LE TOUR DU MONDE EN MUSIQUE !


Google Hearth combiné aux radios du globe, ça donne ceci : RADIO.GARDEN

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Belle surprise !

 

L’hiver d’un monde


sophiaperennis.unblog.fr

par Pierre-Yves Lenoble

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-En langage guénonien, on peut avancer que la Gauche est comparable à l’ « Anti-Tradition », alors que la Droite équivaut à la « Pseudo-Tradition ».

-Qu’est-ce exactement qu’avoir une « bonne mort » ? : c’est parvenir à dématérialiser sa partie matérielle et à matérialiser sa partie immatérielle.

-A bien des égards, il n’est pas impossible que l’humanité est en train de vivre une période post-apocalyptique : en effet, toutes les eschatologies traditionnelles affirment qu’à la fin des temps les hommes seront gourmands et pleins d’envies, en revanche aucune n’a prédit la surconsommation et l’obésité ; elles déclarent que la luxure et la dépravation des mœurs se répandront en masse mais aucune ne parle d’industrie du porno, de millions et de millions d’IVG ou de drag-queens éduquant les enfants ; elles évoquent les dissensions familiales et la division sociale, aucune n’avait prévu le féminisme, le transgenre ou la GPA/PMA ; toutes annoncent des calamités naturelles en tout genre, aucune n’a prédit la géo-ingénierie et les chemtrails ; toutes nous disent qu’il y aura des guerres destructrices partout sur terre, aucune ne fait mention d’attentats sous faux drapeaux ou de soft-power…

-Corruption généralisée à tous les échelons de l’appareil étatique, hommes politiques soumis à des intérêts étrangers, conflits inter-ethniques, décadence culturelle et intellectuelle, flicage des populations, paupérisme et formation de bidonvilles, développement d’églises évangélistes et du wahhabisme, réseaux pédocriminels, attrait croissant pour le foot et la télé-poubelle, influence grandissante des ONG, bref, à la vue de tous ces signes des temps, il apparaît clair que la France va bientôt devenir un pays du Tiers-monde.

-Les petits soldats de la sacro-sainte « liberté d’expression » autoriseraient-ils Voltaire à écrire cela en 2018 ? : « Vous prétendez que vos mères n’ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense (Lévitique 17, 7 et 20, 15) ? Un législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n’avait pas été commun ? » (Dictionnaire Philosophique, Edition du journal Le Siècle, 1867, p. 497).

-Chaque découverte scientifique chasse l’autre dans l’oubli et chacune est un coup de grâce à la pensée matérialiste et progressiste : il n’y a qu’une seule vérité, immuable car de nature toute spirituelle, il n’y en a pas trente-six.

-Aucune civilisation n’a survécu à la perte de sa sacralité révélée. Notre société mondialisée n’est qu’une parodie de civilisation, un amas humain acculturé se cherchant en vain des sacralités artificielles.

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-L’homme inférieur préfère avoir tort avec la masse qu’avoir raison avec la minorité. L’homme supérieur préfère la liberté de penser et la quête de vérité à toute représentation sociale… et même à sa propre mort.

-Les formes externes que revêtent les êtres sont transitoires, seules les formes internes qui les soutiennent sont éternelles.

-Le destin des civilisations ressemble par analogie au déroulement annuel des quatre saisons : 1) Printemps : la civilisation bourgeonne à partir d’une sacralité collective révélée et autour d’une autorité spirituelle légitime, porteuse d’une vision du monde unicitaire, qui organise pas à pas l’ensemble du corps social ; 2) Été : le groupe, notamment et surtout les élites temporelles, est totalement soumis aux représentants du Sacré, toute la société est ordonnée, hiérarchisée et atteint un apex civilisationnel (cela se concrétise par de grandioses productions intellectuelles, architecturales et artistiques en tant que fruits culturels) ; 3) Automne : les élites profanes (noblesse et bourgeoisie) se révoltent contre l’autorité sacrale de leur cléricature, s’auto-divinisent illégitimement, remettent en cause les anciens piliers traditionnels et changent toute la tournure d’esprit générale (arrivée de nouveaux cultes, les pensées et les croyances se rationalisent, fractures diverses au sein de la société) : la décadence s’enclenche inexorablement ; 4) Hiver : c’est l’ère terminale des foules et des masses indistinctes (mélangées spirituellement, culturellement et ethniquement) voyant la profanation, la solidification et la mort lente de tous les aspects de la société, c’est le « règne de la quantité », la « fin de l’histoire »…

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Prof. Patrick Bond : « Les idées économiques obsolètes et la corruption personnelle sont étroitement liées en Afrique » — Algérie Résistance


Professeur Patrick Bond. DR. English version here Por traducir, haga clic derecho sobre el texto Per tradurre, cliccate a destra sul testo Um zu übersetzen, klicken Sie rechts auf den Text Щелкните правой кнопкой мыши на тексте, чтобы перевести Για να μεταφράσετε, κάντε δεξί κλικ στο κείμενο Mohsen Abdelmoumen : Le G20 auquel vous allez assister aura […]

via Prof. Patrick Bond : « Les idées économiques obsolètes et la corruption personnelle sont étroitement liées en Afrique » — Algérie Résistance

Le vent a tourné


par Lotfi Hadjiat

lelibrepenseur.org

 

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Les complotistes ne cessent de se lamenter sur les machinations criminelles à grande échelle de puissances financières occultes mondialistes, comme si ces gangsters enragés en col blanc étaient les meilleurs au noble jeu d’échecs. Certes, il y a complot, le millénaire complot de Satan-le-mondialiste contre l’humanité, mais la créature satanique n’est pas la meilleure aux échecs ; le Créateur joue mieux aux échecs que toutes les créatures réunies. Et il semblerait que le vent messianique de la rupture radicale avec la vermine mondialiste se soit enfin levé.

La conjonction de deux événements sismiques pourrait entraîner le changement tant redouté par les ennemis de l’humanité : le Brexit et la montée au pouvoir de l’états-unien aux cheveux orange, Donald Trump… Ce milliardaire contempteur intrépide de la tyrannie mondialiste qui a déclaré en décembre 2015 devant une concentration de juifs républicains ne pas vouloir de leur flouze, a effectivement déjoué tous les pronostics de la caste politico-médiatique repue de son arrogance et dégoulinante de mépris. Il se pourrait bien que cet iconoclaste atypique débordant de vulgarité soit le fou qui mettra en échec le roi-Satan de la partie adverse. C’est tellement vrai que jeudi 28 avril 2016, lors d’une conférence à Stanford, l’ancien président de la Chambre des représentants, John Boehner, a dit de l’ultra-sioniste Ted Cruz, le dernier et plus acharné opposant à Trump, qu’il est « Lucifer en chair et en os » !!! (information rapportée par Le Monde du 29 avril). La presse américaine nous révèle encore en guise de confirmation que Ted Cruz-le-puritain-rigoriste s’envoie régulièrement des putes de luxe. C’est du joli.

Nous sommes arrivés à un moment crucial de cette partie d’échecs apocalyptique où la divine tactique va se concrétiser. Par le biais de deux pièces maîtresses : la tour et le fou ; la tour-Brexit de Londres et le fou-nationaliste Trump, certes vulgaire, très vulgaire. La partie adverse a beau avancer furieusement son cavalier-Obama pour menacer les brexiteurs en tête des sondages avant de s’en prendre à Trump, et déplacer son fou-Woody-Allen (pour la promotion de son dernier miasme cinématographique, Café Society) afin de soutenir Hilarystérique contre l’irrésistible ascension de Donald, rien n’y fait. Le vent a tourné. Les analystes stipendiés n’y comprennent plus rien. Ils s’arrachent les cheveux devant les statistiques, se bouffent leurs ongles de doigts de pieds aux derniers cartons du rouleau-compresseur orange, refont leur calculs dans tous les sens pour sauver la vulgate mondialiste à l’agonie, sans parvenir à saisir le paramètre manquant… : l’insondable Providence divine. Les complotistes vont me dire que l’homme aux cheveux orange n’a pas l’allure d’un homme providentiel. Qu’il est fanfaron, raciste, islamophobe, suprématiste… Oui, mais les voies du Seigneur sont parfois impénétrables.

Le Brexit, quant à lui, ne peut pas ne pas l’emporter : plus la mafia mondialiste traitera les brexiteurs de cons irresponsables, de nationalistes idiots ou de crypto-fascistes haineux, plus ils se rebifferont contre cette vermine en putréfaction (aux dernières nouvelles, le « Oui » au Brexit gagne du terrain parmi les chefs d’entreprise britanniques). Et plus la Grèce s’enfoncera dans l’irréversible (c’est ce que laissent augurer les dernières manifestations à Athènes), plus elle donnera raison au Brexit. Sans parler du prochain carnage à Gaza par l’armée la plus morale du monde, qui recevra évidemment le soutien inconditionnel de Cameron, l’anti-Brexit en chef et en hébreu, et qui renforcera donc la mouvance pro-Brexit. Pour ne pas perdre cette partie d’échecs, la vermine est bien-sûr capable de renverser la table en déclenchant une guerre mondiale… la dernière. Mais Poutine semble bien décidé à ne pas entrer dans cette guerre où la vermine le pousse depuis toujours, et tout particulièrement depuis l’Ukraine.

L’arnaque européenne touchera à sa fin avec la victoire du Brexit, et le rêve maudit d’une monnaie unique mondiale s’effondrera avec l’isolationnisme assumé de l’homme orange, qui prône un redressement national, et qui pour cela se fait traiter d’antisémite par l’ADL, une officine ultra-sioniste américaine qui voit de l’antisémitisme partout, au pays de l’oncle Sam. Les répercussions de ces deux événements sismiques seront planétaires. Même en Palestine occupée, le joug sioniste sera ébranlé. Des États comme la Saoudie ou Israël ne pourront plus bénéficier des largesses incalculables des États-Unis, qui plongent ce pays dans la faillite. L’Allemagne qui s’est déjà préparée au Brexit ne tardera pas à sortir elle-aussi de l’arnaque européenne et du chantage sioniste en retrouvant sa souveraineté (la grande baffe dans la gueule de Netanyahu administrée par le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, en est un signe précurseur). Et le rapprochement durable des États-Unis et de la Russie, souhaité par Trump, désormais seul en course pour l’investiture républicaine, provoquera la décomposition de l’OTAN, également souhaitée par Trump. Mais le signe précurseur le plus terrifiant est sans aucun doute le départ de Yann Barthès du Petit-Journal…, merde, c’est vraiment l’Apocalypse !

BANDES D’HYPOCRITES…


bal-des-hypocrites-kemi-seba

Source : Facebook Kemi Seba


BANDES D’HYPOCRITES, PAR KEMI SEBA

Satanés hypocrites, (www.kemiseba.com)

Vous (l’oligarchie occidentale) créez des guerres dans des pays qui ne vous ont rien demandé

Votre seul projet, piller leurs matières premières, même si pour cela, les autochtones doivent saigner

Des dommages collatéraux cela entraîne, puisque vous transformez en NOMADES des SÉDENTAIRES qui ne se seraient JAMAIS vus, sans votre intrusion, quitter leur terres.

VOUS AVEZ LE CULOT de dire après cela que vous ne voulez pas d’eux sur vos terres.

Malins comme vous êtes, vous présentez ces « déportés économiques » comme des envahisseurs alors qu’ils viennent naturellement chercher ce que chez eux vous avez pillé.

Nous n’avons strictement QUE FAIRE de votre tour EIFFEL ou de votre BIG BEN. Allez dire cela à Sarko, Hollande ou Marine LE PEN. Cessez de PILLER CHEZ NOUS et plus personne ne viendra chez vous.

Vous n’êtes pas un rêve pour l’Humanité. Vous vous apparentez plus à un cauchemar lorsque l’on étudie réellement le fonctionnement de vos sociétés.

Un jour viendra où ce sera vous qui coulerez, et croyez le bien, personne ne viendra vous sauver.

Accaparement des terres : demain, à qui appartiendra la planète ?


http://www.bastamag.net/Accaparement-des-terres-demain-a

par Nadia Djabali 20 mai 2014

 

Des millions d’hectares sont achetés chaque année dans le monde par des multinationales ou des investisseurs étrangers. Conséquence : une mainmise sur les terres agricoles de la planète, des processus de forte concentration, et le risque de voir trois milliards de paysans sans emploi d’ici 2050. « L’appropriation des terres agricoles mondiales est une rente économique pour des entreprises », rappellent Michel Merlet et Mathieu Perdriault, responsables de l’Association aGter. Mais la propriété de la terre n’est pas un droit absolu et exclusif : il est aujourd’hui essentiel d’intégrer une garantie d’intérêt général dans l’usage des terres, au niveau mondial, selon ces spécialistes des questions foncières. Entretien.

Basta ! : Quelle est l’ampleur du phénomène d’accaparement des terres dans le monde ?

Michel Merlet [1] : La Banque mondiale fait état de 56,6 millions d’hectares concernés en 2011 (presque la superficie de la France, ndlr), sur la base de données très partielles. L’observatoire Land Matrix [2], qui répertoriait 80 millions d’hectares en 2012, n’annonce plus aujourd’hui que 35,8 millions. Ces chiffres ne prennent pas en compte tous les phénomènes. Ainsi, les terres contrôlées par l’entreprise italienne Benetton en Argentine, acquises dans les années 1990, ne sont pas comptabilisées par la Land Matrix, car celle-ci ne s’intéresse qu’aux dix dernières années. L’Afrique du Sud, où 83 % des terres sont contrôlées par 60 000 exploitants blancs, est devenue un pays sans paysans, où se développe une « grande » production, que l’on dit à tort « efficace ». Sauf que ce développement a eu lieu avec des fusils mitrailleurs, des gardes et des chiens dressés pour empêcher les populations d’entrer dans les fermes. La différence de revenus des agriculteurs, depuis le minifundiste (agriculteur possédant une petite propriété) jusqu’au grand entrepreneur, est de un à 10 000 ! Mais on ne parle pas de cette concentration de richesse et des phénomènes d’exclusion. Ni de la violence de plus en plus forte qui les accompagne.

Mathieu Perdriault  [3] : L’ampleur exacte de ces phénomènes est sans doute impossible à établir. Une grande quantité d’accords sont passés en toute discrétion. Les conclusions de la Land Matrix, qui note un « tassement » et affirme que les projets ne sont finalement pas mis en œuvre sur les surfaces annoncées, sont trompeuses : même si les surfaces ne sont pas intégralement mises en culture, les droits sont bien transférés, aux dépens des personnes souvent très nombreuses qui vivaient de ces terres. Vous pouvez acheter ou louer des milliers d’hectares pour presque rien dans certains pays, alors pourquoi s’en priver ? Même si vous n’avez dans un premier temps les moyens de cultiver « seulement » que quelques centaines d’hectares…

M. M : Ces processus de très forte concentration ne sont pas des évolutions « normales ». Il s’agit d’accaparements : de plus en plus de terres dans les mains de moins en moins de gens ! 50% de la population mondiale vit dans les campagnes et est directement menacée par ces phénomènes. Si on imagine un développement de l’agriculture calqué sur celui des États-Unis ou de l’Europe occidentale, 3,7 milliards de personnes seront sans emploi à l’horizon 2050.

Le terme « accaparement » est contesté par les entreprises concernées…

M. M. : La querelle sur le vocabulaire est tout sauf anodine : l’ampleur du phénomène dépend de ce qu’on définit comme « accaparement ». Pour le Centre d’analyse stratégique du gouvernement, il s’agit de « cessions d’actifs agricoles ». Les ONG parlent souvent d’« accaparement ». Les termes land grabbing et accaparement cherchent à montrer la culpabilité des entreprises. Or, les ventes et les locations ont lieu souvent avec l’assentiment des « cédants » – l’Etat, les chefs locaux, ou même des paysans, pour qui une maigre contrepartie peut apparaître comme une aubaine ! Elles s’opèrent aussi souvent en conformité avec les lois du pays concerné.

Dans nos travaux avec le comité technique « Foncier et Développement » de la Coopération française, nous parlons d’« appropriation » et de « concentration des terres » : ces termes désignent mieux les phénomènes qui posent problème. Ce qu’il faut considérer en premier lieu, c’est la lutte historique pour l’accès à la terre, aux ressources financières et aux marchés, entre petite production agricole et grande exploitation capitaliste avec salariés. Leur coexistence pacifique est un mythe : les grandes entreprises se construisent en détruisant les petites. Les petites unités paysannes ne peuvent se maintenir et se développer que si le développement des très grandes entreprises est stoppé. Il est essentiel de pointer cet aspect, et pas seulement la violation des droits des peuples indigènes et autochtones.

Les entreprises, elles, parlent « d’investissements »…

M. M. : L’usage de ce mot contribue largement à la confusion, en donnant une aura positive aux « investisseurs ». Mais d’où viennent leurs profits ? Essentiellement de quatre mécanismes : 1/ Un accès à la terre quasiment gratuit – les loyers ou les prix d’achat sont très bas – qui entraine une appropriation de richesses, et une rente foncière. 2/ La possibilité de produire en utilisant des machines puissantes et donc peu d’ouvriers, dont les salaires sont par ailleurs très bas. 3/ Des avantages accordés aux investisseurs afin de les attirer, essentiellement des exemptions d’impôts. 4/ Un accès privilégié aux marchés solvables, parfois subventionnés comme c’est le cas pour les agrocarburants, aux infrastructures de transport et de transformation, et aux crédits des banques. Des rentes que s’approprient les « investisseurs ».

Les profits ne reflètent pas l’efficacité du processus de production, mais bien la capture de « rentes ». Cela se voit dans la répartition de la richesse créée [4]. Dans les agroholdings (de très grandes entreprises agricoles) d’Ukraine, entre 80 et 90% de la richesse créée sert à rémunérer les propriétaires du capital. Les profits peuvent être très importants, même si l’efficacité de la production est toute relative, avec des rendements très inférieurs à ceux du bassin parisien. Ces investisseurs sont présentés comme seuls susceptibles de nourrir le monde. Or toutes les études montrent que les petits producteurs produisent proportionnellement beaucoup plus d’aliments et de richesses par hectare que la grande production ! Nous avons pu le vérifier encore au Pérou, en comparant les petits producteurs de bananes équitables ou de citrons avec les entreprises de production de canne à sucre (transformée en éthanol) les plus modernes du monde. Les petits producteurs produisent deux à trois fois plus de valeur ajoutée nette par hectare que ces grandes entreprises ! Et ils offrent de 60 à 100 fois plus de travail par hectare que les grandes entreprises !

Ces phénomènes « d’investissement » sont amplifiés par les quantités considérables d’argent disponible pour ce type de « placement ». Les grandes entreprises peuvent bénéficier, pour ces opérations, de prêts de la part de banques, de fonds d’investissement, ou d’organismes financiers nationaux ou internationaux (comme la Société financière internationale du groupe Banque mondiale).

Comment s’effectuent les prises de contrôle des terres et quels sont les systèmes politiques et juridiques qui les rendent possibles ?

M. P. : Au regard de la loi dans beaucoup de pays d’Afrique, les paysans, installés sur les terres bien avant la création des États, n’en sont que des utilisateurs de fait. Des squatteurs, en quelque sorte. Leurs droits ne sont pas reconnus. Ou seulement à condition de passer par les procédures d’immatriculation des terrains. Des processus complexes et coûteux, hors de portée des habitants, et qui ne correspondent pas aux usages coutumiers. Et les États font des ponts d’or aux investisseurs – notamment pour pouvoir bénéficier des aides publiques au développement. Ils mettent à leur disposition des terres sensées être disponibles et leur offrent des facilités pour créer des entreprises. L’État éthiopien a attribué 7 millions d’hectares en quelques années, et a l’intention d’en livrer encore 4 millions, puisés dans les meilleures terres du pays.

M. M. : Au moment des indépendances, les nouveaux États ont récupéré la « propriété » sur la terre des mains des États coloniaux. Les États de Zambie ou de Madagascar, par exemple, se considèrent propriétaires de toute terre qui n’a pas été immatriculée. L’immatriculation suit des modalités administratives directement héritées de celles qu’employait l’État colonial pour attribuer les terres aux colons. Dans les pays colonisés par des États où prévalait la Common Law [5], ce sont les chefs coutumiers qui sont considérés comme étant les détenteurs de droits sur les terres. Mais au Ghana par exemple, de grands chefs coutumiers signent parfois des contrats avec les investisseurs, ne respectant aucunement les droits de leurs propres peuples.

Dans ces différentes situations, on considère à tort que la propriété de la terre est un droit universel, absolu et exclusif. De nombreux gouvernements africains ont une idée erronée de l’histoire de la propriété des pays développés. Les terres n’ont jamais été immatriculées en France, au sens où elles le sont dans les pays anciennement colonisés. Les droits se sont consolidés et formalisés au cours du temps, et n’ont pas été décrétés par le haut. Le système de reconnaissance des droits sur la terre s’est construit de façon très différente dans les pays colonisés et dans les pays colonisateurs.

M. P. : La conception de la propriété n’a donc pas été « exportée » à l’identique par les pays colonisateurs. La puissance coloniale a décrété être la propriétaire des terres de ses colonies, et elle les a distribuées à ses ressortissants métropolitains pour les « mettre en valeur ». Au moment des indépendances, les nouveaux États ont prorogé cette conception. Ils s’arrogent tous les droits sur l’espace et peuvent dès lors les transférer d’un bloc à des entreprises. C’est ainsi qu’on trouve des contrats fonciers qui prévoient la possibilité pour l’entreprise attributaire d’exercer jusqu’à un pouvoir de police dans les périmètres attribués et de les exploiter sans la moindre contribution fiscale.

D’où vient cette notion de droit de propriété absolu ?

M. M. : Cette notion est une invention récente, datant de la Révolution française. Elle avait une fonction politique et idéologique bien particulière. Elle n’existe en fait jamais dans la réalité, et certainement pas dans les pays développés. Personne n’est propriétaire de tous les droits sur un territoire donné. Plus les sociétés se développent et moins les droits sont exclusifs. Avec les droits dits coutumiers, en Afrique, de multiples types de droits portent sur les différentes ressources d’un même espace, avec de nombreux ayant-droits, individuels et collectifs. Les lunettes qui nous font voir la propriété comme forcément absolue nous empêchent de comprendre la réalité. Pour les gens qui s’approprient les ressources, c’est par contre très pratique d’avoir tous les droits réunis dans une seule main !

M.P. : L’usage que l’on fait des ressources a aussi des répercussions à l’échelle globale. Couper la forêt au Brésil aura des répercussions climatiques sur les habitants du monde entier. Cela devrait nous amener à concevoir partout une propriété qui ne soit pas individuelle et absolue sur les ressources. Et à penser les répercussions au niveau du droit international.

Ces logiques d’accaparement concernent-elles seulement les anciens pays colonisés ?

M.M. : Ils ne sont pas les seuls terrains favorables aux accaparements. Dans les pays d’Europe de l’Est, la collectivisation forcée a détruit, laminé, marginalisé la paysannerie. Il n’existe pas d’organisations paysannes susceptibles de défendre les petits producteurs. Le rapport de force reste extrêmement difficile à inverser, même après les réformes foncières liées à la décollectivisation.

En Ukraine, 4 millions d’hectares de terres étaient déjà aux mains de quelques très grandes entreprises (agroholdings) il y a quelques années, selon la Banque mondiale. Quand on ne prend en compte que les investissements étrangers qui ont directement spolié les gens, on oublie la transformation des grandes fermes d’État et kolkhozes en entreprises privées. Les excellentes terres agricoles ukrainiennes disponibles après la décollectivisation ont pratiquement toutes été acquises par de grands groupes dès 2010 !

M. P. : Avec la décollectivisation, les ouvriers agricoles et coopérateurs ukrainiens se sont vus attribuer chacun une parcelle de quelques hectares, au milieu de champs de plusieurs centaines d’hectares. Sans outils ni tracteurs pour les cultiver, sans pouvoir même y accéder, leur seule option a été de louer ces terres quand se sont présentés de gros investisseurs. C’est ainsi que l’entreprise française AgroGénération, par exemple, a pu s’installer en Ukraine. Elle a été revendue par la suite à un groupe texan.

Les institutions internationales se sont-elles saisies de ces questions d’accaparement et de concentration des terres ?

M. P. : Le Comité de la Sécurité Alimentaire (plateforme intergouvernementale et multipartite) qui réunit quelques 170 États et plusieurs organisations internationales s’est emparé du sujet. Il a établi une série de directives pour avancer sur la « gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts, dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale ». Mais ce sont des directives « volontaires »… Les mouvements paysans et ONG doivent continuer à batailler pour obtenir des évolutions concrètes de la part des dirigeants. Rien n’a changé dans l’ordre international. C’est toujours « deux poids, deux mesures », entre la protection des intérêts des entreprises et acteurs transnationaux et la protection des intérêts collectifs.

Au niveau international, aucune institution ne peut être saisie pour constater les violations des droits de l’Homme par une entreprise ou un État et lui imposer des réparations et des sanctions. En revanche, pour défendre les intérêts des investisseurs, il y a des « juges » supranationaux, comme le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements, affilié à la Banque mondiale. Ils ont un pouvoir de coercition sur les États. Les États passent entre eux des accords (dits de promotion et de protection des investissements) et se sont dotés d’instances judiciaires internationales pour les faire respecter. Dans une large mesure, ce sont des acteurs privés qui orientent les décisions nationales et internationales en matière de politique agricole et de développement. Il faudrait intégrer une garantie de l’intérêt général global dans les usages qui sont fait du sol.

Un collectif citoyen contre l’accaparement des terres s’est constitué en 2010 en France…

M.P. : Une vingtaine d’organisations françaises [6] se réunit régulièrement pour échanger sur ce sujet. Nous mutualisons les informations de nos interlocuteurs dans les pays du sud. Ce collectif a établi un positionnement commun. Nous demandons notamment la reconnaissance juridique des formes d’organisations traditionnelles des rapports au foncier. Et l’inversion de la hiérarchie des normes : faire en sorte que les droits humains fondamentaux s’imposent par rapport aux droits des investisseurs. Avec des institutions juridiques supranationales dotées du même pouvoir que les institutions qui garantissent les intérêts des multinationales. Mais pour cela, il convient de renforcer les mouvements qui résistent et veulent inventer autre chose. Notre démarche consiste à faire du lien entre les mouvements locaux qui luttent sur le terrain face aux accapareurs.

Ces problèmes sont peu évoqués dans les médias. La question est politique : pourquoi les règles sont-elles fixées par des acteurs privés ? Cette question est valable aussi au niveau international : des États ont le pouvoir d’influer sur les modes de développement agricole d’autres pays, en forçant à l’ouverture aux investissements fonciers étrangers notamment. Dans un monde globalisé où rien ne régule les rapports de force entre États, ce sont les plus puissants, où se trouvent les capitaux, qui ont le plus à gagner à ces phénomènes d’accaparement, et qui décident comment les autres exploitent leurs ressources. Il manque une volonté politique commune pour changer les règles internationales qui aujourd’hui ne garantissent qu’une chose : la liberté des plus puissants de s’assurer les meilleurs retours sur investissement. Il faut que les citoyens aujourd’hui se saisissent de ces questions.

Propos recueillis par Nadia Djabali

- Le site de l’association aGter

Photo de Une : Bertrand Monney, Champs de courges, CC.

Notes

[1Agronome, spécialiste des questions foncières, Michel Merlet est directeur d’aGter. Il a travaillé au Nicaragua à la mise en place de la réforme agraire dans les années 70 et 80, et a réalisé depuis 1988 de nombreuses missions d’expertise sur les politiques foncières et la gestion des ressources naturelles dans de nombreux pays en Amérique Latine, Afrique, Europe et Asie. aGter est une association internationale de droit Français dont les membres sont issus d’une vingtaine de pays, qui anime des processus collectifs pour analyser les problématiques liées à l’accès aux ressources naturelles et à leur utilisation, afin de favoriser l’émergence de propositions politiques nouvelles et leur application. Ces travaux sont mis à disposition en accès libre via ses sites internet (www.agter.asso.fr et www.agter.org ) et sur des supports DVD, papier etc. L’ensemble de ses productions au sujet de l’accaparement des terres est consultable ici : http://www.agter.asso.fr/rubrique103_fr.html.

[2Observatoire mis en place par la Coalition internationale pour l’accès à la terre, le CIRAD et plusieurs autres organismes pour suivre ces phénomènes.

[3Diplômé en Économie agricole internationale, Mathieu Perdriault est chargé de développement et des projets au sein de l’association aGter

[4Répartition de la valeur ajoutée, c’est-à-dire la différence entre la valeur de la production et le coût des intrants et l’amortissement réel des machines

[5« Droit commun », système juridique d’abord bâti sur les décisions des tribunaux et la jurisprudence, et non sur le droit civil comme dans le système de droit romano-germanique, où domine le principe législatif. La Common Law est en vigueur notamment dans les Etats membres du Commonwealth.

[6Frères des Hommes, Oxfam, Greenpeace, aGter, CCFD – Terre Solidaire, Réseau Foi et Justice Afrique Europe, Terre de Liens, Peuples Solidaires – Action Aid France, Les Amis de la Terre – France, Collectif pour la Défense des Terres Malgaches – TANY, Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde – CADTM France, Agronomes et Vétérinaires sans frontières, Confédération Paysanne, ENDA Europe, Association des Populations des Montagnes du Monde, Terre des Hommes France, Solidarité.

 

UNE INVASION SANS PRÉCÉDENT -Roman-


Auteur : London Jack (Griffith Chaney John)
Ouvrage : Une invasion sans précédent
Année :1910

 

 

C’est en 1976 que les tensions entre la Chine et le monde
atteignirent leur sommet. La commémoration du bicentenaire de
l’indépendance des États-Unis en fut d’ailleurs ajournée.
Beaucoup d’autres projets, dans d’autres pays, furent, pour cette
même raison, bouleversés, reportés ou stoppés. Le monde prit
brutalement conscience du danger, mais cela faisait plus de 70
ans que des événements demeurés inaperçus avaient abouti à un
tel résultat.
L’année 1904 marque le commencement logique de ce
mouvement qui, 70 ans plus tard, plongera le monde dans la
consternation. La guerre russo-japonaise eut lieu en 1904, et les
historiens de l’époque remarquèrent d’un air grave qu’elle
inaugurait l’entrée du Japon dans le concert des nations. Elle
marquait en réalité l’éveil de la Chine. Cet éveil, longtemps
attendu, avait cessé d’être espéré. Les nations occidentales
avaient tenté de ranimer la Chine – en vain. Avec leur optimisme
foncier et leur égocentrisme racial, elles en avaient conclu que la
tâche était impossible, et que la Chine ne s’éveillerait jamais.
Mais ce qu’elles avaient oublié de prendre en considération,
c’est qu’il n’y avait, entre elles et la Chine, aucune communauté
de langage ou de psyché. Leurs mécanismes de pensée respectifs
étaient radicalement différents. À peine l’esprit occidental
pénétrait-il l’esprit chinois qu’il se retrouvait au beau milieu d’un
dédale insondable ; l’esprit chinois, de son côté, au contact de
l’esprit occidental, se heurtait à un mur de silence et
d’incompréhension.
Tout cela était une question de langage. Il était impossible de
transmettre des idées occidentales à un Chinois. La Chine y
restait sourde.
Les progrès et les accomplissements matériels de l’Occident
formaient pour elle un livre qui lui était fermé. Il y avait en effet,
dans les tréfonds de la conscience et de l’esprit de la race
anglophone, le don de vibrer au son de mots brefs d’origine

saxonne ; et dans les profondeurs de la conscience chinoise, celui
de vibrer pour ses propres hiéroglyphes. Mais l’esprit chinois
restait indifférent au langage saxon, comme l’esprit anglophone
aux hiéroglyphes. Faits d’une étoffe entièrement différente, ils
étaient l’un à l’autre étrangers. Et c’est ainsi que les
accomplissements et progrès matériels de l’Occident n’avaient pu
troubler le profond sommeil de la Chine.
Puis il y eut le Japon, et sa victoire sur les Russes en 1904.
Désormais, la race japonaise représentait un paradoxe
monstrueux parmi les Orientaux. Curieusement, le Japon s’était
montré ouvert à tout ce que l’Occident avait à offrir. Il avait
rapidement assimilé les idées occidentales ; et il les avait digérées
et appliquées avec tant d’efficacité qu’il était soudain apparu avec
tout l’appareil d’une puissance mondiale. Il serait vain de vouloir
expliquer cette ouverture singulière du Japon à la culture venue
d’Occident – aussi vain que d’expliquer une aberration biologique
au sein du règne animal…
Après avoir écrasé de façon décisive le grand empire russe, le
Japon commença aussitôt le rêve colossal d’un empire pour lui-même.
Il avait fait de la Corée un grenier et une colonie ; des
privilèges obtenus par traités et une diplomatie rusée lui
donnèrent le monopole de la Mandchourie. Mais le Japon n’était
pas satisfait. Il tourna ses regards vers la Chine. Il y avait là un
vaste territoire, et dans ce vaste territoire reposaient les plus
grands gisements mondiaux de fer et de charbon – ces
fondements de la civilisation industrielle. Une fois acquises les
ressources naturelles, l’autre grand levier de l’industrie, c’est la
main-d’oeuvre. Or, sur ce territoire vivait un peuple de 400
millions d’âmes, soit un quart de la population mondiale. En
outre, les Chinois étaient d’excellents travailleurs, et leur
philosophie (ou leur religion) fataliste et leur solide constitution
nerveuse en faisaient de remarquables soldats – à condition qu’ils
fussent bien commandés. Inutile de préciser que le Japon était
prêt à leur fournir ce commandement.

Mais le plus intéressant, pour les Japonais, c’est que les
Chinois leur étaient apparentés par la race. Ce qui était une
énigme indéchiffrable pour l’Occident n’en était pas une pour
eux. Les Japonais comprenaient la mentalité chinoise comme
nous ne pourrons jamais l’apprendre ni même espérer le faire.
Les Japonais pensaient avec les mêmes idéogrammes que les
Chinois, et selon les mêmes schémas. Ils purent s’introduire dans
l’esprit chinois, alors que l’incompréhension nous en fermait
l’accès. Ils purent en suivre les méandres pour nous invisibles ; ils
évitèrent les obstacles et disparurent dans les ramifications de
l’esprit chinois, où nous ne pouvions les suivre.
Ces deux peuples étaient frères. Jadis, l’un avait emprunté à
l’autre son écriture, et, bien des générations avant cela, chacun
avait suivi sa route, à partir d’une souche mongole commune.
Certes, il y avait eu des évolutions et des différentiations, dues aux
circonstances et à l’instillation d’un autre sang ; mais il restait,
dans les profondeurs de leur être, une similitude que le temps
n’avait pas effacée.
C’est ainsi que le Japon prit la direction de la Chine. Dans les
années qui suivirent la guerre avec la Russie, ses agents
envahirent l’empire du Milieu. Ses ingénieurs et ses espions
pénétrèrent jusqu’à des centaines de kilomètres au-delà de la
dernière mission, habillés en coolies ou déguisés en marchands
ambulants ou en missionnaires bouddhistes ; ils notèrent la
puissance de chaque chute d’eau, l’emplacement des sites les plus
avantageux pour les usines, la hauteur des montagnes et des
défilés, les atouts et faiblesses stratégiques, la richesse des vallées
cultivées, le nombre de boeufs par district et le nombre de paysans
qui pouvaient être enrôlés de force. Jamais un tel recensement
n’avait été fait, et il n’aurait pu être fait par aucun autre peuple
que par l’obstiné, le patient, le patriotique peuple japonais.
Mais, très vite, le secret fut éventé. Les officiers japonais
réorganisèrent l’armée chinoise. Leurs sergents instructeurs
transformèrent les guerriers médiévaux en soldats du XXe siècle,
les habituèrent au matériel de guerre moderne, obtenant d’eux un

niveau d’adresse au tir bien supérieur à celui des soldats des
nations occidentales. Les ingénieurs japonais approfondirent et
élargirent le complexe système des canaux, construisirent des
usines et des fonderies, quadrillèrent l’empire de lignes
télégraphiques et téléphoniques, inaugurèrent l’âge du chemin de
fer. Ce sont ces mêmes agents de la civilisation industrielle qui
découvrirent les grands champs de pétrole du Chunsan, les
montagnes de fer du Whang-Sin et les gisements de cuivre du
Chinchi ; et ce sont eux aussi qui creusèrent les forages du Wow-
Wee, le plus fantastique réservoir de gaz naturel au monde.
Les émissaires du Japon participaient aux conseils impériaux
de la Chine. Ses hommes d’État conseillaient en sous-main leurs
homologues chinois. La reconstruction politique de l’empire fut
leur oeuvre. Ils évincèrent la classe lettrée, violemment
réactionnaire, et lui substituèrent des responsables progressistes.
Et dans chaque ville de l’empire, des journaux furent créés. Bien
entendu, les éditeurs japonais dictaient leur politique, qui était
celle de Tokyo. Mais ce sont ces journaux qui éduquèrent et
modernisèrent les masses.
La Chine s’éveilla enfin. Le Japon réussit là où l’Occident
avait échoué. Il avait traduit la culture et les réalisations
occidentales en des termes qui pouvaient être compris des
Chinois. Le Japon lui-même, quand il s’était éveillé ainsi, avait
étonné le monde. Mais, à l’époque, il ne comptait que 40 millions
d’âmes. L’éveil de la Chine, avec ses 400 millions d’habitants et
compte tenu de l’avance scientifique qu’avait connue le monde,
fut terriblement renversant. La Chine était le colosse des nations,
et sa voix se fit bientôt entendre sans équivoque dans les affaires et
le concert des nations, une voix que le fier Occident écoutait
respectueusement.
L’essor remarquablement rapide de la Chine était dû à la
qualité extraordinaire de sa main-d’oeuvre, peut-être plus qu’à
tout autre chose. Le Chinois était idéalement adapté à l’industrie.
Aucun ouvrier au monde ne pouvait lui être comparé pour
l’aptitude au travail. Le travail lui était aussi précieux que la

vie. Pour lui, la liberté se résumait à celle de pouvoir accéder
aux instruments de travail. Cultiver la terre et travailler sans
fin était tout ce que le Chinois demandait à l’existence. Et
l’éveil de la Chine avait donné à sa nombreuse population non
seulement un accès libre et illimité à ces instruments de
travail, mais encore un accès aux moyens de travail
mécaniques les plus scientifiquement avancés.
Mais cette renaissance chinoise ne fut qu’une étape. La Chine
découvrit en elle-même une nouvelle fierté, une volonté qui lui
était propre. Elle commença à ronger son frein sous la tutelle
japonaise, mais elle ne le rongea pas longtemps. Au début, sur les
conseils du Japon, la Chine avait expulsé de l’Empire tous les
missionnaires, ingénieurs, sergents instructeurs, marchands et
professeurs occidentaux. Puis elle commença à expulser leurs
homologues japonais. Les conseillers politiques nippons furent
couverts d’honneurs et de décorations et renvoyés chez eux.
L’Occident avait réveillé le Japon et, de même que le Japon avait
récompensé l’Occident, il était maintenant récompensé par la
Chine. Le Japon fut remercié pour son aide aimable et jeté
dehors, avec armes et bagages, par son gigantesque protégé.
Et les nations occidentales de rire sous cape : le rêve nippon
aux couleurs d’arc-en-ciel avait perdu son éclat. Le Japon se mit
en colère. La Chine lui rit au nez. Le sang et l’épée du samouraï
allaient frapper, et le Japon entra en guerre tête baissée. Cela se
produisit en 1922, et après sept mois de combats sanglants, le
Japon perdit la Mandchourie, la Corée et Formose, et il fut
repoussé, ruiné, dans ses petites îles surpeuplées. Le Japon quitta
la scène mondiale pour se consacrer aux arts, et il eut à coeur de
séduire le monde avec ses créations pleines de magie et de beauté.
Contrairement aux prévisions, la Chine ne devint pas pour
autant belliqueuse. Aucun rêve napoléonien ne la hantait, et elle
était heureuse de se consacrer aux arts de la paix. Après une
période d’inquiétude, on accepta l’idée que la Chine était plus à
craindre commercialement que militairement. Le danger réel, on
va le voir, n’avait pas été perçu. La Chine continua à perfectionner

sa civilisation industrielle. Au lieu d’une grande armée
permanente, elle développa une milice innombrable et
remarquablement efficace. Sa marine était si petite qu’elle était la
risée du reste du monde ; elle n’essaya pas de la renforcer, et ses
navires de guerre ne visitèrent jamais les ports étrangers.
Le réel danger résidait dans la fécondité de sa population, et
c’est en 1970 que retentit le premier cri d’alarme. Depuis quelque
temps, les territoires frontaliers de la Chine s’étaient plaints de
l’immigration chinoise. Et soudain, le monde découvrit que la
Chine comptait 500 millions d’habitants. Depuis son réveil, elle
s’était accrue de 100 millions d’hommes. Burchaldter souligna
qu’il y avait plus de Chinois que de Blancs. Il additionna les
populations des États-Unis, du Canada, de la Nouvelle-Zélande,
de l’Australie, de l’Afrique du Sud, de l’Angleterre, de la France,
de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche, de la Russie d’Europe et
de toute la Scandinavie. Le total se montait à 495 millions. La
population chinoise dépassait cet énorme total de 5 millions. Les
chiffres de Burchaldter firent le tour du monde, et le monde
frissonna.
Durant des siècles, la population chinoise était restée stable.
Son territoire était saturé : c’est-à-dire qu’avec les méthodes
primitives de production, il avait supporté le maximum de
population possible. Mais en s’éveillant, la Chine était entrée dans
l’ère du machinisme, et ses capacités de production avaient
augmenté de façon phénoménale. Le taux de natalité commença
immédiatement à monter, tandis que chutait le taux de mortalité.
Jadis, quand la pression démographique butait sur les moyens de
subsistance, tout l’excédent démographique était éliminé par la
famine. Maintenant, grâce au machinisme, les moyens de
subsistance de la Chine avaient énormément progressé, les
famines avaient disparu, et la population s’accroissait au même
rythme que les moyens de subsistance.
Pendant cette période de transition qui vit grandir sa
puissance, la Chine ne nourrit aucun rêve de conquête. Les
Chinois n’étaient pas une race impériale. C’était un peuple

industrieux, économe et pacifique. La guerre y était vue comme
une tâche déplaisante mais nécessaire et qui, de temps à autre,
était inévitable. Ainsi, tandis que les Occidentaux s’étaient
querellés et combattus à travers le monde, la Chine s’occupait
paisiblement à faire tourner ses machines et à croître. Et
maintenant, elle se mettait à déborder au-delà des frontières de
l’empire ; elle se déversait purement et simplement dans les
territoires limitrophes, avec la détermination lente et terrifiante
d’un glacier.
À la suite de l’alerte donnée par les chiffres de Burchaldter, la
France, en 1970, finit par mettre ses menaces à exécution.
L’Indochine française était infestée d’immigrants chinois. La
France demanda l’arrêt de ce flot, mais la vague continua. Paris
rassembla une armée de 100 000 hommes sur les frontières
chinoises de son infortunée colonie ; la Chine, de son côté, y
envoya un million de miliciens. Ceux-ci furent suivis de leurs
femmes, de leurs enfants, de leurs parents, le tout formant, avec
leurs bagages, comme une seconde armée. L’armée française fut
balayée comme une mouche. Les soldats de la milice chinoise,
avec leurs familles, soit 5 millions de personnes en tout, prirent
froidement possession de l’Indochine française et commencèrent
à s’installer dans l’intention de rester là quelques milliers
d’années.
La France, outragée, prit les armes. Elle lança contre les côtes
chinoises une succession de flottes, et cet effort manqua bien la
ruiner. La Chine, dépourvue de marine, se retira comme une
tortue dans sa carapace. Durant toute une année, les flottes
françaises bombardèrent et incendièrent les villes et villages sur
la côte. La Chine ne s’en émut point, car elle ne dépendait en rien
du reste du monde. Elle se plaça tranquillement hors de portée
des canons français et se remit au travail. La France gémit,
pleurnicha, se tordit les bras de désespoir impuissant, et en
appela aux nations abasourdies. Puis elle envoya une expédition
punitive vers Pékin, composée de 250 000 hommes, la fleur du
pays. Cette armée débarqua sans rencontrer de résistance et
marcha vers l’intérieur. Les communications furent coupées le

deuxième jour. Aucun survivant ne revint pour dire ce qui s’était
passé. Ils avaient tous été engloutis dans l’énorme gueule de la
Chine.
Dans les cinq années qui suivirent, l’expansion de la Chine se
poursuivit à un rythme rapide dans toutes les directions. Le Siam
devint une partie de son empire et, en dépit de tout ce que purent
faire les Anglais, la Birmanie et la péninsule malaise furent à leur
tour envahies. En même temps, tout au long de la longue
frontière sud de la Sibérie, la Russie était durement talonnée par
l’avancée des hordes chinoises. Le processus était simple : d’abord
arrivaient les immigrants (ou, plutôt, ils se trouvaient déjà
présents, étant venus lentement, insidieusement, au cours des
précédentes années) ; ensuite retentissait le tumulte des armes, et
une monstrueuse armée de miliciens, suivis de leurs familles avec
tous leurs bagages, balayaient toute résistance ; pour finir, ils
s’installaient en colons sur le territoire conquis. Jamais on n’avait
vu méthode plus étrange et plus efficace de conquête du monde.
C’est pendant cette période que Burchaldter révisa ses
chiffres. Il s’était en effet trompé. La population chinoise devait se
monter à 700 ou 800 millions d’âmes ; personne, en vérité, ne
connaissait le chiffre, mais ce qui était sûr, c’est qu’elle allait
bientôt atteindre le milliard. Burchaldter annonça qu’il y avait
maintenant deux Chinois pour un Blanc, et le monde trembla. La
progression de la population chinoise avait dû commencer en
1904. On se souvint que, depuis cette date, la Chine n’avait connu
aucune famine. Au rythme de 5 millions par an, l’augmentation
totale au cours des 70 dernières années se montait à 350 millions
d’âmes ou peut-être plus : qu’en savait-on ? Qui pouvait rien
savoir de cette nouvelle et bizarre menace qui planait sur le XXe
siècle : la Chine, la vieille Chine, rajeunie, féconde, combattive ?
Une Convention fut alors réunie à Philadelphie, en 1975.
Toutes les nations de l’Occident, et quelques-unes de l’Orient, y
étaient représentées. Rien n’y fut décidé. Tous les pays parlèrent
de donner des primes pour chaque enfant conçu, afin
d’augmenter le taux de natalité ; mais les arithméticiens rirent de

ces propositions, soulignant le fait que la Chine avait pris trop
d’avance. Aucun moyen réalisable de venir à bout de la Chine ne
fut avancé. La Chine fut admonestée et menacée par l’Union des
puissances, et c’est tout ce qui sortit de la Convention de
Philadelphie. Aussi la Chine se gaussa-t-elle de la Convention et
des Puissances. Li Tang Fwung, l’homme au pouvoir derrière le
trône du Dragon, daigna leur répondre :
« Pourquoi la Chine se soucierait-elle des politesses
diplomatiques ? Nous sommes la plus ancienne, la plus
honorable, la plus royale race au monde. Nous devons accomplir
notre destinée. Sans doute est-il déplaisant que celle-ci ne soit
pas compatible avec la destinée du reste du monde, mais
comment agiriez-vous à notre place ? Vous avez fait de grands
discours sur les races royales et l’héritage de la terre, et
nous pouvons seulement répondre que tout cela reste à
voir. Vous ne pouvez pas nous envahir. Oubliez donc vos flottes
de guerre. Inutile de crier. Nous savons que notre flotte est
petite. C’est que, voyez-vous, nous ne l’utilisons que pour
des missions de police. Nous ne nous soucions pas des
océans. Notre force, c’est notre population, qui atteindra
bientôt le milliard. Grâce à vous, nous disposons de toutes
les machines de guerre modernes. Envoyez donc vos
navires : nous ne les remarquerons même pas. Lancez des
expéditions punitives, mais rappelez-vous d’abord ce qui est
arrivé aux Français. Débarquer un demi-million de soldats
sur nos rivages excéderait les ressources de n’importe lequel
d’entre vous. Et notre milliard d’habitants n’en ferait
qu’une bouchée. Envoyez-en un million, cinq millions, et
nous les avalerons de la même façon. Hop ! Une bouchée,
un rien ! Quant à vous, les États-Unis, détruisez donc,
comme vous nous en avez menacé, les 10 millions de coolies que
nous avons introduits sur vos côtes : cela représente à peine la
moitié de notre croissance démographique annuelle. »
Ainsi parla Li Tang Fwung. Le monde en resta désemparé,
désarmé, terrifié. Il avait parlé vrai. Il n’était pas question de
lutter contre l’effarant taux de natalité chinois. Si la Chine

comptait un milliard d’habitants, et si sa population augmentait
de 20 millions chaque année, dans 25 ans il y aurait un milliard et
demi de Chinois, soit l’équivalent de la population mondiale en
1904. Il n’y avait rien à faire. Impossible de dresser barrage contre
ce monstrueux déferlement biologique. La guerre était vaine. La
Chine se moquait bien d’un blocus de ses côtes. Elle se réjouissait
d’une invasion, car il y avait assez de place dans son énorme
gueule pour tous les terriens qu’on pouvait lancer contre elle.
Mais il y avait pourtant un savant, un savant que la Chine
avait négligé : Jacobus Laningdale. Il est vrai qu’il n’était pas
reconnu comme savant, sauf dans le sens le plus large de ce mot.
Jacobus Laningdale était avant tout un scientifique et, jusqu’à
présent, un scientifique très obscur, employé comme professeur
au Bureau d’hygiène de la ville de New York. Le cerveau de
Jacobus Laningdale était semblable à bien des cerveaux, sauf qu’il
s’y développa une idée singulière. Et il y eut aussi, au fond de ce
cerveau, la sagesse de garder cette idée secrète. Aussi n’écrivit-il
pas d’article dans la presse mais demanda-il un congé.
Le 19 septembre 1975, Jacobus Laningdale arriva à
Washington. Bien que ce fût le soir, il se dirigea tout droit vers la
Maison-Blanche, car il avait déjà pris rendez-vous avec le
président. Il resta enfermé avec le président Moyer durant trois
heures. Ce qui se passa entre ces deux hommes ne fut connu du
reste du monde que bien plus tard.
Le lendemain, le président Moyer réunit son cabinet. Jacobus
Laningdale était présent. Les débats furent tenus secrets. Mais
l’après-midi même, Rufus Cowdery, le secrétaire d’État, quitta
Washington et, tôt le lendemain matin, s’embarqua pour
l’Angleterre. Le secret qu’il emmenait avec lui commença à se
répandre, mais uniquement parmi les chefs de gouvernement.
Environ une demi-douzaine d’hommes dans chaque nation se
virent confier ce qui avait germé dans le cerveau de Jacobus
Laningdale. La diffusion de ce secret suscita une intense activité
dans les ports, les arsenaux et les docks. En France et en
Autriche, l’opinion devint soupçonneuse, mais les appels à la

confiance des gouvernements étaient si sincères que tout le monde
approuva le projet inconnu qui se préparait.
Ce fut l’époque de la Grande trêve. Toutes les nations,
solennellement, jurèrent de ne pas se faire la guerre. La première
mesure qui fut prise consista à mobiliser progressivement les
armées de Russie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Italie, de Grèce et
de Turquie. Puis un mouvement vers l’est s’amorça. Tous les
trains partant pour l’Asie furent remplis de soldats. Objectif : la
Chine, c’est tout ce que l’on savait. Un peu plus tard commença le
grand mouvement sur les mers. Des expéditions navales furent
lancées par toutes les nations. Les flottes se suivaient, et toutes se
dirigeaient vers les côtes chinoises. Tous les pays vidèrent leurs
ports. Ils envoyèrent leurs vedettes de la douane, leurs avisos,
leurs ravitailleurs de phares, ainsi que leurs plus antiques
croiseurs et cuirassés. Ils mobilisèrent même la marine
marchande. Les statistiques montrent que 58 640 steamers
marchands, équipés de projecteurs et de mitrailleuses, furent
envoyés vers la Chine.
La Chine attendit en souriant. Sur ses frontières terrestres se
pressaient des millions de soldats venus d’Europe. Elle mobilisa
cinq fois plus de miliciens et se prépara à l’invasion. La même
chose fut faite sur les côtes. Mais, chose étrange, ces vastes
préparatifs ne donnèrent lieu à aucune invasion. La Chine ne
comprenait pas. Le long de la grande frontière sibérienne, tout
était calme. Le long de ses côtes, ses villes et ses villages n’étaient
même pas bombardés. Il n’y avait jamais eu, dans l’histoire du
monde, un tel déploiement de navires de guerre. Et pourtant, il ne
se passait rien, rien n’était tenté. Pensaient-ils la faire sortir de sa
carapace ? La Chine, à cette idée, sourit. Pensaient-ils la lasser ou
l’affamer ? À cette idée, une fois encore, la Chine sourit.
Et cependant, si le lecteur avait pu se trouver dans la cité
impériale de Pékin, grosse de 11 millions d’habitants, à la date du
1er mai 1976, il aurait été le témoin d’une scène curieuse. Ce qu’il
aurait vu, ce sont des rues pleines d’une population jaune et
bavarde, la tête rejetée en arrière, l’oeil tourné vers le ciel. Et très

haut dans la nue, il aurait aperçu un petit point noir, qu’il aurait
reconnu comme un aéroplane. De cet aéroplane, qui virevoltait
au-dessus de la ville, tombaient des projectiles, d’étranges
projectiles, d’allure inoffensive, de fragiles tubes de verre qui se
brisaient en mille éclats dans les rues ou sur les toits.
Mais ces tubes de verre n’étaient nullement mortels. Il ne se
passait rien. Aucune explosion. Il est vrai que quelques Chinois
furent tués en recevant un de ces tubes sur la tête : ils tombaient
de si haut ! Mais qu’est-ce que trois Chinois pouvaient bien
représenter, au regard de 20 millions de naissances annuelles ?
L’un de ces tubes, qui tomba droit dans un étang à poissons,
au fond d’un jardin, demeura intact. Le maître de maison le sortit
de l’eau. Il n’osa pas l’ouvrir mais, accompagné de ses amis et
entouré d’une foule de plus en plus nombreuse, il porta le
mystérieux objet au juge du district. Celui-ci était un homme
brave. Sous les regards de tous, il brisa le tube avec sa pipe à
fourneau de cuivre. Il ne se passa rien. Parmi ceux qui se tenaient
tout près, deux ou trois crurent voir des moustiques s’envoler du
tube. Mais c’était tout. La foule éclata d’un grand rire et se
dispersa.
En même temps que Pékin, toute la Chine fut ainsi
bombardée de tubes de verre. Les petits aéroplanes, qui
s’élançaient depuis les navires de guerre, ne comprenaient chacun
que deux hommes ; et ils allaient et venaient au-dessus des
agglomérations de toute taille, l’un pilotant, l’autre jetant les
tubes.
Si le lecteur était retourné à Pékin six semaines plus tard, il
aurait cherché en vain ses 11 millions d’habitants. Il en aurait
rencontré quelques-uns, quelques centaines de milliers, peutêtre,
dont les cadavres pourrissaient à l’intérieur des maisons et
dans les rues désertes, ou empilés dans des corbillards laissés à
l’abandon. Pour le reste, il lui aurait fallu chercher le long des
routes et des chemins de l’Empire. Encore ne les aurait-il pas tous

trouvés en train de fuir Pékin frappé par la peste. Car derrière
eux, des centaines de milliers de cadavres jonchaient les bascôtés,
marquant ainsi le trajet de leur exode.
Il en alla de Pékin comme des autres villes et villages de
l’Empire : tous furent frappés du fléau – ou plutôt des fléaux, car
il y en avait toute une série. Toutes les formes virulentes de
maladies infectieuses se répandirent dans le pays. Le
gouvernement chinois comprit trop tard la signification des
préparatifs colossaux, du rassemblement de toutes les armées du
monde, des vols d’aéroplanes, de la pluie de tubes de verre. Et ses
proclamations furent inutiles : elles ne purent stopper les 11
millions de malheureux pestiférés qui s’enfuyaient de Pékin pour
répandre le fléau dans le reste du pays. Les médecins moururent
à leur poste ; et la mort, qui triomphe de tout, passa outre aux
décrets de l’empereur et de Li Tang Fwung. Il leur passa
également sur le corps, car Li Tang Fwung mourut en deux
semaines, et l’empereur, dissimulé dans son palais d’été, mourut
à la quatrième.
S’il ne s’était agi que d’un seul fléau, la Chine aurait peut-être
pu se tirer d’affaire. Mais aucune créature ne pouvait passer à
travers une succession de fléaux. Celui qui échappait à la variole
succombait à la scarlatine ; celui qui résistait à la fièvre jaune
était emporté par le choléra ; et s’il résistait aussi à cela, la peste
noire, c’est-à-dire la peste bubonique, le terrassait. Car c’était en
effet tous ces germes, ces microbes, ces bactéries et ces bacilles,
cultivés dans les laboratoires d’Occident, qui s’étaient abattus sur
la Chine avec la pluie de verre.
Tout ordre disparut. Le gouvernement s’effondra. Les décrets
et proclamations s’avérèrent inutiles : les hommes qui les avaient
adoptés et signés mouraient l’instant d’après. Les millions de
Chinois affolés que la mort poussait à fuir étaient hors d’état
d’écouter quoi que ce soit. Ils fuyaient les villes pour contaminer
les campagnes, et, où qu’ils s’enfuient, ils portaient le mal avec
eux. Un été chaud avait commencé – Jacobus Laningdale avait
choisi habilement le moment –, et le fléau couvait partout.

On a fait beaucoup d’hypothèses sur ce qui s’était passé, et les
récits des quelques survivants nous ont beaucoup appris. Les
malheureux Chinois se répandirent par millions dans tout
l’Empire. Les armées immenses que la Chine avait rassemblées
sur ses frontières se volatilisèrent. On pilla les fermes pour se
nourrir. On ne sema rien ; les terres cultivées restèrent en l’état et
ne donnèrent aucune récolte. La chose la plus remarquable, peutêtre,
ce fut cet immense exode. Des millions de Chinois
s’enfuirent, foncèrent vers les frontières de l’Empire où ils se
heurtèrent aux vastes armées d’Occident, qui les refoulèrent. Aux
frontières, le massacre de ces foules prises de folie prit des
proportions effarantes. Maintes et maintes fois, on fit reculer les
troupes d’une trentaine de kilomètres pour échapper à la
contagion de ces morts innombrables.
Une fois, le fléau passa au travers et frappa les soldats
allemands et autrichiens qui gardaient les frontières du
Turkestan. Mais ce cas avait été prévu, et, bien que 60 000
soldats européens fussent emportés, le corps international de
médecins put isoler la contagion et la réduire.
Voilà ce que fut l’invasion sans précédent de la Chine. Il n’y eut
aucun espoir pour ce milliard d’êtres humains. Prisonniers de
leurs vastes charniers foisonnant de cadavres, ayant perdu toute
cohésion, ils étaient condamnés. Nul ne pouvait en réchapper.
Rejetés aux frontières terrestres, ils furent également rejetés loin
des mers. 75 000 vaisseaux patrouillaient les côtes. Le jour, leurs
cheminées obscurcissaient les rivages ; la nuit, leurs projecteurs
sillonnaient l’obscurité, en quête de la plus petite jonque de
fuyards. Les tentatives faites par ces jonques sans nombre furent
pitoyables. Aucune n’échappa à leurs chiens de garde. La machine
de guerre moderne contint les masses chinoises désorganisées
pendant que le fléau faisait son office.
Ainsi la guerre ancienne devint-elle un objet de dérision,
confinée qu’elle était désormais dans des tâches de surveillance. La
Chine s’était moquée de la guerre, et elle avait récolté la guerre,

mais une guerre ultramoderne, la guerre du XXe siècle, la guerre
des scientifiques et des laboratoires, la guerre de Jacobus
Laningdale. Les plus gros canons devenaient des jouets,
comparés aux micro-organismes lancés par les laboratoires, ces
messagers de la mort, ces anges destructeurs qui s’étaient
répandus dans un empire d’un milliard d’âmes.
Durant l’été et l’automne 1976, la Chine fut un enfer. Il était
impossible d’éviter les microscopiques projectiles qui
s’infiltraient dans les moindres recoins. Les centaines de millions
de morts ne furent pas enterrés, les germes se multiplièrent et, à
la fin, des millions de survivants moururent chaque jour de la
famine. En outre, celle-ci affaiblissait les victimes, détruisant
leurs défenses naturelles contre les fléaux. Le cannibalisme, le
meurtre et la folie régnèrent. Ainsi périt la Chine.
C’est seulement au mois de février suivant, à la période la
plus froide, que les premières expéditions furent lancées. Elles
étaient modestes, composées de scientifiques et de quelques corps
de troupes ; mais elles pénétrèrent en Chine de tous côtés. En
dépit des précautions prises contre l’infection, de nombreux
soldats et quelques médecins furent touchés. Mais l’exploration
se poursuivit courageusement. Ils trouvèrent une Chine dévastée,
transformée en une étendue en friche où erraient des meutes de
chiens sauvages et des brigands désespérés qui avaient survécu.
Tous les survivants furent mis à mort, où qu’ils se trouvent.
Alors commença la grande oeuvre : le nettoyage de la Chine.
Cinq années et des centaines de millions y furent engloutis, après
quoi le monde vint s’installer, non dans des zones réparties
d’avance, comme l’avait préconisé le baron Albrecht, mais de
façon dispersée, selon le plan démocratique américain. Tout un
vaste et heureux mélange de nationalités s’implanta en Chine en
1982 et, dans les années qui suivirent, une expérience de
fertilisation croisée remarquablement réussie fut menée. Nous
connaissons aujourd’hui les résultats admirables, sur le plan
industriel, intellectuel et artistique, qui en furent le fruit.

C’est en 1987 que, la Grande trêve étant dissoute, le différend
entre la France et l’Allemagne à propos de l’Alsace-Lorraine
connut une recrudescence. Au mois d’avril, les perspectives de
guerre se firent sombres et menaçantes, et, le 17 avril, la
Convention de Copenhague fut réunie. En présence des
représentants de toutes les nations du monde, les participants
jurèrent de ne jamais plus utiliser les méthodes de guerre
bactériologique employées contre la Chine.

FIN.

 

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24 janvier 2004
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– Source :
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etrangere – Bernard Cazes, Politique étrangère, 2/2001 – 66e
année.
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