique (2014) marquant ainsi la tentative des sunnites d’y faire retour, mais en ordre dispersé et antagonique puisque sous le sceau d’une profonde crise qui décime, dans son intimité, la pensée sunnite et plus particulièrement ses franges radicales, de tradition hanbalite (1).

Et enfin, dans l’écheveau de ces dynamiques multiples et contradictoires, le «facteur des facteurs», l’invasion étatsunienne de l’Irak en 2003, laquelle invasion devait saisir l’entièreté de la géopolitique du Pouvoir au Proche/Moyen-Orient, sa distribution et sa reconfiguration, et précipiter cette multitude de crises orientales dans une seule et même Crise.

La prolifération des indices en un laps de temps si court, même pas un demi-siècle, en indiquerait l’amplitude sans indiquer pourtant la trame qui les tisse. Car, de caractère systémique, la Crise s’est mutée en manière d’être caractéristique d’un système entré en régime de crise dans cet entre-deux qui va du «déjà mort» sykespicotien -mort, certes, mais toujours pas de sa belle mort- à «ce nouveau qui n’arrive toujours pas à advenir», ce qui pourrait expliquer de façon plausible ce chambardement – ou cette transfiguration aux dires de certains – qui échoit à la région. C’est bien pour cela d’ailleurs, que le titre de mon propos, s’intitule «le renouvellement» de la Question d’Orient plutôt que «recommencement»; dans «recommencement» on aura reconnu la répétition -comme ce fut le cas des crises régionales entre l’exécution de l’Empire et les années 1970/80- pendant que c’est l’idée de remplacement qui préside à «renouvellement» comme je pense être le cas de la Crise dont je parle.

Or donc, un Orient chasse l’autre. Et c’est comme si le ciel, le soleil, les éléments, les hommes avaient changé de mouvements, d’ordre et de puissance par rapport à ce qu’ils étaient.

Tout a changé, car «l’ordre… qui assigne aux choses différentes la place qui leur convient»(2) s’est effondré. Tout a changé! L’un dans l’autre, simultanément ou tout à la fois, le destin gépolitico-stratégique de la région; son centre de gravité qui s’est déplacé du Bassin Palestinien vers le Bassin du Golfe; la reconfiguration des «amis/ennemis» si brouillé que même Dieu ne reconnaitrait pas les siens; ses acteurs qui d’étatiques se trouvent désormais bousculés et submergés par une prolifération d’acteurs non-étatiques qui ont fait irruption sur les scènes et locales et régionale; la fluidité et la porosité des frontières remis en question, les règles du jeu et la nature des guerres et des conflits qui s’y déroulent. Tout! Vraiment tout. Comme il faudrait tout un ouvrage, et volumineux, pour venir à bout de ce «Tout» évoqué tout juste, je me contenterai, dans ce propos, de parler de la Crise elle-même, celle du système, qui me semble être l’indice des indices, c’est-à-dire celui de par lequel les autres indices font sens.

Le système Sykes-Picot en crise

Mais déchiffrer les mutations qui travaillent cet Orient second, prendre la mesure de ce qui s’y effondre ou advient, ne peut se faire, me semble-t-il, sans s’interroger sur ce que fut l’Orient ancien, sykespicotien, pour mieux s’interroger sur cet Orient second qui cherche à prendre sa place, dans un univers brouillé, d’autant qu’à la différence de la crise qui emporta l’Empire ottoman, celle qui se décline aujourd’hui, se décline dans un vide stratégique, pendant que le sort de la crise de l’Empire fut scellé par les Grandes puissances coloniales de l’époque (Royaume-Uni et France à l’issue de la Première Guerre mondiale), le nouvel Orient qui se fraie ne dispose d’aucune hégémonie extérieure susceptible de le contraindre à se stabiliser, ni d’aucune régionale pour l’heure capable de le faire.

Si donc c’est le tout du système sykespicotien qui est en crise, il est mis en crise cette fois-ci, non plus sur ses propres bases comme avant (exécution de l’Empire-1970/1980), quand il pouvait rebondir de ses crises pour se retrouver dans le système; mais sur des bases nouvelles, qui restent à définir et qui ne le seront qu’au terme de la démesurée lutte de pouvoir régionale/mondiale, faisant de sa reconfiguration l’un par excellence des champs de bataille directe ou par procuration des prochaines décennies.

La balkanisation du Monde arabe selon une vision britannique, un vague arabisme madré de hahémisme à la sauce sunnite

Pendant qu’elles exécutaient l’Empire ottoman, les Grandes puissances de l’époque, le Royaume-Uni surtout, se saisirent de ses Provinces arabes et les balkanisèrent.

Cela ne se fit pas à l’aveuglette mais selon une vue d’ensemble ordonnée, en maitre d’œuvre, par le Royaume-Uni: en externe, cette «vue britannique» fut ordonnée par la sécurité de la Route des Indes qui longeait, non loin, la Côte des Pirates; et en interne par un vague «arabisme» madré de hachémisme à la sauce sunnite. Car pour sécuriser la Côte des Pirates sur la Route des Indes, le Royaume-Uni a dû, dès le XVIIIe siècle, tisser des rapports assidus, continus et amicaux avec l’Empire ottoman et les roitelets de la Côte – tous sunnites et hachémites-arabistes- sécurisant sa Route en parfaite entente avec l’Empire comme maitre des lieux.

Aussi hérita-t-il tout naturellement des relais sunnites du Pouvoir de la Sublime Porte au moment de son exécution, les détournant à son profit et les réaménageant selon ses intérêts et la conjoncture c’est-à-dire des alliances et contre-alliances, des rapports de forces et de tous les ingrédients qui font une conjoncture.

Toujours est-il que le Royaume-Uni se retrouva à la tête d’un pouvoir sunnite qui s’étendait de l’Afrique (Egypte, Soudan) au Levant (au Liban où le Royaume-Uni a toujours joué, in fine, la carte sunnite), et évidemment au reste (Jordanie, Irak, Golfe), mais qui constituaient un «Arc britannique» plutôt qu’un «Arc sunnite». De tous les facteurs qui ont régi la «vue anglaise», le Grand partage et la transformation des Provinces arabes en États-Nations (sic), je retiendrai trois pour les besoins de mon propos:

  • La formation d’un ensemble flou (3) d’États-Nations arabes, qui n’avaient ni le pouvoir ni les moyens de l’être quand bien même dans un avenir lointain, car leur formation par les Grandes puissances, en faisaient, ab origine, des États géopolitiques (4) plutôt que des États nationaux. Quant à l’arabisme à la sauce britannique, il se trouva à «s’incarner» dans une Ligue des États arabes mort-née d’impuissance mais qui sacrifia quand même aux vœux unitaires des Arabes, mais surtout à la volonté franco-britannique de les fragmenter en États «indépendants» (sic), leur «indépendance» des uns des autres étant, à leurs yeux, plus précieuse que les États ainsi formés.
  • Le second trait retenu, c’est la domination sunnite sur l’Orient dès lors que tous ces États, du fait du bon vouloir britannique, étaient tenus par les Sunnites quand bien même ils seraient minoritaires comme en Irak ou au Bahreïn.

À ces facteurs endogènes s’est greffé en 1948 un facteur exogène, la création ex-nihilo de l’État d’Israël. Prenant la figure de l’«ennemi absolu» -du fait qu’il advenait aux autochtones de l’«ailleurs» du Monde d’ici-, il devait à ce titre reconfigurer la géopolitique guerrière de l’Orient de naguère, autour du foyer Palestinien, qui devint pour lors le centre de gravité de la politique régionale jusqu’au tournant des années 1970/1980 très précisément, avec pour conséquence de confiner le Bassin pétrolier du Golfe dans un rôle mineur.

Si cet Orient-là dans toute sa durée fut marqué par la montée en puissance de la qawmiyya ‘arabiyya, c’est bien, entre autres raisons, parce que la lutte contre Israël, surtout au sein du Bassin Palestinien, engendra une masse militante qui réussit à imaginairement subsumer, «l’espace d’un matin», ses particularismes en un sens identitaire partagé, une fraternité militante, la communion dans une même idéologie (quoique avec des distinguo) mais dont la finalité serait partout et toujours de renouer avec l’unité perdue.

Le tout coulé dans la rhétorique d’un discours qui trouvait auprès des Arabes une forte résonance. Aussi le conflit israélo-arabe occupa-t-il sans partage toute la scène de l’Orient ancien.

Non seulement la création de l’État d’Israël au cœur du Proche-Orient fut un puissant catalyseur du qawmi, non seulement en ennemi absolu il configura la géopolitique du Bassin Palestinien, mais cette configuration elle-même recoupait pour finir par s’y couler la géostratégie mondiale de l’époque qu’on pourrait faire aller de l’irruption orientale de l’URSS (~ 1955: Conférence de Bandoeng) à l’implosion de l’Empire soviétique (1990/91); géopolitique orientale et géostratégie mondiale toutes deux modelées selon une parfaite homologie qui désignaient, aux deux plans, les mêmes amis et les mêmes ennemis.

Les États du Bassin Palestinien (Egypte, Syrie, Irak, OLP/Liban) désignaient Israël comme ennemi géopolitique, les États-Unis comme ennemi géostratégique et l’URSS comme ami géostratégique; pendant que les États du Bassin du Golfe, s’ils désignaient Israël comme ennemi, c’était une simple désignation «verbale», du bout des lèvres, pendant qu’ils désignaient les États-Unis comme ami et comme ennemi l’URSS; ceux-là avaient tous, tous niveaux confondus, les mêmes amis et les mêmes ennemis que ceux-ci qui avaient tous, tous niveaux confondus, les mêmes amis et les mêmes ennemis. Heureuse époque où les choses étaient claires et les amis et les ennemis facilement reconnaissables!

Elle prit fin, mais pas encore de sa belle fin, lors de la Guerre d’Octobre 1973 qui marqua durablement la région. Deux traits remarquables de la fin de cette «époque heureuse» -qui continuent de toujours façonner la reconfiguration régionale- me semblent dignes d’intérêt.

D’une part la qawmiyya ‘arabiyya, comme «discours politique» des Sunnites -comme on le comprendra après-coup-, et discours sous couvert duquel les Sunnites (y compris les Alaouites de Damas qui, à l’époque dont je parle, «parlaient sunnite», c’est-à-dire qawmi), prirent le Pouvoir partout dans le Bassin Palestinien et alentour; la qawmiyya ‘arabiyya donc arrivait à son terme laissant derrière elle un vide que n’arriva pas à combler le wahhabisme pour le moins dans le Bassin Palestinien; l’autre trait retenu, c’est la Guerre du Pétrole qui, lancée dans la foulée de la Guerre d’Octobre 1973, déplaça le centre de gravité de l’Orient, du Bassin Palestinien vers le Bassin pétrolier du Golfe.

Ce changement de théâtre d’opérations qui se déplaçait des frontières de l’État d’Israël vers ses confins transforma également la nature de la guerre: le changement de théâtre d’opération, qui bascula du côté du Basin pétrolier du Golfe, eut pour effet de fluidifier l’ennemi de naguère, l’estompant sans l’annuler.

Que faire contre un ennemi lointain, aux confins de l’Orient: la guerre est irréaliste et irréalisable; il ne resta plus aux Arabes que de l’inscrire, désormais, dans les termes d’une stratégie déclarative et seulement. Aussi, de «guerre dénotative» qu’elle était jusqu’en 1973, certes est-elle toujours «guerre», mais «métaphorique», comme le fut, par exemple, la guerre économico-pétrolière conduite en 1973 par l’Arabie saoudite.

Conséquence géopolitique: la mort du discours qawmi et le déplacement du centre régional de gravité vers le Bassin pétrolier du Golfe sonnèrent le glas de la régionale hégémonie politique, idéologique et populaire du Bassin Palestinien qui orienta jusque-là la politique au Proche-Orient et idéologiquement tout l’Orient d’alors, les ordonnant à la Question palestinienne et à l’Unité arabe.

C’est la fin de toute une époque et le commencement d’une autre ou l’ennemi commun des Arabes, Israël, sans encore susciter des vocations de reconnaissance comme par la suite, n’occupera plus cette place unique d’ennemi qu’au plan discursif, voire politique et diplomatique mais plus jamais au plan militaire, sauf pour ceux qui refusaient de l’entendre ainsi et, refusant la métaphore, voulaient une guerre réelle, ceux-là même qui donneront naissance, par la suite, aux fameux acteurs non-étatiques (la Résistance palestinienne dès 1969, puis les Chiites: le Hezbollah du Liban, les milices chiites d’Irak et alentour, les Hûthis que les nouvelles lignes de fracture ont rapproché de l’Iran; tous bizarrement qualifiés de «terroristes».)

Mais rien ne fit pour refaire flamboyer le drapeau du Bassin Palestinien sur la région, l’épopée nassérienne était bien morte enterrant avec elle et la guerre conventionnelle des États arabes (sunnites) contre Israël et leur hégémonie.

Sykes-Picot subissait là, sa première forte secousse, dès lors que la ruine de la capacité hégémonique des Sunnites fit d l’Orient un espace vide de puissance. Et l’appel du vide, comme chacun sait, est une vieille habitude de l’Histoire et des Etats.

L’année 1979 initia une suite, à l’origine déréglée, de bouleversements systémiques de la scène orientale qui ont chambardé la stratégie des relations régionalo-internationales sans qu’elles trouvent à se stabiliser jusqu’à aujourd’hui; suite dérèglée certes, qui trouvera néanmoins à s’ordonner dans les dynamiques qui entamèrent toute la scène orientale selon des lignes de fracture – qui sont toujours aux fondements de la Crise.

L’Iran, à l’assaut du ciel oriental, seule puissance régionale dotée d’une «force de projection»

La première séquence de ces évènements systémiques fut la Révolution islamique de 1979, laquelle permit à une Puissance persane et chiite à tradition impériale et, pour le moins, à vocation de Grande puissance régionale, voire, unus inter pares, la seule, de se lancer à l’assaut du ciel oriental.

Passons sur les vicissitudes de sa politique étrangère, anecdotiques au regard de notre propos, il se trouve néanmoins que de 1979 à nos jours, l’Iran chiite, sacrifiant intelligemment à sa politique, a été la seule Puissance à avoir réussi à se doter des moyens de sa politique de Puissance -ce qui n’est le cas d’aucun État sunnite, sauf de la Turquie, dans l’absolu certes, mais il ne le semble pas en Orient-, moyens dont les plus importants me semblent au nombre de deux: la Wilâyat al-Faqîh5 et les acteurs non-étatiques (les Milices chiites armées), implantées dans toute sa zone d’influence.

Si le premier de ces moyens disposait l’Iran à se doter d’un Pouvoir central qui s’étend à/et s’exerce sur la majorité des Chiites disséminés à travers l’Orient -où il se présente et est largement perçu comme leur défenseur, entendre le défenseur des Chiites minoritaires dans les États sunnites, persécutés ici et là, marginalisés et laissés pour compte ailleurs.

Le second de ces moyens, l’irruption des acteurs non-étatiques, les Milices chiites, fit de l’Iran la seule puissance régionale dotée d’une «force de projection» à distance qui lui permet d’intervenir sur toutes les scènes régionales en crise de Pouvoir d’État (Liban, Syrie, Irak, Yémen Bahreïn), sans qu’il lui en coute en termes d’engagement militaire ou en rapports diplomatiques.

Aussi a-t-il réussi à faire entendre la voix chiite au travers de sa voix; l’un dans l’autre, c’est bien dans cette volonté de représenter les Chiites disséminés et la volonté de les réunir, pour ne pas dire les unifier, par-delà leurs différences (nationales, ethniques,…), que se justifie, au plan politique, la mise en place d’un Pouvoir centralisateur, la Wilâyet al-faqîh6 tombant juste à point?

Mais pour dure que fût son irruption sur la scène orientale, l’Iran ne comptait pas, je crois, chambouler l’architecture des États-Nationaux tel que léguée par le système sykespicotien; il voulait, comme pourraient le prouver ses discours mais aussi ses politiques au Liban, en Syrie avant les révoltes de 2011, en Irak ou au Yémen;

Il voulait alors «se glisser» dans ces États, s’y «faufiler», y créer des sphères d’influence, au prorata de la représentativité des Chiites qui y sont, voire un peu plus mais cette fois au prorata de la puissance régionale de l’Iran.

L’Iran un État pertubateur et non pourfendeur de l’ordre régional

Comme aurait pu dire l’amiral Castex, en termes de stratégie, l’Iran, serait «un perturbateur»(7) de ce système mourant plutôt que son pourfendeur; un perturbateur parce qu’il ne joue pas le jeu des Sunnites, dont le cadre de jeu a été établi par Sykes-Picot, lequel occulta les Chiites. Refusant de jouer son Grand Jeu oriental selon les règles jusque-là admises, l’Iran joua sa partition selon deux visées complémentaires: maintenir Sykes-Picot en l’état, et y prendre la part de pouvoir qui lui est dévolu (= dévolu aux Chiites).

Les choses changèrent après les «révoltes arabes» de 2011, quand la scène de l’Orient ancien fut irrémédiablement abolie, mais n’anticipons pas.

Cette première séquence non seulement confirma le déplacement du centre régional de gravité, mais en y introduisant l’acteur «chiite» en tant qu’acteur régional, elle y introduisait, de force, comme un retour du refoulé, un acteur non prévu à l’appel. Et ce qui devait arriver arriva: un bouleversement géopolitique de la scène orientale dans son entièreté. Un autre coin, de taille celui-là, s’enfonça dans l’ordre sykespicotien. Egalement bouleversé sera désormais la désignation de l’ennemi, lequel glisse du seul Israël vers un flou de désignation qui empêche de le révéler encore explicitement.

Car l’Iran, chiite et persane, en raison de son irruption sur une scène qui lui était jusque-là interdite, fut d’emblée perçu par son environnement géopolitique immédiat comme une menace tout à la fois diffuse, une épée de Damoclès en quelque sorte: menace-t-il leur existence par la subversion chiite de leur population qui oscille entre 10 et 30 dans toute la Péninsule mais ailleurs qu’au Bahreïn où ils constituent une forte majorité, ou encore en Irak, au Liban, au Yémen?

Menace diffuse, certes, mais explicite aussi par la poussée milicienne des acteurs non-étatiques (à cette époque, tous chiites) dans les terres du Proche-Orient (Syrie, Liban, Irak), chasse-gardée des Sunnites depuis les Omeyyades, aux commencements de l’Empire islamique.

Rejet et méfiance mutuels tracèrent les premiers pas d’un «état de guerre» comme dit Hobbes (8), fait de peur et de cette insécurité généralisée qu’induit la volonté réciproque d’en découdre, c’est une «intention de guerre» plutôt que la guerre proprement dite, certes, mais dès cette époque les signes avant-coureurs d’une guerre ouverte pour l’hégémonie de la région se dessinaient silencieusement.

La suite des évènements systémiques de cette première séquence (1980-88/Guerre Irak-Iran qui mit un terme provisoire à la montée en puissance de l’Iran; 1990/Invasion du Koweït par l’Irak et 1991/Contre-offensive étatsunienne de libération (sic) du Koweït; dans la foulée, irruption des Kurdes sur une large plage de la scène orientale; 1993-95/Accords d’Oslo et rétrécissement comme peau de chagrin de la question palestinienne qui de question systémique et politiquement centrale se retrouva réduite aux dimensions d’une des scènes du système, l’israélo-palestinienne, aux effets circonscrits à cette scène.

D’ailleurs, pour signifier la «disgrâce» de la Question palestinienne, on est passé du conflit «israélo-arabe» au conflit «israélo-palestinien»); or donc cette suite d’évènements systémiques qui a eu, pour l’essentiel, le Bassin du Golfe pour théâtre, n’a fait que confirmer, et tendanciellement et conjoncturellement, le déclassement du Bassin Palestinien et, par glissement métonymique, du conflit israélo-palestinien lui-même.

La seconde séquence commença en 2001-2003, lors de l’attaque «terroriste» du siècle (2001/Ben Laden) et les invasions par les États-Unis, sous prétexte de «Guerre contre le terrorisme», de l’Afghanistan et de l’Irak entre 2001 et 2003. Aux effets dévastateurs de la première séquence s’ajoutèrent, les amplifiant à leur paroxysme, les effets encore plus dévastateurs de cette seconde qui abîma le système qui ne s’en est plus remis.

Si l’Iran ne fut de ce système qu’un «perturbateur», il reviendra aux États-Unis, dans l’Irak conquis, d’en être le pourfendeur, si on l’entend dans son sens vieilli et littéraire, de ce qui contient l’idée d’abattre sans quartier, de «celui qui fend complètement, qui tue».

Avec l’invasion de l’Irak, Les États-Unis s’emparaient d’une forte sunnite de la région, à l’épicentre du Proche et du Moyen orient

En envahissant l’Irak, les États-Unis non seulement prenaient une place forte sunnite de la région, mais s’installaient à l’épicentre et de l’Orient. C’est que l’Irak a/avait ce privilège unique et singulier d’être à la charnière des deux Orients, et le seul de simultanément appartenir aux deux. Politiquement, de par son idéologie baathiste, son engagement qawmi, son socialisme, sa laïcité, du fait enfin qu’il se rangeait dans le camp des ennemis Israël qui était le camp mondial de l’URSS, il relevait du Proche-Orient, c’est-à-dire du Bassin Palestinien; mais en raison de son pétrole il relevait du Moyen-Orient, c’est-à-dire du Bassin pétrolier du Golfe. D’où son importance stratégique.

En le conquérant, les États-Unis conquéraient une pièce maitresse pour leur Grand Moyen-Orient, pensant qu’à l’occasion de ce désastre provoqué, ils pourraient se régionaliser sans s’orientaliser: s’impliquer directement dans les affaires de l’Irak en faire un allié sûr et obligé et l’intégrer dans un système impérial d’alliance mondiale et de domination régionale.

En fait ce fut une «stratégie de désastre»! C’est au cours de leur traversée sanglante que commença la descente aux enfers de l’Irak qui se retrouva converti en champ de ruines:

En interne, un pays pétrolier exsangue, sans État, sans les Appareils d’État (notamment sécuritaire: armée, services de sécurité,… tous dissolus par décret Bremer/ien) et pourtant nécessaires au maintien de l’ordre, de la stabilité et de la sécurité dans un pays en proie à un chaos généralisé, au pillage à grande échelle et où ses sociétés vivent soit en «état de guerre» soit se livrent carrément la guerre.

Toujours en interne mais cette fois-ci d’un interne qui déborde sur l’externe puisque le changement d’identité de l’Irak (d’État sunnite à État chiite) changeait l’ordre et les règles du Grand jeu sykespicotien lui-même, au détriment des Sunnites qui prirent la chose comme une défaite. Kaput l’ordre sykespicotien qui n’a pas sombré du fait de la proclamation de l’État califal (sic) et transfrontalier d’al-Baghdâdi, mais bel et bien par l’invasion étatsunienne: les bouleversements qu’elle entraina entamèrent définitivement l’ancien ordre géopolitique, de bout en bout de l’Orient.

Enchâssée comme une poupée russe dans le désastre étatsunien, la troisième séquence prit fin selon deux modes antagoniques: le premier, selon un mode géopolitique dès lors que l’élimination, par les États-Unis, des deux leaders sunnites (l’afghan et l’irakien) capables de tenir tête à l’Iran chiite créa comme un appel de vide auquel l’Iran, déjà prête, s’empressa de répondre. Se saisissant de cette opportunité que lui offrait l’Histoire à travers la politique étatsunienne, elle se lança dans sa seconde montée en puissance régionale; montée facilitée par le fait que l’Irak, désormais État chiite, lui ouvrait une voie royale d’accès à l’Orient, mais cette fois étatique et non plus seulement milicienne.

Le Sunnisme au Pouvoir dans la Péninsule ressentit ce renversement de l’ordre étatique comme une perte irréparable qui ne fit qu’alimenter son ressentiment (séculaire, voire millénaire, notamment de la part des salafistes) à l’encontre des Chiites, et tout particulièrement de l’Iran chiite et persan; le second selon le mode du djihâd qui connut sous l’occupation et de son fait, un essor remarquable, mais surtout, les jihadistes s’aguerrissant, s’émancipèrent, tuèrent le «Père» (Ben Laden) et formèrent la seconde génération de jihadistes… qui donnera les milices sunnites de l’organisation de l’État islamique quelque dix ans plus tard (2003… -2013/14).

Ainsi, la contre-offensive sunnite pour faire revenir le refoulé en refoulant l’ennemi, ne vint pas, dans un premier temps, des États sunnites de la Péninsule qui ne surent, durant toute une période, comment réagir et réagissaient en cacophonie; pendant que cette riposte vint de la part des jihadistes de la seconde génération, qui lui donnèrent un tour milicien, sanglant et sauvage.

La riposte sunnite avec le Roi salmane

suite… centenaire-des-accords-sykes-picot-du-renouvellement-de-la-question-d-orient

 

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